Le Héros/11

Le Héros (1725)
Traduction par Joseph de Courbeville.
(p. 52-56).


XI

SAVOIR SE RETIRER
AVANT QUE LA FORTUNE SE RETIRE



Tout peut changer de face en ce monde, parce que tout y est susceptible d’accroissement et de déclin ; et de cette règle, les États mêmes qui paraissent le mieux affermis ne sont point exceptés. Il est d’un homme sage de prévenir ces décadences encore plus attachées à la fortune de chaque particulier, sans attendre que le tour arrive de les éprouver brusquement. L’adversité est la situation comme naturelle où l’on retombe tôt ou tard, et d’une manière ou d’une autre, à moins qu’on n’en retranche à temps les occasions. La prospérité, si l’on veut la nommer un état, n’est donc qu’un état passager : c’est une espèce de jeu qui roule sur la vicissitude des gains et des pertes et où le plus habile est celui qui sait se retirer sur son gain.

Ainsi ne vaut-il pas mieux rompre à propos avec la fortune, que d’être frappé d’un coup imprévu qui précipite du haut de la roue ? Car la fortune peut changer en un instant, et elle se retire d’ordinaire avec de grands avantages sur les heureux, auxquels elle laisse des amertumes proportionnées à ses faveurs. Au sentiment de quelques-uns, c’est comme une femme inconstante et outrée en tout. Le marquis de Marignan la définit de cette manière, au sujet de l’humiliation qu’essuya Charles Quint son maître devant Metz. L’empereur, contraint de lever le siège de cette place dépourvue de tout, et qu’il comptait au nombre de ses conquêtes les plus aisées, ne put sur cela dissimuler son chagrin à Marignan : celui-ci, pour le distraire de sa peine par quelque bon mot, lui dit : « Seigneur, Votre Majesté n’a peut-être jamais fait réflexion que la fortune est du genre féminin, qu’elle a non seulement l’inconstance de son sexe, mais qu’elle prend encore sur nous l’esprit de nos premières années, où nous nous plaisons avec de jeunes gens comme nous. »

Pour moi, je dis que ces revers ne sont point des caprices d’une femme volage, mais des alternatives arrangées par une providence très équitable dans ses desseins. Que l’homme se règle sur ce principe, et s’étudie à devenir équitable envers soi-même : Heureux jusqu’à un certain degré, qu’il ne présume pas de l’être toujours ; l’heure de l’adversité viendra pour lui, et moissonnera des lauriers qu’il peut encore aujourd’hui mettre à couvert de l’orage. Une belle retraite à la guerre fait autant d’honneur qu’une fière attaque.

Mais l’habitude de réussir est si flatteuse que la plupart aspirent toujours à de nouveaux succès, et sont, ce semble, plus avides de gloire à mesure qu’ils en acquièrent davantage : semblables à des hydropiques qui ne sauraient éteindre leur soif, qui plus ils boivent, plus ils veulent boire, et qui n’ont pas la force de se vaincre pour leur intérêt essentiel. Un exemple de modération et d’empire sur soi au milieu de la gloire, c’est Charles Quint. Ce prince termina le cours de ces belles actions par une fin dont les grandes âmes sont seules capables. La fortune avait élevé Charles Quint au-dessus des héros de son siècle, et par son abdication Charles Quint à son tour s’éleva au-dessus de la fortune, et la renvoya pour ainsi dire à Philippe II son fils et son successeur heureux. Tant d’autres, au contraire, par leur passion démesurée pour la gloire, ont perdu tout le fonds de leurs mérites achetés au prix de leur sueur et de leur sang : les commencements glorieux de leur noble course les ont enivrés, aveuglés, conduits au précipice, faute de n’avoir pas su s’arrêter à temps pour mettre en sûreté leur réputation par une sage retraite. Qu’il est ordinaire à l’homme heureux de se faire lui-même imposture sur l’immutabilité de son bonheur ! Qu’il se promet aisément de ne le voir finir qu’avec sa vie, et que sa vie elle-même, à quelque âge qu’il soit, ne finira pas si tôt.

Le roi Polycrate avait jeté dans la mer une bague précieuse dont il faisait un sacrifice à la fortune. Le hasard voulut que des pêcheurs à quelque temps de là trouvèrent la bague dans le corps d’un poisson qu’ils avaient pris. Ces bonnes gens la portèrent à Polycrate, dans la vue de faire leur petite cour au prince, et d’obtenir de lui quelque chose pour un bijou qui leur était un meuble très inutile. Polycrate, après leur avoir témoigné qu’il leur savait gré de leur attention à lui plaire, et les avoir récompensés, les renvoya fort contents. Quand il fut en son particulier, il fit mille réflexions sur une aventure si singulière ; il ne manqua pas de trouver du mystère dans le retour de sa bague, et il s’avisa de croire, à n’en pas douter, que c’était un gage certain que la fortune avait agréé son offrande, et que désormais elle lui serait inviolablement attachée. Qu’il y a de vide dans une âme faible et tout à la fois ambitieuse ! Peu de temps après cet événement merveilleux, à la prétendue alliance entre la fortune et Polycrate, une disgrâce éclatante fut substituée, et ce prince revint de son illusion à ses dépens. Pourquoi Bélisaire, ce grand capitaine, trouve-t-il enfin un sort plus affreux que la mort même ? Pourquoi l’un des plus brillants astres de l’Espagne tombe-t-il enfin dans une obscurité ignominieuse ? Par leurs présomptions opiniâtres à se croire inaccessibles aux traits de l’adversité.

Mais à quels signes donc peut-on connaître que l’heure approche de mettre fin à ses succès avec honneur ? Personne encore n’a trouvé l’art, si je puis m’expliquer ainsi, de tâter le pouls à la fortune, et de découvrir sûrement son indisposition prochaine à notre égard : elle est si variable qu’on ne saurait dire au juste en quel temps sa bienveillance sera épuisée. Néanmoins il y a dans elle certaines marques par lesquelles on peut soupçonner assez son peu de durée, pour ne se plus trop fier à elle, et pour songer à la retraite. Une prospérité précipitée et suivie de succès rapides est ordinairement suspecte et menace d’un prompt changement : la fortune reprend presque toujours sur la brièveté du temps l’abondance des biens qu’elle a départis sans mesure. Un autre signe d’une prospérité qui tend à sa fin, c’est sa longue durée : la fortune vieillit, et s’affaiblit en quelque sorte avec les années, comme nous faisons ; elle refuse enfin de nous soutenir dans l’élévation, ainsi que dans une posture qui la fatigue.

Pour ce qui est de l’adversité, je remarque ici, à la consolation des malheureux, que communément elle touche de près à une bonne issue, lorsqu’elle devient extrême : il semble que la fortune se repente de faire trop de mal aux uns, comme de faire trop de bien aux autres. Entre mille exemples de ces retours, qui de l’abîme de l’adversité relèvent au faîte de la prospérité, je n’en citerai qu’un seul.

Abdul-Moro, frère d’un roi de Grenade, avait été arrêté comme prisonnier d’État par l’ordre de son souverain. Cet illustre prisonnier, pour donner le change à la triste pensée de sa captivité, se mit à jouer aux échecs avec quelqu’un de ses gardes. Dans le temps qu’il jouait, un courrier, qui apportait l’arrêt de sa mort, arriva. Abdul demanda au commissaire deux heures de vie seulement ; celui-ci trouva que c’était trop, et ne lui accorda que le temps de finir sa partie d’échecs déjà bien avancée. Cette courte suspension fut suffisante pour que la fortune allât du noir au blanc en faveur d’Abdul : avant que sa partie fût achevée, il arriva un second courrier, lequel lui apportait, et la nouvelle de la mort imprévue de son frère, et les vœux de tout le royaume, qui l’appelait à la succession, et l’avait déjà proclamé légitime héritier. Ainsi Abdul fut, en un même jour, arraché aux mains infâmes d’un bourreau et mis sur le trône.

Au reste, si les malheureux goûtent bien plus leur nouveau bonheur que ceux qui n’ont point encore connu l’adversité, les heureux aussi sentent bien plus vivement l’adversité que ceux qui l’ont déjà éprouvée. Les derniers doivent donc être attentifs à prévenir par la retraite un mal qui les forcera d’y recourir, quand il n’en sera plus temps pour leur repos et pour leur gloire. La fortune en use envers les hommes comme un corsaire qui attend qu’un vaisseau soit chargé de toutes ses marchandises pour s’en saisir ; lorsqu’on est comblé d’honneurs, c’est justement son époque, c’est son temps précis pour nous enlever tous ces biens. Avant que la tempête soit formée, il faut incessamment gagner le port.