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Le Marquis de Villemer (Calmann-Lévy, 1925)

Calmann-Lévy (p. 1-379).



LE MARQUIS




DE VILLEMER




I


LETTRE À MADAME CAMILLE HEUDEBERT

– À D…, par Blois. –


Ne t’inquiète donc pas, chère sœur, me voilà arrivée à Paris sans accident ni fatigue. J’ai dormi quelques heures, j’ai déjeuné d’une tasse de café, j’ai fait ma toilette, et dans un instant je vais prendre un fiacre et me présenter à madame d’Arglade pour qu’elle me présente à madame de Villemer. Je t’écrirai ce soir le résultat de la solennelle entrevue, mais je veux d’abord jeter ces trois mots à la poste pour que tu sois rassurée sur mon voyage et ma santé.

Prends courage avec moi, ma Camille, tout ira bien ; Dieu n’abandonne pas ceux qui comptent sur lui et qui font leur possible pour aider sa douce providence. Ce qu’il y a eu de plus douloureux pour moi dans ma résolution, ce sont tes larmes et celles des chers petits : j’ai de la peine à retenir les miennes quand j’y pense ; mais il le fallait absolument, vois-tu ! Je ne pouvais pas rester les bras croisés quand tu as quatre enfants à élever. Puisque j’ai du courage, de la santé, et aucun autre lien en ce monde que ma tendresse pour toi et pour ces pauvres anges du bon Dieu, c’était à moi de partir et de chercher notre vie. J’en viendrai à bout, sois-en sûre. Soutiens-moi au lieu de me regretter et de m’attendrir, voilà tout ce que je te demande. Et sur ce, ma sœur chérie, je t’embrasse de toute mon âme, ainsi que nos enfants adorés. Ne les fais pas pleurer en leur parlant de moi ; mais tâche cependant qu’ils ne m’oublient pas, cela me ferait bien de la peine

Caroline de Saint-Geneix.

3 janvier 1845.


DEUXIÈME LETTRE. — À LA MÊME.


Victoire, grande victoire, ma bonne sœur ! me voilà revenue de chez notre grande dame, et succès inespéré, tu vas voir. Puisque j’ai encore une soirée de liberté, la dernière probablement, j’en vais profiter pour te raconter l’entrevue. Il me semblera que je cause encore avec toi au coin de ton feu, berçant Charlot d’une main et amusant Lili de l’autre. Chers amours, que font-ils en ce moment ? Ils ne s’imaginent pas que je suis toute seule dans une triste chambre d’auberge, car, dans la crainte d’être importune à madame d’Arglade, je suis descendue dans un petit hôtel ; mais je serai très-bien chez la marquise, et cette soirée solitaire ne m’est pas mauvaise pour me recueillir et penser à vous autres sans distraction. J’ai très-bien fait d’ailleurs de ne pas trop compter sur le gîte qui m’était offert, car madame d’Arglade est absente, et j’ai dû bravement me présenter moi-même à madame de Villemer.

Tu m’as recommandé de te faire son portrait : elle a soixante ans environ, mais elle est infirme et sort très-peu de son fauteuil ; cela et sa figure souffrante la font paraître plus âgée de quinze ans. Elle n’a jamais dû être ni belle ni bien faite ; mais sa physionomie est expressive et caractérisée. Elle est très brune ; ses yeux sont magnifiques, assez durs, mais francs. Elle a le nez droit et tombant trop sur la bouche, qui est laide et qu’on voit encore trop. Cette bouche est dédaigneuse à l’habitude ; cependant toute la figure s’éclaircit et s’humanise quand elle sourit, et elle sourit facilement. Ma première impression s’est trouvée d’accord avec la dernière. Je crois cette dame très bonne par réflexion plutôt que par entraînement, et courageuse plutôt que gaie. Elle a de l’esprit et de l’instruction. Enfin elle ne diffère pas beaucoup du portrait que madame d’Arglade nous avait fait d’elle.

Elle était seule quand on m’a introduite dans sa chambre. Elle m’a fait asseoir près d’elle avec assez de grâce, et voici le résumé de la conversation :

— Vous m’êtes beaucoup recommandée par madame d’Arglade, que j’estime infiniment. Je sais que vous appartenez à une excellente famille, que vous avez des talents, un caractère honorable et une vie sans tache. J’ai donc le plus grand désir que nous puissions nous entendre et nous convenir mutuellement. Pour cela, il faut deux choses : l’une, c’est que mes offres vous paraissent satisfaisantes ; l’autre, que notre manière de voir ne soit pas par trop opposée, car ce serait la source de contrariétés fréquentes. Traitons la première question. Je vous offre douze cents francs par an.

— On me l’a dit, madame, et j’ai accepté.

— On m’avait dit à moi que vous trouveriez peut-être cela insuffisant ?

— Il est vrai que c’est peu pour les besoins de ma situation ; mais madame est juge de la sienne propre, et puisque me voilà…

— Parlez franchement ; vous trouvez que ce n’est pas assez ?

— Je ne peux pas dire ce mot-là. C’est probablement plus que ne valent mes services.

— Je ne dis pas cela, moi, et vous, vous le dites par modestie ; mais vous craignez que cela ne suffise pas à votre entretien ? Soyez tranquille, je me charge de tout ; vous ne dépenserez chez moi que la toilette, et je n’en exige aucune. Est-ce que vous l’aimez, la toilette ?

— Oui, madame, beaucoup ; mais je m’en abstiendrai, puisqu’à cet égard vous n’exigez rien.

La sincérité de ma réponse parut étonner la marquise. Peut-être n’aurais-je pas dû parler spontanément comme j’ai l’habitude de le faire. Elle fut un peu de temps avant de se reprendre. Enfin elle se mit à sourire et me dit : — Ah çà ! pourquoi aimez-vous la toilette ? Vous êtes jeune, jolie et pauvre ; vous n’avez ni le besoin ni le droit de vous attifer ?

— J’en ai si peu le droit, répondis-je, que je suis simple comme vous voyez.

— C’est fort bien, mais vous souffrez de n’être pas plus élégante ?

— Non, madame, je n’en souffre pas du tout, puisqu’il faut que cela soit ainsi. Je vois que j’ai parlé sans réfléchir en vous disant que j’aimais la toilette, et que cela vous a donné une pauvre idée de ma raison. Je vous prie de n’y voir qu’un effet de ma sincérité. Vous m’avez questionnée sur mes goûts, et j’ai répondu comme si j’avais l’honneur d’être connue de vous ; c’est peut-être une inconvenance, je vous prie de me la pardonner.

— C’est-à-dire, reprit-elle, que si je vous connaissais, je saurais que vous acceptez sans humeur et sans murmure les nécessités de votre position ?

— Oui, madame, c’est absolument cela.

— Eh bien ! votre inconvenance, si c’en est une, est loin de me déplaire. J’aime la sincérité par-dessus tout ; je l’aime peut-être plus que la raison, et je fais un appel à votre franchise entière. Qu’est-ce qui vous a décidée à accepter de si minces honoraires pour venir tenir compagnie à une vieille femme infirme et peut-être fort ennuyeuse ?

— D’abord, madame, on m’a dit que vous aviez beaucoup d’esprit et de bonté, et je n’ai pas cru par conséquent devoir m’ennuyer près de vous ; ensuite, quand même j’aurais dû beaucoup souffrir, il était de mon devoir de tout accepter plutôt que de rester dans l’inaction. Mon père ne nous ayant pas laissé de fortune, ma sœur du moins était assez bien mariée, et je vivais avec elle sans scrupule mais son mari, dont toute l’aisance provenait d’un emploi, est mort dernièrement après une longue et cruelle maladie qui a absorbé toutes les économies du ménage. C’est donc à moi naturellement de soutenir ma sœur et ses quatre enfants.

— Avec douze cents francs ? s’écria la marquise. Non, cela ne se peut pas. Ah ! mon Dieu ! madame d’Arglade ne m’avait pas dit cela. Elle a sans doute craint la méfiance qu’inspire le malheur ; mais elle a eu bien tort en ce qui me concerne ; votre dévouement m’intéresse, et si nous nous convenons d’ailleurs, je veux que vous vous ressentiez de mon estime. Fiez-vous à moi ; je ferai de mon mieux.

— Ah ! madame, lui répondis-je, que j’aie ou non le bonheur de vous convenir, laissez-moi vous remercier de ce bon mouvement de votre cœur ! — Et je lui baisai la main avec vivacité, ce qu’elle ne trouva pas mauvais.

— Pourtant, reprit-elle après un autre silence, où elle semblait se défier de son inspiration, si vous étiez légère et un peu coquette ?

— Je ne suis ni l’une ni l’autre.

— J’espère que non ! Pourtant vous êtes très-jolie. On ne m’avait pas dit ça non plus, et je vous trouve même, à mesure que je vous regarde, remarquablement jolie. Cela m’inquiète un peu, je ne vous la cache pas.

— Pourquoi, madame ?

— Pourquoi ? Oui, vous avez raison. Les laides se croient belles, et au désir de plaire elles ajoutent le ridicule. Il vaut peut-être mieux que vous soyez capable de plaire, … pourvu que vous n’en abusiez pas. Voyons, êtes-vous assez bonne fille et assez femme forte pour me raconter un peu votre existence passée ? Avez-vous eu quelque roman ? Oui, n’est-ce pas ? Il est impossible qu’il en soit autrement ? Vous avez vingt-deux ou vingt-trois ans…

— J’en ai vingt-quatre, et je n’ai pas eu d’autre roman que celui que je vais vous raconter en deux mots. À dix-sept ans, j’ai été recherchée en mariage par une personne qui me plaisait, et qui s’est retirée en apprenant que mon père avait laissé plus de dettes que de capital. J’ai eu beaucoup de chagrin, mais j’ai oublié cela, et j’ai juré de ne pas me marier.

— Ah ! c’est du dépit, cela, et non pas de l’oubli !

— Non, madame, c’est du raisonnement. N’ayant rien, mais sentant que j’étais quelque chose, je n’ai pas voulu faire un sot mariage, et, bien loin d’avoir du dépit, j’ai pardonné à celui qui m’avait abandonnée ; je lui ai pardonné surtout le jour où, voyant ma sœur et ses quatre enfants dans la misère, j’ai compris la douleur d’un père de famille qui meurt à la peine sans pouvoir rien laisser à ses orphelins.

— Et vous avez revu cet ingrat ?

— Non, jamais. Il est marié, et je n’y pense plus.

— Et depuis vous n’avez pensé à aucun autre ?

— Non, madame.

— Comment avez-vous fait ?

— Je ne sais pas. Je crois que je n’ai pas eu le temps de songer à moi. Quand on est très-pauvre, et que l’on ne veut pas se laisser aller à la misère, les journées sont bien remplies, allez !

— Mais on a dû cependant vous obséder beaucoup, jolie comme vous l’êtes ?

— Non, madame ; personne ne m’a obsédée. Je ne crois pas aux persécutions qui ne sont pas du tout encouragées.

— Je pense comme vous, et je suis contente de votre manière de répondre. Donc vous ne craignez rien pour vous-même dans l’avenir ?

— Je ne crains rien du tout.

— Et cette solitude du cœur ne vous rendra pas triste, maussade ?

— Je ne le prévois en aucune façon. Je suis naturellement gaie, et j’ai conservé ma force au milieu des plus cruelles épreuves. Je n’ai aucun rêve d’amour dans la cervelle, je ne suis pas romanesque. Si je venais à changer, j’en serais bien étonnée. Voilà, madame, tout ce que je peux vous dire de moi. Voulez-vous me prendre telle que je me donne avec assurance, puisqu’au bout du compte je ne peux me donner que pour ce que je me connais ?

— Oui, je vous prends pour ce que vous êtes, pour une excellente fille, pleine de franchise et de volonté. Reste à savoir si vous avez réellement les petits talents que je réclame.

— Que faut-il faire ?

— Causer d’abord, et sur ce point me voilà satisfaite. Et puis il faut lire et faire un peu de musique.

— Essayez-moi tout de suite, et si le peu dont je suis capable vous contente…

— Oui, oui, dit-elle en me mettant un livre dans les mains, lisez ! Je meurs d’envie d’être enchantée de vous.

Au bout d’une page, elle me retira le livre en disant que c’était parfait. Restait la musique. Il y avait un piano dans la chambre. Elle me demanda si je savais lire à livre ouvert. Comme c’est à peu près tout ce que je sais, je pus la contenter encore sur ce point. Finalement, elle me dit que, connaissant mon écriture et ma rédaction, d’après des lettres de moi que lui avait montrées madame d’Arglade, elle comptait que je serais un excellent secrétaire, et elle me congédia en me tendant la main et en me disant de très-bonnes paroles. Je lui ai demandé la journée de demain pour voir les quelques personnes que nous connaissons ici, et elle a donné des ordres pour que je fusse installée samedi…

Chère sœur, on vient de m’interrompre. Quelle douce surprise ! c’est un billet de madame de Villemer, un billet de trois lignes que je te transcris :

« Permettez-moi, chère enfant, de vous envoyer un petit à-compte pour les enfants de votre sœur et une petite robe pour vous. Puisque vous aimez la toilette, il faut bien compatir aux faiblesses des gens qu’on aime ! Il est réglé et entendu que vous aurez cent cinquante francs par mois, et que je me charge de vos chiffons. »

Comme cela est bon et maternel, n’est-ce pas ? Je vois que j’aimerai cette femme-là de tout mon cœur, et que je ne l’avais pas assez bien jugée à première vue. Elle est plus spontanée que je ne pensais. Le billet de cinq cents francs, je le mets dans cette lettre. Vite ! du bois dans la cave, des jupons de laine à Lili, qui en manque, et un poulet de temps en temps sur cette pauvre table. Un peu de vin pour toi, ton estomac est tout délabré, et il en faudra si peu pour le remettre ! Il faut aussi faire arranger la cheminée de la chambre, qui fume atrocement ; ce n’est pas supportable, cela peut fatiguer les yeux des enfants, et ceux de ma filleule sont si beaux !

Moi, j’ai honte de la robe qui m’est destinée, une robe de soie gris de perle magnifique. Ah ! que j’ai été sotte de dire que j’aimais à être bien mise ! Une robe de quarante francs eût suffi à mon ambition, et m’en voilà pour deux cents sur le corps, pendant que ma pauvre sœur raccommode ses guenilles ! Je ne sais où me cacher ; mais ne crois pas au moins que je sois humiliée de recevoir un cadeau. Je m’acquitterai de ces bontés-là en conscience, mon cœur me le dit. — Tu vois, Camille, tout me réussit, à moi, quand je m’en mêle ! Je tombe du premier coup sur une femme excellente, je gagne plus que je n’acceptais, et je suis accueillie et traitée comme un enfant que l’on veut adopter et gâter. Et quand je pense que tu me retiens depuis six mois en t’imposant un surcroît de privations, en t’arrachant les cheveux à l’idée que je veux travailler pour toi ! Bonne sœur, vous étiez donc une mauvaise mère ? Est-ce que ces chers trésors d’enfants ne devaient pas passer avant tout, et faire taire même notre amitié ? Ah ! j’ai eu bien peur d’échouer pourtant, je te le confesse aujourd’hui, quand j’ai emporté de la maison nos derniers louis pour payer mon voyage, au risque de revenir sans avoir plu à cette dame !… Dieu s’en est mêlé, va, Camille ! Je l’ai prié ce matin de si grand cœur !… Je lui ai tant demandé de me rendre aimable, convenable et persuasive… À présent je vais me coucher, car je tombe de fatigue. Je t’aime, petite sœur, tu sais, plus que tout au monde, et beaucoup plus que moi. Ne me plains donc pas, je suis la plus heureuse fille qu’il y ait aujourd’hui, et pourtant je ne suis pas près de toi, je ne regarde pas dormir nos enfants ! Tu vois bien qu’il n’y a pas de vrai bonheur dans l’égoïsme, puisque, seule comme me voilà, séparée de tout ce que j’aime, le cœur me bat de joie à travers les larmes, et que je vais remercier Dieu à deux genoux avant de m’endormir.

Caroline.

Pendant que mademoiselle de Saint-Geneix écrivait à sa sœur, la marquise de Villemer causait avec le plus jeune de ses fils dans son petit salon du faubourg Saint-Germain. La maison était vaste et d’un bon rapport ; pourtant la marquise, riche autrefois et maintenant fort gênée, nous en saurons bientôt la cause, occupait depuis peu le second étage, afin de tirer parti du premier.

— Eh bien ! chère maman, disait le marquis à sa mère, êtes-vous contente de votre nouvelle demoiselle de compagnie ? Vos gens m’ont dit qu’elle était arrivée.

— Mon cher enfant, répondit la marquise, je ne vous en dirai qu’un mot, c’est qu’elle m’a ensorcelée.

— Vraiment ? contez-moi cela.

— Ma foi, je ne sais pas trop si je le dois, j’ai peur de vous monter la tête d’avance.

— Ne craignez rien, répondit tristement le marquis, que sa mère avait essayé de faire sourire ; quand même je serais aussi prompt à m’enflammer, je sais trop ce que je dois à la dignité de votre maison et au repos de votre vie.

— Oui, oui, mon ami ! Je sais aussi, moi, que je peux être tranquille sur une question d’honneur et de délicatesse quand c’est à vous que j’ai affaire ; aussi je peux vous dire que cette petite d’Arglade m’a trouvé une perle, un diamant, et que, pour commencer, ce phénix m’a fait faire des folies !

La marquise raconta son entretien avec Caroline et fit ainsi son portrait. — Elle n’est ni grande ni petite, elle est très-bien faite, des pieds mignons, des mains d’enfant, des cheveux blond cendré en quantité, un teint de lis et de roses, des traits exquis, des dents de perles, un petit nez très-ferme, de beaux grands yeux vert de mer qui vous regardent tout droit sans hésitation, sans rêvasserie, sans fausse timidité, avec une candeur et une confiance qui plaisent et engagent ; rien d’une provinciale, des manières qui en sont d’excellentes à force de n’en être pas ; beaucoup de goût et de distinction dans la pauvreté de son ajustement ; enfin tout ce que je craignais et pourtant rien de ce que je craignais, c’est-à-dire la beauté qui m’inspirait de la méfiance et aucune des afféteries ou des prétentions qui eussent justifié cette méfiance-là ; de plus, une voix et une prononciation qui font de sa lecture une vraie musique, un solide talent de musicienne, et par-dessus tout cela toutes les apparences, tous les signes évidents de l’esprit, de la raison, de la sagesse et de la bonté ; si bien qu’intéressée et bouleversée par son dévouement à une famille pauvre à laquelle je vois bien qu’elle se sacrifie, j’ai oublié mes projets d’économie et me suis engagée à lui donner les yeux de la tête.

— S’est-elle donc fait marchander ? demanda le marquis.

— Tout au contraire, elle s’arrangeait de ce que j’avais résolu de lui donner.

— En ce cas, vous avez bien fait, maman, et je suis heureux que vous ayez enfin une société digne de vous. Vous avez gardé trop longtemps cette vieille fille gourmande et dormeuse qui vous impatientait, et quand il s’agit de la remplacer par un trésor, vous auriez grand tort de compter ce qu’il en coûte.

— Oui, reprit la marquise, voilà ce que votre frère me dit aussi. Ni lui ni vous ne voulez compter, mes chers enfants, et je crains bien d’avoir été trop vite dans cette satisfaction que je me suis donnée.

— Cette satisfaction vous était nécessaire, dit le marquis avec vivacité, et vous devez d’autant moins vous la reprocher que vous avez cédé surtout au besoin de faire une bonne action.

— Je l’avoue, mais j’ai peut-être eu tort, répondit la marquise d’un air soucieux : on n’a pas toujours le droit de faire le bien !

— Ah ! ma mère ! s’écria le fils avec un mélange d’indignation et de douleur, quand vous en serez à ce point de vous refuser la joie de l’aumône, le mal que j’ai commis sera bien grand !

— Du mal ! vous ? Quel mal ? reprit la mère étonnée et inquiète ; vous n’avez jamais commis le mal, mon cher fils !

— Pardonnez-moi, dit le marquis toujours ému. J’ai été coupable le jour où je me suis engagé, par respect pour vous, à payer les dettes de mon frère !

— Taisez-vous ! s’écria la marquise en pâlissant. Ne parlons pas de cela, nous ne nous entendrions pas.

Elle tendit les mains au marquis pour atténuer l’amertume involontaire de cette réponse. Le marquis baisa les mains de sa mère et se retira peu d’instants après.

Le lendemain, Caroline de Saint-Geneix sortit pour mettre elle-même à la poste la lettre chargée qu’elle envoyait à sa sœur, et voir les quelques personnes avec lesquelles, du fond de sa province, elle avait conservé des relations. C’étaient d’anciens amis de sa famille qu’elle ne rencontra pas tous et à qui elle laissa son nom sans donner son adresse, puisqu’elle ne devait plus avoir de domicile qui lui fût propre. Elle éprouva bien une certaine tristesse à se sentir ainsi perdue et comme inféodée dans une maison étrangère ; mais elle ne fit pas de longues réflexions sur sa destinée. Outre qu’elle s’était interdit une fois pour toutes de nourrir en elle-même aucune mélancolie débilitante, elle n’était pas d’un caractère craintif, et aucune épreuve, quelque fâcheuse qu’elle eût été, ne l’avait brouillée avec la vie. Il y avait dans son organisation une étonnante vitalité, une activité ardente, et d’autant plus remarquable qu’elle s’alliait à une grande tranquillité d’esprit et à une singulière absence de préoccupations personnelles. Ce caractère assez exceptionnel se développera et s’expliquera par la suite de notre récit, autant qu’il nous sera possible ; mais il est nécessaire que le lecteur veuille bien se rappeler ceci, qui est connu de tout le monde, à savoir que personne ne peut expliquer complétement et mettre dans un jour absolu le caractère d’une autre personne. Tout individu a au fond de son être un mystère de puissance ou d’impuissance qu’il peut d’autant moins révéler qu’il ne le comprend pas lui-même. L’analyse doit paraître satisfaisante quand elle approche de la vérité, mais elle ne saurait la saisir sur le fait sans laisser incomplète ou obscure quelque face de l’éternel problème des choses de l’âme.


II


Caroline était donc à la fois triste et gaie en parcourant toute seule, tantôt à pied, tantôt en omnibus, ce grand Paris où elle avait été élevée dans l’aisance, et qu’elle avait quitté ruinée et brisée dans son avenir, au moment de la plus belle floraison de la vie. Disons en peu de mots, et pour n’y pas revenir, les événements graves, mais peu compliqués, qu’elle avait esquissés devant la marquise de Villemer.

Elle était fille d’un gentilhomme de basse Bretagne fixé aux environs de Blois et d’une demoiselle de Grajac, originaire du Velay. Caroline connut à peine sa mère. Madame de Saint-Geneix mourut la troisième année de son mariage en donnant le jour à Camille et en faisant promettre à Justine Lanion de passer plusieurs années auprès de ses enfants.

Justine Lanion, femme Peyraque, était une robuste et honnête paysanne du Velay, qui consentit à rester huit ans chez M. de Saint-Geneix. Elle avait nourri Caroline, après quoi elle était retournée dans sa famille pour revenir bientôt donner le lait de son second enfant à la seconde fille de sa chère dame. Grâce à elle, Caroline et Camille connurent les soins et les tendresses d’une seconde mère ; mais Justine ne pouvait oublier son mari et ses propres enfants. Elle dut enfin retourner dans son pays, et M. de Saint-Geneix conduisit ses filles à Paris, où elles furent élevées dans un des couvents alors en vogue.

Comme il n’était pas assez riche pour vivre à Paris, il y loua un pied-à-terre et y vint deux fois par an, aux fêtes de Pâques et aux vacances. C’étaient aussi les vacances du digne homme. Il faisait des économies toute l’année pour n’avoir rien à refuser à ses filles dans ces jours de liesse patriarcale : ce n’étaient alors que promenades, concerts, séances dans les musées, excursions dans les châteaux royaux, dîners friands, véritables parties fines de la vie la plus paternelle et la plus naïve, mais aussi la plus imprudente qui fut jamais. Le bonhomme était idolâtre de ses filles, belles toutes deux comme des anges et aussi bonnes que belles. Sa coquetterie était de les promener parées avec goût, plus fraîches encore que leurs robes et leurs rubans sortant du magasin, de les montrer au soleil et aux lumières de ce brillant Paris où il connaissait fort peu de gens, mais où les regards du moindre passant lui semblaient plus précieux que n’importe quelle ovation dans sa province. Faire des Parisiennes, de véritables Parisiennes de ces deux charmantes créatures, était son rêve. Il y eût dépensé sa fortune, et il l’y dépensa.

Cet engouement de la vie d’amateur à Paris est une fatalité que subissaient encore, il y a quelques années, non-seulement la plupart des provinciaux aisés, mais des castes entières. Tout grand seigneur étranger un peu cultivé s’y précipitait aussi comme l’écolier en vacances, s’en arrachait avec douleur, et occupait le reste de l’année dans son pays à faire des démarches pour obtenir le passe-port qui lui permettrait d’y revenir. Encore aujourd’hui, sans la sévérité des lois qui condamnent les Russes à la Russie et les Polonais à la Pologne, des fortunes immenses viendraient, à l’envi les unes des autres, s’engloutir dans les plaisirs de Paris.

Mesdemoiselles de Saint-Geneix profitèrent très-différemment de leur élégante éducation. Camille, la cadette et la plus jolie des deux, ce qui était beaucoup dire, s’enivra de ce qui enivrait son père, à qui elle ressemblait de figure et de caractère. Elle aima le luxe avec passion et ne prévit jamais que sa vie pût devenir misérable. Douce, aimante, mais médiocrement intelligente, elle n’apprit qu’à être une fille accomplie dans sa tournure, dans sa toilette, dans ses manières. Rentrée au couvent à la fin des vacances, elle passait trois mois à languir de regret, trois autres mois à travailler un peu pour satisfaire sa sœur, qui la grondait, et le reste du temps à rêver le retour de son père et des plaisirs.

Caroline tenait davantage de sa mère, qui avait été une personne énergique et sérieuse. Elle était pourtant gaie et même plus exubérante que sa sœur dans les jouissances de sa liberté. Elle se montrait plus active pour profiter de la toilette, des promenades et des spectacles, mais elle en jouissait autrement. Elle était infiniment plus intelligente que Camille, non d’une intelligence créatrice en fait d’art, mais profondément sensible aux vraies manifestations de l’art. Elle était née virtuose, c’est-à-dire propre à exprimer avec éclat et finesse la pensée des autres. Elle récitait la poésie ou lisait la musique avec une intelligence surprenante. Elle parlait peu, toujours très-bien, mais avec une netteté exclusive des développements. Quand ces développements lui étaient fournis par le livre, par le rôle, musique ou littérature, elle donnait comme un rayonnement nouveau à la pensée écrite. Elle semblait être l’instrument nécessaire au génie, génie elle-même dans les limites de l’interprétation, si ce génie particulier eût reçu son développement.

Il ne le reçut pas. Caroline avait commencé son éducation à dix ans ; à dix-sept ans tout fut interrompu. Voici ce qui était arrivé. M. de Saint-Geneix, n’ayant qu’une douzaine de mille francs de rente et rêvant pour ses filles un avenir digne de leurs charmes, s’était laissé entraîner avec une naïveté déplorable dans des spéculations qui devaient quadrupler son avoir, et qui l’engouffrèrent en un tour de main.

Un jour il vint, très-pâle et comme frappé de la foudre, chercher ses filles à Paris. Il les emmena dans son petit manoir sans rien expliquer, et se plaignant seulement d’un peu de fièvre. Il y languit pendant trois mois, et y mourut de chagrin en avouant sa ruine à ses deux futurs gendres, car, dès l’apparition des demoiselles de Saint-Geneix à Blois, beaucoup d’aspirants s’étaient présentés, deux entre autres qui avaient été agréés.

Le fiancé de Camille était fonctionnaire, honnête homme, sincèrement épris ; il l’épousa quand même. Celui de Caroline était propriétaire. Il raisonna plus serré, invoqua la volonté de ses parents et se retira. Caroline avait du courage. Sa sœur, plus faible, fût morte de douleur ; aussi n’avait-elle pas été abandonnée. La faiblesse se fait respecter plus souvent que l’énergie. L’énergie morale est une chose qui ne se voit pas et qui se brise en silence. Tuer une âme, cela ne laisse pas de traces. C’est pour cela que les forts sont toujours maltraités et que les faibles surnagent toujours.

Heureusement pour Caroline, elle n’avait pas aimé avec passion. Aimante, elle avait ouvert son âme à un commencement de confiance et de sympathie ; mais la tristesse mystérieuse et la maladie croissante de son père l’avaient bien vite préoccupée trop vivement pour qu’elle se permît de rêver beaucoup à son propre bonheur. L’amour d’une noble jeune fille est une fleur qui s’épanouit au soleil de l’espérance ; mais tout espoir personnel fut voilé pour Caroline quand elle sentit s’échapper rapidement la vie de son père. Elle ne vit plus dans son fiancé qu’un ami qui acceptait la tâche de pleurer avec elle. Elle eut pour lui de la reconnaissance et de l’estime ; mais la douleur s’opposa à l’enivrement et à l’enthousiasme. La passion n’eut pas le temps d’éclore.

Elle fut donc plutôt blessée que brisée par l’abandon. Elle aimait tant son père, et elle le regretta si profondément, que la perte de son propre avenir ne lui parut qu’une douleur secondaire. Elle ne témoigna aucun dépit, mais elle fut sensible à l’injure, et, bien qu’elle ne s’en fût vengée que par l’oubli, elle conserva contre les hommes un certain ressentiment vague qui la préserva de croire à l’amour et d’écouter les flatteries adressées à sa beauté jusqu’à l’âge où nous la trouvons maintenant, guérie, vaillante, et se croyant de bonne foi à l’abri de toute séduction.

Il n’est pas nécessaire de raconter comment se passèrent les années que nous venons de lui faire franchir. Tout le monde sait que la perte d’une fortune petite ou grande n’est pas un fait visiblement accompli du jour au lendemain. On essaye de prendre des termes avec les créanciers, on croit pouvoir sauver quelques débris, on passe par une série d’incertitudes, d’étonnements, d’espérances déçues, jusqu’au jour où voyant tous les efforts inutiles, on accepte bien ou mal sa situation. Camille fut très-abattue de ce désastre auquel, jusqu’au dernier moment, elle se refusait à croire ; mais elle était bien mariée, et ne souffrit réellement pas de la gêne. Caroline, plus prévoyante, fut moins sensible en apparence au dénûment absolu dans lequel il lui fallut tomber. Son beau-frère ne voulut pas qu’il fût question de se quitter, et lui fit généreusement partager l’aisance de la famille ; mais elle comprit bien que sa vie était perdue, et sa fierté en augmenta. Sentant que sa sœur manquait d’ordre et d’activité, voyant d’ailleurs qu’elle subissait d’année en année les labeurs et les préoccupations de la maternité, elle se fit la gouvernante de sa maison, la bonne de ses enfants, la première servante en un mot du jeune ménage, et dans cette austère fonction du dévouement elle sut mettre tant de grâce, de bon sens et de cordialité que tout fut heureux autour d’elle, et qu’elle rendit plus de services qu’elle n’en acceptait. Puis vint la maladie du beau-frère, sa mort, quelques dettes arriérées qu’il avait cachées, comptant pouvoir les acquitter peu à peu, sans effort, sur son traitement ; bref, la gêne, l’effroi et le trouble de Camille, enfin le découragement et la misère de la jeune veuve.

On a vu que Caroline fut quelque temps partagée entre la crainte de l’abandonner à elle-même et le désir de la sauver par son travail. Il y avait bien un homme riche, pas jeune et peu gracieux, qui songeait à elle comme à une ménagère modèle et qui offrait de l’épouser. Caroline sentit vaguement et peu à peu assez clairement que Camille désirait qu’elle se sacrifiât. Elle prit alors le parti de se sacrifier, mais autrement. Donner sa liberté, son indépendance, son temps, sa vie, elle ne demandait pas mieux ; mais exiger l’immolation de son âme et de sa personne pour procurer un peu plus de bien-être à la famille, c’était trop. Elle pardonna à la mère l’égoïsme de la sœur, et sans paraître l’avoir deviné, elle se décida au parti que nous lui avons vu prendre. Elle laissa Camille dans une pauvre petite maison de campagne louée aux environs de Blois, et partit pour Paris, où nous savons le bon accueil qui lui fut fait par madame de Villemer, dont nous avons maintenant à raconter aussi succinctement l’histoire.

Toute famille a sa plaie, toute fortune sa brèche par où s’écoulent le sang du cœur et la sécurité de l’existence. La noble famille de Villemer avait son ver rongeur dans les folies du fils aîné de la marquise. La marquise avait été mariée en premières noces avec le duc d’Aléria, un Espagnol hautain, un caractère terrible, qui l’avait rendue on ne peut plus malheureuse, mais qui, après cinq ans d’orages, lui avait laissé une assez grande fortune et un fils aimable, beau, intelligent, destiné à devenir profondément sceptique, royalement prodigue et déplorablement libertin.

Remariée avec le marquis de Villemer, mère et veuve pour la seconde fois, la marquise avait trouvé dans Urbain, son second fils, un ami dévoué, généreux, aussi austère de mœurs que son frère était corrompu, et assez riche du fait de son père pour ne pas s’affliger trop de la ruine de sa mère, car à l’époque où nous abordons l’existence de ces trois personnages, la marquise n’avait presque plus rien, grâce au train que le jeune duc avait mené.

À cette époque, le jeune duc avait déjà trente-six ans passés, et le marquis en avait près de trente-trois. On voit que la duchesse d’Aléria n’avait pas perdu beaucoup de temps pour devenir marquise de Villemer. Personne ne l’en avait blâmée. Elle avait passionnément chéri son second époux. On dit même qu’elle l’avait aimé, en tout bien, tout honneur, avant d’être veuve du premier. C’était une nature généreuse et passablement exaltée que la marquise. Aussi la mort prématurée de ce second mari la rendit-elle presque folle pendant un ou deux ans. Elle ne voulut plus voir personne, et ses enfants même lui devinrent comme étrangers, ce que voyant, les deux familles de ses deux maris décédés songèrent à la faire interdire et à prendre soin de l’éducation de ses fils ; mais à cette idée la marquise rentra en elle-même. La nature fit un grand effort, l’âme se dégagea de son trouble, la maternité se réveilla, et la crise passionnée qui lui fit ressaisir et caresser en pleurant ses deux fils lui rendit les droits de sa raison et l’empire de sa volonté. Elle resta malade, infirme, vieille avant l’âge, un peu bizarre à certains égards, mais très-énergique dans sa conduite, très-grande dans ses affections et très-noble dans tous ses rapports avec le monde. On la remarqua dès lors pour son esprit, qui avait été longtemps comme endormi dans le chagrin et dans l’amour, et qui se montra enfin dans le courage.

Tout ce qui précède établit suffisamment sa position. Nous laisserons maintenant Caroline de Saint-Geneix apprécier comme elle l’entendra la marquise et ses deux fils.


LETTRE À MADAME CAMILLE HEUDEBERT.


Paris, 15 mars 1845.

Oui, chère petite sœur, je suis très-bien installée, comme je te l’ai dit dans mes précédentes lettres. J’ai une jolie chambre, un bon feu, une belle voiture, des domestiques, une table assez succulente. Il ne tient qu’à moi de me croire riche et marquise, puisque, ne quittant presque pas ma vieille dame, je suis nécessairement associée à tout le confortable de sa vie.

Mais tu me reproches de t’écrire des lettres bien courtes. C’est que, jusqu’à présent, j’ai eu fort peu de moments à moi. Enfin la marquise, qui voulait, je crois, m’éprouver un peu, paraît comprendre que je lui suis dévouée très-sincèrement, et elle me permet de me retirer à minuit. Je pourrai donc causer avec toi sans me coucher à quatre heures du matin, car la marquise reçoit jusqu’à deux, et elle me gardait encore une heure après pour causer des personnes que nous venions de voir, ce qui, je te l’avoue, je le lui ai avoué à elle-même, commençait à me sembler très-fatigant. Elle croyait que, comme elle, je me levais tard. Quand elle a su qu’à six heures j’étais toujours éveillée sans qu’il me fût possible de me rendormir, elle a eu généreusement égard à cette infirmité de provinciale. Ainsi matin ou soir je serai à toi, chère Camille.

Oui, je l’aime, je l’aime beaucoup, cette vieille femme. Elle a un grand charme pour moi, et l’autorité qu’elle exerce sur mon esprit vient surtout de la franchise et de la netteté du sien. Elle a des préjugés certainement, et beaucoup d’idées qui ne sont pas, qui ne seront jamais les miennes ; mais elle n’y porte aucun détour hypocrite, et les antipathies qu’elle exprime n’ont rien d’effrayant, parce que, même dans ses préventions, on sent une parfaite loyauté.

Et d’ailleurs, depuis trois semaines que je vois le grand monde, car la marquise, sans donner de fêtes, reçoit tous les soirs bon nombre de visites, je m’aperçois d’un effacement général dont, au fond de ma province, je ne m’étais pas fait une idée aussi complète. Je t’assure qu’avec de meilleures manières et un certain air de supériorité, on est généralement ici aussi nul que possible. On n’a plus d’opinions sur rien, on se plaint de tout et on ne sait le remède à rien. On dit du mal de tout le monde et on n’en est pas moins bien avec tout le monde. Il n’y a plus d’indignation, il n’y a que de la médisance. On prédit sans cesse les plus grandes catastrophes, et on vit comme si on jouissait de la plus profonde sécurité. Enfin on est vide et creux comme l’incertitude, comme l’impuissance, et au milieu de ces esprits troublés et de ces convictions usées j’aime cette vieille marquise si franche dans ses antipathies et si noblement inaccessible aux transactions. Il me semble voir un personnage d’un autre siècle, une espèce de duc de Saint-Simon femelle, gardant le respect du rang comme une religion et ne comprenant rien à la puissance de l’argent, contre laquelle on proteste faiblement ou hypocritement autour d’elle.

Quant à moi, d’ailleurs, tu le sais, cela me va beaucoup, le mépris de l’argent ! Nos malheurs ne m’ont pas changée, car je n’appelle pas argent cette chose sacrée, le salaire que je gagne fièrement et même avec un peu d’orgueil dans ce moment-ci. Cela, c’est le devoir, c’est la garantie de l’honneur. Le luxe même, quand il est la continuation ou la récompense d’une vie élevée, ne m’inspire pas ces dédains philosophiques qui cachent toujours un peu d’envie ; mais l’opulence convoitée, cherchée, voulue et achetée à tout prix par des mariages d’ambitions, par des évolutions de conscience politique, par des intrigues de famille autour des successions, voilà ce qui prend à juste titre le vilain nom d’argent, et de ce côté-là je suis bien de l’avis de la marquise, qui ne pardonne pas les mésalliances intéressées et toutes les autres platitudes, soit privées, soit publiques.

C’est pour cela que la marquise voit, sans regret et sans frayeur, tomber jour par jour tout ce qu’elle possède dans un gouffre. Je t’ai déjà parlé de cela. Je t’ai dit que le duc d’Aléria, son premier fils, la ruinait, tandis que le second, le marquis, le fils de son dernier mari, l’entourait d’égards et de soins, et maintenait encore son existence sur un pied très-confortable.

Il faut que je te parle maintenant de ces deux messieurs, dont je ne t’ai encore dit que quelques mots. J’ai vu le marquis dès le premier jour de mon installation. Tous les matins, de midi à une heure, et tous les soirs, de onze heures à minuit, il vient chez sa mère. En outre, il dine chez elle assez souvent. J’ai donc eu le temps de l’observer, et je m’imagine déjà le connaître assez bien.

C’est un homme jeune qui me paraît n’avoir pas eu de jeunesse. Il est d’une santé délicate, et son esprit, qui est très-cultivé et très-élevé, se débat contre un chagrin secret ou contre une tendance naturelle à la tristesse. Il est impossible d’avoir un extérieur moins frappant au premier abord et plus sympathique à mesure que sa physionomie se révèle. Il n’est ni petit ni grand, ni beau ni laid. Sa mise n’a rien de négligé et rien de recherché. Il semble avoir l’aversion instinctive de tout ce qui veut attirer l’attention sur la personne. Pourtant on s’aperçoit bien vite que ce n’est pas là un homme ordinaire. Le peu de mots qu’il vous dit est d’un sens profond ou délicat, et ses yeux, quand ils perdent l’embarras d’une certaine timidité, sont si beaux, si bons, si intelligents, que je ne crois pas en avoir jamais rencontré de pareils.

Sa conduite envers sa mère est admirable et le peint tout entier. Je lui ai vu dépenser plusieurs millions, toute sa fortune personnelle, pour payer les folies du fils aîné, et il n’a jamais sourcillé, jamais fait une observation, jamais montré un dépit ou un regret. Plus elle a été faible envers ce fils ingrat et détestable, plus le marquis a été tendre, dévoué, respectueux. Tu vois qu’il est impossible de ne pas estimer cet homme-là, et quant à moi, je sens une sorte de vénération pour lui.

En outre, son commerce est fort agréable. Il ne parle presque pas dans le monde ; mais, dans l’intimité, la première réserve surmontée, il cause avec un grand charme. Ce n’est pas seulement un homme instruit, c’est un puits de science. Je crois qu’il a tout lu, car, sur quelque sujet qu’on le mette, il est intéressant et prouve qu’il a été au fond de tout. Sa conversation est si nécessaire à sa mère que, lorsque quelque affaire empêche ou diminue sa visite accoutumée, elle est comme désorientée et inquiète tout le reste du jour.

Dans les commencements, aussitôt que je le voyais entrer chez elle le matin, je me retirais par discrétion, d’autant plus que, de son côté, cet homme supérieur, excessivement modeste par conséquent, paraissait intimidé de ma présence. C’était me faire bien de l’honneur, à coup sûr ; mais au bout de trois ou quatre jours, il s’est rassuré au point de me demander avec douceur pourquoi il me mettait en fuite. Je ne me serais pas crue autorisée pour cela à gêner les épanchements du fils et de la mère ; mais celle-ci m’a priée de rester, et même elle a insisté et m’en a dit ensuite la raison avec sa franchise habituelle, et cette raison un peu singulière, la voici :

— Mon fils est d’un esprit mélancolique, m’a-t-elle dit ; ce n’est pas mon caractère à moi. Je suis très-abattue ou très-animée, jamais rêveuse, et la rêverie chez les autres m’irrite un peu. Chez mon fils, elle m’inquiète ou m’afflige. Je n’ai jamais pu en prendre mon parti. Quand nous sommes tête à tête, il me faut faire des efforts continuels pour qu’il ne retombe pas dans ses contemplations. Quand nous sommes entourés de quinze ou vingt personnes le soir, il en prend à son aise et se tient souvent à l’écart. Pour que je puisse jouir réellement de son esprit, ce qui est mon plus grand bonheur et mon unique plaisir, rien n’est si favorable que la présence d’un tiers, surtout si ce tiers est une personne de mérite. Le marquis se donne alors la peine d’être charmant, d’abord par politesse, et peu à peu par coquetterie, quoiqu’il ne s’en doute pas lui-même. Enfin c’est un homme qui a besoin d’être arraché à ses réflexions, et il est si parfait pour moi que je n’ai ni le droit ni la volonté d’entamer ouvertement cette lutte, tandis que la présence d’une personne qui, même sans rien dire, est censée l’écouter, le force à s’épancher un peu, vu que, s’il craint de paraître pédant en parlant trop, il craint encore plus de paraître affecté quand il s’oublie à réfléchir. Ainsi, ma chère, vous nous rendez grand service à tous les deux, en ne nous laissant pas trop seuls.

— Pourtant, madame, lui ai-je répondu, si vous aviez à parler de choses intimes, comment pourrais-je le deviner ?

Là-dessus elle m’a promis, quand cela arriverait, de m’avertir en me demandant si la pendule ne retarde pas.


III


SUITE DE LA LETTRE À MADAME HEUDEBERT.


Je reprends ma lettre qu’hier soir le sommeil m’a forcée d’interrompre, et comme il n’est que neuf heures et que je ne vois pas la marquise avant midi, j’ai tout le temps de compléter les détails qui doivent te mettre au courant de ma situation.

Mais il me semble que je t’ai assez dépeint le marquis, et que tu peux très-bien te le représenter. Pour répondre à toutes tes questions, je vais te dire comment se passent mes journées.

La première quinzaine a été un peu dure, je te l’avoue maintenant que j’ai obtenu une modification bien nécessaire. Tu sais combien j’ai besoin de mouvement, et comme depuis six ans j’avais une vie active ; mais ici, hélas ! point de maison à ranger et à parcourir cent fois le jour du haut en bas, point d’enfant à promener et à faire jouer, pas même un chien avec qui l’on puisse courir sous prétexte de l’amuser. La marquise a horreur des bêtes ; elle ne sort qu’une ou deux fois par semaine pour monter et descendre en voiture l’avenue des Champs-Élysées. Elle appelle cela faire de l’exercice. Infirme et ne pouvant monter les escaliers que sur les bras d’un domestique, chose qu’elle redoute assez parce qu’une fois on l’a laissée tomber, elle ne rend pas de visites. Sa vie se passe à en recevoir. Toute l’activité, toute la sève de son existence est dans sa tête et beaucoup dans sa parole : elle parle remarquablement bien et elle le sait ; mais elle n’en tire pas de vanité puérile, et songe moins à se faire écouter qu’à épancher les idées et les sentiments qui l’agitent.

C’est, tu le vois, une nature énergique et d’une singulière ardeur d’opinions sur toutes choses, même sur celles qui me semblent à moi fort indifférentes. Elle n’a jamais dû être heureuse, elle en cherche trop long, et vivre avec elle sans désemparer est une fatigue, en dépit du grand attrait qu’elle exerce. Ses mains sont parfaitement oisives : elle a pourtant la vue perçante et les doigts encore agiles, car elle joue assez bien du piano ; mais elle dédaigne tout ce qui distrait de la causerie et ne m’a encore demandé ni lecture ni musique. Elle dit qu’elle tient mes talents en réserve pour la campagne, où elle se trouve moins entourée et où nous devons aller dans deux mois. J’aspire beaucoup à cette campagne, car ici la vie physique est par trop supprimée. Et puis cette bonne marquise a l’habitude de vivre dans une température de Sénégal ; en outre elle se couvre de parfums, et son appartement est rempli des fleurs les plus violentes ; c’est fort beau à voir, mais l’absence d’air rend cela bien dur à respirer.

Par-dessus le marché, il faut être oisive comme elle. J’ai essayé dans le commencement de broder à ses côtés ; j’ai vu bien vite que cela lui portait sur les nerfs. Elle me demandait si j’étais à la journée, si ce que je faisais était bien pressé, bien utile, et elle me dérangeait dix fois sans autre motif que celui de voir abandonner cet ouvrage qui l’agaçait. Enfin j’ai dû y renoncer, elle en serait tombée malade. Elle m’en a su gré, et afin de m’ôter le droit de faire un nouvel essai, elle m’a dit sa façon de penser naïvement. Elle prétend que les femmes qui occupent leurs mains et leurs yeux à ces travaux d’aiguille y mettent beaucoup plus de leur esprit qu’elles ne veulent se l’avouer à elles-mêmes. C’est, selon elle, une façon de s’abrutir pour se soustraire à l’ennui d’exister. Elle ne comprend cela que pour les malheureuses et les prisonnières. Et puis elle m’a doré la pilule en ajoutant que cela me donnait l’air d’une femme de chambre, et qu’elle voulait que pour tous les gens qu’elle reçoit je fusse sa compagne et son amie. Elle me pousse donc à la causerie et m’interpelle souvent pour me forcer à montrer mon esprit, ce que je me garde bien de faire, car je ne m’en sens pas du tout quand on me regarde et quand on m’écoute.

Je fais pourtant bien tout ce que je peux pour remuer, et je regrette beaucoup que ma vieille amie, puisque amie il y a, ne consente pas à recevoir de moi le plus petit service ; mais loin de là, elle sonne sa femme de chambre pour ramasser son mouchoir si je ne me précipite pas pour le saisir, et encore me reproche-t-elle de me trop dévouer sans s’apercevoir que je souffre de n’avoir aucun dévouement à exercer.

Tu te demandes dès lors pourquoi elle m’a pris à son service ; je vais te le dire : elle ne reçoit pas avant quatre heures, et jusque-là, c’est-à-dire aussitôt que le marquis la quitte, elle écoute la lecture des journaux et fait sa correspondance ; c’est donc moi qui lis et écris pour elle. Pourquoi elle ne lit pas et n’écrit pas elle-même, je n’en sais rien, car elle en est fort capable. Je crois deviner que la solitude lui est odieuse, et qu’il lui est impossible de réagir par une occupation quelconque contre l’effroi qu’elle lui inspire. Certainement il y a en elle quelque chose de bizarre qui ne paraît pas, mais qui existe au fond de son cœur ou de son cerveau. C’est peut-être une organisation un peu faussée par l’abus des relations extérieures. On ne lui aura pas appris à s’occuper, et peut-être ne peut-elle même pas penser quand elle est seule.

Il est certain que quand j’entre chez elle à midi sonnant, je la trouve toute différente de ce que je l’ai laissée la veille au milieu de son salon. Elle semble vieillir de dix ans chaque nuit. Je sais que ses femmes lui font une longue toilette durant laquelle elle ne leur adresse pas la parole, car elle est fort dédaigneuse des gens dont le langage est vulgaire. Elle s’ennuie tellement de la présence de ces pauvres filles (peut-être aussi a-t-elle des insomnies où elle s’ennuie d’une façon désespérée), qu’elle est comme à demi morte et d’une pâleur effrayante quand je l’aborde ; mais au bout de dix minutes il n’y paraît plus, elle s’éveille, s’excite, et quand le marquis arrive, elle a déjà rajeuni les dix ans de la nuit.

La correspondance, dont je ne dois rien te dire, bien qu’elle n’ait rien de secret, n’est nullement une nécessité de position ni d’intérêts. C’est un besoin qu’elle éprouve de causer avec ses amis absents. C’est, dit-elle, une manière de parler, d’échanger ses idées, qui varie le seul plaisir qu’elle connaisse, celui d’être en communication continuelle avec l’esprit d’autrui.

Soit ! ce ne serait pas mon goût, si j’avais des loisirs à moi. Je ne me plairais qu’avec ceux que j’aime, et certainement la marquise ne peut pas aimer beaucoup les quarante ou cinquante personnes auxquelles elle écrit, et les deux ou trois cents qu’elle reçoit chaque semaine.

Mais il ne s’agit pas de mon goût, et je ne veux pas faire la critique de la personne à laquelle j’ai donné ma liberté. Ce serait lâche, car, après tout, si je n’estimais ni ne respectais cette personne, je serais libre de me présenter ailleurs. D’ailleurs, en supposant que mon respect et mon estime fussent attristés par quelque travers à supporter, comme partout je rencontrerais des travers et probablement de pires, je ne vois pas pourquoi je regarderais à la loupe ceux que je veux subir gaiement et philosophiquement. Donc, chère sœur, s’il m’arrive de blâmer ou de railler quelqu’un ou quelque chose d’ici, prends que cela m’échappe dans la conversation, et que je ne veux pas m’observer avec toi ; mais sois sûre que rien ne m’affecte et ne me crée de souffrances réelles.

Le fond de tout cela, c’est qu’il y a dans l’âme de la marquise quelque chose de fort, de chaud, de sincère par conséquent, qui m’attache véritablement à elle et qui me fait accepter sans aucune répugnance le soin de la distraire et de l’égayer. Je sais très-bien, quoi qu’elle en dise, que je suis auprès d’elle quelque chose de bien pis qu’une suivante : je suis une esclave ; mais je le suis de par ma volonté, et dès lors je me sens libre comme l’air dans ma conscience. Qu’y a-t-il de plus libre que l’esprit d’un captif ou d’un proscrit pour sa foi ?

Je n’avais pas réfléchi à tout cela quand je t’ai quittée, ma sœur ; je croyais véritablement que j’aurais beaucoup à souffrir. Eh bien ! j’y ai réfléchi à présent, et sauf le manque d’exercice, qui est une chose toute physique, je n’ai pas du tout souffert. Cette petite souffrance m’est épargnée désormais, ne t’en tourmente pas. J’ai été forcée de l’avouer. Dès lors on me laisse dormir d’assez bonne heure, et je peux marcher le matin dans le jardin de l’hôtel, qui n’est pas grand, mais où je réussis à faire beaucoup de chemin, tout en pensant à toi et à nos vastes campagnes, où je me figure être encore avec les enfants autour de nous ; c’est un bon rêve qui me fait du bien.

Mais je m’aperçois que je ne t’ai encore rien dit de M. le duc ; je passe à ce chapitre.

Il n’y a pas plus de trois jours que je l’ai enfin aperçu. Je t’avoue que je n’en étais pas fort impatiente. Je ne peux pas me défendre d’un sentiment d’horreur pour cet homme, qui a ruiné sa mère, et qui, dit-on, est orné de tous les vices. Eh bien ! ma surprise a été très-grande, et si mon aversion pour son caractère persiste, je suis forcée de dire que sa personne ne m’est point antipathique, comme je me l’étais représentée.

Dans ma frayeur, je lui supposais des griffes et des cornes. Voici pourtant comment j’ai abordé ce démon sans le connaître. Il faut te dire que rien n’est plus inégal que ses relations avec sa mère. Il y a des semaines, des mois même, où il vient la voir presque tous les jours ; puis il disparaît, on n’entend plus parler de lui pendant des mois ou des semaines et quand il reparaît, il n’y a pas plus d’explication de part et d’autre que si l’on s’était quitté la veille. Je ne sais pas encore comment la marquise prend tout cela. Je lui ai entendu nommer quelquefois son fils aîné avec autant de calme et de déférence que s’il s’agissait du marquis, et tu penses bien que je ne me suis pas permis la moindre question sur un sujet aussi délicat. Elle avait seulement dit une fois devant moi, mais sans faire aucune réflexion, ce que je viens de te dire sur l’irrégularité capricieuse de ses visites.

Je m’attendais bien à le voir tomber des nues un jour ou l’autre, mais je ne pensais pas du tout à lui, lorsque, entrant dans le salon après le dîner pour regarder, selon ma coutume, si tout était arrangé au gré de la marquise, je ne fis aucune attention à un personnage qui y était installé dans un coin, enfoncé dans une causeuse. Quand la marquise a dîné, elle retourne à sa chambre, où ses femmes lui mettent un peu de blanc et de rouge, et elle y reste un quart d’heure, pendant que je fais la revue des lampes et des jardinières du salon. J’étais donc livrée à cette grave occupation, et, profitant de l’occasion de me mouvoir, j’allais et venais très-vite, en chantonnant une chanson de chez nous, lorsque je me trouvai face à face avec deux grands yeux bleus d’une limpidité extraordinaire. Je saluai en demandant pardon ; on se leva en me rendant mes excuses, et, chargée de faire les honneurs, mais ne sachant que dire à un nouveau visage qui avait l’air de me demander qui j’étais, je pris le parti de ne rien dire du tout.

Le personnage s’était levé ; il s’était mis le dos à la cheminée, et me suivait des yeux d’un air plutôt bienveillant qu’étonné. C’est un homme de haute taille, un peu gros, d’une grande figure, et, ce qu’il y a de plus surprenant, d’une physionomie charmante. Il est impossible d’avoir l’aspect plus doux, plus humain, plus candide même ; le son de sa voix est voilé et affectueux, la prononciation d’une extrême distinction, ainsi que les manières. Je dirai même qu’il y a dans les moindres mouvements de ce serpent à sonnettes quelque chose de suave, et que son sourire est comme celui d’un enfant.

Y comprends-tu quelque chose ? Pour moi, j’étais si loin de me méfier de la vérité, que je revins vers la cheminée, me sentant comme attirée par ce bon regard, et prête à lui répondre de la façon la plus affable, s’il lui plaisait de m’adresser la parole. Il paraissait désireux d’entrer en matière, et il le fit tout franchement. — Mademoiselle Esther est-elle malade ? me dit-il de sa voix douce et avec une intonation très-polie.

— Mademoiselle Esther n’est plus ici depuis deux mois, répondis-je. Je ne l’ai pas connue. C’est moi qui la remplace.

— Oh ! que non !

— Pardonnez-moi.

— Dites que vous lui succédez ! Le printemps ne remplace pas l’hiver, il le fait oublier.

— L’hiver peut cependant avoir du bon.

— Oh ! vous n’avez pas connu Esther ! Elle était aigre comme la bise de décembre, et quand elle approchait de vous, on se sentait venir des rhumatismes.

Là-dessus, il se mit à faire le portrait de cette pauvre Esther d’une façon gaie, sans fiel, mais très-comique, et je ne pus retenir un éclat de rire.

— À la bonne heure ! ajouta-t-il, vous riez, vous ? On entendra donc rire ici ! Riez-vous souvent au moins.

— Mais oui, quand l’occasion est bonne.

— Il n’y avait pas de bonne occasion pour Esther. Après tout, elle avait raison si elle eût ri, elle eût montré ses dents ! Oh ! mon Dieu, ne cachez pas les vôtres. Je les ai vues, et pourtant je ne vous en dis rien. Je ne connais rien de plus sot que les compliments. Est-ce que c’est impertinent de vous demander votre nom ? … Mais non, ne me le dites pas. J’avais deviné celui d’Esther : je l’avais baptisée Rebecca. Vous voyez que je sentais la race. Je voudrais deviner le vôtre.

— Voyons, devinez.

— Eh bien !… un nom très-français, Louise, Blanche, Charlotte ?

— Vous y êtes, je m’appelle Caroline !

— Vous voyez bien !… Et vous arrivez de province ?

— De la campagne.

— Tiens ! pourquoi donc n’avez-vous pas les mains rouges ?… Est-ce que cela vous fait plaisir d’être à Paris ?

— Non, pas du tout !

— Je parie que vos parents vous ont forcée ?…

— Non, non, personne ne m’a forcée.

— Mais vous vous ennuyez ici ? Convenez que vous vous ennuyez !

— Mais non, je ne m’ennuie jamais.

— Vous n’êtes plus franche !

— Je vous jure que si.

— Alors vous êtes donc très-raisonnable ?

— Je m’en pique.

— Positive peut-être ?

— Non.

— Romanesque alors ?

— Non plus.

— Quoi donc ?

— Rien.

— Comment rien ?

— Rien qui mérite la plus petite attention. Je sais lire, écrire et compter. Je jouaille un peu de piano. Je suis très-obéissante. Je mets de la conscience dans mon devoir, et voilà tout ce qu’il importe que je sois ici.

— Eh bien ! vous ne vous connaissez pas ! Voulez-vous que je vous dise, moi ? Vous êtes une personne d’esprit et une âme excellente.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr. Je vois très-vite et je juge assez bien. Et vous ? vous faites-vous à première vue une idée des gens ?

— Mais oui, un peu.

— Eh bien ! qu’est-ce que vous pensez de moi, par exemple ?

— Naturellement je pense de vous ce que vous pensez de moi.

— C’est par reconnaissance ou par politesse ?

— Non, c’est un instinct comme cela.

— Eh bien ! je vous en remercie. Vrai, voilà quelque chose qui me fait plaisir : non pas l’esprit, non ! tout le monde en a, cela s’apprend ; mais la bonté ! Vous ne me croyez pas mauvais, n’est-ce pas ? Alors… Tenez, voulez-vous me donner une poignée de main ?

— Pourquoi ?

— Je vous le dirai tout à l’heure. Me refusez-vous une poignée de main ? Il n’y a rien de plus honnête au monde que le sentiment qui me fait vous demander cela.

Il y avait quelque chose de si vrai et de si émouvant dans la figure et dans l’accent de cet homme, que, malgré l’étrangeté de sa demande et l’étrangeté plus grande encore de mon consentement, je mis ma main dans la sienne avec confiance. Il la serra doucement et ne la garda qu’une seconde ; mais des larmes lui vinrent aux yeux, et il me dit comme avec un peu d’étonnement : — Merci ! ayez bien soin de ma pauvre mère !

Quant à moi, comprenant enfin que c’était le duc d’Aléria, et que je venais de toucher la main de ce libertin sans âme, de ce fils sans religion, de ce frère sans cœur, en un mot de cet homme sans frein et sans conscience, je sentis que mes jambes ne me portaient plus, et je m’appuyai sur la table en devenant apparemment si pâle, qu’il s’en aperçut et fit un mouvement pour me soutenir en s’écriant :

— Eh bien ! vous vous trouvez mal ?

Mais il s’arrêta en voyant la frayeur et le dégoût qu’il m’inspirait, ou peut-être seulement parce que sa mère venait d’entrer. Elle s’aperçut de mon trouble et regarda le duc comme pour lui en demander la cause. Il ne répondit qu’en lui baisant la main de l’air le plus tendre et le plus respectueux, et en lui demandant de ses nouvelles. Je sortis aussitôt, autant pour me remettre que pour les laisser seuls ensemble.

Quand je rentrai au salon, il était arrivé plusieurs personnes, et je me mis à causer avec une madame de D… qui est très-affectueuse pour moi, et qui me paraît une excellente personne. Elle ne peut cependant pas souffrir le duc, et c’est elle qui m’a appris tout le mal que j’en sais. Un instinct de réaction contre la sympathie qu’il m’avait inspirée me fit sans doute choisir de préférence l’entretien de cette dame.

— Eh bien ! me dit-elle, comme si elle eût deviné ce qui se passait en moi, et en regardant le duc, qui tenait la conversation auprès de sa mère : — Vous l’avez enfin vu, l’enfant chéri ? Qu’est-ce que vous en dites ?

— Il est aimable et beau, et c’est ce qui, à mes yeux, le condamne davantage.

— Oui, n’est-ce pas ? C’est, à coup sûr, une belle organisation, et il est incroyable qu’il soit encore aussi bien et aussi spirituel après la vie qu’il a menée ; mais n’allez pas vous y fier ! C’est l’être le plus corrompu qui existe, et il est parfaitement capable de faire le bon apôtre avec vous pour vous compromettre.

— Moi ? Oh ! que non. L’humilité de ma position me préservera de son attention.

— Nullement. Vous verrez ! Je ne vous dirai pas que votre mérite prévaudra sur votre position, bien que cela soit évident pour tout le monde ; mais il lui suffira que vous soyez honnête pour qu’il souhaite de vous égarer.

— Ne cherchez pas à m’effrayer ; je ne resterais pas une heure ici, madame, si je croyais y être outragée.

— Non, non, ce n’est pas là ce qu’il faut craindre. Il est homme de bonne compagnie quand il est en bonne compagnie, et jamais vous n’aurez à vous défendre d’une inconvenance de sa part. Tout au contraire, si vous n’y prenez garde, il vous persuadera qu’il est un ange repentant, peut-être même un saint méconnu, et… vous serez sa dupe.

Madame de D… dit ces dernières paroles d’un ton de compassion qui me blessa. J’allais répondre mais je me rappelai ce que j’avais entendu dire à une autre vieille dame : c’est que la fille de madame de D… avait été fort compromise par le duc. La pauvre femme doit horriblement souffrir quand elle le voit, et je m’explique comment une personne si indulgente pour tout le monde parle de lui avec tant d’amertume ; mais je ne m’explique pas trop pourquoi, malgré la répugnance qu’elle éprouve à le voir et à l’entendre nommer, elle me parle de lui avec une sorte d’insistance toutes les fois qu’elle peut me prendre à part. On dirait vraiment qu’elle me croit destinée à tomber dans les pièges de ce Lovelace, et qu’elle poursuit une vengeance en lui disputant ma pauvre âme.

Un instant de réflexion me fit trouver sa frayeur un peu risible, et, ne voulant ni m’en fâcher ni réveiller le sentiment de ses douleurs, j’ai, depuis ce moment-là, évité de lui parler de son ennemi. D’ailleurs le duc ne m’a plus adressé la parole ce soir-là, et depuis ce soir-là il n’a pas reparu. Si je cours des dangers, je ne m’en aperçois pas encore : mais, tu peux être aussi tranquille que moi là-dessus, je n’ai aucune crainte des gens que je n’estime pas…

Le reste de la lettre de Caroline avait trait à d’autres personnes et à d’autres circonstances qui l’avaient plus ou moins frappée. Comme ces détails ne se rattachent pas directement à notre récit, nous les supprimons en attendant que ce récit nous y ramène.


IV


Vers la même époque, Caroline reçut une lettre qui la toucha vivement, et que nous transcrirons en ne nous astreignant pas aux fautes d’orthographe et de ponctuation qui la rendraient difficile à lire.

« Ma chère Caroline, — permettez à votre pauvre nourrice de vous appeler toujours comme ça, — j’ai appris de votre sœur aînée, qui m’a fait le plaisir de m’écrire, que vous aviez quitté sa maison pour aller être demoiselle de compagnie à Paris. Je ne peux pas vous dire la peine que ça me fait de penser qu’une personne comme vous, que j’ai vue naître dans le bonheur, soit obligée de se soumettre aux autres, et quand je pense que c’est par votre bon cœur, et pour faire du bien à Camille et à ses enfants, les larmes m’en coulent des yeux. Chère demoiselle, je ne peux vous dire qu’une chose, c’est que, grâce à la générosité de vos parents, je ne suis pas des plus malheureuses. Mon mari a un bon état et fait un peu de commerce qui nous a permis d’acheter une maison et un peu de terre. Mon fils est militaire, et votre sœur de lait se trouve assez bien mariée. Ainsi donc, si quelques centaines de francs vous faisaient besoin un jour ou l’autre, nous serions contents de vous les prêter pour tout le temps qu’il vous faudrait, et sans payer d’intérêts. En acceptant, vous feriez honneur et plaisir à des gens qui vous ont toujours aimée, vu que, sans vous connaître autrement que par moi, mon mari vous estime et me dit souvent : « Elle devrait venir chez nous, nous la garderions tout le temps qu’elle voudrait, et puisqu’elle est bonne marcheuse et forte, on lui ferait voir nos montagnes. Si elle voulait, elle pourrait être maîtresse d’école dans notre village, ce qui ne lui rapporterait pas gros ; mais elle n’aurait guère de dépense à faire, et ça reviendrait peut-être au même que d’être à Paris, où on vit si chèrement. » Je vous dis cela tout bonnement, comme Peyraque le dit, et si le cœur pouvait vous en dire, nous aurions une petite chambre bien propre pour vous et un pays un peu sauvage à vous montrer. Ça ne vous ferait point peur, à vous qui, toute petite, vouliez toujours grimper partout, que même votre pauvre papa vous appelait son petit chevreuil.

« Pensez donc, si vous n’êtes pas bien où vous êtes, ma chère Caroline de mon cœur, qu’il y a, dans un coin de pays que vous ne connaissez pas, des gens qui vous connaissent pour la meilleure âme du monde, et qui prient pour vous soir et matin, en demandant au bon Dieu que vous veniez les voir.

« Justine Lanion, femme Peyraque,
« (À Lantriac, par Le Puy, Haute-Loire.) »


Caroline répondit aussitôt :

« Ma bonne Justine, ma chère amie, j’ai pleuré en lisant ta lettre. Ce sont des larmes de joie et de reconnaissance. Je suis heureuse d’avoir toujours ton amitié aussi tendre que le jour où nous nous sommes quittées, il y a déjà quatorze ans ! Ce jour-là est resté dans ma mémoire comme un des plus douloureux de ma vie. Je ne connaissais déjà plus d’autre mère que toi, et te perdre, c’était rester sans mère pour la seconde fois. Bonne nourrice ! tu m’aimais tant que tu avais presque oublié pour moi ton brave mari et tes chers enfants ! Mais ils te rappelaient, tu te devais à eux, et j’ai vu dans toutes tes lettres qu’ils te donnaient du bonheur. C’est eux qui te payaient ma dette, car tu m’en avais donné beaucoup, et j’ai bien souvent pensé que, si j’ai quelque chose de bon et de raisonnable en moi, c’est parce que j’ai été aimée, traitée avec raison et douceur par la première personne que mes yeux ont appris à connaître. Tu veux à présent m’offrir tes économies, chère bonne âme ! Cela est bon et maternel comme toi, et de la part de ton mari, qui ne me connaît pas, c’est beau et grand. Je vous remercie tendrement, mes braves amis, mais je n’ai besoin de rien. Je ne manque de rien où je suis, et je m’y trouve aussi bien que possible loin de ma chère famille.

« C’est égal. Je ne veux pas perdre l’espérance d’aller vous voir. Ce que tu me dis de la petite chambre propre et du beau pays sauvage me donne une envie folle de connaître ton village et ton petit établissement. Je ne sais pas quand j’aurai dans ma vie quinze jours de liberté, mais sois sûre que si je les ai jamais, ils seront pour ma nourrice bien-aimée, que j’embrasse de tout mon cœur. »

Pendant que Caroline se livrait à cette candide effusion, le duc Gaëtan d’Aléria, magnifiquement vêtu en Turc, costume du matin, causait avec son frère le marquis, dont il recevait la visite matinale dans son splendide appartement de la rue de la Paix.

On venait de parler d’affaires, et une discussion assez vive s’était élevée entre les deux frères. — Non, mon ami, disait le duc d’un ton ferme, j’aurai cette fois de l’énergie : je refuse votre signature ; vous ne payerez pas mes dettes !

— Je les payerai, répondit le marquis d’un ton tout aussi résolu. Il le faut, je le dois. J’ai hésité, je ne vous le cache pas, avant d’en connaître le chiffre, et votre fierté ne doit pas souffrir de scrupules que j’avoue. Je craignais d’être engagé au delà de ce que je puis faire ; mais je sais maintenant qu’il me restera de quoi soutenir le bien-être de notre mère. Dès lors je suis décidé à sauver l’honneur de la famille, et vous ne pouvez pas vous y opposer.

— Je m’y oppose ; vous ne me devez pas ce sacrifice : nous ne portons pas le même nom.

— Nous sommes les fils de la même mère, et je ne veux pas qu’elle meure de honte et de chagrin en vous voyant insolvable.

— Pas plus que ma mère, je ne veux d’une telle honte. Je me marierai.

— Pour de l’argent ? Aux yeux de notre mère et aux miens tout autant qu’aux vôtres, mon frère, ce serait pire, vous le savez bien !

— Eh bien ! j’accepterai une place.

— Pire, toujours pire !

— Non, il n’y a rien de pire pour moi que la douleur de vous ruiner.

— Je ne serai pas ruiné.

— Enfin ne puis-je savoir le chiffre de mes dettes ?

— C’est inutile ; il me suffit que vous m’ayez donné votre parole de n’en avoir pas qui soient inconnues au notaire chargé de votre liquidation. Je vous ai demandé seulement de vouloir bien jeter les yeux sur quelques-uns de ces papiers pour en vérifier, s’il se peut, l’exactitude. Vous l’avez constatée ; il suffit, le reste ne vous regarde pas.

Le duc froissa les papiers avec colère, marcha à grands pas dans la chambre, sans pouvoir trouver un seul mot qui peignît la détresse de son esprit. Puis il alluma un cigare qu’il ne fuma pas, se jeta dans un fauteuil et devint fort pâle. Le marquis comprit ce que souffrait son orgueil, peut-être sa conscience.

— Calmez-vous, lui dit-il. Je ressens votre douleur ; mais je la crois bonne et je compte sur l’avenir. Oubliez le service que je rends à ma mère encore plus qu’à vous, mais n’oubliez pas que ce qui me reste est à elle seule désormais. Songez que nous pouvons avoir le bonheur de la conserver longtemps, et qu’il ne faut pas qu’elle souffre. Adieu, je vous reverrai dans une heure pour régler les derniers détails.

— Oui, oui, laissez-moi seul, répondit le duc ; vous voyez qu’en ce moment il m’est impossible de vous dire un mot.

Dès que le marquis fut sorti, le duc sonna, fit défendre sa porte et recommença à marcher dans sa chambre avec une agitation désespérée. Il subissait à cette heure-là l’inévitable et suprême crise de sa destinée. Dans aucun autre de ses désastres, il ne s’était vu si coupable et ne s’était senti si affecté.

Jusque-là en effet, il avait mangé sa propre fortune avec l’âpre insouciance que donne le sentiment de ne nuire qu’à soi-même. Il avait pour ainsi dire usé d’un droit. Puis, moitié à son insu, à force d’entamer le capital maternel, il l’avait dévoré, s’endurcissant peu à peu à l’humiliation de laisser peser sur son frère le devoir de soutenir leur mère de ses propres ressources. Disons tout ce qui pouvait jusque-là excuser le duc. Il avait été affreusement gâté. Il y avait eu pour lui dans le cœur maternel une préférence bien marquée. La nature aussi avait été partiale envers lui. Plus grand, plus beau, plus fort, plus brillant, plus actif en apparence que son frère, plus expansif, plus caressant, dès l’enfance il avait paru à tout le monde le mieux doué et le plus aimable. Longtemps chétif et taciturne, le marquis n’avait montré de passion que pour l’étude, et ce qui eût semblé un grand avantage chez un plébéien fut considéré comme une bizarrerie chez un homme de qualité. Cette aptitude fut donc combattue plutôt qu’encouragée, et c’est pour cela précisément qu’elle devint une passion : passion absorbante et dès lors sans épanchement, qui développa dans l’âme du jeune homme une vive sensibilité intérieure et un enthousiasme d’autant plus ardent qu’il était renfermé. Le marquis était infiniment plus aimant que son frère et passait pour un homme froid, tandis que le duc, essentiellement bienveillant et communicatif, passa longtemps pour une âme de feu, sans aimer exclusivement personne.

Cette fougue de tempérament qui avait donné le change, le duc la tenait de son père, et, dans ses premières années, la vivacité de ses manières avait inquiété la marquise. Nous avons dit qu’après la mort de son second mari elle avait été fort exaltée, et que, pendant près d’une année, elle avait redouté la vue de ses enfants. Lorsque cette maladie morale fit place aux sentiments de la nature, son premier mouvement fut de serrer dans ses bras le fils de l’époux aimé. Celui-ci, étonné et comme effrayé de l’impétuosité des caresses dont il avait perdu le souvenir, se mit à pleurer sans savoir pourquoi. C’était peut-être le vague reproche de l’instinct froissé par l’abandon. Le duc, plus âgé de trois ans, mais plus facile à distraire, ne s’était aperçu de rien. Il répondit par des baisers aux baisers de sa mère, et la pauvre femme s’imagina que celui-là avait hérité de son cœur, tandis que le marquis n’avait hérité, selon elle, que de son grand-père paternel, un vieux savant passablement maniaque. Le duc fut donc préféré en secret, non pas mieux choyé, car la marquise avait un grand fonds d’équité religieuse, mais plus caressé, parce que, pensait-elle, lui seul sentait le prix d’une caresse.

Urbain (le marquis) sentit cette préférence, et il en souffrit ; mais il ne se permit jamais de s’en plaindre, et, jugeant peut-être déjà son frère, il ne voulut pas lutter avec lui sur ce terrain frivole.

Avec le temps, la marquise reconnut bien qu’elle s’était trompée, et qu’il fallait juger les sentiments par des actes plus que par des paroles ; mais l’habitude de gâter son enfant prodigue était prise, et à cette habitude se joignit bientôt celle d’une tendre pitié pour des égarements qui semblaient devoir mener ce prodigue à sa perte. Ces égarements ne prenaient pourtant pas leur source dans une âme perverse. Vanité d’abord, ivresse ensuite, enfin déperdition d’énergie et tyrannie du vice, voilà en trois mots l’histoire de cet homme charmant sans exquisité, bon sans grandeur d’âme, sceptique sans athéisme. À l’âge où nous le décrivons, il s’était fait en lui un grand vide à la place de la conscience, et pourtant c’était plutôt une conscience absente que morte. Il y avait encore des retours, des combats, plus rares et plus courts que dans la jeunesse, mais peut-être plus énergiques, et celui qui se livrait en lui cette fois était si cruel, qu’il mit à plusieurs reprises la main sur une de ses armes de luxe, comme s’il eût été poursuivi par le spectre du suicide ; mais il pensa à sa mère, repoussa et enferma les armes, et se prit la tête à deux mains, craignant de devenir fou.

Il avait toujours regardé l’argent comme rien. Sa mère, par ses théories de noble désintéressement, l’avait aidé à glisser de là sur la pente du sophisme. Il avait pourtant compris qu’en ruinant sa mère, il avait dépassé son droit. Il s’était étourdi, il avait été jusqu’au bout en se promettant de s’arrêter devant la fortune de son frère, et puis il l’avait entamée notablement, cette fortune ; mais la vérité est qu’il ne l’avait pas fait sciemment ; que par délicatesse le marquis n’avait pas compté avec lui pour des choses de détail, et que, sans ta nécessité de préserver ce qui lui restait par un appel à son honneur, il ne lui en eût jamais parlé. Le duc ne se sentait donc pas coupable d’égoïsme prémédité, et il avait fait sincèrement de vifs reproches à Urbain pour ne l’avoir pas averti plus tôt. Il voyait enfin les abîmes ouverts par son désordre et son incurie ; il était mortellement humilié d’avoir porté un très-grand préjudice à l’avenir de son frère, et de n’avoir aucun moyen de réparer ses fautes sans attenter à l’austérité de certains principes que sa mère et son éducation lui imposaient.

La faute était pourtant moins grave que celle d’avoir dépouillé sa propre mère ; mais elle n’apparaissait pas ainsi au duc. Il lui avait toujours semblé que ce qui était à sa mère était à lui, tandis qu’avec son frère la fierté lui rappelait la notion du tien et du mien. Et puis, faut-il le dire ? s’il n’y avait pas d’aversion impie entre deux frères si différents, il y avait au moins absence de confiance et de sympathie. La vie de l’un était une éternelle protestation contre celle de l’autre. Urbain avait fait de grands efforts intérieurs pour que la voix de la nature fût en lui celle de l’amitié. Gaëtan n’en avait fait aucun ; se fiant à l’absence de fiel qui le caractérisait, il s’était cru permis de railler l’austérité du marquis. Ils étaient donc ensemble, la plupart du temps, sur le pied d’un blâme délicatement contenu chez l’un, et d’un persiflage doucement révolté chez l’autre.

— Eh bien ! s’écria le duc en voyant rentrer le marquis, c’est donc un fait accompli ? Je vois à votre figure que vous venez de signer !

— Oui, mon frère, répondit Urbain ; tout est arrangé, et il vous reste douze mille livres de rente que je n’ai pas permis que l’on fît entrer dans la liquidation.

— Il me reste ?… reprit Gaëtan en le regardant en face : non ! vous me trompez, il ne me reste rien ; c’est vous qui, après m’avoir libéré, me faites une pension !

— Eh bien ! oui, répondit le marquis, car aussi bien il vous faudrait apprendre d’un jour à l’autre que vous n’êtes pas libre d’en aliéner le capital.

Le duc, qui n’avait encore pris aucun parti, fit craquer ses mains en les pressant l’une contre l’autre et retomba dans son mutisme. Le marquis fit un effort pour vaincre sa réserve habituelle, s’assit près de Gaëtan, et, prenant ces mains crispées qui ne pouvaient se décider à se tendre vers lui : — Mon ami, lui dit-il, vous avez trop de hauteur avec moi. Est-ce que vous n’eussiez pas fait pour moi ce que je fais pour vous ?

Le duc sentit son orgueil se briser. Il fondit en larmes. — Non ! dit-il en serrant avec énergie les mains de son frère. Je n’aurais pas su, je n’aurais jamais pu le faire, puisque ma destinée est de nuire, et que je n’aurai jamais le bonheur de sauver personne, moi !

— Vous convenez au moins que c’est un bonheur, reprit Urbain. Considérez-moi donc comme votre obligé, et rendez-moi votre amitié, qui semble s’éteindre dans cette blessure.

— Urbain ! s’écria le duc, tu parles de mon amitié… Ce serait le moment de te remercier par des protestations, et je ne le fais pas ! Je ne tomberai jamais assez bas pour me réfugier dans l’hypocrisie. Sais-tu, mon frère, que je t’ai toujours fort mal aimé ?

— Je le sais, et je me l’explique par la différence de nos goûts, de notre organisation ; mais le moment n’est-il pas venu de s’aimer mieux ?

— Ah ! le moment est affreux pour cela ! c’est le moment de ton triomphe et de mon abaissement. Dis-moi que, sans ma mère, tu m’aurais laissé succomber ! Oui, voilà ce qu’il faut me dire, et je pourrai te pardonner ce que tu fais.

— Ne te l’ai-je pas déjà dit ?

— Dis-le-moi encore !… Tu hésites ?… Alors c’est une question d’honneur ?…

— Oui, c’est cela, une question d’honneur.

— Et tu n’exiges pas que je t’aime aujourd’hui mieux que les autres jours ?

— Je sais, reprit le marquis tristement, que par moi-même je ne suis pas fait pour être aimé ?

Le duc se sentit tout à fait vaincu ; il se jeta dans les bras de son frère. — Tiens ! s’écria-t-il, pardonne-moi. Tu vaux mieux que moi, je t’estime, je t’admire, je te vénère presque ; je sais, je sens que tu es mon meilleur ami. Mon Dieu ! qu’est-ce que je pourrai faire pour toi ? Aimes-tu une femme ? Faut-il tuer son mari ? Veux-tu que j’aille te chercher en Chine quelque manuscrit précieux, dans quelque pagode, au risque de la cangue et autres douceurs ?

— Tu ne songes qu’à t’acquitter, Gaëtan ! Si tu m’aimais seulement un peu, nous serions déjà cent fois quittes.

— Eh bien ! je t’aime de toute mon âme, répondit le duc avec force en l’embrassant, et tu vois, je pleure comme un enfant. Voyons, estime-moi un peu à ton tour. Je me corrigerai, je suis encore jeune, que diable ! À trente-six ans, on n’est pas perdu ! on n’est qu’un peu usé. Je me rangerai… d’autant plus qu’il le faut ! Eh bien ! tant mieux ! Je me referai une santé, une jeunesse. J’irai passer l’été avec ma mère et toi à la campagne ; je vous raconterai des histoires, je vous ferai encore rire. Allons ! aide-moi donc à faire des projets, soutiens-moi, relève-moi, console-moi, car, en fin de compte, je ne sais où j’en suis et me sens bien malheureux !

Le marquis avait déjà remarqué, sans en avoir l’air, la disparition des armes qui se trouvaient en vue une heure auparavant. Il avait d’ailleurs lu sur le visage de son frère l’horrible crise qu’il venait de subir. Il savait que son courage moral n’allait pas au delà de certaines épreuves. — Habille-toi, lui dit-il, et viens déjeuner avec moi. Nous causerons, nous ferons des châteaux en Espagne. Qui sait si je ne te prouverai pas que, dans certaines situations, on commence à être riche le jour où l’on devient pauvre ?


V


Le marquis emmena son frère au bois de Boulogne, lequel, à cette époque, n’était pas un jardin anglais splendide, mais un charmant bosquet plein d’ombre et de rêverie. On était aux premiers jours d’avril, le temps était magnifique, les fourrés se tapissaient de violettes, et mille folles mésanges babillaient autour des premiers bourgeons, tandis que les papillons citron des premiers beaux jours semblaient, par leur forme, leur couleur et leur vol indécis, des feuilles nouvelles balancées par le vent.

Le marquis était ordinairement censé manger chez lui. En réalité, il ne mangeait pas, dans l’acception gastronomique du mot. Il se faisait servir quelque mets fort simple qu’il avalait à la hâte, sans quitter des yeux le livre posé à côté de lui. Cette habitude de frugalité allait se concilier fort à propos avec la loi d’une stricte économie, car, pour que la table de sa mère continuât à être servie avec une certaine recherche, il ne fallait pas que la sienne se permît désormais le moindre superflu.

Non-seulement jaloux de cacher cette situation à son frère, mais craignant encore de l’attrister par l’austérité habituelle de son intérieur, il le mena dans un pavillon du Bois et commanda un repas confortable en se disant qu’il achèterait quelques livres de moins et fréquenterait au besoin les bibliothèques publiques, ni plus ni moins qu’un pauvre érudit. Le marquis ne se sentait nullement attristé ou effrayé d’une série de petits sacrifices. Il ne songeait même pas à sa délicate santé, qui réclamait un peu de bien-être dans la vie sédentaire. Il se sentait heureux d’avoir rompu la glace et de pouvoir espérer la confiance et l’affection de Gaëtan. Celui-ci, qui était toujours pâle et nerveusement préoccupé, se remit peu à peu à l’air printanier qui entrait librement par la fenêtre ouverte. Le repas rétablit l’équilibre dans ses facultés, car c’était une nature robuste, incapable de privations, et sa mère, qui avait une certaine prétention d’être alliée à l’ex-famille régnante, disait avec quelque vanité que le duc avait le bel appétit des Bourbons.

Au bout d’une heure, le duc fut charmant avec son frère, c’est-à-dire qu’il fut avec lui, pour la première fois de sa vie, aussi aimable et aussi abandonné qu’il l’était avec tout le monde. Ces deux hommes s’étaient peut-être quelquefois devinés, mais sans jamais se bien comprendre, et à coup sûr ils ne s’étaient jamais interrogés ouvertement. Le marquis y avait mis de la discrétion, le duc de l’indifférence. En ce moment, le duc éprouva véritablement le besoin de connaître l’homme qui venait de sauver son honneur et qui assurait son avenir. Il le questionna avec cet abandon qui n’avait jamais existé entre eux.

— Explique-moi ton bonheur, lui dit-il, car tu es heureux, toi ; du moins je ne t’ai jamais entendu te plaindre.

Le marquis lui fit une réponse qui l’étonna beaucoup. — Je ne peux t’expliquer mon courage, lui dit-il, que par mon dévouement à ma mère et par mon amour pour l’étude, car du bonheur, je n’en ai jamais eu et n’en aurai jamais. Ce n’est peut-être pas là ce qu’il faudrait te dire pour te rattacher à la vie tranquille et retirée ; mais je me ferais un crime de n’être pas sincère avec toi, et je ne ferai d’ailleurs jamais le pédant de vertu, bien que tu m’aies un peu accusé de ce travers.

— C’est vrai, j’avais bien tort, je le vois ! Mais comment et pourquoi es-tu malheureux, mon pauvre frère ? Peux-tu me le dire ?

— Je ne peux pas te le dire, mais je veux te le confier. J’ai aimé !

— Toi ? tu as aimé une femme ? Quand cela donc ?

— Il y a déjà longtemps, et je l’ai aimée longtemps.

— Et tu ne l’aimes plus ?

— Elle n’est plus.

— C’était une femme mariée ?

— Précisément, et son mari vit encore. Tu permets que je ne la nomme pas.

— Ce serait tout à fait inutile ; mais… tu t’en consoleras, n’est-ce pas ?

— Je n’en sais absolument rien. Jusqu’à présent, je n’ai point réussi.

— Il n’y a pas longtemps qu’elle est morte ?

— Trois ans.

— Elle t’aimait donc beaucoup ?

— Non !

— Comment, non ?

— Elle m’aimait autant que peut aimer une femme qui ne doit ni ne veut rompre avec son mari.

— Bah ! ce n’est pas là une raison ! au contraire, les obstacles stimulent la passion.

— Et ils l’usent ! Elle était lasse de tromper et par conséquent de souffrir. La seule crainte de me désespérer l’empêchait de rompre avec moi. J’ai beaucoup manqué de courage, elle est morte à la peine… et par ma faute !

— Mais non ! mais non ! Que t’imagines-tu là pour te tourmenter ?…

— Je n’imagine rien, et ma douleur est sans ressources comme ma faute sans excuse. Tu vas voir. Dans un de ces accès de passion où l’on voudrait, en dépit de Dieu et des hommes, s’approprier à jamais l’objet aimé, je l’ai rendue mère. Elle m’a donné un fils que j’ai sauvé, caché, et qui existe ; mais elle, voulant ne pas faire naître de soupçons, elle a reparu dans le monde dès le lendemain de sa délivrance. Elle y était belle et animée ; elle parlait et marchait malgré la fièvre : vingt-quatre heures après, elle était morte ! Personne n’a jamais rien su. Elle passait pour la personne la plus rigide…

— Je sais qui c’est ! Madame de G…

— Oui ! toi seul au monde possèdes ce secret.

— Oh ! sois tranquille ! ma mère elle-même ne se doute pas ?…

— Ma mère ne se doute de rien.

Le duc garda un instant le silence, puis il dit en soupirant : — Pauvre frère ! cet enfant qui existe et que tu chéris probablement…

— Certes !

— Je l’ai ruiné aussi, celui-là !

— Qu’importe ? qu’il ait de quoi apprendre à travailler, à être un homme, c’est tout ce que je désire pour lui. Je ne peux jamais le reconnaître ostensiblement, et pendant quelques années je ne veux pas le rapprocher de moi. Il est très-frêle, je le fais élever à la campagne, chez des paysans. Il faut qu’il acquière la force physique qui m’a toujours manqué, et dont l’absence a peut-être déterminé chez moi le manque de force morale. Puis à la dernière heure, M. de G… sur un mot imprudent du médecin, a eu le soupçon de la vérité. On ne doit pas voir de longtemps auprès de moi un enfant dont l’âge coïnciderait avec le funeste événement. Tu vois, Gaëtan, je ne suis pas, je ne peux pas être heureux ?

— C’est donc cette passion-là qui t’a empêché de te marier ?

— Je ne me serais jamais marié, je l’avais juré.

— Eh bien ! à présent il faut y songer.

— C’est toi qui me prêcherais le mariage !

— Mais oui, pourquoi pas ? Le mariage n’est pas, comme tu le penses, l’objet de mon mépris. J’ai affiché cette antipathie pour me dispenser de la peine de chercher femme dans l’âge où j’aurais pu choisir. Quand j’ai été ruiné, cela est devenu plus hypothétique. Ma mère ne m’eût jamais permis d’accepter la fortune sans le nom, et n’ayant plus que mon nom, je ne pouvais plus prétendre qu’à la fortune. Tu sais que, tout détestable que je suis, je n’ai jamais voulu blesser les opinions de notre mère. J’ai donc vu décroître rapidement mes chances, et à l’heure qu’il est j’aurais la plus mauvaise opinion d’une fille ou d’une veuve tant soit peu riche ou née qui voudrait de moi. Je me persuaderais que, pour accepter un vaurien de mon espèce, elle devrait avoir quelque motif profondément ténébreux. Mais toi, Urbain, ta position est toute autre. J’ai rendu ton sort médiocre, pauvre peut-être ! Cela n’ôte rien à ton mérite personnel ; tout au contraire, il doit grandir aux yeux de quiconque connaîtra la cause de ta médiocrité. Il n’y a donc rien que de très-probable à ce qu’une jeune fille pure, noble et fortunée se prenne d’estime et d’affection pour toi. Il me semble même que tu n’as qu’à vouloir et à te montrer.

— Non, je ne sais me montrer qu’à mon désavantage. Le monde me paralyse, et ma renommée de savant me nuit plus qu’elle ne me sert. Le monde ne comprend pas qu’un homme né pour le monde ne le préfère pas à toutes choses. D’ailleurs, vois-tu, il m’est impossible de vouloir aimer, j’ai le cœur trop noir et trop lourd.

— Pourquoi donc pleurer si longtemps une femme qui n’a pas su être heureuse de ton affection ?

— Je l’aimais, moi ! En elle, c’était peut-être mon amour que j’aimais. Je ne suis pas de ces natures vivaces qui refleurissent à la saison nouvelle. Tout creuse en moi d’une manière effrayante.

— Tu lis trop, tu réfléchis trop !

— Peut-être ! viens à la campagne, frère, tu me l’as promis, tu me secourras, te me feras du bien, veux-tu ? J’ai vraiment besoin d’un ami, je n’en ai pas. Une passion muette a absorbé ma vie. Ton affection me rajeunirait.

Le duc fut vivement touché de l’abandon naïf et doux de son frère. Il s’était attendu à des enseignements, à des conseils, à des consolations qui lui eussent fait la part de l’homme faible en présence de l’homme fort ; au contraire c’était à lui qu’Urbain demandait de la force et de la pitié. Que ce fût de la part du marquis besoin réel ou délicatesse suprême, le duc était trop intelligent pour n’être pas frappé de ce changement de rôles. Il lui témoigna donc une vive affection, une tendre sollicitude, et après avoir causé toute l’après-midi en se promenant dans le bois, les deux frères prirent un fiacre pour aller dîner ensemble chez leur mère.

Depuis quelques jours, la marquise était assez troublée intérieurement. Elle avait craint la résistance d’Urbain quand il saurait le chiffre des dettes de son frère. Quelque grande que fût son estime pour lui, elle n’avait pas prévu jusqu’où irait son désintéressement. N’ayant pas reçu sa visite dans cette matinée, elle devenait sérieusement inquiète, quand, au moment de se mettre à table, elle vit arriver ses deux fils. Elle trouva sur leurs visages un certain rayonnement de calme attendri qui d’abord lui fit deviner ce qui s’était passé ; puis, comme il restait une visite qui tardait à s’en aller, et qu’elle ne pouvait les interroger, elle se dit avec effroi qu’elle se trompait, et que ni l’un ni l’autre ne connaissait la situation.

Mais quand on fut à table, elle remarqua qu’ils se tutoyaient. Elle comprit tout, et la présence de Caroline et de ses gens l’empêchant d’exprimer son émotion, elle affecta de la gaieté pour cacher sa joie, tandis que de grosses larmes d’attendrissement coulaient sur le sourire de ses joues flétries. Caroline aperçut ces larmes en même temps que le marquis, et son regard inquiet s’adressa naïvement au sien, comme pour lui demander si la marquise cachait une satisfaction ou une souffrance. Le marquis lui répondit de même pour rassurer sa sollicitude, et le duc, qui surprit ce muet et rapide dialogue, sourit avec une malice bienveillante. Ni Caroline ni le marquis ne donnèrent d’attention à ce sourire. Il y avait trop de bonne foi dans la sympathie qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. Caroline conservait son aversion et sa mésestime pour le duc. Elle continuait à lui en vouloir d’être si aimable et de savoir paraître si bon. Elle pensait bien que madame de D… avait exagéré un peu sa perversité mais, frappée malgré elle d’une crainte vague, elle évitait de le voir, et, placée en face de lui, elle s’efforçait d’oublier sa figure. Au dessert, les gens étant sortis, l’entretien devint un peu plus intime. Caroline demanda timidement à la marquise si elle ne pensait pas que la pendule fût en retard.

— Non, non, pas encore, chère enfant ! répondit la vieille dame avec bonté.

Caroline comprit qu’elle devait rester jusqu’à ce qu’on se levât de table.

— Ainsi, mes bons amis, dit la marquise en s’adressant à ses fils, vous avez déjeuné tête à tête au Bois ?

— Comme Oreste et Pylade, répondit le duc, et vous ne sauriez vous imaginer, chère maman, comme il y faisait bon et beau ! Et puis j’y ai fait une découverte délicieuse, c’est que j’avais un frère charmant ! Oh ! le mot vous semble frivole quand il s’agit de lui : eh bien ! je ne l’entends pas dans un sens léger, moi, ce mot-là ! La grâce de l’esprit est parfois celle du cœur, et mon frère a ces deux grâces-là.

La marquise sourit encore, mais elle devint pensive, un nuage passa sur son âme. — Gaëtan aurait dû souffrir d’accepter le sacrifice de son frère, pensa-t-elle ; il en prend trop bien son parti, il n’a peut-être plus de fierté ! Mon Dieu, il serait perdu !

Urbain vit ce nuage et se hâta de le dissiper. — Moi, dit-il avec une douce gaieté en s’adressant à sa mère, je ne répondrai pas que mon frère est encore plus charmant que moi, c’est trop avéré ; mais je dirai que j’ai fait aussi une découverte c’est qu’il a un grand fonds de sérieux dans l’esprit, et un respect inaltérable pour tout ce qui est vrai. Oui, ajouta-t-il en répondant instinctivement au regard profondément étonné de Caroline, il y a en lui une véritable candeur que personne ne soupçonne, et que je n’avais pas encore bien appréciée.

— Mes enfants, dit la marquise, vous me faites du bien de me parler ainsi l’un de l’autre ; vous chatouillez mon orgueil à l’endroit le plus sensible, et je suis plus que portée à croire que vous avez raison tous les deux.

— En ce qui me concerne, reprit le duc, vous pensez ainsi parce que vous êtes la meilleure des mères ; mais vous êtes aveugle. Je ne vaux rien du tout, moi, et le sourire attristé de mademoiselle de Saint-Geneix dit assez que vous vous abusez aussi bien que mon frère.

— Moi, j’ai souri ! s’écria Caroline stupéfaite ; j’ai eu l’air attristé ? J’aurais juré que je n’avais pas perdu de vue cette carafe, et que j’avais médité profondément sur la qualité du verre de Bohême.

— N’espérez pas nous faire croire, reprit Gaëtan, que vos pensées sont toujours absorbées par les soins du ménage. Je crois qu’elles s’élèvent de beaucoup au-dessus de la région des carafes, et que vous jugez de très-haut les hommes et les choses.

— Je ne me permets de juger personne, monsieur le duc.

— Tant pis pour ceux qui ne sont pas dignes d’exercer votre jugement ! Ils ne pourraient que gagner à le connaître, tout sévère qu’il pût être. Moi, par exemple, j’aime à être jugé par les femmes ; j’aime mieux de leur bouche une franche condamnation que le silence du dédain ou de la méfiance. Je regarde les femmes comme les seuls êtres capables d’apprécier réellement nos défauts ou nos qualités.

— Mais, madame la marquise, dit Caroline en s’adressant avec une détresse enjouée à madame de Villemer, dites donc à M. le duc que je n’ai pas du tout l’honneur de le connaître, et que je ne suis pas ici pour continuer dans ma tête les portraits de La Bruyère !

— Chère enfant, répondit la marquise, vous êtes ici pour être une sorte de fille adoptive, à qui tout est permis, parce qu’on la sait d’une exquise discrétion et d’une adorable modestie. Ne vous gênez donc pas pour répondre à monsieur mon fils, et ne vous inquiétez pas de ses taquineries amicales. Il sait aussi bien que moi qui vous êtes, et jamais il ne s’écartera du respect qui vous est dû.

— Cette fois, mère, j’accepte le compliment, répondit le duc avec un accent de franchise entière. J’ai le plus profond respect pour toute femme pure, généreuse et dévouée, par conséquent pour mademoiselle de Saint-Geneix en particulier.

Caroline ne rougit pas et ne balbutia pas un remercîment de gouvernante prude. Elle regarda le duc entre les deux yeux, vit qu’il ne se moquait point d’elle, et lui répondit avec bienveillance :

— Pourquoi donc, monsieur le duc, ayant une si généreuse opinion de moi, supposez-vous que je me permette d’en avoir une mauvaise sur votre compte ?

— Ah ! j’ai mes raisons, répondit le duc, je vous les dirai quand vous me connaîtrez davantage.

— Eh bien ! pourquoi pas tout de suite ? dit la marquise cela vaudrait beaucoup mieux.

— Soit ! reprit le duc. C’est une anecdote. Je raconte. Avant-hier, je me trouvais seul dans votre salon en vous attendant, chère maman. Je rêvassais dans un coin, et, me trouvant fort bien assis sur une de vos causeuses, — j’avais manégé le matin un cheval enragé, j’étais las comme un bœuf, — je pensais à la destinée des sièges capitonnés en général, absolument comme mademoiselle de Saint-Geneix pensait tout à l’heure à celle des carafes de Bohême, et je me disais : «  Comme ces canapés et ces fauteuils seraient étonnés de se trouver dans une écurie ou dans une étable ! Et comme les belles dames en robes de satin qui vont venir ici tout à l’heure seraient troublées si, à la place de ces bons sièges, elles ne trouvaient ici que de la litière ! »

— Mais votre rêverie n’a pas le sens commun, dit en riant la marquise.

— Cela est vrai, reprit le duc, c’étaient les pensées d’un homme un peu gris,

— Que dites-vous là, mon fils ?

— Rien que de très-convenable, chère maman ! J’étais rentré chez moi affamé, altéré, brisé, déjà grisé par le grand air. Vous savez bien que l’eau me fait mal. Je na pouvais pas ne pas me désaltérer, et en me désaltérant, je m’étais grisé, voilà tout. Vous savez encore que cela me dure tout au plus un quart d’heure, et que je sais me tenir coi le temps nécessaire. Voilà pourquoi, au lieu de venir vous baiser la main pendant votre dessert, je m’étais glissé au salon pour y retrouver mes esprits.

— Allons, allons, dit la marquise, glissez maintenant sur cet embrouillement de vos esprits, et venez au fait.

— Mais j’y suis, reprit le duc, vous allez voir.

Comme il reprenait le fil de son discours en avalant sa salive avec un peu d’effort, Caroline put voir que le duc était précisément dans la situation d’esprit qu’il racontait, et que les vins succulents de sa mère aidaient peut-être depuis quelques instants à son expansion. Toutefois il vainquit très-vite un peu de désordre dans ses idées, et reprit avec une grâce parfaite :

— J’étais rêveur, j’en conviens, mais nullement abruti. Au contraire, j’eus des visions poétiques. De la litière répandue par mon imagination sur le parquet, je vis s’élever mille figures bizarres. Il n’y avait que des femmes, les unes parées comme pour un bal de l’ancienne cour, les autres comme pour une kermesse flamande ; les premières, embarrassées de leurs paniers et de leurs dentelles sur cette paille fraîche qui gênait leurs pas et qui écorchait leurs jolis pieds ; les autres, court-vêtues, chargées de gros sabots qui piétinaient hardiment le fourrage, et celles-ci riaient jusqu’aux oreilles de la figure des autres.

De ce côté du tableau, c’était, comme on l’a dit des toiles de Rubens, la fête de la chair. De larges mains, des joues vermeilles, des épaules puissantes, des nez bien apparents sur des faces épanouies, toujours des yeux admirables, et des appas capitonnés comme vos fauteuils, lesquels avaient subi cette transformation magique. Je ne peux pas m’expliquer autrement le point de départ de mon hallucination.

Ces splendides maritornes s’en donnaient à cœur-joie, sautaient et retombaient d’un poids à faire vibrer les bobèches des candélabres, quelques-unes roulant sur la paille et se relevant avec des épis vidés dans leurs cheveux d’or rougi. En face d’elles, les princesses d’éventail essayaient une danse décente sans pouvoir en venir à bout. Les brins de paille se dressaient contre les falbalas, la chaleur de l’atmosphère faisait tomber le fard, la poudre ruisselait sur les épaules et accusait la maigreur des contours ; une angoisse mortelle se peignait dans leurs yeux expressifs. Évidemment elles redoutaient l’apparition du soleil sur leurs charmes de contrebande, et voyaient avec fureur la réalité de la vie prête à triompher devant elles.

— Ah çà ! mon fils, dit la marquise, où voulez-vous en venir, et que signifie tout cela ? Avez-vous entrepris le panégyrique de la virago ?

— Je n’ai rien entrepris du tout, répondit le duc, je raconte. Je n’invente rien. J’étais sous l’empire de la vision, et je ne sais pas du tout quelles réflexions elle m’aurait amené, lorsque j’entendis une voix de femme qui chantait tout près de moi…

Gaëtan chanta très-agréablement les paroles rustiques dont il avait fidèlement retenu l’air, et Caroline se mit à rire en se rappelant qu’elle avait chanté ce refrain de son pays avant d’apercevoir le duc dans le salon.

Le duc continua :

— Je m’éveillai alors, et mon rêve se dissipa complétement. Il n’y avait plus de paille sur le parquet ; les sièges rebondis à jambes de bois n’étaient plus des filles de basse-cour en sabots ; les candélabres élancés, plantés sur les postiches ventrues, n’étaient plus des femmes maigres en paniers. J’étais bien seul dans l’appartement éclairé, et j’avais bien ma connaissance ; mais j’entendais chanter un air villageois d’une façon toute rustique, toute vraie, toute charmante, avec une fraîcheur de timbre, dont, à coup sûr, le mien n’a pu vous donner aucune idée. « Tiens ! m’écriai-je intérieurement, une paysanne ! une paysanne dans le salon de ma mère ! » Je me tins coi, sans souffler, et la paysanne m’apparut. Elle passa deux fois devant moi, sans me voir, marchant vite et me frôlant presque de sa robe de soie gris de perle.

— Ah çà ! dit la marquise, c’était donc Caroline ?

— C’était une inconnue, reprit le duc, une singulière paysanne, vous en conviendrez, car elle était habillée comme une personne modeste et du meilleur monde. Elle n’était coiffée que de ses cheveux d’ambre, une auréole superbe, et ne montrait ni son bras ni son épaule ; mais je voyais son cou de neige et sa main mignonne, son pied aussi, car elle n’avait pas de sabots.

Caroline, un peu ennuyée de la description de sa personne dans la bouche du Lovelace émérite, regarda le marquis comme pour protester. Elle fut surprise de trouver une certaine anxiété sur sa figure, et il évita son regard avec une légère contraction du sourcil.

Le duc, à qui rien n’échappait, poursuivit :

— Cette adorable apparition me frappa d’autant plus qu’elle résumait à mes yeux les deux types de ma vision évanouie, c’est-à-dire qu’elle conservait de l’un et de l’autre tout ce qui en fait le mérite : la noblesse des lignes et la fraîcheur des tons, la délicatesse des traits et l’éclat de la santé. C’était une reine et une bergère dans la même personne.

— Voilà un portrait qui n’est pas flatté, dit la marquise, mais qui, lancé à bout portant, manque peut-être de légèreté dans la main. Ah çà ! mon fils, ne seriez-vous pas encore un peu… surexcité ?

— Vous m’avez ordonné de parler, reprit le duc. Si je parle trop… faites-moi taire.

— Non ! dit vivement Caroline, qui voyait une sorte de sécheresse soupçonneuse sur la physionomie du marquis, et qui tenait à ne pas laisser dans le vague sa première entrevue avec le duc. Je ne reconnais pas l’original du portrait, et j’attends que M. le duc le fasse un peu parler.

— J’ai bonne mémoire et je n’inventerai rien, reprit-il. Entraîné par une sympathie subite, irrésistible, j’adressai la parole à cette demoiselle de campagne. Sa voix, son regard, ses réponses nettes, franches, son air de bonté, de véritable innocence, l’innocence du cœur, me gagnèrent tellement que je lui exprimai mon estime et mon respect au bout de cinq minutes, comme si je l’avais connue toute ma vie, et me sentis jaloux de son estime, comme si elle eût été ma propre sœur. Est-ce la vérité, cette fois, mademoiselle de Saint-Geneix ?

— Je ne sais rien de vos sentiments intimes, monsieur le duc, répondit Caroline ; mais je vous trouvai si affable qu’il ne me vint pas à l’esprit que vous pouviez avoir le vin tendre, et que je fus très-reconnaissante de votre bienveillance. Je vois à présent qu’il faut en rabattre, et qu’il y avait un peu d’ironie dans tout cela.

— Et à quoi le voyez-vous, s’il vous plaît ?

— À des exagérations d’éloges qui semblent chercher à exciter ma vanité ; mais je me défends, monsieur le duc, et peut-être eût-il été plus généreux de votre part de ne pas commencer l’attaque avec une personne inoffensive et d’aussi mince étoffe que je le suis.

— Allons ! dit le duc en se retournant vers son frère, qui paraissait réfléchir à toute autre chose et qui cependant entendait tout, comme malgré lui ; elle persiste ! elle me soupçonne et regarde mon respect comme une injure ! Ah çà ! marquis, tu lui as donc dit du mal de moi ?

— Je n’ai pas cette habitude-là, répondit le marquis avec la douceur de la vérité.

— Eh bien ! reprit le duc, je sais qui m’a perdu dans l’esprit de mademoiselle de Saint-Geneix. C’est une vieille dame dont les cheveux gris tournent au bleu ardoise, et qui a les mains si maigres que tous les matins il faut chercher ses bagues dans les balayures. Elle a parlé de moi l’autre soir pendant un quart d’heure avec mademoiselle de Saint-Geneix, et quand j’ai cherché le bon regard qui m’avait rajeuni le cœur, je ne l’ai pas plus retrouvé que je ne le retrouve aujourd’hui. Vois, marquis, il n’y a pas moyen. Ah çà ! pourquoi ne dis-tu plus rien, toi ? Tu avais commencé mon éloge, et mademoiselle de Saint-Geneix a l’air d’avoir confiance en toi ! Si tu recommençais un peu ?…

— Mes enfants, dit la marquise, vous reprendrez la discussion un autre jour ; j’ai à m’habiller et à vous parler avant qu’on ne vienne nous distraire. La pendule retarde peut-être de quelques minutes…

— Je crois même qu’elle retarde beaucoup, dit Caroline en se levant. Et, laissant le duc et le marquis soutenir leur mère jusqu’à sa chambre, elle passa vite au salon. Elle s’attendait à y trouver du monde, car le dîner s’était prolongé un peu plus que de coutume ; mais il n’y avait encore personne, et, au lieu de le parcourir en chantant, elle s’assit, pensive, auprès de la cheminée.


VI


Caroline, en dépit d’elle-même, commençait à trouver quelque chose de blessant dans sa situation. Elle avait cherché à s’étourdir sur l’espèce de domesticité héroïquement acceptée. Personne moins qu’elle n’était propre à cet effacement de la volonté. Elle se sentait choquée de l’attention obstinée ou affectée que lui accordait le duc d’Aléria, et elle se voyait contrainte à renfermer son impatience et son dédain. — Ce n’est pas dans la pauvre maison de ma sœur, se disait-elle, que je serais condamnée à subir les compliments de ce personnage. Je les ferais cesser d’un mot. Il me traiterait de prude, cela m’importerait peu. On le chasserait, et tout serait dit. Ici je dois être enjouée et convenable comme une femme du monde, prendre tout par le côté léger, ne rien trouver d’offensant dans la galanterie d’un homme perdu. Il faut que je devine la science des femmes rompues à ce manège ; si je suis brusque comme ma franchise me porte à l’être, le duc prendra du dépit, il me calomniera pour se venger, peut-être pour me faire chasser. Chasser ! oui, dans ma position, on peut être surpris par une machination et se voir congédiée sans plus de façon qu’un domestique. Voilà les dangers et les outrages auxquels je suis exposée. J’ai eu tort de venir ici. Madame d’Arglade ne m’avait pas parlé de ce duc, et j’ai cru possible une chose qui ne l’est pas.

Caroline n’était pas un esprit irrésolu. Dès que la pensée de se retirer lui fut venue, elle se mit tout de suite à chercher le moyen de faire vivre sa sœur. Elle avait reçu des avances de la marquise, il lui faudrait trouver ailleurs d’autres avances pour les restituer, si les manières du duc ne lui permettaient pas de faire auprès d’elle le temps que représentait la petite somme envoyée à Camille. Elle pensa alors aux quelques centaines de francs offertes par sa nourrice, dont la lettre, reçue le matin, était encore dans sa poche. Elle relut cette lettre naïve et maternelle, et en songeant combien l’aumône du pauvre peut représenter de bienfaits dans l’ordre moral, elle se sentit de nouveau vivement attendrie et pleura.

Le marquis entra et la surprit essuyant ses yeux. Elle replia la lettre et la mit sans affectation dans sa poche, sans se hâter de cacher son émotion sous un air enjoué. Néanmoins elle remarqua une nuance d’ironie sur le visage ordinairement si bienveillant de M. de Villemer. Elle le regarda comme pour lui demander de qui il avait envie de se moquer, et il s’embarrassa un peu, chercha ses paroles, et finit par lui dire tout bonnement : — Vous pleuriez ?

— Oui, répondit-elle, mais ce n’était pas de chagrin.

— Vous avez reçu une bonne nouvelle ?

— Non, une preuve d’amitié.

— Vous devez en recevoir souvent !

— Il y a des témoignages plus ou moins sincères.

— Vous avez l’air de douter aujourd’hui ; vous n’êtes pas tous les jours aussi méfiante.

— Non, pas tous les jours ; je ne suis pas méfiante naturellement. Et vous, monsieur le marquis ?

Urbain était toujours un peu effarouché quand on l’interpellait directement. Il lui fallait faire un effort pour interroger les autres, et lui rendre la pareille, c’était le jeter dans une sorte de trouble.

— Moi… répondit-il après un moment d’hésitation, je ne sais pas. Je serais bien empêché de dire ce que je suis… en ce moment-ci surtout !

— Oui, vous me paraissez préoccupé, reprit Caroline ; ne faites pas d’effort pour me parler, monsieur le marquis.

— Pardonnez-moi ! je veux… je voudrais causer avec vous ; mais c’est fort délicat, je ne sais comment m’y prendre.

— Ah ! vraiment ? vous m’inquiétez un peu… Et pourtant il me semble que cela serait bon pour moi de savoir ce que vous pensez dans ce moment-ci.

— Eh bien !… oui, vous avez raison. Vite alors, car on peut arriver d’un instant à l’autre. Je n’ai pas besoin d’en dire beaucoup, j’espère, pour que vous me compreniez. J’aime mon frère ; d’aujourd’hui surtout, je l’aime tendrement. Je suis certain de sa sincérité ; mais il a l’imagination très-vive… Vous vous en êtes aperçue tantôt. Enfin… s’il mettait un peu trop d’insistance à vous faire revenir de ces préventions… que vous n’avez peut-être pas, et que, dans tous les cas, il ne mérite que jusqu’à un certain point, je vous engagerais à en parler à ma mère, et à ma mère seulement. Ne me trouvez pas bizarre et indiscret d’oser me permettre de vous donner mon avis : j’ai un tel besoin de voir ma mère heureuse, et je vois si clairement que vous contribuez déjà pour une large part à son bonheur, la société d’une personne d’intelligence et de mérite lui est si nécessaire, et il lui serait peut-être tellement impossible de vous remplacer, que je voudrais, en vous sachant heureuse et satisfaite auprès d’elle, pouvoir me persuader que vous lui êtes attachée pour toujours. Voilà l’unique motif de ma préoccupation.

— Je vous remercie de cette explication, monsieur le marquis, répondit Caroline, et je vous avoue que je comptais bien qu’un jour ou l’autre votre loyauté daignerait me la donner.

— Ma loyauté ?… Mais toute l’explication consiste en ceci : que mon frère est gai, aimable, et que si sa gaieté vous devenait pénible, ma mère, habile à la contenir et possédant sur lui à cet égard un ascendant que je ne puis pas avoir, saurait vous rassurer d’une part, et de l’autre contenir la vivacité des paroles de mon frère dans de justes bornes.

— Oui, oui, nous nous comprenons, reprit Caroline ; mais nous ne sommes pas bien d’accord sur le moyen de remédier à… l’enjouement aimable de M. le duc. Vous croyez que madame la marquise saurait m’en préserver : moi, je crois qu’entre un fils adoré et une tendre mère, personne ne peut et ne doit avoir une plainte à formuler. On n’a jamais raison devant certains juges. Je songeais précisément à cette situation, et je prévoyais avec chagrin qu’un moment pourrait venir où je serais forcée…

— De nous… de quitter ma mère ? dit le marquis avec une subite vivacité qu’il réprima aussitôt. Voilà précisément ce que je craignais ! Si cette idée est déjà entrée dans votre esprit, je m’en afflige beaucoup ; mais je ne la crois pas fondée. Prenez garde d’être injuste ! Mon frère a été très-ému aujourd’hui. Une circonstance particulière, une affaire de famille… toute de sentiment, l’avait un peu exalté ce matin. Ce soir il était heureux, bon, expansif par conséquent. Quand vous le connaîtrez mieux…

On entendit sonner. Le marquis tressaillit. Les intimes arrivaient. Il lui fallait laisser en suspens beaucoup de choses qu’il eût voulu dire et ne pas dire. Il se hâta d’ajouter : — Enfin, au nom du ciel, au nom de ma mère, ne vous pressez pas de prendre un parti qui serait si douloureux, si fâcheux pour elle. Si je l’osais, si j’en avais le droit, je vous supplierais de ne rien décider sans me consulter…

— Le respect auquel vous avez droit par votre caractère, répondit Caroline, vous donne aussi le droit de me conseiller, et je n’hésite pas à vous promettre ce que vous voulez bien me demander.

Le marquis n’eut pas le temps de dire merci. On entrait au salon ; mais son regard fut d’une éloquence extraordinaire, et Caroline y retrouva la confiance et l’affection qui avaient paru se voiler au commencement de leur entretien. Les yeux du marquis avaient cette beauté surnaturelle que peut seule donner une âme ardente jointe à une grande pureté de pensées. Ils étaient la seule effusion que sa timidité ne vînt pas à bout de paralyser. Caroline l’avait compris, et rien ne la troublait, rien ne l’inquiétait dans le langage de ces yeux limpides, qu’elle interrogeait souvent comme un critérium pour la conscience de sa conduite et de son attitude.

Caroline avait réellement de la vénération pour cet homme dont tout le monde appréciait le caractère, mais dont tout le monde ne pénétrait pas l’intelligence et ne devinait pas la délicatesse. Cependant, malgré la satisfaction qu’elle éprouvait de leur entretien, elle cherchait en elle-même à l’éclaircir en le résumant. Elle pensait vite, et, tout en parcourant le salon pour en faire les honneurs dans la limite de grâce et de retenue qui lui était imposée et dont elle avait d’emblée saisi fort habilement la nuance, elle se demanda pourquoi le marquis avait paru flotter entre deux ou trois idées successives en lui parlant. D’abord il avait semblé disposé à lui reprocher sa confiance dans les flatteries du duc, ensuite il l’avait amicalement prémunie contre la durée de ces attaques, et enfin, lorsqu’elle s’était prononcée sur le déplaisir qu’elle en ressentait, lui-même s’était hâté de la tranquilliser. Elle ne l’avait jamais vu irrésolu, et si son langage était souvent timide, sa conviction ne l’était jamais en quoi que ce fût. — Il faut, pensa-t-elle, que d’une part il m’ait jugée imprudente et qu’il sache que son frère est disposé à vouloir en abuser ; de l’autre, il faut que je sois déjà réellement plus nécessaire à sa mère chérie que je ne pouvais me le persuader. En tout cas, il y a là-dessous quelque chose que je ne sais pas et qu’il m’expliquera plus tard, j’imagine. Quoi que ce soit, je suis libre. Cinq cents francs ne m’enchaîneront pas un jour, une heure, à une position humiliante. Je n’ai pas encore fait partir ma réponse à Justine.

On voit combien l’honnête et droite conscience de mademoiselle de Saint-Geneix était loin de chercher dans les réticences du marquis un sentiment déplacé ou un instinct de jalousie. Si on eût interrogé le marquis au même moment, eût-il pu répondre avec autant d’assurance : « Il n’y a en moi que de l’estime affectueuse et de la sollicitude filiale ? »

En ce moment, le marquis était mécontent de son frère et l’écoutait avec une impatience assez pénible. Le duc, rentré au salon avec sa mère, était venu s’asseoir auprès de lui, derrière le piano, place isolée et protégée que le marquis affectionnait, et il lui parlait bas avec vivacité.

— Eh bien ! lui disait-il, tu l’as vue seule tout à l’heure : lui as-tu parlé de moi ?

— Mais, répondit M. de Villemer, quelle singulière insistance ?…

— Il n’y a rien de singulier là dedans, reprit le duc, comme s’il continuait une confidence déjà faite. Je suis frappé, je suis ému, je suis épris, je suis amoureux, si tu veux ! Oui, amoureux d’elle, ma parole d’honneur ! Ce n’est pas une plaisanterie ! Vas-tu me faire des reproches, lorsque pour la première fois de ma vie je te prends pour mon confident ? N’est-ce pas convenu de ce matin ? Ne nous sommes-nous pas juré de tout nous dire et d’être le meilleur ami l’un de l’autre ? Je t’ai demandé si tu ne te sentais pas quelque chose pour mademoiselle de Saint-Geneix ; tu m’as répondu très-sérieusement non. Ne trouve donc pas extraordinaire que je te demande de me servir auprès d’elle.

— Mon ami, répondit le marquis, j’ai fait précisément tout le contraire de ce que tu réclames. Je lui ai dit de ne rien prendre trop au sérieux.

— Ah ! traître ! s’écria le duc avec une gaieté dont la franchise était comme une réparation de ses anciennes préventions sur le compte de son frère, voilà comme tu sers tes amis, toi ! Fiez-vous donc à Pylade ! Du premier coup il donne sa démission ! Il souffle sur mes rêves et jette au vent mes espérances ! Mais que veux-tu que je devienne, si tu m’abandonnes de la sorte ?

— Pour ce genre de services, je n’ai pas le sens commun, tu le vois bien !

— C’est cela, à la première difficulté tu y renonces. Eh bien ! moi, je m’acharne. J’ai chassé de mon cœur tout ce qui n’était pas toi, et nul autre que toi n’entendra parler de mes nouvelles passions.

— Pour ce qui est de celle-ci, au moins, m’en donnes-tu ta parole ?

— Ah ! tu crains beaucoup que je ne la compromette ?

— Cela me ferait une peine sérieuse.

— Ah bah ! Voyons ! Pourquoi ?

— Parce qu’elle est fière, susceptible peut-être, et qu’elle quitterait ma mère, qui raffole d’elle, ne l’as-tu pas remarqué ?

— Oui, et c’est cela qui m’a monté la tête. Il faut que ce soit réellement une fille d’un grand esprit et de beaucoup de cœur ! Ma mère a un tact si parfait. Ce soir, en me grondant un peu de ce qu’elle prend pour des taquineries, elle m’a tenu la dragée haute, elle m’a dit : « Vous n’avez pas été convenable avec Caroline. C’est une personne à laquelle il ne vous est pas permis de penser. » Diable ! on peut toujours rêver, ça ne fait de mal à personne ! Mais regarde donc comme elle est jolie ! Comme elle est vivante au milieu de toutes ces femmes plâtrées ! On peut regarder les contours de sa figure à jour frisant : on n’y voit pas cette ligne mate qui empâte le duvet et qui fait ressembler les autres à un surmoulage. Vrai, elle est trop belle pour être une demoiselle de compagnie. Ma mère ne pourra jamais la garder. Elle mettra le feu partout, et, si elle reste sage, on voudra l’épouser.

— Donc, reprit le marquis, vous ne pouvez pas songer à elle.

— Pourquoi donc ça ? reprit le duc. Ne suis-je pas d’aujourd’hui un pauvre diable sans avoir ? N’est-elle pas bien née ? Sa réputation n’est-elle pas intacte ? Je voudrais bien savoir ce que ma mère pourrait trouver à redire ! elle qui l’appelle déjà sa fille, et qui veut qu’on la respecte comme si elle était notre sœur ?

— Vous poussez loin l’enthousiasme… ou la plaisanterie, dit le marquis, étourdi de ce qu’il entendait.

— Bon, pensa le duc, il m’appelle vous !

Et il continua à soutenir avec un sérieux étonnant qu’il était très-capable d’épouser mademoiselle de Saint-Geneix, s’il n’y avait pas d’autre moyen de l’obtenir. — J’aimerais mieux l’enlever, ajouta-t-il : cela rentrerait mieux dans mes habitudes ; mais je n’ai plus le moyen d’enlever, et à présent, ma blanchisseuse elle-même ne s’y fierait pas. D’ailleurs il est temps de rompre avec tout mon passé. Je te l’ai dit, et c’est fait, puisque je l’ai dit. À partir d’aujourd’hui, transformation complète sur toute la ligne. Tu vas voir un homme nouveau, un homme que je ne connais pas moi-même, et qui va bien m’étonner ; mais je sens déjà que cet homme-là est capable de tout, tout, même de croire, d’aimer et d’épouser. Sur ce, bonsoir, frère, voilà mon dernier mot ; si tu ne le redis pas à mademoiselle de Saint-Geneix, c’est que tu ne veux rien faire pour aider à ma conversion.

Le duc s’éloigna, laissant son frère stupéfait, partagé entre le besoin de le croire sincère dans sa passion du moment et l’indignation d’une rouerie dont on voulait le rendre complice.

— Mais non, se disait-il en rentrant chez lui ; tout cela, c’est sa gaieté, sa folie, sa légèreté… ou c’est encore le vin ! Pourtant, ce matin, au bois, il m’a interrogé sur le compte de Caroline avec une insistance surprenante, et cela presque au milieu de mes confidences sur le passé, qu’il a reçues avec une émotion vraie, avec des larmes dans les yeux. Quel homme est-ce donc que mon frère ? Il n’y a pas douze heures, il songeait à se tuer. Il me haïssait, il se détestait lui-même. Puis j’ai cru vaincre son cœur. Il a sangloté dans mes bras. Toute la journée, ç’a été une effusion, un abandon, un charme de tendresse et de bonté, et ce soir, je ne sais plus ce que c’est ! Sa raison aurait-elle reçu quelque atteinte dans cette vie sans frein qu’il a menée jusqu’ici, ou bien s’est-il moqué de moi toute la matinée ? Suis-je la dupe de mon besoin d’aimer ? Vais-je m’en repentir amèrement, ou bien ai-je assumé sur moi la tâche de soigner un cerveau malade.

Dans son effroi, le marquis accepta cette dernière supposition comme la moins effrayante ; mais une autre angoisse se mêlait à celle-ci. Le marquis se sentait froissé et irrité dans un sentiment qu’il ne s’avouait pas à lui-même et auquel il ne voulait pas seulement donner un nom. Il se mit au travail et travailla mal. Il se coucha et dormit plus mal encore.

Quant au duc, il se frottait naïvement les mains.

— J’ai réussi, se disait-il ; j’ai trouvé le réactif contre son désespoir. Pauvre cher frère ! je lui ai monté la tête, j’ai éveillé ses désirs, j’ai excité sa jalousie. Le voilà amoureux ! Il guérira et il vivra ! À la passion, il n’y a de remède que la passion ! Ce n’est pas ma mère qui eût trouvé cela, et s’il en résulte quelque scandale dans sa maison, elle me le pardonnera le jour où elle saura que mon frère fût mort de ses regrets et de sa vertu.

Le duc ne se trompait peut-être pas, et un homme plus sage eût été moins ingénieux. Il se fût efforcé de rattacher le marquis à la vie par l’amour des lettres, par la tendresse filiale, par la raison et la morale, toutes choses excellentes, mais que depuis longtemps le malade appelait en vain à son secours. Seulement le duc, à son point de vue, se figurait avoir tout sauvé, et il ne prévoyait pas qu’avec une nature exclusive comme celle de son frère, le remède pouvait bientôt devenir pire que le mal. Le duc, connaissant par lui-même la faiblesse humaine, croyait à la faiblesse relative des femmes, et n’admettait pas d’exception. Selon lui, Caroline ne lutterait guère, il la croyait déjà très-disposée à aimer le marquis. Il ne pensait même pas que l’espoir du mariage fût nécessaire pour la vaincre. — C’est une bonne fille, se disait-il, point ambitieuse, et tout à fait désintéressée. Je l’ai jugée du premier coup d’œil, et ma mère affirme que je ne me trompe pas. Elle cédera par besoin d’aimer, par entraînement aussi, car mon frère a de grandes séductions pour une femme intelligente. Si elle lui résiste quelque temps, ce sera tant mieux, il s’attachera d’autant plus à elle. Ma mère n’y verra rien, et si elle y voit, ça l’agitera, ça l’occupera aussi. Elle sera bonne, elle prêchera la vertu et cédera à l’attendrissement. Ces petites émotions domestiques la sauveront de l’ennui qui est son plus grand fléau.

Le duc se livrait avec la plus parfaite candeur à ces calculs, dont l’immoralité faisait la base. Il s’y attendrissait lui-même avec cette sorte de puérilité qui caractérise parfois la corruption comme un épuisement. Il souriait en lui-même en regardant la belle victime déjà immolée en imagination à ses projets, et si quelqu’un l’eût interrogé, il eût répondu en riant qu’il était en train d’arranger un roman à la Florian, pour commencer la vie de sentiment et d’innocence qu’il comptait embrasser.

Il resta toute la soirée, et trouva moyen de saisir Caroline dans un coin et de lui parler. — Ma mère m’a grondé, lui dit-il. Il paraît que j’ai été absurde avec vous. Je ne m’en doutais pas, moi qui avais justement le désir de vous prouver mon respect. Enfin ma mère m’a fait donner ma parole d’honneur que je ne songeais pas à vous faire la cour, et je l’ai donnée sans hésiter. Serez-vous tranquille à présent ?

— D’autant plus que je n’avais jamais songé à être inquiète.

— À la bonne heure ! Puisque ma mère me force à cette grossièreté de dire à une femme ce qu’on ne lui dit jamais, même quand on le pense, soyons amis comme deux bons garçons que nous sommes, et soyons francs pour commencer. Promettez-moi de ne plus dire de mal de moi à mon frère.

De ne plus ?… Quand donc lui ai-je dit du mal de vous ?

— Vous ne vous êtes pas plainte de mon impertinence,… là, ce soir ?

— J’ai dit que je redoutais vos railleries, et que si elles continuaient, je m’en irais, voilà tout.

— Bien, pensa le duc, ils sont déjà mieux ensemble que je ne l’espérais… Si vous songiez à quitter ma mère à cause de moi, reprit-il, ce serait me condamner à m’éloigner d’elle.

— Cela ne peut pas tomber sous le sens ! Un fils céder la place à une étrangère !

— C’est pourtant ce à quoi je suis résolu, si je vous déplais et si je vous effraye ; mais restez, et ordonnez-moi ce que vous voudrez. Dois-je ne pas vous apercevoir, ne jamais vous adresser la parole, ne pas même vous saluer ?

— Je n’exige aucune affectation dans un sens ni dans l’autre. Vous avez trop d’esprit et d’usage pour n’avoir pas compris que je ne suis pas assez rompue aux artifices de la parole pour soutenir un assaut quelconque contre vous.

— Vous êtes trop modeste ; mais puisque vous ne voulez pas que les formules de l’admiration se mêlent à celles du respect, et puisque l’attention qu’il vous est si difficile de ne pas éveiller vous alarme et vous contriste, soyez tranquille, je me le tiens pour dit ; vous n’aurez plus à vous plaindre de moi. Je le jure par tout ce qu’un homme peut avoir de sacré, par ma mère !

Après avoir ainsi réparé sa faute et rassuré Caroline, dont le départ eût fait échouer son plan, le duc se mit à lui parler d’Urbain avec un véritable enthousiasme. Il y avait en lui sur ce point tant de sincérité, que mademoiselle de Saint-Geneix abjura ses préventions. Le calme revint donc dans son esprit, et elle s’empressa d’écrire à Camille que tout allait bien, que le duc valait infiniment mieux que sa réputation, et que, dans tous les cas, il s’était engagé sur l’honneur à la laisser tranquille.

Pendant le mois qui suivit cette journée, Caroline vit fort peu M. de Villemer. Il eut à s’occuper des détails de la liquidation de son frère, puis il s’absenta. Il dit à sa mère qu’il allait en Normandie voir un certain château historique dont le plan lui était nécessaire pour son ouvrage, et il prit une route tout opposée, confiant au duc seul qu’il allait voir son fils dans le plus strict incognito.

De son côté, le duc fut très-occupé de son changement de position pécuniaire. Il vendit ses chenaux, son mobilier, congédia ses laquais, et vint, à la demande de sa mère, s’installer provisoirement, par économie, dans un entre-sol de son hôtel, qui allait être vendu aussi, mais avec cette réserve que le marquis resterait pendant dix ans principal locataire, et que rien ne serait changé dans l’appartement de sa mère.

Quant à Urbain, il monta trois étages et entassa ses livres dans un logement plus que modeste, protestant qu’il n’avait jamais été mieux, et qu’il avait une vue magnifique sur les Champs-Élysées. Durant son absence, on fit les préparatifs de départ pour la campagne, et mademoiselle de Saint-Geneix écrivait à sa sœur : « Je compte les jours qui nous séparent de cette bienheureuse campagne, où je vais enfin marcher à mon aise et respirer un air pur. J’ai assez des fleurs qu’on voit mourir sur la cheminée : j’ai soif de celles qui éclosent en plein champ. »


VII


LETTRE DU MARQUIS DE VILLEMER AU DUC D’ALÉRIA.


Polignac, 1er mai 45, par Le Puy (Haute-Loire.)

L’adresse que je te donne est un secret que je te confie, et je suis heureux de te le confier. Si par quelque accident imprévu je venais à mourir loin de toi, tu saurais qu’avant tout il faudrait envoyer ici et veiller à ce que l’enfant ne fût pas négligé par les gens à qui je l’ai confié. Ces gens ne me connaissent pas ; ils ne savent ni mon nom ni mon pays ; ils ignorent même que cet enfant m’appartient. De telles précautions sont nécessaires, je te l’ai dit. M. de G… a conservé des soupçons dont la conséquence serait de douter de la légitimité bien réelle pourtant de sa fille. Cette crainte torturait une malheureuse mère à qui j’avais juré de cacher l’existence de Didier tant que le sort de Laure ne serait pas assuré. Je me suis aperçu plus d’une fois de la curiosité inquiète avec laquelle mes démarches étaient observées. Je n’y saurais donc apporter trop de mystère.

Voilà pourquoi j’ai placé mon fils si loin de moi et dans une province où, n’ayant aucune espèce de relations, je risque moins qu’ailleurs d’être trahi par des rencontres fortuites. Les gens à qui j’ai affaire m’offrent toutes les garanties possibles d’honnêteté, de bonté et de discrétion, en ce sens qu’ils s’abstiennent de me questionner et de m’observer. La nourrice est nièce de Joseph, ce bon vieux domestique que nous avons perdu l’an dernier. C’est lui qui me l’avait indiquée ; mais elle ne sait pas qui je suis. Elle me connaît sous le nom de Bernyer. La femme est jeune, saine et douce, une simple paysanne, mais dans l’aisance. J’aurais craint, en la faisant plus riche, de ne pouvoir détruire les habitudes parcimonieuses de la campagne, qui sont ici, je m’en suis aperçu, encore plus invétérées qu’ailleurs, et je tenais à ce qu’étant élevé dans les vraies conditions du développement rustique, ce pauvre enfant n’eût point à souffrir de l’excès de ces conditions, cet excès ayant précisément pour résultat l’étiolement.

Mes hôtes, car c’est de chez eux que je t’écris, sont fermiers et gardiens de l’enclos où, sur la plate-forme d’un rocher, s’élève une des plus rudes forteresses du moyen âge, le berceau de cette famille dont les derniers représentants ont joué un rôle si malheureux dans les récentes vicissitudes de notre monarchie. Leurs ancêtres en ont joué un non moins fâcheux dans cette province et non moins important aux époques où la féodalité faisait la part des rois très-mince. Il n’est pas sans intérêt pour le travail historique dont je m’occupe de recueillir ici des traditions et d’étudier la physionomie du manoir et de la contrée : je n’ai donc pas menti absolument à ma mère en lui disant que j’allais voyager pour mon instruction.

Il y a en effet beaucoup à apprendre au cœur même de cette belle France, qu’il n’est pas de mode de visiter, et qui par conséquent cache encore ses sanctuaires de poésie et ses mines de science dans des recoins inabordables. C’est ici un pays sans chemins et sans guides, sans aucune facilité de locomotion, et où il faut conquérir toutes ses découvertes au prix du danger ou de la fatigue. Les gens qui l’habitent ne le connaissent pas plus que les étrangers. La vie purement agricole limite à de courts horizons les notions de chaque localité : il est donc impossible de se renseigner en marchant, à moins de connaître le nom et la position relative de toutes les petites bourgades ; sans une carte détaillée que je dois consulter à chaque pas, bien que je vienne ici pour la troisième fois depuis deux ans que Didier existe, je ne pourrais me diriger qu’à vol d’oiseau, chose tout à fait impraticable sur un sol coupé de profonds ravins, traversé en tous sens par de hautes murailles de lave et sillonné de nombreux torrents.

Mais il ne m’est pas nécessaire d’aller loin pour apprécier le caractère étrange et frappant du pays. Rien, mon ami, ne peut te donner l’idée de la beauté pittoresque de ce bassin du Puy, et je ne connais point de site dont le caractère soit plus difficile à décrire. Ce n’est pas la Suisse, c’est moins terrible ; ce n’est pas l’Italie, c’est plus beau ; c’est la France centrale avec tous ses vésuves éteints et revêtus d’une splendide végétation ; ce n’est pourtant ni l’Auvergne ni le Limousin que tu connais. Ici point de riche Limagne, arène vaste et tranquille de moissons et de prairies abritées au loin par un horizon de montagnes soudées ensemble ; point de plateaux fertiles fermés de fossés naturels. Non, tout est cime et ravin, et la culture ne peut s’emparer que de profondeurs resserrées et de versants rapides. Elle s’en empare, elle se glisse partout, jetant ses frais tapis de verdure, de céréales et de légumineuses avides de la cendre fertilisée des volcans, jusque dans les interstices des coulées de lave qui la rayent dans tous les sens. À chaque détour anguleux de ces coulées, on entre dans un désordre nouveau qui semble aussi infranchissable que celui que l’on quitte ; mais quand des bords élevés de cette enceinte tourmentée on peut l’embrasser d’un coup d’œil, on y retrouve les vastes proportions et les suaves harmonies qui font qu’un tableau est admirable, et que l’imagination n’y peut rien ajouter.

L’horizon est grandiose. Ce sont d’abord les Cévennes. Dans un lointain brumeux, on distingue le Mézent avec ses longues pentes et ses brusques coupures, derrière lesquelles se dresse le Gerbier-de-Joncs, cône volcanique qui rappelle le Soracte, mais qui, partant d’une base plus imposante, fait un plus grand effet. D’autres montagnes de formes variées, les unes imitant dans leurs formes hémisphériques les ballons vosgiens, les autres plantées en murailles droites, çà et là vigoureusement ébréchées, circonscrivent un espace de ciel aussi vaste que celui de la campagne de Rome, mais profondément creusé en coupe, comme si tous les volcans qui ont labouré cette région eussent été contenus dans un cratère commun d’une dimension fabuleuse.

Au-dessous de cette magnifique ceinture, les détails du tableau se dessinent parfois avec une prodigieuse netteté. On distingue une seconde, une troisième, et par endroits une quatrième enceinte de montagnes également variées de formes, s’abaissant par degrés vers le niveau central des trois rivières qui sillonnent ce que l’on peut appeler la plaine ; mais cette plaine n’est qu’une apparence relative : il n’est pas un point du sol qui n’ait été soulevé, tordu ou crevassé par les convulsions géologiques. Des accidents énormes ont jailli du sein de cette vallée, et, dénudés par l’action des eaux, ils forment aujourd’hui ces dykes monstrueux qu’on trouve déjà en Auvergne, mais qui se présentent ici avec d’autres formes et dans de plus vastes proportions. Ce sont des blocs d’un noir rougeâtre qu’on dirait encore brûlants, et qui, au coucher du soleil, prennent l’aspect de la braise à demi éteinte. Sur leurs vastes plates-formes, taillées à pic et dont les flancs se renflent parfois en forme de tours et de bastions, les habitants bâtirent des temples, puis des forteresses et des églises, enfin des villages et des villes. Le Puy est en partie dressé sur la base d’un de ces dykes, le rocher Corneille, une des masses homogènes les plus compactes et les plus monumentales qui existent, et dont le sommet, jadis consacré aux dieux de la Gaule, puis à ceux de Rome, porte encore les débris d’une citadelle du moyen âge, et domine les coupoles romanes d’une admirable basilique tirée de son flanc.

Cette basilique est elle-même un accident grandiose dans ce grandiose décor naturel. Elle se découpe noire et puissante, sur les fonds vaporeux des lointains de la campagne, car dans ce tableau, vu d’ensemble, l’horizon des Cévennes se détache seul sur le ciel, et là, je crois, est le secret de son magique aspect. Les détails vus ainsi comme repoussoirs à des perspectives profondes prennent toute l’importance qu’ils ont effectivement et se trouvent en proportion avec l’importance des masses lointaines. C’est l’isolement de Rome sur son ciel sans bornes qui fait que la grandeur réelle de ses monuments est difficilement appréciable à celui qui en approche. Rome, c’est ici qu’elle devrait être située ! C’est ce gigantesque piédestal d’une seule roche qu’il eût fallu à la pensée de Michel-Ange pour lancer dans les airs le dôme magistral de Saint-Pierre.

Mais après tout, je me demande pourquoi ce culte de nos esprits pour Rome et pour Saint-Pierre, une ville hideuse couvrant des ruines augustes et croyant avoir tout remplacé et tout compensé par un édifice d’une dimension inusitée, chef-d’œuvre de science architecturale, je le veux bien, mais non chef-d’œuvre de goût et de sentiment. J’ai ouï dire que le mérite de cette grande chose était précisément de ne point révéler sa hauteur et sa vastitude sans l’aide du raisonnement et de la comparaison, et j’avoue n’avoir rien compris à cela. J’ai toujours cru, moi, que l’art consistait à faire beaucoup avec peu de chose, et que la vraie grandeur n’était pas dans les matériaux qu’elle emploie, mais dans l’effet qu’elle produit. Peu m’importe qu’un être ou un objet soit facilement mesurable, si mon œil ne songe point à le mesurer et si ma pensée se trouve entraînée à le grandir sans mesure. Les temples comme les montagnes n’ont d’imposant que leurs proportions relatives, l’harmonie de leurs rapports avec les besoins de notre imagination. Dans les compositions de la nature, comme dans celles de l’homme, il y a des œuvres de choix qui portent le cachet d’une grande inspiration, d’autres qui ne témoignent que de sa profusion, de sa lassitude ou de son caprice.

Voilà pourquoi je n’ai pas toujours tressailli devant certains objets consacrés par l’admiration générale ou devant certains sites envahis par la vogue. Je n’aime la mer, tu le sais, qu’à travers beaucoup d’arbres ou traversée elle-même par beaucoup de rochers. Je la trouve disproportionnée quand elle s’empare trop des tableaux, de même que je trouve le ciel disproportionné dans les pays trop ouverts. J’ai peut-être en moi un esprit de révolte, comme notre mère m’en accuse. C’est un esprit silencieux, mais entêté, plus fort que moi, et qui repousse tout ce qui veut écraser.

J’aime pourtant les sites terribles ; tu me reprochais cela quand nous étions ensemble aux Pyrénées. Les précipices t’exaspéraient contre moi, qui les cherchais toujours, et tu m’entraînais à Biarritz, où la mer reposait tes yeux lassés de cascades et de ravins. Si tu veux bien y réfléchir, tu verras qu’en ceci tu étais plus poète que moi. Tu te plaisais dans la contemplation de ce qui semble infini. Je suis peut-être un artiste et rien de plus. J’ai besoin des choses définies. Je les veux très-grandes ; mais, pour que je les trouve telles il faut qu’elles soient grandes d’aspect, et peu m’importe l’espace qu’elles occupent. Il faut que la hardiesse des masses ranime en moi quelque fibre hardie, que la placidité ou la furie des couleurs apaise ou enflamme mon sentiment. Je ne veux pas m’imaginer la nature, pas plus que critiquer ou refaire dans ma pensée les manifestations de l’art ; je m’abandonne entièrement à ce que je cherche, et si rien ne s’empare de moi, c’est qu’il n’y a là rien pour moi.

J’erre autant qu’un autre dans mes appréciations, plus qu’un autre peut-être, car j’ai en moi des émotions terribles, ou des lassitudes inouïes, ou des attendrissements puérils, et je ne sais rien combattre quand je suis seul. Tout à ce que j’aime, je ne me fais responsable de rien envers moi-même. C’est pour cela que je me plais souvent à des choses qui n’existent pas beaucoup par elles-mêmes, mais qui suffisent au débordement ou au manque de vie qui se fait en moi.

Ici je suis calme et je me rends compte de tout. La solitude m’est bonne. Elle me prend et me berce. Elle me rappelle nos anciennes amours, son despotisme que j’ai trop subi dans mes jeunes années, mes infidélités raisonnées quand le devoir a parlé plus haut qu’elle, et ces infidélités, elle me les pardonne, que dis-je ? elle m’en récompense comme si elle les comprenait. Et pourquoi ne les comprendrait-elle pas ? La solitude n’est-elle pas un être, un grand être multiple, la voix même, le sein même de la nature, qui nous parle et nous étreint ? N’est-ce pas la mère commune, l’inépuisable source de tout bien et de toute beauté ? Ne la personnifions-nous pas quand nous lui demandons le calme ou l’énergie que la vie factice du milieu social tend toujours à détruire ou à troubler ? Certes il y a des heures où, sans être ni peintre, ni écrivain, ni artiste, ni savant, nous étudions et interrogeons la nature avec notre cœur et notre esprit, comme si, de son sourire ou de sa menace, nous attendions l’apaisement ou l’embrasement de nos pensées. C’est pour cela que nous nous plaisons dans certains sites, comme si toutes les apparences inertes nous y révélaient l’âme qui palpite dans tout, et que nous souffrons dans d’autres lieux, comme si tous les esprits cachés dans la matière nous refusaient l’inexorable secret de leur vitalité.

Quoi qu’il en soit de ces rêveries, je me trouve bien ici, et j’y vivrais volontiers si j’étais tenté de choisir un isolement quelconque. C’est un pays dur et riant à la fois, mais où l’âpreté domine et où le sourire se fait prier. Le climat est rude, très-froid en hiver, très-chaud en été. La vigne mûrit mal et donne un vin très-âcre, dont, comme dans tous les pays de mauvais vin, les habitants font excès. Les sommets des Cévennes sont souvent chargés de vapeurs glaciales, et quand le vent les balaye, la pluie se rabat sur les bassins. Dans la saison où nous sommes, c’est un éternel caprice, des combinaisons de nuées fantastiques, des éclipses subites de soleil, et puis des clartés d’une limpidité froide qui ramènent la pensée à ces rêves de la première aube de notre monde, quand la lumière fut créée, c’est-à-dire quand l’atmosphère terrestre, dégagée de ses tourmentes, laissa percer les rayons du soleil sur la jeune planète éblouie. L’homme existait-il alors ? Hypothèses !… Mais il existait déjà à l’époque où ces terribles laves qui m’environnent ont envahi et bouleversé le sol. On a retrouvé des ossements humains à l’état fossile au pied d’une montagne voisine, sous les basaltes et les scories, dans une brèche compacte, — les restes d’un vieillard et d’un enfant. L’homme a donc vu ces grands drames de la nature, dont la tradition était si bien perdue qu’il a fallu l’arrêt de la science moderne pour les restituer à l’histoire du globe sur ce point de la France. Chose plus étonnante encore, dans la même couche du sol où l’on trouve des ossements humains, on trouve ceux des animaux réfugiés aujourd’hui sous les latitudes ardentes. Les tigres, les éléphants auraient été ici les contemporains de l’homme.

Au reste, la multitude de cavernes qui portent les empreintes d’un travail manuel grossier prouve l’existence d’une race sauvage établie sur ce point dès les premiers âges de l’humanité. Si les lieux élevés que les fluctuations de la mer ont respectés dès le principe doivent être regardés comme les berceaux du genre humain, on peut, sans invraisemblance, imaginer que celui-ci est un des plus authentiques ; mais ceci dépasse les limites de ma recherche. Ce qui m’importe, à moi, c’est de retrouver dans les êtres actuels la trace des vicissitudes sociales. Je trouve ici une race très-caractérisée qui est en harmonie physique avec le sol qui la porte : maigre, sombre, rude, et comme anguleuse dans ses formes et dans ses instincts ; mais je vois en elle surtout la vivante empreinte du régime féodal, un esprit de soumission aveugle en réaction perpétuelle avec un esprit de révolte farouche, une lutte entre la superstition qui accepte tous les abus et les passions violentes que la superstition exalte. Nulle part le joug du prêtre ne s’est fait plus absolu, nulle part la réaction révolutionnaire contre le prêtre n’a été et ne serait peut-être encore plus brutale à un jour donné. Si j’ai pensé à la campagne de Rome en te décrivant le bassin du Puy, qui en diffère si essentiellement, c’est probablement parce que j’ai été frappé d’un certain rapport, non pas le rapport physique de ce temple, qui domine le tableau par sa tournure austère et sa position hardie, autant au moins que celui de Rome domine le désert environnant par la puissance de sa masse, mais un rapport intellectuel et moral dans l’esprit des populations. Sauf la forte différence qui résulte de l’amour du gain et de l’ardeur au travail inhérents aux esprits montagnards, il y a ici de grandes ressemblances avec le peuple des États romains. Le culte passionné des images qui est un reste de l’idolâtrie païenne, la foi stupide aux petits miracles locaux, les vices du cloître, la haine et la vengeance en première ligne, voilà, non pas le paysan velaisien tel qu’il est aujourd’hui, — il s’est beaucoup amendé depuis quarante ans, — mais ce que son histoire locale et ses monuments montrent à chaque pas, à chaque ligne. Son petit cercle de montagnes a protégé les plus insolents brigandages de la féodalité et les plus rapaces dominations du clergé. Il en a souffert, mais il s’y est prêté, et sa dévotion, comme ses mœurs, a conservé l’empreinte des luttes violentes et des croyances barbares du moyen âge. Une divinité de l’antique Égypte, rapportée, dit-on, de la Palestine, par saint Louis, est l’idole que la révolution a brisée après des siècles de vénération. On a inauguré une nouvelle vierge noire, mais il est avéré qu’elle est apocryphe et qu’elle fait moins de miracles que l’ancienne. Heureusement on a conservé dans le trésor de la cathédrale les cierges que portaient les anges lorsqu’ils descendirent du ciel pour placer eux-mêmes la figure d’Isis sur l’autel. On les montre à la vénération des fidèles. Voilà pour la religion. — Au cabaret, c’est autre chose. Chacun apporte son couteau dans sa gaine et le pique par la pointe dans le dessous de la table entre ses jambes, après quoi on cause, on boit, on se contredit, on s’exalte et on s’égorge. Voilà pour les instincts. Ils s’affaiblissent chaque jour, Dieu merci ; mais en notre an de grâce 1845, ils ne sont point détruits, et il y a quelque chose de farouche dans les plaisirs. Les femmes en sont exclues, les prêtres leur défendant la danse et même la promenade avec l’autre sexe. Les hommes n’ont donc aucun frein, aucun respect, aucune délicatesse dans leurs relations. Ils repoussent généralement l’autorité directe du prêtre et lui abandonnent la femme, mais ils gardent la passion des guerres de religion ; ils se querellent sur le dogme en buvant, et ils se tuent. Voilà pour l’histoire.

Quant aux habitudes, elles sont le résultat de cette vie exaltée et tendue. La rudesse des idées fait celle des mœurs. L’homme qui comprend mal l’esprit des religions comprend mal la vie et se dénature lui-même. Il y a dans le pays, malgré l’aridité d’une grande partie de sa surface, des ressources énormes, des veines d’une fertilité prodigieuse, des pâturages splendides et beaucoup d’ardeur au travail de la terre ; mais le paysan, je parle de celui qui possède ce qu’il cultive, car la misère met l’autre hors de cause, ne jouit de rien et semble n’avoir besoin de rien. Sa maison est d’une malpropreté inouïe. Le plafond, recouvert d’un treillis de lattes, sert de réceptacle à tous les aliments en même temps qu’à toutes les guenilles de la maison. On est suffoqué, en y entrant, de l’odeur nauséabonde du lard rance mêlée à celle de toutes les choses immondes qui pendent là en guise de lustres : des chandelles avec des chapelets de saucisses, du linge sale et de vieilles chaussures avec le pain et la viande. La construction de beaucoup de maisons sent elle-même la forteresse ou le campement plus que l’habitation normale. Le logis s’élève sur une haute base et se ramasse sous un toit écrasé où l’on grimpe par des échelles. Dans une de ces habitations où le hasard m’a fait entrer, j’ai va des images de dévotion encadrées à côté d’images obscènes. C’était, il est vrai, une auberge, un lieu où les femmes honnêtes du pays n’entrent jamais. J’écoutai des paysans qui buvaient. C’était un mélange analogue aux images de la muraille, des discours mêlés de serments empruntés aux choses sacrées et d’ordures les plus grossières. Nouvelle ressemblance avec le langage du paysan des environs de Rome. Il semble qu’un excès d’engouement pour les formules extérieures des cultes entraîne avec lui une soif de blasphème.

Je te parle là des paysans de la montagne ; ceux qui se rapprochent du centre du bassin et de ses villes sont plus civilisés. Au reste, chez les uns comme chez les autres, et comme chez les Romains, à côté des vices que je te signale, je pressens et je vois de grandes qualités. Ils sont probes et fiers. Rien de servile dans leur accueil, et un grand air de franchise dans leur hospitalité. Ils ont certes dans l’âme les âpretés et les beautés de leur terre et de leur ciel. Ceux d’entre eux qui sont croyants sans bigoterie, ne doivent pas être religieux et pieux à demi, et ceux qui ont un peu voyagé ou qui ont reçu une certaine notion d’instruction pratique s’expriment avec une netteté sincère, un peu hautaine, qui ne déplaît pas à un homme sans préjugés de race.

Les femmes ont toutes l’air hardi et cordial. Je les crois bonnes et violentes. Elles ne manquent pas tant de beauté que de charme. Leurs têtes, coiffées d’un petit chapeau de feutre noir orné de jais et de plumes, ont, dans la jeunesse, un certain éclat, et dans la vieillesse une austérité assez digne ; mais tout cela est trop mâle, les épaules larges et carrées sont en désaccord avec le corps grêle, et le manque absolu de propreté rend leur toilette désagréable à regarder. Dans la montagne, c’est une exhibition de guenilles incolores sur de longues jambes nues et fangeuses, sans préjudice des bijoux d’or, et même de diamants au cou et aux oreilles, contraste de luxe et de misère qui m’a rappelé les mendiantes de Tivoli.

Pourtant les femmes d’ici sont laborieuses. L’art de la dentelle est enseigné par la mère à sa fille. Aussitôt que l’enfant commence à babiller, on lui met une grosse pelote de corne sur les genoux et des paquets de bobines entre les doigts. À l’âge de quinze ou seize ans, elle sait faire les plus merveilleux ouvrages, ou elle est réputée idiote et indigne du pain qu’elle mange ; mais dans l’exercice de cet art délicat et charmant, si bien approprié à l’adresse patiente de la femme, une autre tyrannie que celle du clergé pèse sur la Velaisienne : c’est celle du commerçant qui l’exploite. Comme toutes les paysannes du Velay et d’une grande partie de l’Auvergne savent faire ces ouvrages, elles subissent toutes également la loi du bon marché, et on est effrayé de l’exiguïté sordide du salaire. Là, le commerçant ne gagne pas sur le producteur cent pour cent, ce qui est, selon le premier, la loi et la nécessité du commerce ; il gagne cinq fois cent pour cent. Il est vrai que les marchands sont punis souvent par où ils pèchent, et qu’en se faisant trop de concurrence, ils se paralysent, comme les paysannes ont paralysé leur travail en faisant toutes le même travail. Ceci est la loi et le châtiment du commerce.

Mais je t’en ai dit assez pour tenir ma promesse et pour te donner une idée générale du pays. Cher frère, tu as exigé une longue lettre, prévoyant que, dans mes heures de solitude et d’insomnie, je songerais trop à moi-même, à ma triste vie, à mon douloureux passé, auprès de cet enfant qui dort là pendant que je t’écris ! Il est vrai que sa présence réveille bien des blessures, et que c’est m’avoir rendu service que de me forcer à m’oublier moi-même en généralisant mes impressions. — Pourtant… je trouve là aussi des attendrissements immenses qui ne sont pas sans douceur. Fermerai-je ma lettre sans te parler de lui ? — Tu vois, j’hésite, je crains de te faire sourire. — Tu as la prétention de détester les enfants. Moi, sans éprouver cette répugnance, je redoutais autrefois le contact de ces êtres dont la fragile candeur effrayait ma raison. Aujourd’hui je suis bien changé, et quand tu devrais te moquer de moi, il faut que je t’ouvre mon âme sans réserve. Oui, oui, mon ami, il le faut. Je dois, pour que tu me connaisses tout entier, surmonter la mauvaise honte.

Eh bien ! vois-tu, cet enfant, je l’adore, et je vois que tôt ou tard il sera ma vie et mon but. Ce n’est pas seulement le devoir qui m’amène près de lui, ce sont mes entrailles qui crient vers lui quand j’ai passé un certain temps sans le voir. Il est bien ici, il ne manque de rien, il se fortifie, il est aimé. Ses parents adoptifs sont d’excellents êtres, et, pour le bien soigner, leur cœur est, je le vois, tout à fait d’accord avec leurs intérêts. Ils habitent la partie restée debout et convenablement restaurée du manoir. L’enfant est élevé dans ces ruines, au sommet de ce large rocher, sous un ciel vif, dans un air pur et tonifiant, et par des gens propres et soigneux. La femme a habité Paris ; elle a une idée juste de la dose d’énergie et de ménagement qu’il faut appliquer au régime d’un enfant plus délicat, mais tout aussi bien constitué que les siens : je pourrais donc ne m’inquiéter de rien et attendre l’âge où il faudra soigner et former autre chose que le corps. Eh bien ! je m’inquiète quand même dès que je suis loin de lui. Son existence m’apparaît souvent alors comme une anxiété et un trouble profond dans ma vie ; mais, quand je le vois, tout effroi s’efface et toute amertume est allégée. Que veux-tu que je te dise ? je l’aime ! Je sens qu’il m’appartient et que je lui appartiens également. Je sens, qu’il est moi, oui, moi, beaucoup plus que sa pauvre mère ; à mesure que ses traits et ses instincts se dessinent, je cherche vainement en lui quelque chose qui me la rappelle, et ce quelque chose semble ne pas devoir éclore. Contre la loi la plus ordinaire qui fait que les mâles tiennent plus des traits de leur mère que les filles, c’est à son père que celui-ci ressemblera, s’il continue à se développer dans le sens appréciable dès aujourd’hui. Il a déjà mes indolences et mes timidités farouches du premier âge, que ma mère me raconte si souvent, et mes abandons subits, qui lui faisaient, dit-elle, me pardonner et me chérir quand même. Il s’est aperçu cette année de ma présence autour de lui. Il a eu peur d’abord, et maintenant il me sourit et s’efforce de me parler. Son sourire et son bégaiement me font tressaillir, et quand il cherche ma main pour marcher, je ne sais quelle reconnaissance envers lui m’arrache des larmes que je cache avec peine…

Mais c’est assez, je ne veux pas te paraître trop enfant moi-même ; je t’ai dit cela pour que tu ne t’étonnes plus quand je refuse de t’entendre faire des projets pour moi. Va, mon ami, il ne faut me parler ni d’amour ni de mariage. Je n’ai pas assez de bonheur dans l’âme pour en donner à un être qui serait nouveau dans mon existence. Cette existence-là suffira à peine à mes devoirs, je le vois bien à la tendresse que j’ai pour Didier, pour ma mère et pour toi. Avec cette soif d’étude qui m’enfièvre si souvent, quelles heures trouverais-je donc pour charmer les loisirs d’une jeune femme avide de bonheur et de gaieté ? Non, non, n’y songeons pas, et si la pensée de cette sorte d’isolement est encore parfois effrayante à mon âge, aide-moi à atteindre le moment où elle sera tout à fait normale. C’est l’affaire de quelques années. Ton affection me les fera paraître moins longues, tu le sais. Conserve-la-moi, indulgente à mes défauts, généreuse envers ma confiance.

P.-S. Je présume que ma mère est partie pour Séval avec mademoiselle de Saint-Geneix, et que tu les auras accompagnées. Si ma mère s’inquiétait de moi, dis-lui que tu as reçu de mes nouvelles, et que je suis toujours en Normandie.


VIII


Le même jour où le marquis écrivait à son frère, Caroline écrivait à sa sœur et lui esquissait à sa manière le pays où elle se trouvait.


Séval, par Chambon (Creuse), 1er mai 45.

Enfin, ma sœur, nous y voilà ! et c’est un paradis terrestre. Le château est vieux et petit, mais bien arrangé pour le confort et assez pittoresque. Le parc est assez vaste, pas trop bien tenu, et pas à l’anglaise, Dieu merci ! riche en beaux vieux arbres couverts de lierre et en herbes folles. Le pays est adorable. Nous sommes en Auvergne en dépit des nouvelles délimitations, mais tout près de l’ancienne limite de La Marche, à une lieue d’une petite ville qui s’appelle Chambon et que nous avons traversée pour arriver au manoir. Cette petite ville est très-bien située. On y arrive par une rampe de montagne ou plutôt par la fente d’un ravin assez profond, car de montagne il n’y en a pas à proprement parler. On quitte de grands plateaux, d’un terrain maigre et humide, couverts de petits arbres et de grands buissons, et on descend dans une gorge longue, sinueuse, qui, par endroits, s’élargit assez pour devenir vallée. Au fond de cette gorge, qui bientôt se ramifie, coulent des rivières de vrai cristal, point navigables et plutôt torrents que rivières, quoiqu’elles ne fassent que filer vite en bouillonnant un peu, et sans menacer personne. Pour moi qui ne connais que nos grandes plaines et nos grandes rivières plates, je suis très-portée à voir ici tout en élévations et en abîmes ; mais la marquise, qui a vu les Alpes et les Pyrénées, se moque de moi, et prétend que tout ceci est petit comme un surtout de table. Aussi je me défends de la description enthousiaste avec toi, pour ne pas égarer ton jugement ; mais la marquise, qui n’aime pas la nature bien follement, ne viendra pas à bout de m’empêcher d’être ravie de ce que je vois.

C’est un pays d’herbes et de feuilles, un continuel berceau de verdure. La rivière qui descend le ravin s’appelle la Vouèze, et puis, mêlée à Chambon avec la Tarde, elle devient le Char, lequel, au bout de la première vallée, s’appelle le Cher, que tout le monde connaît. Moi je tiens pour le Char ; le nom va bien à cette eau qui roule réellement avec l’allure d’une voiture bien lancée sur une pente douce, où rien ne la fait cahoter ni bondir déraisonnablement. La route aussi est unie et sablée comme une allée de jardin, et bordée de hêtres magnifiques, à travers lesquels on voit se dérouler des prairies naturelles qui sont en ce moment des tapis de fleurs. Ah ! les beaux prés, ma chère Camille ! Comme cela ressemble peu à nos prairies artificielles où l’on voit toujours la même plante sur une terre préparée en plates-bandes régulières ! Ici on sent qu’on marche sur deux ou trois lits de végétation avec de la mousse, des joncs, des iris, mille espèces de gramens plus jolis les uns que les autres, des ancolies, des myosotis, que sais-je ? Il y a de tout, et cela vient tout seul, et cela vient toujours. On ne retourne pas la terre tous les trois ou quatre ans pour mettre les racines en l’air et pour recommencer ce ratissage éternel qu’exigent nos terres paresseuses. Et puis ici on perd du terrain, on cultive mal, à ce qu’il paraît, et dans ces coins abandonnés à eux-mêmes la nature s’en donne à cœur joie de se faire belle et sauvage. Elle vous jette de grandes ronces qui n’en finissent pas et des chardons qui ont l’air de plantes d’Afrique, tant ils étalent de larges et rudes feuilles déchiquetées, d’un port et d’un dessin admirables.

Quand nous avons traversé la vallée, je te parle d’hier, nous avons gravi une montée très-roide et très-escarpée. Le temps était humide, vaporeux, charmant. J’ai demandé à marcher, et à cinq ou six cents pieds de hauteur j’ai vu l’ensemble de ce beau ravin de verdure. Les arbres se pressaient loin déjà sous mes pieds au bord de l’eau, et de distance en distance des moulins rustiques et des écluses remplissaient l’espace de leur bruit cadencé. À tout cela se mêlait le son d’une cornemuse qui était je ne sais où et qui disait à satiété un refrain naïf assez agréable. Un paysan qui marchait devant moi s’est mis à chanter les paroles en suivant et continuant l’air, comme s’il eût voulu aider le ménétrier à en sortir. Ces paroles sans rime ni raison m’ont semblé si curieuses que je veux te les dire :


Hélas ! que les rochers sont durs !
Le soleil ne les fond pas,
Le soleil, ni même la lune !
Tout garçon qui veut aimer
Cherche sa peine.


Il y a toujours quelque chose de mystérieux dans les chants du paysan, et la musique, aussi défectueuse que les vers, est mystérieuse aussi, souvent triste et portant à la rêverie. Pour moi qui suis condamnée à rêver au pas de course, puisque ma vie ne m’appartient pas, j’ai été très-frappée de ce couplet, et je me suis beaucoup demandé pourquoi même la lune ne fondait pas les rochers ; cela veut-il dire que, la nuit comme le jour, le chagrin du paysan amoureux est lourd comme sa montagne ?

Tout en haut de la côte, qui est convenablement hérissée de ces gros rochers si durs, — la marquise dit qu’ils sont petits comme des grains de sable, mais moi je n’avais jamais vu de si beau sable, — nous sommes entrées dans un chemin encore plus étroit que la route, et, après un peu de marche dans des encaissements de terrains boisés, nous nous sommes trouvées à l’entrée du château, qui est tout ombragée et sans grande apparence ; mais sur l’autre face on domine tout le bel enfoncement que nous venions de parcourir. On revoit le talus profond avec ses rochers, ses buissons, la rivière avec ses arbres, ses prés, ses moulins et l’échappée tortueuse où elle fuit entre des rives de plus en plus étroites et encaissées. Il y a dans le parc une source très-belle qui en sort pour se laisser tomber en pluie le long du rocher. Le jardin est bien fleuri. Dans la basse-cour, il y a un tas de bêtes qu’on me permet de gouverner. J’ai une chambre délicieuse, bien isolée, au plus beau de la vue ; la bibliothèque est la plus grande pièce de la maison. Le salon de la marquise rappelle, pour la disposition et l’ameublement, celui de Paris ; mais il est plus grand, plus sonore, et on y respire. Enfin je suis bien, je suis contente, je me sens revivre. Je me lève avec le jour, et jusqu’à l’heure du lever de la marquise, qui, Dieu merci, n’est pas plus matinale ici qu’à Paris, je vais donc m’appartenir d’une manière agréable. Oh ! comme je vais marcher, et t’écrire, et penser à toi en liberté ! Hélas ! si j’avais là seulement un de nos enfants, Lili ou Charlot, comme je le promènerais, comme je lui apprendrais à connaître toutes les choses de la campagne ! Mais j’ai beau me prendre d’amour pour tous les beaux marmots que je rencontre, cela ne dure pas. Au bout d’un instant, je les compare aux tiens, et je sens que les tiens n’auront pas de rivaux sérieux dans mon cœur… Et pendant que je me réjouis d’être aux champs, voilà que je pense que je suis beaucoup plus loin de vous qu’auparavant ! Et quand vous reverrai-je ?

Hélas ! que les rochers sont durs ! Mais rien ne sert de lutter contre tous ceux qui encombrent la vie des pauvres gens comme nous. Il faut faire son devoir et s’attacher à la marquise. L’aimer n’est pas difficile. Tous les jours, elle est meilleure pour moi ; c’est presque une mère en vérité, et elle a des gâteries qui me font oublier ma position réelle. Nous pensions trouver le marquis ici, où il avait donné rendez-vous à sa mère. Il ne peut tarder d’arriver. Quant au duc, ce sera, je crois, pour la semaine prochaine. Espérons qu’il sera aussi bien pour moi à la campagne qu’il l’était récemment à Paris, et qu’il ne m’obligera plus à faire montre d’esprit…

Une autre fois, Caroline rapportait à sa sœur l’opinion de la marquise sur la vie de campagne.

— Ma chère enfant, me disait-elle tantôt, pour aimer la campagne, il faut aimer bêtement la terre ou déraisonnablement la nature. Il n’y a pas de milieu entre l’abrutissement et l’extravagance. Or vous savez que si j’ai quelque pointe d’excitation et même d’exaltation dans l’esprit, c’est plutôt à propos des choses de la société qu’à propos de ce qui est régi par des lois naturelles, toujours les mêmes. Ces lois-là sont l’œuvre de Dieu, donc elles sont bonnes et belles. L’homme n’y peut rien changer. Son contrôle, son observation, son admiration, même son éloquence descriptive, n’y ajoutent rien du tout. Quand vous vous extasiez sur un pommier en fleurs, je ne trouve pas que vous ayez tort ; je trouve, au contraire, que vous avez trop raison, et que ce n’est pas la peine de louer ce pommier qui ne vous entend pas, qui ne fleurit pas pour vous plaire, et qui fleurira ni plus ni moins, si vous ne lui dites rien. Prenez garde que quand vous vous écriez : « Que c’est beau, le printemps ! » c’est absolument comme si vous disiez : « Le printemps est le printemps. » Eh bien ! oui, il fait chaud en été parce que Dieu a fait le soleil. La rivière est limpide parce que c’est de l’eau courante, et c’est de l’eau courante parce que son lit est incliné. C’est beau parce qu’il y a dans tout cela une grande harmonie : mais s’il n’y avait pas cette harmonie, tout cela n’existerait pas.

Tu vois ici que la marquise n’est point du tout artiste, et qu’elle a des raisonnements à son service pour ne pas comprendre ce qu’elle ne sent pas ; mais en ceci n’est-elle pas comme tout le monde, et ne faisons-nous pas tous comme elle à propos de quelque faculté qui nous manque ?

Comme elle me parlait ainsi, assise sur un banc de jardin, et bien fatiguée d’avoir fait de l’exercice, c’est-à-dire une centaine de pas dans une allée sablée, un paysan vînt à la porte du jardin pour vendre du poisson à la cuisinière, qui le marchanda. Je reconnus ce paysan pour celui qui marchait devant moi le jour de notre arrivée, et qui chantait la chanson des rochers durs. — À quoi pensez-vous ? me dit la marquise, qui vit que je l’observais.

— Je pense, lui répondis-je, à regarder ce brave homme-là. Ce n’est plus un pommier ni une rivière, et cela a une physionomie particulière dont je suis frappée.

— Laquelle, voyons ?

— Mon Dieu, si je ne craignais pas de dire un mot moderne dont vous avez horreur, je dirais que cet homme a du caractère.

— Qu’en savez-vous ? Est-ce parce qu’il s’entête sur le prix de son poisson ? Ah ! j’y suis, pardon !… Du caractère ! vous voyez, le mot a fait calembour dans ma tête ! Je ne me souvenais plus que c’était un mot d’auteur… ou de peintre ! Une étoffe, un banc, une marmite, ont à présent du caractère, c’est-à-dire qu’une marmite a la tournure d’une marmite, qu’un banc a bien l’air d’un banc, et qu’une étoffe fait l’effet d’une étoffe ? Ou bien est-ce le contraire ? l’étoffe a-t-elle le caractère d’un nuage, le banc celui d’une table et la marmite celui d’un puits ? Jamais je n’admettrai votre mot, je vous en avertis ! — Et puis elle me parla des paysans de l’endroit. — Ce ne sont pas de mauvaises gens, dit-elle, pas tant fourbes que patelins. Ils sont avides d’argent, parce qu’ils manquent de tout ; mais ils ne se donnent rien avec l’argent qu’ils gagnent. Ils amassent pour acheter, et quand l’heure est venue, ils s’enivrent de la joie d’acquérir, achètent trop, empruntent à tout prix et se ruinent. Ceux qui entendent le mieux leurs intérêts se font usuriers et spéculent sur cette rage de la propriété, bien certains que la terre leur reviendra à bas prix quand leur créancier fera banqueroute. C’est pourquoi quelques paysans montent à la bourgeoisie, tandis que le grand nombre retombe plus bas que jamais. C’est le côté triste des lois naturelles, car ces gens-ci sont gouvernés par un instinct presque aussi fatal et aveugle que celui qui fait fleurir les pommiers. Aussi le paysan ne m’intéresse-t-il guère. J’assiste les estropiés, les veuves, les enfants, les innocents ; mais il n’y a pas à se mêler des valides. Ils sont plus têtus que leurs mulets.

— Alors, madame, qu’est-ce qu’il y a d’intéressant ici ?

— Rien ! On y vient parce que l’air est bon et qu’on y refait un peu sa santé et sa bourse. Et puis c’est l’usage ; tout le monde quitte Paris juste au moment où il devient possible. Il faut bien s’en aller quand les autres s’en vont.

Je vis que la marquise s’ennuyait déjà beaucoup, et j’essayai de la distraire en la questionnant. — N’avez-vous pas quelque voisin ridicule à taquiner ici ?

— Hélas ! non, ma chère, il n’y a plus de ridicules, il n’y a plus que des vices ou des désastres. Votre mouvement civilisateur, vos chemins de fer vont détruire toute la physionomie de la province. Il n’y aura bientôt plus de provinciaux. Je ne sais pas jusqu’où faudra aller pour en retrouver la graine. Aujourd’hui déjà un bourgeois de campagne n’est pas plus bourgeois qu’un bourgeois du Marais, et un homme du monde trouve partout des salons qui ne sont pas plus bêtes que ceux de Paris. Ce que j’ai vu à la campagne dans ma jeunesse, on ne le rencontrerait plus nulle part.

— Dites-moi donc ce qu’on y voyait.

— On y voyait des types bien tranchés, des bourgeois qui se préparaient trois ans d’avance pour aller passer, une fois en leur vie, tout un mois à Paris. Ils faisaient leur testament, ma chère ! Ceci n’est point une plaisanterie ; je vous en citerai vingt qui vivent encore. Mais ce que j’ai vu le plus intimement dans ce temps-là, ce sont les nobles de campagne, car on les appelait ainsi et pas autrement. C’étaient de bons petits hobereaux qui avaient été forcés de se passer d’éducation sous le régime révolutionnaire, et qui, comme les seigneurs du moyen âge, se vantaient de savoir tout au plus signer leur nom. Ils ressemblaient un peu à des paysans et nullement à des bourgeois ; ils portaient de gros habits, quelquefois des sabots, avec de la poudre par parenthèse ; mais ils n’avaient pas l’allure traînante et l’air hypocrite du paysan. Au contraire, ils étaient rogues, fanfarons, mécontents de l’empire et en colère du matin au soir, ce qui nous divertissait beaucoup, ma sœur et moi. Nous étions des enfants, sans grand souci des choses politiques, et je me souviens de nos rires étouffés quand nous entendions ces pauvres gentillâtres menacer M. de Buonaparte et jurer que leurs épées n’étaient pas encore rouillées ! Dans ce temps-là, on voyait ses voisins moins souvent qu’aujourd’hui, mais on les voyait plus longtemps. Ils faisaient des visites de huit jours, et on se liait bon gré, mal gré, avec des êtres ennuyeux, mais qui vous étaient dévoués à l’occasion. Faute de routes, ils vous arrivaient de huit à dix lieues, montés sur des chevaux de ferme, avec leur dame en croupe et quelquefois un enfant devant eux. Il y avait aussi quelques élégants de village qui étaient encore habillés en incroyables de 1810 ; ceux-ci venaient également à cheval en bas blancs avec des escarpins, le tout recouvert d’un gros pantalon de drap à pieds qui se boutonnait du haut en bas, et que l’on dépouillait dans l’écurie avant de se présenter au salon. Eh bien ! après tout, c’était plus décent que de venir faire des visites du matin en bottes à l’écuyère et en culottes de daim, avec cette forte odeur de cheval dont les femmes ne souffrent plus, le parfum du cigare de ces messieurs leur ayant fait perdre l’odorat. Certes, un gentilhomme de campagne d’à présent a l’air plus cultivé que ceux dont je vous parle : il sait un certain nombre de choses dont tout le monde peut causer : il lit des journaux, il a fait, ou son éducation, ou plusieurs voyages dans les grands centres mais il s’est effacé dans le roulis général qui arrondit tous les cailloux de la même manière. Il n’a plus de ces naïvetés qui semblaient si plaisantes ; il ne demande plus si l’on peut sortir dans les rues, le soir, à Paris, sans danger des brigands, et si les femmes se promènent toutes nues aux Champs-Élysées. Il ne baise plus votre gant avant de vous le présenter, mais aussi il ne le ramasse plus. Il ne méprise plus certaines femmes, il les méprise toutes, et quant aux voleurs, il ne les craint guère. Il n’a pas le sou et ne va à Paris que pour jouer à la bourse ou emprunter aux juifs !

Tu vois, chère Camille, par cet échantillon de nos causeries, que la marquise voit en noir le temps présent, et tu peux aussi te faire une idée de cette vie de partage que tu me dis ne pas concevoir. À propos de tout, elle a une critique motivée toute prête, parfois gaie et bienveillante, parfois chagrine et acerbe. Elle a trop parlé dans sa vie pour être heureuse. Penser à deux, à trois ou à trente continuellement, et sans jamais se recueillir, est, je crois, un grand abus. On ne s’interroge plus soi-même, on affirme toujours, sans quoi, la discussion finissant, la conversation tomberait. Obligée à cet exercice, j’y succomberais au doute ou au dégoût de mes semblables, si je n’avais la grasse matinée pour me ravoir et me retrouver. Bien que madame de Villemer, par son esprit et sa bonté, jette autant de charme que possible sur ce stérile emploi du temps, il me tarde que le marquis arrive et vienne prendre un peu sa part de cette flânerie oratoire…

Le marquis arriva en effet au bout d’une huitaine, mais soucieux, préoccupé, et Caroline le trouva excessivement froid avec elle. Il se plongea vite dans ses études favorites, et on ne le voyait point paraître avant l’heure du dîner. Cette manière d’être fut d’autant plus sensible à mademoiselle de Saint-Geneix que le marquis semblait faire plus d’efforts que par le passé pour se tenir ferme dans la discussion avec sa mère, et cela à la grande satisfaction de celle-ci, qui ne craignait au monde que la préoccupation et le silence si bien que Caroline, ne se voyant plus nécessaire pour donner le coup de fouet à cette causerie, et croyant remarquer qu’elle paralysait le marquis plus qu’elle ne le servait, fut moins assidue à profiter de sa présence et s’autorisa à se retirer le soir de bonne heure.


IX


Lorsqu’au bout d’une autre semaine le duc arriva à son tour, il fut surpris de cet état de choses. Fort touché de la lettre que son frère lui avait écrite de Polignac, mais devinant qu’il y avait en lui plus de lutte contre lui-même que de parti pris, il avait à dessein retardé son apparition, afin de donner l’isolement et à la liberté de la campagne le temps d’agir sur les deux cœurs qu’il avait cru émouvoir par ses paroles, et qu’il s’attendait à trouver d’accord. Il n’avait pas prévu l’absence de coquetterie ou d’imagination chez Caroline, l’effroi réel, la résistance sérieuse, le combat intérieur chez le marquis. — Qu’est-ce donc ? se demanda-t-il en voyant que même la disposition à l’amitié semblait avoir disparu. Est-ce la morale qui a si vite éteint le feu ? Mon frère a-t-il fait une tentative inutile ? Son redoublement de tristesse est-il crainte ou dépit ? Cette fille est-elle prude ? Non ! Ambitieuse ? Non ! Le marquis n’aura pas su s’expliquer. Il aura gardé tout son esprit pour ses livres, quand il eût fallu le mettre au service de sa passion naissante.

Le duc ne se pressa pourtant pas de pénétrer la vérité. Il était livré à de grandes irrésolutions. Il avait réussi à connaître l’état des affaires du marquis. Celui-ci n’avait plus que trente mille francs de rente, dont douze mille étaient servis à son frère à titre de pension. Le reste était consacré presque entièrement à l’entretien et au service de sa mère, et lui-même vivait dans la terre qui lui appartenait, sans y faire plus de dépense pour son propre compte que s’il eût été l’hôte discret du manoir.

Le duc était navré de cette situation, qui était son ouvrage, et dont le marquis paraissait ne pas s’occuper. Il avait supporté sa propre déchéance de la façon la plus brillante. Il s’était montré véritablement grand seigneur, et s’il avait perdu beaucoup de compagnons de plaisir, il s’était reconnu plusieurs amis fidèles. Il avait grandi dans l’opinion du monde, et on lui pardonnait d’avoir porté autrefois le trouble et le scandale dans plusieurs familles en voyant qu’il expiait sa vie ardente et sans frein avec courage et fierté. Il avait donc saisi avec esprit le rôle qui lui convenait désormais mais il y avait un repentir qui troublait son équilibre, et il s’agitait autour de ce repentir avec moins de clairvoyance et de résolution que s’il se fût agi de lui-même. Foncièrement bon dans son manque de raison, il cherchait ce qu’il pourrait faire pour rendre son frère heureux. Tantôt il se persuadait qu’il fallait mettre l’amour dans sa vie de recueillement et de médiocrité, tantôt il pensait à le lancer dans l’ambition, en brusquant ses répugnances et en cherchant de nouveau à lui suggérer l’idée d’un grand mariage.

Ce dernier parti était aussi le rêve de la marquise. Elle l’avait toujours caressé et s’y livrait plus que jamais, croyant que son enthousiasme maternel pour la générosité du marquis serait partagé par quelque héritière accomplie. Elle confia au duc qu’elle était en pourparlers avec son amie la duchesse de Dunières, pour faire épouser au marquis une Xaintrailles, orpheline très-riche et réputée belle, qui s’ennuyait au couvent et se montrait pourtant exigeante sur le mérite et la qualité. D’après tous ses renseignements, l’affaire était possible mais il fallait qu’Urbain s’y prêtât, et il ne s’y prêtait pas, disant qu’il ne saurait jamais se marier, si l’occasion ne venait le trouver, et qu’il était l’homme le plus incapable qui fût au monde d’aller voir une femme inconnue avec l’intention de lui plaire.

— Tâchez donc, mon fils, dit la marquise au duc dès le lendemain de son arrivée, de le faire revenir de cette sauvagerie. Moi, j’y perds mon latin !

Le duc tenta l’entreprise, et trouva son frère incertain, nonchalant, ne disant pas non, mais se refusant à toute démarche, et disant qu’il fallait attendre un hasard qui lui ferait rencontrer la personne ; que si elle lui plaisait, il tâcherait de savoir plus tard si elle n’avait pas d’éloignement pour lui. Il n’y avait rien à faire pour le moment, puisqu’on était à la campagne. Rien ne pressait, il ne se sentait pas plus malheureux que de coutume, et il avait beaucoup à travailler.

La marquise s’impatienta de ces atermoiements et continua d’écrire, prenant le duc pour secrétaire dans cette affaire, qui n’était pas du ressort de Caroline.

Le duc, voyant clairement que, pendant six grands mois, ce mariage ne pourrait avancer d’un pas, revint à l’idée de distraire provisoirement le marquis par un roman à la campagne. L’héroïne était sous la main, et elle était charmante. Elle souffrait peut-être un peu du refroidissement très-visible de M. de Villemer. Le duc s’attacha à savoir la cause de ce refroidissement. Il échoua absolument, le marquis fut impénétrable. Les questions de son frère parurent l’étonner

Le fait est que jamais l’idée de faire la cour à mademoiselle de Saint-Geneix n’était entrée dans son esprit. Il s’en fût fait un cas de conscience des plus graves, et il ne transigeait pas avec sa conscience. Il avait subi insensiblement le charme très-vif et très-réel de Caroline, il s’y était livré sans arrière-pensée ; puis son frère, en cherchant à exciter sa jalousie, lui avait fait découvrir un penchant trop prononcé dans cette sympathie sans nom. Il avait horriblement souffert pendant quelques jours. Il s’était demandé s’il était libre, et il s’était vu placé entre une mère qui souhaitait pour lui un grand mariage et un fils auquel il devait les débris de sa fortune. Il avait prévu d’ailleurs une résistance invincible dans les scrupules de fierté de mademoiselle de Saint-Geneix. Déjà il connaissait assez son caractère pour être certain qu’elle ne consentirait jamais à se placer entre sa mère et lui. Également résolu à ne pas faire la sottise de se rendre inutilement importun et à ne pas commettre la lâcheté de surprendre la bonne foi d’une belle âme, il travailla à se vaincre, et parut s’être miraculeusement vaincu. Il joua son rôle assez bien pour que le duc y fût trompé. Tant de courage et de délicatesse dépassait peut-être la notion que celui-ci avait d’un devoir de ce genre. — Je m’étais abusé, pensa-t-il, mon frère est absorbé par la science de l’histoire. C’est de son livre qu’il faut lui parler.

Dès lors, le duc se demanda à quoi il allait employer son imagination pendant six mois d’une vie inactive. Chasser, lire des romans, causer avec sa mère, composer quelques romances, ce n’était pas assez pour un esprit aussi fantaisiste, et naturellement il se mit à penser à Caroline comme à la seule personne qui pût jeter un peu de poésie et d’intrigue dans son cerveau. Il était décidé à passer la moitié de l’année à Séval, et c’était là une très-noble résolution pour un homme qui n’aimait la campagne qu’avec un grand train. Il voulait, en vivant sur le pied le plus modeste chez son frère, durant six mois tous les ans, refuser tous les ans six mille francs sur sa pension, et si le marquis repoussait ce sacrifice, il emploierait la somme en réparations et en améliorations au manoir fraternel ; mais il fallait une amourette pour couronner toute cette vertu, et là s’arrêtait la vertu du brave duc.

— Comment faire, se disait-il, à présent que je lui ai donné, ainsi qu’à ma mère, ma parole d’honneur de ne pas m’occuper d’elle ? Il n’y a qu’un moyen, plus simple peut-être que tous les moyens ordinaires et rebattus : c’est d’être aux petits soins, mais avec une apparence de désintéressement absolu ; du respect sans galanterie, de l’amitié toute bonne, toute franche, et qui lui inspirera une confiance réelle. Comme avec tout cela il ne m’est point défendu d’avoir de l’esprit, de la grâce, et d’être aussi parfaitement aimable et dévoué que je le serais en montrant mes prétentions, il est fort probable qu’elle y sera sensible, et que d’elle-même elle me relèvera peu à peu de mon serment. Une femme est toujours étonnée qu’au bout de deux ou trois mois d’intimité affectueuse, on ne lui dise pas un mot d’amour. Et puis, elle aussi s’ennuiera, puisque les yeux de mon frère ne lui parlent plus… Nous verrons bien. Allons, ce sera très-nouveau et très-piquant de conquérir un cœur qu’on tient en éveil sans en avoir l’air, et d’assister au désarmement d’une vertu sans paraître l’avoir provoqué. J’ai vu ce manège chez les coquettes et chez les prudes, mais je suis curieux de voir comment mademoiselle de Saint-Geneix, qui n’est ni coquette ni prude, s’y prendra pour accomplir cette évolution.

Ainsi occupé par une puérilité d’amour-propre, le duc ne s’ennuya plus. Il n’avait jamais aimé la débauche brutale, et ses débordements avaient toujours conservé un cachet d’élégance. Il avait tant usé et abusé de la vie qu’il était assez usé lui-même pour se contenir sans grand effort. Il l’avait dit, il n’était pas fâché de se refaire une santé et une jeunesse, et même par moments il s’imaginait retrouver peut-être la jeunesse du cœur, dont ses manières et son langage avaient su garder les apparences. De ce que son cerveau travaillait encore à un roman pervers, il concluait qu’il pouvait être encore romanesque.

Il manœuvra si habilement, que mademoiselle de Saint-Geneix eut la modestie d’être complètement dupe de sa feinte loyauté. Voyant qu’il ne cherchait jamais à être seul avec elle, elle ne l’évita plus. Et tandis que, sans la perdre des yeux, il faisait naître de la façon la plus naturelle et la moins prévue en apparence l’occasion de la rencontrer dans ses promenades, il mettait à profit ses rencontres pour paraître ne point désirer les prolonger, et pour s’éloigner lui-même d’un air de discrétion et avec une nuance de regrets sans trop d’efforts, qui conciliait la politesse aimable avec l’indifférence provoquante.

Il déploya toute cette science sans que Caroline en prît le moindre soupçon. Sa propre franchise ne lui permettait pas de deviner un plan de cette nature. Au bout de huit jours, elle était aussi à l’aise avec lui que si elle n’eût jamais conçu de méfiance, et elle écrivait à madame Heudebert :

« Le duc est bien changé à son avantage depuis l’événement de famille qui l’a fait rentrer en lui-même, ou bien il n’a jamais mérité les accusations de madame de D. C’est peut-être cela qui est vrai, car je ne puis croire qu’un homme si exquis de manières et de sentiments ait jamais voulu perdre une femme pour le seul plaisir d’avoir une victime à afficher. Elle prétendait (madame de D.) qu’il avait agi ainsi, avec toutes ses conquêtes, par libertinage et vanité. Le libertinage, je ne sais trop ce que c’est dans l’existence d’un homme de haut rang. J’ai vécu avec des gens sages, et je n’ai vu la débauche que chez ces pauvres ouvriers qui perdent la raison dans le vin et battent leurs femmes dans des accès de frénésie mortelle. Si le vice des grands seigneurs consiste à compromettre les femmes du monde, il faut qu’il y ait bien des femmes du monde susceptibles de se laisser compromettre, puisqu’on attribue un si grand nombre de victimes au duc d’Aléria. Moi, je ne le vois point occupé de femmes et je ne l’entends jamais mal parler d’aucune en particulier. Bien au contraire, il loue la vertu et déclare qu’il y croit. Il semble n’avoir jamais rien eu à se reprocher en fait de perfidie, car il établit une différence bien marquée entre celles qui consentent à se perdre et celles qui n’y consentent pas. Je ne sais s’il en impose, mais il a l’air d’avoir aimé avec respect et sincérité. Ni sa mère ni son frère n’ont l’air d’en douter, et moi j’aime à croire que c’est une nature sincère, mais inconstante, qu’il a fallu être bien crédule ou bien vaine pour espérer de fixer. Qu’il ait été libéral avec excès, joueur, oublieux de ses devoirs de famille, enivré de luxe et d’enfantillages indignes d’un homme sérieux, cela je n’en doute pas, et c’est là que je vois sa faiblesse de jugement et sa vanité ; mais ce sont les défauts et les malheurs de l’éducation et d’une vie trop privilégiée au début. Ces gens-là n’ont pas été avertis du devoir par la nécessité, et on leur a enseigné tout ce qu’il y a de plus contraire à l’économie et à la prévision. Est-ce que notre pauvre père ne s’est pas ruiné, lui aussi, et qui oserait dire qu’il y eut de sa faute ? Quant à de la fatuité, j’ai beau en chercher chez le duc, je n’en vois pas la moindre trace. Il est aussi simple ici qu’un bon hobereau de campagne. Il s’habille d’une vareuse de trente francs et gagne tous les cœurs par sa bonhomie et sa simplicité. Jamais il ne fait allusion à ses triomphes passés, et jamais il ne se targue d’aucun de ses avantages, qui sont cependant réels, car il a un esprit charmant : il est toujours très-beau, il chante à ravir, il compose même un peu : ce n’est pas bon, mais cela a une certaine élégance. Il cause à merveille, sans beaucoup de fonds, car il n’a lu ou retenu que des choses frivoles ; mais il en convient avec candeur, et les choses sérieuses sont loin de lui déplaire, car il interroge son frère à tout propos et l’écoute avec intelligence et respect.

« Quant à celui-ci, c’est toujours le même miroir sans tache, l’exemple de toutes les vertus, de toutes les bontés, et la modestie en personne. Il est très-occupé d’un grand travail historique dont son frère dit merveilles, et cela ne m’étonne pas. La nature serait bien illogique, si elle lui avait refusé la faculté d’exprimer le monde d’idées fortes et de sentiments vrais dont elle a doué son âme. Il y a en lui comme un recueillement religieux de son œuvre qui le rend plus réservé avec moi et plus expansif avec sa mère et son frère qu’il ne l’était précédemment. Je m’en réjouis pour eux, et quant à moi, je ne m’en formalise pas ; il est bien naturel qu’il n’attende de moi aucune lumière sur de si graves sujets, et qu’il soit porté à interroger des personnes plus mûres et plus versées dans la science des faits humains. À Paris, il m’avait témoigné beaucoup d’intérêt, surtout le jour où son frère crut pouvoir se permettre de me taquiner ; mais de ce qu’il ne m’a plus témoigné cet intérêt particulier, je n’en conclus pas qu’il ait cessé d’exister, et qu’il ne dût pas se réveiller dans l’occasion. Une occasion de ce genre ne se présentera plus, puisque le duc est si parfaitement amendé ; mais je n’en suis pas moins reconnaissante d’avoir pu compter sur une protection aussi précieuse. »

On voit que si Caroline s’affectait intérieurement du changement de manières de M. de Villemer, c’était à son insu et sans vouloir s’arrêter à une vague blessure. L’amour-propre de la femme n’y était pour rien. Elle sentait bien n’avoir pas démérité de son estime, et comme elle n’attendait et ne désirait rien de plus, elle mettait tout sur le compte d’une préoccupation respectable.

Néanmoins, elle eut beau s’en défendre, elle sentit qu’elle s’ennuyait. Elle se garda bien de l’écrire à sa sœur, qui n’eût pas su lui donner du courage, qui lui écrivait des lettres tendres, mais remplies de condoléances et de plaintes sur son sacrifice et son éloignement. Caroline ménageait cette âme douce et craintive qu’elle s’était habituée à chérir maternellement, et qu’elle s’efforçait de soutenir en se montrant toujours aussi également forte et tranquille qu’elle l’était dans l’acception générale de son caractère ; mais elle avait des heures de profonde lassitude où l’effroi de l’isolement lui serrait le cœur. Quoiqu’elle fût plus captive et plus assujettie, durant une partie de la journée, qu’elle ne l’avait été dans sa famille, elle avait ses matinées et la dernière heure du soir pour savourer l’austérité de la solitude et pour interroger sa propre destinée, liberté dangereuse qui ne lui avait jamais été permise lorsqu’elle avait eu quatre enfants et un ménage nécessiteux sur les bras. Elle se réfugiait dans la poésie des contemplations et y trouvait une douceur enchanteresse par moments ; par moments aussi, une amertume sans cause et sans but lui rendait la nature ennemie, la marche fatigante et le sommeil accablant.

Elle se débattait avec courage, mais ces accès de mélancolie n’échappèrent point à l’œil attentif du duc d’Aléria. Il remarquait, en de certains jours, une nuance bleuâtre qui semblait creuser son orbite et une certaine résistance involontaire dans les muscles du sourire. Il pensa que l’heure approchait, et il appuya sur le système qu’il avait adopté. Il fut plus prévenant et plus attentif, et lorsqu’il la vit reconnaissante, il se hâta de lui rappeler délicatement que l’amour n’y était pour rien. Ce grand jeu fut encore en pure perte. Caroline était trop simple pour que l’habileté n’échouât pas auprès d’elle. Quand le duc l’entourait d’attentions délicates et charmantes, elle croyait à son amitié, et quand il s’efforçait de la piquer par des restrictions, elle se réjouissait d’autant mieux qu’il n’y eût là que de l’amitié. L’amour-propre ne permit pas au duc de voir clair dans la seconde phase de son entreprise. La confiance était venue ; mais, en réalité, Caroline pouvait ouvrir les yeux sans autre douleur qu’un profond étonnement et une dédaigneuse pitié. Le duc espérait chaque matin voir naître le dépit ou l’impatience. Il ne pouvait constater qu’un peu de tristesse dont il s’attribuait naïvement la cause et qui le réjouissait doucettement, mais qui ne le satisfaisait pas. Je l’aurais crue plus vive, pensait-il ; il y a dans son chagrin un peu d’inertie et plus de douceur que de chaleur.

Peu à peu cette douceur le charma. Il n’avait jamais rien vu de pareil à cette résignation supposée. Il y voyait une modestie intérieure, un découragement de plaire, une soumission tendre qui l’émurent. Elle est bonne avant tout, se dit-il encore, bonne comme un ange. On serait bien heureux avec cette femme-là, elle serait si reconnaissante et si peu querelleuse ! Vraiment elle ne sait ce que c’est que de faire souffrir, elle garde tout pour elle-même.

À force de guetter sa proie, le duc se sentit fasciné, et l’attendrissement le gagna. Il fut forcé de reconnaître qu’il se troublait auprès d’elle et que sa propre cruauté le gênait beaucoup. Au bout d’un mois, il commençait à perdre patience et à se dire qu’il fallait hâter le dénoûment ; mais cela lui apparut tout à coup extrêmement difficile. Caroline avait encore trop de vertu pour lui permettre de manquer à sa parole, car en brusquant tout, il pouvait tout perdre.

Un jour, en entrant chez sa mère :

— Je viens, dit-il, de m’amuser beaucoup en montant un poulain de votre ferme. Cela ressemble à un sanglier et trottine de même. Il a du feu, des jambes, et c’est très-doux. Mademoiselle de Saint-Geneix pourrait le monter, si par hasard elle aimait l’équitation.

— Je l’aime beaucoup, répondit-elle, mon père tenait à cela, et je n’avais pas de chagrin à le contenter.

— Alors vous êtes excellente écuyère, je parie ?

— Non, j’ai de l’aplomb et la main légère, comme toutes les femmes.

— Comme toutes les femmes qui montent bien, car en général les femmes sont nerveuses et veulent mener les hommes et les chevaux de la même façon ; mais ce n’est pas là votre caractère !

— En fait de gens, je n’en sais rien. Je n’ai jamais essayé de mener personne.

— Oh ! vous essayerez bien quelque jour ?

— Ce n’est pas probable.

— Non, dit la marquise, ce n’est pas probable. Elle ne veut pas se marier, et, dans sa position, elle a grandement raison.

— Oh ! certes, reprit le duc ; le mariage sans fortune doit être un enfer !

Il regarda Caroline pour voir si elle serait émue d’une pareille déclaration. Elle resta impassible, elle avait renoncé au mariage sincèrement et sans retour.

Le duc, voulant juger si elle se cuirassait contre l’idée d’une faute sans réparation, ajouta, pour ne rien compromettre trop gravement : — Oui, ce doit être l’enfer, à moins d’une grande passion qui donne l’héroïsme de tout subir.

Caroline resta tout aussi calme et comme étrangère à la question.

— Ah ! mon fils, dit la marquise, quelle niaiserie nous contez-vous là ? Vous avez des jours où vous parlez comme un enfant !

— Mais vous savez bien que je suis très-enfant, dit le duc, et j’espère l’être encore longtemps.

— C’est l’être beaucoup trop que de mettre une chance de bonheur dans la misère, dit la marquise, qui avait besoin de discuter. Il n’y en a pas, la misère tue tout, même l’amour.

— Est-ce votre opinion, mademoiselle de Saint-Geneix ? reprit le duc.

— Oh ! je n’ai pas d’opinion là-dessus, répondit-elle. Je ne sais rien de la vie, passé une certaine limite, mais je serais portée à croire ici madame votre mère plutôt que vous. Je l’ai connue, la misère, et si j’ai souffert, c’est en la sentant peser sur ceux que j’aimais. Il ne faut donc pas compliquer ni étendre sa vie quand elle est déjà si difficile. C’est chercher le désespoir.

— Mon Dieu ! tout est relatif, dit le duc. Ce qui est la misère pour les uns est l’opulence pour les autres. Est-ce que vous ne seriez pas très-riche avec douze mille livres de rente ?

— Oh ! certes, répondit Caroline sans se rappeler et peut-être même sans savoir que c’était justement le chiffre de la pension de son interlocuteur.

— Eh bien ! reprit le duc, qui voulait d’un mot décocher une espérance afin de pouvoir la retirer avec un autre mot, — toujours histoire d’agiter ce cœur placide ou craintif, — si quelqu’un vous offrait une petite existence comme celle-là avec un amour vrai ?

— Je ne pourrais pas l’accepter, répondit Caroline ; j’ai quatre enfants à nourrir et à élever, aucun mari n’accepterait ce passé-là !

— Elle est charmante ! s’écria la marquise, elle parle de son passé comme une veuve !

— Ah ! je n’ai pas parlé de la veuve, ma pauvre sœur ! Avec moi et une vieille bonne qui nous est attachée, et qui partagera le dernier morceau de pain de la maison, nous sommes sept, ni plus ni moins. Voyez-vous d’ici le jeune homme à marier avec ses douze mille livres de rente ? Je crois décidément qu’il ferait une mauvaise affaire !

Caroline parlait toujours de sa situation avec une gaieté sans affectation qui montrait la sincérité de son âme. — Eh bien ! au fait vous avez raison, dit le duc, vous vous tirerez mieux de la vie toute seule avec ce beau courage et cette vaillance d’esprit. Je crois que vous et moi nous sommes les seules personnes vraiment philosophes qu’il y ait. Je regarde la pauvreté comme rien quand on n’est responsable que de son propre consentement, et je dois dire que je n’ai jamais été aussi heureux que je le suis.

— Tant mieux, mon fils, dit la marquise avec une nuance imperceptible de reproche que le duc sentit aussitôt, car il se hâta d’ajouter :

— Je serai complètement heureux le jour où mon frère fera le mariage en question, et il le fera, n’est-ce pas, chère maman ?

Caroline fit un mouvement pour regarder la pendule. — Non, non ! elle va bien, dit la marquise. Il n’y a pas de secrets pour vous désormais, chère petite, et vous devez apprendre que j’ai reçu de bonnes nouvelles aujourd’hui relativement à un grand projet que j’ai pour mon fils. Si je ne me suis pas servie de votre belle main pour traiter la chose, c’est pour de tout autres raisons que la méfiance. Tenez, lisez-nous cette lettre que mon fils aîné ne connaît pas.

Caroline eût voulu s’abstenir de regarder aussi avant dans les secrets de la famille et dans ceux du marquis particulièrement. Elle hésita : — Monsieur le marquis n’est pas ici, dit-elle ; j’ignore s’il approuvera, pour son compte, toute la confiance dont vous m’honorez…

— Oui certes, répondit la marquise. Si j’en doutais, je ne vous prierais pas de lire. Allons, très-chère !

Il n’y avait pas trop à répliquer avec la marquise Caroline lut ce qui suit :

« Oui, chère amie, il faut que cela réussisse, et cela réussira. Il est vrai que la fortune de mademoiselle de X… s’élève à quatre millions tout au moins, mais elle le sait et n’en est pas plus fière. Au contraire. après une nouvelle tentative de ma part, elle m’a dit, pas plus tard que ce matin : « Vous avez raison, chère marraine, j’ai le droit et le pouvoir d’enrichir un homme de vrai mérite. Tout ce que vous me dites du fils de votre amie me donne une grande idée de lui. Laissez-moi achever mon deuil au couvent, et je consens à le voir chez vous l’automne prochain. »

« Il est bien entendu que, dans tout cela, je n’ai nommé personne ; mais l’histoire de vos deux fils et la vôtre sont assez connues pour que ma chère Diane ait deviné. Je n’ai pas cru devoir m’abstenir de faire valoir à l’occasion la belle conduite du marquis. Le duc son frère l’a proclamée lui-même en tous lieux avec une sensibilité qui lui fait honneur. Ne prolongez donc pas trop avant dans la mauvaise saison votre retraite à Séval. Il ne faut pas que Diane voie trop de monde avant l’entrevue. Le monde ôte toujours, même aux âmes les plus candides, cette première fraîcheur de croyance et de générosité que j’admire et que j’entretiens de mon mieux chez ma noble filleule. Vous continuerez mon ouvrage quand elle sera votre fille, ma digne amie ! C’est le plus ardent de mes vœux de voir votre cher fils recouvrer la place qui lui est due dans le monde. Il est beau à lui de l’avoir perdue sans sourciller, et ce qu’une personne de race peut faire de plus beau, c’est de la lui rendre. C’est un devoir pour les filles des preux de donner ces grands exemples de fierté d’âme à messieurs les parvenus du jour, et comme je suis une de ces filles-là, je tiens à réussir, et j’y mets tout mon cœur, toute ma religion, tout mon dévouement pour vous.

« Dsse De Dunières, née de Fontarques. »


Le duc eût pu regarder Caroline après la lecture de cette lettre, où sa voix n’avait pas faibli ; il n’eût pas surpris en elle le moindre effort, le moindre sentiment personnel qui ne fût en harmonie avec la satisfaction qu’il éprouvait lui-même ; mais il ne songea nullement à l’observer. En présence d’un fait de famille aussi important, la pauvre Caroline n’était dans sa vie qu’une pensée accidentelle bien secondaire, et il se fût fait un reproche de se rappeler qu’elle existait lorsqu’il voyait dans l’avenir de son frère l’action d’une providence réparatrice du mal qu’il avait causé. — Oui ! s’écria-t-il en baisant avec joie les mains de sa mère, oui, vous redeviendrez heureuse, et je cesserai de rougir. Mon frère sera l’homme, le chef de la famille ! Le monde entier connaîtra son éclatant mérite, car sans la fortune, aux yeux de la plupart, le talent et la vertu ne suffisent pas. Il aura donc tout pour lui, ce cher frère ! gloire, honneur, crédit, puissance, et tout cela en dépit des petits beaux de la cour citoyenne, et sans plier d’une ligne devant les prétendues nécessités de la politique ! Ma mère, vous avez montré cette lettre à Urbain ?

— Oui, mon fils, à coup sûr.

— Et il est satisfait ? Les choses en aussi bonne voie, la personne prévenue en sa faveur, acceptant d’avance, et ne demandant qu’à le voir…

— Oui, mon ami, il a promis de se laisser présenter.

— Victoire ! s’écria le duc. Alors soyons gais, faisons des folies ! J’ai envie de sauter au plafond, j’ai envie d’embrasser… n’importe qui ! Permettez-vous que j’aille embrasser mon frère, chère maman ?

— Oui, mais ne le félicitez pas trop ; il s’effarouche de tout ce qui est nouveau, vous savez ?

— Oh ! soyez tranquille, je le connais.

Et le duc, encore fort agile malgré un peu d’embonpoint et quelques avaries dans les articulations, sortit en gambadant comme un jeune écolier.


X


Il trouva le marquis plongé dans son travail. — Je te dérange ? Tant pis ! s’écria-t-il. Il faut que je te serre dans mes bras ; ma mère vient de me lire la lettre de la duchesse de Dunières.

— Mais, mon ami, ce n’est pas fait, ce mariage, répondit le marquis en recevant l’étreinte fraternelle.

— C’est fait si tu le veux, et tu ne peux pas ne pas le vouloir.

— Mon ami, j’aurais peut-être beau vouloir ; il faut être charmant pour soutenir la brillante réputation que m’a faite, beaucoup trop à tes dépens selon moi, cette vieille duchesse.

— La duchesse a bien fait, elle n’en a pas assez dit, j’ai envie d’aller la trouver pour qu’elle sache bien tout. Il croit n’être pas charmant ! voyez un peu comme il se connaît !

— Je me connais trop, reprit M. de Villemer, je ne m’abuse pas.

— Mais, que diable ! te prends-tu pour un ours ! Tu avais bien séduit madame de G…, la personne la plus réservée qui fût au monde.

— Ah ! je t’en supplie, ne me parle pas d’elle ; tu me rappelles tout ce que j’ai souffert avant de pouvoir lui donner confiance en moi, tout ce que j’ai souffert ensuite pour que cette confiance ne fût pas à chaque instant reprise… Vois-tu,… ajouta le marquis, s’oubliant un peu, les gens passionnés n’ont pas d’esprit ! Tu ne sais pas cela, toi, qui inspirais l’engouement à première vue, et qui d’ailleurs ne cherchais pas un amour exclusif pour toute la vie. Je ne sais dire à une femme qu’un seul mot : j’aime, et si elle ne comprend pas que toute mon âme est dans ce mot-là, je ne pourrai jamais en ajouter un autre.

— Eh bien ! tu aimeras Diane de Xaintrailles, et elle le comprendra, ton mot suprême !

— Mais si je ne l’aime pas, moi ?

— Mais, mon cher, elle est charmante Je l’ai vue toute petite, c’est un vrai chérubin !

— Tout le monde la dit charmante ; mais si elle ne me plaît pas ? Ne dis pas qu’il n’est pas nécessaire d’adorer sa femme, qu’il suffit de l’estimer et de la savoir agréable. Je ne veux pas discuter là-dessus, c’est inutile. Ne voyons que la question de se faire agréer. Si je n’aime pas, je ne saurai pas me faire aimer, et dès lors je n’épouserai pas.

— On dirait vraiment que tu comptes là-dessus ! s’écria le duc avec un vrai chagrin, Ah ! ma pauvre mère qui est si heureuse de son espérance ! Et moi qui me croyais absous par la destinée ! Urbain, il faut donc que nous soyons maudits tous les trois ?

— Non ! répondit le marquis ému ; ne désespérons pas. Je travaille à modifier mon farouche caractère. Sur l’honneur, j’y travaille de tout mon pouvoir ; je veux mettre fin à cette existence agitée, stérile ! Donnez-moi l’été pour triompher de mes souvenirs, de mes doutes, de mes appréhensions ; vrai ! je veux vous rendre heureux, et Dieu viendra peut-être à mon secours.

— Merci, frère, tu es le meilleur des êtres ! répondit le duc en l’embrassant encore. Et comme le marquis était ébranlé, il l’emmena promener pour le distraire de son travail et pour le maintenir dans ses bonnes dispositions.

Il fit alors ce qu’Urbain avait fait pour le conquérir le jour de leur première effusion. Il se fit faible et souffrant de cœur pour ramener chez lui la force et la volonté. Il exprima vivement ses remords et le besoin qu’il avait d’un appui moral. — Deux malheureux ne peuvent rien l’un pour l’autre, lui dit-il ; ta mélancolie a en moi son contre-coup fatal ; elle m’accable. Le jour où je te verrai heureux, l’énergie véritable, la joie de vivre me reviendront.

Urbain, touché, renouvela sa promesse, et comme elle lui coûtait infiniment, il s’efforça de s’en distraire en ramenant la gaieté dans le babil de son frère ; ce ne fut pas long, et le duc ne se fit guère prier pour revenir à ses grandes préoccupations favorites.

— Tiens ! lui dit-il en le voyant sourire, tu me porteras bonheur dans tout ! Je me rappelle maintenant que depuis quelques jours j’avais une assez vive contrariété ; cela me rendait maussade, maladroit ; je ne voyais plus clair dans mon esprit. J’étais bête à faire peur. Je suis sûr que maintenant je vais recouvrer mes facultés.

— Encore quelque histoire de femme ? dit le marquis, maîtrisant une vague et soudaine inquiétude.

— Et que veux-tu que ce soit ? Cette petite de Saint-Geneix m’occupe peut-être plus qu’il ne faudrait !

— C’est ce qu’il ne faut pas, répliqua vivement le marquis. Ne l’as-tu pas juré à ma mère ?… Elle me l’a dit. Aurais-tu trompé ma mère ?

— Non, pas du tout : mais je voudrais bien être forcé de la tromper !…

— Forcé ! Je ne t’entends point.

— Mon Dieu ! voilà où j’en suis ! — Et le duc raconta à son frère comme quoi il lui avait menti d’abord en se disant amoureux de Caroline, dans la louable intention de le rendre amoureux d’elle, comme quoi, voyant qu’il n’y avait pas réussi, il avait conçu le plan de se faire aimer sans aimer lui-même, et comme quoi enfin il était devenu amoureux tout de bon sans certitude d’être payé de retour. Pourtant il ajouta qu’il comptait sur la victoire pour peu qu’il eût le courage de ne pas se déclarer, et il raconta tout cela dans des termes si délicats ou si ambigus qu’il ne fut pas permis au marquis de lui faire la morale sans se montrer ridicule. Puis, quand celui-ci, revenu de sa stupeur, essaya de lui parler du repos de leur mère, de la dignité de leur intérieur, n’osant, dans son trouble, articuler quoi que ce soit sur le respect dû à Caroline, le duc, craignant tout à coup que son frère ne se fît un devoir de l’avertir, jura qu’il ne ferait rien pour la séduire, mais que si d’elle-même elle se jetait vaillamment dans ses bras à un moment donné, sans conditions et sans calcul, il était capable de l’épouser. Était-il sincère cette fois ? Oui, probablement, comme il l’avait toujours été lorsque le désir lui avait fait paraître possible tout ce que la passion lui avait ensuite fait éluder.

Comme il parlait avec une certaine conviction, le marquis n’osa se prononcer contre cette récidive inattendue de son étrange projet. Il savait que leur mère ne comptait pas pouvoir faire faire un bon mariage à celui de ses fils qui n’offrait plus la garantie du caractère, et le duc lui prouvait par des raisonnements assez serrés que celui-là seul était le maître de son avenir qui n’avait plus d’ambition permise. — Tu vois, lui dit-il en terminant, que tout ceci est très-sérieux. J’ai voulu encore une fois tendre un piège, je le confesse, mais en me réservant de n’en pas profiter, ce qui n’était qu’un jeu sans conséquence. Je me suis pris dans mes propres filets, et j’en souffre beaucoup ; je ne te demande pas de m’assister, mais je te défends, au nom de l’amitié, d’influencer personne autour de nous, car si tu effrayes mademoiselle de Saint-Geneix, tu m’exaspéreras peut-être, et je ne réponds plus de rien ; ou si tu parviens à me faire renoncer à elle, c’est elle qui, exaspérée, fera peut-être quelque folie dans l’esprit de ma mère. Puisque les choses en sont à ce point, qu’elles ne peuvent se dénouer que par l’imprévu, ne t’en mêle pas, et sois certain que je me conduirai, n’importe dans quelle hypothèse, de manière à rassurer ta délicatesse et à ne troubler ni la vie de notre mère, ni les convenances de l’hospitalité que tu m’accordes.


XI


Pendant cet entretien pénible pour le marquis, Caroline avait avec la marquise une causerie qui, sans la troubler autant, ne l’égaya point. La marquise, toute à son projet, laissa voir à sa jeune confidente un fonds d’ambition de famille que celle-ci ne soupçonnait pas. Ce qu’elle avait aimé et admiré dans la marquise, c’était ce désintéressement chevaleresque, cette résignation à la perte de l’opulence et au fait accompli, dont elle avait été si frappée ; mais il lui fallut en rabattre et reconnaître que toute cette philosophie magnanime était un beau costume bien porté. La marquise n’était point hypocrite pour cela ; une personne aussi communicative n’avait pas de préméditation ; elle cédait à l’empire du moment et ne se croyait pas illogique en disant qu’elle aimerait mieux mourir de faim que de voir un de ses fils faire une bassesse pour s’enrichir, mais que mourir de faim était fort dur, que son état présent était une vie de privations, celle du marquis un purgatoire, enfin que l’on ne peut pas être heureux quand, avec beaucoup d’honneur et l’orgueil d’une conscience sans tache, on n’a pas au moins deux cent mille livres de rente.

Caroline crut pouvoir faire quelques objections générales que la marquise repoussa vivement. — Ne faut-il pas, dit-elle, que les fils des grandes familles priment toutes les autres classes de la société ? C’est une religion que vous devriez avoir, vous qui êtes bien née. Vous devriez comprendre que les gens de qualité ont des besoins légitimes, obligatoires peut-être, de libéralité très-large, et que, plus ces personnes-là sont haut placées, plus il leur est commandé d’avoir une fortune au niveau de leur élévation naturelle. Je souffre amèrement, je vous le déclare, quand je vois le marquis compter avec ses fermiers lui-même, se préoccuper de certains gaspillages inévitables, descendre même au besoin aux détails de ma cuisine. Pour qui connaît notre détresse, c’est admirable à lui de se tourmenter ainsi pour que je ne manque de rien ; mais pour ceux qui ne s’en font point une idée juste, nous passons certainement pour des avares, et nous tombons au niveau de la petite bourgeoisie !

— Puisque vous souffrez tant, dit Caroline, de ce que je regardais comme une vie aisée, très-honorable, très-glorieuse même, Dieu veuille que ce mariage réussisse, car il vous faudrait refaire provision de courage en cas d’obstacle. Cependant s’il m’était permis d’avoir une opinion…

— Il faut toujours avoir des opinions. Parlez, ma chère enfant.

— Eh bien ! je dirai que le plus sage et le plus sûr serait d’accepter le présent comme très-supportable sans pour cela renoncer au mariage en question.

— Et qu’importent les déceptions, ma pauvre petite ? Vous les craignez pour moi ? Elles ne tuent pas, et les espérances font vivre. Mais pourquoi doutez-vous du succès des miennes ?

— Oh ! je ne doute pas, répondit Caroline ; pourquoi douterais-je, si mademoiselle de Xaintrailles est aussi parfaite qu’on le dit ?

— Elle est parfaite, vous le voyez bien, puisqu’elle se prononce pour le mérite en se contentant de sa propre richesse.

Cela ne me paraît pas très-difficile, pensa Caroline ; mais elle ne voulut rien ajouter, et la marquise reprît : — D’ailleurs, une Xaintrailles ! songez-vous, ma belle, au prestige d’un pareil nom ? Ne voyez-vous pas qu’une personne de ce sang-là, quand elle est grande, ne peut pas l’être à demi ? Tenez, vous n’êtes pas assez convaincue de l’excellence qui nous vient de la race, j’ai cru m’en apercevoir quelquefois. Vous avez peut-être un peu trop philosophé là-dessus ! Méfiez-vous de ces préjugés nouveaux et des prétentions de messieurs les parvenus ! Ils auront beau dire et beau faire, un homme de rien ne sera jamais vraiment noble de cœur ; une tache originelle de prévoyance et de parcimonie étouffera toujours son élan. Vous ne le verrez jamais sacrifier sa fortune et sa vie pour une idée, pour sa religion, pour son prince, pour son nom… Il pourra faire des actions d’éclat par amour de la gloire ; mais ce sera toujours dans un intérêt personnel, n’en soyez point la dupe.

Caroline se sentit blessée de l’enivrement que la marquise professait pour le patriciat. Elle trouva moyen de changer de conversation ; mais durant le dîner, elle fut préoccupée de cette idée, que sa vieille amie, sa tendre mère adoptive, la reléguait sans façon dans les races secondaires. Elle avait cru pouvoir parler ainsi devant une fille de gentilhomme, adepte par esprit de corps de la doctrine des bons principes ; mais Caroline se disait avec raison que sa noblesse était mince, contestable peut-être. Ses ancêtres, anciens échevins de province, avaient été anoblis sous Louis XIV ; son père prenait sans grande vanité le titre de chevalier. Elle voyait donc bien que le dédain de la marquise pour les classes inférieures était une question du plus au moins, et qu’une fille pauvre et de petite noblesse était, à ses yeux, deux fois son inférieure à tous égards.

Cette découverte n’éveillait pas une sotte susceptibilité chez mademoiselle de Saint-Geneix, mais son équité naturelle se révoltait contre une pareille injustice si solennellement imposée comme un devoir à sa conviction. — Eh quoi, se disait-elle, ma vie de misère, de dévouement, de courage et de gaieté quand même, mon renoncement volontaire à toutes les joies de la vie, ne seraient rien auprès de l’héroïsme d’une Xaintrailles qui admet l’idée de se contenter de deux cent mille livres de rente pour épouser un homme accompli ! C’est parce qu’elle est une Xaintrailles que son choix est sublime, et, parce que je ne suis qu’une Saint-Geneix, mon immolation est une chose vulgaire et obligatoire !

Caroline écarta ses pensées d’un juste orgueil froissé, mais elles creusèrent en passant un léger sillon sur sa figure expressive. La beauté fraîche et vraie ne peut rien cacher. Le duc s’empara de cet indice et s’attribua ce chagrin secret. Son erreur augmenta quand il vit qu’en dépit de ses efforts pour se soutenir au diapason de son enjouement ordinaire, mademoiselle de Saint-Geneix était de plus en plus préoccupée. La vraie cause était celle-ci : Caroline avait, absolument comme à l’ordinaire, adressé la parole au marquis pour des questions de détail intérieur, et lui, ordinairement si poli, l’avait fait répéter. Elle pensa qu’il était préoccupé lui-même ; mais deux ou trois fois elle rencontra son regard froid, hautain, presque méprisant. Glacée de surprise et de terreur, elle devint tout à fait morne et fut forcée d’attribuer son état moral à une migraine.

Le duc eut un vague soupçon de la vérité en ce qui concernait son frère ; mais ce soupçon se dissipa lorsqu’il vit celui-ci reprendre tout à coup sa gaieté. Il ne devina pas les alternatives d’abattement et de réaction par lesquelles passait cette âme troublée, et, croyant pouvoir s’occuper impunément de Caroline : — Vous souffrez, lui dit-il ; je vois que vous souffrez beaucoup ! Maman, prenez-y garde, depuis quelque temps mademoiselle de Saint-Geneix est souvent pâle.

— Vous croyez ? répondit la marquise en regardant Caroline avec intérêt. Êtes-vous indisposée, chère petite ? Ne me le cachez pas !

— Je me porte à merveille, répondit Caroline. Aujourd’hui j’ai un peu le grand air et le soleil dans la tête ; mais ce n’est rien du tout.

— Eh bien ! si fait, c’est quelque chose, reprit la marquise en l’examinant, et le duc a raison. Vous êtes très-changée. Il faut prendre le frais tout de suite, ou vous retirer chez vous peut-être. Il fait trop chaud ici. J’attends toute une bande de voisins ce soir. Je n’ai pas besoin de vous, je vous donne campo.

— Savez-vous ce qui vous remettrait ? dit le duc à la pauvre Caroline, vivement contrariée de l’attention dont elle était l’objet ; vous devriez monter à cheval. Ce petit quadrupède rustique dont je vous ai parlé tantôt a un bon caractère et des jambes parfaites. Voulez-vous en essayer ?

— Toute seule ? dit la marquise. Un cheval non dressé ?

— Je suis sûr que mademoiselle Caroline s’amuserait, dit le duc. Elle est brave, elle n’a peur de rien, je sais cela. D’ailleurs je la surveillerai, je réponds d’elle.

Il insista tellement que la marquise demanda à Caroline si réellement cette course à cheval serait de son goût.

— Oui, répondit-elle, entraînée par le besoin de secouer l’oppression dont elle se sentait navrée. Je suis assez enfant pour que cela m’amuse ; mais un autre jour vaudrait mieux. Je ne voudrais pas me donner en spectacle aux personnes que vous attendez, d’autant plus que mon début sera probablement très-gauche.

— Eh bien ! vous irez dans le parc, dit la marquise : il est assez profond en ombrage pour qu’on n’y voie pas votre premier essai ; mais je veux que quelqu’un vous suive à cheval : le vieux André par exemple. Il est bon écuyer, et il a un cheval sage contre lequel vous pourrez changer le vôtre, s’il est trop fou.

— Oui, oui, c’est cela ! dit le duc. André sur la vieille Blanche, c’est parfait. Moi je surveillerai le départ, et tout ira bien.

— Mais une selle de femme ? dit à son tour le marquis, indifférent en apparence à ce projet hippique.

— Il y en a une, je l’ai vue à la sellerie, répondit vivement le duc, je cours commander tout cela.

— Et une robe d’amazone ? dit la marquise.

— La première jupe longue suffira, dit Caroline, portée tout à coup à braver l’air malveillant du marquis et à se soustraire à sa présence. La marquise l’autorisa à faire ses préparatifs, et appuyée sur son second fils, elle alla au-devant des visites qui arrivaient.

Quand mademoiselle de Saint-Geneix descendit l’escalier tournant de la tourelle qui attenait à son appartement, elle trouva le cheval tout sellé, tenu par le duc en personne, devant la petite porte à ogive qui donnait sur le préau. André était là aussi, monté sur une vieille porteuse de choux d’une maigreur proverbiale et très-misérablement équipée, car l’écurie était en complet désarroi. On ne pouvait plus se permettre que le nécessaire, et le nécessaire même, on n’avait pu encore l’organiser. Le marquis, gêné au delà de ce qu’il voulait avouer, s’était retranché sur son imprévoyance, et le duc, devinant la vérité, avait déclaré que, pour son compte, il aimait mieux chasser à pied pour combattre son embonpoint.

Équiper le Jacquet (c’était le nom du poulain de ferme élevé depuis douze heures à la dignité de cheval de selle) n’avait pas été une petite affaire, et André, éperdu de cette fantaisie, n’aurait pas été prompt à trouver la selle de femme et à la mettre en état de service. Le duc avait tout fait lui-même en un quart d’heure, avec une prestesse et une habileté émérites ; il était en nage, et Caroline fut assez confuse de le voir lui tenir le pied pour la mettre en selle, arranger la gourmette et resserrer les sangles comme un jockey de profession, riant du désaccord de toutes ces choses, et en prenant son parti gaiement, avec mille attentions d’une prudence fraternelle.

Quand mademoiselle de Saint-Geneix, après l’avoir cordialement remercié, lança sa monture au trot, en le suppliant de ne plus s’inquiéter d’elle, le duc renvoya André, sauta lestement sur la porteuse de choux, lui mit les éperons dans le ventre, et suivit résolument Caroline sous les ombrages du parc.

— Comment, c’est vous ? lui dit-elle en s’arrêtant après la première pointe ; vous, monsieur le duc, monté là-dessus et prenant la peine de m’escorter ! Non, ce n’est pas possible, je ne le souffrirai pas, retournons.

— Ah çà ! lui répondit-il, est-ce que vous avez peur de vous trouver seule avec moi à présent ? Ne nous sommes-nous jamais rencontrés dans ces allées à toute heure, et vous ai-je importunée de mon éloquence ?

— Mais non, certes ! dit Caroline avec une confiance entière. Je n’ai pas de ces grimaces-là, vous le savez bien ; mais cette monture, c’est un supplice pour vous.

— Êtes-vous bien sur la vôtre ?

— Parfaitement.

— En ce cas, tout est pour le mieux. Moi, cela me plaît beaucoup d’équiter la blanche. Voyons ! n’ai-je pas aussi bonne façon que sur une bête de sang ? À bas les préjugés, et amusons-nous à courir !

— Mais si cette bête manque de jambes ?

— Bah ! elle en aura. Et si elle me casse le cou, je serai très-heureux que ce soit à votre service.

Le duc lança cette flatterie d’un ton de gaieté qui ne pouvait alarmer Caroline. Ils partirent au galop et firent le tour du parc avec beaucoup de vaillance. Jacquet était excellent et sans aucun caprice ; d’ailleurs mademoiselle de Saint-Geneix connaissait très-bien l’équitation, et le duc remarqua qu’elle était aussi gracieuse qu’habile et de sang-froid. Elle s’était improvisé une jupe longue en défaisant lestement un ourlet ; elle avait jeté sur ses épaules une casaque de basin blanc, et un petit chapeau de paille de jardin sur ses blonds cheveux déroulés par la course lui seyait à merveille. Animée par le plaisir du galop, elle était si remarquablement belle que le duc, en suivant de l’œil l’élégance de son corsage et le brillant sourire de sa bouche candide, se sentit venir des éblouissements. Diable de parole d’honneur que je me suis laissé arracher ans méfiance ! se dit-il. Qui m’eût assuré que j’aurais tant de peine à te tenir ? — Mais il fallait que Caroline se livrât la première, et le duc lui fit faire en vain un nouveau tour de parc au pas, pour laisser souffler les chevaux ; elle causa avec une liberté d’esprit et une bienveillance générale qui n’admettaient l’idée d’aucune souffrance exaltée.

— Ah ! c’est comme cela ? pensa-t-il au moment de recommencer le temps de galop. Tu crois que je vais me disloquer les jointures sur cette bête de l’Apocalypse pour causer ni plus ni moins que sous l’œil maternel ? À d’autres ! Je vais contrister ta tranquille gratitude par une retraite qui te donnera à réfléchir.

— Ma chère amie, dit-il à Caroline, — il se permettait quelquefois ce mot-là d’un ton de bonhomie aimable, — vous voilà bien sûre de Jacquet, n’est-ce pas ?

— Parfaitement sûre.

— Il n’a pas le moindre caprice ? il ne gagne pas à la main ?

— Pas du tout.

— Eh bien ! si vous le permettez, je vous abandonnerai à vous-même, et je vous enverrai André à ma place.

— Faites, faites ! répondit vivement Caroline, et même n’envoyez personne. Je ferai encore un tour, et je reconduirai l’animal à André. Vrai ! je serai charmée de courir seule, et je souffrais de vous voir si affreusement secoué.

— Oh ! ce n’est pas cela, répondit le duc résolu à forcer le trait. Je ne suis pas encore d’âge à redouter un cheval dur ; mais je me souviens que madame d’Arglade arrive ce soir.

— Mais non ! demain.

— Ce n’est pas sûr, dit le duc avec attention.

— Ah ! peut-être êtes-vous mieux informé que moi.

— Peut-être, chère amie ! Madame d’Arglade… Enfin, suffit…

— Ah ! vrai ? répondit Caroline en riant. Je ne savais pas. Allez vite alors ; je me sauve, et je vous remercie encore un million de fois de votre complaisance pour moi.

Elle allait lancer son cheval, le duc la retint. — Ce n’est pas poli au moins, lui dit-il, ce que je fais là !

— C’est mieux que poli, c’est très-aimable.

— Ah ! vous aviez assez de ma compagnie ?

— Ce n’est pas là ce que je veux dire. Je dis que votre impolitesse est une preuve de confiance, et que je vous en sais gré.

— La trouvez-vous jolie, madame d’Arglade ?

— Très-jolie.

— Quel âge a-t-elle au juste ?

— Mon âge à peu de chose près. Nous avons été ensemble au couvent.

— Je le sais. Vous étiez grandes amies ?

— Non, pas beaucoup ; mais depuis elle m’a témoigné beaucoup d’intérêt dans mes malheurs.

— Oui, c’est elle qui vous a fait venir. Pourquoi vous détestiez-vous au couvent ?

— Nous ne nous détestions pas ; nous n’étions pas liées, voilà tout.

— Et à présent ?

— À présent elle est bonne pour moi, et je l’aime par conséquent.

— Vous aimez donc ceux qui sont bons pour vous ?

— N’est-ce pas naturel ?

— Alors vous m’aimez un peu, car il me semble que je ne suis pas mauvais avec vous, moi !

— Certainement, vous êtes excellent, et je vous aime bien.

— Comme elle vous dit ça ! J’aime bien ma bonne, mais j’aime encore mieux aller à dada ! Ah çà ! dites-moi, vous ne comptez pas me desservir auprès de votre petite amie d’Arglade ?

— Vous desservir ! voilà des mots de votre vocabulaire qui n’entrent pas dans le mien.

— Oui, c’est vrai, pardon. C’est que… voyez-vous, elle est soupçonneuse, elle pourra bien vous questionner. Voua ne manquerez pas de lui dire que je ne vous ai jamais fait la cour ?

— Oh ! pour cela, comptez sur la vérité, répondit Caroline en partant. — Et le duc l’entendit rire en prenant le galop.

— Allons, se dit-il, j’ai menti, et c’est peine perdue. J’ai fait une fière école, moi !… Elle n’aime personne… ou elle a quelque part un petit amoureux en réserve pour le jour où l’on aura mille écus pour monter le ménage. Pauvre fille ! si je les avais, je les lui donnerais bien !… C’est égal, j’ai été ridicule. Elle s’en est peut-être aperçue. Peut-être rit-elle de moi avec son ami de cœur en lui écrivant en cachette, car elle écrit beaucoup. Si je le croyais !… Mais j’ai donné ma parole d’honneur.

Le duc s’éloigna, essayant de se moquer de lui-même, mais piqué au jeu et presque chagrin.

Comme il quittait le couvert, il vit un homme s’y glisser avec précaution. La nuit était venue ; il ne put distinguer rien de cet homme que son mouvement furtif pour pénétrer dans le fourré. — Tiens, tiens ! pensa-t-il, c’est peut-être l’amoureux en question qui vient faire une visite mystérieuse ! Ma foi ! j’en aurai le cœur net. Je saurai ce que c’est !… — Il descendit de cheval, donna un grand coup de cravache à la Blanche, qui ne se fit pas prier pour prendre le chemin de son écurie, et se glissa sous les arbres dans la direction que Caroline avait suivie. Retrouver l’homme dans les taillis, ce n’était guère possible, et c’était risquer d’ailleurs de lui donner l’éveil. Marcher sans bruit dans l’ombre, le long d’une allée, et voir comment se rencontreraient et s’aborderaient les deux personnages, c’était beaucoup plus sûr.

Caroline ne pensait déjà plus à lui. Après s’être convenablement éloignée pour ne pas entendre des confidences peu convenables et qui l’avaient étonnée de la part d’un homme si bien élevé, elle avait mis le petit cheval au pas, ne se fiant pas trop aux branches qu’elle pouvait rencontrer dans l’obscurité, et se sentant plus portée à rêver qu’à courir. Une grande anxiété pesait sur son esprit. L’attitude du marquis avec elle était inexplicable, presque offensante. Elle en cherchait la cause jusque dans les plus secrets replis de sa conscience, et, n’y trouvant rien à reprendre, elle se reprocha d’y tant songer. Il était peut-être sujet à quelques bizarreries, comme les gens absorbés par un grand travail, et quand après tout elle lui serait devenue antipathique, n’allait-il pas se marier, et la joie de la marquise ne serait-elle pas assez complète pour que la pauvre demoiselle de compagnie pût sans ingratitude se retirer ?

Comme elle songeait à son avenir, se promettant d’en parler à madame d’Arglade, qui l’aiderait peut-être à trouver un autre emploi, elle sentit arrêter brusquement son cheval et vit auprès d’elle un homme dont le mouvement l’effraya.

— Est-ce vous, André ? dit-elle en sentant que son cheval semblait céder à une main connue. Et comme on ne répondait pas et qu’elle ne distinguait aucun costume particulier : — Est-ce vous, monsieur le duc ? ajouta-t-elle avec inquiétude. Pourquoi m’arrêtez-vous ?

Elle ne reçut pas de réponse ; l’homme avait disparu, le cheval était libre. Elle eut peur, une peur vague, mais réelle, n’osa se retourner, poussa Jacquet en avant, et rentra au galop sans voir personne.

Le duc était à dix pas de là quand eut lieu cette rencontre singulière. Il ne vit rien, mais il entendit la voix effrayée de mademoiselle de Saint-Geneix au moment où le cheval s’arrêtait tout d’un coup. Il se hâta, et, se trouvant face à face avec l’inconnu, il le saisit au collet en lui disant : — Qui êtes-vous ?

L’inconnu se débattit vigoureusement pour se soustraire à l’examen ; mais le duc était d’une force herculéenne, et il amena bon gré, mal gré, son adversaire hors du couvert, au milieu de l’allée. Là, sa surprise fut inexprimable lorsqu’il reconnut son frère.

— Mon Dieu ! Urbain, s’écria-t-il, ne t’ai-je pas frappé ? Il me semble que non… Mais pourquoi donc ne me répondais-tu pas ?

— Je ne sais pas, répondit M. de Villemer fort ému. Je ne reconnaissais pas ta voix !… M’as-tu parlé ? Pour qui me prenais-tu donc ?

— Eh ! ma foi, pour un voleur, tout bonnement ! N’as-tu pas effrayé mademoiselle de Saint-Geneix tout à l’heure ?

— J’ai peut-être effrayé son cheval sans le vouloir. Où est-elle ?

— Parbleu, elle se sauve, elle a peur ; ne l’entends-tu pas galoper vers la maison ?

— Pourquoi donc avoir peur de moi ? reprit le marquis avec une singulière amertume ; je ne voulais point l’offenser… Et, las de feindre, il ajouta : Je voulais lui parler seulement !

— De qui ? de moi ?

— Oui, peut-être. J’aurais voulu savoir si elle t’aimait.

— Et pourquoi ne lui as-tu point parlé ?

— Je ne sais pas ; je n’ai pu lui dire un mot.

— Souffres-tu ?

— Oui, je suis malade, très-malade aujourd’hui.

— Rentrons, frère, dit le duc. Je sens que tu as la fièvre, et la rosée tombe.

— N’importe, dit le marquis en s’asseyant sur une souche au bord de l’allée. Je voudrais être mort !

— Urbain ! s’écria le duc, frappé enfin d’une vive lumière, c’est toi qui aimes mademoiselle de Saint-Geneix…

— Moi l’aimer ? N’est-elle pas… ne doit-elle pas être ta maîtresse ?

— Jamais, puisque tu l’aimes ! Pour moi, ce n’était qu’un caprice : le désœuvrement, l’amour-propre ; mais, aussi vrai que je suis le fils de mon père, elle n’a pas pour moi le moindre penchant, elle n’a pas seulement compris mes finesses ; elle est aussi pure, aussi libre, aussi fière que le jour où elle est entrée chez nous.

— Pourquoi la laissais-tu seule dans ce bois après l’y avoir entraînée ?

— Ah ! tu me soupçonnes après le serment que je viens de te faire ! Est-ce que l’amour te rend fou, dis ?

— Tu t’es joué de ta parole à propos de cette jeune fille. Pour toi, en fait de galanterie, les serments ne comptent pas, je le sais… Sans cela, pourriez-vous persuader tant de femmes, vous autres hommes à bonnes fortunes ? Est-ce que vous ne savez pas éluder tous les engagements ? Était-elle loyale, cette tactique absurde, savante, peut-être, — que sais-je de tous ces jeux-là ? — pour l’amener dans tes bras par la fascination, par le dépit, par tous les côtés faibles ou mauvais de la nature humaine chez la femme ? Est-ce que tu respectes quelque chose, toi ? La vertu n’est-elle pas à tes yeux une infirmité dont il faut guérir une pauvre niaise sans secours et sans expérience ! L’abîme où tu voulais la voir se jeter d’elle-même n’est-il pas, selon toi, l’état rationnel, heureux ou fatal de la fille sans dot et sans aïeux ? Voyons, ne t’es-tu pas moqué de moi, ce matin encore, en voulant me persuader que tu l’épouserais ? Et voilà qu’à l’instant même tu me dis « C’est toi seul qui l’aimes ? pour moi ce n’était qu’une fantaisie ; le désœuvrement, la vanité. » Tenez, elle est effroyable, votre vanité de libertin ! Elle fait tomber dans la boue tout ce qui vous approche ! Vos regards souillent une femme, et c’est déjà trop pour moi que celle-ci ait subi l’outrage de tes pensées. Je ne l’aime plus.

Ayant ainsi parlé à son frère pour la première fois de sa vie, le marquis se leva et s’éloigna de lui rapidement avec une sorte de haine sombre et de malédiction sans appel.

Le duc, hors de lui, se leva aussi pour lui demander réparation. Il fit même quelques pas pour le suivre, s’arrêta brusquement, et retourna se jeter à la place que son frère venait de quitter. Il était en proie à un combat effrayant ; irrité, furieux, il sentait que la personne du marquis lui était sacrée ; il ne se rendait pas bien compte de ses propres torts, et ne se sentait pas moins écrasé, malgré lui, par le langage de la vérité. Il tordait ses mains convulsives, et de grosses larmes de rage et de douleur coulaient sur ses joues.

André vint le chercher de la part de sa mère. Les visiteurs étaient partis, mais madame d’Arglade était arrivée. On s’étonnait de ne le point voir. La marquise, sachant qu’il avait enfourché la Blanche, craignait que cette malheureuse bête ne se fût écrasée sous lui.

Il suivit machinalement le domestique, et au moment de rentrer :

— Où est monsieur le marquis ? lui dit-il.

— Dans sa chambre, monsieur le duc. Je l’ai vu rentrer.

— Et mademoiselle de Saint-Geneix ?

— Elle est rentrée aussi chez elle ; mais madame la marquise lui a fait savoir l’arrivée de madame d’Arglade, et sans doute elle va descendre.

— C’est bien. Allez dire à monsieur le marquis que je désire lui parler. Dans dix minutes, je monterai chez lui.


XII


Madame d’Arglade était mariée à un grand fonctionnaire de province. C’est dans le Midi qu’elle s’était fait présenter chez la marquise de Villemer, alors que celle-ci résidait l’été dans une terre considérable, vendue depuis pour liquider les dettes de son fils aîné. Madame d’Arglade avait cette nuance particulière d’ambition étroite et persévérante dont quelques femmes d’employés, petits ou grands, sont des spécimens assez remarquables. Parvenir pour briller et briller pour parvenir, c’était la seule pensée, le seul rêve, la seule faculté, le seul principe de cette petite femme. Riche et sans aïeux, elle avait apporté sa dot à un noble ruiné pour servir de cautionnement à une place de finance et pour mettre de l’éclat dans sa maison, ayant fort bien compris que, dans cette condition d’existence, le meilleur moyen d’acquérir une grande fortune, c’était de commencer par en avoir une convenable et de la dépenser largement. Replète, active, jolie, froide et adroite, elle regardait une certaine dose de coquetterie comme un devoir de sa position, et se targuait intérieurement de la haute science qui consiste à promettre des yeux et jamais de la plume ni des lèvres, à faire naître des velléités et jamais des attachements, enfin à emporter les positions par surprise, sans avoir l’air d’y tenir, et en ne descendant jamais à solliciter. Pour se trouver toujours bien appuyée dans l’occasion par des amis utiles, elle en prenait partout, voyait, accueillait tout le monde sans grand choix, par bonté ou légèreté bien jouée, enfin pénétrait habilement dans les maisons les plus rigides, et savait s’y rendre nécessaire en peu de temps.

C’est ainsi que madame d’Arglade s’était faufilée presque dans l’intimité de madame de Villemer, en dépit des préventions de la noble dame contre son origine, sa position et les fonctions de son mari ; mais Léonie d’Arglade affichait une absence complète d’opinions politiques, et finement elle allait demandant pardon à tout le monde de sa nullité, de son incapacité sous ce rapport, ce qui était le moyen de ne choquer personne et de faire oublier le zèle obligé de son mari pour la cause qu’il servait. Elle était gaie, étourdie, parfois bête, en riant d’elle-même aux éclats, mais riant intérieurement de la simplicité des autres, et réussissant à passer pour l’enfant la plus naïve, la plus désintéressée de la terre, lorsque toutes ses démarches étaient calculées et tous ses abandons prémédités.

Elle avait fort bien compris qu’un certain monde, quelque divisé d’opinions qu’il soit, se tient toujours par quelque indissoluble lien de parenté ou de convenance, et que, dans l’occasion, toutes les nuances se rapprochent par esprit de caste ou de corps. Elle savait donc bien qu’il lui fallait des relations avec le faubourg Saint-Germain, où son mari était fort peu admis, et, grâce à madame de Villemer, dont elle avait adroitement capté la bienveillance par son babil et son infatigable serviabilité, elle avait mis pied dans quelques salons, où elle plaisait et passait pour une aimable enfant sans conséquence.

Cette enfant avait vingt-huit ans déjà et n’en paraissait pas avoir plus de vingt-deux ou vingt-trois, bien qu’elle fût un peu fatiguée par les bals ; elle avait su conserver tant de pétulance et de naïveté qu’on ne la voyait pas trop engraisser. Elle montrait en riant de petites dents éblouissantes, blaisait en parlant, et semblait ivre de chiffons et de plaisirs. Enfin personne ne se méfiait d’elle, et il n’y avait peut-être pas à la redouter, vu que son premier intérêt était de se montrer bonne et de se rendre inoffensive ; mais il y avait à se préserver beaucoup, si l’on ne voulait pas se trouver bientôt engagé vis-a-vis d’elle.

C’est ainsi que, sans y prendre garde et tout en jurant qu’elle ne ferait aucune démarche auprès des ministres du roi citoyen, madame de Villemer s’était trouvée entraînée à agir plus ou moins directement pour la retirer de sa province. Grâce à elle et au duc d’Aléria, M. d’Arglade venait d’être nommé à Paris, et sa femme avait écrit à la marquise : « Chère madame, je vous dois la vie, vous êtes mon ange tutélaire. Je quitte le Midi, et je ne ferai que toucher barres à Paris, car avant de m’y installer, avant de me réjouir et de m’amuser, avant tout enfin, je veux aller vous remercier, me prosterner devant vous vingt-quatre heures à Séval, et pendant ces vingt-quatre heures vous dire que je vous aime et vous bénis.

« Je serai chez vous le 10 juin. Dites à monsieur le duc que ce sera le 9 ou le 11, et qu’en attendant je le remercie d’avoir été si bon pour mon mari, qui va lui écrire de son côté. »

Cette incertitude prétendue du jour de son arrivée était, de la part de madame d’Arglade, l’acceptation gracieuse d’une plaisanterie que le duc lui avait souvent faite sur l’ignorance où elle paraissait toujours être des jours et des heures. Le duc, tout madré qu’il était en fait de femmes, était complétement dupe de Léonie ; il la croyait éventée et avait coutume de lui parler ainsi : — C’est cela ! Vous venez voir ma mère aujourd’hui lundi, mardi ou dimanche, septième, sixième ou cinquième jour du mois de novembre, septembre ou décembre avec votre robe bleue, grise ou rose, et vous allez nous faire l’honneur de souper, dîner ou déjeuner avec nous, avec eux ou avec les autres.

Le duc n’était point épris d’elle. Elle l’amusait, et sa manière d’être avec elle, toute remplie de caquets et de facéties, ne cachait qu’un tâtonnement décousu dont madame d’Arglade avait l’air de ne pas s’apercevoir et dont elle savait fort bien se garer.

En l’abordant, le duc était encore bien soucieux, et l’altération de ses traits frappa la marquise : — Mon Dieu ! s’écria-t-elle, il y a eu un accident !

— Aucun, chère maman. Rassurez-vous, tout s’est fort bien passé, j’ai eu un peu froid, voilà tout.

Il avait froid en effet, bien qu’il eût encore au front la sueur de la colère et du chagrin. Il s’approcha du feu qui brûlait le soir, en toute saison, dans le salon de la marquise ; mais, au bout de peu d’instants, l’habitude de se vaincre, qui est toute la science du monde, et le feu d’artifices des paroles et des rires de Léonie dissipèrent son amertume.

Mademoiselle de Saint-Geneix vint embrasser son ancienne compagne de couvent. — Ah ! mais vous êtes pâle aussi, dit la marquise à Caroline. Vous me cachez quelque chose ! Il y a eu un accident, j’en réponds, avec ces maudites bêtes !

— Non, madame, répondit Caroline, aucun, je vous le jure, et, pour vous rassurer, je veux tout vous dire : j’ai eu très-peur.

— Vraiment ? De quoi donc ? dit le duc : ce n’est pas de votre cheval au moins ?

— C’est peut-être de vous, monsieur le duc ! Voyons, est-ce vous qui, pour vous moquer, avez arrêté ce cheval, pendant que j’étais seule, au pas, dans l’allée verte ?

— Eh bien ! oui, c’est moi, répondit le duc. J’ai voulu voir si vous étiez aussi brave que vous le paraissiez.

— Je ne l’ai pas été du tout ! Je me suis sauvée comme une poule.

— Mais vous n’avez pas crié, et vous n’avez pas perdu la tête, c’est quelque chose !

On raconta à madame d’Arglade la partie d’équitation. Elle eut l’air, comme de coutume, d’écouter fort peu ce qu’on lui disait ; mais elle n’en perdit rien, et se demanda tout chaud si le duc avait séduit ou voulait séduire Caroline, et si cette combinaison pourrait un jour ou l’autre lui servir à quelque chose. Le duc laissa les femmes ensemble et monta chez son frère.

Le motif pour lequel Caroline et Léonie ne s’étaient pas liées au couvent, c’était la différence de leur âge. Quatre ans établissent une distance très-sensible dans l’adolescence. Caroline n’avait pas voulu dire le vrai motif au duc, dans la crainte de paraître vouloir vieillir sa compagne, sachant bien, d’ailleurs, que c’est jouer un mauvais tour à la plupart des jolies femmes que de se rappeler leur âge trop fidèlement. Il est même à noter que tout le temps que demeura madame d’Arglade à Séval, elle se fit passer pour la plus jeune, et que Caroline accepta en bonne fille cette erreur de mémoire sans la démentir.

Caroline connaissait donc en réalité fort peu sa protectrice, elle ne l’avait jamais revue depuis qu’enfant, sur les bancs de la petite classe, elle avait vu sortir du couvent mademoiselle Léonie Lecomte, laquelle, ivre d’épouser un gentilhomme, n’avait regretté personne, mais, adroite déjà et calculée, avait fait de tendres adieux à tout le monde. À cette époque, Caroline et Camille de Saint-Geneix, filles nobles et dans l’aisance, pouvaient être bonnes un jour à retrouver. Elle leur écrivit donc d’une façon très-compatissante, lorsqu’elle apprit la mort de leur père. En lui répondant, Caroline ne lui cacha pas qu’elle restait non-seulement orpheline, mais ruinée… Madame d’Arglade se garda bien de délaisser son amie dans le malheur. D’autres compagnes de couvent qu’elle voyait davantage lui dirent que les Saint-Geneix étaient ravissantes et que certainement, avec des talents et sa beauté, Caroline ferait un bon mariage quand même. Propos de jeunes femmes sans expérience ! Léonie pensa bien qu’elles se trompaient, mais elle pouvait essayer de marier Caroline, et de se trouver par là immiscée dans des questions de confiance et dans des pourparlers d’intimité avec diverses familles. Elle ne songeait dès lors qu’à se faire beaucoup d’aboutissants, à étendre partout ses relations, à obtenir des confidences en ayant l’air d’en faire. Elle voulut attirer Caroline chez elle, dans sa province, lui offrant avec grâce et délicatesse un asile et une famille. Caroline fut touchée de tant de bonté, répondit qu’elle ne quittait pas sa sœur et ne désirait point se marier, mais que si elle se trouvait un jour dans une situation trop pénible, elle aurait recours au généreux cœur de Léonie pour qu’elle lui cherchât un petit emploi.

Dès lors Léonie, toujours pleine de promesses et d’éloges, reconnut que Caroline n’entendait pas la vie de ressources, et cessa de s’occuper d’elle jusqu’au jour où d’anciennes amies, qui peut-être plaignaient Caroline plus sincèrement, firent savoir à Léonie qu’elle cherchait une place d’institutrice dans une famille sérieuse ou de lectrice chez quelque vieille dame intelligente. Léonie aimait à protéger, elle avait toujours quelque chose à demander pour quelqu’un ; c’était l’occasion de se faire voir et de plaire. Se trouvant à Paris dans ce moment-là, elle se hâta plus que les autres, et tout en cherchant, elle tomba sur la marquise de Villemer, qui renvoyait précisément sa lectrice. Elle en voulait une vieille à cause de monsieur le duc, qui aimait trop les jeunes. Madame d’Arglade fit ressortir les inconvénients de l’âge qui avaient rendu Esther acariâtre. Elle diminua de beaucoup aussi la jeunesse et la beauté de Caroline. C’était une fille d’une trentaine d’années, assez bien autrefois, mais qui avait souffert et qui devait être fanée. Puis elle écrivit à Caroline pour lui dépeindre la marquise, pour l’engager à se présenter vite et pour lui offrir de partager son pied-à-terre à Paris. On a vu que Caroline la trouva partie, se présenta elle-même à la marquise, l’étonna par sa beauté, la charma par sa franchise, et fit par l’ascendant et le charme de son aspect plus que Léonie n’avait espéré pour elle.

En voyant Léonie grasse, pimpante et dégourdie, mais ayant conservé ses mines de petite fille et même exagéré son blaisement enfantin, Caroline fut étonnée, et se demanda de prime abord si tout cela n’était pas affecté ; mais elle en prit vite son parti avec bienveillance et partagea l’erreur de tout le monde. Madame d’Arglade fut charmante pour elle, d’autant plus qu’elle avait, déjà questionné la marquise sur son compte, et qu’elle la savait bien ancrée dans les bonnes grâces de la vieille dame. Madame de Villemer la déclarait parfaite de tous points, vive et sage, franche et douce, d’une intelligence hors ligne et du plus noble caractère. Elle avait chaudement remercié madame d’Arglade de lui avoir procuré cette perle d’Orient, et madame d’Arglade s’était dit : « À la bonne heure ! je vois que Caroline pourra m’être utile ; elle l’est déjà. On fait donc bien de ne dédaigner et de ne négliger personne. » Et elle l’accablait de caresses et de flatteries qui semblaient aussi ingénues que des effusions de pensionnaire.

Au moment de se rendre chez son frère, le duc, qui était résolu à provoquer un raccommodement, marcha pendant cinq minutes dans le préau. Il lui revenait des bouffées de colère, et il craignait de n’être pas maître de lui, si le marquis renouvelait la semonce. Enfin il se décida, monta, traversa un long vestibule, entendant son sang battre si fort dans ses tempes, qu’il couvrait pour lui le bruit de ses pas.

Urbain était seul au fond de la bibliothèque, pièce longue et d’un style ogival, à voûtes élancées, qu’éclairait faiblement sa petite lampe. Il ne lisait pas ; mais, entendant venir le duc, il avait placé un livre devant lui, rougissant de paraître hors d’état de travailler.

Le duc s’arrêta pour le regarder avant de lui adresser la parole. Sa pâleur mate et ses yeux creusés par la douleur l’émurent profondément. Il allait lui tendre la main, lorsque le marquis se leva et lui dit d’un ton grave : — Mon frère, je vous ai beaucoup offensé il y a une heure. J’ai été injuste probablement, et dans tous les cas je n’avais pas le droit de remontrance envers vous, moi qui, n’ayant aimé qu’une femme en ma vie, me suis rendu coupable de sa perte et de sa mort. Je reconnais donc l’absurdité, la dureté, la vanité de mes paroles, et je vous en demande sincèrement pardon.

— Eh bien ! je t’en remercie de toute mon âme, répondit Gaëtan en lui serrant les deux mains, tu me rends grand service, car j’étais résolu à te faire des excuses. Si je sais de quoi par exemple, je veux que le diable m’emporte ! Mais je me suis dit qu’en luttant avec toi sous ces arbres je t’avais excité les nerfs. Je t’ai fait du mal peut-être, j’ai la main dure… Pourquoi ne me parlais-tu pas ?… Et puis… et puis… Tiens, je t’avais fait bien souffrir, et peut-être depuis longtemps, sans le savoir ; mais je ne pouvais pas deviner… J’aurais pourtant dû deviner cela, et de cela je te demande sincèrement pardon, moi aussi, mon pauvre frère !… Ah ! pourquoi as-tu manqué de confiance en moi après ce que nous nous étions juré ?

— Avoir confiance en toi ! reprit le marquis ; eh ! ne vois-tu pas que c’est mon plus grand besoin, ma soif la plus vive, et que ma colère n’était que du chagrin ?… Je la pleurais, cette confiance, remise en question, je la pleurais avec des larmes de sang ! Rends-la-moi, je ne peux plus m’en passer.

— Que faut-il faire ? Voyons, dis !… Je suis toujours prêt à l’épreuve du fer et du feu ! Il n’y a que l’épreuve de l’eau dont je te prie de me dispenser. S’il fallait en boire !…

— Ah ! tu ris toujours, tu vois bien !

— Je ris, je ris… parce que c’est ma manière d’être content, à moi, et du moment que tu m’aimes toujours, le reste n’est rien. Et puis qu’est-ce qu’il y a donc de si grave ?… Tu aimes cette charmante fille ? Tu n’as pas tort. Tu veux que je ne lui parle plus, que je ne la rencontre jamais, que je ne la regarde pas ? C’est fait, c’est juré, et si cela ne suffit pas, je pars demain, tout de suite, si tu veux, sur la Blanche. Je ne vois pas ce que je peux faire de pis !

— Non, non, ne pars pas, ne m’abandonne pas !… Ne vois-tu pas, Gaëtan, que je me meurs ?

— Ah ! grand Dieu ! que dis-tu donc là ? s’écria le duc en soulevant l’abat-jour de la lampe et en regardant son frère au visage ; puis il se jeta sur ses mains, et, ne trouvant pas le pouls assez vite, il tâta avec les deux siennes la poitrine de son frère, et sentit les battements désordonnés et irréguliers du cœur du malade.

Cette affection avait gravement menacé la vie du marquis dans sa première jeunesse. Elle avait disparu, laissant une complexion délicate, de grands malaises nerveux, des réactions de force un peu brusques, mais en somme une existence aussi assurée que cent autres plus énergiques en apparence et réellement moins bien trempées, moins soutenues par une volonté saine et une puissance d’élite. Cette fois cependant le mal ancien avait reparu, et même avec assez de violence pour justifier la terreur de Gaëtan et pour produire par moments chez son frère les accablements et les sensations de l’agonie.

— Pas un mot à ma mère ! dit le marquis en se levant et en allant ouvrir la fenêtre. Ce n’est pas demain que je dois succomber ; j’ai encore des forces, je ne m’abandonne pas. Où vas-tu ?

— Parbleu ! je monte à cheval, je cours chercher un médecin…

— Où ? qui ? Il n’y en a point ici qui connaisse assez mon organisation pour ne pas risquer de me tuer s’il m’entreprend au nom de sa logique. Garde-toi bien, si je faiblis, de m’abandonner à ces Esculapes de village, et rappelle-toi que la saignée m’emportera comme le vent emporte une feuille à l’automne. J’ai été assez médicamenté, il y a dix ans, pour savoir ce qu’il me faut, et je me soigne. Tiens, n’en doute pas, ajouta-t-il en montrant au duc des poudres dosées dans un tiroir de son bureau. Voici des calmants et des excitants dont je sais varier l’emploi ; je connais parfaitement mon mal et le traitement. Sois sûr que si je peux guérir, je guérirai, et que je ferai pour cela tout ce que doit faire un homme qui connaît l’étendue de ses devoirs. Calme-toi. J’ai dû te dire ce dont je suis menacé pour que tu me pardonnes bien dans ton cœur une fureur toute fébrile. Garde-moi le secret ; il ne faut pas alarmer inutilement notre pauvre mère. Si le moment de la préparer arrive… je le sentirai, et je t’avertirai. Jusque-là, du calme, je t’en supplie !

— Du calme ! c’est à toi qu’il en faut, reprit le duc, et te voilà justement aux prises avec la passion ! C’est la passion qui a réveillé ce pauvre cœur au physique en même temps qu’au moral. C’est de l’amour, c’est du bonheur, de l’ivresse ou du sentiment qu’il te faut ! Eh bien ! rien n’est perdu alors… Dis, tu veux qu’elle t’aime, cette fille ? Elle t’aimera. Qu’est-ce que je te dis ? Elle t’aime, elle t’a toujours aimé… dès le premier jour. À présent je me rappelle tout. Je vois clair. C’est toi…

— Laisse, laisse ! dit le marquis en retombant sur son fauteuil ; je ne peux pas t’entendre… ; cela m’étouffe.

Mais après un instant de silence, durant lequel le duc l’observait avec inquiétude, il parut mieux et dit avec un sourire où sa figure mobile retrouva tout le charme de la jeunesse :

— C’est pourtant vrai ce que tu disais là ! C’est peut-être l’amour ! ce n’est peut-être pas autre chose ! Tu m’as bercé d’une illusion, et je m’y suis laissé aller comme un enfant. Tâte mon cœur à présent ; il est rafraîchi. Le rêve a passé là comme une brise.

— Puisque tu te sens mieux, lui dit le duc après s’être assuré qu’il y avait réellement du calme, tu devrais en profiter pour tâcher de dormir. Tu veilles, que c’est effrayant ! Le matin, quand je pars pour la chasse, je vois souvent ta lampe qui brûle encore.

— Et pourtant, depuis bien des nuits, je ne travaille plus !

— Eh bien ! si c’est insomnie, tu ne veilleras plus seul, je t’en réponds ! Voyons tu vas te coucher, t’étendre sur ton lit.

— C’est impossible.

— Ah ! oui, tu étouffes. Eh bien ! tu t’assoiras et tu sommeilleras. Je resterai près de toi. Je te parlerai d’elle jusqu’à ce que tu ne m’entendes plus.

Le duc conduisit son frère dans sa chambre, l’installa sur un grand fauteuil, le soigna comme une mère eût soigné son enfant, et s’assit près de lui, tenant sa main dans les siennes. Là, toute la bonté de sa nature reparaissait, et Urbain lui dit pour le remercier :

— J’ai été odieux ce soir ! Dis-moi bien que tu me pardonnes.

— Je fais mieux : je t’aime, répondit Gaëtan, et je ne suis pas le seul. Elle aussi pense à toi à l’heure qu’il est.

— Mon Dieu ! tu mens, tu me berces avec une chanson du ciel ; mais tu mens. Elle n’aime personne, elle ne m’aimera jamais !

— Veux-tu que j’aille la chercher en lui disant que tu es malade sérieusement ? Je parie que dans cinq minutes elle est ici !

— C’est possible, répondit le marquis avec une douceur languissante. Elle est pleine de charité, de dévouement ; mais ce serait pire pour moi de constater la pitié… et rien de plus !

— Bah ! tu n’y entends rien ! La pitié, c’est le commencement de l’amour. Il faut bien que tout commence par quelque chose qui n’est pas encore le milieu ni la fin. Si tu voulais te laisser guider par moi, dans huit jours, vois-tu…

— Ah ! voilà où tu me fais plus que du mal. S’il était aussi facile que tu crois de se faire aimer d’elle, je ne le souhaiterais plus si ardemment.

— Eh bien ! l’illusion serait dissipée. Tu redeviendrais calme. Ce serait déjà quelque chose.

— Ce serait ma fin, Gaëtan ! reprit le marquis en s’animant et en retrouvant de la force dans la voix. Ah ! que je suis malheureux que tu ne puisses pas me comprendre ! Mais il y a là un abîme qui nous sépare. Prends-y garde, mon pauvre ami ! avec une imprudence, avec une légèreté, avec une erreur de ton dévouement, tu peux me tuer aussi vite que si tu prenais un pistolet pour me faire sauter la tête.

Le duc était fort embarrassé. Il trouvait la situation simple entre deux êtres plus ou moins portés l’un vers l’autre et séparés seulement par des scrupules qui avaient peu d’importance à ses yeux ; mais, selon lui, le marquis compliquait cette situation par des délicatesses bizarres. Si mademoiselle de Saint-Geneix s’abandonnait sans passion, il sentait la sienne s’éteindre, et, en perdant cette passion qui le tuait, il se sentait foudroyé plus vite. C’était une impasse qui désespérait le duc, et où il lui fallait pourtant bien suivre et respecter la pensée et la volonté de son frère. En causant encore avec lui et en tâtant avec précaution toutes les fibres de son âme, il en vint à reconnaître que la seule joie possible à lui donner était de l’aider à deviner l’affection de Caroline et à lui en faire espérer le progrès patient et délicat. Tant que son imagination se promenait dans ce jardin des premières émotions romanesques et pures, le marquis se berçait d’idées suaves et de jouissances exquises. Dès qu’on lui faisait entrevoir l’heure où il faudrait prendre un parti et risquer un aveu, il avait comme un sombre pressentiment de quelque désastre inévitable, et par malheur pour lui il ne se trompait pas. Caroline devait refuser et fuir, ou, si elle acceptait sa main, car l’honneur du marquis n’admettait pas l’idée de la séduire, la vieille mère devait se désespérer, succomber peut-être à la perte de ses illusions.

Le duc était plongé dans ces réflexions, car Urbain commençait à s’assoupir après lui avoir fait jurer qu’il le quitterait pour se reposer lui-même dès qu’il le verrait endormi. Gaëtan s’irritait de ne point trouver le moyen de le servir véritablement. Il aurait voulu avertir Caroline, faire appel à sa bonté, à son estime, lui dire de gouverner doucement le moral de ce malade, de lui épargner la vue de l’avenir, quel qu’il dût être, de le bercer d’espoirs vagues et de poétiques rêveries ; mais c’était lancer la pauvre fille sur une pente bien dangereuse, et elle n’était point assez enfant pour ne pas comprendre qu’elle y risquait sa réputation et probablement son propre repos.

La destinée, qui est très-active dans les drames de ce genre, parce que son action rencontre toujours des âmes prédisposées à la subir, fit ce que le duc n’osait faire.


XIII


Malgré la promesse que le duc avait faite à son frère de n’avertir personne, il ne put se résoudre à endosser la périlleuse responsabilité du silence absolu. Il croyait au médecin, quel qu’il fut, tout en disant qu’il ne croyait pas à la médecine, et il résolut d’aller à Chambon pour s’entendre avec un jeune homme qui ne lui avait paru manquer ni de savoir ni de prudence, un jour qu’il l’avait consulté sur une indisposition légère. Il lui confierait sous le sceau du secret la situation du marquis, l’engagerait à venir au château le lendemain sous prétexte de vendre un bout de prairie enclavé dans les terres de Séval, et là il ferait en sorte que le médecin vît le malade, ne fut-ce que pour observer sa physionomie et son allure, sans donner d’avis officiel ; on verrait à soumettre cet avis à M. de Villemer, et peut-être consentirait-il à le suivre. Enfin le duc, qui ne savait pas veiller dans le calme et le silence de la nuit, avait besoin d’agir pour secouer son inquiétude. Il calcula qu’en une demi-heure il serait à Chambon, et qu’une heure lui suffirait ensuite pour réveiller le médecin, parler avec lui et revenir. Il pouvait, il devait être de retour avant que son frère, qu’il voyait calme et qui paraissait endormi, fût sorti de son premier sommeil.

Le duc le quitta sans bruit, gagna le dehors par le jardin, afin de n’être entendu de personne, et descendit d’un pas rapide vers le lit de la rivière jusqu’à une passerelle de moulin et à un sentier qui le conduisit à la ville en droite ligne. En prenant un cheval et en suivant la route, il eût fait du bruit et gagné fort peu de temps. Le marquis ne dormait pas si profondément qu’il ne l’eût entendu sortir de sa chambre ; mais, ignorant son projet et ne voulant pas l’empêcher d’aller se reposer, il avait feint de ne s’apercevoir de rien.

Il était alors un peu plus de minuit. Madame d’Arglade avait suivi Caroline dans sa chambre pour babiller encore, après avoir pris congé de la marquise.

— Eh bien ! chère belle, lui disait-elle, êtes-vous réellement aussi contente de cette maison que vous le dites ? Soyez franche avec moi, si quelque chose vous y chagrine. Eh ! mon Dieu ! il y a toujours et partout quelque petite chose qui cloche !… Profitez de ce que me voilà pour me le confier. J’ai quelque ascendant sur la marquise, sans le chercher, à coup sûr ; mais elle aime les têtes folles, et puis moi, qui suis d’un naturel heureux et qui n’ai jamais besoin de rien pour moi-même, j’ai le droit de servir mes amis sans me gêner.

— Vous êtes très-bonne, répondit Caroline ; mais ici tout le monde aussi est bon pour moi, et si j’avais quelque ennui, je le dirais tout simplement.

— À la bonne heure, merci, dit Léonie en prenant la promesse pour elle. Eh bien ! et le duc ? il ne vous a jamais taquinée, le beau duc ?

— Très-peu, et c’est fini.

— Bien, vous me faites plaisir de me dire cela. Savez-vous qu’après vous avoir écrit pour vous engager à entrer ici, j’ai eu un remords de conscience ? Je ne vous avais point parlé de ce grand vainqueur ?

— Il est vrai que vous aviez semblé craindre de m’en parler.

— Craindre, non ; je l’avais complétement oublié ; je suis si étourdie ! Je me suis dit ensuite : « Mon Dieu, pourvu que mademoiselle de Saint-Geneix ne soit pas ennuyée de ses manèges ! » car il en a, des manèges, et avec tout le monde !

— Il n’en a pas eu avec moi, Dieu merci.

— Alors tout est bien, répondit Léonie, qui n’en crut pas un mot. Elle parla chiffons, et tout à coup :

— Ah ! mon Dieu ! dit-elle, voilà que l’envie de dormir me prend, moi ! Ce que c’est que le voyage ! À demain, chère Caroline. Êtes-vous matinale ?

— Oui, et vous ?

— Moi, hélas ! pas trop ; mais dès que j’aurai les yeux ouverts,… entre dix et onze, n’est-ce pas ? je vous trouverai chez vous.

Elle se retira, décidée à se lever matin, à errer partout, comme au hasard, et à surprendre tous les détails d’intimité de la famille. Caroline la suivit pour l’installer dans son appartement et rentra dans sa petite chambre, qui était assez éloignée de celle du marquis, mais dont les croisées en retour sur le préau se trouvaient à peu près en face des siennes.

Avant de se coucher, elle mit en ordre quelques cahiers, car elle étudiait beaucoup et aimait à s’instruire ; elle entendit sonner une heure du matin, et alla fermer sa persienne avant de se déshabiller. En ce moment, elle saisit un coup sec frappé sur les vitres d’en face, et, ses yeux se portant dans la direction du bruit, elle vit tomber en éclats une glace de la fenêtre éclairée du marquis. Étonnée de cet accident et du silence qui suivit, Caroline prêta l’oreille. Personne ne bougeait, personne n’avait entendu. Peu à peu des sons confus lui parvinrent, d’abord de faibles plaintes, puis des cris étouffés et une sorte de râle.

— On assassine le marquis ! fut sa première pensée, car les murmures sinistres partaient évidemment de chez lui. Que faire ? appeler, chercher, avertir le duc, qui demeurait encore plus loin ?… Tout cela était trop long, et d’ailleurs, sous l’oppression de pareils avertissements, l’indécision n’est pas permise. Caroline mesura de l’œil la distance : c’étaient vingt pas de gazon à parcourir. Si des malfaiteurs avaient pénétré chez M. de Villemer, c’était par l’escalier de la tourelle du Griffon, qui faisait face à celle du Renard. Ces deux cages à degrés portaient le nom des emblèmes grossièrement sculptés sur le tympan des portes. L’escalier du Renard desservait de ce côté l’appartement de Caroline. Nul autre qu’elle ne pouvait arriver aussi vite, et sa seule approche pouvait faire lâcher prise aux égorgeurs. Dans la tourelle du Griffon se trouvait d’ailleurs la corde d’un petit beffroi. Elle se dit tout cela en courant, et elle avait fini de se le dire en arrivant à cette porte, qu’elle trouva ouverte. Le duc était sorti par là, se promettant de rentrer par là au jour sans faire crier les gonds, et ne croyant nullement aux brigands, race inconnue dans le pays.

Pourtant Caroline, confirmée d’autant plus dans cette imagination, monta d’un trait l’escalier de pierre en spirale. Là, elle n’entendit plus rien, avança dans le couloir et s’arrêta hésitante devant l’entrée de l’appartement du marquis. Elle se hasarda à frapper, on ne lui répondit pas. Il n’y avait certes pas d’assassins autour d’elle ; mais alors qu’était-ce donc que ces cris entendus ? Un accident quelconque, mais grave à coup sûr et qui réclamait de prompts secours. Elle poussa la porte, qui n’était même pas renfermée au loquet, et trouva M. de Villemer étendu sur le carreau, près de la fenêtre qu’il n’avait pas eu la force d’ouvrir, et dont il avait brisé la vitre pour respirer, se sentant comme foudroyé par un étouffement subit.

Le marquis n’était pas évanoui. Il avait eu les affres de la mort, il sentait revenir la respiration et la vie. Comme il avait le visage tourné vers la fenêtre, il ne vit pas entrer Caroline, mais il l’entendit, et croyant que c’était le duc : — N’aie pas peur, lui dit-il d’une voix faible, ça se passe. Aide-moi à me relever, je n’en ai pas encore la force.

Caroline s’élança et le releva avec l’énergie d’une volonté surexcitée. Ce fut seulement en se retrouvant assis qu’il la reconnut ou crut la reconnaître, car sa vue, encore voilée, était traversée par des ondes bleues, et ses membres avaient contracté une demi-rigidité qui les rendait insensibles au toucher des bras et des vêtements de Caroline.

— Mon Dieu !… est-ce un rêve ? dit-il en la regardant avec une sorte d’égarement ; vous ! est-ce vous ?

— Mais oui, c’est moi, répondit-elle ; je vous ai entendu gémir… Qu’y a-t-il donc ? mon Dieu ! que faut-il faire ? Appeler votre frère, n’est-ce pas ? Mais je n’ose encore vous quitter. Que sentez-vous ? qu’avez-vous ?

— Mon frère ! reprit le marquis en se ranimant jusqu’à recouvrer la mémoire ; ah ! c’est lui qui vous amène ici ! Où est-il ?

— Il n’est pas là, il ne sait rien.

— Vous ne l’avez pas vu ?

— Non ! je vais le faire appeler.

— Ah ! ne me quittez pas !

— Eh bien ! non ; mais vous secourir !…

— Rien, rien ! Je sais ce que c’est, ce n’est rien. N’ayez pas peur, me voilà tranquille. Et… vous êtes-là ! et vous ne saviez rien ?

— Rien au monde ! Depuis quelques jours, je vous trouvais changé… Je pensais bien que vous étiez malade, mais je n’osais pas m’en inquiéter…

— Et tout à l’heure,… j’ai donc appelé ?… Quoi ? qu’ai-je dit ?

— Rien ! Vous avez brisé cette vitre, en tombant peut-être ! Ne vous a-t-elle pas blessé ?

Et Caroline, approchant la lumière, regarda et toucha les mains du marquis. La droite était assez fortement coupée : elle lava le sang, et, retirant adroitement les parcelles de verre, elle pansa la blessure. Urbain la laissa faire en la regardant avec l’étonnement attendri d’un homme qui, ramassé sur le champ de bataille, se sent dans des mains amies. Il répétait faiblement : — Mon frère ne vous a donc rien dit, vrai ?

Elle ne comprenait rien à cette question, qui lui semblait rentrer dans la fixité d’une idée maladive, et pour la lui ôter elle lui raconta, tout en le pansant, qu’elle l’avait cru aux prises avec des assassins. — C’était absurde à coup sûr, dit-elle en s’efforçant de l’égayer ; mais que voulez-vous ? cette peur-là s’est emparée de moi, et je suis accourue comme au feu, sans avertir personne.

— Et si cela eût été réel, vous veniez vous jeter dans le danger ?

— Ma foi, je n’ai pas songé à moi, je n’ai pensé qu’à vous et à votre mère. Ah ! bah ! je vous aurais aidé à vous défendre, je ne sais pas comment, je ne sais pas avec quoi, mais j’aurais trouvé quelque chose, j’aurais fait diversion d’ailleurs… Allons, vous voilà pansé, ceci ne sera rien ; mais le reste, qu’est-ce donc ? Vous ne voulez pas me le dire ? Il faut pourtant que vos amis sachent vous secourir ; votre frère ?…

— Oui, oui, le duc sait tout ; ma mère, rien !

— Je comprends, vous ne voulez pas,… je ne lui dirai rien mais vous me permettrez de m’inquiéter, moi, de chercher avec le duc ce qu’il faut faire pour vous soulager. Je ne serai pas importune. Je sais comment il faut être avec ceux qui souffrent. J’ai été garde-malade de mon pauvre père et du mari de ma sœur… Voyons… ne trouvez pas mauvais que je sois venue là sans savoir, sans réfléchir… Vous vous seriez relevé vous-même, un peu plus tard, je le sais bien ; mais c’est triste de souffrir seul. Vous souriez ? Allons, monsieur le marquis, il me semble que vous êtes un peu mieux. Oh ! que je le voudrais !

— Je suis dans le ciel ! répondit le marquis, et, comme il ne se faisait aucune idée de l’heure : Restez encore ! lui dit-il ; il n’est pas tard. Mon frère m’a veillé un peu dans la soirée, il va revenir.

Caroline ne se permit aucune objection, elle ne songea seulement pas à ce que le duc pourrait penser en la trouvant là, à ce que les domestiques pourraient dire s’ils la voyaient rentrer chez elle : en présence d’un ami en péril, elle ne supposait même pas l’outrage du soupçon. Elle resta.

Le marquis voulait lui parler encore, il n’en avait pas la force. — Ne parlez pas, lui dit-elle. Essayez de dormir, je vous jure de ne pas bouger.

— Quoi ? vous voulez que je dorme ? Mais je ne le puis pas… Quand je m’endors, j’étouffe.

— Et pourtant vous êtes accablé de fatigue, vos yeux se ferment malgré vous. Eh bien ! il faut obéir à la nature. Si vous avez encore une crise, je vous aiderai à la supporter, je serai là.

La confiance et la bonté de Caroline eurent sur le malade un effet magique. Il s’endormit, il reposa paisiblement jusqu’au jour. Caroline s’était assise près d’une table, et maintenant elle savait quel était son mal physique, et comment il fallait le soigner, car, sur cette table, elle avait trouvé une consultation avec le traitement simple et rationnel signé d’un des premiers médecins de France. Le marquis, pour rassurer son frère sur sa manière de se soigner lui-même, lui avait montré cette pièce revêtue de l’autorité d’un grand nom, et la pièce était restée là, sous la main, sous les yeux de Caroline, qui l’étudiait avec un grand soin. Elle vit que le marquis avait eu depuis qu’elle le connaissait un régime très-opposé à celui qui lui était prescrit : il ne faisait pas d’exercice, il mangeait mal et veillait trop. Elle ne savait pas si cette rechute ne serait pas mortelle ; mais si elle ne l’était pas, elle se promettait d’être sur ses gardes à l’avenir et d’oser s’occuper de sa santé, eût-il encore avec elle cet air froid et sombre que maintenant elle attribuait à une angoisse toute physique.

Le duc fut de retour avant le soleil. Il n’avait pas trouvé le médecin, il lui fallait aller le chercher à Évaux. Avant de s’y rendre, il voulut voir son frère. L’aube dessinait sa première ligne blanche à l’horizon lorsqu’il regagna sans bruit la chambre du marquis. Celui-ci dormait alors si réellement qu’il ne l’entendit pas monter, et que Caroline put aller au-devant de lui sur l’escalier pour qu’il ne fît aucune exclamation de surprise en la voyant. Sa surprise fut grande en effet lorsqu’il la vit descendre vers lui en mettant un doigt sur ses lèvres. Il ne comprit rien à ce qui s’était passé. Il crut que le marquis lui avait caché la vérité, qu’elle savait son amour, son chagrin, et qu’elle était venue le consoler.

— Ah ! ma chère amie ! lui dit-il en lui prenant les mains, soyez tranquille ; il m’a tout confié. Vous êtes venue, vous êtes bonne, vous le sauverez ! — Et il porta les mains de Caroline à ses lèvres avec une véritable affection.

— Mais, lui dit-elle un peu étonnée, puisque vous le saviez si mal, comment l’avez-vous quitté cette nuit ? Et puisque vous comptiez sur mes soins, pourquoi ne m’avez-vous pas avertie ?

— Que s’est-il donc passé ? dit le duc, qui vit qu’ils ne s’entendaient pas. — Elle lui raconta en trois mots l’événement, et comme, préoccupé de ce qu’il apprenait, il la reconduisait, à travers le préau, jusqu’à l’escalier du Renard, madame d’Arglade, qui était déjà debout derrière sa croisée, les vit passer, causant à voix basse, d’un air d’intimité mystérieuse. Ils s’arrêtèrent devant la porte, et là ils se parlèrent encore. Le duc raconta à mademoiselle de Saint-Geneix la tentative qu’il avait faite pour amener un médecin à voir son frère, et Caroline le dissuada de cette pensée. Elle croyait que la consultation lue par elle suffirait, et qu’il serait fort imprudent de suivre une nouvelle marche quand on avait eu de la première des résultats certains. Le duc lui promit vivement de se conformer à son avis, d’avoir confiance par conséquent. Madame d’Arglade les vit se serrer la main, et le duc, retournant sur ses pas, remonter l’escalier du Griffon.

— Eh bien ! j’en ai assez vu, pensa Léonie, et je n’ai que faire d’aller courir dans la rosée, que je n’aime pas du tout ; je peux dormir la grasse matinée. Et en se rendormant : — Cette Caroline ! se disait-elle ; je voyais bien qu’elle mentait ! Comme c’était probable que le duc lui laisserait conserver sa vertu ! mais je le tiens, son beau secret ! et si j’ai jamais besoin d’elle, il faudra bien qu’elle en passe par où je voudrai.

Caroline se coucha vite, pour dormir vite, pour sa retrouver au service de son malade.

À huit heures, elle fut debout, et regarda par sa fenêtre. Le duc était derrière la vitre de son frère. Il lui fit signe qu’il allait la rejoindre par l’intérieur dans la bibliothèque. Elle s’y rendit aussitôt de son côté, et là elle apprit de Gaëtan que le marquis était extraordinairement bien. Il venait seulement de s’éveiller, et il avait dit : — Mon Dieu, quel miracle ! voici mon premier sommeil depuis une semaine entière de ce supplice ! et je ne sens plus rien, je respire, il me semble que je suis guéri. C’est à elle que je dois cela ! — Et c’est la vérité, ma chère amie, ajouta le duc ; c’est vous qui l’avez sauvé et qui nous le conserverez, si vous voulez avoir pitié de nous !

Le duc avait résolu de ne rien dire ; il l’avait juré à son frère ; mais, en se croyant bien discret, il laissait échapper la vérité malgré lui. Cette vérité traversa l’esprit de Caroline comme un éclair. — Que dites-vous donc, monsieur le duc ? s’écria-t-elle. Qui suis-je, moi ? et que suis-je ici pour avoir cette influence ?

Le duc fut effrayé du regard effrayé de Caroline. — Voyons, à qui en avez-vous ? lui dit-il en reprenant le masque de son tranquille sourire. Qu’est-ce que vous allez vous mettre dans la tête ? Ne voyez-vous pas que j’adore mon frère, que je tremble de le perdre, et qu’en raison de l’assistance que vous lui avez donnée cette nuit, je vous parle comme si vous étiez ma sœur ? Je suis très-embarrassé, je perds la tête, voyez-vous ! Urbain se tue au travail. Je n’ai pas assez d’ascendant sur lui ; il ne veut pas que j’avertisse notre mère de la reprise de son ancien mal. L’avertir en effet, c’est l’agiter dangereusement ; infirme comme elle l’est, elle voudrait être toujours là, veiller. Au bout de deux nuits, elle y succomberait… Il faut donc qu’à nous deux nous sauvions mon frère sans qu’il y paraisse, sans mettre de laquais et de filles de chambre dans la confidence. Ces gens-là parlent toujours. Voyons ! êtes-vous une femme de cœur et de tête comme je me le suis persuadé ? Voulez-vous, pouvez-vous, osez-vous m’aider sérieusement à le soigner en secret, à le veiller alternativement avec moi pendant plusieurs soirées, plusieurs nuits au besoin, à ne pas le laisser seul une heure, afin que, même pendant une heure, il ne puisse pas reprendre ses maudits bouquins ? Il ne lui faut pas autre chose, j’en suis persuadé, qu’un repos absolu de l’esprit, assez de sommeil, un peu de promenade, et qu’il pense à manger. Pour cela, il faut l’autorité despotique, oui, despotique, d’une personne qui ne s’embarrasse pas de le contrarier, d’un cœur dévoué,… pas susceptible, ni fier, ni défiant mal à propos, qui supporte ses boutades s’il en a, ses élans de reconnaissance exaltée s’il lui en échappe, une amie sérieuse enfin qui ait la délicatesse, l’intelligence de la charité pour lui faire accepter et peut-être aimer son joug. Eh bien ! Caroline, vous seule ici pouvez être cette personne-là. Mon frère a une grande estime, un profond respect, et même, je crois, une sincère amitié pour vous. Essayez de le gouverner huit jours, quinze jours, un mois peut-être, car si aujourd’hui il peut se lever, ce soir il sera ici feuilletant et prenant des notes ; s’il dort encore la nuit prochaine, il se croira hors d’affaire, et la nuit suivante il ne se couchera pas. Vous voyez quelle tâche nous devons nous imposer. Moi, j’y suis tout résolu, tout dévoué, mais à moi seul je ne pourrai rien. Je l’ennuierai, il se lassera de ne voir que moi, et son impatience neutralisera l’effet de mes soins. Avec vous,… une femme, une gardienne volontaire, généreuse, ferme et douce, patiente et tenace comme les femmes seules savent l’être, je vous réponds qu’il se soumettra sans dépit, et que plus tard, quand les crises auront disparu, il vous bénira de l’avoir contrarié.

Cet insidieux exposé de la situation chassa entièrement le vague et rapide soupçon de Caroline. — Oui, oui, répondit-elle avec fermeté, je serai cette gardienne-là. Comptez sur moi ; je vous remercie de me choisir, et ne m’en sachez aucun gré. Je suis habituée au métier d’infirmière ; cela ne ma coûte ni ne me fatigue. Votre frère est pour moi comme pour vous quelque chose de si respectable et de si supérieur à tout ce que nous connaissons, que c’est un bonheur et un honneur de le servir. Voyons, entendons-nous pour nous partager cette bonne tâche sans éveiller le soupçon de son état autour de nous. D’abord vous vous installez la nuit dans sa chambre.

— Il ne le souffrira pas.

— Eh bien ! d’ici on doit l’entendre respirer. Voilà un grand sofa où on peut très-bien dormir, roulé dans un manteau. Nous y passons la nuit à tour de rôle, vous et moi, jusqu’à nouvel ordre.

— Très-bien !

— Vous le faites lever de bonne heure, afin qu’il prenne l’habitude de dormir la nuit, et vous l’amenez déjeuner avec nous.

— Si vous le lui faites promettre !

— J’essayerai. C’est absolument nécessaire qu’il mange plus d’une fois en vingt-quatre heures. Nous le faisons promener ou seulement s’asseoir avec nous à l’air jusqu’à midi. C’est l’heure de sa visite et de la vôtre à la marquise ; je travaille ensuite avec elle jusqu’à cinq heures ; alors je m’habille…

— Il ne vous faut pas une heure. Vous reviendrez lui faire une petite visite dans la bibliothèque ? J’y serai.

— Soit ! nous dînons tous ensemble ; nous le retenons au salon jusqu’à dix heures. Alors vous le suivez.

— Tout ceci est parfait, mais quand ma mère a des visites, elle nous laisse libres, et vous pourriez bien, à ces moments-là, venir causer ici avec nous une heure ou deux ?

— Non pas causer, répondit Caroline, je viendrai lui faire un peu de lecture, car vous pensez bien qu’il ne passera pas tout ce temps-là sans vouloir s’intéresser à quelque chose, et je lirai de manière à l’assoupir, à le disposer au sommeil. Voilà, c’est convenu. Seulement, aujourd’hui, nous allons être bien empêchés par madame d’Arglade.

— Aujourd’hui je me charge de tout, et madame d’Arglade part demain avec le jour ; donc mon frère est sauvé, et vous êtes un ange !


XIV


Le marquis, informé par son frère de tout cet arrangement, se soumit avec reconnaissance. Il était extrêmement faible et comme convalescent d’une crise aiguë qui l’avait, non pas épuisé, mais vaincu moralement presque autant qu’eût pu le faire une longue maladie. Il ne pouvait plus combattre son amour, sa résistance était à bout, et, ne sentant plus dans cet état de faiblesse les orages et les dangers de la passion, il se livrait à la douceur d’être l’objet d’une tendre sollicitude. Le duc ne lui permettait pas d’interroger l’avenir. — Tu ne peux prendre aucune détermination dans l’état où te voilà, lui disait-il. Tu n’as pas ton libre arbitre ; sans la santé, point de clairvoyance morale. Laisse-nous te guérir, et tu verras bien que guéri, tu recouvreras l’énergie nécessaire pour résister soit à ton penchant, soit aux scrupules qu’il te cause. Jusque-là, je ne vois pas ce que tu aurais sur la conscience, puisque mademoiselle de Saint-Geneix ne se doute de rien, et ne fait après tout que ce qu’une sœur ferait à sa place.

Ce mezzo termine pacifia toutes les agitations du malade. Il se leva un instant pour aller voir sa mère, à laquelle il fit croire qu’une indisposition insignifiante était cause de l’altération de ses traits. Il demanda la permission de ne pas reparaître ce jour-là, et put pendant vingt-quatre heures, c’est-à-dire jusqu’au départ de madame d’Arglade, se livrer à un repos presque absolu.

Durant cette journée, il régna entre le duc et Caroline un air de bonne intelligence et un échange de regards, qui n’avaient pour objet que l’état du marquis, mais qui achevèrent d’abuser Léonie. Elle partit bien sûre de son fait, mais sans dire à la marquise rien qui eût pu faire supposer en elle une pénétration quelconque.

Au bout de huit jours, M. de Villemer était guéri. Tout symptôme d’anévrisme avait disparu, et, soumis à un régime rationnel, il reprenait même un certain éclat de santé et une habitude de calme intérieur qui l’avaient fui depuis longtemps. Personne, depuis dix ans, ne s’était occupé de lui avec l’assiduité, le dévouement, l’égalité d’humeur, le charme inouï dont savait l’entourer mademoiselle de Saint-Geneix ; on pourrait dire même que jamais il n’avait rencontré des soins à la fois si éclairés et si doux, car sa mère, outre qu’elle manquait de force et d’activité physique, s’était montrée trop ardente et trop inquiète dans ceux qu’elle lui avait prodigués à l’époque où sa vie avait été déjà menacée. Elle eut bien cette fois quelque soupçon d’une rechute en voyant son fils plus souvent près d’elle, par conséquent moins acharné à son travail ; mais quand vint ce soupçon, la crise était passée : le bon accord de tranquillité concerté entre le duc et Caroline, l’ignorance absolue des domestiques, peu nombreux et par cela même très-occupés, la sérénité du marquis, tout contribua à la rassurer, et au bout d’une quinzaine, elle remarqua même que son fils reprenait un air de jeunesse et de bien-être dont elle n’eut plus qu’à se réjouir.

On avait caché avec soin l’état du marquis à madame d’Arglade. Le duc ne renonçait nullement pour lui au grand mariage projeté. Il jugeait Léonie babillarde, évaporée, et ne voulait pas qu’on sût dans le monde que la santé de son frère pouvait, à un moment donné, causer des craintes sérieuses. Le duc avait bien averti Caroline à cet égard. Il jouait avec elle, dans l’intérêt de son frère, tel qu’il l’entendait, le double jeu de la prédisposer autant que possible et peu à peu à un dévouement sans bornes, et pour cela il trouvait bon de lui rappeler souvent que l’avenir de la famille reposait tout entier sur le fameux mariage. Caroline n’avait donc garde de l’oublier, et confiante dans la loyauté des deux frères, dans la notion de son devoir et dans le désintéressement de son propre cœur, elle marchait résolûment vers un abîme où pouvait s’engloutir à jamais sa destinée. Et c’est ainsi que le duc, bon de sa nature et animé des meilleures intentions pour son frère, travaillait de sang-froid à la perte d’une pauvre fille, digne par son mérite personnel d’être au faîte du bonheur et de la considération.

Heureusement pour mademoiselle de Saint-Geneix, si la conscience du marquis était assoupie, elle ne dormait pas complétement. D’ailleurs, sa passion fit tellement large la part de l’enthousiasme et de la véritable affection, qu’elle sembla disparaître et fut du moins vigoureusement enchaînée par la volonté. Il exigea que le duc fût presque toujours entre eux, et peu s’en fallut que dans sa sincérité il ne dispensât brusquement Caroline de toute surveillance en lui donnant sa parole de ne pas se remettre au travail sans sa permission. Un moment vint même où il la lui donna pour l’engager à cesser de veiller dans la bibliothèque : plus d’une fois il l’y avait trouvée, gardienne doucement et gaiement farouche des livres et des cahiers, mis, disait-elle, sous le scellé jusqu’à nouvel ordre ; mais le duc contraria l’effet de cette imprudence de son frère, en disant tout bas à Caroline qu’il ne fallait pas se fier à une parole donnée sincèrement à coup sûr, mais qu’il n’était pas au pouvoir d’Urbain de tenir. — Vous ne savez pas à quel point il est distrait, lui dit-il ; quand une idée le tient, elle le domine et lui fait oublier toute promesse. Vingt fois je l’ai trouvé furetant dans ces rayons lorsque j’avais le dos tourné, et quand je lui criais : Eh bien ! eh bien ! maraudeur ! il semblait sortir d’un rêve et me regardait d’un air de profonde surprise.

Caroline ne se relâcha donc pas de sa surveillance. La bibliothèque était beaucoup plus voisine de l’appartement du marquis que du sien, mais encore assez au centre du manoir pour qu’il n’y eût rien de remarquable pour les domestiques à l’assiduité de la lectrice dans cette pièce consacrée à l’étude. On l’y voyait tantôt seule, tantôt avec le duc ou le marquis le plus souvent avec l’un et l’autre, bien que le duc eût mille prétextes pour la laisser seule avec son frère ; mais dans ces moments-là les portes toujours ouvertes, le livre souvent dans les mains de Caroline, qui lisait réellement avec intérêt, enfin, plus que tout cela, la vérité de la situation, vérité qui a plus de force que les ruses les mieux ourdies, ôtaient tout prétexte, toute velléité même à la malignité des commentaires.

Dans cette situation, Caroline se trouva très-heureuse, et plus tard elle se la retraça souvent comme la plus douce phase de sa vie. Elle avait souffert de la froideur d’Urbain, et elle le retrouvait plus bienveillant, plus confiant qu’elle ne l’avait espéré. Dès que toutes les inquiétudes relatives à sa santé furent dissipées, il s’établit donc entre eux un lien qui, pour Caroline, fut exempt de nuages. Le marquis se plut extraordinairement à l’entendre lire, et bientôt même il consentit à se laisser aider par elle dans son travail. Elle fit des recherches pour lui, et prit des notes qu’elle rédigea dans l’esprit où il les désirait, esprit qu’elle parut deviner merveilleusement. Enfin elle lui rendit ses études si agréables et lui en allégea si bien la partie sèche et rebutante, qu’il put se remettre à écrire sans fatigue et sans souffrance.

Le marquis avait certainement bien plus que sa mère besoin d’un secrétaire ; mais il n’avait jamais pu souffrir cet intermédiaire entre lui et l’objet de ses recherches. Il s’aperçut bien vite que non-seulement Caroline ne l’égarait pas dans des idées étrangères aux siennes, mais encore qu’elle l’empêchait de s’égarer lui-même dans des préoccupations inutiles. Elle avait une remarquable netteté de jugement, jointe à une faculté rare chez les femmes, l’ordre dans l’enchaînement des idées. Elle pouvait s’absorber longtemps sans fatigue et sans défaillance. Le marquis fit une découverte qui devait disposer de lui à jamais. C’est qu’il se trouvait en face d’une intelligence supérieure, non créatrice, mais investigatrice au premier chef, précisément l’organisation dont il avait besoin pour donner l’équilibre et l’essor à sa propre intelligence.

Disons-le dès à présent, M. de Villemer était un homme d’un génie très-sain, mais qui n’avait pas encore trouvé et qui attendait sa crise de développement. De là sa souffrance et la lenteur de son travail. Il pensait et il écrivait rapidement ; mais sa conscience de philosophe et de moraliste créait à sa fougue d’historien enthousiaste des obstacles toujours renaissants. Il était en proie aux scrupules, comme certains dévots sincères, mais malades, qui s’imaginent toujours n’avoir pas dit toute la vérité à leur confesseur. Il voulait, lui, confesser à l’humanité la vérité sociale, et n’admettait pas assez que, pour une bonne part, cette science du vrai et même du réel est relative au temps où l’on vit. Il n’en prenait pas son parti. Il voulait déterrer le sens des faits enfouis dans les arcanes du passé, et, s’étonnant, lorsqu’il en avait à grand’peine saisi quelques indices, de les trouver souvent contradictoires, il s’alarmait, se méfiait de sa propre lucidité ou de sa propre équité, suspendait son jugement et son travail, et durant des semaines et des mois se laissait dévorer par des incertitudes et des doutes terribles.

Caroline, sans connaître son livre, qui n’était encore écrit qu’à moitié, et qu’il cachait avec une timidité maladive, eut bientôt deviné la cause de ses angoisses en causant avec lui et en entendant ses réflexions, lorsqu’elle lui faisait la lecture. Elle lui présenta d’inspiration quelques réflexions d’une simplicité extrême, mais d’une droiture de cœur qui parut sans réplique. Elle s’embarrassait fort peu d’une petite tache dans une grande existence, ou d’une petite lueur de raison dans une époque de délire. Elle croyait qu’il fallait voir le passé comme on regarde la peinture, à la distance voulue par l’œil de chacun pour embrasser l’ensemble, et savoir faire, ainsi que les maîtres l’ont voulu en composant leurs tableaux, le sacrifice des détails sans importance, qui détruisent parfois dans la réalité l’harmonie et même la logique de la nature. Elle fit remarquer qu’à chaque pas on observe dans le paysage des effets invraisemblables d’ombre et de lumière, et que le vulgaire a coutume de dire : « Comment un peintre rendrait-il cela ? » À quoi le peintre répondrait : « En ne le rendant pas. »

Elle convint que l’historien est plus enchaîné que l’artiste à l’exactitude du fait, mais elle nia qu’on pût procéder par des principes différents dans l’une ou l’autre voie. Le passé et même le présent d’une vie individuelle ou collective n’avaient, selon elle, de signification et de couleur que dans leur ensemble et dans leurs effets. Les petits accidents, les irrésolutions, les déviations même rentraient dans le domaine de la fatalité, c’est-à-dire de la loi des choses finies. Pour comprendre une âme, un peuple, une époque, il fallait les voir éclairés par l’événement comme la campagne par le soleil.

Elle hasarda ces réflexions avec une grande réserve, et sous forme de questions, sans parti pris, et comme prête à les supprimer si elles n’étaient point goûtées ; mais M. de Villemer en fut frappé, parce qu’il sentit qu’elle énonçait une certitude, une foi intérieure, et que si elle consentait à se taire, elle n’en resterait pas moins convaincue. Il lutta cependant un peu et lui soumit bon nombre de faits qui l’avaient retenu et embarrassé lui-même. Elle les jugea d’un mot, avec le grand bon sens d’un esprit neuf et d’un cœur pur, et il s’écria bientôt en regardant le duc : — Elle trouve le vrai, parce qu’elle le porte en elle, et que c’est la première condition pour voir clair. Jamais une conscience troublée, jamais un esprit faussé n’entendront l’histoire.

— C’est pour cela, lui dit-elle, qu’il ne faut peut-être pas trop faire l’histoire avec des mémoires, car presque tous sont l’ouvrage de la prévention ou des passions du moment. C’est la mode aujourd’hui de déterrer tout cela avec grand soin, et d’apporter beaucoup de menus faits peu connus qui ne méritaient pas de l’être.

— Oui, vous avez raison, répondit le marquis ; si l’historien, au lieu de rester fort de sa croyance et de son culte pour les grandes choses, se laisse trop égarer ou distraire par les petites, la vérité perd tout ce que la réalité envahit.

Si nous rapportons ces entretiens, peut-être un peu en dehors de la couleur d’un roman, c’est qu’ils sont bien nécessaires pour faire comprendre le sérieux et le calme apparent des rapports qui s’établirent entre le savant érudit et l’humble lectrice au manoir de Séval, en dépit du soin que prit le duc de les laisser aux prises avec les tentations de la jeunesse et de l’amour. Le marquis reconnut qu’il appartenait à Caroline, non pas seulement par l’enthousiasme, par le rêve par le besoin d’idéaliser la grâce et la beauté, mais encore par la raison, par le jugement et par la certitude d’avoir rencontré cet idéal. Dès lors Caroline fut sauvée ; elle imposa le respect de la sérieuse valeur de son être, et le marquis ne craignit plus de se laisser surprendre par la fièvre de l’égoïsme.

Le duc s’étonna beaucoup d’abord de ce résultat inattendu de leur intimité. Son frère était guéri, il était heureux, et il semblait vainqueur de l’amour par les seules forces de l’amour ; mais le duc était intelligent, et il comprit. Lui-même fut saisi d’une déférence assez sérieuse pour Caroline. Il prit intérêt aux lectures, et peu à peu, au lieu de s’endormir aux premières pages, il voulut lire à son tour et communiquer ses impressions. Il n’avait aucune conviction, mais il se laissait émouvoir et emporter en artiste par celle des autres. Il avait peu lu de choses sérieuses dans sa vie, mais il avait admirablement retenu tout ce qui était dates, noms propres. Il avait donc dans sa bonne mémoire comme un réseau à grandes mailles auxquelles vinrent se rattacher les fils déliés des études de son frère. C’est dire qu’il n’était étranger à rien qu’au sens logique et profond des choses de l’histoire. Il ne manquait pas de préjugés ; mais la forme avait sur lui une puissance qui les faisait taire, et devant une page éloquente, qu’elle fût de Bossuet ou de Rousseau, il éprouvait le même enthousiasme.

Lui aussi se sentit donc agréablement initié aux occupations du marquis et à la société de mademoiselle de Saint-Geneix. Ce qu’il y eut de vraiment bon en lui, c’est qu’à partir du jour où il sut les sentiments de son frère pour elle, elle cessa d’être une femme à ses yeux. Il avait été cependant ému à ses côtés pendant quelques jours, et la vérité l’avait surpris dans une heure de dépit et de fièvre. Du jour au lendemain, il abjura toute mauvaise pensée, et, touché de voir que le marquis, après un accès de jalousie terrible, lui avait rendu sa confiance entière, il connut pour la première fois de sa vie l’amitié honnête et vraie pour une jolie femme.

Au mois de juillet, Caroline écrivait à sa sœur :

« Sois donc tranquille, il y a beau temps que je ne veille plus le malade, car le malade n’a jamais été si bien portant ; mais j’ai toujours gardé l’habitude de me lever avec le jour dans la belle saison, et tous les matins j’ai plusieurs heures à consacrer au travail qu’il a bien voulu me permettre de partager avec lui. Lui-même à présent dort d’un très-bon sommeil, car il se retire à dix heures, et ici il m’est permis d’en faire autant. J’ai même souvent de précieux intervalles de liberté dans la journée. Le voisinage des bains d’Évaux et de la route de Vichy nous amène du monde aux heures où la marquise avait coutume de s’enfermer à Paris, et tout en disant que cela la dérange et la fatigue, elle en est charmée. La grande correspondance en souffre, mais cette correspondance a diminué d’elle-même depuis le projet de mariage pour le marquis. Ce projet absorbe tellement madame de Villemer, qu’elle ne peut se tenir d’en faire part ou d’en insinuer quelque chose à tous ses vieux amis, après quoi elle fait ses réflexions, reconnaît que c’est imprudent d’en tant parler, qu’il ne faut pas compter sur la discrétion de tant de personnes, et nous jetons au feu les lettres qu’elle vient de me dicter. C’est ce qui fait qu’elle me dit souvent : — Bah ! n’écrivons pas. J’aime mieux ne rien dire que de ne pas parler de ce qui m’intéresse.

« Quand elle a des visites, elle me fait signe que je peux aller rejoindre le marquis, car elle sait maintenant que je prends des notes pour lui. La maladie passée, je n’ai pas cru devoir faire du mystère à propos d’une chose si simple, et elle me sait gré d’épargner à son fils quelques parties fatigantes de son travail. Elle est fort curieuse de savoir ce que c’est que cet ouvrage si bien caché mais il n’y a guère de danger que j’en trahisse quelque chose, puisque je n’en connais pas le moindre mot. Je sais que nous sommes dans l’histoire de France pour le moment, et plus particulièrement à l’époque de Richelieu ; mais ce que je n’ai pas besoin de dire, c’est que je pressens un grand désaccord d’opinions entre le fils et la mère sur une foule de choses graves.

« Ne me plains pas d’avoir assumé sur moi une double tâche, et d’avoir, comme tu dis, pris deux maîtres au lieu d’un. Avec la marquise, la tâche est sacrée, et j’y porte de l’affection ; avec son fils, la tâche est douce, et j’y porte cette sorte de vénération sérieuse dont je t’ai souvent parlé. J’ai de la joie à me figurer que j’ai contribué à sa guérison, que j’ai su le soigner sans l’impatienter, et lui persuader tout doucement de vivre un peu comme tout le monde doit vivre pour se bien porter. Je l’ai pris par sa passion même, en lui disant que son talent pourrait bien se ressentir de ses souffrances, et que je ne croyais pas à la lucidité de la fièvre. Tu n’as pas d’idée comme il a été bon pour moi, comme il s’est laissé chapitrer et même gronder par mademoiselle ta sœur, comme il m’a remerciée de mon intérêt, et comme il s’est soumis à toutes mes prescriptions. C’est au point qu’à table il me consulte des yeux sur ce qu’il doit manger, et que quand nous nous promenons, il n’a pas plus de volonté qu’un enfant pour le trajet que le duc et moi voulons lui faire faire. C’est une bien belle âme, je t’assure, et chaque jour je découvre en lui de nouvelles qualités. Je l’avais cru un peu quinteux et très-obstiné ; pauvre être ! c’était sa crise qui le menaçait. Il est au contraire d’une douceur, d’une égalité de caractère dont rien n’approche, et le charme de son commerce ne peut se comparer qu’à la beauté des eaux qui coulent dans notre vallée, toujours limpides, abondantes, entraînées par un mouvement égal et fort, jamais irritées ni capricieuses. Et si je poursuivais la comparaison, je pourrais dire que son esprit a aussi des rives fleuries, des oasis de verdure où l’on peut s’arrêter et rêver délicieusement, car il est très-poète, et je m’étonne toujours qu’il ait soumis les élans de son imagination à la rigidité de l’histoire.

« Il prétend au reste que c’est moi qui ai découvert cela en lui, et qu’il commence à s’en apercevoir lui-même. L’autre jour, nous regardions dans un ravin transversal à celui du Char la beauté des herbages remplis de moutons et de chèvres. Au fond de cette coupure escarpée, il y a un revêtement de rochers dont quelques dentelures s’élèvent au-dessus du plateau, si bien que c’est, relativement au niveau inférieur, une montagne, et que ces belles roches d’un gris lilas forment une crête assez imposante pour cacher le pays plat qui est derrière. On ne voit donc pas d’ici le dessus des plateaux, et on peut se croire dans un coin de la Suisse. C’est du moins ce que me dit M. de Villemer pour me consoler de la manière dont la marquise rabroue mes admirations. — Ne vous inquiétez pas de cela, me disait-il, et ne pensez pas qu’il faille avoir vu beaucoup de grandes choses pour avoir la notion et la sensation du grand. La grandeur est partout pour ceux qui portent cette faculté en eux-mêmes, et ce n’est pas une illusion qu’ils nourrissent, c’est une révélation de ce qui est en réalité dans la nature d’une manière plus ou moins exprimée. Aux sens lourds il faut des manifestations brutales de la puissance et de la dimension des choses. Voilà pourquoi beaucoup de gens qui vont en Écosse chercher les tableaux décrits par Walter Scott ne les trouvent pas, et prétendent que le poète leur a surfait son pays. Ces tableaux y sont pourtant, j’en suis bien sûr, et si vous alliez là, vous, vous les trouveriez tout de suite.

« Je lui avouai que la réelle immensité me tentait beaucoup, que je voyais souvent en songe des montagnes infranchissables et des abîmes à donner le vertige, que devant une gravure représentant les furieuses cascades de la Suède ou les blocs errants des mers glaciales, je me sentais emportée par des rêves démesurés d’indépendance, et qu’il n’était pas de récit d’expéditions lointaines dont les souffrances et les dangers pussent m’ôter le regret de n’en avoir pas fait partie.

« Et pourtant, me dit-il, devant ce charmant petit paysage que voici, vous paraissiez très-heureuse et véritablement satisfaite tout à l’heure ? Avez-vous donc plus besoin d’émotions et de surprises que d’attendrissement et de sécurité ? Voyez comme c’est beau, le calme ! comme cette heure de reflets rayés par les ombres qui s’abaissent, ces fluides vaporeux qui semblent caresser les flancs du rocher, cette immobilité du feuillage qui a l’air de boire en silence l’or des derniers rayons, comme toute cette solennité recueillie et sereine est bien la véritable expression du beau et du bon dans la nature ! Je ne connaissais pas tout cela, moi ! Il y a très-peu de temps que j’en ai été frappé. Je vivais dans la poussière, dans la mort ou dans les abstractions. Je rêvais bien les tableaux de l’histoire, la fantasmagorie du passé. J’ai vu quelquefois passer à l’horizon la flotte de Cléopâtre, j’ai cru entendre dans le silence des nuits les fanfares guerrières de Roncevaux ; mais c’était là l’empire du rêve, et la réalité ne me parlait pas. Depuis que je vous ai vue regarder l’horizon sans rien dire, avec un air de contentement dont rien n’approche, je me suis demandé le secret de vos joies, et, s’il faut tout dire, votre malade égoïste a bien été un peu jaloux de tout ce qui vous charmait. Il s’est mis à regarder aussi avec inquiétude. Alors il en a pris son parti, car il a senti qu’il aimait ce que vous aimiez.

« Tu penses bien qu’en me parlant ainsi, ma chère petite sœur, monsieur le marquis mentait effrontément, car on voit à toutes ses remarques et à toutes ses manières de parler qu’il a un véritable enthousiasme d’artiste pour la nature comme pour tout ce qui est beau ; mais il est si naïvement bon pour moi dans sa reconnaissance, qu’il ment de bonne foi, et s’imagine me devoir quelque chose de nouveau dans sa vie intellectuelle. »


XV


Un matin, le marquis, écrivant à la grande table de la bibliothèque, tandis que Caroline feuilletait des cartes à l’autre bout, posa sa plume, et lui dit avec émotion :

— Mademoiselle de Saint-Geneix, je me rappelle que vous m’avez quelquefois témoigne le désir bienveillant de connaître ce travail, et je croyais bien ne pouvoir jamais m’y décider ; mais à présent, oui, à présent, je sens que je serai heureux de vous le soumettre. Ce livre est votre ouvrage bien plus que le mien, puisque je n’y croyais pas, et que vous m’avez amené à respecter l’élan qui me l’avait dicté. Depuis que vous m’avez rendu la conviction, vous êtes cause que j’ai plus avancé ma tâche en un mois que je ne l’avais fait en dix ans. Vous êtes cause aussi que je finirai certainement une chose que j’eusse peut-être recommencée jusqu’à ma dernière heure. Elle était proche, d’ailleurs, cette heure suprême. Je la sentais venir vite, et je me hâtais fiévreusement, en proie au désespoir de ne voir avancer que la fin de ma vie. Vous m’avez ordonné de vivre, et j’ai vécu, de me calmer, et je me suis calmé, de croire en Dieu et en moi-même, et j’ai cru. À présent que j’ai foi en ma pensée, il faut que vous me donniez la foi en mon talent, car, bien que je ne tienne pas plus que de raison à la forme, je la crois nécessaire pour donner plus de poids et de séduction à la vérité. Tenez, mon amie, lisez !

— Oui ! répondit vivement Caroline ; vous voyez que je n’hésite pas, que je ne me récuse pas : ce n’est ni prudent ni modeste de ma part. Eh bien ! je ne m’en embarrasse point. Je suis tellement sûre de votre talent, que je ne redoute pas d’avoir à être sincère, et je crois tellement à l’accord de nos opinions, que je me flatte de comprendre même ce qui serait au-dessus de ma portée dans d’autres circonstances.

Mais, au moment de prendre le manuscrit, Caroline hésita devant une confidence trop particulière, et demanda si l’excellent duc ne serait pas initié, lui aussi, à cette satisfaction.

— Non, répondit le marquis, mon frère ne viendra pas aujourd’hui. J’ai saisi le jour où il est à la chasse. Je ne veux pas qu’il connaisse mon œuvre avant qu’elle soit terminée ; il ne la comprendrait pas. Ses préjugés de naissance s’y opposent. Il croit pourtant avoir quelques idées avancées, comme il les appelle, et sait que je vais plus loin que lui ; mais il ne se doute pas combien j’ai quitté la voie où m’avait placé l’éducation. Ma révolte contre ce passé lui causerait un grand effroi, et cela pourrait me troubler avant la fin de mon travail. Mais vous-même,… peut-être allez-vous être un peu inquiète.

— Moi, je n’ai pas de parti pris, répondit Caroline, et il est fort probable que je partagerai vos opinions quand je les connaîtrai bien. Donc asseyez-vous, je veux lire tout haut pour vous autant que pour moi. Je veux que vous vous entendiez parler vous-même. Je crois que ce doit être une bonne manière de se relire.

Caroline lut ce matin-là un demi-volume ; elle s’y reprit dans la journée et le lendemain. En trois jours, elle fit entendre au marquis le résumé des études de plusieurs années. Elle lut son écriture, quoique un peu difficile, aussi bien que l’imprimé, et comme elle lisait avec une netteté, une intelligence et une simplicité admirables, s’animant et se sentant émue elle-même quand la narration s’élevait au lyrisme dans les épopées de l’histoire, l’auteur se sentit éclairé en un instant d’un vrai soleil de certitude formé de tous les rayons épars dont ses méditations avaient été pénétrées.

Le tableau était beau, d’une beauté originale, et empreint d’un cachet de grandeur véritable. Sous ce titre simple et mystérieux : Histoire des Titres, il soulevait un ensemble de questions hardies qui n’allaient à rien moins qu’à rendre universelle et sans retour ni restriction la pensée de la nuit révolutionnaire du 4 août 1789. Ce fils d’une grande maison longtemps privilégiée, nourri dans l’orgueil de race et le dédain de la plèbe, apportait devant la moderne civilisation l’acte d’accusation du patriciat, les pièces du procès, les preuves d’usurpation, d’indignité ou de forfaiture, et prononçait la déchéance au nom de la logique et de l’équité, au nom de la conscience humaine, mais surtout au nom de l’idée chrétienne évangélique. Il prenait corps à corps ce compromis de dix-huit siècles qui veut allier l’égalité révélée par les apôtres avec la convention des hiérarchies civiles et théocratiques. N’admettant dans toutes les classes que des hiérarchies politiques et administratives, c’est-à-dire des fonctions, des preuves de valeur personnelle et d’activité sociale, des services en un mot, il poursuivait le privilège de naissance jusque dans l’opinion actuelle jusque dans les dernières influences, en traçant d’une main ferme l’histoire des spoliations et des usurpations de pouvoir depuis la création féodale de la noblesse jusqu’à l’heure présente. C’était refaire l’histoire de France à un point de vue spécial, sous l’empire d’une idée distincte, absolue, inflexible, indignée, et partant d’un sentiment religieux que la noblesse ne pouvait combattre sans se suicider, elle qui invoque le droit divin comme la clef de voûte de son institution.

Nous n’en dirons pas davantage sur la donnée de ce livre, dont la critique même doit rester en dehors de notre sujet. Quelque jugement qu’on pût porter sur les croyances de l’auteur, il eût été impossible de ne pas reconnaître en lui un splendide talent, joint au savoir et à la bonne foi puissante d’un esprit de premier ordre. Le style particulièrement était magnifique, d’une ampleur et d’une richesse que n’eût jamais fait soupçonner la modeste concision des paroles du marquis dans le monde ; mais, dans son livre même, il donnait peu de place à la discussion. Après avoir posé les prémisses et les motifs de sa recherche en quelques pages d’une chaude et sévère appréciation, il passait aux faits et les classait historiquement avec une éloquente clarté. Ses récits, pleins de couleur, avaient l’intérêt du drame et du roman, même lorsque, fouillant dans les obscures archives des familles, il révélait l’horreur des temps féodaux, les souffrances et l’avilissement de la plèbe. Enthousiaste et ne s’en défendant pas, il sentait profondément les attentats contre la justice. contre la pudeur, contre l’amour, et en bien des pages son âme, passionnée pour le vrai, le juste et le beau, se révélait tout entière avec des cris d’éloquence entraînante. Plus d’une fois Caroline se sentit fondre en larmes, et posa le livre pour se remettre.

Caroline n’eut pas d’objections. Il n’appartient pas au simple narrateur de prononcer qu’elle eût dû en faire, ou qu’il n’y en avait réellement pas à faire mais il doit dire qu’elle ne s’en trouva pas, tant l’admiration du talent et l’estime de l’homme l’avaient gagnée. Le marquis de Villemer devint à ses yeux un personnage si complétement supérieur à tout ce qu’elle avait jamais rencontré qu’elle conçut dès lors l’idée de se dévouer à lui sans réserve et pour toute sa vie.

Quand nous disons sans réserve, il en était une, à coup sûr, qui n’eût pas fait si bon marché d’elle-même, si elle se fût présentée à sa pensée ; mais elle ne s’y présenta pas. La supposition qu’un tel homme pouvait lui demander le sacrifice de l’honneur ne troubla pas un instant la sérénité de son enthousiasme. Nous n’oserions pourtant pas affirmer que dès lors cet enthousiasme n’embrassât pas à son insu l’amour comme un des éléments inévitables de sa plénitude ; mais l’amour n’avait pas été le point de départ. Le marquis n’avait pas su jusque-là révéler toutes les séductions de son intelligence et de sa personne ; il avait été contraint, troublé, malade. Caroline ne vit pas tout d’un coup le changement qui se fit en lui d’une manière insensible, lorsqu’il devint éloquent, jeune et beau, en recouvrant jour par jour, heure par heure, la santé, la confiance en lui-même, la certitude de sa puissance et le charme que donne le bonheur aux nobles physionomies longtemps voilées par le doute.

Quand elle se rendit compte de toutes ces transformations séduisantes, elle en avait subi l’effet à son insu, et l’automne arrivait. On allait retourner à Paris, et, sous l’empire d’une idée fixe, madame de Villemer disait tous les jours à sa jeune confidente : — Dans trois semaines, dans quinze jours, dans une huitaine, aura lieu la fameuse entrevue de mon fils avec mademoiselle de Xaintrailles.

Caroline sentit alors un déchirement affreux au plus profond de son âme, une consternation, une terreur et comme une révélation impérieuse du genre d’attachement qu’elle ne s’avouait pas encore. Elle avait si bien accepté l’idée vague et encore lointaine de ce mariage qu’elle n’avait jamais voulu se demander si elle en souffrait. C’était pour elle inévitable comme de vieillir et de mourir ; mais on n’accepte en réalité la vieillesse et la mort qu’à l’heure où elles arrivent, et Caroline sentit qu’elle faiblissait et qu’elle mourait à l’idée de cette séparation prochaine et absolue.

Elle avait fini par croire avec la marquise que cela ne pouvait manquer. Jamais elle n’avait osé questionner le marquis ; le duc le lui avait défendu d’ailleurs au nom de l’amitié qu’elle portait à sa famille. Selon lui, le marquis ne se déciderait qu’autant qu’on ne le tourmenterait pas, et le duc savait bien que la moindre inquiétude de la part de Caroline bouleverserait toutes les pensées de son frère.

Le duc, après avoir admiré sincèrement la pureté de leurs relations, commençait à s’en inquiéter. — Cela devient, se disait-il, un attachement si grave que l’on n’en peut plus prévoir les conséquences. Il eût bien mieux valu pour mon frère que cette passion fût assouvie. Aujourd’hui elle ne ferait plus obstacle à son avenir. Peut-on croire que la vertu ait tué l’amour ? Non, non ! la vertu en pareil cas, c’est de l’amour qui a doublé de puissance !

Le duc ne se trompait pas. Le marquis ne s’attristait nullement de la perspective d’un mariage qu’il était désormais bien résolu à ne pas contracter. Il s’affligeait seulement du changement que le séjour de Paris allait momentanément opérer dans ses relations avec mademoiselle de Saint-Geneix, dans leur libre fraternité, dans leurs études en commun, dans cette sécurité de tous les instants qui ne se retrouverait pas ailleurs. Il lui en parlait avec une grande tristesse. Elle éprouvait les mêmes regrets, et attribuait son propre chagrin intérieur à son amour pour la campagne et au dérangement d’une vie si noble et si douce.

Elle éprouva cependant une charmante surprise en arrivant à Paris. Elle y trouva sa sœur, qui l’attendait avec les enfants, et elle apprit que Camille se rapprochait d’elle. Elle allait habiter à Étampes une maisonnette moitié ville, moitié campagne, jolie, fraîche, en bon air, avec la jouissance d’un assez grand jardin. Elle ne serait plus qu’à une heure de Paris par le chemin de fer. Elle mettait Lili en pension, elle avait obtenu une bourse dans un couvent de Paris. Caroline pourrait la voir toutes les semaines. Enfin on avait promis aussi une bourse pour le petit Charles dans un lycée aussitôt qu’il serait en âge d’y entrer.

— Tu me combles de joie et de surprise ! s’écria Caroline en pressant sa sœur dans ses bras ; mais qui donc a fait tous ces miracles ?

— Toi ! répondit Camille, toi seule, et toujours toi !

— Mais non ! J’espérais bien obtenir ces bourses, c’est-à-dire les faire obtenir un jour ou l’autre par Léonie, qui est si obligeante ; mais je ne croyais pas à un si prompt succès.

— Non, non ! reprit madame Heudebert ; cela ne vient point de Léonie, cela vient d’ici !

— Impossible ! je n’en ai jamais dit un mot à la marquise. Sachant combien elle est brouillée avec le pouvoir, je n’aurais pas osé…

— Quelqu’un a osé auprès des ministres, et ce quelqu’un-là… Il ne veut pas être nommé, il a agi en cachette de toi, et pourtant je le trahirai, parce qu’il est bien impossible que j’aie des secrets pour toi : ce quelqu’un-là, c’est le marquis de Villemer.

— Ah !… Tu lui as donc écrit pour le prier…?

— Point ! C’est lui qui m’a écrit pour s’informer de ma situation et de mes droits avec une bonté, une convenance, une délicatesse… Ah ! oui, Caroline, tu avais bien raison d’estimer ce caractère-là !… Mais, tiens, j’ai apporté ses lettres. Je veux que tu les lises.

Caroline lut les lettres, et vit qu’à partir du jour où elle avait donné des soins à monsieur de Villemer, celui-ci s’était occupé de sa famille avec une vive et constante sollicitude. Il avait prévenu ses désirs secrets, il s’était inquiété de l’éducation des enfants. Il avait fait par lettres des démarches promptes et sûres, sans même offrir de les faire, et en se bornant à demander les renseignements nécessaires à Camille sur les services de son mari dans l’administration. Il avait annoncé le succès, refusant tout remerciement et disant que sa dette de reconnaissance envers mademoiselle de Saint-Geneix était loin d’être acquittée. Ces bonnes nouvelles étaient arrivées à Camille pendant le voyage à petites journées de poste que faisait Caroline avec la marquise, car la vieille dame avait horreur et frayeur des diligences et des chemins de fer.

Quant à l’habitation d’Étampes, c’était encore une idée et une offre du marquis. Il avait là, disait-il, une petite propriété de nul rapport, léguée par un vieux parent, et il priait madame Heudebert de lui rendre le service de l’habiter. Elle avait accepté, disant qu’elle se chargeait des réparations ; mais elle avait trouvé la maisonnette en très-bon état, meublée, et même approvisionnée de bois, de vin et de légumes pour plus d’un an. Quand elle avait demandé à la personne changée par le marquis de ces détails le prix du loyer, on lui avait répondu que l’on avait ordre de ne pas recevoir d’argent, que c’était trop peu de chose, et que le marquis n’avait jamais compté louer à des étrangers la maison de son vieux cousin.

Si Caroline fut vivement touchée de ces bontés de son ami et heureuse de voir le sort de sa famille si amélioré, elle n’en ressentit pas moins une douleur au cœur. Il lui sembla que c’était un adieu de celui dont l’existence allait se séparer à jamais de la sienne, et comme un compte réglé par sa reconnaissance. Elle refoula cette douleur, employa ses matinées pendant plusieurs jours à promener sa sœur et les enfants, à acheter le trousseau de la petite pensionnaire, et enfin à l’installer au couvent. La marquise voulut voir madame Heudebert et la belle Élisabeth, qui allait perdre au couvent son doux sobriquet de Lili. Elle fut charmante pour la sœur de Caroline, et ne laissa point partir l’enfant sans un joli cadeau ; elle voulut que Caroline eût deux jours de liberté pour s’occuper de sa famille, lui faire ses adieux et la reconduire au chemin de fer. Elle-même se fit conduire au couvent pour y recommander Élisabeth Heudebert comme sa protégée.

Camille avait vu aussi le marquis et le duc chez leur mère ; elle n’avait osé présenter que Lili à son bienfaiteur, les autres enfants n’étant pas assez raisonnables mais M. de Villemer voulut les voir tous : il alla rendre visite à madame Heudebert à l’hôtel où elle était descendue, et y trouva Caroline au milieu de ces enfants dont elle était adorée. Elle le trouva, lui, non pas rêveur, mais comme absorbé dans la contemplation des soins et des caresses qu’elle leur donnait. Il regardait chaque enfant avec une attention attendrie et parlait à tous comme un homme en qui le sentiment paternel est déjà très-développé. Caroline, ignorant qu’en effet il était père, s’imagina en soupirant qu’il songeait aux joies futures de la famille.

Le jour suivant, quand elle eut vu sa sœur monter dans le wagon qui la reconduisait à Étampes, elle se sentit horriblement seule, et pour la première fois le mariage du marquis se présenta à sa pensée comme un désastre irréparable dans sa propre vie. Elle sortit vite de la gare pour cacher ses larmes ; mais dans la cour elle se trouva en face de M. de Villemer. — Eh bien ! lui dit-il en lui offrant son bras, vous pleurez ? Je m’attendais bien à cela, et j’ai voulu me trouver ici, où les prétextes ne manquent pas pour le public, afin de vous soutenir un peu dans ce chagrin si naturel, et de vous rappeler qu’il vous reste des amis sincères.

— Quoi ! vous êtes venu ici pour moi ? répondit Caroline en essuyant ses larmes. Ah ! je suis honteuse de ce moment de faiblesse. C’est de l’ingratitude envers vous qui avez comblé ma famille, qui la rapprochez de moi, et que je devrais bénir dans la joie au lieu de sentir le petit déchirement d’une séparation qui ne peut plus être de longue durée. Ma sœur pourra revenir souvent voir sa fille, que je verrai, moi, plus souvent encore. Non, non, je n’ai pas de chagrin ; je suis au contraire bien heureuse, et c’est grâce à vous !

Pourquoi donc pleurez-vous encore ? lui dit le marquis en la conduisant à la voiture qu’il avait amenée pour elle ; voyons, c’est un peu nerveux, n’est-ce pas ? mais cela m’inquiète. Retournons sous la gare comme si nous cherchions quelqu’un. Je ne veux pas vous quitter dans les larmes. C’est la première fois que je vous vois pleurer, et cela me fait beaucoup de mal. Tenez, nous sommes à deux pas du Jardin des Plantes ; à huit heures du matin, il n’y a pas de risque que nous y rencontrions personne de connaissance. D’ailleurs, avec ce manteau et ce voile on ne peut pas savoir qui vous êtes. Il fait assez beau, voulez-vous venir voir la vallée suisse ? Nous tâcherons de nous croire encore à la campagne, et en vous quittant je serai sûr… du moins j’espère, que vous ne serez pas malade.

Il y avait tant d’amicale sollicitude dans l’accent du marquis que Caroline ne songea point à refuser son offre. Qui sait, pensait-elle, s’il ne désire point me dire là un adieu fraternel au moment d’entrer dans une nouvelle existence ? Au fait, cela nous est permis, cela nous est peut-être dû. Il ne m’a encore jamais parlé de son mariage ; il serait étrange qu’il ne m’en parlât pas, et que je ne fusse pas préparée et disposée à l’entendre.


XVI


Le marquis fit signe au fiacre de suivre, et il conduisit Caroline à pied en l’entretenant doucement de sa sœur et des enfants ; mais ni durant ce court trajet, ni dans les allées ombragées de la vallée suisse du Jardin des Plantes, il ne lui parla de lui-même. Ce ne fut qu’au moment de revenir, et en s’arrêtant avec elle sous les branches pendantes du cèdre de Jussieu, qu’il lui dit du ton le plus détaché et en souriant : — Savez-vous que c’est aujourd’hui que ma présentation officielle à mademoiselle de Xaintrailles doit avoir lieu ?

Il sembla au marquis qu’il sentait tressaillir le bras de Caroline appuyé sur le sien ; mais elle lui répondit avec sincérité et avec résolution : — Non, je ne savais pas que ce fût aujourd’hui.

— Si je vous parle de cela, reprit-il, c’est parce que je sais que ma mère et mon frère vous ont tenue au courant de ce beau projet. Moi, je ne vous en ai jamais parlé ; cela n’en valait pas la peine !

— Vous avez donc cru que je ne m’intéresserais pas à votre bonheur ?

— Mon bonheur ! est-ce qu’il peut être dans les mains d’une inconnue ? Et vous, mon amie, pouvez-vous parler ainsi, vous qui me connaissez ?

— Alors… je dirai le bonheur de votre mère, puisqu’il dépend de ce mariage.

— Oh ! ceci est une autre affaire, reprit vivement M. de Villemer. Voulez-vous que nous nous reposions sur ce banc, et puisque nous trouvons ici la solitude, voulez-vous me permettre de vous parler un peu de ma situation ?

Ils s’assirent. — Vous n’aurez pas froid ? reprit le marquis en ramenant les plis du manteau de Caroline autour d’elle.

— Non ! et vous ?

— Oh ! moi, grâce à vous, j’ai une santé robuste à présent, et c’est pour cela que l’on songe sérieusement à faire de moi un père de famille. C’est un bonheur dont je n’ai pas autant besoin que l’on croit. Il y a dans la vie des enfants que l’on aime, … ne serait-ce que comme vous aimez ceux de votre sœur ! Mais passons là-dessus, et supposons que je me sois rêvé une nombreuse lignée ! Vous savez bien que je ne tiens pas à cela au point de vue de l’orgueil du nom vous connaissez mes idées sur la noblesse. Ce ne sont pas précisément celles de mon entourage ; malheureusement pour mon entourage, je n’en puis pas changer cela ne dépend plus de moi.

— Je sais cela, répondit mademoiselle de Saint-Geneix, mais vous avez l’âme trop complète pour ne pas désirer connaître les plus ardentes, les plus saintes affections de la vie.

— Supposez tout ce que vous voudrez à cet égard, reprit le marquis, et reconnaissez dès lors que le choix de la mère de mes enfants est l’affaire la plus importante de ma vie. Eh bien ! cette chose immense, ce choix sacré, pensez-vous que quelqu’un puisse le faire à ma place ? Admettez-vous que même mon excellente mère puisse s’éveiller un matin en disant : « Il y a de par le monde une demoiselle dont le nom est illustre, dont la fortune est considérable, et qui doit être la femme de mon fils, parce que mes amis et moi trouvons la chose avantageuse et convenable ? Mon fils ne la connaît pas, n’importe ! Elle ne lui plaira peut-être en aucune façon ; il lui déplaira peut-être également : n’importe encore ! Cela ferait plaisir à mon fils aîné, à mon amie la duchesse, à tous les habitués de mon petit salon. Il faudrait que mon fils fût dénaturé, s’il ne sacrifiait pas sa répugnance à cette fantaisie ! Et si mademoiselle de Xaintrailles s’avise de ne pas le trouver parfait, elle ne sera plus digne du nom qu’elle porte ! … » Vous voyez bien, mon amie, que tout cela est insensé, et je m’étonne beaucoup si un seul instant vous avez pu le prendre au sérieux !

Caroline se débattit en vain contre l’indicible joie que lui causait cette déclaration ; mais elle se rappela vite tout ce que le duc lui avait dit et tout ce que le devoir lui commandait de dire elle-même.

— Vous m’étonnez aussi beaucoup, reprit-elle. N’avez-vous pas donné votre parole à votre mère et à votre frère de voir mademoiselle de Xaintrailles à l’époque fixée ?

— Aussi la verrai-je ce soir ; c’est une rencontre arrangée de manière à ce que le hasard paraisse l’amener, et qui ne m’engage en aucune façon.

— C’est là un faux-fuyant que je n’admets pas dans une conscience comme celle du marquis de Villemer ! Vous avez donné votre parole de faire tout votre possible pour reconnaître le mérite de cette personne et pour lui faire apprécier le vôtre.

— Ah ! je ne demande pas mieux que de faire tout mon possible pour cela ! répondit le marquis en riant d’un rire doux qui l’embellit tellement que Caroline fut éblouie du regard qu’il attachait sur elle.

— Vous vous êtes donc moqué de votre mère ? reprit-elle en s’armant de toute sa défense intérieure ; voilà ce dont je ne vous aurais jamais cru capable !

— Non, non, je ne le suis pas ! répondit M. de Villemer en reprenant son sérieux. Quand ils m’ont arraché cette promesse, je ne riais pas, je vous le jure ! J’étais profondément malheureux et gravement malade ; je me sentais mourir, et je croyais mon âme déjà morte. Je cédais à de tendres et cruelles obsessions, dans l’espoir qu’on me laisserait finir en paix ; mais j’en ai rappelé, mon amie : j’ai fait un nouveau bail avec la vie, je me sens encore plein de jeunesse et d’avenir. L’amour fermente en moi comme la sève dans ce grand arbre ; oui, l’amour, c’est-à-dire la foi, la force, le sentiment de mon être immortel, dont je dois compte à Dieu et non aux préjugés humains ! Je veux être heureux, moi, je veux vivre, et je ne veux être époux qu’à la condition d’aimer avec toutes les forces de mon âme !…

Ne me dites pas, continua-t-il sans laisser à Caroline le temps de répondre, que j’ai des devoirs en contradiction avec celui-là. Je ne suis pas un homme faible et flottant. Je ne me paye point de mots consacrés par l’usage, et je ne prétends pas me faire l’esclave et la victime des chimères de l’ambition. Ma mère aspire à recouvrer l’opulence ! Elle se trompe elle-même. Son vrai bonheur et sa vraie gloire, c’est d’avoir su y renoncer pour sauver son fils aîné. Elle est plus riche, depuis que j’ai arrangé son existence au prix de presque tout ce qui me reste, qu’elle ne l’était depuis dix ans en subissant avec terreur une situation douteuse, et qu’elle croyait devoir être pire. Voyez donc si je n’ai pas fait pour elle tout ce que je pouvais faire ! J’ai des opinions ardentes, fruit des études et des réflexions de toute ma vie. Je leur ai imposé silence. J’ai horriblement souffert de chagrins qu’elle n’a jamais connus. J’ai été véritablement torturé par mon propre cœur, et je lui ai épargné la douleur de voir mes supplices. J’ai souffert même par elle, et je ne me suis jamais plaint. N’ai-je pas vu, dès mon enfance, qu’elle avait une préférence irrésistible pour mon frère, et ne sais-je pas d’ailleurs qu’elle croyait la devoir à l’aîné et au plus titré de ses fils ? J’ai vaincu le dépit de cette blessure, et le jour où mon frère m’a enfin permis de l’aimer, je l’ai aimé passionnément ; mais jusque-là que n’avais-je pas dévoré de secrets affronts et d’amères plaisanteries de sa part et de celle de ma mère, liguée avec lui contre le sérieux de ma pensée et de mon existence ! Je ne leur en voulais pas, je comprenais leurs erreurs, leurs préjugés ; mais sans le savoir ils me faisaient bien du mal !…

Au milieu de tant de dégoûts, une chose pouvait tenter un solitaire comme moi, la gloire des lettres. Je sentais en moi une certaine flamme, un élan vers le beau qui pouvait grouper autour de moi de nombreuses sympathies. J’ai vu que cette gloire blesserait ma mère dans ses croyances, et j’ai résolu de garder le plus strict anonyme, de ne pas même laisser soupçonner la paternité de mon œuvre. Vous seule, vous seule au monde, avez reçu la confidence d’un secret qui ne doit jamais être trahi, et je ne veux pas ajouter tant que ma mère vivra, car j’ai horreur de ces restrictions mentales, de ces projets parricides qui semblent appeler la mort sur ceux que nous devons chérir plus que nous-mêmes. J’ai dit jamais à cet égard, afin de n’avoir jamais en moi la notion d’un état de choses où une satisfaction personnelle pourrait diminuer en moi la douleur de perdre ma mère.

— Eh bien ! en tout ceci, je vous approuve autant que je vous admire, reprit mademoiselle de Saint-Geneix ; mais il me semble que tout peut et doit s’arranger, relativement à votre mariage, selon les désirs de votre famille et selon les vôtres. Puisqu’on dit mademoiselle de Xaintrailles tout à fait digne de vous, pourquoi donc, au moment de vous en assurer, prononcez-vous d’avance que cela n’est ni possible ni probable ? Voilà où je ne vous comprends plus du tout, et où je doute que vous ayez des motifs sérieux et respectables à me faire accepter.

Caroline parlait avec une décision qui changea tout à coup les dispositions du marquis. Il était au moment de lui ouvrir son cœur à tout risque, il s’y sentait entraîné par une lueur d’espoir ; elle la lui ôta, et il devint triste et comme accablé.

— Eh bien ! vous voyez, reprit-elle, vous ne trouvez rien à me répondre !

— Vous avez raison, dit-il ; je n’avais pas le droit de vous dire que mademoiselle de Xaintrailles me serait à coup sûr indifférente. Je le sais, mais vous ne pouvez être juge des raisons secrètes qui m’en donnent la certitude. Ne parlons plus d’elle. Je tenais à vous bien convaincre de ma liberté d’esprit et du droit de ma conscience à cet égard. Je ne veux pas qu’une pensée comme celle-ci puisse exister en vous : M. de Villemer doit se marier pour de l’argent, de la considération et du crédit ! Oh ! cela, mon amie, je vous en supplie, ne le croyez jamais. Descendre à ce point dans votre estime serait un châtiment que je n’ai mérité par aucune faute, par aucun tort envers vous ni envers les miens. Je tiens aussi à ce que, d’autre part, vous ne me fassiez point de reproche, s’il arrive que je me voie forcé de contrarier ouvertement les désirs de ma mère dans mon établissement. J’ai cru devoir vous dire tout ce qui me justifie d’une prétendue bizarrerie. Voulez-vous bien maintenant m’absoudre d’avance si j’ai tôt ou tard à déclarer à elle et à mon frère que je peux leur donner mon sang, ma vie, mes dernières ressources, mon honneur même, mais pas ma liberté morale et ma vérité intérieure, pas cela ! Oh ! cela, non, jamais, c’est à moi, et c’est le seul bien que je me réserve, car cela vient de Dieu, et les hommes n’y ont aucun droit.

En parlant ainsi, le marquis avait posé la main sur son cœur et le pressait avec force. Sa figure, à la fois énergique et charmante, exprimait une foi enthousiaste. Caroline, éperdue, eut peur d’avoir compris, et en même temps elle eut également peur de se tromper ; mais qu’importe ce qui se passait en elle en dépit d’elle-même ? Il fallait paraître ne pas supposer que le marquis pût songer à elle. Elle avait un grand courage et une invincible fierté. Elle répondit qu’il ne lui appartenait pas de se prononcer sur l’avenir, mais que, quant à elle, elle avait tant aimé son père, qu’elle lui eût sacrifié même son cœur, si elle eût pu, par une immolation sans réserve, prolonger sa vie. — Prenez garde, ajouta-t-elle avec feu, quelque chose que vous décidiez aujourd’hui ou plus tard, pensez toujours à ceci : c’est que, quand nos parents aimés ne sont plus, tout ce que nous aurions pu faire pour leur rendre la vie heureuse et longue se présente devant nous avec une terrible éloquence. Les plus petites négligences prennent alors des proportions énormes, et il ne doit pas y avoir un moment de bonheur et de repos pour quiconque, même en usant de tous ses droits à la liberté, a le souvenir d’une douleur sérieuse infligée à la mère qui n’est plus.

Le marquis serra en silence et convulsivement la main de Caroline ; elle lui avait fait beaucoup de mal, elle avait frappé juste.

Elle se leva, et il lui offrit de nouveau son bras jusqu’à la voiture. — Soyez, tranquille, lui dit-il en rompant le silence au moment de la quitter, je ne presserai jamais ouvertement le cœur de ma mère. Priez pour moi afin que j’aie, à un jour donné, l’éloquence de la convaincre ! Si je n’y parviens pas,… eh bien ! que vous importe ? Ce sera tant pis pour moi !

Il jeta l’adresse au cocher et disparut.


XVII


Il n’était plus guère possible à Caroline de révoquer en doute la passion qu’elle inspirait. Pour n’y pas répondre, elle n’avait qu’un moyen de défense qui était ou de ne jamais paraître la deviner, ou de ne jamais sembler admettre que le marquis osât lui en parler même indirectement une seconde fois. Elle se promit de le décourager si bien qu’il n’y reviendrait plus, et de ne jamais se retrouver seule avec lui assez longtemps pour qu’il pût perdre sa timidité naturelle sous le coup d’une émotion croissante.

Quand elle se fut ainsi tracé sa ligne de conduite, elle se flatta d’être calme ; mais il lui fallut bien céder à la nature et sentir son cœur se fondre dans les sanglots. Elle s’abandonna à cette douleur en se disant que, puisqu’il fallait que cela fût ainsi, mieux valait subir un moment de faiblesse que de trop lutter contre elle-même. Elle savait bien que, dans la lutte ouverte, les instincts de personnalité se réveillent malgré nous et nous font chercher une issue, un compromis avec l’austérité du devoir ou de la destinée. Elle s’interdit de rêver et de réfléchir ; mieux valait s’ensevelir et pleurer.

Elle ne revit M. de Villemer que le soir, vers minuit, au moment où se retiraient les habitués de la maison ; il arrivait avec le duc, tous deux en toilette de soirée. Ils venaient de chez la duchesse de Dunières.

Caroline voulut se retirer aussi. La marquise la retint en disant : — Oh ! tant pis, ma chère, vous vous coucherez ce soir un peu plus tard. Ceci en vaut bien la peine ; nous allons savoir ce qui s’est passé.

L’explication ne se fit pas longtemps attendre. Le duc avait l’air incertain et comme étonné ; mais le marquis avait une physionomie ouverte et calme. — Ma mère, dit-il, j’ai vu mademoiselle de Xaintrailles. Elle est belle, aimable, pleine de séductions ; je ne sais pas quels sentiments elle ne pourrait pas inspirer à un homme qui aurait le bonheur de lui plaire, mais je n’ai pas eu ce bonheur-la. Elle ne m’a pas regardé deux fois, tant la première avait suffi pour asseoir son jugement sur mon compte.

Et comme la marquise consternée gardait le silence, le marquis lui prit et lui baisa les mains en ajoutant : — Mais il ne faut pas que cela vous affecte le moins du monde. Au contraire, je vous arrive plein de rêves, de projets et d’espérances. Il y a dans l’air… oh ! je l’ai senti tout de suite, un bien autre mariage que celui-ci, et qui vous causerait infiniment plus de joie !

Caroline se sentait renaître et mourir à chaque parole qu’elle entendait ; mais elle sentait aussi les yeux du duc attachés sur elle, et elle se disait que peut-être le marquis la regardait à la dérobée entre chacune de ses phrases. Elle fit bonne contenance. On voyait bien qu’elle avait pleuré ; mais le départ de sa sœur pouvait en être l’unique cause. Elle l’avait dit, le marquis lui-même avait été témoin de ses larmes à cette occasion.

— Voyons, mon fils, dit la marquise, ne me faites pas languir, et si vous parlez sérieusement…

— Non, non, dit le duc en minaudant avec grâce, ce n’est pas sérieux.

— Mais si fait ! s’écria Urbain, qui était extraordinairement gai ; cela s’annonce comme la chose la plus vraisemblable et la plus aimable du monde !

— C’est du moins assez singulier,… assez piquant ! reprit le duc.

— Allons donc ! finissez vos énigmes ! s’écria la marquise.

— Eh bien ! raconte, dit le duc à son frère en souriant.

— Je veux bien, je ne demande pas mieux, répondit le marquis c’est tout une narration, et il faut procéder avec ordre. Figurez-vous, chère maman, que nous arrivons chez la duchesse beaux comme vous nous voyez, … non, encore plus beaux, car il y avait sur nos physionomies cet air de conquête qui sied si bien à mon frère, et auquel je m’essayais pour la première fois, mais qui, vous l’allez voir, ne m’a point du tout réussi.

— C’est-à-dire, reprit le duc, que tu avais l’air prodigieusement distrait, et que, pour commencer, tu as regardé un portrait d’Anne d’Autriche nouvellement placé dans le salon de la duchesse, au lieu de regarder mademoiselle de Xaintrailles.

— Ah ! dit la marquise en soupirant, il était donc bien beau, ce portrait ?

— Très-beau, répondit Urbain. Vous me direz que ce n’était pas le moment de m’en apercevoir mais vous allez voir comme c’est heureux que cela me soit arrivé ! Mademoiselle Diane était assise au coin de la cheminée avec mademoiselle de Dunières et deux ou trois autres filles de haute race plus ou moins anglaise. Pendant que mes yeux distraits s’accrochent au visage rondelet de la feue reine, mon frère, croyant que je suis sur ses talons, va droit, en qualité d’aîné, saluer d’abord la duchesse, puis sa fille, et collectivement le jeune groupe, en reconnaissant tout de suite, d’un œil d’aigle, la belle Diane, qu’il n’avait pas vue depuis l’âge de cinq ans. Ayant promené son beau sourire dans ce coin privilégié et traversé les autres groupes avec cette élégance à la fois modeste et triomphante qui n’appartient qu’à lui, il revient vers moi, qui commençais mon évolution vers la duchesse, et me dit d’un ton courroucé, bien qu’à voix basse : « Allons donc ! que fais-tu là ? » Je m’élance, je salue la duchesse à mon tour, je cherche à regarder ma fiancée ; elle avait précisément le dos tourné. Mauvais augure ! Je recule vers la cheminée afin de me montrer dans tous mes avantages. La duchesse m’adresse la parole dans l’intention charitable de me faire briller. Mon Dieu, moi, j’étais tout prêt à parler comme un livre mais c’eût été peine perdue : mademoiselle de Xaintrailles ne me regardait point du tout et m’écoutait encore moins ; elle chuchotait avec ses jeunes compagnes. Enfin elle se retourne et me lance un coup d’œil très-étonné et encore plus froid. On me présente à sa voisine, mademoiselle de Dunières, une jeune bossue très-spirituelle à ce qu’il m’a semblé, et qui bien évidemment lui pousse le coude, mais en vain, et me voilà forcé de retourner à la tribune, c’est-à-dire à la cheminée, sans avoir provoqué la moindre rougeur. Je ne perds pas la tête, et, reprenant la conversation avec le duc, je prononce plusieurs phrases très-judicieuses sur la séance de la chambre, lorsque j’entends la musique de charmants éclats de rire mal étouffés partant du coin des demoiselles. Probablement on me trouvait stupide. Je ne me démonte pas, je continue, et après avoir convenablement montré la facilité de mon élocution, je m’enquiers du portrait historique, à la grande satisfaction du duc de Dunières, qui ne pensait pas à autre chose qu’à faire apprécier son acquisition. Pendant qu’il me conduit auprès pour me faire admirer la beauté du travail, mon frère prend ma place, et quand je me retourne, je le trouve installé entre le fauteuil de la duchesse et celui de sa fille, à deux pas de mademoiselle Diane, et tout à fait mêlé au groupe et à la causerie des demoiselles.

— Est-ce vrai, mon fils ? dit la marquise au duc avec un sentiment d’inquiétude.

— C’est très-vrai, répondit le duc avec candeur. Je commençais le siège de la place, je prenais position. Je comptais qu’Urbain allait manœuvrer de manière à venir à mes côtés : point, le traître me laisse seul exposé au feu, et ma foi ! je m’en tire comme je peux. Que s’est-il passé pendant ce temps-là ? Il va vous le dire.

— Hélas ! je le sais de reste, dit la marquise désolée ; il a pensé à autre chose !

— Pardon, maman, répondit le marquis, je n’en ai eu ni l’intention ni le loisir, car la duchesse, laissant Gaëtan aux prises avec les jeunes personnes, m’a emmené à l’écart, et, riant malgré elle, m’a dit ces mémorables paroles, que je vous rapporte textuellement : — Mon cher marquis, il se passe ce soir ici quelque chose qui ressemble à une scène de comédie. Figurez-vous que la jeune personne, … qu’il est inutile de nommer, vous prend pour votre frère, et par conséquent s’obstine à prendre votre frère pour vous. On a beau lui dire qu’elle se trompe, elle prétend que nous la mystifions, qu’elle n’est pas notre dupe, et… faut-il tout vous dire ? …

— Oui, certes, madame la duchesse ; vous êtes trop l’amie de ma mère pour me laisser faire fausse route !

— Oui, oui, c’est cela ! Je ne dois pas vous laisser faire fausse route, j’en serais désolée, et il faut que vous sachiez tout de suite où les choses en sont. On trouve le duc charmant, et vous…

— Et moi absurde ? Allons ! soyez bonne jusqu’au bout.

— Vous, on ne vous trouve pas, on ne vous voit pas, on ne regarde, on n’entend que le duc ! Si je ne savais pas à quel point vous chérissez votre frère, je ne vous dirais pas cela…

Je rassurai si vivement la duchesse, je lui exprimai tant de joie à l’idée que mon frère pouvait m’être préféré, qu’elle reprit : — Eh bien ! mon Dieu ! nous voici dans un roman ! Croyez-vous donc que quand on saura que c’est le duc qui plaît, on ne jettera pas les hauts cris ?

— Qui donc criera ? Vous, madame la duchesse ?

— Moi peut-être, mais elle à coup sûr ! Voyons, il faut que tout ceci s’éclaircisse. Venez avec moi voir ce qui se passe, nous ne pouvons pas nous séparer sur un quiproquo.

— Non, non, répondis-je à la duchesse, il faut que vous m’entendiez d’abord. J’ai à plaider ici une cause qui m’est cent fois plus chère que la mienne. Vous avez dit un mot qui m’alarme, qui m’affecte, et que je vous supplie de rétracter. Vous paraissez portée à vous prononcer contre mon frère dans le cas où votre aimable filleule lui pardonnerait de n’être pas moi. Comme je suis certain à présent qu’elle le lui pardonnera sans peine, si ce n’est déjà fait, je veux connaître vos préventions contre lui, afin de les combattre. Mon frère est, par ses aïeux paternels, d’un sang beaucoup plus illustre que le mien ; il a toutes les qualités d’un vrai gentilhomme et toutes les séductions d’un homme charmant ; moi je ne suis pas même un homme du monde, et, s’il faut tout confesser, je tourne quelquefois un peu au libéralisme.

La duchesse fit un mouvement d’horreur ; mais elle se mit à rire, pensant que je plaisantais…

— Voyant que vous plaisantiez, mon fils ! dit la marquise d’un ton de reproche.

— Bonne ou mauvaise, reprit le marquis, la plaisanterie ne fit pas mauvais effet. — La duchesse me laissa faire ressortir le mérite de mon frère, convint avec moi qu’un homme de qualité qui n’a jamais forfait à l’honneur a le droit de se ruiner, qu’une vie de plaisir a toujours été bien portée dans le grand monde lorsqu’on sait s’arrêter à temps, accepter noblement l’indigence et se montrer tout à coup supérieur à soi-même… Enfin j’invoquai l’amitié de la duchesse pour vous, le désir qu’elle avait de votre alliance pour sa filleule, et j’eus le bonheur d’être assez persuasif pour qu’elle me promît de ne point influencer le choix de mademoiselle de Xaintrailles.

— Ah ! mon fils ! qu’avez-vous fait ? s’écria la marquise tremblante. Je reconnais bien là votre cœur, mais c’est un rêve ! Une fille élevée au couvent doit avoir peur d’un beau vainqueur comme ce sacripant-là ! Elle n’osera jamais se fier à lui ! …

— Attendez-donc, maman ! reprit le marquis, je n’ai pas fini mon récit : quand nous retournâmes auprès des demoiselles, mademoiselle Diane appelait mon frère monsieur le duc gros comme le bras. Elle causait et riait avec lui, et il me fut permis de l’aider à briller devant elle. Au reste, il n’avait pas grand besoin de moi. Elle le faisait briller elle-même, et je vis qu’elle n’était pas fâchée non plus, en lui donnant la réplique, de montrer qu’elle a beaucoup d’esprit, et que l’enjouement lui sied à merveille.

— Le fait est, dit le duc emporté par un mouvement de fatuité irrésistible, qu’elle est ravissante, cette petite Diane que j’ai vue jouer à la poupée ! Je lui ai rappelé cela, ne voulant pas m’en faire accroire sur mon âge…

— À quoi, reprit le marquis, j’ai ajouté que tu mentais, que c’était moi qui avais vu cette poupée, et que dans ce temps-là tu jouais encore au cerceau ; mais mademoiselle Diane n’a pas voulu me laisser croire qu’elle vit encore en moi l’étoffe d’un duc. « Non, non, monsieur le marquis, a-t-elle dit en riant ; monsieur votre frère a trente-six ans, je le sais fort bien !,… » Et cela était dit d’un ton,… et d’un air…

— À me rendre fou ! j’en conviens, dit le duc en se levant et en faisant sauter en l’air jusqu’au plafond les lunettes de sa mère, qu’il rattrapa très-adroitement : mais voyons, tout ceci est une folie ! Mademoiselle Diane est une naïve et adorable petite coquette, une vraie pensionnaire, un peu ivre de son entrée prochaine dans le monde, et s’apprêtant, dans l’intimité de la famille, à faire tourner bien des têtes en attendant que la sienne tourne aussi mais c’est encore trop tôt !… Demain matin, quand elle aura réfléchi… Et puis on lui dira tant de mal de moi !

— Demain soir, tu la reverras, dit le marquis, et tu sauras fort bien combattre les mauvaises influences, s’il y en a autour d’elle, ce que je ne crois pas. Ne te fais pas plus intéressant que tu ne l’es, monsieur mon frère ! D’ailleurs la duchesse est pour toi à présent, et elle ne t’a pas laissé partir sans te dire : À bientôt ! Nous sommes ici tous les soirs ; nous n’entrons dans les fêtes qu’après l’Avent, ce qui signifie en bon français : « Nous avons encore un grand mois avant que ma fille et ma filleule ne voient le monde. C’est à vous de plaire avant que l’on ne se grise avec le bal et les toilettes. Nous ne recevons guère de jeunes gens, et c’est à vous d’ailleurs d’être le plus jeune, c’est-à-dire le plus pressé et le plus heureux. »

— Mon Dieu, mon Dieu ! dit la marquise, je crois faire un rêve, mon pauvre duc ! Et moi qui ne pensais pas à toi ! Moi qui me figurais que tu avais attrapé tant de femmes que tu ne pourrais plus en rencontrer une assez simple,… assez généreuse,… assez sage après tout, car te voilà corrigé, et je jurerais que tu rendras la duchesse d’Aléria parfaitement heureuse…

— Cela, ma mère, je vous en réponds ! s’écria le duc. Ce qui m’a rendu mauvais, c’est le doute, c’est l’expérience, ce sont les coquettes et les ambitieuses ; mais une fille charmante, une enfant de seize ans qui se fierait à moi, ruiné comme me voilà,… mais je redeviendrais enfant moi-même ! Ah ! vous seriez bien heureuse aussi, vous, n’est-ce pas ? Et toi, Urbain, qui craignais tant d’être obligé de te marier ?

— A-t-il donc fait vœu de célibat ? dit la marquise en regardant le marquis avec tendresse.

— Non pas ! répondit Urbain avec vivacité ; mais vous voyez bien qu’il n’y a pas de temps de perdu, puisque mon aîné fait encore de si belles conquêtes ! Quand vous me donneriez encore quelques mois de réflexion…

— Au fait, au fait, rien ne presse en réalité, reprit la marquise, et puisque nous avons si bonne chance, je me fie à l’avenir… et à toi, mon excellent ami !

Elle embrassa ses deux fils. Elle était ivre de joie et d’espérance, elle tutoyait tous ses enfants. Elle embrassa aussi Caroline en lui disant : — Et toi, bonne et belle petite blonde, réjouis-toi donc aussi !

Caroline avait plus envie de se réjouir qu’elle ne voulait se l’avouer à elle-même. Vaincue par la fatigue d’une journée d’émotions, elle s’endormit délicieusement en se disant que la crise était ajournée, et que pendant quelque temps encore elle ne verrait pas l’obstacle sans appel et sans retour du mariage se placer entre elle et M. de Villemer.


XVIII


La marquise ne dormit guère. Elle étouffait d’impatience d’être au lendemain. L’insomnie l’attrista. Elle vit tout en noir et s’attendit à une déception ; mais lorsque Caroline lui apporta sa correspondance, il y avait une lettre de la duchesse qui la transporta de joie. « Mon amie, disait madame de Dunières, voilà un changement à vue comme à l’Opéra. C’est de votre fils aîné qu’il faut s’occuper. Je viens de causer avec Diane à son réveil. Je ne lui ai point noirci le duc, mais ma religion m’obligeait de ne lui rien cacher de la vérité. Elle m’a répondu que je lui avais déjà dit tout cela en lui parlant du marquis, que je n’avais plus rien à lui apprendre à quoi elle n’eût réfléchi, et que, tout en réfléchissant, elle en était venue à s’intéresser également aux deux frères, dont l’amitié était une si belle chose, que même, en songeant à la situation du duc, elle avait trouvé plus de mérite à bien porter le fardeau de la reconnaissance qu’à rendre le service exigé par le devoir. Elle a ajouté que, puisque je lui avais conseillé de faire le bonheur et la fortune d’un homme de mérite, elle se sentait attirée vers celui qui lui en saurait le plus de gré. Enfin les irrésistibles grâces de votre scélérat de fils ont fait le reste. Et puis il ne faut pas que je m’abuse sur Diane. Elle juge que le titre de duchesse siéra mieux à sa figure de reine ; elle est portée à aimer le monde, et comme depuis quelque temps je ne sais qui lui avait appris que le marquis ne l’aimait pas du tout, je la voyais inquiète sans en savoir la cause. Elle m’a tout avoué. Elle m’a dit que, comme frère, le marquis est tout ce qu’elle peut désirer de mieux, mais que, comme mari, le duc lui montre la vie plus riante. Bref, ma chère, elle me parait si décidée que je n’ai plus qu’à vous servir de tout mon pouvoir dans ce cas imprévu comme dans l’autre.

« Je vous conduirai ma fille demain dans la matinée, et comme Diane sera avec nous, vous la verrez sans avoir l’air de vous douter de rien ; mais vous achèverez de la séduire, j’en suis bien sûre. »

Pendant que la marquise et le duc se livraient au bonheur, Caroline se trouvait un peu plus seule, car le fils et la mère avaient dans la journée de longs entretiens où elle était naturellement de trop, et pendant lesquels elle faisait de la musique ou sa propre correspondance au salon, toujours désert jusqu’à cinq heures. Là, elle ne gênait personne et se tenait prête à répondre au moindre appel de la marquise.

Un jour le marquis entra avec un livre, et, s’asseyant d’un air étrangement résolu et tranquille à la même table où elle écrivait, il lui demanda la permission de travailler dans cette pièce où l’on respirait mieux que dans sa petite chambre. C’est à la condition, lui dit-il, que je ne vous mettrai pas en fuite, car je vois très bien que, depuis quelques jours, vous m’évitez ; ne le niez pas ! ajouta-t-il en voyant qu’elle allait répondre. Vous avez pour cela des raisons que je respecte, mais qui ne sont pas fondées. En vous parlant de moi, comme je me suis permis de le faire au jardin des Plantes, j’ai effrayé la délicatesse de votre conscience. Vous avez cru que j’allais vous prendre pour confidente de quelque projet personnel de nature à troubler la paix de ma famille, et vous ne voudrez pas être la complice, même passive, de ma révolte.

— C’est précisément cela, répondit Caroline, et vous avez très-bien deviné ce qui se passait en moi.

— Que ce que je vous ai dit soit donc non avenu, reprit Urbain avec une fermeté calme qui imposait le respect de sa parole : je ne vous dirai pas de l’oublier, mais je vous prie de ne vous en préoccuper en aucune façon et de ne pas craindre que je mette votre attachement pour ma mère aux prises avec l’amitié généreuse que vous avez daigné m’accorder.

Caroline dut céder à l’ascendant de la franchise. Elle ne comprit pas tout ce qui se passait dans l’esprit du marquis, tout ce qu’il y avait d’arrêté en lui au delà de ses paroles. Elle crut qu’elle s’était trompée, ou qu’elle s’était trop alarmée d’une velléité dont il avait déjà su triompher. Elle accepta en elle-même la promesse de son ami comme une réparation formelle d’un instant de trouble dans sa pensée, et dès lors elle retrouva tout le charme, toute la sécurité de l’amitié.

Ils se virent donc tous les jours, et même quelquefois pendant de longues heures, dans le salon, presque sous les yeux de la marquise, qui se réjouissait de voir Caroline continuer d’aider son fils dans ses travaux. En réalité, elle ne l’aidait plus que pour mémoire : il avait fait sa provision de documents à la campagne, et il écrivait son troisième et dernier volume avec une rapidité et une facilité admirables. La présence de Caroline lui donnait l’élan et l’inspiration. Auprès d’elle, il n’avait plus de doutes ni de lassitudes. Elle lui était devenue si nécessaire qu’il lui avoua ne pouvoir plus s’intéresser à rien quand il était seul. Il était heureux lorsqu’elle lui parlait tout au milieu de son travail. Loin de le gêner, cette voix aimée soutenait l’harmonie de sa pensée et l’élévation de son style. Il la provoquait à le déranger, il la priait de lire de la musique au piano, sans craindre de lui causer le moindre trouble. Au contraire, tout ce qui lui faisait savourer sa présence réchauffait son âme, car elle était pour lui, non une autre personne agissant à ses côtés, mais son propre esprit, qu’il sentait vivre en face de lui.

Le respect de l’œuvre dont elle était enthousiaste, enchaînait Caroline au respect de la personne. Elle se faisait comme un devoir sacré de ne rien déranger à l’équilibre nécessaire à cette belle organisation. Elle ne se permettait donc plus de se préoccuper d’elle-même. Elle ne voulait plus se demander si elle y courrait quelque risque pour son compte, et si, à un moment donné, il y aurait en elle assez de force pour renoncer à cette intimité qui devenait le fond de sa propre existence.

Le mariage du duc d’Aléria avec mademoiselle de Xaintrailles marchait avec une réjouissante rapidité. La belle Diane était sérieusement éprise et ne voulait rien écouter contre Gaëtan. La duchesse de Dunières, qui avait fait elle-même un mariage d’inclination avec un ancien beau, désormais très-rangé, qui la rendait parfaitement heureuse, prenait parti pour sa filleule, et plaidait si bien sa cause que tuteurs et conseils de famille durent céder à la volonté de l’héritière.

Celle-ci déclara à son fiancé, avant même qu’il lui eût exprimé son désir à cet égard, qu’elle comptait payer ses dettes au marquis, et le marquis dut accepter la promesse de cette restitution, dont la loyale et fière jeune fille faisait une condition du mariage. Tout ce que le marquis obtint, c’est qu’on ne lui restituât point la part d’héritage maternel à laquelle il avait renoncé lorsque madame de Villemer avait eu à payer une première fois les dettes de son fils aîné. Selon la marquis, sa mère vivante avait eu le droit de disposer de sa fortune, et il se regardait comme entièrement dédommagé, puisque, devant habiter désormais l’hôtel de Xaintrailles et les châteaux de sa bru, beaucoup plus splendides et rapprochés de Paris que le pauvre petit manoir de Séval, la marquise ne serait plus à sa charge.

Dans ces arrangements de famille, tout le monde se conduisit avec la plus exquise délicatesse et la plus louable générosité. Caroline crut devoir le faire remarquer au marquis pour l’engager à insister, dans son livre, sur les réserves équitables en faveur des familles où le vrai sentiment de la noblesse servait encore de base à des vertus réelles.

En effet, chacun fit ici son devoir, mademoiselle de Xaintrailles ne voulait pas d’un contrat de mariage qui, en mettant sa fortune à l’abri des dilapidations de son époux, contînt des clauses blessantes pour la fierté de celui-ci, et le duc au contraire exigea que le régime dotal liât les ailes à sa magnifique imprévoyance. Il fut donc dit et paraphé dans l’acte que cette disposition y était introduite sur la demande et la volonté expresse du futur conjoint.

Toutes choses ainsi réglées, la marquise se trouvait associée à une large existence, et, bien qu’elle eût déclaré se contenter d’une simple parole et s’en remettre à la discrétion de ses enfants, une très-belle pension lui était assurée par le même contrat où la future avait fait si bien les choses ; le marquis de son côté rentrait dans un capital qui représentait une grande aisance. Il est inutile de dire qu’il recouvra cette fortune avec autant de calme qu’il l’avait aliénée.

Pendant que l’on travaillait au trousseau de la fiancée, le duc était fort occupé de la corbeille, dont son frère l’avait forcé d’accepter les fonds comme son cadeau de noces. Quelle affaire pour le duc que de choisir des diamants, des dentelles et des cachemires ! Il s’y entendait mieux que la femme la plus versée dans la haute science de la toilette. Il n’avait plus le temps de manger, passant sa vie à faire la cour, à causer avec les joailliers, les fabricants et les brodeuses, à raconter à sa mère, qui en perdait aussi la tête, les mille incidents et même les drames à surprises de ses merveilleuses acquisitions. Au milieu de tout ce coup de feu où Caroline et Urbain prenaient la part la plus modeste, madame d’Arglade se glissa comme malgré elle.

Un grand événement avait bouleversé l’existence et les projets de Léonie. Au commencement de l’hiver, son mari, plus âgé qu’elle de vingt ans et depuis longtemps menacé, avait succombé à une maladie chronique, lui laissant des affaires assez embrouillées, dont elle sortit d’une manière triomphante, grâce à un coup de bourse, car elle jouait depuis longtemps à l’insu de monsieur d’Arglade, et elle avait enfin mis la main sur un bon numéro de la grande loterie. Elle se trouvait donc veuve, jeune et charmante encore, et plus riche qu’elle ne l’avait jamais été, ce qui ne l’empêcha pas de verser tant et de si grosses larmes que l’on disait d’elle avec admiration : « Cette pauvre petite femme était grandement attachée à son devoir malgré son air frivole ! Certes monsieur d’Arglade n’était pas un mari à faire tourner la tête, mais elle a tant de cœur qu’elle est inconsolable ! » Et on la plaignait, on s’évertuait à la distraire ; la marquise, sérieusement attendrie, exigeait qu’elle vînt passer avec elle toutes ses après-midi solitaires. Rien n’était plus convenable : ce n’était pas aller dans le monde, puisque la marquise ne recevait pas avant quatre ou cinq heures ; ce n’était même pas sortir, puisque Léonie pouvait venir en fiacre, sans toilette et comme incognito. Léonie se laissait consoler et amuser en regardant les apprêts du mariage, et parfois le duc réussissait à la faire éclater de rire, ce qui faisait très-bien, vu que, passant d’une crise de nerfs à une autre, elle cachait aussitôt sa figure dans son mouchoir à sanglots, disant : — Ah ! que c’est cruel de me faire rire ! cela me fait tant de mal !

À travers son désespoir, Léonie s’emparait de la confiance intime de la marquise jusqu’à supplanter insensiblement Caroline, qui ne s’en apercevait pas, et qui était à mille lieues de pressentir ses projets. Or voici quel était le projet capital de Léonie.

En voyant dépérir son maussade époux, pendant qu’elle arrondissait sa bourse particulière, madame d’Arglade s’était demandé quelle espèce de successeur elle pourrait bien lui donner, et, comme elle n’était pas encore dans la confidence du mariage déjà résolu avec mademoiselle de Xaintrailles, elle avait jeté son dévolu sur le duc d’Aléria. Elle le croyait immariable dans les conditions de la fortune jointe à la naissance et à la jeunesse, et se disait, non sans logique et sans vraisemblance, que la veuve d’un bon gentilhomme riche et sans enfants était le plus beau parti auquel peut aspirer un roué sans avoir, réduit à aller à pied et à compter avec son valet de chambre. Léonie ne doutait donc pas du succès, et, tout en s’occupant avec beaucoup de savoir-faire du placement de ses capitaux, elle se disait avec un calme suprême : — À présent, c’est fini, j’ai assez d’argent, je ne jouerai plus, je n’intriguerai plus. Mon ambition, satisfaite de ce côté-là, doit changer d’objet. Il faut effacer la tache originelle de bourgeoisie qui me gêne encore dans le monde, il faut que j’aie un titre. Celui de duchesse vaut bien la peine d’y songer !

Elle y songea à temps, mais M. d’Arglade mourut trop tard. Elle était à peine hors du premier crêpe funèbre qu’à sa première visite à la marquise elle apprit qu’il n’y fallait plus songer.

Léonie tourna dès lors ses batteries vers le marquis de Villemer. C’était moins brillant et plus difficile, mais c’était encore satisfaisant comme titre, et ce n’était point impossible selon elle. La marquise se préoccupait extrêmement du célibat dont la perspective semblait de nouveau charmer l’insouciance de son fils. Elle ouvrait son cœur à madame d’Arglade. — Celui-là, disait-elle, me fait une peur affreuse avec son air tranquille. Je crains qu’il n’ait je ne sais quelles préventions contre le mariage, peut-être contre les femmes en général ! Il est plus que timide, il est sauvage, et pourtant il est charmant quand on réussit à l’apprivoiser ! Il faudrait rencontrer une femme qui l’aimât la première et qui eût le courage de vouloir se faire aimer.

Léonie faisait son profit de ces révélations. — Eh ! mon Dieu ! répondait-elle étourdiment, il lui faudrait une femme de plus haute condition que moi, et qui ne serait pas veuve du meilleur des hommes, mais qui aurait mon âge, ma fortune et mon caractère.

— Votre caractère est trop spontané pour un homme si réservé, ma chère belle !

— Et c’est pour cela qu’une personne de mon humeur le sauverait. Vous savez, les extrêmes !… Moi, si je pouvais aimer quelqu’un, ce qui maintenant, hélas ! est bien impossible, j’aimerais précisément un homme grave et froid. Eh ! mon Dieu ! n’était-ce pas là le caractère de mon pauvre ami ? Eh bien ! son sérieux tempérait ma vivacité, et ma gaieté mettait du soleil dans sa mélancolie. C’était son mot, et comme il me l’a dit souvent ! Il n’avait jamais aimé avant de me connaître, et précisément lui aussi avait de l’éloignement pour le mariage. Même, en me voyant la première fois, il a eu peur de ma légèreté ; puis tout d’un coup il s’est aperçu que j’étais nécessaire à sa vie, parce que cette légèreté apparente, qui, vous le savez bien, ne m’empêche cas d’avoir du cœur, passait en lui comme une lumière, comme un baume. C’étaient encore là ses paroles, pauvre cher ! Ah ! tenez ! ne parlons pas de gens à marier. Cela me fait trop penser que je suis seule pour toujours !

Léonie trouva moyen de revenir si souvent sur ce sujet, et sous tant de formes diverses, avec tant d’à-propos sous un air d’imprévu, tant de prévenances sous un air de détachement, que l’idée entra dans l’esprit de la marquise sans qu’elle en eût bien conscience, et quand madame d’Arglade la vit disposée à ne pas la rejeter absolument en temps et lieu, elle commença l’attaque directe de M. de Villemer avec les mêmes ruses, les mêmes étourderies charmantes, les mêmes réticences de désespoir conjugal, les mêmes insinuations ingénues, le tout à bout portant et sous les yeux de Caroline, dont elle ne s’inquiétait en aucune façon.

Mais le babil de madame d’Arglade était antipathique au marquis, et si elle ne s’en était jamais aperçue, c’est parce qu’elle ne l’avait jamais provoqué à s’occuper d’elle. Loin d’être le sauvage inexpérimenté que l’on supposait, il avait le tact très-fin à l’endroit des femmes : aussi, dès les premiers assauts que lui livra Léonie, il comprit ses intentions, devina tout son manège, et le lui fit si bien sentir, qu’elle en fut blessée jusqu’au fond de l’âme.

Dès lors elle ouvrit les yeux, et surprit, à mille délicats indices, l’amour immense que mademoiselle de Saint-Geneix inspirait au marquis. Elle s’en réjouit fort ; elle pensa pouvoir se venger, et elle attendit le moment.

Le mariage du duc était fixé aux premiers jours de janvier ; mais il y eut tant de cris dans certains salons rigides du faubourg Saint-Germain contre la facilité avec laquelle la duchesse de Dunières avait accueilli la demande de ce grand coupable, qu’elle résolut, pour éloigner le reproche de précipitation, de retarder de trois mois le bonheur des deux fiancés, et de conduire sa filleule dans le monde. Ce retard n’effraya point le duc, mais contraria vivement la marquise, qui était impatiente d’ouvrir un vrai grand salon pour son compte, avec une belle-fille charmante qui attirerait de jeunes visages autour d’elle. Madame d’Arglade, prétextant des affaires, se fit moins assidue, et Caroline reprit ses fonctions.

Elle était beaucoup moins impatiente que la marquise d’habiter l’hôtel de Xaintrailles et de changer ses habitudes. Le marquis n’était pas décidé à accepter un appartement chez son frère, et ne s’expliquait pas sur ses projets personnels. Caroline s’en effrayait, et cependant elle voyait, dans ce peu d’empressement à se retrouver sous le même toit qu’elle, la preuve du sentiment calme qu’elle exigeait de lui ; mais elle en était arrivée à cette phase de l’affection où la logique se trouve bien souvent en défaut au fond du cœur. Elle jouissait en silence de ses derniers beaux jours, et quand le printemps arriva, pour la première fois de sa vie, elle regretta l’hiver.

Mademoiselle de Xaintrailles avait pris en grande estime et en grande amitié mademoiselle de Saint-Geneix, et tout au contraire elle éprouvait une aversion prononcée pour madame d’Arglade, qu’elle rencontrait de loin en loin, le matin, chez sa future belle-mère, où elle-même ne venait pas officiellement, mais seulement aux heures de l’intimité, avec madame et mademoiselle de Dunières. Léonie ne parut point s’apercevoir des hauteurs de la belle Diane. Elle pensait tenir son bonheur dans ses mains et pouvoir se venger d’elle en même temps que de Caroline.

Elle ne fut pas invitée aux fêtes du mariage, son deuil lui interdisait d’y paraître. Cependant, par égard pour la marquise, envers qui Diane se montrait parfaite, il lui fut dit très-brièvement quelques mots de regret sur cet empêchement. Ce fut tout. Caroline au contraire fut choisie pour demoiselle de noces et comblée de présents par la future duchesse d’Aléria.

Enfin le grand jour arriva, et pour la première fois depuis bien des années de douleur et de misère, mademoiselle de Saint-Geneix, parée avec un goût exquis, même avec une certaine richesse, des dons de la mariée, parut dans tout l’éclat de sa beauté et de sa grâce. Elle fit une vive sensation, et tout le monde demanda d’où sortait cette ravissante inconnue. Diane répondait : — C’est mon amie, une personne vraiment supérieure qui est confiée à ma belle-mère, et que je suis bien heureuse de voir fixée près de moi.

Le marquis dansa avec la mariée et avec mademoiselle de Dunières, afin de pouvoir danser aussitôt après avec mademoiselle de Saint-Geneix. Caroline en fut si étonnée, qu’elle ne put s’empêcher de lui dire tout bas en souriant : — Comment, après avoir assisté ensemble à l’établissement du régime allodial et à l’affranchissement des communes, nous allons danser la contredanse !

— Oui, lui répondit-il avec vivacité, et ceci vaudra bien mieux, puisque je sentirai votre main dans la mienne.

C’était la première fois que le marquis montrait ouvertement à Caroline une émotion où les sens pouvaient entrer pour quelque chose. Elle sentit en effet sa main frémir et ses yeux la dévorer. Elle eut peur, mais elle se dit qu’une fois déjà il avait paru amoureux d’elle, et qu’il avait su triompher de cette mauvaise pensée. Avec un homme si pur et d’une moralité si élevée devait-elle s’effrayer d’un moment d’oubli ? Et d’ailleurs n’éprouvait-elle pas elle-même, avec la volonté d’en triompher tout à l’heure, cette ivresse vague de l’amour ? Elle ne pouvait point ne pas se sentir extraordinairement belle, tous les yeux le lui disaient ; elle éclipsait la mariée elle-même avec ses dix-sept ans, ses diamants et son beau sourire de triomphe passionné. Les vieilles femmes disaient à la duchesse de Dunières : « Cette orpheline pauvre que vous avez là est trop jolie ; c’est inquiétant ! » Les fils de la duchesse elle-même, jeunes gens de haute mine et de grande espérance, regardaient mademoiselle de Saint-Geneix de manière à justifier les appréhensions des matrones expérimentées. Le duc, touché de voir que sa généreuse épouse n’avait pas songé à concevoir le moindre soupçon jaloux, reconnaissant aussi de l’attitude délicatement mesurée de Caroline avec lui, témoignait à celle-ci des égards particuliers. La marquise affectait, pour ne pas lui gâter cette belle journée, de la traiter plus maternellement que jamais, et de faire disparaître toute apparence de servage. Enfin elle était dans un de ces moments de la vie où, en dépit des caprices de la fortune, la puissance naturelle qu’exercent l’intelligence, l’honneur et la beauté semble reprendre ses droits et reconquérir sa place dans le monde.

Mais si Caroline lisait son triomphe sur toutes les physionomies, c’était surtout dans les yeux de M. de Villemer qu’elle pouvait s’en assurer. Elle remarquait aussi à quel point cet homme mystérieux s’était transformé depuis le premier jour où il lui était apparu craintif, absorbé en lui-même et comme jaloux de s’effacer. Il était maintenant aussi élégant de manières que son frère aîné, avec plus de véritable grâce et de distinction réelle, car il y avait toujours chez le duc, en dépit de sa grande science du maintien, un peu de cette pose trop belle et un peu théâtrale qui caractérise la race espagnole. Le marquis était le type français dans toute son aisance sans affectation, dans toute son amabilité bienveillante, dans ce charme particulier qui ne s’impose pas, mais qui s’empare. Il dansait, c’est-à-dire qu’il marchait la contredanse avec plus de simplicité que qui que ce soit ; mais la pureté de sa vie avait mis dans ses mouvements, dans sa figure, dans tout son être, comme un parfum de jeunesse extraordinaire. Il semblait avoir ce soir-là dix ans de moins que son frère, et je ne sais quel rayonnement d’espérance donnait à son regard l’éclat d’une belle vie qui commence.


XIX


À minuit, les mariés s’étant éclipsés discrètement, la marquise fit signe à son fils qu’elle était fatiguée et désirait se retirer aussi. — Donne-moi ton bras, cher enfant, lui dit-elle quand il fut à ses côtés ; ne dérangeons pas Caroline, qui danse et que je laisse sous la protection de madame de D…

Et comme le marquis la soutenait dans le vestibule qui conduisait à son appartement, situé au rez-de-chaussée, — on avait eu cette attention de lui épargner la crainte des escaliers : — Cher fils, dit-elle, tu n’auras plus la fatigue de porter sur tes bras ton pauvre petit paquet de mère ! Tu l’as fait bien souvent quand tu te trouvais là, et avec toi j’avais confiance ; mais je souffrais de ta peine.

— Et moi, je la regretterai, dit Urbain.

— Comme ce bal est beau et d’un grand air ! reprit la marquise arrivée dans son appartement, et cette Caroline qui en est la reine ! Je n’en reviens pas, de la beauté et de la grâce qu’elle a, cette petite !

— Ma mère, dit le marquis, êtes-vous réellement bien fatiguée dans ce moment-ci, et si je vous demande de causer un quart d’heure avec vous ? …

— Causons, causons, mon fils ! s’écria la marquise ; je n’étais fatiguée que de ne pouvoir point causer avec ceux que j’aime. Et puis je craignais de sembler ridicule en parlant trop de mon bonheur. Parlons-en, parlons de ton frère… et de toi aussi ! Mon Dieu ! ne mettras-tu point dans ma vie un second jour comme celui-ci ?

— Ma mère chérie, dit le marquis en s’agenouillant devant sa mère et en prenant ses deux mains dans les siennes, il ne tient qu’à vous que j’aie aussi bientôt mon jour de suprême joie.

— Ah ! que dis-tu là ? Vrai ? Dis donc vite ! …

— Oui, je parlerai ! c’est le moment que j’attendais. Je m’étais réservé, et j’avais appelé de tous mes vœux cette heure bénie où mon frère, réconcilié avec Dieu, avec la vérité et avec lui-même, presserait dans ses bras purifiés une compagne digne d’être votre fille. Et à ce moment-là, moi je comptais vous dire ceci : Eh bien ! ma mère, moi aussi, je puis vous présenter une seconde fille plus aimable encore et non moins pure que la première. J’aime avec passion depuis un an, depuis plus d’un an, la créature la plus parfaite. Elle l’a peut-être deviné, mais elle ne le sait pas ; j’ai tant de respect et d’estime pour elle, que je savais bien ne pouvoir jamais, sans votre consentement, obtenir le sien. Voilà d’ailleurs ce qu’elle m’a fait rigidement comprendre un jour, un seul jour où mon secret allait m’échapper malgré moi, il y a de cela quatre mois, et je me suis de nouveau imposé le plus rigoureux silence avec elle comme avec vous. Je ne devais pas vous jeter dans des incertitudes qui, grâce à Dieu, n’existent plus. Votre sort, celui de mon frère, le mien sont désormais assurés. Convenablement riche, j’ai le droit de ne pas vouloir augmenter ma fortune et de me marier selon mon cœur. Pourtant vous avez un sacrifice à me faire, et votre amour maternel ne me le refusera pas, puisque le bonheur de toute ma vie en dépend. Cette personne appartient à une famille honorable, vous vous en êtes assurée vous-même en l’admettant dans votre intimité mais elle n’appartient pas à une de ces antiques illustrations pour lesquelles vous avez une partialité que je n’entends pas combattre. J’ai dit que vous aviez quelque chose à me sacrifier, le voulez-vous ? m’aimerez-vous à ce point-là ? Oui, ma mère, oui, votre cœur que je sens battre va céder sans regret et avec son immense bonté maternelle à la prière d’un fils qui vous adore.

— Ah ! mon Dieu ! c’est de Caroline que tu me parles ! s’écria la marquise tremblante. Attends, attends mon fils ! le coup est rude, et je ne m’y attendais pas !

— Oh ! ne dites pas cela, reprit le marquis avec feu : si le coup est trop rude, je ne veux pas que vous le receviez ! Je renoncerai à tout, je ne me marierai jamais…

— Ne pas te marier !… Eh bien ! ce serait là le pire ! Voyons, voyons ! laisse-moi donc me reconnaître ! C’est peut-être plus facile à digérer que cela n’en a l’air ! Ce n’est pas tant la naissance… Son père était chevalier : c’est mince ; mais enfin si c’était tout ! Il y a cette misère qui est venue tomber sur elle… Tu pourrais me dire que sans toi j’y serais tombée aussi, moi ; mais j’en serais morte, tandis qu’elle, elle a eu le courage de travailler pour vivre, et d’accepter une sorte de domesticité…

— Grand Dieu ! s’écria le marquis, lui feriez-vous une tache de ce qui est le mérite sublime de sa vie ?

— Non, non, pas moi ! reprit vivement la marquise au contraire ! mais le monde est si…

— Si injuste et si aveugle !…

— C’est encore vrai, et j’ai tort de m’en préoccuper. Allons ! puisque nous sommes dans les mariages d’amour, je n’ai plus qu’une objection à faire ! Caroline a vingt-cinq ans…

— Et moi j’en ai plus de trente-quatre à présent !

— Ce n’est pas cela. Elle est toute jeune, si son cœur est aussi pur, aussi neuf que le tien ; mais elle a aimé !

— Non. Je sais toute sa vie, j’ai causé avec sa sœur, elle a dû se marier, elle n’a jamais réellement aimé.

— Mais entre ce mariage manqué et le jour où elle est venue chez nous, il s’est passé des années…

— Je me suis informé. Je connais sa vie jour par jour et presque heure par heure. Si je vous dis que mademoiselle de Saint-Geneix est digne de vous et de moi, c’est parce que je le sais. Une folle passion ne m’a pas rendu aveugle. Non, un amour sérieux, fondé sur la réflexion, sur la comparaison avec toutes les autres femmes, sur la certitude, m’a donné la force de me taire, d’attendre et de vouloir vous convaincre en connaissance de cause.

Le marquis parla encore longtemps à sa mère, et il triompha. Il y mit toute l’éloquence de la passion et toute la tendresse filiale dont il avait donné tant de preuves. La mère s’attendrit et céda.

— Eh bien ! s’écria le marquis, me permettez-vous de l’appeler ici de votre part ? Voulez-vous que, pour la première fois, devant vous, à vos pieds, je lui dise que je l’aime ? Voyez, je n’ose pas le lui dire encore à elle seule. Un regard froid, une parole de défiance me briseraient le cœur. Ici, en votre présence, je parlerai, je saurai la convaincre !

— Mon fils, dit la marquise, vous avez ma parole ! Et tu vois, ajouta-t-elle en le pressant dans ses faibles bras, si ce n’est pas avec une joie bien spontanée que je te l’ai donnée, c’est du moins avec une tendresse sans bornes et sans arrière-pensée. Je te demande, j’exige une seule chose c’est que tu prennes vingt-quatre heures encore pour réfléchir à ta situation. Elle est nouvelle, puisque te voilà en possession de mon consentement, dont tu n’étais rien, moins qu’assuré il y a une heure. Jusque-là tu t’es cru séparé de mademoiselle de Saint-Geneix par des obstacles que tu ne croyais peut-être pas vaincre si aisément, qui donnaient peut-être une énergie factice à ton désir. Ne secoue pas la tête. Qu’en sais-tu toi-même ? D’ailleurs, ce que je te demande, c’est bien peu de chose. Vingt-quatre heures sans lui parler de rien, voilà tout. Moi-même j’ai besoin d’accepter complétement devant Dieu le parti que je viens de prendre, afin que ma figure, mon trouble, mes larmes ne laissent pas deviner à Caroline que cela m’a un peu coûté…

— Oh ! oui, vous avez raison, s’écria le marquis. Si elle le devinait, elle ne me laisserait pas lui parler. À demain donc, ma bonne mère ! Vingt-quatre heures, dites-vous ? C’est bien long ! … Et puis… il est une heure du matin. Vous veillerez donc encore la nuit prochaine ?

— Mais oui, puisque nous avons concert demain dans les appartements de la jeune duchesse. C’est pour cela qu’il faut que nous dormions cette nuit. Est-ce que tu vas retourner au bal ?

— Ah ! permettez-le-moi ; elle est encore là ! … et elle est si belle avec sa robe blanche et ses perles ! Je ne l’ai vraiment pas assez regardée. Je n’osais pas… C’est à présent seulement que je vais la voir !

— Eh bien ! fais-moi ce sacrifice à ton tour, de ne pas la revoir, de ne pas lui parler avant demain soir. Jure-moi, puisque tu ne songes guère à dormir, de penser à elle, à moi et à toi-même, tout seul, pendant quelques heures, et encore demain matin. Tu ne viendras pas ici avant l’heure du dîner. Il le faut, jure-le-moi !

Le marquis jura et tint parole ; mais la solitude, la nuit, la douleur de ne point voir Caroline et de la laisser entourée de regards et d’hommages étrangers ne firent qu’augmenter son impatience et aviver le feu de sa passion. D’ailleurs les précautions de sa mère, quoique sages en elles-mêmes, étaient puériles vis-à-vis d’un homme qui réfléchissait et voulait depuis si longtemps.

Caroline s’étonna de ne pas voir reparaître le marquis, et se retira une des premières, voulant se persuader qu’elle ne s’était pas trompée en supposant qu’il reprendrait vite possession de lui-même. On voit qu’elle était loin de pressentir la vérité.

Madame d’Arglade avait des espions dans ce bal, un entre autres qui se flattait de l’épouser, un secrétaire d’ambassade, qui, dès le lendemain matin, lui rapporta le grand succès de la demoiselle de compagnie. L’air enflammé du marquis n’avait point échappé à la pénétration de la malveillance, l’apprenti diplomate avait même flairé un entretien intéressant entre le marquis et sa mère au moment où ils étaient sortis ensemble.

Léonie parut écouter ce compte rendu avec indifférence ; mais elle se dit qu’il était temps d’agir, et à midi elle était chez h marquise au moment où Caroline s’y présentait.

— Un instant, chère amie, lui dit-elle, laissez-moi passer avant vous ; c’est pour une chose qui presse, un service à rendre à de pauvres gens qui ne veulent pas être connus.

À peine seule avec la marquise, elle s’excusa de lui venir parler des pauvres dans ses jours de liesse. — C’est au contraire le jour des pauvres, répondit la généreuse dame ; parlez. Une de mes grandes joies sera de pouvoir à présent faire plus de bien que je ne le pouvais naguère.

Léonie avait son prétexte tout préparé. Quand elle eut présenté sa requête et porté la marquise sur sa liste de souscription, elle feignit de vouloir s’en aller bien vite, pour se faire un peu retenir. Inutile de rapporter les habiles détours par lesquels sa perversité sut amener le point intéressant de la conversation. Ces infamies de cœur, malheureusement trop communes, sont dans la mémoire de tous ceux qui en on ressenti les effets cruels, et ceux-là sont bien rares qui ont été oubliés par la calomnie.

On parla naturellement du bonheur de Gaëtan et des perfections de la jeune duchesse. — Ce que j’aime le plus en elle, dit Léonie, c’est qu’elle ne soit jalouse de personne, pas même de… Ah ! pardon, le nom allait m’échapper !

Elle y revint par trois fois, refusant toujours de dire ce nom qui commençait à inquiéter la marquise. Enfin il il lui échappa, et ce nom, c’était celui de Caroline.

Elle se hâta de le reprendre, de dire que la langue lui avait fourché ; mais en dix minutes le coup n’en fut pas moins porté d’une main sûre, et la marquise dut lui arracher le serment qu’elle avait vu, de ses deux yeux vu, à Séval, le duc ramenant Caroline chez elle au point du jour, et tenant ses deux mains dans les siennes en lui parlant avec effusion, pendant trois bonnes minutes, au pied de l’escalier du Renard.

Là-dessus, elle fit jurer à la marquise, dont elle savait la parole sérieuse, de ne point la trahir, de ne pas lui faire d’ennemis, à elle qui n’en avait jamais eu, disant qu’elle était désespérée de l’insistance qui lui avait arraché cette révélation, qu’elle eût mieux fait de désobéir, qu’au fond elle aimait Caroline, mais qu’après tout, puisque c’était elle qui avait répondu de ses mœurs, son devoir était peut-être de confesser qu’elle s’était trompée.

— Bah ! bah ! dit la marquise, parfaitement maîtresse d’elle-même, tout cela n’est pas si grave ! Elle peut avoir été fort sage d’ailleurs et avoir cédé à cet irrésistible duc ! Il est si habile ! … Ne craignez rien, je ne sais rien, et j’agirai en temps et lieu, si besoin est, sans qu’il y paraisse.

Lorsque Caroline entra, au moment où Léonie sortait, celle-ci lui tendit la main d’un air de bonne humeur, en lui disant que le bruit de son succès de la veille était venu jusqu’à elle, et qu’elle lui en faisait son compliment.

Caroline trouva la marquise d’une pâleur qui l’inquiéta, et quand elle lui en demanda la cause, elle en reçut une très-froide réponse. — C’est la fatigue de tous ces jours de fête, lui dit-elle ; ce ne sera rien. Ayez l’obligeance de me lire mes lettres.

Pendant que Caroline lisait, madame de Villemer n’écoutait pas. Elle pensait à ce qu’elle allait faire. Elle contenait une profonde indignation contre cette jeune fille, un violent chagrin du coup qu’il lui faudrait porter au marquis, et à ces souffrances de la mère se mêlait cependant l’involontaire satisfaction de la grande dame dégagée d’une parole qui lui avait coûté, et que, depuis douze heures, elle ne se retraçait pas sans effroi.

Quand elle eut pris son parti, elle interrompit brusquement la lectrice en lui disant d’un ton glacial : — C’est assez, mademoiselle de Saint-Geneix, j’ai à vous parler sérieusement. Un de mes fils, je trouve inutile de dire lequel, a paru éprouver pour vous, dans ces derniers temps, des sentiments que vous n’avez certainement pas encouragés ?

Caroline devint plus pâle que la marquise mais, forte de sa conscience, elle répondit sans hésitation : — J’ignore ce que vous me dites, madame. Aucun de vos fils ne m’a jamais exprimé aucun sentiment dont je pusse m’alarmer sérieusement.

La marquise prit cette réponse pour un effronté mensonge. Elle lança à la pauvre fille un regard de mépris et garda un instant le silence puis elle reprit : — Je ne vous parle pas du duc, il est tout à fait inutile de vous défendre sur ce point.

— Je ne me plains ni de lui ni de son frère, répondit Caroline.

— Je le crois bien ! dit la marquise avec un sourire écrasant ; mais moi, j’aurais fort à me plaindre si vous aviez la prétention…

Caroline interrompit la marquise avec une violence dont elle ne fut pas maîtresse. — Je n’ai jamais eu aucune prétention, s’écria-t-elle, et personne au monde n’a le droit de me parler comme si j’étais coupable ou seulement ridicule !… Pardon, madame, ajouta-t-elle en voyant la marquise presque effrayée de son emportement ; je vous ai coupé la parole, je vous ai répondu d’un ton qui ne convient pas !… Pardonnez-moi. Je vous aime, je vous suis dévouée jusqu’à donner mon sang pour vous. Voilà pourquoi un soupçon de vous me fait tant de mal que j’en perds l’esprit… Mais je dois me contenir, je me contiendrai !… Je vois qu’il y a je ne sais quel malentendu entre nous. Daignez vous expliquer… ou m’interroger ; je répondrai avec tout le calme qu’il me sera possible d’avoir.

— Ma chère Caroline, dit la marquise adoucie, je ne vous interroge pas, je vous avertis. Mon intention n’est pas de vous trouver coupable ni de vous contrister par des questions inutiles. Vous étiez maîtresse de votre cœur…

— Non, madame, je ne l’étais pas.

— Eh bien ! à la bonne heure, il vous a échappé malgré vous ! dit la marquise avec un retour d’ironique dédain.

— Non ! cent fois non ! reprit Caroline avec énergie ce n’est pas là ce que je voulais dire. Sachant qu’il m’était interdit, par mille devoirs plus sérieux les uns que les autres, d’en disposer, je ne l’ai livré à personne !

La marquise regarda Caroline avec étonnement. — Comme elle sait mentir ! pensa-t-elle. — Puis elle se dit qu’en ce qui concernait le duc, cette pauvre fille n’était pas forcée de se confesser, que l’entraînement qu’elle avait eu pour lui devait être considéré comme non avenu, puisque, après tout, elle n’avait point créé d’embarras dans sa vie, ni réclamé aucun droit nuisible à son mariage.

Cette idée, qui ne s’était pas encore présentée, changea subitement les dispositions de la marquise, et comme elle vit que son silence navrait Caroline, dont les yeux se remplissaient de larmes brûlantes, elle revint à son amitié pour elle et même à un nouveau genre d’estime.

— Ma chère petite, lui dit-elle en lui tendant les mains, pardonnez-moi ! Je vous ai fait du mal, je me suis mal expliquée. Admettons même que j’aie eu un moment d’injustice. Au fond, je vous connais mieux que vous ne pensez, et j’apprécie votre conduite. Vous êtes désintéressée, prudente, généreuse et sage. S’il vous est arrivé… d’être plus émue de certaines poursuites que, pour votre bonheur, vous n’eussiez dû l’être, il n’en est pas moins certain que vous avez toujours été prête à vous sacrifier dans l’occasion, et que vous sériez encore prête à le faire, n’est-il pas vrai !

Caroline ne comprenait pas et ne pouvait pas comprendre qu’il y eût dans tout ceci une allusion au mariage de Gaëtan. Elle crut qu’il ne s’agissait que de son frère, et comme elle n’avait jamais faibli un instant vis-à-vis d’elle-même, elle trouva que la marquise n’avait pas le droit de fouiller dans les douloureux secrets de son âme. — Je n’ai jamais rien eu à sacrifier, répondit-elle avec fierté. Si vous avez quelque chose à m’ordonner, dites-le, madame, et ne pensez pas qu’il y ait aucun mérite de ma part à vous obéir.

— Vous voulez dire… et vous dites, ma chère, que vous n’avez jamais partagé les sentiments du marquis pour vous ?

— Je ne les ai jamais connus.

— Vous ne les aviez pas devinés ?

— Non, madame, et je n’y crois pas. Qui a pu vous faire penser le contraire ? Ce n’est pas lui assurément !

— Eh bien ! pardonnez-moi, c’est lui. Vous voyez quelle confiance j’ai en vous ! Je vous dis la vérité, je me livre sans réserve à votre grandeur d’âme. Mon fils vous aime et croit pouvoir être aimé de vous !

— M. le marquis s’est étrangement trompé, répondit Caroline, blessée d’un aveu qui, présenté ainsi, était presque une offense.

— Ah ! vous dites la vérité, je le vois, s’écria la marquise, abusée par la fierté de mademoiselle de Saint-Geneix, et, voulant s’emparer d’elle par l’amour-propre, elle la baisa au front. Merci, ma chère enfant, lui dit-elle vous me rendez ta vie ! Vous êtes franche, vous êtes trop noble pour me punir de mes soupçons en jouant avec mon repos. Eh bien ! permettez-moi de dire à mon fils Urbain qu’il avait fait un rêve, et que ce mariage est impossible, non par ma volonté, mais par la vôtre.

Cette parole imprudente éclaira Caroline. Elle comprit l’admirable délicatesse qui avait porté le marquis à s’adresser à sa mère avant de lui déclarer sa passion ; mais elle n’abusa pas de cette découverte, car elle vit combien la marquise repoussait l’idée de leur mariage. Elle attribua cette rigueur à l’ambition qu’elle lui connaissait et qu’elle avait depuis longtemps prévue. Elle était bien loin de croire qu’après avoir cédé sans trop de résistance, la marquise ne retirait sa parole que parce qu’elle croyait à la souillure d’une faute. — Madame la marquise, répondit-elle avec une certaine sévérité, vous ne devez jamais avoir tort aux yeux de votre fils, je comprends cela, et, quant à moi, je n’ai à craindre de sa part aucun reproche en déclinant l’honneur qu’il voulait me faire. Vous lui direz au reste ce que vous croirez devoir lui dire : je ne serai pas là pour vous démentir.

— Quoi ! vous voulez me quitter ? s’écria madame de Villemer, effrayée d’un résultat qu’elle n’avait pas prévu si soudain, bien qu’elle l’eût secrètement désiré. Non, non ! cela est impossible ! ce serait tout perdre… Mon fils vous aime avec une impétuosité… dont je ne crains pas les suites pour l’avenir si vous m’aidez à les combattre, mais dont je crains la vivacité dans le premier moment. Tenez !… il vous suivrait peut-être… il est éloquent !… il triompherait de votre résistance, il vous ramènerait, et je serais forcée de lui dire… ce que je ne veux jamais lui dire !

— Vous ne voulez jamais lui dire non ! reprit Caroline, toujours abusée et ne sentant nullement la menace de sa prétendue faute suspendue sur sa tête ; c’est moi qui dois le lui dire ? Eh bien ! je lui écrirai, et ma lettre passera par vos mains.

— Mais sa douleur,… sa colère peut-être,… y songez-vous ?

— Madame, laissez-moi partir ! répondit vivement Caroline, que la pensée de cette douleur remua jusqu’au fond des entrailles. Je ne suis pas venue ici pour souffrir à ce point. On m’a fait entrer chez vous sans me dire seulement que vous eussiez des fils. Laissez-moi en sortir sans trouble comme sans reproche. Je ne reverrai jamais M. le marquis de Villemer, voilà tout ce que je peux vous promettre. S’il doit me suivre…

— N’en doutez pas ! Mon Dieu, parlez plus bas ! Si quelqu’un vous entendait !… Et s’il vous suit, que ferez-vous ?

— Je ne m’exposerai pas à être suivie. Veuillez me permettre d’arranger ceci selon ma prudence. Dans une heure, je reviendrai prendre congé de vous, madame la marquise.


XX


Caroline sortit avec une si énergique résolution que madame de Villemer n’osa pas ajouter un mot de plus pour la retenir. Elle la sentait irritée et blessée. Elle se reprocha de lui avoir trop fait comprendre qu’elle savait tout, et la pauvre femme ne savait rien, puisqu’elle ne voyait pas le véritable amour de Caroline.

Loin de là, elle voulut se persuader que Caroline aimait toujours le duc, qu’elle s’était immolée à son bonheur, ou que peut-être, en fille positive, elle avait accepté ses conditions et comptait sur le retour de son amitié après la lune de miel de son mariage. « Dans ce dernier cas, pensa la marquise, il serait dangereux qu’elle restât dans la maison. Cela pourrait attirer le malheur un jour ou l’autre sur mon jeune ménage ; mais il est trop tôt pour la laisser s’éloigner si brusquement : le marquis serait comme un fou ! Elle va se calmer, faire ses plans, et quand elle reviendra me les soumettre, je lui persuaderai de s’en rapporter aux miens. »

Pendant une heure, la marquise fit donc ses projets. Elle reverrait son fils le soir, comme c’était convenu, et lui dirait qu’elle avait tâté les dispositions de Caroline, qu’elle l’avait trouvée froide pour lui. Elle éviterait pendant quelques jours l’explication décisive. Elle gagnerait du temps, elle amènerait Caroline à le décourager elle-même, mais avec douceur et prudence. Enfin elle croyait maîtriser les destinées lorsqu’elle vit que l’heure était passée et que Caroline n’arrivait pas. Elle la fit demander. Elle apprit qu’elle était sortie en fiacre avec un très-petit paquet en laissant la lettre que voici :

« Madame la marquise,

« Je reçois la triste nouvelle qu’un des enfants de ma sœur est gravement malade. Pardonnez-moi de ne pas vous demander la permission de courir chez elle ; vous avez du monde. D’ailleurs, je sais combien vous êtes bonne ; vous m’accorderez vingt-quatre heures. Demain soir, je serai de retour. Agréez l’expression de mon plus tendre et de mon plus profond respect.

«  Caroline.  »

— Eh bien ! c’est à merveille se dit la marquise après un instant de surprise et de crainte. Elle entre dans mes idées ; elle me fait gagner la première soirée, la plus difficile assurément. En promettant de revenir demain soir, elle empêche mon fils de courir à Étampes. Demain probablement elle aura un nouveau prétexte pour ne pas revenir… Mais j’aime mieux ne pas savoir ce qu’elle compte faire. Je ne craindrai pas que le marquis m’arrache la vérité.

Le soir arriva pourtant trop vite à son gré. Ses craintes grossirent en voyant approcher l’heure où l’on devait dîner ensemble. Si Caroline fuyait réellement un peu plus loin qu’Étampes, il fallait gagner du temps. Elle se décida dès lors à mentir. Elle ne parla point à son fils avant le moment de se mettre à table, s’arrangeant de manière à être toujours entourée : c’était un grand dîner très-officiel ; mais, ne pouvant supporter le regard d’anxiété que son fils attachait sur elle, avant de s’asseoir elle dit à la jeune duchesse et de manière à être entendue du marquis : — Mademoiselle de Saint-Geneix ne viendra pas dîner. Elle a au couvent une petite-nièce malade, et m’a demandé la permission d’aller la voir.

Aussitôt après le dîner, le marquis, au supplice, tenta de parler à sa mère. Elle l’évita encore ; mais, voyant qu’il se disposait à sortir, elle lui fit signe de s’approcher, et lui dit à l’oreille : — Ce n’est pas au couvent, c’est à Étampes qu’elle a été.

— Mon Dieu ! pourquoi avez-vous dit autrement tout à l’heure ?

— Je m’étais trompée. J’avais mal lu le billet qu’on m’a remis ce soir. Ce n’est pas de la petite qu’il s’agit, c’est d’un autre enfant ; mais elle revient demain matin. Voyons ! il n’y a là rien d’alarmant. Faites attention, mon fils, que votre figure bouleversée étonne tout le monde. Il y a des méchants partout : si quelqu’un venait à croire et à dire que vous êtes jaloux du bonheur de votre frère ! On sait que dans le principe c’était vous…

— Eh ! ma mère, il s’agit bien de cela ! Vous me cachez quelque chose ! C’est Caroline qui est malade. Elle est ici, j’en suis sûr ! Laissez-moi m’informer de votre part…

— Vous voulez donc la compromettre ? Ce ne serait pas le moyen de la disposer en votre faveur !

— Elle est donc bien mal disposée ? Ma mère, vous lui avez parlé !

— Non ! je ne l’ai pas vue ; elle est partie ce matin…

— Vous disiez que le billet était de ce soir.

-Je l’ai reçu… tantôt, je ne sais quand ; mais ces questions sont peu aimables, mon enfant ! De grâce calmez-vous, on nous regarde !

La pauvre mère ne savait pas mentir. L’effroi et la douleur de son fils passaient dans son âme. Elle lutta une heure contre ce spectacle. Chaque fois qu’il s’approchait d’une porte, elle le suivait des yeux avec crainte, croyant qu’il partait ; leurs regards se rencontraient, et le marquis restait, enchaîné par l’air d’anxiété de sa mère. Elle n’y put tenir longtemps. Elle était brisée par la fatigue des émotions endurées depuis vingt-quatre heures, par le mouvement des fêtes qu’elle avait voulu animer de son esprit et de sa gaieté depuis plusieurs jours, et surtout par la violence qu’elle se faisait depuis le dîner pour paraître calme. Elle se fit reconduire à son appartement, et s’évanouit dans les bras du marquis, qui l’y avait suivie.

Urbain lui prodigua les plus tendres soins, se reprochant mille fois de l’avoir agitée, et lui jurant qu’il était tranquille, qu’il ne l’interrogerait plus avant qu’elle ne fût remise. Il la veilla toute la nuit. Le lendemain, la voyant tout à fait bien, il hasarda quelques timides questions. Elle lui montra le billet de Caroline, et il attendit avec résignation jusqu’au soir. Le soir apporta un nouveau billet daté d’Étampes. L’enfant était mieux, mais encore si souffrant que madame Heudebert désirait garder Caroline vingt-quatre heures de plus.

Le marquis promit de patienter encore vingt-quatre heures ; mais, le lendemain venu, il trompa sa mère, et, feignant d’accompagner son frère et sa belle-sœur au bois, il partit pour Étampes.

Là il apprit que Caroline était venue en effet, mais qu’elle était repartie aussitôt pour Paris. On avait dû se croiser. Il sembla au marquis qu’à son approche, qui en effet était prévue, on avait caché un des enfants et fait taire les autres. Il demanda des nouvelles du petit malade et désira le voir. Camille répondit qu’il dormait et qu’elle craignait de l’éveiller. M. de Villemer n’osa insister et repartit pour Paris, doutant sérieusement de la sincérité de madame Heudebert et ne sachant comment s’expliquer son air embarrassé et comme éperdu par moments.

Il courut chez sa mère, Caroline n’avait pas reparu ; elle était peut-être au couvent. Il alla l’attendre à la grille, et au bout d’une heure il se décida à la faire demander de la part de madame de Villemer. On lui répondit qu’on ne l’avait pas vue depuis cinq jours. Il retourna encore à l’hôtel de Xaintrailles, il attendit le soir ; sa mère paraissait toujours souriante, il se contint. Enfin le lendemain, à bout de forces, il sanglota à ses pieds, la suppliant de lui rendre Caroline, qu’il croyait cachée au couvent par son ordre.

Madame de Villemer ne savait réellement plus rien ; elle commençait à partager l’inquiétude de son fils. Cependant Caroline n’avait emporté qu’un très-mince paquet de hardes ; elle devait avoir fort peu d’argent, puisqu’elle envoyait tout à mesure à sa famille ; elle avait laissé ses bijoux, ses livres, elle ne pouvait pas être loin.

Pendant que le marquis retournait encore au couvent avec une lettre de sa mère, qui, de bonne foi et vaincue par sa douleur, cherchait à lui faire retrouver Caroline, celle-ci, enveloppée et voilée jusqu’au menton, descendait d’une diligence venant de Brioude, et, portant elle-même son paquet, elle se dirigeait seule le long du boulevard pittoresque de la ville du Puy en Velay, vers le bureau d’une autre petite voiture publique qui partait à cette heure-là pour Issingeaux.

Personne ne vit sa figure et ne songea à s’en inquiéter. Elle ne faisait point de questions et paraissait connaître parfaitement les habitudes du pays et les localités.

Elle y venait pourtant pour la première fois ; mais, résolue, active et avisée, elle avait acheté, en sortant de Paris, un Guide, avec un plan du chef-lieu et des environs, qu’elle avait bien étudié en route. Elle monta donc dans la patache d’Issingeaux, en disant au conducteur qu’elle s’arrêtait à Brives, c’est-à-dire à une lieue du Puy. Là, elle se fit descendre au pont de la Loire, et disparut sans demander son chemin à personne. Elle savait qu’elle avait à suivre la Loire jusqu’à sa rencontre avec la Gâgne, puis à se diriger sur La Roche-Rouge, en suivant le torrent qui passe au pied et en remontant son cours jusqu’au premier village. Il n’y avait pas à se tromper. C’était environ trois lieues à faire à pied, dans le désert, et il était minuit ; mais le chemin était doux, et la lune se dégageait claire, en beau demi-globe, des gros nuages blancs refoulés à l’horizon par une bonne brise de mai.

Où allait donc ainsi mademoiselle de Saint-Geneix, en pleine nuit et en pleine montagne, dans un pays perdu ? Ne se rappelle-t-on pas qu’elle avait par là, au village de Lantriac, des amis dévoués et la plus sûre de toutes les retraites ? Sa bonne nourrice, la femme Peyraque, autrefois Justine Lanion, lui avait écrit une seconde lettre, il y avait environ six semaines, et Caroline, se rappelant avec certitude qu’elle n’avait jamais eu occasion de parler au marquis, ni à personne de sa famille, de ces lettres, de ces gens et de ce pays, avait eu la rigide inspiration d’aller passer là un mois ou deux, avec la certitude de faire perdre entièrement sa trace. De là ses précautions pour n’être vue de personne en route, et pour n’attirer aucune curiosité en ne faisant aucune question.

Elle avait été à Étampes embrasser sa sœur, et après lui avoir tout raconté et tout confié, excepté le sentiment secret qui l’agitait, elle avait brûlé ses vaisseaux en lui laissant une lettre qui, au bout de huit jours, devait être envoyée à madame de Villemer. Dans cette lettre, elle annonçait son départ pour l’étranger, prétendant qu’elle avait trouvé un emploi, et suppliant que l’on n’eût point d’inquiétude sur son compte.

Embarrassée de son paquet, elle songeait à le laisser dans la première maison qu’elle pourrait se faire ouvrir, lorsqu’elle avisa un convoi de chars à bœufs qui venait derrière elle. Elle l’attendit. Une famille de bouviers jeunes et vieux, avec une femme tenant un enfant endormi sous sa cape, transportait de grands arbres équarris destinés à servir de pièces de charpente, au moyen d’une paire de petites roues massives liées avec des cordes à chaque extrémité de la pièce. Il y avait six de ces pièces, chacune tramée par une paire de bœufs, avec un toucheur marchant à côté. C’était une caravane qui tenait un long espace sur le chemin.

— La Providence, pensa Caroline, vient toujours en aide à ceux qui comptent sur elle. Voici des équipages à choisir, si je suis lasse.

Elle s’adressa au premier bouvier. Il secoua la tête : il n’entendait que le patois. Le second s’arrêta, la fit répéter, haussa les épaules et se remit à marcher : il n’entendait pas davantage. Un troisième lui fit signe de s’adresser à la femme, qui était assise sur un des arbres, les pieds soutenus par une corde. Caroline lui demanda, tout en marchant, si elle allait du côté de Laussonne. Elle ne voulait pas dire le nom de Lantriac, situé plus près, sur la même route. La femme répondit en français, avec un accent prononcé très-dur, qu’on allait à Laussonne, et qu’il y avait loin, oui !

— Voulez-vous permettre que j’attache mon paquet à un de ces arbres ?

La femme secoua la tête.

— Est-ce un refus ? reprit Caroline. Je ne vous demande pas cela pour rien : je payerai !

Même réponse : la montagnarde n’avait compris des paroles de Caroline que le nom de Laussonne.

Caroline ne savait pas le patois cévenol. Cela n’était pas entré dans la première éducation que sa nourrice lui avait donnée. Pourtant la musique de son accent était restée dans sa mémoire, et elle eut la bonne idée de l’imiter, ce qu’elle fit avec tant de succès que les oreilles de la paysanne s’ouvrirent tout de suite. Elle comprenait le français scandé de cette façon, et même elle le parlait fort bien.

— Asseyez-vous là derrière, sur l’arbre qui me suit, dit-elle, et donnez votre paquet à mon mari. Allez ! il ne faut rien pour ça, ma fille.

Caroline remercia et prit place. Le paysan lui fit un étrier semblable à celui qui soutenait les pieds de sa femme, et le convoi rustique continua sa route, que cette installation n’avait guère interrompue. Le mari, qui marchait près d’elle, n’essaya pas de causer. Le Cévenol est grave, et s’il est curieux, il ne déroge point jusqu’à le laisser paraître. Il se contente d’écouter après coup les commentaires des femmes, qui sont hardiment questionneuses ; mais les arbres étaient longs, et Caroline se trouvait trop loin de celui de la montagnarde pour être exposée à un interrogatoire.

Elle passa ainsi non loin de la Roche-Rouge, qu’elle prit d’abord pour une énorme tour en-ruines ; mais elle se rappela les récits de Justine sur cette curiosité de son pays, et reconnut le dyke étrange, indestructible monument volcanique dont elle traversa l’ombre pâle projetée par la lune.

Le chemin étroit et sinueux s’éleva peu à peu au-dessus du torrent et se resserra tellement que Caroline fut effrayée en voyant ses pieds pendants dans le vide au-dessus d’abîmes effroyables. Les roues entamaient la terre détrempée par les pluies, sur l’extrême bord de cette rampe insensée ; mais les petits bœufs ne déviaient pas d’une ligne, le bouvier chantait, se tenant à distance quand il ne trouvait pas la place commode à côté de son arbre, et la nourrice avait un balancement de corps qui semblait indiquer qu’elle luttait mal contre le sommeil.

— Mon Dieu ! dit Caroline au mari, ne craignez-vous rien pour votre femme et pour votre enfant ?

Il comprit le geste, sinon les paroles, cria à sa femme de ne pas laisser tomber le petit, et se remit à chanter un air dolent qui ressemblait à un chant d’église.

Caroline s’habitua bientôt au vertige ; elle ne voulut pas céder à la tentation de tourner le dos au précipice, comme le paysan le lui indiquait par signes. Le pays était si beau et si étrange, la clarté lunaire le faisait paraître si terrible, qu’elle ne voulait rien perdre d’un spectacle nouveau pour elle. Dans les angles de la rampe, lorsque les bœufs avaient fait tourner les roues de devant et que l’arbre emportait tout d’une pièce les roues de derrière jusqu’à menacer de leur faire franchir le vide, la voyageuse étonnée se roidissait encore un peu involontairement sur son étrier de corde. Le bouvier parlait alors d’un ton calme et doux à ses bêtes, et cette voix, qui semblait mesurer leur pas docile au moindre pli de terrain, rassurait Caroline comme celle d’un esprit mystérieux qui disposait de sa destinée.

— Et pourquoi donc aurais-je peur ? se demandait-elle ; comment pourrais-je tenir à une vie désormais affreuse, à une suite de jours dont la perspective est plus effrayante cent fois que la mort ? Si je tombais là, dans ce gouffre, je serais brisée instantanément. Et quand même j’y souffrirais une ou deux heures avant d’expirer, qu’est-ce que cela au prix des années de chagrin, de solitude et peut-être de désespoir qui m’attendent ?

On voit que Caroline s’avouait enfin son amour et ses regrets. Elle n’en mesurait pas encore toute la portée, et en pensant à cet amour instinctif de la vie qui l’avait fait frissonner quelques instants auparavant, elle naturellement intrépide, elle voulait se persuader que c’était comme un pressentiment, comme une céleste promesse d’une prochaine guérison. — Qui sait ? J’oublierai peut-être plus tôt qu’il ne me semble. Est-ce que j’ai le droit de vouloir mourir, moi ? Est-ce que j’ai même celui de céder aux larmes et de perdre mes forces ? Est-ce que ma sœur et ses enfants peuvent se passer de moi ? Est-ce que je veux qu’ils vivent de la pitié de ceux qui m’ont forcée de fuir ? Ne faudra-t-il pas que bientôt je travaille, et pour travailler, ne faut-il pas oublier tout ce qui n’est pas le travail ?

Et puis elle s’inquiétait même de son courage. — Pourvu, se disait-elle encore, que ce ne soit pas un piège de l’espérance ! — Il lui revenait des mots de M. de Villemer, des phrases de son livre qui révélaient une volonté, une pénétration, une persévérance extraordinaires. Un tel homme pouvait-il renoncer à une résolution prise, se laisser égarer par des ruses de guerre et n’avoir pas le sens divinatoire de l’amour élevé à la plus haute puissance ?

— J’ai beau faire, il me retrouvera s’il veut me retrouver ! C’est en vain que je suis ici, à cent cinquante lieues de lui, et que me supposer là plutôt qu’ailleurs paraît tout à fait impossible ; il aura cette seconde vue, s’il m’aime de toute la force qui est en lui. Il serait donc puéril de fuir et de me cacher, si c’était là toute la force de ma défense. Il faut que mon cœur soit armé contre lui, il faut qu’à toute heure, n’importe où, je sois prête à le rencontrer et à lui dire : Souffrez en vain, mourez s’il le faut, je ne vous aime pas !

En se parlant ainsi, Caroline fut prise de l’envie subite de se pencher en avant, d’abandonner l’étrier et de se laisser tomber dans l’abîme. Enfin la fatigue vainquit ses agitations ; le chemin montait toujours, mais moins rapidement et en s’éloignant assez de la coupure du ravin pour que tout danger fût passé. La lenteur de la marche, le balancement monotone de la pièce de bois et le grincement régulier des jougs contre le timon assoupirent son esprit. Elle regardait passer lentement devant elle les roches fantastiquement éclairées et la tête des arbres, dont le jeune feuillage ressemblait à des nuées transparentes. Le froid devenait assez piquant à mesure qu’on s’élevait au-dessus des vallées, et la sensation de cet air vif était engourdissante. Le torrent disparaissait dans la profondeur, mais sa voix forte et fraîche remplissait la nuit d’harmonies sauvages. Caroline sentit ses paupières s’alourdir, et comme elle jugeait n’être pas loin de Lantriac et ne voulait pas se laisser emmener jusqu’à Laussonne, elle sauta à terre et marcha pour se réveiller.

Elle savait que Lantriac était dans un pli de montagne, et qu’elle en serait bien près quand elle aurait perdu de vue le torrent de la Gâgne. En effet, au bout d’une demi-heure de marche, elle vit les maisons se dessiner au-dessus des rochers, reprit son paquet, fit accepter, non sans peine, quelque monnaie au paysan, évita les questions de sa femme, et resta en arrière pour leur laisser traverser le village, essuyer les aboiements des chiens et troubler le sommeil des habitants qu’elle voulait retrouver endormis à son entrée.

Mais rien ne trouble le sommeil des habitants d’un village du Velay, rien n’y réveille les chiens. Le convoi de charpente passa, les bouviers chantant toujours, les roues bondissant lourdement sur les blocs de lave qui, sous prétexte de paver les rues de ces bourgades inhospitalières, constituent un système de défense beaucoup plus impraticable que les chemins périlleux par lesquels on y arrive.

Caroline, remarquant le profond silence qui succédait au bruit des chariots, s’engagea résolument dans la ruelle étroite et presque à pic qui était censée continuer la route. Là s’arrêtaient ses notions sur la localité. Justine ne lui avait pas désigné la situation de sa demeure. La voyageuse, voulant s’y glisser sans faire événement et s’entendre avec la famille pour n’être pas nommée, résolut de ne frapper nulle part, de n’éveiller personne, et d’attendre le jour, qui ne pouvait tarder à paraître. Elle posa son paquet à côté d’elle à un banc de bois et s’assit sous l’auvent de la première maison venue. Elle regarda le tableau bizarre et pittoresque que formaient les toits, inégalement et durement découpés sur les nuages blancs du ciel. La lune passait dans la zone étroite que laissaient à découvert les auvents rapprochés. Une petite vasque de fontaine recevait en plein sa lumière vive et le quart de cercle éblouissant d’un mince filet d’eau de roche. L’aspect tranquille et le bruit discret et continu de cette eau argentée endormirent promptement la voyageuse, accablée de fatigue.

— Voilà bien du changement en trois jours, se disait-elle en disposant son paquet pour y appuyer sa tête brisée. C’est pourtant jeudi dernier que mademoiselle de Saint-Geneix, en robe de tulle, le cou et les bras chargés de perles fines, les cheveux remplis de camélias, dansait avec le marquis de Villemer, à la clarté de mille bougies, dans un des plus riches salons de Paris. Que dirait aujourd’hui M. de Villemer s’il voyait cette prétendue reine du bal, enveloppée de bure, couchée à la porte d’une étable, les pieds à peu près dans l’eau courante et les mains roidies par le froid ? Heureusement la lune est belle, et voilà deux heures qui sonnent. Eh bien ! C’est encore une heure à passer ici, et puisque le sommeil vient quand même, qu’il soit donc le bienvenu !


XXI


Au point du jour, mademoiselle de Saint-Geneix fut réveillée par les poules qui gloussaient et grattaient autour d’elle. Elle se leva et se mit à marcher, regardant s’ouvrir une à une les portes des maisons, et se disant avec raison que, dans un hameau si petit et si entassé dans le rocher, elle ne pouvait errer longtemps sans reconnaître la figure qu’elle cherchait.

Mais ici un embarras se présenta. Était-elle sûre de reconnaître cette nourrice qu’elle n’avait pas revue depuis l’âge de dix ans ? Elle avait sa voix et son accent bien plus présents à la mémoire que sa figure. Elle monta et redescendit jusqu’à la dernière maison, au revers du rocher, et là elle vit écrit sur la porte : Peyraque Lanion. Un fer de cheval cloué sur l’écriteau indiquait la profession de maréchal ferrant.

Justine était levée la première selon sa coutume, tandis que les rideaux fermés d’un lit d’indienne abritait le dernier somme de M. Peyraque. La pièce principale de ce rez-de-chaussée annonçait le confort d’un ménage aisé, et l’indice de ce bien-être consistait particulièrement dans la garniture du plafond treillagé de lattes sur lesquelles reposaient de monumentales provisions de légumes et diverses denrées agricoles : mais une propreté rigide, exception rare aux habitudes du pays, en retranchait tout ce qui pouvait choquer l’odorat ou la vue.

Justine allumait son feu et s’apprêtait à faire la soupe que son mari devait trouver fumante à son réveil, lorsqu’elle vit entrer mademoiselle de Saint-Geneix avec son capuchon relevé et portant son paquet. Elle jeta sur cette étrangère un regard distrait en lui disant :

— Qu’est-ce que vous vendez ?

Caroline, qui entendait ronfler Peyraque derrière la courtine, mit un doigt sur ses lèvres et rejeta son capuchon sur ses épaules. Justine resta immobile un instant, contint un cri de joie et ouvrit ses bras replets avec transport. Elle avait reconnu son enfant. — Venez ! venez ! dit-elle en la conduisant vers un petit escalier en casse-cou qui donnait au fond de la salle, votre chambre est prête ! il y a un an qu’on vous espère tous les jours ! — Et elle cria à son mari : — Lève-toi, Peyraque, tout de suite, et ferme la porte. Il y a du nouveau, oh ! mais du bon !

La petite chambre, blanchie à la chaux et rustiquement meublée, était, comme le rez-de-chaussée, d’une propreté irréprochable. La vue était magnifique ; des arbres fruitiers en fleurs montaient jusqu’au niveau de la fenêtre. — C’est un paradis ! dit Caroline à la bonne femme. Il n’y manque qu’un peu de feu que tu vas me faire. J’ai froid et faim, mais je suis heureuse de te voir et d’être chez toi. J’ai à te parler avant tout. Je ne veux pas être connue ici pour ce que je suis. Mes raisons sont bonnes, tu les sauras et tu les approuveras. Commençons par convenir de nos faits : tu as demeuré à Brioude ?

— Oui, j’y étais servante avant mon mariage.

— Brioude est loin d’ici. Y a-t-il quelqu’un de ce pays à Lantriac ?

— Personne, et il n’y vient jamais d’étrangers. Ce n’est qu’une route pour les chars à bœufs,

— J’ai bien vu cela. Alors tu me fais passer pour une personne que tu as connue à Brioude ?

— Très-bien, la fille de mon ancienne maîtresse ?

— Non ; je ne suis pas une demoiselle.

— Oh ! ce n’était pas une demoiselle, c’était une petite marchande.

— C’est cela ; mais il me faut un état ?

— Tiens ! c’est facile. Colporteuse de merceries, comme était celle dont je vous parle.

— Mais il faudra donc vendre quelque chose ?

— Je me charge de ça. D’ailleurs votre tournée sera censée faite, et je vous aurai retenue chez moi par amitié, car vous allez rester ?

— Un mois tout au moins.

— Il faut rester toujours. On vous trouvera de l’occupation, allez ! Ah çà ! vous vous appelez ?

— La Charlette ; tu m’appelais ainsi quand j’étais petite. Cela ne te coûtera pas. Je suis censée veuve, et tu me tutoies.

— Comme autrefois. Bon, c’est convenu ; mais comment seras-tu habillée, ma Charlette ?

— Comme je suis. Tu vois que ce n’est pas luxueux.

— Ce n’est pas bien cossu, et cela peut passer ; mais ces beaux cheveux blonds, ça tirera l’œil, et un chapeau de ville étonnera beaucoup.

— J’y ai bien pensé ; aussi ai-je acheté à Brioude la coiffure du pays. Je l’ai là dans mon sac de voyage, et je vais m’arranger tout de suite en cas de surprise.

— Alors je vais vite faire ton déjeuner. Tu mangeras bien avec Peyraque ?

— Et avec toi, j’espère. Demain je compte t’aider au ménage et à la cuisine.

— Oh ! tu feras semblant Je n’ai pas envie que tu gâtes ces petites mains dont j’ai eu tant de soin. Allons, je vais voir si Peyraque est levé et l’avertir de tout ce qui est convenu, après quoi tu nous diras pourquoi tout ce mystère.

Tout en parlant, Justine avait allumé le bois déjà placé dans la cheminée. Elle avait rempli les vases d’une belle eau froide qui, suintant du rocher, entrait par un goulet de terre cuite dans la toilette de la petite chambre, et plus bas dans le lavoir de la cuisine. C’était une invention de Peyraque, qui se piquait d’avoir des idées.

Une demi-heure après, Caroline, dont le simple vêtement n’indiquait aucune classe particulière, releva ses beaux cheveux sous le petit chapeau brioudais, moins étriqué et d’une plus jolie courbure que le couvercle de marmite, également en feutre noir cerclé de velours, dont se coiffent les Velaisiennes. Elle eut beau faire, elle était encore charmante malgré la fatigue lui éteignait un peu ces grands yeux vert de mer, autrefois si vantés par la marquise.

La soupe au riz et aux pommes de terre fut vite servie dans une petite pièce où Peyraque faisait, à ses moments perdus, un peu de menuiserie. Le bonhomme ne trouvait pas la réception convenable et voulait balayer lez copeaux. — Au contraire, lui dit sa femme en étendant les rubans et la sciure de bois sur le carreau, tu n’y entends rien ! Elle trouvera que c’est un joli tapis. Oh ! tu ne la connais pas, toi ! C’est la fille au bon Dieu, celle-là !

Caroline fit connaissance avec Peyraque en l’embrassant. C’était un homme d’une soixantaine d’années, encore des plus robustes, maigre, de taille moyenne et laid comme la plupart des montagnards de cette région ; mais sa figure austère et même dure avait un cachet de probité qui se révélait à première vue. Son rare sourire était extraordinairement bon. On y sentait un fonds d’affection et de sincérité qui, pour ne pas se prodiguer en démonstrations, n’en offrait que plus de garanties.

Justine aussi avait les traits rigides et la parole brusque. C’était un mâle et généreux caractère. Ardente catholique, elle respectait le silence de son mari, protestant de race, converti en apparence, mais libre penseur s’il en fut. Caroline savait ces détails et voyait avec attendrissement le respect délicat que cette femme exaltée savait porter dans son amour pour son mari. Il faut rappeler ici que mademoiselle de Saint-Geneix, fille d’un homme très-faible et sœur d’une femme sans énergie, devait le grand courage dont elle était pourvue au sang de sa mère d’abord, qui était d’origine cévenole, et ensuite aux premières notions de la vie que Justine lui avait données. Elle le sentit très-clairement en se trouvant assise entre ces vieux époux dont la précision de langage et d’idées ne lui causait ni crainte ni étonnement. Il lui semblait que le lait de la montagnarde avait passé en elle jusqu’aux os, et qu’elle se retrouvait là comme avec des types déjà connus dans quelque antérieure existence.

— Mes amis, leur dit-elle lorsque Justine lui apporta la crème du dessert, pendant que Peyraque arrosait sa soupe d’un bol de vin chaud, bientôt suivi d’un bol de café noir, je vous ai promis de vous dire mon histoire, et la voici en deux mots : Un des fils de ma vieille dame a eu l’idée de m’épouser.

— Ah pardi ! ça devait être ! dit Justine.

— Tu as raison, parce que nos caractères et nos idées se ressemblaient. Tout le monde aurait dû prévoir cela, et moi la première.

— Et la mère aussi ! dit Peyraque.

— Eh bien ! personne ne s’est méfié, et le fils a beaucoup étonné et beaucoup fâché la mère quand il lui a dit qu’il m’aimait.

— Et vous ? dit Justine.

— Moi ? il ne m’avait jamais dit cela, et comme je savais que je n’étais ni assez noble ni assez riche pour lui, je ne lui aurais jamais permis d’y penser.

— Ça, c’est bien ! reprit Peyraque.

— Et c’est vrai ! ajouta Justine.

— Donc j’ai vu que je ne pouvais pas rester un jour de plus, et dès les premières paroles fâchées de la mère, je suis partie sans revoir le fils ; mais le fils aurait couru après moi, si j’avais été demeurer chez ma sœur. La marquise voulait me faire rester un peu pour m’expliquer avec lui, pour lui dire que je ne l’aimais pas…

— C’est peut-être cela qu’il aurait fallu faire ! dit Peyraque

Caroline fut frappée de l’austère logique du paysan. — Oui, sans doute, pensa-t-elle, c’est jusque-là qu’il aurait fallu pousser le courage.

Et comme elle gardait le silence, la nourrice, éclairée par la pénétration du cœur, dit à son mari brusquement : — Attends donc, toi ! Comme tu y vas ! Sais-tu si elle ne l’aimait pas, cette pauvre enfant ?

— Ah ! cela, c’est différent, reprit Peyraque, inclinant sa tête sérieuse et pensive qu’ennoblit un sentiment de pitié délicate.

Caroline se sentit remuée jusqu’au fond de l’âme par la droiture de cette amitié naïve qui d’un mot touchait le vif de sa blessure. Ce qu’elle n’avait pas senti la force et la confiance de dire à sa sœur, elle éprouva le besoin de ne pas le cacher à ces cœurs profondément vrais qui lisaient dans le sien. — Eh bien ! mes amis, vous avez raison, dit-elle en leur prenant les mains : je n’aurais peut-être pas eu la force de mentir, puisque, malgré moi,… je l’aime !

À peine eut-elle prononcé ce mot, qu’elle fut saisie d’effroi et regarda autour d’elle comme si Urbain eût pu être là pour l’entendre, et puis elle fondit en larmes à la pensée qu’il ne l’entendrait jamais.

— Courage, ma fille, Dieu vous aidera ! dit Peyraque en se levant.

— Et nous t’aiderons aussi, dit Justine en l’embrassant. Nous te cacherons, nous t’aimerons, et nous prierons pour toi !

Elle la reconduisit dans sa chambre, la déshabilla et la fit coucher, avec des soins maternels pour qu’elle eût bien chaud et ne vît pas le soleil briller trop sur son lit. Puis elle descendit pour apprendre à ses voisines l’arrivée d’une nommée Charlette de Brioude, répondre à toutes leurs questions, et les avertir un peu de sa blancheur et de sa beauté afin qu’elles n’en fussent pas trop frappées. Elle eut soin de leur dire aussi que le parler de Brioude ne ressemblait pas du tout à celui de la montagne, et que la Charlette ne pourrait pas causer avec elles. — Ah ! la pauvre ! répondirent les commères, elle va bien s’ennuyer chez nous !

Huit jours plus tard, après avoir, en temps et lieu, signalé son arrivée à sa sœur, Caroline lui donnait plus de détails sur son nouveau genre de vie. Il ne faut pas oublier que, lui cachant son véritable chagrin, elle s’efforçait de la rassurer sur son compte et de s’étourdir elle-même en affectant une liberté d’esprit qui était loin d’être aussi entière et aussi réelle :

«… Tu ne peux te faire une idée des soins qu’ils ont pour moi, ces Peyraque ! Justine est toujours la maîtresse femme au cœur d’ange que tu connais et que notre père ne pouvait se résoudre à voir s’éloigner de nous. Aussi ce n’est pas peu dire que d’affirmer que son mari la vaut. Il a même plus d’intelligence, quoiqu’il soit plus lent à comprendre ; mais ce qu’il a compris est comme gravé sur un marbre sans tache et sans défaut. Je te jure que je ne m’ennuie pas un instant avec eux. Je pourrais être beaucoup plus seule, car ma petite chambre n’a aucune servitude, et j’y peux rêver sans que rien me dérange mais je n’en éprouve pas souvent le besoin : je me sens bien avec ces dignes gens, je me sens aimée.

« Ils ont d’ailleurs de la vie dans l’esprit, comme la plupart des gens d’ici. Ils s’enquièrent des choses du dehors, et on est étonné de trouver, dans une espèce d’impasse de montagnes si sauvages, des paysans qui ont tant de notions étrangères à leurs besoins et à leurs habitudes. Leurs enfants, leurs voisins et leurs amis me font aussi l’effet d’être intelligents, actifs et honnêtes, et Peyraque me dit qu’il en est ainsi dans des villages encore plus éloignés que celui-ci de toute civilisation.

« En revanche, les habitants des petits groupes de chaumières disséminés dans la montagne, ceux qui ne sont que paysans, bergers ou laboureurs, vivent dans une apathie dont on n’a pas d’idée. L’autre jour, je demandais à une femme le nom de la rivière qui formait à cent pas de sa maison une magnifique cascade. — C’est de l’eau, me répondit-elle. — Mais cette eau a un nom ? — Je vais demander à mon mari ; moi, je ne sais pas ; nous autres femmes nous appelons toutes les rivières de l’eau.

« Le mari sut me dire le nom du torrent et de la cascade ; mais quand je lui demandai celui des montagnes de l’horizon, il me dit qu’il n’en savait rien, n’y ayant jamais été. — Mais vous avez bien ouï dire que ce sont les Cévennes ?

« — Peut-être ! Il y a par là le Mezenc et le Gerbier-de-Joncs, mais je ne sais pas comment ils sont faits.

« Je les lui montrai ; ils sont assez reconnaissables : le Mezenc, la plus haute des cimes, et le Gerbier, un cône élégant, qui renferme, dit-on, dans son cratère des joncs et des herbes de marécage. Le bonhomme ne regarda seulement pas. Cela lui était parfaitement égal. Il me fit voir les grottes des anciens sauvages, c’est-à-dire une espèce de village gaulois ou celtique creusé dans le rocher avec les mêmes précautions qu’en mettent les animaux du désert pour cacher leurs tanières, car on peut regarder et suivre ce rocher sans y rien découvrir, si l’on ne connaît le sentier par où l’on pénètre dans ses plis et dans les habitations. Ah ! ma chère Camille, est-ce que ne me voilà pas un peu comme ces anciens sauvages qui, redoutant les invasions, se cachaient dans les cavernes, et cherchaient leur repos dans l’oubli du monde entier ?

« En tout cas, les habitants de La Roche me font bien l’effet d’être les descendants directs de ces pauvres Celtes cachés et comme cloués sur leur rocher. Je regardais la femme aux jambes nues et à l’œil hébété qui nous conduisait dans les grottes, et je me demandais si vraiment trois ou quatre mille ans s’étaient écoulés depuis que sa race avait pris racine dans ces pierres.

« Tu vois que je me promène, et que la prudence n’exige pas que je vive enfermée, comme tu le craignais pour moi. Au contraire, n’ayant rien à lire ici, j’éprouve un grand besoin de courir, et ma locomotion étonne beaucoup moins les gens de Lantriac que ne le ferait une retraite mystérieuse. Je ne cours pas risque de faire des rencontres. Tu m’as vue partir avec des vêtements qui ne peuvent pas attirer la moindre attention. En outre, j’ai un chapeau de feutre noir plus grand que ceux que l’on porte ici, et qui m’abrite très-bien le visage. Au besoin, je peux me le cacher tout à fait avec ce capuchon brun que j’ai emporté, et que la saison capricieuse me permet de mettre à la promenade. Je ne suis pas tout à fait pareille aux femmes du pays ; mais rien dans ma personne ne fait événement dans les endroits où je passe.

« D’ailleurs j’ai, pour me promener, un prétexte qui arrange tout. Justine fait un petit commerce de mercerie et me confie une boîte dont j’offre le contenu pendant que Peyraque, qui est vétérinaire, s’occupe de visiter les animaux malades. Cela me permet d’entrer dans les maisons et d’examiner les mœurs et les usages du pays. Je ne vends guère, car les femmes sont si absorbées par leur métier à dentelle qu’elles ne raccommodent ni leurs maris, ni leurs enfants, ni elles-mêmes. C’est ici le triomphe de la guenille portée avec ostentation. La dévotion est si exaltée qu’elle exclut tout bien-être matériel et même toute propreté, comme une superfluité profane. L’avarice y trouve son compte, et la coquetterie aussi, car si Justine me donnait à vendre des bijoux, j’aurais vite une clientèle plus avide de cela que de linge et de souliers.

« Elles font toutes ces merveilleuses guipures noires et blanches que, chez nous, tu as vu faire à Justine. On est étonné de voir ici, dans la montagne, des ouvrages de fées sortir des mains de ces pauvres créatures, et le peu qu’elles gagnent scandalise le voyageur. Elles donneraient avec joie pour vingt sous ce que l’on nous vend vingt francs à Paris, s’il leur était permis de traiter avec le consommateur ; mais cela leur est strictement interdit. Sous prétexte qu’il fournit la soie, le fil et les modèles, le trafiquant accapare et taxe leur travail. C’est en vain que vous offrez à une paysanne de lui fournir les matériaux et de la payer cher. La pauvre femme soupire, regarde l’argent, secoue la tête, et répond que, pour profiter de la libéralité d’une personne qui ne l’emploiera pas toujours, que peut-être elle ne reverra même jamais, elle ne veut pas risquer de perdre la pratique de son maître. Et puis toutes ces femmes sont dévotes ou feignent de l’être. Celles qui sont sincères ont juré par la Vierge et les saints de ne pas vendre aux particuliers, et on est bien forcé de respecter le respect de la parole donnée. Celles qui font de la dévotion un état (et je vois qu’il y en a plus qu’on ne pense) se sentent à toute heure sous la main et sous les yeux des prêtres, des religieuses, des moines et des séminaristes, dont ce pays est littéralement semé et criblé jusque dans les localités les plus inhabitables. Les couvents font travailler, et ici, comme partout, dans des conditions de trafic encore plus lucratives que celles des négociants. On voit donc, jusque sous le porche des églises, des espèces de communautés de villageoises assises en rond et faisant voltiger leurs bobines en murmurant des litanies ou chantant des offices en latin, ce qui ne les empêche pas de regarder avidement les passants et d’échanger leurs remarques, tout en répondant ora pro nobis à la sœur grise, noire ou bleue, qui surveille le travail et la psalmodie.

« En général, ces femmes sont bonnes et hospitalières. Leurs enfants m’intéressent, et quand j’en trouve de malades, je suis bien aise de pouvoir indiquer les soins élémentaires à leur donner. Il y a une grande ignorance ou une grande incurie sous ce rapport. La maternité est ici plus passionnée que tendre. On a l’air de vous dire que les enfants sont faits uniquement pour apprendre à souffrir.

« Le métier de Peyraque, qui est fort appelé, nous conduit dans des endroits impossibles de la montagne, et me fait voir les plus beaux paysages de la terre, car ce pays est pour moi comme un rêve. Et ma vie aussi est un rêve étrange, n’est-ce pas ?

« Notre manière de courir les aventures est des plus élémentaires. Peyraque a une petite charrette qu’il lui plaît d’appeler une carriole, vu qu’elle a une capote de toile qui a la prétention de nous abriter. Il attelle à ce véhicule tantôt un petit mulet intrépide, tantôt un petit cheval ardent et doux, qui, comme son maître n’a que la peau et les os, mais qui, pas plus que lui, ne se rebute de quoi que ce soit. Ainsi, tandis que le fils aîné de Justine, qui arrive du régiment, où il ferrait les chevaux de l’artillerie, continue son état dans la maison paternelle, le père et moi, nous courons par monts et par vaux, quelque temps qu’il fasse. Justine prétend que cela me fait tant de bien qu’il faut que je reste avec elle toujours, et elle jure qu’elle trouvera moyen de me faire gagner notre vie sans me rabaisser à servir les grandes dames.

« Hélas ! je ne me sentais point rabaissée tant que je me suis sentie aimée, et puis j’aimais si sincèrement, moi ! Croirais-tu que je me sens, non pas seulement affligée de ne plus être bénie chaque matin par cette pauvre vieille marquise, mais encore inquiète, effrayée à propos d’elle, comme si je devinais qu’elle ne pourra pas vivre sans moi ? Ah ! Dieu fasse qu’elle m’oublie bien vite, qu’elle m’ait déjà remplacée par une personne moins funeste que moi à son repos ! Mais la soignera-t-on, moralement parlant, comme je la soignais ? Saura-t-on deviner ses fantaisies d’esprit, éloigner l’ennui de ses heures oisives, lui parler de ses enfants comme elle aimait à en entendre parler ? En arrivant ici, j’ai respiré ce grand air à pleins poumons, j’ai regardé cette nature âpre et grandiose que j’avais tant souhaité de connaître. Je me suis dit : Me voilà donc libre ! J’irai où je voudrai, je parlerai aussi peu qu’il me plaira, je n’écrirai plus dix fois par jour la même lettre à dix personnes différentes, je ne vivrai plus en serre chaude, je ne respirerai plus les âcres parfums des fleurs distillées par des procédés chimiques, ou des plantes moitié pourries sous des châssis. Je boirai dans l’air l’aubépine et le serpolet à l’état naturel… Oui, je me suis dit tout cela, et je n’ai pu me réjouir ! Je voyais ma pauvre amie triste et seule, et pleurant peut-être de m’avoir fait tant pleurer !

« Mais elle l’a voulu, et il le fallait apparemment ! je n’ai pas le droit de la blâmer d’un moment d’injustice et de dépit. La mère ne pensait qu’à son fils, et un tel fils mérite bien que sa mère lui sacrifie tout. Peut-être me trouve-t-elle dure et ingrate de n’avoir pas suivi ses plans, et je me demande souvent si je n’eusse pas dû les suivre mais je me réponds toujours que cela n’eût pas atteint le but. Le marquis de V… n’est pas de ces hommes dont on puisse se débarrasser avec quelque parole banale de sécheresse et de dédain. On n’a pas ce droit-là d’ailleurs avec celui qui, loin de se déclarer, vous a entourée de tant de respects et d’affection délicate. Je cherche en vain quel langage moitié tendre et moitié froid j’eusse pu employer pour lui dire à quel point me sont également sacrés son bonheur et celui de sa mère : je ne me suis point senti tant d’habileté. Ou l’amitié véritable que je lui porte l’eût abusé sur mes sentiments et lui eût fait supposer que je me sacrifiais au devoir, ou ma fermeté l’eût offensé comme un étalage de vertu dont il ne m’a jamais mise à même d’invoquer le secours contre lui… Non, non ! cela ne se pouvait pas, cela ne se devait pas !

« J’ai cru comprendre que la marquise m’insinuait de lui dire que j’avais un engagement, un autre amour. Mon Dieu, qu’elle invente à présent tout ce qu’elle voudra ! Qu’elle immole ma vie et mon honneur s’il le faut ! J’ai laissé le champ libre ; mais moi, je n’aurais pas su improviser un roman pour la circonstance. Est-ce qu’il en aurait été dupe ?

« Camille, tu le verras, tu l’as sans doute déjà revu depuis cette première visite où tu m’avoues avoir eu tant de peine à jouer ton rôle. Il t’a fait le plus grand chagrin, dis-tu : il était comme égaré… Il est sans doute calme à présent. Il a tant de force morale, et il doit si bien comprendre que je ne peux jamais le revoir ! Cependant sois sur tes gardes. Il est très-pénétrant. Dis-lui que je suis un esprit très-froid… Non, pas cela, il ne le croirait pas. Parle-lui de ma fierté, qui est invincible. Oh ! pour cela, oui, je suis fière, je le sens ! Et si je ne l’étais pas, serais-je digne de son affection ?

« On eût peut-être voulu que je me rendisse en effet indigne de son respect, non pas la mère : oh ! elle, non, jamais ! Elle a trop de loyauté, de religion et de chasteté dans l’âme ; mais le duc ! À présent je me souviens de bien des choses que je n’avais pas comprises, et qui se présentent sous un nouveau jour. Le duc est excellent, il adore son frère : je crois que sa femme, qui est un ange, va purifier sa vie et ses pensées mais à Séval, quand il me disait de sauver son frère à tout prix… J’y songe aujourd’hui et la rougeur me monte au front !

« Ah ! qu’on me laisse disparaître, qu’on me laisse oublier tout cela ! Je me suis crue bien calme, bien digne et bien heureuse pendant un an ! Un jour, une heure ont tout gâté. D’un mot, madame de Villemer a empoisonné tous les souvenirs que j’aurais voulu emporter purs, et que je n’ose plus interroger maintenant. Vraiment, Camille, tu avais raison quelquefois quand tu me disais qu’il ne fallait pas avoir l’esprit trop candide, et que je m’aventurais trop en don Quichotte dans la vie ! Ceci me servira de leçon, et je me défendrai de l’amitié comme de l’amour. Je me demande pourquoi je ne romprais pas dès à présent tout lien avec ce monde plein de périls et de déceptions, pourquoi je n’accepterais pas ma misère encore plus bravement que je ne l’ai fait. Je pourrais me créer des ressources dans cette province encore très-reculée comme civilisation. Je ne pourrais pas y être maîtresse d’école, comme Justine se le figurait l’année dernière : le clergé a tout envahi, et les bonnes sœurs ne me permettraient pas d’enseigner, même à Lantriac ; mais je trouverais des leçons dans une ville, ou bien je pourrais être comptable dans quelque maison de commerce.

«  Avant tout, il faut que je sois sûre d’être oubliée là-bas ; mais quand cet oubli sera consommé, il faudra bien que je pense à nos enfants, et je m’en préoccupe par avance. Sois tranquille après tout. Je trouverai ; je saurai triompher de la mauvaise destinée. Tu sais bien que je ne m’endors pas, et que je ne peux pas faiblir. Tu as de quoi aller pendant deux mois, et je n’ai absolument besoin de rien ici. Ne te tourmente pas, comptons toujours sur le bon Dieu, comme tu dois compter, toi, sur la sœur qui t’aime. »


XXII


Caroline avait raison de redouter les investigations de M. de Villemer auprès de sa sœur. Il était déjà retourné deux fois à Étampes, et, comprenant bien que la délicatesse lui interdisait tout ce qui aurait pu ressembler à un système d’interrogations, il se bornait à observer l’attitude et à commenter les réticences de Camille. Il pouvait dès lors se tenir pour assuré que madame Heudebert connaissait la retraite de sa sœur, et que sa disparition ne lui causait point d’inquiétude réelle. Camille tenait en réserve la lettre où Caroline disait avoir trouvé un emploi hors de France, et elle ne la produisait pas. Elle voyait tant d’angoisse et de souffrance dans les traits déjà profondément altérés du marquis qu’elle n’osait porter ce dernier coup au bienfaiteur, au protecteur de ses enfants. Puis madame Heudebert ne partageait pas tous les scrupules et ne comprenait pas toute la fierté de Caroline. Elle n’avait osé l’en blâmer, mais elle ne se fût pas fait un si grand crime d’affronter un peu le mécontentement de la marquise, et de devenir sa bru quand même. « Puisque les offres du marquis étaient si sérieuses, pensait-elle, puisque sa mère l’aime au point de n’oser le contrarier ouvertement, puisque enfin il est majeur et maître de sa fortune, je ne vois pas pourquoi Caroline n’eût pas employé son crédit sur la vieille dame, son esprit de persuasion et l’évidence de son propre mérite à lui faire doucement accepter la convenance de ce mariage… Allons ! ma pauvre Caroline, avec toute sa vaillance et tout son dévouement, est trop romanesque, et elle va se tuer pour nous faire vivre, tandis qu’avec un peu de patience et d’habileté, elle pouvait être heureuse et nous rendre tous heureux. »

C’était là une autre théorie du bon sens que le lecteur pourra mettre en regard de celle de Peyraque et de Justine. Le lecteur est libre d’accorder la préférence à celui des deux raisonnements qui lui semblera le meilleur ; mais le narrateur est forcé d’avoir une opinion, et il avoue un peu de partialité pour Caroline.

Le marquis sentit que madame Heudebert faisait des allusions timides à cette situation, et il vit qu’elle savait tout. Il se livra un peu plus qu’il n’avait fait encore, et Camille, encouragée, lui demanda avec assez de maladresse si, dans le cas où la marquise serait inexorable, il était bien décidé à offrir à Caroline de l’épouser. Elle semblait prête à trahir le secret de sa sœur, si le marquis engageait sa parole. Le marquis répondit sans hésiter : — Si j’étais sûr d’être aimé, si le bonheur de mademoiselle de Saint-Geneix dépendait de mon courage, je saurais faire fléchir à tout prix les répugnances de ma mère ; mais vous ne me donnez pas d’espoir ! Donnez-m’en, et vous verrez !…

— Moi ? dit Camille, interdite et confuse. — Elle hésita à répondre. Elle avait bien cru deviner le secret de Caroline ; mais celle-ci s’en était toujours fièrement défendue, non par des mensonges, mais en ne se laissant pas interroger, et madame Heudebert ne se sentait pas la hardiesse de la blesser profondément dans sa dignité en prenant sur elle-même de la compromettre. — Voilà ce que je ne sais pas plus que vous, reprit-elle. Caroline est une âme si forte, que je ne la pénètre pas toujours.

— Et cette âme est si forte en effet, dit le marquis, qu’elle n’accepterait jamais mon nom sans la véritable bénédiction de ma mère. Voilà ce que je sais encore mieux que vous. Ne me dites donc rien ; c’est à moi seul d’agir. Je ne vous demande plus qu’une chose, c’est de me permettre de veiller sur votre existence et sur vos enfants jusqu’à nouvel ordre, et même… oui, j’oserai vous dire cela ! j’ai une crainte affreuse que mademoiselle de Saint-Geneix ne se trouve sans ressources, exposée à des privations qui me font frémir. Ôtez-moi cette amertume… Permettez-moi de vous laisser une somme que vous me remettrez, si l’emploi n’en est pas nécessaire, mais que vous lui ferez passer au besoin comme venant de vous.

— Oh ! cela est bien impossible, répondit Camille : elle devinerait, et ne me pardonnerait jamais d’avoir accepté !

— Je vois que vous la craignez beaucoup.

— Je la crains comme tout ce qu’on respecte.

— C’est donc comme moi ! répondit le marquis en prenant congé. Je la crains au point de n’oser plus la chercher, et pourtant il faudra la retrouver ou mourir !

Le marquis eut peu après avec sa mère une explication assez vive. Bien qu’il la vît souffrante, triste, et regrettant Caroline cent fois plus qu’elle ne voulait l’avouer, bien qu’il se fût promis d’attendre un meilleur moment pour s’éclairer, l’explication arriva, malgré lui et malgré la marquise, par la fatalité des circonstances. La situation était trop tendue et ne pouvait plus se prolonger. Madame de Villemer avoua qu’elle avait conçu des préventions soudaines contre le caractère de mademoiselle de Saint-Geneix, et qu’au moment de tenir sa parole, elle lui avait fait sentir qu’elle en souffrait amèrement. Peu à peu, sur les questions ardentes du marquis, l’entretien s’anima et madame de Villemer, poussée à bout, laissa échapper la condamnation de Caroline. L’infortunée avait commis une faute, pardonnable aux yeux de la marquise en tant qu’amie et protectrice, mais qui lui rendait impossible la seule pensée d’en faire sa fille.

Devant le résultat de la calomnie, le marquis ne faiblit pas un instant. — C’est un mensonge infâme, s’écria-t-il hors de lui, un lâche mensonge, et vous avez pu y croire ! Il a donc été bien habile et bien audacieux ? Ma mère, vous allez me dire tout, car, moi, je ne suis pas disposé à me laisser tromper !

— Non, mon fils, je ne vous dirai plus rien, répondit madame de Villemer avec fermeté, et toute parole que vous ajouterez à celles que vous venez de me dire, je la considérerai comme un manque d’affection et de respect.

La marquise resta donc impénétrable ; elle avait donné sa parole à Léonie de ne pas la trahir, et d’ailleurs pour rien au monde elle n’eût voulu semer la discorde entre ses deux fils. Le duc lui avait dit si souvent devant Urbain que jamais il n’avait cherché ni obtenu un seul doux regard de Caroline ! Ceci était, selon la marquise, un mensonge que le marquis ne pardonnerait jamais. Elle savait maintenant qu’il avait pris le duc pour confident, que celui-ci s’affectait de sa douleur et faisait faire des démarches à sa femme pour chercher Caroline dans tous les couvents de Paris. « Il ne parle pas, se disait la marquise ; il ne détourne pas sa femme et son frère de cette extravagance, lorsqu’il devrait au moins confesser le passé au marquis pour le guérir ! Il serait donc trop tard pour risquer de pareils aveux, et je ne puis le faire sans exposer mes deux fils à s’égorger après s’être tant aimés. »

Caroline cependant écrivait à sa sœur :

« Tu t’effrayes de me savoir dans un pays si accidenté, et tu me demandes ce qu’il a d’assez beau pour que l’on risque de s’y tuer à chaque pas. D’abord il n’y a vraiment aucun danger pour moi sous la conduite de mon bon Peyraque. Les chemins, qui seraient vraiment horribles et je crois impossibles pour des voitures comme celles que nous connaissons, se trouvent justes assez larges pour les petits chars du pays. D’ailleurs Peyraque est très-prudent. Quand son œil ne lui dit pas bien au juste l’espace qu’il lui faut, il a pour s’en assurer un procédé qui m’a fait beaucoup rire la première fois que je le lui ai vu employer. Il me confie les rênes, met pied à terre, prend son fouet, sur le manche duquel la largeur exacte de sa voiture est marquée par une entaille, et, faisant quelques pas en avant, il va mesurer le passage entre le rocher et le précipice, quelquefois entre le précipice de droite et celui de gauche. Si le chemin a un centimètre de plus qu’il ne nous est nécessaire, il revient triomphant et nous passons à fond de train. Si nous n’avons pas ce centimètre pour prendre nos ébats, il me fait descendre, et passe la voiture en tenant la bête par la bride. Quand nous rencontrons deux petits murs d’enclos bordant un sentier de piétons, nous mettons une roue sur chaque mur et le cheval dans le sentier. Je t’assure qu’on s’habitue si bien à tout cela, que je n’y pense plus. Les chevaux d’ici n’ont ni frayeurs, ni caprices ; ils connaissent aussi bien que nous le danger, et il n’arrive pas plus d’accidents que dans la plaine. Je t’ai sans doute exagéré le péril de ces courses dans mes premières lettres ; c’était de la vanité, ou un reste de peur dont je suis bien guérie, à présent que je la reconnais mal fondée.

« Quant à la beauté du Velay, je ne pourrais jamais te la décrire. Je n’imaginais pas qu’il y eût, au cœur de la France, des contrées si étranges et si imposantes. C’est encore plus beau que l’Auvergne, que j’ai traversée pour y arriver. La ville du Puy est dans une situation unique probablement ; elle est perchée sur des laves qui semblent jaillir de son sein et faire partie de ses édifices. Ce sont des édifices de géants ; mais ceux que les hommes ont assis aux flancs et parfois au sommet de ces pyramides de lave ont été vraiment inspirés par la grandeur et l’étrangeté du site.

« La cathédrale est d’un admirable style roman, de la même couleur que le rocher, un peu égayée seulement par des mosaïques blanches et bleues au fronton. Elle est placée de manière à paraître colossale, car on y arrive par une montagne de degrés à donner le vertige. L’intérieur est sublime de force élégante et d’obscurité religieuse. Jamais je n’ai compris et pour ainsi dire senti la terreur du moyen âge comme sous ces piliers noirs et nus, sous ces coupoles chargées d’orage. Il faisait une tempête furieuse quand j’y suis entrée. Les éclairs traversaient de lueurs infernales les beaux vitraux qui sèment des pierreries sur les murs et sur les pavés. La foudre avait des roulements qui semblaient partir du sanctuaire même. C’était Jéhovah dans toute sa colère ;… mais cela ne m’effrayait pas. Le Dieu vrai que nous aimons aujourd’hui n’a point de menaces pour les faibles. Je l’ai prié là avec une confiance entière, et j’ai senti que je valais mieux après. Quant à ces beaux temples des âges rudes et farouches de la foi, on comprend qu’ils sont l’expression du grand mot mystère, dont il était défendu de soulever les voiles. Si M. de Villemer eût été là, il m’eût dit…

« Mais il n’est pas question de faire un cours d’histoire et de philosophie religieuse. Les pensées de M. de Villemer ne sont plus le livre où je m’instruisais du passé et qui me fera pressentir l’avenir.

« Tu vois que, grâce à l’envie que le bon Peyraque a de me montrer les merveilles du Velay, grâce aussi à ma capeline impénétrable, j’ai pu me risquer dans la ville et dans les faubourgs. La ville est partout pittoresque ; c’est encore une ville du moyen âge, toute semée d’églises et de couvents. La cathédrale est flanquée d’un monde de constructions antiques, où, sous des arcades mystérieuses et dans les plis du rocher qui les porte, on voit des cloîtres, des jardins, des escaliers et des ombres muettes qui passent sous le voile et sous la soutane. Il règne par là un silence étrange et je ne sais quelle odeur du passé qui donne froid et peur, non pas de Dieu, source de toute confiance et de toute liberté d’âme, mais de tout ce qui, au nom de Dieu, rompt sans retour les liens et les devoirs de l’humanité. Dans notre couvent, je me souviens que la vie religieuse me paraissait riante : ici, elle est d’un sombre à faire trembler.

« De la cathédrale, on descend pendant une heure pour gagner le faubourg d’Aiguilhe, où se dresse un autre monument à la fois naturel et historique, qui est bien la plus étrange chose du monde. C’est un pain de sucre volcanique de trois cents pieds de haut, où l’on monte par un escalier tournant jusqu’à une chapelle byzantine nécessairement toute petite, mais charmante, et bâtie, dit-on, sur l’emplacement et avec les débris d’un temple de Diane.

« On raconte là une légende qui m’a frappée. Une jeune fille, une vierge chrétienne, poursuivie par un mécréant, s’est précipitée, pour lui échapper, du haut de la plate-forme : elle s’est relevée aussitôt ; elle n’avait aucun mal. Le miracle fit grand bruit. On la déclara sainte. L’orgueil lui monta au cœur, elle promit de se précipiter de nouveau, pour montrer qu’elle disposait de la protection des anges mais cette fois le ciel l’abandonna, et elle fut brisée comme une vaine idole…

« L’orgueil ! oui, Dieu laisse les orgueilleux à eux-mêmes… Et sans lui que peuvent-ils ?… Mais ne me dis pas que j’ai de l’orgueil… Non, ce n’est pas cela ! Je ne veux rien prouver à personne. Je demande qu’on m’oublie et qu’on ne souffre point à cause de moi.

« Il y a auprès du Puy, et faisant partie de son magnifique paysage, un village que couronne aussi une de ces roches isolées, singulières, qui percent ici la terre à chaque pas. Cela s’appelle Espaly, et le rocher porte aussi des ruines de château féodal et des grottes celtiques. Une de ces grottes est habitée par un pauvre vieux ménage dont la misère est navrante. Les deux époux sont là dans la roche vive, avec un trou pour cheminée et pour fenêtre. La nuit, on bouche en hiver la porte avec de la paille, en été avec le jupon de la vieille femme. Un grabat sans draps et sans matelas, deux escabeaux, une petite lampe de fer, un rouet et deux ou trois pots de terre, voilà tout le mobilier.

« A deux pas de là, il y a pourtant une vaste et splendide maison de jésuites qu’on appelle le Paradis. Au bas du rocher coule un ruisseau qui charrie des pierres précieuses dans son sable. La vieille femme m’a vendu pour vingt sous une poignée de grenats, de saphirs et d’hyacinthes que je garde pour Lili. Les grains sont trop petits pour avoir aucune valeur, mais il doit y avoir un précieux gisement dans ces rochers. Les pères jésuites le découvriront peut-être ; moi, je ne compte pas faire cette découverte : aussi faut-il que je songe à me procurer du travail. Peyraque a une idée dont il m’entretient depuis quelques jours, et qui lui est venue précisément à ce rocher d’Espaly ; voici comment.

« Tout en me promenant sur ce rocher, je me suis prise d’amour pour un petit enfant qui jouait sur les genoux d’une belle villageoise, forte et riante. Cet enfant-là, vois-tu, je ne peux le comparer qu’à Charlot pour la sympathie qu’il inspire. Il ne lui ressemble pas, mais il a comme lui des chatteries et des caresses timides qui vous feraient volontiers son esclave. Comme je le faisais admirer à Peyraque, remarquant qu’il était tenu avec une grande propreté, que sa mère ne faisait pas de dentelle et paraissait uniquement occupée de lui, comme si elle eût compris qu’elle avait là un trésor, Peyraque m’a répondu : — Vous dites plus vrai que vous ne pensez. Cet enfant-là est un trésor pour la Roqueberte. Si vous lui demandez à qui il est, elle vous répondra que c’est l’enfant d’une sœur qu’elle a à Clermont ; mais ce n’est pas vrai : le petit lui a été confié par un monsieur que personne ne connaît, et qui l’a payée pour le nourrir, qui la paye encore pour en prendre grand soin, comme si c’était un fils de prince. Aussi vous voyez que cette femme est bien habillée et ne travaille pas. Elle était déjà à son aise. Son mari est gardien du château de Polignac, dont vous voyez là-bas la grande tour et toutes les ruines sur un rocher encore plus gros et plus haut que celui d’Espaly. C’est là qu’elle demeure, et si vous la rencontrez ici, c’est qu’à présent elle a tout à fait du bon temps pour se promener. La vraie mère du petit doit être morte, car on n’a jamais entendu parler d’elle ; mais le père vient le voir, donner de l’argent, et recommander qu’on ne le laisse manquer de rien.

« Tu vois, chère sœur, qu’il y a là un roman. C’est peut-être un peu cela qui m’a attirée, puisque, selon toi, je suis si romanesque ! Il est certain que ce petit garçon a quelque chose qui s’empare de l’imagination. Il n’est pas fort, et l’on dit qu’il n’avait que le souffle quand on l’a apporté au pays ; mais il est très-frais à présent, et la montagne lui convient si bien que le père, étant venu l’an dernier, à peu près à cette époque-ci, pour le remmener, s’est décidé à le laisser encore un an pour qu’il achève de se fortifier. Il a une figure d’ange rêveur, ce petit être, des yeux d’une expression qu’on n’a pas à cet âge-là, et des manières d’une grâce inouïe.

« Peyraque, m’en voyant si coiffée, se gratta la tête d’un air profond, et reprit : — Eh bien dites donc, puisque cela vous va, les petits enfants, pourquoi, au lieu de faire l’état de lire tout haut, qui doit bien vous fatiguer, ne chercheriez-vous pas un petit pensionnaire comme ça, que vous élèveriez chez votre sœur avec les autres enfants ? Cela vous laisserait dans votre famille et dans vos habitudes.

« — Tu oublies, mon bon Peyraque, que de longtemps peut-être je ne peux pas me montrer chez ma sœur.

« — Eh bien ! votre sœur viendrait demeurer par ici, ou bien, pendant un an ou deux, vous resteriez chez nous ; ma femme vous aiderait à soigner l’enfant, et vous n’auriez que la peine de le surveiller et de l’instruire. Tenez ! j’ai une idée sur celui-ci, moi, puisqu’il vous plaît tant, que vous en voilà comme affolée. Son père va venir le chercher un jour ou l’autre. Si je lui parlais de vous ?

« — Tu le connais donc ?

«  — Je lui ai servi de conducteur une fois pour se promener vers la montagne dans ma carriole. Il paraît un très-brave homme, mais trop jeune pour se charger d’élever lui-même un enfant de trois ans. Il faudra bien qu’il le confie à une femme, et il ne peut pas le laisser plus longtemps aux Roquebert, qui ne sont pas en état de lui enseigner ce qu’un petit monsieur comme lui doit savoir. Ce serait votre affaire à vous, jamais le père ne rencontrera une si bonne mère pour son enfant. Espérez, espérez (ce qui signifie attendez ! ). J’aurai l’œil sur Polignac, et dès qu’il arrivera, ce père, je saurai bien lui parler comme il faut.

« Je laisse le bon Peyraque nourrir ce projet, ainsi que Justine, mais je n’y crois pas, vu que le mystérieux personnage qu’on attend ici fera sur moi des questions auxquelles je ne veux pas que l’on réponde, à moins d’être bien sûre qu’il ne connaît de près ni de loin aucune des personnes auxquelles je veux cacher ma retraite. Et comment m’assurer de cela. L’idée de Peyraque n’en est pas moins par elle-même une bonne idée. Élever un enfant chez nous pendant quelques années me plairait infiniment mieux que d’entrer de nouveau dans une famille étrangère. Mieux me vaudrait une fille qu’un garçon, parce qu’on me la laisserait plus longtemps : mais il n’y aurait sans doute pas beaucoup de choix, car ces enfants de l’amour cachés par leurs parents ne sont pas faciles à découvrir. Et puis il faudrait que l’on eût toute confiance en moi, que l’on me connût bien. Madame d’Arglade, qui sait tout les secrets du monde, me trouverait cela ; cependant je n’ai plus envie de m’adresser à elle : sans le vouloir, elle me porterait encore malheur. »


XXIII


Quelques jours plus tard, Caroline écrivait de nouveau à sa sœur.

Polignac, 15 mai.

« Me voilà depuis cinq jours dans une des plus imposantes ruines de la féodalité, au faîte d’un de ces gros blocs de lave noire dont je t’ai parlé à propos du Puy et d’Espaly. Tu vas croire que ma position a changé et que mon rêve s’est réalisé. Non ; je suis bien auprès du petit Didier, mais je me suis chargée moi-même de veiller sur lui, et ma sollicitude est tout à fait désintéressée, car le père ou le protecteur n’a point reparu. Voici ce qui est arrivé :

« J’avais envie de revoir l’enfant, un peu envie aussi de m’informer de ce qui le concerne, et enfin j’avais le désir de voir de près ce manoir de Polignac qui se présente de loin comme une ville de géants sur une roche d’enfer. C’est la plus forte citadelle du moyen âge dans le pays ; c’était le nid de cette terrible race de vautours sous les ravages desquels tremblaient le Velay, le Forez et l’Auvergne. Les anciens seigneurs de Polignac ont laissé partout, dans ces provinces, des souvenirs et des traditions dignes des légendes de l’ogre et de Barbe-Bleue. Ces tyrans féodaux détroussaient les passants, pillaient les églises, massacraient les moines, enlevaient les femmes, mettaient le feu aux villages, et cela de père en fils pendant des siècles. Le marquis de Villemer a fait là-dessus un des plus remarquables chapitres de son livre, concluant que les descendants de cette famille, bien innocents, à coup sûr, des crimes de leurs ancêtres, semblaient avoir, par leurs mauvais destins, expié les triomphes de la barbarie.

« Leur citadelle était inexpugnable. Le rocher est taillé à pic de tous les côtés. Le village est groupé au-dessous, porté par la colline qui soutient le bloc de lave. C’est assez loin de Lantriac. Les ravins infranchissables rendent ici les distances sérieuses. Toutefois, étant partis de bonne heure, nous sommes arrivés mardi dernier vers midi, et notre petit cheval nous a portés jusqu’au pied de la poterne. Peyraque m’a laissée là pour s’occuper de la bête et pour voir d’autres bêtes, car il est en bonne renommée de science vétérinaire, et là où il paraît, la pratique accourt toujours

« J’ai trouvé une petite fille de dix ans pour m’ouvrir la porte ; mais quand j’ai demandé à voir la Roqueberte, l’enfant m’a répondu en pleurant que sa mère se mourait. J’ai couru à la partie du manoir encore debout et bien réparée qu’elle habite, et je l’ai trouvée en proie à une fièvre cérébrale. Le petit Didier jouait dans la chambre avec un autre enfant de cette pauvre femme, celui-ci très-gai, ne comprenant rien, quoique plus âgé, tandis que Didier, demi-souriant, demi-pleurant, regardait du côté du lit d’un air étonné, avec autant d’inquiétude qu’en peut montrer un enfant de trois ans. Quand il m’a vue, il est venu à moi, et au lieu de faire le coquet pour m’embrasser, comme il avait fait la première fois, il s’est jeté après ma robe, en me tirant avec ses petites mains et en me disant maman ! d’une voix si plaintive et si douce que tout mon cœur en a été bouleversé. Il m’avertissait, à coup sûr, de l’état incompréhensible de sa mère adoptive. Je me suis approchée du lit. La Roqueberte ne pouvait parler, elle ne reconnaissait personne. Son mari est arrivé au bout d’un instant, et a commencé à s’inquiéter, car elle n’était ainsi que depuis quelques heures. Je lui ai dit qu’il était temps d’envoyer chercher un médecin et une femme pour garder la sienne, ce qu’il a fait aussitôt, et comme je ne savais pas trop s’il n’y avait pas de la fièvre typhoïde, j’ai emmené les enfants hors de la chambre, en avertissant le mari du danger de les y laisser.

« Quand le médecin est arrivé au bout de deux heures, il m’a approuvée, disant que la maladie n’était pas encore bien déterminée, et qu’il fallait installer les enfants dans un autre bâtiment, ce que je me suis chargée de faire avec l’aide de Peyraque, car le mari perdait beaucoup la tête, ne songeait qu’à faire brûler des cierges dans l’église du village, et à marmotter des prières en latin qu’il ne comprenait pas, mais qui lui semblaient plus efficaces que les prescriptions du médecin.

« Quand il a été un peu calmé, il était déjà quatre heures, et il nous fallait repartir, Peyraque et moi, pour ne pas nous trouver la nuit dans le ravin de la Gâgne. Il n’y a pas de lune pour le moment, et l’orage menaçait de plus belle. Alors le pauvre Roquebert s’est pris à se lamenter, disant qu’il était perdu, si quelqu’un ne prenait soin des enfants, et surtout de l’enfant, désignant par là Didier, la poule aux œufs d’or du ménage. Il fallait à celui-là des soins particuliers ; il n’était pas fort comme ceux du pays, et puis il était curieux, il voulait passer partout, et ces ruines sont un labyrinthe de précipices où il ne faut pas perdre de vue un seul instant un petit monsieur de cette humeur aventureuse. Il n’osait le confier à personne. L’argent que ce petit apportait dans son ménage lui avait fait des jaloux, il avait des ennemis ; que sais-je ? Bref, Peyraque me dit tout bas : — Tenez ! votre bon cœur et ma bonne idée sont ici d’accord. Restez ; je vois qu’il y a de quoi vous bien loger. Je reviendrai demain voir où la chose en est, et vous ramener si on n’a plus besoin de vous.

« J’avoue que je désirais cette décision ; il me semblait que j’avais autant le devoir que le besoin de veiller sur l’enfant. Peyraque est revenu le lendemain, et comme j’ai vu que la Roqueberte, bien que hors de danger, ne pourrait se lever avant plusieurs jours, j’ai consenti à rester, et j’ai dit à Peyraque de ne venir me chercher qu’à la fin de la semaine.

« Je suis très-bien ici, dans une vaste chambre qui est, je crois, une ancienne salle aux gardes que l’on a coupée en plusieurs pièces à l’usage des métayers. Les lits, très-rustiques, sont propres, et je fais moi-même le ménage. J’ai les trois enfants à mes côtés à toute heure. La petite fait notre cuisine, que je dirige ; je surveille les soins qu’il faut donner à la mère ; je lave et j’habille Didier moi-même. Il est vêtu comme les autres, en petite blouse bleue, mais avec plus de soin, surtout depuis que je m’en mêle, et je m’attache à lui d’une manière qui m’effraye pour le moment où il faudra m’en séparer. Tu sais mes passions pour les enfants, c’est-à-dire pour certains enfants ; celle-ci est une des mieux conditionnées. Charlot en serait jaloux comme un tigre. C’est que, vois-tu, ce Didier est certainement le fils d’une femme ou d’un homme de mérite. Il est de haute et fine race, moralement parlant ; sa figure est d’une blancheur un peu mate avec de petites couleurs comme celle des roses de buissons. Il a des yeux bruns admirables de forme et d’expression, et une forêt de cheveux noirs demi-bouclés, fins comme de la soie. Ses menottes sont des chefs-d’œuvre, et il ne les salit jamais. Il ne gratte pas la terre, il ne touche à rien ; sa vie se passe à regarder. Je suis sûre qu’il a des pensées au-dessus de son âge qu’il ne peut exprimer, ou plutôt une suite de rêves charmants et divins qui ne se peuvent traduire dans les langues humaines, car il parle très-couramment pour son âge en français et en patois. Il a pris l’accent du pays, mais il le rend très-doux en grasseyant un peu. Il a les plus jolies raisons du monde pour faire tout ce qu’il veut, et ce qu’il veut, c’est d’être dehors, de grimper sur les ruines ou de se glisser dans les fentes ; là, il s’assied et regarde les petites fleurs et surtout les insectes sans y toucher, mais en suivant tous leurs mouvements et en ayant l’air de s’intéresser aux merveilles de la vie, tandis que les autres enfants ne songent qu’à écraser et à détruire.

« J’ai essayé de lui donner les premières notions de lecture, persuadée (peut-être contre l’avis du père) que plus on prend les enfants de bonne heure, plus on leur épargne le gros effort de l’attention, si pénible quand la force et l’activité sont plus développées. J’ai tâté son intelligence et sa curiosité ; elles sont extraordinaires, et, avec notre merveilleuse méthode, qui a si bien réussi avec tes enfants, je suis sûre que je lui apprendrais à lire en un mois.

« Et puis cet enfant est tout âme, et sa volonté se fond dans une affection sans bornes. La nôtre va vraiment trop vite, et je me demande comment nous allons faire pour nous quitter.

« En outre, quoique ma Justine et mon Peyraque me manquent, je me plais beaucoup dans ces ruines grandioses, d’où l’on embrasse un des plus beaux sites de la terre, et d’où l’on plonge sur les abîmes, au-dessus de toute habitation. L’air est si pur que les pierres blanches mêlées aux débris de moellon de lave sont blanches comme au sortir de la carrière. Et puis l’intérieur de ce manoir immense est rempli de choses très-curieuses.

« Il faut que tu saches que les Polignac ont la prétention de descendre d’Apollon ou de ses prêtres en droite ligne, et que la tradition consacre ici l’existence d’un temple de ce dieu, temple dont quelques débris subsisteraient encore. Moi, je crois qu’il n’y a pas à en douter et qu’il suffit de les voir. La question est de décider si les inscriptions et les sculptures ont été apportées pour décorer le manoir selon l’usage de la renaissance, ou si le manoir a été construit sur ces vestiges. Roqueberte me dit que les savants du pays se disputent là-dessus depuis cinquante ans, et moi, je donne raison à ceux qui pensent que la margelle du puits était la bouche aux oracles du dieu. L’orifice de ce puits immense, auquel communique bizarrement un autre puits plus petit, était fermé par une tête colossale d’un grand style, et dont la bouche percée laissait passer, dit-on, la voix souterraine des pythies. Pourquoi non ? Ceux qui disent que c’était seulement le mascaron d’une fontaine n’en sont pas plus sûrs. Cette tête a été mise à l’abri de la destruction dans le rez-de-chaussée d’une tourelle avec un amas de boulets de pierre trouvés dans le puits. Je me suis amusée à en faire le dessin que je t’envoie dans cette lettre avec le portrait en pied de mon petit Didier, couché tout entier et endormi sur la tempe du dieu. Cela ne lui ressemble pas, mais le croquis te donne l’idée du bizarre et charmant tableau que j’ai eu sous les yeux pendant un quart d’heure.

« Au reste, je ne lis pas ici, je n’ai pas les huit ou dix volumes épars et la grosse vieille bible protestante de Peyraque. Je ne cherche plus à m’instruire et je n’y songe guère. Je raccommode les hardes de mon Didier en le suivant pas à pas ; je rêve, je suis triste sans révolte et sans m’étonner davantage d’une situation que je dois subir, — et je me porte bien, c’est là l’important.

« Le bon Peyraque arrive et m’apporte ta lettre. Ah ! ma sœur, ne faiblis pas, ou je suis désespérée ! Tu dis qu’il est pâle et déjà malade, qu’il t’a fait tant de peine que tu as failli me trahir. Camille, si tu n’as pas la force de voir souffrir un homme courageux et si tu ne comprends pas que mon courage seul peut soutenir le sien, je partirai, j’irai plus loin, et tu ne sauras pas où je suis. Tiens-toi pour avertie que le jour où je verrai ici, sur le sable de mon île, la trace d’un pied étranger, je disparaîtrai si bien que… »

Caroline n’acheva pas d’écrire la phrase ; Peyraque, qui venait de lui remettre la lettre de madame Heudebert, rentra en lui disant : – Voilà le monsieur qui arrive.

— Qui ? quoi ? s’écria Caroline en se levant toute troublée ; quel monsieur ?

— Le père de l’enfant inconnu, M. Bernyer qu’il s’appelle.

— Tu sais donc son nom ? Personne ici ne le savait ou ne voulait le dire.

— Ma foi, je ne suis pas bien curieux ; mais il a jeté sa valise sur un banc à la porte de la Roqueberte, et moi, j’ai jeté les yeux dessus et j’ai lu.

— Bernyer ! je ne connais pas cela, et je pourrais peut-être me laisser voir sans inconvénient.

— Mais certainement qu’il faut le voir, lui parler du petit,… c’est le moment.

Roquebert entra et mit à néant le projet de Peyraque. M. Bernyer demandait son fils ; mais, selon sa coutume, il était entré dans une chambre à lui réservée, et ne voulait voir en ce moment aucune personne étrangère à la famille.

— C’est égal, ajouta Roquebert, je lui dirai comme vous avez eu soin de ma femme et du petit, et pour sûr il me remettra quelque chose de bon pour vous récompenser. D’ailleurs, moi, je le ferais de ma poche ! Soyez tranquille là-dessus.

Il prit l’enfant dans ses bras et sortit en refermant la porte derrière lui, comme pour empêcher qu’un regard curieux ne le suivît dans le passage qui conduisait chez l’inconnu.

— Eh bien ! partons, dit Caroline, dont les yeux se remplirent de larmes à l’idée qu’elle ne reverrait probablement jamais Didier.

— Mais non, reprit Peyraque, restons un peu pour voir ce que le monsieur pensera quand il saura que vous avez passé ici cinq jours pour garder son enfant.

— Eh ! ne vois-tu pas, mon ami, que Roquebert se gardera bien de le lui dire ? Il n’osera pas avouer que, pendant la maladie de sa femme, il n’a su confier l’enfant qu’à une étrangère. Et d’ailleurs n’est-il pas jaloux de le garder encore un an, ce qui serait bien possible ? Nous laissera-t-il insinuer au père que chez nous il serait non-seulement encore mieux soigné, mais encore élevé comme il est en âge de l’être ? Non, non. La Roqueberte elle-même, en dépit des soins que j’ai eus pour elle, dira que personne ne me connaît, que je ne suis peut-être qu’une aventurière, et en quêtant la reconnaissance et la confiance, nous aurons l’air d’intriguer pour recevoir quelques sous qu’on nous offre déjà.

— Mais quand nous refuserons, on verra bien qui nous sommes ! Je suis connu, moi, et on sait bien que Samuel Peyraque n’a jamais menti ni tendu la main à personne.

— Cet étranger n’en sait rien du tout et ne se renseignera qu’auprès des Roquebert, puisqu’il ne connaît qu’eux. Partons donc vite, mon cher ami ; je souffre de tester un instant de plus ici.

— C’est comme vous voudrez, dit Peyraque. Je n’ai pas dételé, et nous ferons reposer le cheval au Puy ; mais c’est égal, si vous vouliez me croire, nous resterions ici pendant une ou deux heures. D’ici là, on se rencontrerait dans les cours, l’enfant vous chercherait et vous demanderait de lui-même, il vous aime déjà tant ! Tenez ! si le monsieur vous voyait seulement une minute, je suis sûr qu’il dirait : Voilà une personne qui n’est pas comme une autre ; il faut que je lui parle. Quand il vous aurait parlé…

En causant ainsi, Peyraque suivait Caroline, qui, bien décidée à partir, avait rassemblé ses hardes et se dirigeait vers la porte du manoir. En passant devant le banc où la valise de l’inconnu était encore à côté de son caban de voyage, elle lut le nom que Peyraque lui avait fidèlement rapporté, mais en même temps elle fit un geste de surprise et se hâta de s’éloigner avec une émotion extraordinaire.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? lui dit le bonhomme en prenant les rênes.

— Rien ! une rêverie ! répondit Caroline lorsqu’ils furent sortis de l’enceinte. Je me suis imaginé reconnaître l’écriture de celui qui a tracé ce nom de Bernyer sur la valise.

— Bah ! c’est écrit comme de l’imprimé.

— C’est vrai, je suis folle ! C’est égal, allons-nous-en, mon bon Peyraque !

Caroline fut absorbée pendant la route. Elle attribuait l’émotion singulière que lui avait causée la vue de cette écriture déguisée à celle qu’elle venait d’éprouver en lisant la lettre de sa sœur ; mais elle avait une nouvelle préoccupation. M. de Villemer ne lui avait jamais dit qu’il eût vu de ses yeux le manoir de Polignac, mais il en avait fait dans son livre une belle et fidèle description ; il l’avait pris comme un des types de la force des repaires féodaux du moyen âge, et Caroline savait qu’il avait souvent voyagé dans les provinces pour aller se pénétrer lui-même de l’impression des lieux historiques. Elle interrogeait tous les replis de sa mémoire pour y retrouver ce qui ne pouvait pas y être, à savoir s’il ne serait pas échappé au marquis de lui dire qu’il avait été là. — Non ! se répondait-elle ; s’il me l’eût dit, j’en aurais été frappée à cause des noms de Lantriac et du Puy, que Justine m’avait rappelés. — Alors elle cherchait à se souvenir encore si, à propos de Polignac, elle n’avait point parlé de Lantriac et de Justine ; mais cela n’avait pas eu lieu, elle en était sûre ; elle se tranquillisait.

Elle restait cependant émue et pensive. Pourquoi s’était-elle prise d’amour pour cet enfant inconnu ? Qu’avait-il donc de si particulier dans les yeux, dans l’attitude et le sourire ? Est-ce qu’il ne ressemblait pas au marquis ? Est-ce que, dans l’idée qui lui était subitement venue d’élever un enfant et de désirer celui-là, il n’y avait pas un vague instinct plus puissant que le hasard et les instigations de Peyraque ?

À tout ce trouble se joignait, en dépit de Caroline, le tourment secret d’une jalousie confuse. Il aurait donc un fils, un enfant de l’amour ? se disait-elle. Il aurait donc passionnément aimé une femme avant de me connaître, car les aventures frivoles sont incompatibles avec son caractère exclusif, et il y aurait là un mystère important dans sa vie ! La mère vit peut-être encore. Pourquoi suppose-t-on qu’elle soit morte ?

En avançant dans la fièvre des suppositions, elle se retraçait les paroles du marquis sous le cèdre du Jardin des Plantes, et cette lutte qu’il avait laissé pressentir entre son devoir filial et un autre devoir, un autre amour, dont Caroline n’était peut-être pas l’objet après tout ! Qui sait si la vieille marquise n’avait point fait également fausse route, si le marquis avait nommé à sa mère la femme qu’il voulait épouser, si enfin, dans leur trouble, et madame de Villemer et Caroline elle-même n’avaient point passé à côté de la vérité ?

En s’exaltant ainsi malgré elle, Caroline cherchait en vain à se réconcilier avec sa destinée. Elle aimait, et pour elle la plus vive émotion était bien plutôt la crainte que l’espoir de n’être pas aimée.

— Qu’est-ce que vous avez donc ? lui dit Peyraque, qui avait appris à lire ses anxiétés sur son visage.

Elle lui répondit en l’accablant de questions sur ce M. Bernyer qu’il avait vu une fois. Peyraque avait du coup d’œil et de la mémoire ; mais, habituellement pensif et recueilli, il n’accordait son attention qu’aux gens qui l’intéressaient particulièrement. Il fit donc du prétendu Bernyer un portrait si incomplet et si vague que Caroline n’en fut pas plus avancée. Elle dormit mal cette nuit-là ; mais vers le matin elle se calma, et s’éveilla en se disant que ses agitations du jour précédent n’avaient pas le sens commun.

Peyraque, ayant des courses à faire, n’avait pu attendre son réveil. Il rentra à la nuit tombée. Il avait l’air triomphant.

— Notre affaire va bien, dit-il. M. Bernyer viendra ici demain, et vous pouvez être tranquille : c’est un Anglais, un marin. Vous ne connaissez pas ça ?

— Non, pas du tout, répondit Caroline. Tu l’as donc revu ?

— Non, il venait de sortir ; mais j’ai vu la Roqueberte, qui va bien et qui commence à avoir sa tête. Elle m’a raconté que le petit avait beaucoup pleuré hier soir, et même qu’en s’endormant il avait beaucoup redemandé sa Charlette. Le père a voulu savoir ce que c’était. Il paraît que Roquebert n’avait pas grande envie de parler de vous ; mais sa femme, qui est bonne chrétienne, et la petite fille, qui vous aime aussi beaucoup, ont dit que vous étiez un ange du ciel, et le monsieur a répondu qu’il voulait vous remercier et vous récompenser. Il a demandé où vous demeuriez : il n’est jamais venu chez nous ; mais il s’est bien souvenu de moi, et il a dit qu’il viendrait nous voir au plus tôt. Il l’a promis au petit, et même qu’il vous ramènerait, pour le faire endormir tranquille.

— Dans tout cela, répondit Caroline, je ne vois qu’une chose, c’est que cet étranger va venir m’offrir de l’argent.

— Eh ! laissez-le faire, tant mieux ; ce sera l’occasion de montrer que vous n’êtes pas ce qu’il pense. On se verra, on causera ; …on lui dira que vous êtes une demoiselle instruite, au-dessus de ce qu’on croit, et je lui raconterai votre histoire, parce que cette histoire-là vous fait honneur !

— Non, non répondit vivement Caroline. Comment ! je livrerais mon secret à un inconnu après tant de précautions pour déguiser mon nom et ma position !

— Mais puisque tu ne le connais pas ? dit Justine… Si vous vous accordiez sur le compte de l’enfant, on lui confierait tout. Ayant son secret, on peut bien lui livrer le nôtre. Il n’aurait pas intérêt à le trahir…

— Justine ! s’écria mademoiselle de Saint-Geneix, qui était auprès de la fenêtre de la rue, attends, mon Dieu ! tais-toi ! Le voilà sans doute, ce M. Bernyer, il vient ici, et c’est… Oui, j’en étais sûre, c’est lui ! c’est M. de Villemer !… Oh ! mes amis, cachez-moi ! Dites que je suis partie, que je ne dois pas revenir ! S’il me voit, s’il me parle !… Est-ce que vous ne sentez pas que je suis perdue ?


XXIV


Justine suivit Caroline, qui s’enfuyait dans sa chambre, et elle fit signe à Peyraque de recevoir le marquis et d’avoir du sang-froid.

Peyraque n’en manquait pas. Il reçut M. de Villemer avec le calme et la dignité d’un homme qui a la plus austère notion du devoir. Il n’était plus question de le mettre en relations avec la prétendue Charlette ; il fallait l’éloigner sans qu’il conçût de soupçons, ou, s’il en avait, les lui ôter. Il vit, dès les premiers mots, que M. de Villemer ne se doutait de rien. Voulant repartir dans peu de jours avec son fils, qu’il comptait placer plus près de lui, il avait profité d’une belle matinée pour venir à pied s’acquitter d’une dette de cœur envers une généreuse inconnue. Il ne croyait pas que la distance fût aussi grande, il arrivait un peu tard. Il avouait être un peu fatigué, et sa figure révélait en effet une lassitude douloureuse.

Peyraque s’empressa de lui offrir à boire et à manger, l’hospitalité devant passer avant tout. Il appela Justine, qui avait eu le temps de se remettre, et on servit M. de Villemer, qui, saisissant l’occasion de récompenser largement ses hôtes, accepta de bonne grâce. Il apprenait avec regret que la Charlette était partie ; mais il n’avait aucune raison pour faire beaucoup de questions sur son compte. Il pensait laisser son présent, que Justine conseillait tout bas d’accepter, afin qu’il ne s’étonnât de rien. Caroline trouverait toujours le temps de le lui renvoyer. Peyraque n’y vit pas de nécessité : son orgueil se révoltait contre l’idée de paraître accepter de l’argent pour son compte.

Caroline entendait, de sa petite chambre, ce combat de délicatesse. La voix du marquis lui faisait passer des frissons. Elle n’osait bouger. Il lui semblait que M. de Villemer reconnaîtrait son pas à travers le plancher. Quant à lui, espérant trouver sous une autre forme le moyen de s’acquitter, il essaya et feignit de manger un peu, après quoi il demanda s’il pourrait trouver un cheval de louage pour s’en retourner. La nuit était noire et la pluie recommençait. Peyraque se chargea de le reconduire et sortit pour apprêter sa carriole ; mais auparavant il monta doucement chez Caroline. — Ce pauvre monsieur me fait peine, lui dit-il à voix basse. Il est bien malade, je vous en réponds ! On voit la sueur perler sur son front, et cependant il se fourre dans le feu comme un homme qui a la fièvre. Il n’a pas pu avaler deux bouchées, et quand il respire, on dirait que ça lui déchire le cœur, car il y met sa main, tout en souriant d’un bon courage, mais en la reportant à son front, comme quand on souffre beaucoup.

— Mon Dieu ! dit Caroline effrayée, quand il est malade, c’est si grave !… Il ne faut pas le reconduire ce soir, ta carriole n’est pas douce, et les chemins d’ailleurs !… puis le froid, la pluie, avec la fièvre ! Non, non, il faut qu’il passe la nuit ici… Mais où ? Il aimerait mieux coucher dehors qu’à l’auberge, qui est si malpropre ! Il n’y a qu’un moyen ! Garde-le, retiens-le. Donne-lui ma chambre. Je vais rassembler mes effets, ce ne sera pas long, et j’irai chez ta belle-fille.

— Chez ma bru ou dans le village, c’est trop près ; Il se trouverait un peu plus malade dans la nuit que vous viendrez malgré vous le soigner…

— C’est vrai ! Que faire ?

— Voulez-vous que je vous dise ? Vous avez du courage et de la santé ; je vais vous conduire à Laussonne, où vous passerez la nuit chez ma belle-sœur : c’est aussi propre qu’ici, et j’irai vous chercher demain quand il sera parti.

— Oui, tu as raison, dit Caroline en faisant son paquet à la hâte. Fais-le consentir à rester, et en passant tu diras à ton fils d’atteler Mignon.

— Non pas Mignon ! il a marché toute la journée. Nous prendrons la mule.

Peyraque, ayant donné ses ordres, retourna dire au marquis que le temps était à la pluie pour toute la soirée, ce qui était vrai, et, s’entendant de l’œil avec Justine, il insista si cordialement pour le garder, que M. de Villemer accepta. — Vous avez raison, mes amis, leur dit-il avec un sourire navrant ; je suis un peu malade, et je suis de ceux qui n’ont pas le droit de vouloir mourir.

— Personne n’a ce droit-là, répondit Peyraque ; mais vous ne serez pas malade à mourir chez nous, je vous en réponds ! Ma femme vous soignera bien. La chambre de là-haut est bien propre et bien chaude, et si vous vous sentiez mal, vous n’auriez qu’à frapper un petit coup : on l’entendrait.

Justine monta préparer la chambre et embrasser sa pauvre Caroline, qui était vraiment éperdue. — Eh quoi ! lui dit-elle en lui parlant bien bas, je le sais malade et je vais le laisser ainsi ! Non, j’étais folle ! je reste.

— Ah ! voilà ce que Peyraque ne souffrira jamais, répondit Justine. Peyraque est dur ; mais que veux-tu ? Il a peut-être raison. Si vous vous apitoyez, vous ne pourrez plus vous quitter. Et alors… Je sais bien que vous ne ferez certainement rien de mal, mais la mère… Et puis ce qu’on dira !

Caroline n’écoutait pas : Peyraque monta, lui prit la main d’un air d’autorité et la fit descendre. Elle avait mis son pauvre cœur sous la gouverne du protestant des Cévennes ; il n’y avait plus moyen de le reprendre.

Il la conduisit dehors vers la carriole et y jeta son paquet. En ce moment, Caroline qui avait réellement perdu la tête lui échappa, s’élança par la porte de derrière dans la maison, et vit M. de Villemer, qui avait le dos tourné. Elle n’alla pas plus loin, la raison lui revint. Et puis son attitude la rassura un peu. Il n’avait pas l’air brisé qu’elle lui avait vu à la veille de sa crise. Il était assis devant le feu et lisait dans la bible de Peyraque. La petite lampe de fer accrochée au manteau de la cheminée éclairait ses cheveux noirs, ondulés comme ceux de son fils, et le coin de sa tempe, toujours pure et ferme. M. de Villemer souffrait beaucoup sans doute, mais il voulait vivre : il n’avait pas perdu l’espérance.

— Me voilà, dit Caroline en retournant vers Peyraque. Il ne m’a pas aperçue, et moi je l’ai vu ! Je suis plus tranquille. Partons ; mais tu vas me jurer sur ton honneur, ajouta-t-elle en s’approchant du marchepied de la carriole, que, s’il était pris cette nuit d’un étouffement, tu viendrais me chercher, quand tu devrais crever ton cheval ! Il le faut, vois-tu ! Moi seule je sais soigner ce malade-là. Et vous autres, vous le verriez mourir chez vous ! Vous auriez cela sur la conscience à tout jamais !

Peyraque promit, et ils partirent. Le temps était affreux et le chemin effroyable ; mais Peyraque en connaissait tous les trous et toutes les pierres. D’ailleurs la distance était courte. Il installa Caroline chez sa parente et fut de retour chez lui à onze heures.

Le marquis s’était senti mieux, il s’était couché après avoir causé avec Justine de si bonne amitié qu’elle en était ravie. — Vois-tu, Peyraque, cet homme-là, disait-elle, c’est un cœur comme celui de… Et je comprends bien, moi…

— Tais-toi ! dit Peyraque, qui savait le peu d’épaisseur du plancher ; puisqu’il dort, c’est à nous de dormir aussi.

La nuit fut parfaitement tranquille à Lantriac. Le marquis reposa réellement et s’éveilla à deux heures, débarrassé de la fièvre. Il se sentait pénétré d’un calme agréable qu’il n’avait pas connu depuis longtemps, et qu’il attribua à quelque doux rêve déjà effacé, mais dont l’impression devait être restée en lui. Ne voulant pas réveiller ses hôtes, il se tint immobile, regardant les quatre murs de la petite chambre qu’éclairait en plein la lampe, et résumant sa situation mieux qu’il ne l’avait encore fait depuis la disparition de Caroline. Il avait agité en lui-même mille partis extrêmes, puis il s’était dit qu’il se devait à son fils, et la vue de cet enfant lui avait rendu la volonté de combattre le mal physique qui recommençait à le menacer. Depuis vingt-quatre heures il s’était arrêté à un plan définitif. Il voulait conduire Didier chez madame Heudebert, laisser à celle-ci une lettre pour Caroline, et quitter la France pour quelque temps, afin que, rassurée par son absence, mademoiselle de Saint-Geneix revînt se fixer près de sa sœur à Étampes. Pendant quelques semaines de calme, la marquise s’éclairerait peut-être, ou peut-être laisserait-elle pénétrer son secret au duc, qui avait juré de le lui arracher par surprise. Si le duc échouait, Urbain n’abandonnait pas la partie. Il reviendrait sans bruit au château de Mauveroche, où sa mère devait passer l’été chez sa belle-fille, et il ne ferait savoir son retour à Caroline que lorsqu’après l’avoir justifiée auprès de sa mère, il aurait de nouveau levé tous les obstacles.

L’important et le plus pressé était donc de faire sortir mademoiselle de Saint-Geneix de sa mystérieuse retraite. Le marquis supposait toujours qu’elle était à Paris dans un couvent. Il se voyait obligé de passer encore quelques jours à Polignac pour bien s’assurer de la guérison de la Roqueberte avant de lui causer le chagrin de lui reprendre son fils, et ce retard l’agitait plus que tout le reste. Pour tromper son impatience, il se demanda pourquoi il n’écrirait pas à madame Heudebert, et surtout à Caroline, pour qu’elles fussent préparées à se réunir aussitôt après son départ pour l’étranger. C’était peut-être gagner quelques jours. Il ferait partir sa lettre dans la journée en passant au Puy pour retourner à Polignac.

Ce qui lui donna cette idée d’écrire de Lantriac, ce fut surtout la vue du petit bureau où Caroline avait laissé des plumes, de l’encre dans une tasse et quelques feuillets de papier épars. Ces objets où sa vue se fixait machinalement semblaient l’inviter à suivre son inspiration. Il se leva sans bruit, mit la lampe sur la table, et écrivit à Caroline.

« Mon amie, ma sœur, vous n’abandonnerez pas un malheureux qui, depuis un an, avait mis en vous l’espoir de sa vie. Caroline, ne vous méprenez pas sur mes intentions. J’ai à vous demander un service que vous ne pouvez pas me refuser. Je pars.

« J’ai un fils qui n’a plus de mère. Je l’aime passionnément, je vous le confie. Revenez !… Moi, je vais en Angleterre. Vous ne me reverrez jamais si vous manquez de confiance en moi… mais cela est impossible ! Quand donc ai-je été indigne de votre estime ? Caroline… »

Le marquis s’arrêta brusquement. Un objet de peu d’importance avait frappé sa vue. Le papier commun, les plumes de fer, n’offraient aucune particularité ; mais une perle noire se trouvait sur la table entre sa main et l’encrier, et cet objet insignifiant portait en lui tout un monde de souvenirs. C’était un grain de jayet taillé et percé d’une certaine façon inusitée. Cela faisait partie d’un bracelet sans valeur que portait Caroline à Séval, et qu’il connaissait bien, parce qu’elle avait l’habitude de l’ôter pour écrire, et que lui-même, tout en causant, avait coutume de jouer avec ce bracelet. Il l’avait touché cent fois, et un jour elle lui avait dit : — Ne le cassez pas, c’est tout ce qui me reste de l’écrin de ma mère ! — Il l’avait regardé avec respect et retenu dans ses mains avec amour. Au moment de quitter sa petite chambre de Lantriac, Caroline, dans sa précipitation, avait brisé ce bracelet ; elle en avait ramassé vite toutes les perles, une seule était restée.

Cette perle noire bouleversa toutes les idées du marquis ; mais quelle rêverie était-ce là ? Ces jayets taillés pouvaient être une industrie du pays. Cependant il resta immobile et plongé dans des réflexions nouvelles. Il respira et interrogea le vague parfum de la chambre. Il regarda partout sans bouger. Il n’y avait rien sur les murs, rien sur la table, rien sur la cheminée. Enfin il avisa dans le foyer des parcelles de papier qui n’avaient pas entièrement brulé. Il se courba auprès des cendres, chercha minutieusement, et trouva un fragment d’adresse où ne restaient que deux syllabes : l’une, écrite à la main, c’était la dernière du mot de Lantriac ; l’autre, am, faisant partie du timbre de la poste. Le timbre, c’était celui d’Étampes ; l’écriture, c’était celle de madame Heudebert. Plus de doutes : la Charlette n’était autre que Caroline, et elle n’était peut-être pas partie, elle était peut-être dans la maison.

Dès ce moment, le marquis eut l’attention, la ruse, le calme et la finesse de perception d’un sauvage. Il découvrit le goulet de la petite fontaine qui communiquait avec le lavoir d’en bas. Le goulet était fermé, mais il y avait plus d’une fissure dans le plâtre qui l’entourait. Il y appliqua son oreille, et saisit la respiration égale et longue de Peyraque, qui dormait encore.

Aucune parole, si bas qu’elle fût dite, ne pouvait donc lui échapper. Quelques moments après, il entendit Justine se lever et prononcer ces mots distincts : — Allons, lève-toi, Peyraque ; notre pauvre Caroline n’a peut-être pas aussi bien dormi que nous !

— Une nuit est une nuit ! dit Peyraque ; d’ailleurs je n’irai la chercher que quand il sera parti, lui !

Justine écouta et reprit : — Il ne bouge pas, mais il a dit qu’il se levait avec le jour. Le jour n’est pas loin ; il doit s’en aller sans rien prendre, il l’a dit.

— C’est égal, reprit Peyraque, qui se levait et qu’on entendait encore mieux, bien qu’il parlât assez bas ; je ne veux, pas qu’il parte à pied ; c’est trop loin ! Ton garçon lui sellera mon cheval, et, quand je le verrai en route, je partirai pour Laussonne.

M. de Villemer était fixé. Il fit du bruit pour annoncer qu’il se levait, et descendit après avoir glissé sa bourse dans le tiroir du bureau. Il se montra fort pressé de retourner à Polignac, et, jurant qu’il se sentait plein de force, il refusa obstinément le cheval. C’eût été un embarras pour la guerre d’observation qu’il voulait faire. Il serra affectueusement les mains de ses hôtes, et partit ; mais, à peine hors du village, il changea de direction, s’informa auprès d’un passant et s’enfonça dans un sentier qui conduisait à Laussonne.

Il pensait y arriver avant Peyraque, l’attendre sans se montrer, et le voir remmener Caroline. Quand il la saurait revenue à Lantriac, il aviserait. Jusque-là, voyant bien qu’elle le fuyait, il ne voulait pas s’exposer à perdre de nouveau sa trace. Mais Peyraque était fort diligent ; Mignon marchait vite, en dépit des chemins toujours plus difficiles qui montent sans désemparer vers Laussonne tout en franchissant plusieurs versants de montagnes. Le sentier coupait fort peu les angles de ce chemin, et le marquis fut devancé par l’équipage rustique. Il le vit passer et reconnut Peyraque, qui, de son coté, crut distinguer dans la brume matinale un homme autrement couvert qu’un paysan, et qui se dissimulait vite derrière un mur d’enclos en pierres sèches.

Peyraque était méfiant. – Peut-être bien, pensa-t-il, qu’il s’est moqué de nous, ou qu’il a surpris quelque chose. Eh bien ! si c’est lui, et s’il n’est pas plus malade que ça, je vais le dégoûter de suivre à pied un cheval de montagne.

Il pressa Mignon et arriva près de Laussonne aux premiers rayons du soleil. Caroline, mortellement inquiète, après une insomnie cruelle, venait à sa rencontre.

— Tout va bien, lui dit-il. Je m’étais trompé hier ; il n’est guère malade, car il a bien dormi et il a voulu repartir à pied.

— Ainsi il est parti ? répondit Caroline en montant auprès de Peyraque. Ainsi il ne s’est douté de rien ? Et je ne le verrai plus jamais ? Allons, tant mieux ! — Et elle éclata en sanglots sous son capuchon, qu’elle ramena en vain devant son visage. Peyraque entendit que sa poitrine se brisait.

— Voilà donc que c’est vous qui allez être malade à présent ? lui dit il d’un ton sévèrement paternel. Voyons ! soyez raisonnable, ou votre Peyraque ne vous croira plus quand vous lui direz que vous êtes chrétienne !

— Mon Dieu pourvu que je ne pleure pas devant lui !… Ne peux-tu me passer un instant de faiblesse ? Mais que fais-tu ? Pourquoi continuons-nous de marcher vers Laussonne ?

Peyraque avait cru apercevoir de nouveau le marquis avançant toujours. — Il faut que vous m’excusiez, dit-il, mais j’ai une commission à faire dans le village. C’est tout près.

Il entra dans le village, pensant bien que le marquis se tiendrait en observation à distance. Il alla échanger quelques paroles au bout de la rue avec un des habitants. Les prétextes ne pouvaient lui manquer. Puis, revenant à Caroline : — Voyons, ma fille, lui dit-il, vous avez trop de souci. Je veux vous secouer les esprits ; vous savez que la promenade vous remet toujours. Voulez-vous que je vous en fasse faire une, oh ! mais une belle ?

— Si tu as affaire quelque part, je ne veux pas te gêner. J’irai où tu voudras.

— Il me faudrait aller jusqu’au pied du Mezenc, au village des Estables. C’est un bel endroit, oui, et vous aviez tant d’envie de voir la plus grande des Cévennes !

— Tu disais que c’était difficile avant la fin du mois prochain ?

— Dame ! le temps est un peu nuageux et les chemins sont peut-être un peu gâtés. Je n’ai pas été par là depuis l’année dernière ; mais on dit qu’on y a travaillé, et d’ailleurs vous savez bien qu’avec moi il n’y a pas de danger.

— Je t’assure que je ne suis pas en humeur de me soucier du danger. Partons.

Peyraque anima son cheval, qui franchit Laussonne et descendit bravement la colline rocailleuse pour la remonter aussitôt plus rapide sur l’autre versant. Quand on eut gagné le haut, Peyraque se retourna, ne vit plus personne dans les sentiers derrière lui, et regarda en avant le chemin, qui prenait mauvaise mine. — Vous allez voir le désert, dit-il ; ça ne vous chagrine pas ?

— Non, non, répondit-elle ; quand on est désespéré, ça ne se chagrine plus de rien.

Peyraque avança, non sans avertir sa compagne à plusieurs reprises que le soleil ne se montrait pas bien décidé à luire, qu’il y avait quatre lieues à faire, et que peut-être le Mezenc serait embrouillé. Tout cela était fort indifférent à Caroline, qui ne devinait pas les hésitations et les remords de conscience de son vieil ami.

On traversa une montagne couverte de pins et tranchée d’une vaste clairière, résultat d’une ancienne coupe qui ouvrait comme une allée gigantesque où le chemin paraissait de loin une route pour faire passer cent chariots de front ; mais, quand la carriole y fut engagée, ce fut un travail terrible que de gravir cette terre détrempée et creusée en mille endroits d’ornières profondes. Plus loin, ce fut pis encore : la tourbe était parsemée de blocs de lave qui laissaient des fondrières dans leurs intervalles, et, quand on retrouvait des traces de chemin travaillé, il fallait franchir des amas de monstrueux cailloux, s’arrêter devant de larges coupures, chercher l’ancienne voie parmi vingt voies effondrées. Le cheval faisait des prodiges de courage, et Peyraque des miracles d’adresse et de raisonnement.

On n’avait fait encore que deux lieues au bout de deux heures, et on était en pleine lande sur un interminable plateau, à quinze cents mètres d’élévation. Sauf les accidents de la voie, on ne distinguait rien autour de soi. Le soleil avait disparu, le brouillard enveloppait tout comme d’un suaire, et rien ne saurait rendre le sentiment de désolation morne qui s’était emparé de l’esprit de Caroline. Peyraque lui-même était démoralisé et gardait le silence. Le chemin barré qu’il avait été forcé de laisser de côté ne reparaissait plus, et depuis un quart d’heure on marchait sur un gazon spongieux crevé par les pieds du bétail au pâturage, mais n’offrant plus aucune trace de roues. Le cheval s’arrêta, baigné de sueur ; il avertissait qu’il n’avait jamais passé par là.

Peyraque descendit, entrant dans la tourbe jusque mi-jambes, et chercha à s’orienter. C’était tout à fait impossible. Les montagnes et les ravins n’offraient qu’une plaine de vapeur blanche.

— Nous avons perdu la route ? lui dit Caroline avec indifférence.

En ce moment, le vent fit une trouée dans le brouillard, et on vit au loin de fantastiques horizons empourprés par le soleil ; mais la nuée se referma si vite que Peyraque n’avait rien pu reconnaître sur ce point isolé de la ceinture lointaine des montagnes. Cependant on entendit des aboiements et puis des voix, et on ne distingua les chiens que quand ils furent à deux pas. Ils devançaient une caravane d’hommes et de mulets portant des légumes et des outres. C’étaient des montagnards qui étaient allés échanger dans la plaine le fromage et le beurre de leurs vaches contre des fruits et des légumes du bas pays. On s’aboucha et on se renseigna. Il fut dit à Peyraque qu’il avait eu grand tort de vouloir aller en voiture aux Estables dans cette saison, que cela ne se pouvait pas, et qu’il fallait retourner. Peyraque y mit de l’amour-propre, et demanda s’il était encore loin du village. On le remit dans la voie en lui disant qu’il y en avait pour une heure et demie, et comme les bêtes étaient chargées, qu’elles avaient chaud, qu’eux-mêmes étaient pressés d’arriver, ces montagnards n’offrirent aucune assistance et disparurent en se moquant un peu de la carriole. Caroline les vit s’effacer rapidement comme des ombres dans le brouillard.

Il fallait absolument laisser souffler le cheval, qu’un nouvel effort pour reprendre la voie escarpée avait épuisé. — Ce qui me console, dit Peyraque, très-affecté, c’est que vous ne vous plaignez de rien ! Il fait pourtant un gros froid, et je suis sûr que l’humidité a percé votre capote !

Caroline ne répondit que par un tressaillement. Une nouvelle ombre venait de passer sur la lisière du chemin, et c’était M. de Villemer. Il ne semblait pas voir la carriole, quoiqu’il la vît très-bien ; mais il voulait ne pas paraître se douter qu’elle portât des gens de sa connaissance. Il avançait avec une énergie extraordinaire et en affectant un air d’indifférence.

— C’est lui ! je l’ai vu ! dit Caroline à Peyraque. Il va où nous allons !

— Eh bien ! laissons-le passer, et retournons !

— Non ! je ne peux plus, je ne veux plus ! Il va mourir après une course pareille ! Il n’arrivera pas aux Estables. Suivons-le !

Il y avait tant d’autorité cette fois dans l’épouvante de Caroline, que Peyraque obéit. On atteignit M. de Villemer qui se dérangea pour laisser passer, ne leva pas la tête et ne s’arrêta pas. Il ne voulait être ni importun ni rebelle, mais il voulait savoir, il voulait suivre jusqu’à la mort.

Malheureusement ses forces étaient à bout. La difficulté de cette marche toujours ascensionnelle depuis Lantriac, et surtout depuis deux lieues dans un chaos de pierres et de gazons tourbeux, avait provoqué une sueur abondante qu’il sentit se glacer au souffle d’une brise âpre qui tournait à l’est subitement. La respiration lui manqua, et il fut forcé de s’arrêter.

Caroline tourna la tête vers lui, prête à s’écrier… Peyraque lui saisit le bras : — Du courage, ma fille ! lui dit-il avec un accent profondément religieux ; Dieu veut cela de toi ! — Et elle se sentit écrasée par la foi robuste du paysan.

— Que voulez-vous qu’il lui arrive ? reprit-il en avançant toujours. Il a eu la force de venir jusque-là, il aura celle de faire encore un bout de chemin. Un homme ne meurt pas pour une course à pied ! Il se reposera aux Estables. Et s’il est malade… j’y serai !

–Mais il me suit ! Tu vois bien qu’il faudra lui parler là ou ailleurs !

— Pourquoi vous suivrait-il ? Il ne se doute pas seulement que vous êtes là. Tant de voyageurs veulent voir le Mezenc !

— Par le temps qu’il fait ?

— Le soleil s’est levé beau, et nous y allions aussi pour le voir, le Mezenc !

Le marquis avait vu Caroline hésiter et se résigner. Cette émotion lui avait porté le dernier coup. Il ne se vit pas plutôt devancé qu’il sentit qu’il n’irait pas plus loin. Il se laissa tomber sur une pierre, les yeux fixés sur ce point noir qui se perdait lentement devant lui, car le vent s’était élevé tout à coup et chassait avec violence les vapeurs que de légers tourbillons de neiges et de grésil commençaient à remplacer. — Elle veut donc que je ne sache plus rien d’elle ? se dit-il en se sentant défaillir. Elle fuit l’espérance, elle a perdu la foi C’est qu’elle ne m’a jamais aimé !

Et il se coucha pour mourir.


XXV


— Avançons, avançons ! disait Peyraque au bout d’une demi-heure, en voyant la neige s’épaissir. Voilà quelque chose de plus mauvais que le brouillard ! Quand ça se met à tomber, le chemin vous monte vite plus haut que la tête.

Cette parole imprudente mit Caroline en révolte ouverte : elle voulut s’élancer hors de la carriole. résolue à retourner sur ses pas et à marcher jusque ce qu’elle rencontrât M. de Villemer.

Peyraque la retint, mais il dut céder et recommencer, malgré le danger toujours croissant et la difficulté d’une marche toujours plus ralentie, la demi-lieue qu’ils venaient de franchir avec tant de peine depuis qu’ils avaient perdu de vue le marquis.

Ils le cherchèrent en vain des yeux. En une heure, la neige, large et dilatée, avait fait disparaître le sol et ses aspérités. Il leur était impossible de savoir s’ils n’avaient pas dépassé l’endroit qu’ils voulaient explorer. Caroline gémissait sans s’entendre elle-même, ne trouvant à dire que : « Mon Dieu mon Dieu ! » Peyraque n’essayait plus de la calmer et ne la soutenait qu’en lui disant de bien regarder.

Tout à coup le cheval s’arrêta. — Ce doit être ici que nous avons retrouvé la voie, dit Peyraque. Mignon se reconnaît.

— Alors nous sommes venus trop loin ! répondit Caroline.

— Mais nous n’avons rencontré personne ! reprit Peyraque. Ce monsieur, voyant arriver la tourmente, sera retourné à Laussonne, et nous, qui sommes plus près des Estables, nous risquons de rester ici, je vous en avertis, si la neige ne s’arrête pas.

— Va-t’en, va-t’en, Peyraque ! s’écria Caroline en sautant dans la neige. Moi, je resterai ici jusqu’à ce que je le retrouve !

Peyraque ne répondit pas. Il descendit et se mit à chercher, mais sans aucun espoir. Il y avait déjà un demi-pied de neige, et le vent qui l’amoncelait dans un creux, pouvait y cacher un cadavre.

Caroline allait au hasard, marchant devant elle comme une âme sans corps, tant elle était surexcitée. Elle était déjà un peu loin de la voiture lorsqu’elle entendit le cheval souffler avec force en baissant la tête. Elle crut qu’il expirait, et le regardant avec détresse, elle vit qu’il flairait devant lui d’une manière étrange. Ce fut une révélation ; elle s’élança et aperçut une main gantée et comme morte que l’haleine du cheval, en fondant la neige sur ce point, avait mise à découvert. Le corps étendu là était l’obstacle que l’animal n’avait pas voulu fouler aux pieds. Aux cris de Caroline, Peyraque accourut, et, dégageant M. de Villemer, il le mit dans la voiture, où mademoiselle de Saint-Geneix le soutint et tâcha de le réchauffer dans ses bras.

Peyraque prit la bride et marcha de nouveau dans la direction du Mezenc. Il voyait bien qu’il n’y avait pas un instant à perdre, mais il allait sans savoir où il mettait le pied, et bientôt il disparut dans une ravine qu’il n’avait pu éviter. Le cheval s’arrêta de lui-même ; Peyraque se releva, et, voulant le faire reculer, vit que les roues étaient prises dans un obstacle invisible. D’ailleurs le cheval était à bout de courage ; il le rudoya vainement, il le frappa pour la première fois de sa vie, il poussa sur le mors jusqu’à lui faire saigner la bouche. Le pauvre animal le regarda d’un œil presque humain, comme pour lui dire : J’ai fait plus que je ne pouvais, et je ne peux plus rien pour vous sauver.

— Il faudra donc périr ici ? dit Peyraque découragé, qui regardait tomber la neige en tourbillons inexorables. Le plateau était devenu un steppe de Sibérie au fond duquel le Mezec montrait seul sa tête livide à travers les rafales. Pas un arbre, pas un toit, pas un rocher pour s’abriter. Peyraque savait qu’il n’y avait rien à faire.

— Espérons ! dit-il, ce qui, dans le sens de cette locution toute méridionale, signifie, comme on sait, tout simplement : attendons !

Cependant il pensa bientôt à gagner un quart d’heure, fût-ce le dernier de la vie. Il prit une planchette de sa carriole et se battit contre les amas de neige qui, chassés par le vent, menaçaient d’ensevelir le cheval et la voiture. Pendant dix minutes, il travailla comme un athlète à ce déblaiement sans relâche, se disant que c’était peut-être bien inutile, mais qu’il se défendrait et défendrait Caroline jusqu’au dernier souffle.

Au bout de ces dix minutes, il remercia Dieu : la neige s’éclaircissait, le vent tombait ; le brouillard, bien moins dangereux, s’efforçait de reparaître. Il ralentit son travail sans l’abandonner. Enfin il vit comme une ligne blafarde se dégager dans les profondeurs du ciel ; c’était une promesse de beau temps.

Jusque-là il n’avait pas dit un mot, pas proféré un blasphème. Si Caroline eût dû périr là, elle ne s’en fût doutée qu’au dernier moment. Cependant il la regarda et la vit si pâle et l’œil tellement égaré qu’il en fut effrayé.

— Eh bien ! eh bien ! lui dit-il, qu’est-ce qu’il y a ? Il n’y a plus rien ! Ce ne sera rien !

— Oh ! rien ! lui répondit-elle avec un rire amer, en lui montrant Urbain renversé sur le banc de ta charrette, le visage bleui par le froid, les yeux grands ouverts, vitreux comme ceux d’un cadavre.

Peyraque regarda encore autour de lui. Aucun secours humain n’était à espérer. Il sauta dans la voiture, serra étroitement M. de Villemer dans ses bras, le frictionnant avec vigueur, le meurtrissant dans ses mains de fer, cherchant à lui communiquer la chaleur de son vieux sang, ranimé par le travail et la volonté ; mais ce fut en vain. À l’effet du froid se joignait celui d’une crise nerveuse particulière à l’organisation du marquis.

Il n’est pourtant pas mort ! disait Peyraque ; je le sens, j’en suis sûr. Ah ! si j’avais de quoi faire du feu ! mais je ne peux pas en faire avec des pierres !

— Si nous brûlions la carriole ! s’écria Caroline à tout hasard.

— C’est une idée… oui ! mais après ?

— Après, après, Dieu nous enverra du secours. Ne vois-tu pas que la première chose à faire, c’est d’empêcher la mort de nous prendre ici ?

Peyraque vit Caroline si pâle, avec des tons violets sous les yeux, qu’il crut qu’elle se sentait mourir aussi. Il n’hésita plus et risqua le tout pour le tout. Il détela son cheval, qui, aussitôt, comme les chevaux cosaques, se roula dans la neige pour se reposer. Il enleva la capote de sa voiture, et, la plaçant à terre, il y porta M. de Villemer, toujours inerte et glacé ; puis, tirant de ses coffres quelques poignées de foin, de vieux papiers et des débris de toile d’emballage, il plaça le tout sous la charrette et y mit le feu avec son briquet à fumer ; cassant avec ses outils de maréchal ferrant les planches et les ais de son pauvre véhicule, il réussit à faire de la flamme et des tisons en peu d’instants. Il démolissait et brisait à mesure qu’il brûlait. La neige ne tombait plus, et M. de Villemer, placé dans un demi-cercle de débris enflammés, commençait à regarder avec stupeur l’étrange scène qu’il prenait pour un rêve.

— Il est sauvé ! sauvé ! entends-tu, Peyraque ? s’écria Caroline, qui le sentit faire un effort pour se soulever. Sois cent fois béni ! tu l’as sauvé !

Le marquis entendit la voix de Caroline près de lui, mais, se croyant toujours halluciné, il ne cherchait pas à la voir. Il ne comprit ce qui se passait qu’en sentant sur ses mains les lèvres éperdues de Caroline. Il pensa alors qu’il allait mourir, puisqu’elle ne le fuyait plus, et, d’une voix faible, essayant de sourire, il lui dit adieu.

— Non, non, pas adieu ! répondit-elle en couvrant son front de baisers ; il faut vivre, je le veux, je vous aime !

Une faible rougeur couvrit la figure livide, mais aucune parole ne put exprimer la joie. Le marquis craignait de rêver encore ; il se ranimait visiblement. La chaleur s’était concentrée sous la capote de la voiture qui lui servait d’abri. Il était là aussi bien que possible, étendu sur les manteaux de Caroline et de Peyraque.

— Mais il faudra pourtant sortir de là, pensa celui-ci, et ses yeux inquiets interrogèrent l’horizon éclairci. Le froid était vif, le feu s’éteignait faute d’aliment, et le malade ne marcherait certainement pas jusqu’aux Estables. Caroline, d’ailleurs, le pourrait-elle ? Les mettre tous les deux sur le cheval était la seule ressource ; mais l’animal exténué en aurait-il la force ? N’importe, il fallait essayer et lui donner d’abord l’avoine. Peyraque la chercha et ne la trouva plus : la flamme avait consumé le petit sac avec le coffre.

Une exclamation de Caroline lui rendit l’espoir. Elle lui montrait sur le relèvement du terrain qui les abritait une légère vapeur. Il y courut, et vit au-dessous de lui un char à bœufs qui approchait péniblement, et dont le bouvier fumait pour se réchauffer.

— Tu vois bien ! lui dit Caroline quand le char fut arrivé près d’eux ; Dieu nous a secourus !

M. de Villemer était encore si faible qu’il fallut le porter sur le char, heureusement chargé de paille, où Peyraque l’enterra en quelque sorte. Caroline y monta près de lui. Peyraque enfourcha son cheval, laissant là les débris de sa pauvre carriole, et en une heure on gagna enfin le village des Estables.

Peyraque passa avec dédain devant l’auberge d’une certaine géante, aux jambes nues et au carcan d’or, véritable tardigrade d’une étrangeté repoussante. Il savait que le marquis ne trouverait là aucun zèle. Il le fit descendre chez un paysan qu’il connaissait. On s’empressa autour du malade en l’accablant de questions et d’offres qu’il n’entendait pas. Peyraque fit sortir d’autorité les inutiles, donna des ordres et agit lui-même. En peu d’instants, le feu flamba, et le vin bouillant écuma dans la chaudière. M. de Villemer, étendu sur une épaisse couche de paille et de gazon sec, voyait Caroline, à genoux près de lui, occupée à empêcher que le feu ne prît à ses vêtements et le couvant avec l’amour d’une mère. Elle s’inquiétait pour lui du breuvage terrible que Peyraque préparait avec force épices ; mais le marquis avait confiance dans l’expérience du montagnard. Il fit signe qu’il voulait lui obéir, et Caroline approcha en tremblant le gobelet de ses lèvres. Il put bientôt parler, remercier ses nouveaux hôtes, et dire à Peyraque, en lui serrant les mains, qu’il voulait être seul avec lui et Caroline.

Ce ne fut pas chose facile que d’obtenir de la famille d’abandonner son toit pour quelques heures. Les abris sont rares sous ce ciel inclément, et les troupeaux, unique ressource de Cévenols, sont logés de manière à ne point laisser de place aux habitants. Ceux-ci, en particulier, ont une réputation de rudesse et d’inhospitalité qui remonte au meurtre du géomètre envoyé par Cassini pour mesurer le Mezenc, et qui fut pris pour un sorcier. Ils ont beaucoup changé et montrent plus affables aujourd’hui ; mais leurs habitudes sont celles d’une misère profonde, et pourtant ils sont très-commerçants, bons éleveurs de bestiaux magnifiques, et aussi bien fournis que possible de denrées d’échange. Seulement la dureté du climat et l’isolement du site le plus âpre ont passé dans leur esprit comme dans leur sang.

La pièce qui composait, avec l’étable, tout l’intérieur de la maison, enfin abandonnée à Peyraque et à ses amis, était fort petite, et à peine plus riche que la grotte celtique de la vieille femme d’Espaly. La fumée s’engouffrait partie dans la cheminée, partie dans un trou béant sur le côté de la muraille. Deux lits en forme de caisse recevaient la nuit, chose incompréhensible, une famille de six personnes. La roche brute formait le sol ; mais à côté, les vaches, les chèvres, les moutons et les poules avaient leurs aises.

Peyraque étendit partout de la paille propre, s’approvisionna de bois, fouilla dans le bahut, trouva le pain, et força Caroline à manger et à se reposer. Le marquis la suppliait du regard de songer à elle-même, car elle n’osait le quitter d’un pas, et tenait toujours ses mains dans les siennes. Il voulait lui parler, il le pouvait maintenant, et il n’osait pas lui dire un mot. Il craignait qu’elle ne s’éloignât de lui dès qu’elle verrait qu’il se sentait aimé. Et puis Peyraque l’embarrassait cruellement. Il ne comprenait rien au rôle de cette rustique Providence qui, en veillant sur Caroline, s’était montrée si opiniâtre et si cruelle envers lui, et qui maintenant revenait à lui avec un dévouement et une sollicitude sans bornes. Enfin Peyraque sortit. Il ne pouvait pas oublier son pauvre cheval, son fidèle compagnon, qu’il se reprochait d’avoir brutalisé, et qu’en arrivant il avait dû confier à des soins étrangers.

— Caroline, dit le marquis après s’être assis sur un escabeau en s’appuyant encore sur le bras de son amie, j’avais bien des choses à vous dire, mais je n’ai pas ma raison,… non, vrai, je ne l’ai pas, et j’ai peur de vous parler dans le délire. Pardonnez-moi, je suis heureux,… heureux de vous voir, de vous sentir là en sortant encore une fois des bras de la mort ! Mais je ne peux plus vous inquiéter ! Mon Dieu ! quel fardeau j’ai été dans votre vie ! Il n’en sera plus ainsi, ceci n’est qu’un accident,… une folie, une imprudence de ma part ; mais pouvais-je me résigner à vous perdre encore ? Vous ne savez pas, vous ne saurez jamais,… non, vous ne savez rien, vous n’avez pas compris ce que vous étiez pour moi, et peut-être ne voudrez-vous jamais le comprendre ! Demain, peut-être vous me fuirez encore ! Et pourquoi, mon Dieu ?… Tenez, lisez, ajouta-t-il en cherchant sur lui et en lui remettant le feuillet froissé de la lettre commencée à Lantriac le matin même ; c’est peut-être illisible à présent la pluie, la neige…

— Non, dit Caroline en se penchant vers le foyer, je lis,… je lis bien,… et je comprends !… Je savais, j’avais deviné, et j’accepte. C’était le désir de mon cœur, le rêve de ma vie ! Est-ce que ma vie et mon cœur ne vous appartiennent pas ?

— Hélas ! non, pas encore, mais si vous vouliez croire en moi…

— Ne vous fatiguez pas a parler, à vouloir me convaincre, dit Caroline avec une animation souveraine. Je crois en vous, mais non à ma destinée. Eh bien ! je l’accepte telle que vous me la ferez. Bonne ou mauvaise, elle me sera chère, puisque je n’en peux accepter aucune autre. Écoutez-moi, écoutez-moi, je n’ai peut-être qu’un instant pour vous dire cela. Je ne sais pas quels événements votre conscience et la mienne auront à subir ; je sais votre mère inexorable, j’ai senti le froid de son mépris, et nous n’avons rien à espérer de Dieu si nous lui déchirons le cœur. Il faudra donc se soumettre et pour toujours ! Vous l’avez dit : établir un projet de bonheur sur la perte d’une mère, c’est placer le rêve du bonheur dans la plus criminelle des pensées, et ce bonheur-là serait cent fois maudit ; nous le maudirions en nous-mêmes !

— Pourquoi me rappelez-vous tout cela ? dit le marquis avec douleur ; ne le sais-je pas ? Mais vous croyez le retour de ma mère impossible, et c’est à cela que je vois que vous ne voulez pas me permettre de le tenter, et que la pitié seule…

— Vous ne voyez rien, s’écria Caroline en lui mettant la main sur la bouche, vous ne voyez rien si vous ne voyez pas que je vous aime !

— Oh ! mon Dieu dit le marquis en se laissant glisser à ses pieds, dites-le encore ! Je crains de rêver ! C’est la première fois que vous le dites, je croyais le deviner, et je n’ose pas le croire… Dites-le, dites-le, et que je meure après !

— Oui, je vous aime plus que ma vie, répondit-elle en pressant contre son cœur ce noble front, siége d’une âme si grande et si vraie ; je vous aime plus que ma fierté et plus que mon honneur ! J’ai nié cela longtemps en moi-même, je l’ai nié à Dieu dans mes prières, et je mentais à Dieu et à moi ! J’ai enfin compris, et j’ai fui par lâcheté, par faiblesse ! Je me sentais perdue, et je le suis ! Eh bien ! qu’importe après tout ? Il ne s’agit que de moi ! Tant que j’ai pu espérer de me faire oublier, je pouvais lutter ; mais vous m’aimez trop, je le vois bien, et vous mourrez si je vous quitte. Je vous ai cru mort, il y a quelques heures, et là j’ai vu clair dans notre existence : je vous avais tué ! Je pouvais vous faire vivre, vous le plus noble et le meilleur des êtres, et je vous sacrifiais au vain respect de moi-même ! Et que suis-je donc, moi, pour vous laisser mourir, quand tout ce qui n’est pas votre estime ne m’est rien ? Non, non, j’ai assez combattu, j’ai été assez orgueilleuse, assez cruelle, et vous avez trop souffert par ma faute ! Je vous aime, entendez-vous ? Je ne veux pas être votre femme, parce que ce serait vous plonger dans des remords poignants, dans d’irrémédiables douleurs ; mais je serai votre amie, votre servante, la mère de votre enfant, votre compagne cachée et fidèle. Je passerai pour votre maîtresse, pour la mère véritable de Didier, peut-être ! Eh bien ! j’y consens, j’accepte le mépris que j’ai tant redouté, et il me semble que le calice versé par vous me donnera une vie nouvelle !

— Ô noble cœur ! âme trois fois sainte ! s’écria le marquis, je l’accepte aussi, moi, ton divin sacrifice ! Ne me méprise pas pour cela, j’en suis digne, et je le ferai vite cesser. Oui, oui, je ferai des miracles ! Je sais que je le peux maintenant ! Ma mère cédera sans regrets. Je sens là, dans mon cœur, le feu de la foi et les trésors de la persuasion ! Mais quand même j’échouerais, vois-tu, quand même le monde se lèverait pour te maudire, toi, ma sœur et ma fille, ma sainte compagne, mon amie adorée, tu n’en serais que plus grande à mes yeux, et je n’en serais que plus fier de t’avoir choisie ! Eh ! qu’est-ce que le monde, qu’est-ce que l’opinion pour un homme qui a sondé dans la vie des hommes du passé et du présent les mystères de leur égoïsme et le néant de leur mauvaise foi ? Cet homme-là sait bien que de tout temps, à côté d’une pauvre vérité qui surnage, mille vérités sont égorgées et marquées du sceau d’infamie ! Il sait bien que les meilleurs et les plus généreux des êtres ont dû marcher sur les traces du Christ dans le sentier d’épines où pleuvent les blessures et les outrages. Eh bien ! nous y marcherons, s’il le faut, et l’amour nous y rendra insensibles à ces lâches atteintes ! Oh ! cela, je t’en réponds par exemple, et voilà ce que je peux te jurer en dépit de toutes les menaces de la destinée que les hommes voudraient nous faire : tu seras aimée, donc tu seras heureuse ! Tu me connais bien, cruelle qui fermais les yeux en fuyant ! Tu savais bien que toute ma vie, toute mon âme, tout est amour et rien que cela ! Tu savais bien que, si j’ai quelquefois cherché la vérité avec ardeur, c’était par amour pour elle, et non pour la vaine gloire de la proclamer en personne ! Je ne suis pas un savant, je ne suis pas un auteur, moi ! Je suis un inconnu qui passe volontairement à côté du bruit et de la fumée, combattant à l’écart et dans l’ombre, non par manque de courage, mais pour ne pas risquer de blesser ma mère et mon frère dans la mêlée. J’ai accepté ce rôle effacé sans éprouver aucune souffrance d’amour-propre. Je sentais que ma poitrine n’avait pas besoin d’encens, mais d’amour. Toutes les ambitions de mes pareils, toutes leurs vanités démesurées, leur soif de domination, leurs besoins de luxe, leur continuel désir de paraître, que m’importait tout cela ? Je ne pouvais pas m’amuser avec ces jouets-là ! Je n’étais, moi, qu’un pauvre homme simple, épris d’idéal, un enfant naïf, si l’on veut, cherchant l’amour et le sentant vivre en lui, longtemps avant d’avoir rencontré celle qui devait développer en lui sa puissance. Je me taisais, sachant bien que je serais raillé, ce qui m’était indifférent, quant à moi, mais ce qui m’eût fait souffrir comme un outrage à ma religion intime et sacrée !… Une fois, une seule fois dans ma vie… je veux vous raconter cela, Caroline, j’ai aimé…

— Ne me le racontez pas ! s’écria-t-elle ; je ne veux rien savoir.

— Vous devez tout savoir au contraire. Elle était bonne et douce, et mon souvenir peut sans effort la respecter et la bénir dans la tombe ; mais elle ne pouvait pas m’aimer. C’était la faute de sa destinée et non la sienne. Il n’y a point en moi de reproche contre elle, il y en a beaucoup contre moi-même. Je me suis beaucoup haï et beaucoup puni d’avoir cédé à une passion qui n’était ni permise ni réellement partagée. Je ne me suis réconcilié avec la vie qu’en voyant fleurir en vous la vie dans son expression la plus belle et la plus pure. J’ai compris alors pourquoi j’étais né dans les larmes, pourquoi j’avais été destiné à aimer, et condamné à aimer trop tôt, et mal, et dans le péché, en appelant trop ardemment le rêve et le but de ma vie ! Et à présent je me sens à jamais réhabilité et sauvé. Je sens que mon être va retrouver son équilibre, ma jeunesse ses espérances, et mon cœur son aliment naturel. Ayez confiance en moi, vous que le ciel m’a envoyée ! Vous savez bien qu’il nous avait faits l’un pour l’autre. Vous l’avez bien senti mille fois, en dépit de vous-même, que nous n’avions qu’un esprit et une pensée à nous deux, que nous aimions les mêmes idées, les mêmes arts, les mêmes noms, les mêmes êtres et les mêmes choses, sans agir jamais l’un sur l’autre que pour affermir et développer ce qui y était déjà, pour y faire fleurir les germes de nos plus profonds instincts. Ah ! rappelez vous, Caroline, rappelez-vous Séval, et nos heures de soleil dans la vallée, et nos heures de fraîcheur délicieuse sous les voûtes de cette bibliothèque où vous fêtiez par de si beaux vases de fleurs la mystérieuse et profonde union de nos âmes ! N’était-ce pas un mariage indissoluble que nos mains consacraient chaque matin par une pure étreinte ? Notre premier regard ne nous livrait-il pas chaque jour et pour toujours l’un à l’autre ?… Et tout cela serait perdu, envolé pour jamais ? Vous l’avez pu penser un instant, vous, que cette vie-là pouvait finir, que cet homme, désormais sans lumière et sans air, pourrait exister sans vous, qu’il consentirait à retomber dans le néant. Non, non, vous ne l’avez pas cru ! Cet homme vous eût suivie aux extrémités du monde, il eût marché sur des glaces, et dans le feu, et sur les eaux, pour vous rejoindre !… Et quand vous me laissiez mort dans la neige aujourd’hui, ne sentiez-vous pas que mon âme séparée de moi, que mon spectre désespéré vous suivait encore à travers les rafales de la montagne ?

— Écoute, écoute-le ! dit Caroline à Peyraque, qui était rentré et qui contemplait avec stupeur le marquis exalté et comme transfiguré par la passion ; écoute ce qu’il me dit et ne t’étonne plus si je l’aime plus que moi-même ! Ne t’effraye pas, ne t’afflige pas, ne t’éloigne pas en nous plaignant ! Reste auprès de nous, et vois que nous sommes heureux ! La présence d’un vieux saint comme toi ne nous gêne pas. Tu ne nous comprendras peut-être pas, toi qui, au delà d’un certain devoir que je comprenais hier et que je n’admets plus aujourd’hui, ne veux plus rien entendre ; mais, malgré toi, tu me béniras et tu m’aimeras encore, car tu sentiras l’autorité et le droit de cet homme-là, qui est plus que tous les autres hommes, et en qui Dieu ne peut pas mettre autre chose que des paroles de vérité. Oui je l’aime,… je t’aime, toi que j’ai failli perdre aujourd’hui, et je ne te quitterai plus, je te suivrai partout ; ton enfant sera le mien, comme ta patrie est ma patrie, comme ta foi est ma foi. Il n’y a pas d’autre honneur en ce monde, il n’y a pas d’autre vertu devant Dieu que de t’aimer, de te servir et de te consoler.

M. de Villemer était debout et rayonnant d’une joie pure qui éblouissait et n’effrayait pas Caroline. Dans cette heure d’enthousiasme, il n’y avait pas de place, il n’y avait pas de souvenir pour le trouble des sens. Il la pressait sur son cœur avec cette sainteté du sentiment paternel qui était en lui, et que suscitait un instinct de protection puissante, droit d’une grande intelligence sur un grand cœur, et d’une âme supérieure sur une âme élevée par l’amour à son niveau.

Ils ne se demandaient ni l’un ni l’autre si la passion les emporterait un jour au delà de cette effusion sublime. Il faut dire à leur louange qu’ils ressentaient les infinies tendresses de l’amitié, enthousiaste, il est vrai, mais naïve et profonde, avant toute autre ivresse, et que le but de leur avenir n’était en cet instant défini et résumé en eux-mêmes que par un mot : ne plus se quitter !


XXVI


Pendant que, vers quatre heures, le temps éclairé permettait à Peyraque de faire les préparatifs du retour, de louer un autre char bien garni de paille et de couvertures avec des bœufs et un bouvier habile pour regagner Laussonne avant la nuit, la jeune et belle duchesse d’Aléria, couverte de moire et les bras chargés de camées, entrait dans l’appartement de sa belle-mère, au château de Mauveroche, en Limousin, laissant ensemble son mari et madame d’Arglade causer d’un air de bonne amitié dans un magnifique salon.

Diane avait un air de joie et de triomphe qui frappa la marquise.

— Eh bien ! quoi, ma beauté ? s’écria-t-elle, qu’y-a-t-il ? Est-ce que mon autre fils est revenu ?

— Il reviendra bientôt ! répondit la duchesse, on vous l’a promis, et vous savez bien que nous n’avons pas d’inquiétude sur son compte. Son frère sait où il est, et répond que nous le reverrons à la fin de la semaine. Aussi vous me voyez excessivement gale… et même excessivement heureuse… Cette petite madame d’Arglade est ravissante ! C’est elle, chère maman, qui fait mon bonheur !

— Oh !… vous raillez, petite masque ! vous ne pouvez pas la souffrir. Pourquoi l’avoir amenée ici ? Je ne vous le demandais pas. Personne ne peut me distraire, si ce n’est vous !

— Je m’en charge plus que jamais, reprit Diane avec un charmant sourire, et justement cette d’Arglade que j’adore va me fournir des armes de bonne guerre contre votre vilain chagrin. Écoutez, bonne mère, nous tenons enfin l’affreux secret ! Ce n’est pas sans peine. Il y a trois jours que nous manœuvrons autour d’elle, le duc et moi, que nous l’accablons de notre confiance, de notre laisser-aller, de toutes nos plus tendres gentillesses. Enfin, la bonne personne, qui n’est pas notre dupe et que nos moqueries ont poussée à bout, vient de me donner à entendre que la grosse faute de Caroline a eu pour complice… Oh ! vous savez qui, elle vous l’a dit ! J’ai fait comme si je n’entendais pas ; j’ai bien reçu un petit coup dans le cœur… Non ! un gros coup, il faut être vraie ! mais j’ai couru trouver mon cher duc, et je lui ai jeté en pleine figure : — Est-ce vrai, ça, affreux homme, que vous avez été l’amant de mademoiselle de Saint-Geneix ? Le duc a bondi comme un chat… non ! comme un léopard à qui l’on marcherait sur la patte. — Ah ! j’en étais sûr, a-t-il dit en rugissant ; c’est la bonne Léonie qui prétend cela ! — Et alors comme il parlait de la tuer, j’ai dû le calmer et lui dire que je n’en croyais rien, ce qui n’était pas bien vrai ; j’y croyais un peu. Et lui, qui n’est pas sot, monsieur votre fils, il s’est aperçu de cela, et il s’est mis à mes genoux, et il a juré, oh ! mais juré par tout ce que je crois et par tout ce que j’aime, par le vrai Dieu d’abord, et puis par vous, que c’était là une infâme calomnie, et j’en suis aussi sûre à présent que d’être venue au monde rien que pour aimer M. le duc.

La duchesse avait un parler enfantin aussi naïf que celui de madame d’Arglade était affecté, et il s’y joignait un accent de franchise et de résolution qui la rendait adorable. La marquise n’avait pas eu le temps de s’étonner de ce qu’elle entendait, que le duc entra aussi triomphant que sa femme.

— Ouf ! s’écria-t-il. Dieu soit loué ! vous ne reverrez plus jamais cette vipère ! elle a demandé sa voiture, elle va partir, furieuse, mais aplatie, je vous en réponds, et privée de tout son venin ! Ma mère, ma pauvre mère ! comme vous avez été trompée, et comme je comprends ce que vous avez souffert ! Et vous ne vouliez rien dire, même à moi, qui d’un mot… Mais enfin je l’ai confessée, cette odieuse femme qui eût mis le désespoir dans mon ménage, si Diane n’était pas un ange du ciel contre lequel les enfers ne prévaudront jamais. Tenez, maman ! soyez donc un peu en colère avec nous, cela vous fera du bien. Madame d’Arglade a vu, n’est-ce pas ? de ses deux yeux vu, mademoiselle de Saint-Geneix, appuyée sur mon bras, traverser au jour naissant le préau de Séval ? Elle m’a vu lui parler d’un air affectueux et lui serrer les mains ? Eh bien ! elle a mal vu, car je les lui ai baisées l’une après l’autre, et ce qu’elle n’a pas entendu, je vais vous le dire, car je m’en souviens comme d’hier, j’étais assez ému pour ça. Je lui ai dit : Mon frère a failli mourir cette nuit, et vous l’avez sauvé ! Plaignez-le, soignez-le encore, aidez-moi à cacher son état à ma mère, et, grâce à vous, il ne mourra pas. — Voilà ce que j’ai dit, je le jure devant Dieu, et voici ce qui s’était passé…

Le duc raconta tout, et même, prenant les choses de plus haut, il confessa ses mauvaises pensées, ses vaines coquetteries auprès de Caroline, qui ne s’en était pas seulement aperçue. Il dit l’accès de jalousie du marquis contre lui, leur brouille d’une heure, leur embrassade passionnée, les aveux de l’un, les serments de l’autre, la découverte qu’il avait faite en ce moment-là de l’état alarmant de son frère, l’imprudence qu’il avait commise de le quitter, le croyant apaisé et le voyant endormi ; la vitre cassée, les cris que Caroline avait entendus, et Caroline s’élançant au secours, ranimant le malade, restant près de lui, et se consacrant depuis ce moment à le soigner, à le distraire, à l’aider dans son travail.

— Et tout cela, ajouta le duc, avec un dévouement, une candeur et un désintéressement personnel dont je vous déclare n’avoir jamais vu d’exemple ! Cette Caroline, tenez, c’est une femme d’un rare mérite, et j’ai beau chercher une personne dont l’âge, le caractère, les goûts et la modestie conviennent mieux à mon frère, je n’en peux pas trouver. Vous savez si j’ai désiré qu’il fit un mariage plus brillant. Eh bien ! à présent qu’il est à l’abri de la gêne, grâce à l’ange que voici, qui nous a rendu à tous notre liberté et notre dignité ; à présent que j’ai vu la persistance et l’exaltation de l’attachement de mon frère pour une personne qui est avant tout son amie sérieuse et nécessaire ; depuis enfin que Diane comprend tout cela mieux que moi-même, et m’exhorte à croire que les mariages d’amour sont les bons, je n’ai plus, ma chère mère, qu’une chose à vous dire c’est qu’il faut retrouver Caroline et la bénir avec joie, comme la meilleure amie que vous ayez jamais eue avant ma femme et la meilleure fille que vous puissiez souhaiter après elle.

— Ah ! mes enfants, s’écria la marquise, vous me rendez le bonheur ! Je ne vivais plus depuis cette calomnie. La douleur d’Urbain, l’absence de cette enfant qui m’était chère,… la crainte de brouiller deux frères parfaits l’un pour l’autre en avouant ce que je croyais être vrai, ce que je suis si joyeuse de savoir faux… Ah ! il faut courir après le marquis, après Caroline… Mais où donc, mon Dieu ?… Vous savez où est votre frère ; mais lui, sait-il donc où elle est ?

— Non, il est parti sans le savoir, répondit la duchesse ; mais madame Heudebert le sait.

— Écrivez-lui, chère maman, dites-lui la vérité, et elle la dira aussi.

— Oui, oui, je vais écrire, dit la duchesse ; mais comment faire savoir cela bien vite à mon pauvre Urbain ?

— Je m’en charge, dit le duc. J’irais moi-même si la duchesse pouvait m’accompagner, car la quitter trois jours,… ma foi, c’est trop tôt !

— Fi ! s’écria la duchesse ; vous comptez que, la lune de miel passée, vous courrez comme cela sans moi, le cœur léger et le pied aussi ? Oh ! comme vous vous trompez, homme charmant, et comme je saurai mettre ordre à votre inconstance !

— Et comment ferez-vous, voyons ? dit le duc en la regardant avec ivresse.

— En vous adorant toujours plus ! Et nous verrons bien si vous vous en lasserez !

Pendant que le duc embrassait les cheveux d’or de sa femme, la marquise écrivait à Camille avec une juvénilité merveilleuse. — Tenez, mes enfants, leur dit-elle, est-ce bien comme ça ? — La duchesse lut : « Ma chère madame Heudebert, ramenez-nous Caroline, et qu’elle accoure avec vous dans mes bras. Elle avait été horriblement calomniée, je sais tout. Je pleure d’avoir cru à la chute d’un ange. Qu’elle me le pardonne ! Qu’elle revienne, qu’elle soit ma fille à jamais, qu’elle ne me quitte plus ! Nous sommes deux qui ne pouvons pas vivre sans elle ! »

— C’est à ravir ! c’est bon comme vous ! dit la duchesse en fermant la lettre, et le duc sonna pendant que sa mère écrivait l’adresse.

La lettre partie, elle leur dit : — Pourquoi n’iriez-vous pas tous les deux chercher le marquis ? Est-il donc bien loin ?

— Douze heures en poste tout au plus, répondit le duc.

— Et je ne peux pas savoir où il est ?

— Je ne dois pas le dire ; mais à présent je suis persuadé qu’il n’aura plus de secrets pour vous. Le bonheur rend expansif.

— Mon fils, reprit la marquise, vous m’effrayez beaucoup. Votre frère est peut-être ici malade, et vous me le cachez, comme vous me l’avez caché à Séval. Il est plus malade encore ; puisqu’on me fait croire à son absence, c’est qu’il ne peut pas se lever !

— Non, non ! s’écria Diane en riant ; il n’est pas ici, il n’est pas malade. Il est absent, il voyage, il est triste peut-être ; mais il va être heureux, et il n’est pas parti sans espoir de vous fléchir.

Le duc jura que sa femme disait la vérité. — Eh bien ! mes enfants, reprit la marquise inquiète, je voudrais vous savoir près de lui. Que voulez-vous que je vous dise ? Il n’a jamais été malade sans que je ne l’aie, sinon deviné, du moins senti à une agitation particulière. J’ai éprouvé cela à Séval précisément à l’époque où il a été si mal à mon insu. Je vois que ce que vous m’avez raconté coïncide avec une nuit affreuse que j’avais passée ! Eh bien ! aujourd’hui, ce matin, j’étais là toute seule, je rêvais tout éveillée. J’ai vu le marquis pâle, enveloppé dans quelque chose de blanc, un linceul peut-être, et j’ai entendu dans mon oreille sa voix, sa véritable voix qui disait : ma mère !

— Mon Dieu ! de quelles chimères vous vous tourmentez ! dit le duc.

— Je ne me tourmente pas volontairement et je me laisse rassurer par mes instincts, car je veux tout vous dire. Depuis une heure, je sais que mon fils est bien ; mais il a couru un danger aujourd’hui, il a souffert… ou bien un accident… Rappelez-vous le jour et l’heure !

— Voyons, partez, dit la duchesse à son mari. Je ne crois pas un mot de tout cela mais il faut rassurer votre mère.

— Vous irez avec lui, dit la marquise. Je ne veux pas que mes idées noires, qui après tout sont peut-être maladives et rien de plus, vous causent le premier chagrin de votre mariage.

— Mais vous laisser seule avec ces idées-là !…

— Je ne les aurai plus, dès que je vous verrai courir après lui !

La marquise insista. La duchesse commanda une malle légère, et deux heures après, elle courait en poste avec son mari sur la route du Puy par Tulle et Aurillac.

La duchesse connaissait le secret de son beau-frère ; elle ignorait le nom de la mère, mais elle savait l’existence de l’enfant. Le marquis avait permis au duc de n’avoir pas de secrets pour sa femme.

À six heures du matin, ils arrivaient à Polignac. Le premier visage qui frappa les regards de Diane fut celui de Didier. Elle fut saisie, comme l’avait été Caroline, d’une soudaine tendresse pour cet être charmant qui captivait tous les cœurs. Pendant qu’elle l’embrassait et le contemplait, le duc s’informait du prétendu M. Bernyer. — Mon amie, dit-il à sa femme en revenant à elle, ma mère avait raison ; il est arrivé quelque accident à mon frère. Il est sorti hier matin pour faire une promenade de quelques heures dans la montagne, et il n’est pas encore rentré. Les gens d’ici sont inquiets de lui.

— Sait-on où il a été ?

— Oui, c’est au delà du Puy. La poste va nous conduire là, et là je vous laisserai. Je prendrai un cheval et un guide, car il n’y a pas de chemin possible pour la voiture.

— Nous prendrons deux chevaux, dit la duchesse. Je ne suis pas fatiguée du tout ; partons.

Une heure après, l’intrépide Diane, plus légère qu’un oiseau, gravissait au galop la rampe de la Gâgne, sans sourciller, en riant des inquiétudes de son mari pour elle. À neuf heures du matin, ils traversaient rapidement Lantriac, à la grande surprise des habitants et ils descendaient chez Peyraque-Lanion à la grande jalousie de l’aubergiste du village.

La famine était à table dans le petit atelier. On était rentré la veille un peu tard, mais sans accident. Le marquis, fatigué, mais non malade, avait accepté l’hospitalité du fils de Peyraque, qui demeurait dans la maison voisine. Caroline avait dormi délicieusement dans sa petite chambre. Elle aidait Justine à servir les hommes de la maison, c’est-à-dire le marquis et les deux Peyraque. Embellie par le bonheur, elle allait et venait, tantôt servant et tantôt s’asseyant en face de M. de Villemer, qui la laissait se dévouer et la regardait avec ravissement, comme pour lui dire : — Je vous le permets, mais comme je vous rendrai ces soins-là !

Quels cris de joie et de surprise remplirent la maison de Peyraque à l’apparition des voyageurs ! Les deux frères se tinrent longtemps embrassés. Diane embrassa Caroline en l’appelant sa sœur.

Il y en eut pour une heure à raconter à bâtons rompus, follement, sans se comprendre, sans savoir si on ne rêvait pas. Le duc mourait de faim et trouva exquis les mets de Justine, qui refit un déjeuner copieux, et que Caroline aidait toujours, riant et pleurant à la fois. Diane était folle de l’aventure, et voulait, au grand effroi de son mari, se mêler de l’assaisonnement. Enfin on reprit posément les récits et les explications de part et d’autre. Le marquis avait commencé par envoyer un exprès au Puy, avec une lettre pour sa mère, dont on lui avait dit tout d’abord l’inquiétude et l’étrange divination.

On ne pleura pas en quittant les Peyraque, on avait leur parole qu’ils viendraient à la noce. Le jour suivant, on était de retour à Mauveroche avec Didier, que le marquis mit sur les genoux de sa mère. Elle était prévenue par la lettre de son fils. Elle couvrit l’enfant de caresses, et, le remettant dans les bras de Caroline : — Ma fille, lui dit-elle, vous acceptez donc le soin de nous rendre tous heureux ? Soyez mille fois bénie, et si vous voulez me conserver longtemps, ne me quittez plus. Je vous ai fait bien du mal, mon pauvre bon ange ; mais Dieu n’a pas permis que ce fût long, car j’en serais morte avant vous !

Le marquis et sa femme passèrent le reste de la belle saison à Mauveroche et quelques jours d’automne à Séval. Ce lieu leur était cher, et malgré la joie de retrouver leur famille à Paris, ce ne fut pas sans effort qu’ils s’arrachèrent d’une retraite consacrée par leurs souvenirs.

Le mariage du marquis n’étonna personne ; les uns l’approuvèrent, les autres prédirent avec dédain qu’il se repentirait de cette excentricité, qu’il serait délaissé de tous les gens raisonnables, que c’était une existence effacée, manquée. La marquise faillit souffrir un peu de ces propos. Madame d’Arglade poursuivait Diane, Caroline et leurs époux de sa haine ; mais tout tomba à la révolution de février, et on pensa à bien autre chose ! La marquise eut grand’peur et crut devoir se réfugier à Séval, où elle trouva le bonheur quand même. Le marquis, au moment de faire paraître son livre anonyme, remit la publication à des temps plus calmes. Il ne voulut pas frapper sur les vaincus du jour. Heureux par l’amour et la famille, il est peu pressé de connaître la gloire.

Aujourd’hui la vieille marquise n’est plus. Débile de corps et trop active d’esprit, ses jours étaient comptés. Elle s’est éteinte au milieu de ses enfants et petits-enfants les bénissant tous sans croire qu’elle les quittait, se sentant faible, mais ayant dans l’esprit du nerf et de la bonté jusqu’à la dernière heure, et faisant des projets comme la plupart des mourants, pour l’année prochaine !

Le duc a beaucoup grossi dans la prospérité : mais il est toujours aimable, beau et assez ingambe. Il vit dans un grand luxe, mais sans prodigalité, et se remettant de tout à sa femme, qui le gouverne et le maintient sage avec un rare esprit de conduite et une admirable finesse dans les gâteries de la passion proclamée. Nous ne voudrions pas jurer qu’il n’ait jamais pensé à la tromper ; mais elle a su déjouer les fantaisies sans qu’il s’en aperçût, et son triomphe, qui dure encore, prouve une fois de plus qu’il y a quelquefois assez d’art et de force dans le cerveau d’une fillette de seize ans pour régler au mieux la destinée d’un professeur de scélératesse. Le duc, admirablement bon et assez faible, trouve plus de charme qu’on ne croit à ne plus ourdir de savantes perfidies contre le beau sexe et à s’endormir, sans remords nouveaux, sur l’oreiller du bien-être.

Le marquis et la nouvelle marquise de Villemer passent maintenant huit mois de l’année à Séval, toujours occupés, on ne peut dire l’un de l’autre, puisqu’ils se sont identifiés l’un à l’autre au point de penser ensemble et de se répondre avant de s’être questionnés, mais de l’éducation de leurs enfants, tous remarquables d’intelligence et de charme. M. de G… est mort. Madame de G… a été oubliée. Didier a été reconnu par le marquis pour un de ses enfants. Caroline ne se rappelle plus qu’elle n’est pas sa mère.

Madame Heudebert est fixée à Séval. Tous ses enfants sont élevés par les soins du marquis et de Caroline. Les fils du duc, plus gâtés, sont moins intelligents et moins bien portants ; mais ils sont aimables et pleins de grâces précoces. Le duc est excellent père et s’étonne, à tort, d’avoir déjà de si grands enfants.

Les Peyraque ont été comblés. On est retourné les voir l’année dernière, et cette fois on a gravi, par un beau soleil levant, la cime argentée du Mezenc. On a voulu revoir aussi la pauvre cabane où, en dépit des largesses du marquis, rien n’a été changé en mieux ; mais le père a acheté de la terre, et on se croit riche. Caroline s’est assise avec bonheur sous l’âtre misérable où elle a vu à ses pieds pour la première fois l’homme avec qui elle eût partagé sans effroi une grotte dans les Cévennes et l’oubli du monde entier.

Nohant, 30 avril 1860.


fin