Journal de Marie Lenéru/Année 1917

G. Crès et Cie (p. 347--).
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ANNÉE 1917

6 mars 1917.

À Henry Marx — Je suis sûre que Magdeleine dira de belles choses, et qu’elle saura éviter de choquer des sentiments honorables et nécessaires. Il ne s’agit pas d’énerver notre esprit de lutte : Porter la discussion sur le terrain des larmes et de la pitié, hélas ! nous sommes tous d’accord : La division n’est pas là.

Mais il n’y a pas deux mondes : « L’intellectuel » et le réel. « L’intellectuel » n’est qu’une plus grande application, une plus grande attention au réel.




ANNÉE 1918

Lorient, mai 1918.

À Mme Duclaux. — Pour qui votre Victor Hugo ? Je vous plains d’être obligée de relire tout son fatras. Les grands poètes eux-mêmes ne sont faits que pour de grands instants. C’est un écueil que la continuité, la longévité du lyrisme. Les plus beaux héritages poétiques sont ceux des poètes de quelques volumes : Shelley, Vigny, Mary Robinson.

À Marie-Aimée. — On me chicane Claude comme on m’a chicané Philippe Alquier. On n’aime jamais la supériorité dans la nuance exacte où on la souhaite. On n’aime, au fond, que la supériorité qu’on méprise.

Oh ! la critique, vous avez parfaitement raison, un critique n’a jamais prouvé que lui-même. Quant à la sensibilité, ne vous laissez pas impressionner. Les jeunes m’ont admirablement vengée, à cet égard.

Croyez qu’en matière de sensibilité j’ai, moi aussi. mes exigences et les œuvres qui satisfont ces messieurs sont fort loin de les combler.

À M. A… — Vous écrivez des vers. « Cela console », disait Goethe. Moi, j’avoue que l’œuvre d’art ne me console pas plus que vingt minutes de gymnastique suédoise. Cela me fait un bien de même nature. Cela vous tient en forme et vous permet de vous passer d’être consolé.

À M. A… — Le danger passe, mais la douleur reste. Et dire qu’on publie autre chose dans nos revues et jusqu’à des romans et qu’il n’existe pas un esprit d’homme ou de femme qui ne fasse passer n’importe quoi avant le problème de la paix…

Castlereagh refusant de subordonner l’Europe à une police internationale dont l’armée russe serait le plus puissant élément. Ce système ouvrait à la Russie les territoires de tous les états confédérés pour exercer sa garantie aux points les plus éloignés de l’Europe. Il répondait aux déductions logiques qu’Alexandre tirait de la Sainte Alliance — au nom de la très sainte et inviolable Trinité — et des traités antérieurs « Une alliance limitée pour des objets définis est une chose ; une union universelle pour agir pour une action commune, dans des circonstances qui ne peuvent être prévues, est une toute autre chose. L’admission, dans les conseils d’Europe, d’un nombre de petits états, serait ouvrir la porte aux intrigues et aux périls qui sont réduits à leur minimum dans une alliance étroite. La difficulté de distribuer exactement l’importance des membres constituant une telle assemblée, a été démontrée par la constitution de la Diète fédérale, dans laquelle le faible pouvoir électoral donné à l’Autriche et à la Prusse les a conduites à une rivalité pour gagner des adhérents. » Loin qu’une telle ligne pût conduire au désarmement, l’influence décisive appartiendrait aux gros bataillons. Il est à craindre que l’empereur Alexandre se déguisât à lui-même, sous le langage d’une abnégation évangélique, l’ambition d’usurper dans la nouvelle confédération d’Europe, la position prépondérante que l’Autriche a obtenue dans la confédération Germanique.

À M. A… — Et puis, vous savez, je ne saurai jamais marier les gens. J’ai horreur des confidences et je n’y pousse pas. Anormal, n’est-ce pas, pour un écrivain ? Mais leur fatras est tellement banal, tellement copie, à la manière de… J’en ai si peu besoin comme écrivain, et j’en suis à tant de lieues comme femme.

Comme écrivain, je prends d’eux ce qu’ils ne savent pas et, comme femme, je ne prends rien. Je ne demande de confidences conscientes qu’à l’histoire.


1er août.

Hélas ! oui, un monde de héros. J’admire. J’ai surtout envie de pleurer et d’enrager. Il est dangereux d’être gardé pendant quatre ans en présence d’un objet admirable. Oui, un monde de héros. Sera-t-il plus facile d’y aimer après qu’avant ? Ô mystère profond de la personne qui obtenez les grandes amours, qui les obtenez de ceux qui les donnent, les exigeants, les difficiles, les implacables, en quoi résidez-vous donc ?

Valeur personnelle, nous réclamons le caractère alors que vous êtes esprit, serait-ce que nous réclamons l’esprit quand vous êtes caractère ?

Conclusion : si j’aime ce héros et non pas celui-là, ce sera pour une nuance en lui qui était là avant l’héroïsme, et je ne parle pas de l’amour aveugle, mais de l’amour-amitié, de l’amour-estime, de l’amour-reddition morale. Ô mystère de la personne. Ô Altitudo !…


FIN

TABLE



TOME PREMIER
Pages
  
 v
Année 
 1
    
 5
    
 8
    
 11
    
 17
    
 25
    
 39
    
 93


TOME SECOND
Année 
 135
    
 173
    
 199
    
 231
    
 238
    
 245
    
 255
    
 262
    
 265
    
 272
    
 282
    
 299
    
 302
    
 325
    
 347
    
 348





achevé d’imprimer le 1er avril mcmxxii, par la société d’imprimerie, d’édition et des journaux du berry (ernest gaubert, directeur), à château-roux, pour les éditions g. crès et cie à paris.