Journal de Marie Lenéru/Année 1906

G. Crès et Cie (p. 245-254).
◄  1905
1907  ►


ANNÉE 1906

16 février.

Qu’ils sont misérables ceux qui ont peur de la réalité des grands hommes ! D’avance j’étais certaine de n’être pas déçue. Mon principe est qu’on a toujours l’air de ce qu’on est. Un seul petit choc, en voyant entrer ce grand garçon mince à qui l’on donnerait 25 ans. Il n’est pas beau, mais comme la comtesse Potocka le disait de Napoléon, on ne lui voudrait pas un autre visage ; c’est celui qui convient à ce qu’il a fait. Mince et fin, le visage le plus soigné, le plus réussi pour l’insolence et le dégoût. Au demeurant, premier prince de l’intelligence, et fait pour écraser tout ce qui n’est pas elle... Dans ce long bureau fait du seul luxe des choses immatérielles, les livres et les souvenirs de musée, ce luxe inaccessible à presque tous, je me sentais en un centre où convergeaient toutes les affaires de la pensée, comme autrefois à Versailles toutes les affaires d’Europe.

« Ô existence ! tu n’attaches que par le passé et tu n’intéresses que par l’avenir. Le moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les souvenirs dont il sera peut-être un jour l’objet. » (Anne de Coigny, cité par Maurras dans l’Avenir de l’Intelligence).


15 mai.

Il est inouï que je n’aie pas encore trouvé le travail que je puisse aimer. La déviation littéraire était peut-être moins prévue chez moi qu’on pourrait le croire. Il faudrait y venir pourtant, car cela seul « marquerait assez pour mesurer le temps que j’ai vécu ». Cet hiver, par exemple, a compté pour moi comme une semaine.

J’ai tellement regardé passer le temps, je l’ai tant mesuré que je sais, je sens, combien pèse ce qui en reste. J’en ai la représentation parfaite, enfin je peux le concevoir au sens où les philosophes disent que ce n’est pas possible.

Et ce temps, si merveilleusement observé, ne m’a rien appris de moi, ne m’apporte pas une idée, un renseignement. Quand je veux à mon tour me concevoir, je dois retourner à l’enfance, c’est à l’aide de ces seuls souvenirs que je me recompose, que je me sens une chose et pas une autre.


2 juin.

Et l’année prochaine à Jérusalem !


11 juin.

Le « dédain suffisant » a écrit Barrès, ce n’est pas une sotte attitude de raisins trop verts, car le dédain est toujours un plus grand désir. En quittant, en laissant ces bavardages, quelle impression de salut en rentrant travailler ! La joie de quitter la flânerie pour un bon pas accéléré qui mène quelque part.


28 juin.

Une bizarrerie du manque de bonheur habituel, c’est d’être une étrangère dans sa propre vie. Je ne reconnais plus l’intimité d’autrefois, la confiance dans la maison qu’on aime, la familiarité des choses, ce qu’un air chanté, ou peut-être l’envie de chanter, peut mettre d’espace et d’horizon dans une chambre. On a des indifférences d’étrangers. Faut-il donc aimer un homme pour aimer toutes choses dans sa vie ? N’y a-t-il vraiment à interposer que cela entre la mort et vous ?


3 juillet.

Mon âge m’impressionne tellement, qu’à la lettre je ne cesse de penser à cette menace de vieillesse, qui me hante comme la mort. J’ai beau me redire mon : qui est comme moi ? me rappeler ma promesse et mon vœu de durer plus que les autres, il y a des moments où je ne ferais plus un geste vers le succès, vers une réparation, parce que je n’ai plus 25 ans.

Presque tout le monde rit et se moque en disant combien on vieillit, cela me paraît une telle grossièreté… c’est une pudeur qui leur manque. Et, au fond, comme il faut niaisement être ou se croire heureux, comme il faut regarder son passé avec l’intrépidité des aigles, pour se rayer des vivants avec ce rire de crétins.

Je n’aime, je ne me sens la sœur que des âmes qui croient tellement à la mort qu’elles la respectent déjà en elles-mêmes.

En retrouvant X… vieillie et le disant gaiement, j’ai eu l’impression de trahison des troupes qu’un mouvement inattendu découvre sur un champ de bataille. J’ai dû paraître bien frivole en répondant que plus j’allais, plus je me trouvais jeune, que je ne trouvais pas vraiment, qu’en soixante ans on eût le temps de vieillir et que le démolissement physique me semblait un inexpliquable gaspillage.

C’est peut-être pour n’avoir pas servi, mais je suis sans pardon pour ceux qui s’abîment vite. C’est une espèce de lâcheté.

Et tout cela me donne quelque chose de haletant, de talonné par l’heure, — même les trajets, la voiture, le tramway lui-même, ne me détendent pas, ne m’abattent pas. Seule, maintenant, je parle, un mot qui ne veut rien dire, mais comme s’il fallait protester et je rougis comme à une terrible maladresse. Pourtant on n’est pas hystérique quand on dort dix heures d’un trait.

Ce qui m’affole n’est pas l’avenir, au contraire, là je suis à peu près sûre de moi, mais quand je me retourne !

Il existe à présent un portrait de moi et il me fait peur.

Je ne me « révolte » pas, ce mot est aussi absurde qu’inutile envers les choses nécessaires, mais je vis dans la plus parfaite et la plus quotidienne non-acceptation.


Marly-Fribourg, 11 août.

Ce qu’on aime dans les montagnes ce n’est pas elles, mais les manières différentes dont elles nous ouvrent l’espace, c’est l’échancrure, c’est l’intervalle qui nous émeut. Elles seules nous apprennent des horizons nouveaux. C’est le vide qui nous importe dans les montagnes, comme on dit que le soupir est l’essentiel de la musique.


Paris.

À propos d’occultisme, je leur disais que je ne ferais aucune difficulté de croire à tout, qu’il n’y avait qu’une chose à laquelle je ne croirais jamais, c’est au témoignage humain.


13 octobre.

Être sourde c’est probablement ne pas entendre, mais en tous cas, c’est se taire.

Quelle que soit la spontanéité qui nous soulève, ne fût-ce qu’une exclamation, résister au préjugé communicatif, se rappeler que votre milieu, votre moment, n’est pas celui des autres : se taire. Quelle que soit la conversation, la discussion présente et dont on vous parle, quelle que soit la répercussion d’impatience ou d’entraînement éprouvée, quelle que soit la réplique vengeresse, mordre ses lèvres, se rappeler qu’ils parlent, qu’ils crient : se taire.

Rencontrer une personne illustre, un être sympathique, un pauvre original, avoir la science de tous les accueils, sentir en autrui le désir de l’avance, mais comme je ne parle pas, comme les toqués, pour le faire seule : passer, se taire. Haute école de self control, de non-spontanéité, de solitude et d’indifférence.

Nous avons deux morals, celui de la pleine conscience et du grand jour, et celui de la nuit, de la demi-conscience.

Pour moi tout va mieux, mes yeux font de tels progrès que dans deux ans, trois ans, je lirai sur les lèvres.

Saint-Just m’a été un premier résultat. J’ai appris à finir, j’ai fini un roman, et je m’y reconnais dans toutes les phrases, je les avoue toutes, c’est-à-dire que maintenant je sais faire ce que je veux. Il serait sans doute plus artiste de gémir sur la non-réalisation de « son rêve ». C’est une fanfaronnade que je n’aurai jamais. Je sais travailler, prévoir, mais non rêver. Pour moi, l’idée ne sera jamais plus belle que l’œuvre. Je ne sais ce qu’est une idée qui n’est pas une phrase, et la phrase écrite est toujours un progrès, un effort sur la phrase pensée. Donc je suis ce qu’on appelle en possession de mon talent. J’ai dans le corps de quoi travailler, je ne dis pas pendant quatre cents ans comme Delacroix, mais pendant six ou sept ans. Mon opinion est que tout se donne à qui sait prendre. Quel que soit le point d’où l’on parte, il suffit d’avancer car tout communique, et le passage d’un point à un autre, comme dans le mystère du mouvement, est tellement insensible et déjà impliqué, qu il n’y a lieu de s’étonner de rien.

Et pourtant je me réveille dans le cauchemar comme à une sonnerie du désespoir. Faut-il être saturée pour se désespérer par machinisme !

Quel que puisse être l’avenir, maintenant que j’ai vécu une vie, et cela est irréparable.

Existe-t-il le bonheur qui me ferait pardonner cela ?

Vivre comme s’il vous attendait.


20 décembre.

Ce n’est pas le bonheur qui m’a le plus manqué : c’est la distraction. Si je pouvais vivre avec les autres, ils m’ennuieraient peut-être, mais ils me distrairaient.

C’est dans les infiniment petits qu’il faut juger les autres, parce qu’ils ne se défient pas. Je livre deux symptômes indicateurs comme le pouce et l’oreille dans l’anthropométrie.

Étudiez la sincérité dans la manière de lire l’heure. Une personne en retard verra cinq minutes de moins, pressée cinq minutes de plus.

Pour la bienveillance, l’inconsciente sympathie ou antipathie, demandez un renseignement peu important — s’il pleuvra un jour où vous n’aurez pas de parapluie — la réponse sera presque infailliblement dans le sens qui vous est le moins avantageux. On croira que c’est ainsi parce que c’est l’instinct de légitime défense contre le bonheur d’autrui, et qu’au surplus le sentiment de l’exactitude n’est pas humain, il est savant, et dans la science il semble qu’il n’appartiendrait qu’au génie.

À force de les voir patauger dans l’à peu près, je me sens devenir inexorable, à la Saint-Just.

Ils parlent de droiture, de loyauté et ils sont faux, faux sans le savoir peut-être, mais que m’importent les intentions ? Je ne pèse pas les mérites, le pire c’est ce qu’on est, ce n’est pas ce qu’on veut.

Pour consoler M. de C…, qui ne m’a pas convertie au libre arbitre en me prêtant Fonsegrive, je lui disais qu’on pouvait sauver la responsabilité en la transportant de l’acte à l’être. On doit compte à Dieu de ce qu’on est un chardon et pas une rose, quoi que dise le mari de Julia de Trécœur.


25 décembre.

Les boulevards sont d’une gaieté… et je pleure en marchant vite, je pleure un peu. Les enfants ont des yeux si brillants, nos yeux de Brest. J’ai envie de prendre une tête au hasard, de la serrer dans mes fourrures, de dire : vous êtes la vie, la vie normale que je ne peux pas avoir. Il y en a des millions comme vous, et pour moi, c’est l’inaccessible.

Jolies dispositions pour recevoir cet Italien, qui m’arrive de Florence. Il a lu le Mercure et veut me voir, il veut voir Barrès. Il va falloir être de la bonne école : « Mais il connut mieux que la hauteur, il connut le dédain. Saint-Just a senti les vanités de ce monde, il s’en est dépris comme on le faisait à Port-Royal. Son mépris de ce qui passe, son désintéressement de ce qui ne dure pas, a les intonations du cloître et ses obsessions. Il y a de l’homme intérieur en Saint-Just, de l’homme qui se refuse et porte une vie qu’on ne touche pas. C’est ce qui lui permit de le prendre de si haut avec Danton et peut-être bien avec son échafaud. »