Journal de Marie Lenéru/Année 1912

G. Crès et Cie (p. 282-298).
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ANNÉE 1912

17 mars 1912.

Quelle stupeur ! Ces critiques, on ne sait jamais les surprises qu’ils vous ménagent. Il y a toutes les littératures du monde entre eux et vous — Je crois qu’il faut avoir été catholique pour admettre l’héroïsme de certains élancements, l’ascétisme de toute ambition extrême. Il n’y a qu’en religion que l’admiration oblige et qu’elle soit un egredere. La culture du moi est religieuse, ma « Triomphatrice » n’est pas une Précieuse, elle est une carmélite.

Lanson a dit à ma tante : « Elle ne comprend pas la critique et ce sera sa force ». Lui ai-je dit qu’il n’avait pas compris ma pièce ? ou vais-je prétendre maintenant qu’il n’a pas compris ma lettre ? C’est idiot et inextricable ce mode de discussion actuel, de vouloir toujours être le seul qui « comprenne ». Nous devrions savoir que nous sommes bien assez intelligents pour tout comprendre, seulement nous sommes plusieurs, et ne sentons pas de la même façon.

J’ai mis du temps à m’habituer à mon nom comme signature littéraire. Maintenant, j’aime assez cela, un nom blanc et noir.

Mme Duclaux m’a dit que Lenéru voulait dire Lenoir. Lire dans les journaux « Mademoiselle Lenéru » cela me rappelle les bons vieux fournisseurs de Brest, et l’époque où je me croyais une petite fille connue de toute la ville, parce que je m’entendais nommer dans les foules par les anciens matelots de mon Grand-Père.

Le grand ressort de mon calme et de ma patience, c’est que j’attends plus de moi que des événements et que je sais à peu près le temps qu’il me faudra. Temps mesuré à la guérison ou du moins au retour follement lent de mes yeux. Je sais que je ne suis pas moi, que je ne le serai pas avant un an ou deux encore, mais qu’est-ce qu’un an ou deux quand on en a traversé vingt-trois… ? Chaque mois, en m’épiant dans les glaces, je me retrouve un peu plus, les bouches s’animent, semblent parler plus fort et moins vite. Le jour et le jour seulement où la parole me sera rendue [1], où je reconnaîtrai les yeux de mon enfance, alors la gloire vaudra la peine, la gloire et peut-être autre chose… avant jamais. Je cherche une revanche et pas une consolation.


6 mai.

Ils ne comprennent pas encore que je ne suis pas une femme. Moi seule peut-être arrive à réaliser la notion de l’impossible. Gregh m’a dit une fois : « Tout vous viendra ». À la condition que je fasse la moitié du chemin, oui, que ce soit moi qui aille à tout, à la condition que ce soit moi qui triomphe de la barrière physique, oui. Si charmante, si émouvante que je puisse être, quel que soit le prestige de « la gloire », nul ne fera l’effraction des circonstances — je ne parle pas des avances grossières et banales des inconnus. — Je l’ai très bien senti, on est curieux de moi, mais la paresse et la timidité sont deux obstacles insurmontables. Aussi je me demande si cela vaudrait que je me donne plus de peine que les autres, si l’effort déchirant que j’ai à fournir ne me séparerait pas à jamais de ceux qui m’auront laissée le donner seule… À quoi bon préparer à un homme la femme que je peux être, aurais-je cette incroyable humilité de l’appeler à la victoire, alors qu’on me laisse aujourd’hui me débattre dans l’impossible et les tours de force ? Je suis lasse à fermer les yeux, à ne vouloir que dormir et mourir.

Quand nous avons parlé musique le soir, je ne m’endors plus. À propos d’un air de la Surprise que je jouais enfant, et que je ne sais quel orchestre vient de donner, maman recherchait, sans la trouver, la sonate au clair de lune ; alors, avec l’accompagnement, je l’ai jouée sur la table, elle l’a reconnue, dès les premières mesures. Elle rappelait le programme de la Chapelle de la Marine. M. Chic, qui m’a envoyé des airs de ce pauvre Redoutable, jouait la symphonie de la Reine à l’Introït et, pendant la messe, le Lac de Niedermeyer, avec cette excellente « musique de la marine », arrivait au tour de force de paraître religieux. Comment n’ai-je pas oublié le matelot qui recevait vos cartes à l’entrée ? Et le grand rideau rouge devant la fenêtre de la tribune. Il y avait des pancartes dans l’escalier par lequel on y montait : « Silence dans la maison du Très-Haut ». Puis je me revois, surveillée toujours par des marins aidant les Suisses, dans le cortège, attendant devant le portail, sur le tapis entre les chaînes et les bornes en hémicycle, le jour du mariage d’Albert d’Auriac. Il y a longtemps que la Chapelle de la Marine n’existe plus que comme une Sainte Chapelle, sans messe rouge.


Neuilly, 1er juin.

Comment ne pas croire aux susceptibilités dreyfusardes dans l’affaire du Redoutable, quand Mme Duclaux — Mme Duclaux ! — me dit : « Il y a dans la préface une âpre sincérité qui n’est pas dans la pièce ».

Passé deux heures hier entre Curel et Mme Duclaux ; ni l’un ni l’autre n’aime la Triomphatrice. Mme Duclaux l’appelle « cette tigresse ". À quoi je remarque : « mais madame, c’est elle qui est dévorée ». Mme D… s’intéresse à la fille, et me demande sérieusement : « pour laquelle êtes-vous ? » Dans les Affranchis aussi c’était Marthe qui attendrissait. J’en ai la démonstration quotidienne : on ne comprend un personnage que s’il a eu des précédents littéraires. Les critiques surtout dont la mémoire est bourrée de souvenirs et qui sont classificateurs-nés. Pour eux on déformerait à peine le mot de Platon : « Comprendre, c’est se ressouvenir ». Mme Duclaux me dit qu’elle verrait cette pièce avec cette épigraphe tirée de l’Évangile : « On ne met pas le vin nouveau dans les outres vieilles ». Je prendrai sans doute le mot de Vigny : « Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux ».

Quand je revois François de Curel, il est patronal et presque affectueux, si vif, quand Mme Duclaux me traduit ce qu’il vient de dire, il n’aime pas « La Triomphatrice ! » : « Il ne faut à aucun prix qu’elle donne cela, même pour elle. Le sujet est dangereux, scabreux ». Il se passionne si amicalement. Il n’admet pas l’émotion de Sorrèze devant l’article d’un jeune homme. J’ai fait valoir qu’il s’agissait d’une défection de disciple : « Si Tharaud écrivait un article contre Barrès, Barrès devrait en souffrir. Et si moi, j’écrivais des blasphèmes contre vous, cela vous serait donc indifférent ? »

Il riait : « Avez-vous lu mon article sur Binet-Valmer ? » — Oui, et si je ne m’étais pas dit qu’il vous l’avait sûrement demandé, j’aurais été assez jalouse.

— Alors vous avez vu comme je suis sévère pour les manuscrits ?

— Vous avez fait pleurer Binet-Valmer et vous ne serez content que quand vous aurez recommencé…

« Je crois maintenant, puisque vous voulez bien me provoquer à quelque profession de foi, qu’il ne faut pas considérer le théâtre d’idées comme une chose à part, il est vraiment honteux qu’on en soit venu à le faire. Il y a le théâtre intelligent par opposition au théâtre bête. Les « idées » ce n’est qu’une manière d’éclaircir le fond de tout ce qui n’est pas elles. Nos motifs profonds d’agir et de sentir qu’on appelle « idées » ne font que nous lier plus étroitement à l’action et aux sentiments, qu’il s’agisse de vivre ou qu’il s’agisse d’écrire. »


(Réponse à une lettre de Paul Lombard.)

On a tant dit que le Redoutable était sommaire et je le disais aussi, mais enfin il faudrait s’arrêter. Le Redoutable est surtout une pièce courte et sans à-côtés. Relativement à la manière dont sont traités les autres pièces, il est plus long en scènes faisant marcher directement l’action, et dans ces scènes, plus long en répliques de développement et d’approfondissement du sujet, plus riche, en somme, en globules blancs. Ôtez d’une pièce moderne tout l’à-côté, les mesures pour rien, les scènes entre comparses, les répliques insignifiantes, vous n’avez pas un drame traité au quart du Redoutable.


Ermitage.

À Hadaly. Savez- vous que j’avais fait avant mon départ la connaissance de Mme de Noailles ? Elle a l’air d’un aigle, elle a l’air de ce qu’elle est, les yeux, les cheveux sur les yeux, le nez, tout y est.

J’ai été charmée… bien moins effrayante que je ne craignais… Andrée vous racontera son entrée sensationnelle.


Bonne.

Toutes ces femmes si âpres au plaisir, une excursion, un spectacle, je sens là un sauve-qui-peut de la jouissance qui me dégoûte. Est-ce éducation, l’atavisme de céder sa place ? Est-ce l’ascétisme religieux, la supériorité apprise du renoncement ? Serait-ce enfin un instinct qui m’est propre… à moi et à Robespierre : le désintéressement de ceux qui veulent tout prendre à la fois ?

À Mlle D… après son article de la Gazette de Lausanne : « Maintenant après vous avoir dit ma reconnaissance, oserais-je me révolter contre vos derniers mots ? Nous ne pourrions pas écrire une ligne sans le contrôle de l’oreille ? Un écrivain comme vous ne peut pas l’ignorer, et pour entendre nos phrases, avons-nous besoin, comme disait Flaubert, de les « faire passer par notre gueuloir ? »

Le sens du rythme n’est pas dans le tympan, sans cela Beethoven n’aurait pas pu penser une mesure après sa surdité. Croyez-vous que je ne sois jamais choquée par le manque d’oreille chez des écrivains entendant parfaitement. Je revendique la responsabilité de mes rythmes, comme n’importe lequel de mes confrères. Toutes mes répliques sont faites pour être dites. La seule chose dont je ne puisse répondre est le contrôle scénique, la diction de tel ou tel interprète.


À Maeterlinck.

Monsieur, je vous ai déjà dit mon émotion en trouvant quelque chose de moi dans un livre de vous, aujourd’hui j’ai à vous remercier d’avoir bien voulu m’envoyer le volume et y joindre quelques mots trop beaux pour qu’on ose même en remercier, et puisque j’ai ce cruel honneur d’avoir été prise un peu comme à partie et de représenter ceux qui pensent de la mort ce qu’il n’en faut pas penser, j’ai bien envie d’avoir du courage et de vous dire à quel point votre livre admirable m’a paru glacial. Est-ce bien vous qui nous offrez ce rêve de l’intellectualité pure, et qui vous acharnez avec cet effrayant dédain métaphysique ? Oh ! je ne vous demande pas de nous la sauver du naufrage, mais que vous ne la préfériez pas à tout…

Pour moi, vous m’y avez rattachée éperdument. En vous lisant, Monsieur, en admirant cet hommage si sereinement offert à tout ce qui est humain, à tout ce qui est infini, je constatais, pardonnez-le moi, une dissidence invincible. Il m’a semblé que le plus précieux était ce que vous perdiez, que le miracle humain l’emportait sur l’autre, que le conscient, le « fini » était peut-être le seul miracle dans ce monde sans commencement ni fin. Et ce n’est pas seulement en moi, mais en autrui, que je ne puis consentir à cette mort de la personnalité. Tout votre infini en est dépeuplé, c’est une solitude pire que celle qui affolait Pascal. J’avoue que la musique et la danse des sphères ne me consoleraient de rien. Il n’y a vraiment rien de plus humain dans l’immortalité impersonnelle que toutes les « joies ineffables » et philosophiques de la « connaissance » et de la contemplation ; néant pour néant, je me résigne au plus proche, au plus chaud encore de la présence humaine, que je m’endorme au moins dans mes souvenirs et dans mes angoisses, dans l’intimité des choses terrestres, et que jamais, ni Dieu, ni l’infini ne me réveille à l’oubli de ce qui fut moi-même, n’interpose une extase entre ma conscience et moi.

Hélas ! ce n’est pas encore la sagesse… et voilà une bien médiocre manière d’exprimer une gratitude si réelle, que peut-être cet aveu, ce regret de nous-mêmes, auquel vous donnerez de me survivre, sera pour moi une de ces revanches qui calment et endorment au moment de la nuit où l’on n’a pas sommeil.


17 avril.

Je viens d’être empoignée par un livre à ne pouvoir m’en détacher, chose inimaginable car je prends et je laisse les chefs-d’œuvre comme un éventail. C’est bien la peine de pouvoir juger au carat la valeur d’une œuvre pour ne se passionner que là où le talent est évidemment absent.

… Ce sont les lettres du lieutenant-colonel Moll à sa fiancée qui m’ont impressionnée, soulevée, enthousiasmée jusqu’à l’état intérieur du sanglot. Enfin voilà la vie, voilà l’amour et leurs vrais visages. Voilà l’homme tel qu’on doit l’aimer, duquel on peut recevoir l’amour, et non cette pauvre chose livresque et dramatique, « tiraillée », rabâchée dans nos romans, nos pièces et nos poèmes. Oh ! la maîtresse et l’amant parisiens… Y a-t-il un de nous, encore hors du jeu, qui soit tenté de recommencer les gestes et les simulacres ?

Mais cela… que c’est simple dans son emphase maladroite, et si peu risible. On est saisi par la vérité, le déblaiement du factice comme au chevet d’un mourant.

Voilà l’amour, besoin humain. Ce n’est pas l’amour-luxe, c’est l’amour nécessaire, indiscutable comme le pain des pauvres. Ah ! ce n’est pas celui de Chateaubriand, de Musset, de Mme de Noailles. Ô mes grands confrères quelle absence de prestige vos sentiments ont toujours eu pour moi… ! Ceci est l’amour dont on ne plaisante pas. Est-ce atavisme chez moi, est-ce acuité de sens critique, cette impossibilité d’accepter l’homme privé de certains dons et même de certaines fonctions proprement militaires ? De qui est cette admirable définition du héros : celui qui a donné de l’homme concret, vivant, la formule la plus saisissante ?

Un homme qui ne monte pas à cheval, qui n’a pas manié des armes, qui n’a pas commandé sur un champ de bataille, qui n’a pas résisté de corps et d’esprit aux fatigues militaires, qui n’a pas dans le regard ce sérieux poignant, cette simplicité inimitable de celui qui voit mourir, pour peu qu’il ait l’âme bien née, enviera toujours quelque chose à ses frères soldats. Un admirable portrait de Detaille ouvre le livre. Le peintre a compris la gravité, l’émotion de l’héroïsme. Aucun panache, aucune provocation dans les attitudes des noirs et de leur chef descendant de cheval, mais ce quelque chose de gonflé, de souffle contenu, et en même temps cette humanité extra-sociale que les chefs contractent dans l’habitude d’aimer et d’estimer hors de leur caste.

La merveilleuse carrière ! Le commandant suprême sur un « territoire » plus grand que la France, et où tout est à faire, à créer, en commençant par la poste — « de l’influence de l’amour sur les communications postales » — les routes, les foires, l’industrie du coton, les parcs d’autruches, la politique de races, la justice à rendre à la porte de sa tente, comme un Louis IX aux croisades. Tous les peuples affluant vers nous : ana madeleum, je suis opprimé. Voyager des mois, connaître à cheval toutes les heures du jour et de la nuit, à la tête de ses gardes et de ses chameaux qui suivent. Quand la saine envie vous prend d’un bon temps de galop, tourner la tête et voir les rayons du soleil levant éclairer votre fanion tricolore.

Mais ce n’est pas sans un sentiment de dépossession que j’admire cette œuvre des coloniaux. Je n’oublie pas que du temps de mon grand-père et même de mon père, les colonies dépendaient de la marine, les amiraux étaient leurs gouverneurs, après avoir été leurs conquérants. Quand grand-père commandait la station de l’Atlantique, il commandait l’Afrique, mais les colonies étaient alors des côtes et des îles…

J’en reviens à Moll fiancé, n’est-ce pas plus émouvant que n’importe quoi de dire à une femme : « Je vais vous envoyer copie de tous les ordres et de toutes les instructions que je vais donner. J’agis toujours avec la même coquetterie que si vous étiez là ».

Certes ce qui le touche, ce qui l’ébranle le plus, c’est l’amour amitié, l’amour mariage, qui n’a besoin d’aucune acrobatie passionnelle pour durer, mais seulement de l’éperon d’une belle existence. Il lui dit carrément que l’amour ne lui suffirait pas, mais il lui dit aussi que s’il a voulu autre chose, « c’est pour mériter une première place au banquet de l’amour ». Mais quel beau noviciat qu’une telle séparation. On est ému d’une attente si digne, si frémissante, mais dont pas un mot ne cesse d’être surveillé, un respect, une retenue virile, pas un cri de théâtre, déjà une simplicité conjugale. Un bon réalisme de l’impatience dans l’inquiétude et la minutie concernant les dates des courriers.

J’imagine que voilà une femme qui en a fini avec le bonheur…

Est-ce mal de penser que ces dures fiançailles et la cruauté de la fin, c’était ce que la vie pouvait encore lui donner de plus beau, et surtout, est-ce vrai ? Qu’aurait été le mariage du colonel Moll ?


21 avril.

Mme D… me disait hier que, en somme, toutes ces pièces revenaient au même sujet : la supériorité de l’individu sur son milieu. Il y aurait là, en effet, matière très suffisante à alimenter un théâtre, car les combinaisons sont toujours infinies, et l’individu supérieur est ce que ratent généralement les écrivains qui ne sont pas eux-mêmes de la catégorie. Mais je je ne trouve pas cela dans mes pièces. Évidemment une œuvre organisée a bien des points de vue et bien des contacts avec d’autres œuvres « en carré », c’est à dire qui font face sur tous les points.

On peut dire que, dans les Affranchis, Philippe est supérieur à son milieu, mais le drame n’est pas entre lui et son milieu. Il y a drame au contraire, parce que, entre Hélène et lui, il y a équivalence. La pièce est : que doit-il advenir ? — Dans la Triomphatrice également, le milieu est un lointain, le drame est dans l’excessive équivalence d’un homme et d’une femme, dans la supériorité des sanctions et des réalisations, peut-être chez la femme, mais j’ai bien soin d’indiquer que ceci est l’extérieur et le décor, qu’aucun des deux partenaires n’y attache une importance démesurée. Il y a drame parce que l’homme ne l’emporte pas. — Dans le Madhi, la supériorité cette fois est inconsciente, héros et milieu s’en accommodent ; seule, la femme se trouve n’avoir rien à gagner à cette apothéose de l’homme. Si nous jugeons ces pièces du point de vue « supériorité », voilà pour moi leurs rapports et leurs différences, mais leur « sujet », leur action, leur « idée » sont bien autres, et les rapports dont je viens de parler, je ne les vois qu’après coup. Dans les Affranchis, j’avais la nostalgie de la morale. Dans la Triomphatrice, je voyais l’amour entre égaux, mais entre égaux absolus, jusqu’aux sanctions sociales, c’est à dire entre rivaux. Dans le Madhi enfin, l’héroïsme pur et simple, la grandeur exceptionnelle d’un homme et ses rapports, non avec son milieu, mais avec l’amour.

À propos de mes pièces, il faut que j’écrive ici dans quel ordre elles se sont succédé, car je pourrais bien l’oublier, ne les ayant jamais datées, et bien que j’aie rarement trouvé nécessaire d’en parler ici, elles sont aussi des jalons de mon existence :

Les Affranchis.

Les Lutteurs. — d’après un roman écrit avant les Affranchis.

La Maison sur le Roc.

Le Redoutable. — quand la préoccupation du public s’est fait jour.

Le Bonheur des autres.

Le Madhi.

Vous m’êtes témoin. Seigneur, que je n’ai pas choisi cette carrière, que je n’en ai jamais eu le gobisme, qu’elle me paraît toujours un peu ridicule et que j’ai eu huit jours d’abattement après les lettres de Moll, ce qui ne m’est jamais, jamais arrivé en lisant l’histoire de mes confrères, et les lettres de Carlyle à Jane, par exemple, auprès de cette correspondance, me paraissent bien naïvement, bien… niaisement, bien maladroitement cuistres. Tant l’atavisme est fort sans doute, et tant il est vrai surtout que la vie est trop belle pour que rien en soit perdu, et que passent par-dessus toutes les carrières qui exigent l’homme tout entier : un corps, un caractère, un cerveau.

À M. Allemand. — Mon Africain est campé depuis longtemps, il ne reste qu’à bien arrêter l’action, à trouver le genre de mouvement combinable avec une signification.


Abbaye de Pomier, 7 sept.


  1. Il faut lire « la conversation ». À aucun moment de sa vie Marie Lenéru ne fut muette. Seule sa surdité totale l’obligeait souvent au silence.