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Œuvres posthumesMessein1 (p. 17-119).
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EN 17…


Le parc rit de rayons tamisés,
De baisers, d’éclats de voix de femmes…
L’air sent bon, il est tout feu tout flammes,
Et les cœurs, aussi, vont, embrasés.

Une flûte au loin sonne la charge
Des amours altières et frivoles,
Des amours sincères et des folles,
Et de l’Amour multiforme et large.

Décor charmant, peuple aimable et fier :
Tout n’est là que jeunesse et que joie,
On perçoit des frôlements de soie,
On entend des croisements de fer.

Maintes guitares bourdonnent, guêpes
Du désir élégant et farouche :
— « Beau masque, on sait tes yeux et ta bouche ».
Des mots lents flottent comme des crêpes.


Pourtant, c’est trop beau, pour dire franc…
Un pressentiment fait connue une ombre
À ce tableau d’extases sans nombre,
Et du noir rampe au nuage blanc !

Ô l’incroyable mélancolie
Tombant soudain sur la noble fête !
De l’orage ? ô non, c’est la tempête !
L’ennui, le souci ? — C’est la folie !


15 janvier 1889.

ÉVENTAIL DIRECTOIRE


1er groupe de branches.


Madame, pa’mi tant d’amants
Qui vous tou’nent des compliments
Daignez ac’éter les sé’ments
D’un inc’oyable.

2e groupe.

De tous les feux, en vé’ité,
Dont nous g’atifia l’été,
Ze b’ûle pou’vot’e beauté.
C’est eff’oyable.

Groupe du milieu.

Fi du fa’ouce Messido’
Et de ce tiède The’mido’;
C’est bien le tou’de F’utido’,
Mon petit anze.


Aimez-moi ! Z’ai tant soupi’é,
Tant expi’é, tant conspi’é
Aux fins de me voi’ ado’é,
— Foi de Do’lanze ! —

4e groupe.

Qu’il se’ait bien c’uel à vous
De ne pas p’end’e pou’ époux
Fût-ce une heu’e ce moi jaloux,
Disez, ’ieuse ?

5e groupe.

N’est-ce pas, cou’onnez mes feux,
Faisez g’âce à mes meilleu’s vœux,
Ô vous, zà mon cœu’, à mes zyeux
T’op mé’veilleuse !

ROTTERDAM[1]


Après qu’il a franchi d’abord les terres vertes,
Pleines d’eau régulière et qu’un moulin à vent
Gouverne à chaque bout de champ, plus l’en-avant
Et l’en-arrière îles écluses grand’ouvertes

Formant des lacs d’une mélancolie intense,
Presque sinistres dans l’or sanglant de cieux noirs
Où quelque voile noire, on dirait, par les soirs,
Où quelque môle noir, on dirait, rôde et danse,

Le train comme infernal et méchant sous la lune
Tout à coup rôde et danse, on dirait, à son tour,
Et tonne et sonne et tout à coup, comme en un four
De lumière très douce et très gaie, un peu brune,


Un peu rose, telle une femme de luxure
Apaisée, entre en des barreaux entrecroisés
Au-dessus d’une ville aux toits entrecroisés,
Aux fenêtres d’où la vie appert, calme et sûre,

Bonhomme, et forte et pure au fond et rassurante
Combien ! après tant de terreurs de cieux et d’eaux
Regardant défiler à travers des rideaux,
Galoper notre caravane délirante.


Novembre 1892.

LE CHARME DU VENDREDI SAINT

I


La cathédrale est grise admirablement,
Tandis que le jour luit adorablement
Et que les arbres sont verts tout doucement.

Les paysans sont naïfs et de province,
Pour la plupart parents, dont la toilette grince,
De Parisiens dont l’orgueil n’est pas mince

De les promener autour du fameux monument
Qui, néanmoins froissant l’orgueil de leur village,
Semble à leurs yeux matois quelque chose qui ment
Et va, comme un peu vil, dans le sillage

Des bateaux mouches d’ailleurs pleins abondamment
D’une clientèle amusante en diable
Qui file néanmoins, dévots irrémédiables,
Voir les autels déserts et les tombeaux décorés richement.


Paris, jeudi 30 mars 1893.

II


Le soleil fou de mars éveille encore un peu plus la verdure
Des fins arbres du quai bordant la beauté pure
Et forte de la cathédrale on dirait en guipure

De pierre, on croit, immémoriale et si dure !
Les cloches de la veille ont fui (leur âme, au moins,
S’est tue) et pendent, patients témoins
Muets jusqu’au samedi fier où, lentes sur les foins,

Enfin, elles reviennent (ou, du moins, leur âme
Planant sur les villes légères et les autres),
Et pendant leur voyage de miraculeux apôtres
À travers les humanités chastes et les infâmes,

Dans la nef désolée, où seulement les flammes
Des Ténèbres sévèrement bien plus sur toutes autres,
S’affligent, grands ouverts, les tabernacles, âmes
Muettes, symbolisant l’attente immense des apôtres.


Vendredi, 31 mars 1893.

VOYAGES


Je voyageai dernièrement hors de Paris.
Où ça ? Bien Loin, hélas, du marbre et des lambris
Pompeux, où j ’ai depuis longtemps l’honneur de vivre
Mal et peu. —
J’y grisai mes yeux du plus fin cuivre
Et du plus rare argent des Pays-Bas. De l’or
De France, non ! Car la France est un fier trésor
De travail et, disons-le, de patriotisme,
D’or aussi, mais saint ; l’or de mon pays, — cet isthme
Vers l’Alsace et vers la Lorraine, ô natal Metz ! —
N’est pas pour mes besoins.
Donc, par monts tant famés,
Par vaux si renommés, par campagnes trop belles
Que l’amour du pays a faites immortelles,
Je rôdais, aimant, presqu’autant que mon pays,
Ces amis de là-bas, point de chez vous, faillis
À l’honneur militaire en dépit de vos forces,
Arbres réduits à rien en dépit des écorces
Diverses que donc le printemps vous flanque au dos,
— Printemps, faiseur de guerre et leveur de rideaux !

— Mais, j’oubliais, je ne parle que de voyages
Artistiques — et ceci n’est guère que gages
D’union fraternelle avec tous les pays.
Donc vivent Belgique et Hollande et que haïs
Soient tous les ennemis de la sainte Alliance
Dont nous serions si bien, l’Allemagne et la France.


1er mai 1893.

IMPRESSIONS DE PRINTEMPS


Il est des jours — avez-vous remarqué ?
Où l’on se sent pins léger qu’un oiseau,
Plus jeune qu’un enfant, et, vrai ! plus gai
Que la même gaieté d’un damoiseau.

L’on se souvient sans bien se rappeler…
Evidemment l’on rêve, et non, pourtant.
L’on semble nager et l’on croirait voler.
L’on aime ardemment sans amour cependant,

Tant est léger le cœur sous le ciel clair
Et tant l’on va, sûr de soi, plein de foi
Dans les autres, que l’on trompe avec l’air
D’être plutôt trompé gentiment, soi.

La vie est bonne et l’on voudrait mourir,
Bien que n’ayant pas peur du lendemain.
Un désir indécis s’en vient fleurir,
Dirait-on, au cœur plus et moins qu’humain.


Hélas ! faut-il que meure ce bonheur ?
Meurent plutôt la vie et son tourment !
Ô dieux cléments, gardez-moi du malheur
D’à jamais perdre un moment si charmant.


1er mai 1893.

EX IMO


Ô Jésus, vous m’avez puni moralement
Quand j’élais digne encor d’une noble souffrance,
Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance.
Ô Jésus, vous me punissez physiquement.

L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille,
La console, la plaint, lui sourit, la guérit
Par une claire, simple et logique merveille.
La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit

Le « Fiat lux », le créateur de la nature,
Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être vous
Plein de douceur, mais lors faisait la créature
Matérielle et l’autre en tout grand soin jaloux.

La Science, un souci vénérable, tâtonne,
Essaie et, pour guérir, à son tour, fait souffrir,
Et, le fer à la main, comme un bourreau te donne,
Triste corps, un coup tel que tu croirais mourir,


Ou se servant du feu soit flambant, soit sous forme
De pierre ou d’huile ou d’eau raffine ta douleur,
Tu dirais, pour un bien pourtant ; mais quel énorme
Effort souvent infructueux, chair de malheur !

Chair, mystère plus noir et plus mélancolique
Que tous autres, pourquoi toi ! Mais Dieu te voulut,
Et tu fus, et tu vis, comment ? au vent oblique
Des funestes saisons et du mal qui t’élut.

Et tu fus, et tu vis, comment ! miracle frêle,
El tu souffres d’affreux supplices pour un peu
De plaisir mêlé d’amertume et de querelle.
Oui, pourquoi toi ?

Jésus répond : « Pour être enfin
Mienne et le vase pur de l’Esprit de sagesse
Et d’amour et plus tard glorieuse au divin
Séjour définitif de liesse et de largesse !

Encore un peu de temps, souffre encore un instant,
Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science
Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant,
Ne perds jamais cette vertu, la confiance !

La confiance en moi seul ! Et je te le dis
Encore : patiente et m’offre ta souffrance.
Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis,
Au Calvaire, à la mienne, et garde l’espérance.


L’espérance en mon Père. Il est père, il est roi,
Il est bonté : c’est le bon Dieu de ton enfance.
Souffre encore un instant et garde bien la foi,
La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance.

Suis humble et souffre en paix, autant que tu pourras.
Je suis là. Du courage. Il en faut en ce monde.
Qui le sait mieux que moi ? Lorsque tu souffriras
Cent fois plus, qu’est cela près de ma mort immonde,

Et de mon agonie et du reste ? Allons, vois,
C'est fait : le mal n’est plus. Tu peux vivre dans l’aise
Quelques beaux jours encore et vieillir sur ta chaise,
Au soleil, et mourir et renaître à ma voix. »


8 août 1893, hôpital Broussais.

Ce poème a été dit par Paul Verlaine dans les conférences qu’il fit à Nancy et à Lunéville, en novembre 1893. Dans le compte-rendu de ces conférences publié dans la Lorraine Artiste, on trouvera quelques variantes d’Ex Imo, poème jusqu’alors inédit. Le texte que nous donnons est celui du manuscrit, celui de la Lorraine Artiste lui a été certainement communiqué par Verlaine.

Voici ces variantes : 3e vers de la cinquième strophe :


Croirais-tu pour un bien pourtant…


Aux deux dernières strophes, quelques différences :


Sois humble et souffre en paix. Un répit ? prie après.
Je suis là, du courage. Il en faut à ce monde.
Qui le sait mieux que moi ? Lorsque tu souffrirais
Cent fois plus, qu’est cela, près de ma mort immonde

Et de mon agonie et du reste. Allons, vois,
C’est fait. Le mal s’en va ; tu peux vivre dans l’aise
Quelques beaux jours encore et vieillir sur ta chaise,
Au soleil, pour mourir et renaître à ma voix.


La Lorraine Artiste donne comme date du poème

le 5 août 93 et le manuscrit indique le 8.

SOUVENIR DU 19 NOVEMBRE 1893


Dieppe-Newhaven


Mon cœur est gros comme la mer,
Qui s’exile de l’être cher !
Gros comme elle et plus qu’elle amer.

Ma tête est comme la tempête,
Elle est folle et forte, ma tête,
Plus qu’elle, effrénée, inquiète…

Furieuse et triste d’avoir
Ce doux et douloureux devoir
De m’exiler au pays noir…

Mais puisqu’il le faut pour ma reine,
Embarquons d’une âme sereine,
Et fi de toute crainte vaine !

Ah ! quoi que fasse le bateau
Ivre des colères de l’eau
Qui tantôt s’érige en tombeau,


Tantôt se creuse, affreuse fosse,
Embarquons sans nulle peur fausse,
Sans nul regret menteur ! Se hausse

Au ciel ou s’abîme en l’enfer
Le bateau douloureux et fier
Moins que mon cœur, moins que la mer !

Or, je pars pour ma souveraine
Et reviendrai l’âme sereine,
Chargé pour cette douce reine

De diamants, de perles, d’ors !
Et bercé, mer, en tes bras forts,
Et rêvant de trésors, je dors.

RETOUR


La mer est douce comme un cœur
Et je rentre dans la pairie…
La mer est forte comme un cœur…

Mon cœur est doux comme la mer,
Et je salue encor la France.
Mon cœur est fort comme la mer.

La mer est dure et mon cœur dur
Comme la vengeance et la haine.
La mer moins que mon cœur bat dur.

La mer est calme, et mon cœur donc ?
Tout est passé, trombe et bonace.
La mer est calme, et mon cœur, donc !

La mer est immobile, — et moi
Je suis impassible au possible.
La mer est immobile, et moi ?


Moi je suis la mer, et la mer
C’est moi, pire et meilleur encore,
Moi je suis pire que la mer

Et meilleur qu’elle, et bien meilleurs
Et bien pires mes ires et
Mes amours crachant morts et fleurs,

Fleurs et pleurs et mon cœur avec
Mon cœur qu’escortent des mouettes
Gaiement tristes, claquant du bec

Comme de froid et voletant,
En faibles et mignards caprices,
Comme sur du feu voletant,

Du feu qui sourdrait de ce cœur
Ému comme la mer, et calme
Mieux et pis qu’elle, pauvre cœur,

Pauvre cœur d’orage et de pleurs
Plus salés que toutes les vagues.
Pauvre cœur d’orage et de pleurs…

Salut France ! Et qui m’attend donc,
Puisqu’enfin voici la patrie ?
Le calme sans doute et tant donc !

On n’est pas toujours accueilli
Ainsi qu’on s’attendait à l’être.
Qui donc est toujours accueilli ?


Qui donc est toujours recueilli
Des absents qu’on n’attendait guère,
Qui donc a toujours accueilli ?

Ô mer douce comme mon cœur,
Ô mon cœur plus doux qu’elle encore,
Vous si durs aussi, mer et cœur,

Vous si calmes, ô cœur et mer,
Immobile mer, impassible
Cœur, — qu’attendre ici, cœur et mer,

Sinon plutôt du doux amer…

À Ph…


Depuis ces deux semaines
Où j’ai failli mourir,
Ces heures jà lointaines
Qui m’ont tant fait souffrir.

Depuis ce temps, chérie,
Comme d’ailleurs depuis
Si longtemps, je marie
Nos cœurs, mais dès ces nuits

Où tu vis l’agonie
Où j’allais m’enlisant,
Elle semble bénie
À nouveau, l’âme, hissant

Du tombeau pour sourire
À ta dive bonté.
Laisse-moi te le dire,
Je l’aime, en vérité,


Comme il me semble, bonne,
Que je n’ai pas aimé…
Reçoit la fleur d’automne
Que voici. Parfumé

De peu, le cadeau sombre
Veut être aussi joyeux,
Laisse-m’en suivre l’ombre
Au soleil de tes yeux.


Fin août 1893, hôpital Broussais.


J’ai revu, quasiment triomphal,
La ville où m’attendaient ces mois d’ombre.
Mon malheur était lors sans rival,
Mes soupirs, qui put compter leur nombre ?
J’ai revu, quasiment triomphal,
Ces murs qu’on avait crus d’oubli sombre.

Le train passait, blanc panache en l’air
Devant la rougeâtre architecture
Où j’eus vécu deux fois un hiver
Et tout un été sans aventure.
Le train passa, blanc panache en l’air
Avec moi me carrant en voiture.

Sans aventure, ah ! oui, ces hivers
Et cet été, d’aventure aucune,
Moi qui les aime, à titres divers,
Soit en plein scandale ou sous la lune !
Sans aventure, ah ! oui, les hivers
Et cet été, la morne infortune !


Ingrat cœur humain ! mais souviens-toi,
Gentleman improvisé qui files,
Mais souviens-toi donc. Ici la Foi
T’investit loin du péché des villes.
Ingrat cœur humain, mais souviens-toi
Qu'ici la Foi but tes larmes viles !

Le train passe et les temps sont passés,
Mais je n’ai pas oublié la bonne,
La grande aventure et je le sais
Que Dieu m’a béni plus que personne.
Le train passe, les temps sont passés,
Mais l’heure de grâce reste et sonne.

CORDIALITÉS

I


À Ernest Delahaye.


Dans ce Paris où l’on est voisin et si loin
L’un de l’autre que c’est une vraie infortune
De s’y voir, de s’y savoir tels, vu ce besoin
L’un de l’autre pourtant, qui donc vous importune !

Et ce désir commun à nos deux âmes l’une
De l’autre et de nos esprits, mutuels pingouins
L’un de l’autre, figés sur un écueil témoin
Par le flot qui s’oppose et la croissante brune !

Si bien qu’ils sont là, nos esprits, qu’elles, ô ces
Âmes nôtres, sont là, pauvres monstres blessés,
Dans cette ombre où l’on est si près de cœur et d’âme !

Ah ! secouons enfin cette torpeur infâme
Et soyons, non plus des pingouins, des colibris !
Prouvons que nous valons encore notre prix.

II


Deux colibris parisiens, deux cancaniers,
Sans rose se disant les fausses et les vraies
Nouvelles, disputant à propos d’elles, gaies
Ou tristes, et bavard n’ayant pas de derniers.

Ou soyons, si Paris nous distance quand même,
Ville importune en sa trop factice grandeur,
Comme autrefois des persécuteurs de facteur
Par des lettres, toujours la même, et la suprême !

Mais si drôle en raison des dessins sans talent
Aucun, mais amusants pour de pleines journées !
Envoyons-nous, morbleu ! des lettres par fournées !

Soyons le colibri, non l’oiseau triste et lent !
Ou plutôt soyons deux copains bavards de langue
Et prompts de main, croquis vif et drôle harangue.

III


Pour une fête.


Impériale, puisque Eugénie ! et très douce
Puisqu’elle-même et très royale, puisque moi !
Sa colère est ma reine et sa loi c’est ma loi,
Sa colère, et non son caprice, jamais roi !

Maintenant, pourquoi ces ires, que je repousse
Comme il faut de mon cœur irritable pourtant,
Trahiraient-elles d’un symptôme inquiétant
Les rimes que je fais pour elle en cet instant ?

Est-ce sa faute ou de la mienne ? Ah, de la mienne !
On s’aime bien, on devrait être mien et tienne
Au lieu de ce ménage à trois… dont le Soupçon,

Le soupçon et sa femelle la Jalousie,
Autre monstre accoudé sur la table choisie,
Qu’il faut enfin chasser sans trop plus de façon.

POUR LES GENS
ENTERRÉS AU PANTHÉON


Morts d’à-côté, beaucoup de cendre, quelques os.
Cendre obscure, chanoine ou maréchal ou prince.
Os connus : grand poêle ou chef d’Etat qu’évince
Du monde un tueur gosse, émoi des Lombrosos,

Étonnement des Nordaus ! Morts historiques
Dans la ville hystérique ès quartier tapageur,
Ô vous du Panthéon, votre tardif vengeur,
Hôtes qui sommeillez sous tant de rhétorique,

Je ne vous plains pas, certe : on jalouse les morts,
Mais on ne les plaint pas, puisqu’ils sont sans remords,
Sans espoirs, morts entiers, — à ce que des gens disent.
 
Mais je voudrais qu’autour de ces dalles où gisent
Vos restes négligés sur un rite aboli,
Le silence régnât, cette fleur de l’oubli.

RENDEZ-VOUS


Dans la chambre encor sépulcrale
De l’encor fatale maison,
Où la raison et la morale
Le tiennent plus que de raison,

Il semble attendre la venue
Arrivant à lents mais sûrs pas
De quelque présence connue
Et s’écrie entre haut et bas :

« Ta voix claironne dans mon âme
Et tes yeux flambent dans mon cœur.
Le monde dit que c’est infâme ;
Mais que me fait, ô mon vainqueur ?

« J’ai la tristesse et j’ai la joie
Et j’ai l’amour encore un coup,
L’amour ricanant qui larmoie,
Ô toi beau comme un petit loup ! »


Son œil si morose s’allume
Et sa lèvre, aux souris pervers,
S’agace aux barbes de la plume
Qu’il a pour écrire ces vers.

FÉROCE


Tu m’as vu mourant presque,
Ou plutôt presque mort,
Formant une arabesque
De mon bras qui se tord,

Écarquillant des yeux
De folie et de rêve,
À soi-même odieux,
Attendant qu’on les crève,

Balbutiant des sons
Sans pouvoir les produire,
Moi, chanteur de chansons,
Sans pouvoir te les dire

Je crois, on me l’assure,
Que, douce, une pitié
Te prit, non sans mesure,
Puis désapitoyé,
Ton cœur cria : c’est bien lui qu’il faut qu’on torture !

L'AIMÉE

I


Voici des cheveux gris et de la barbe grise.
Tu me les demandas en un jour d’enjouement,
Pour, disais-tu, les encadrer bien gentiment
Autour de ce portrait où ma grâce agonise.

Pauvre « photo » ! Mais, j’y pense, il sera de mise,
Quand mes yeux fatigués se seront clos dûment
Et que la terre bercera son fils dormant,
Il sera de saison, chérie, — alors exquise

Attention ! — de l’aire avec ces cheveux teints
Et cette barbe, teints en boucles blondes, brunes,
Ou telle autre nuance entre tant d’opportunes,

Faire par un coiffeur de choix, sur des fonds peints
D’avance, le tombeau, lors pleuré sans astuce,
Du jeune homme qu’il aurait fallu que je fusse.

II


La jalousie est multiforme
Dans sa monotone amertume :
Elle est minime, elle est énorme,
Elle est précoce, elle est posthume !

Méfiez-vous quand elle dort :
C’est le tigre et non plus le chat.
Elle mord bien quand elle mord,
C’est le chien enragé ! Crachat,

Insulte, adultère à sa face
L’affollent, et le sang ruisselle…
Ou la laissent calme à sa place,
Froide et coite comme pucelle.

Elle prémédite des tours
Pendables sous un air charmant
Et les exécute toujours
Affreusement, terriblement…

Nous ne sommes plus à des âges
Pour nous piquer de ces folies :
Ah ! bien mieux nous vaut être sages,
Ayant eu nos fureurs… jolies !

Être jaloux, rien d’aussi sot !
Et j’efface à l’instant les vers
D’un peu plus haut, vague tressaut
D'encore ce cruel tressaut.

III


D’ailleurs, la jalousie est bête.
D’abord, elle ne sert de rien
Malgré tout son martel en tête.
Puis elle n’est pas d'un chrétien,
Jésus qui pardonnez des milliards de fois
Par la bouche du prêtre et Votre grâce toujours prête,
Même, entre tous, à ceux qu’a damnés sa menteuse voix.

C’est aussi le péché morose
Portant eu lui déjà l’Enfer
Tant mérité sur toute chose !
C’est Caïn et c’est Lucifer,
L'un jaloux de son frère et l’autre de son Dieu
Et tous deux malheureux sans fin méditant sur la cause
Et sur l’effet, auteurs de leur éternité de feu !

Ô rien ne vaut la confiance
Entre deux Cœurs pécheurs, mais vrais.
L’un pour l’autre et qu’une nuance
Divisait aux temps jeunes, mais

Qui ne peuvent avoir un bonheur mutuel
Et que la seule mort diviserait et que fiance
À la joie éternelle un franc accord perpétuel.

IV


Bah ! confiance ou jalousie !
Mots oiseux et choses impies.
« Je te soupçonne, tu m’épies, »
« Tu me cramponnnes, je te scie. »

Ô toi, Catulle et vous, Lesbies !
« Tu m’as élu, je l’ai choisie. »
Comme eux suivons la fantaisie,
Et non pas trente-six lubies.

Tu m’es clémente et je crois t’être,
En revanche, soumis et tendre :
Lors il est aisé de s’entendre.

Plus d’ « infidèle », plus de « traître »,
Plus non plus de serment qui tienne
Ou non ! mais ta joie et la mienne

V


Et pourquoi cet amour dont plus d'un sot s’étonne,
Qui ferait mieux de vivre avant de s’étonner,
Serait-il à blâmer parce qu’il est d’automne,
Un automne qui veut tout entier se donner,

Tout entier, fruit et grain et le reste de vie
Et la mort dans les bras et sous les yeux chéris,
Et, depuis cette mort en extase ravie,
Ou celle que Dieu m’enverra, pauvre ou sans prix,

Revivre inaperçu dans la paix de la veuve,
Paix bénie à travers de longs et nombreux jours ?
Ah ! jeunes, puissiez- vous après vos temps d’épreuve
Concevoir dans vos cœurs de pareilles amours.


Hôpital Broussais, 7 septembre 1893.

RETRAITE


On s’isole à Paris, quelle que soit l’horreur
Apparente de vivre en ce cirque d’erreur,
De luxe dur et des trop plausibles rancunes
Du pauvre y voyant rouge, — ainsi vont nos fortunes
Sociales depuis ce cher Quatre-vingt-neuf —
Oui, dit-on, l’on s’isole en ce vieux Paris neuf.
Moi, vieux Parisien, ne le puis : l’habitude !
Mais j’ai tenté, pour fuir l’âpre disquiétude
De tous ces bruits méchants et de ce plat soleil,
D’habiter dans un cœur qui soit au mien pareil.
Pauvres cœurs tout meurtris, vieux de deuils et hors d’âge,
Étant restés bien trop enfants pour tant d’usage,
Ah ! consolez vos pleurs, priez pieusement
Pour au moins un futur tant soit peu plus clément
Et dormez, las de vains projets et d’aventures,
Loin du bruit amorti des sots et des voitures !


Octobre 1893.


L’enfant avait revu deux bons yeux dans la tête,
Quelque chose de dur et de doux à la fois,
Puis il avait encore hérité d’une voix
Où le commandement se mêlait à la fête

Cordiale qu’on a de craindre sa maman
Si peu, niais trop parfois, on dirait une douche !
Donc ce moutard était, dans son charme, farouche
Si peu qu’il en était unique, croyez-m’en.

Et j’ai fait ce sonnet qui n’est pas régulier
Pour, quand il sera grand, que le cher enfant m’aime
Et surtout que sa mère, en attendant de même

Qu’il grandisse, ait pour moi, le vieil irrégulier,
Tels sentiments d’amitié franche et forte, même !
— Et que vive l’enfant, pour ne pas l’oublier !

VISITES


Je n’ai pas vu d’arbres ni d’herbe
Ni de ciel, sinon un seul pan,
Durant tout cet été superbe
Dont on me rabat le tympan.
Ah ça, m’aurait-on donc jeté
Dans un cachot trop mérité ?

Non, je suis simplement malade,
Mais un malade dès l’abord
En plein large, à la débandade,
Délire, coma, pris pour mort ;
Puis je redevins l’alité
Classique — à perpétuité ?

Et ce n’est pas que je m’ennuie,
Au moins, dans l’asile où je suis.
Pas de soleil, mais pas de pluie,
J’y vis au frais, au chaud, et puis
Des visiteurs assidûment
Y charment mon isolement.


C'est toi d'abord, ô bien-aimée,
M'apportant avec ta gaité
Dorénavant douce, l'armée
Des victorieux procédés
Par quoi tu m'as toujours dompté,
Conseil juste, forte bonté...

Et ne voilà-t-il pas encore,
Ô miracle renouvelé
De vingt ans passés, que j'implore
Depuis lors, contrit, désolé,
Que la grâce entre et me sourit
De Notre-Seigneur Jésus-Christ !


Octobre 1893.


À Mademoiselle Marthe.


Mignonne que je ne connais
Que par votre doux nom de Marthe,
Votre oncle veut que de moi parte
Vers vous le meilleur des sonnets.

Le meilleur, si je puis le faire,
J’en doute fort, mais je sais bien
Que je ne refuserai rien
À qui se montra si sévère

Et si doux, parfait dans son art
De chirurgien implacable
Quelquefois, mais adroit en diable !

Aussi, vous l’aimerez plus tard,
J’en suis sûr, comme il le mérite,
Sans qu’à ce cher devoir comme moi son bistouri vous invite !


Hôpital Broussais,

3 novembre 1893.

HÔPITAL


De cet endroit neutre il s’exhale
Quelque chose de neutre trop…
Pourtant les femmes de ma salle
Sont aimables, sans être au trot.

Les principes de ces personnes,
Bien que par tels us harassés,
Sont, malgré qu’elles soient si bonnes,
Tant gentils moins que jusqu’assez,

Jusqu’à trop presque, moins la femme
Française, si méchante ainsi
Que ses rivales, corps et âme,

Hélas ! est donc trop presque, ainsi
Qu’il le fallût et que réclame
Le poète malade aussi…

LAMENTO



Ma mie est morte.
Plourez, mes yeux.

Vieux poète du XVIe siècle
dont le nom m'échappe.


 
La ville dresse ses hauts toits
Aux mille dentelures folles.
Un bruit de joyeuses paroles
Monte au ciel, rassurante voix.
— Que me fait cette gaîté vile
De la ville !

Quelle paix vaste règne aux champs !
L’oiseau chante dans le grand chêne,
Les midis font blanche la plaine
Que dorent les soleils couchants.
— Peu m’importe ta gloire pure,
Ô nature !


Avec les signes de ses flots,
Avec sa plainte solennelle,
La mer immense nous appelle,
Nous tous, rêveurs et matelots.
— Qu’est ce que tu me veux encore,
Mer sonore ?
 
— Ah ! ni les flots des Océans,
Ni les campagnes et leur ombre,
Ni les cités aux bruits sans nombre,
Qu’édifièrent des géants,
Rien ne réveillera ma mie
Tant endormie.

OXFORD


Oxford est une ville qui me consola,
Moi rêvant toujours de ce Moyen Age-là.

En fait de Moyen Age, on n’est pas difficile
Dans ce pays d’architecture un peu fossile

À dessein, c’est la mode et qui s’en moque fault,
Mais Oxford c’est sincère, et tout l’art y prévaut ;

Mais Oxford a la foi, du moins en a la mine
Beaucoup, et sa science en joyau se termine,

En joyau précieux, délicieux : les cieux
Ici couronnent d’un prestige précieux

L’étude et le silence exigés comme on aime,
Et la sagesse récompense le problème,

La sagesse qu’il faut, cette douce raison,
Que la Cathédrale termine en oraison.


Sous les arceaux romans qui virent tant de choses,
Et les rinceaux gothiques, fins d’apothéoses

De Saints mieux vénérés peut être qu’on ne croit,
Et mon cœur l’humilie et mon désir s’accroit

De devenir et de redevenir, loin d’elle,
Cette cité glorieuse d’être infidèle,

Paris ! l’enfant ingrat qui s’imaginerait
Briser les sceaux sacrés et tenir le secret —

De devenir ou de redevenir la chose
Agréable au Seigneur, quelle qu’en soit la cause,

Et par cela même être encore doux et fort,
Ô toi, cité charmante et mémorabie, Oxford !


Novembre 1893.

PAUL VERLAINE'S


Lecture at Barnard's Jun Hall.


Dans ce hall trois fois séculaire,
Sur ce fauteuil dix fois trop grand,
À ce pupitre révérend
Qu’une lampe, vieux cuivre, éclaire,

J’étais comme en quel temps ancien !
Et l’âme, un peu, du Moyen Age
M’investissait d’un parrainage
Grâce à mes airs mûrs séant bien.

Ma parole en l’antique salle
Ne jurait pas trop, célébrant
La Foi du passé, sûr garant,
L’éternel Beau, vérité sainte !

J’entretenais de mon pays,
De cette France athénienne,
Une élite londonienne
Dont les vœux furent obéis


Puisque de l’estrade sévère
Il ne tombait, conformément
Au réel devoir du moment,
Que ces mots : « Bien dire et bien faire »,

Et tel bel autre et cœtera
Dont s’esjouit la bonne salle
— Coin de la ville colossale
Où, ce soir, l’Esprit se terra…

Je conserverai la mémoire
Bien profondément et longtemps
De ces miens sérieux instants
Où j’ai revécu de l’histoire.


London, novembre 1893, on the, 21 th.

FRONTISPICE


Pour un livre nouveau.


L’amour est infatigable,
Il est ardent comme un diable,
Comme un ange il est… aimable.

L’amour est impitoyable,
Il est méchant comme un diable.
Comme un ange, redoutable.

Il va rôdant comme un loup
Autour du cœur de beaucoup
Et se lance tout à coup,

Poussant un sombre « hou, hou !… »
Soudain le voilà roucou-
Lant ramier gonflant son cou,


Puis en cent métamorphoses,
Lèvres rouges, joues roses,
Moues gaies, ris moroses

Et, pour finir, mainte chose
Blanche et noire, il va, se pose
Et meurt, lys droit, rose éclose !


Hôpital Bichat, 7 septembre 1894.

VIEILLES
« BONNES CHANSONS »[2]

1869-1870.

VŒU FINAL

I


Ô l’Innocente que j’adore
De tout mon cœur, en attendant
Qu’à ce bonheur timide encore
S’ajoute le Plaisir ardent,

Vienne l’instant, ô Innocente,
Où, sous mes mains libres enfin,
Tombera l’armure impuissante
De la robe et du linge fin ;


Et luise au jour chaud de la lampe
Intime de ce premier soir,
Ton corps ingénu vers quoi rampe
Mon désir guettant son espoir,

Et vibre en la nuit nuptiale,
Sons mon baiser jamais transi,
Ta chair naguère virginale,
Nuptiale alors, elle aussi !

L'ÉCOLIÈRE

II


Je t’apprendrai, chère petite,
Ce qu’il te fallait savoir peu
Jusqu’à ce présent où palpite
Ton beau corps dans mes bras de dieu :

Ta chair si délicate est blanche,
Telle la neige et tel le lys ;
Ton sein aux veines de pervenche
Se dresse en deux arcs accomplis ;

Quant à ta bouche, rose unique,
Elle appelle mon baiser fier ;
Mais sous le pli de la tunique,
Rit un baiser encor plus cher.


Tu passeras d’humble écolière,
J’en suis sûr et je t’en réponds,
Bien vite au rang de bachelière
Dans l’art d’aimer les instants bons.

À PROPOS D'UN MOT NAÏF D'ELLE

III


Tu parles d’avoir un enfant
Et n’as qu’à moitié la recette.
Nous baiser sur la bouche, avant,
Est utile, certes, à cette
Besogne d’avoir un enfant.

Mais, dût-s’en voir à tort marri
L’idéal pur qui te réclame,
En ce monde mal équarri,
Il te faut être, en sus, ma femme
Et moi me prouver ton mari.

BERGERADES


À l’instar des bergers de Virgile
Et même ceux de Florian,
Nous aimons les belles, tout en en
Craignant moult pour noire cœur fragile.

Surtout nous redoutons l’option
Qui nous conduirait à la sottise
De nous fâcher — Façon mal exquise —
Avec Celles, noire passion !

On est si malheureux, dès qu’on aime,
De n’aimer plus on est si penaud,
Qu’il semble alors qu’il faille, qu’il faut,
Mourir soudain d’une mort suprême.

Et quelle mort choisir, s’il vous plait,
Dans celle crise et cette tourmente ?
Le fer, le poison ? Plutôt, m’amante,
Ne nous aimer qu’au calme complet


Et ne pas adopter le manège
Des gens échevelés bien par trop
Qui mènent leur intrigue au galop,
Cochers branlant toujours sur leur siège,

Hippolytes sans frein de chevaux
Non pas plus emportés que leur maître
Et qui finissent toujours par être
Victimes de leur course par vaux

Et par monts, ô princes déplorables !
Sans un vers pour consoler leur mort,
Sans un vers pour chanter leur effort
Et du moins leurs trépas honorables,

Sans un vers d’Euripide ou Racine
Pour bercer leur plainte amère et pour
Célébrer leur haine ou leur amour…
Oh, ne jamais s’aimer sous ce signe !

C’est pourquoi ne point aimer du tout
Que d’une amour plutôt sensuelle,
Et fi de la morale usuelle…
Conduisons-nous suivant le bon goût.

MONNA ROSA


D'après un tableau de Rossetti.


Elle est seule au boudoir,
En bandeaux d’or liquide,
En robe d’or fluide,
Sur fond blanc, dans le soir
Teinté d’or vert et noir.

Un pot bleu japonise
Délicieusement
D’où s’élance gaiement,
Dans l’atmosphère exquise
Où l’âme s’adonise,

Un flot mélodieux
— Selon le rhythme juste —
De roses, chœur auguste ;
Bouquet mélodieux,
Aux conseils radieux !


Elle, belle comme elles,
Les roses, n’élit plus,
Dans ses cheveux élus,
Qu’une de ces fleurs belles
Comme elle, et de ciseaux
Prestes, tels des oiseaux,

La coupe ou, mieux, la cueille,
Avec le soin charmant
D’y laisser joliment
La grâce d’une feuille
Verte comme le soir
Noir et or du boudoir…

Ce pendant que persiste
La splendeur, à côté
Du plumage bleuté,
De l’orgueil qui s’attriste
D’un paon jadis vainqueur
Aux jardins de ce cœur.

DEMI-TEINTES


Ô la Dulcinée
De ce Toboso,
Toi qui m’es donnée,
Ainsi qu’un oiseau
Sur ma main distraite,
Pour sourire un peu
Ou pleurer au lieu.
Pardonne au poète

L’air indifférent,
Bien qu’aimable en somme,
Que parfois il prend,
L’inconscient homme
Moins préoccupé
De vie ambiante
Que d’une fuyante
Embûche échappé, —


Embûche récente
Au cœur toujours neuf !…
Souffre qu’il ressente
D’être comme un veuf…
Un veuf consolable,
Fort heureusement,
De croire au serment
Écrit sur le sable.

À Mme Marie M*** [3]


Vous fûtes bonne et douce en nos tristes tempêtes.
— L’Esprit et la Raison parmi nos fureurs bêtes, —
Et si l’on nous eût crue au temps qu’il le fallait
On se fût épargné que de chagrin plus laid
Encor que douloureux ! Puis, lorsque sonna l’heure
Définitive où d’espérer n’était qu’un leurre
Dorénavant, du moins vous fites pour le mieux
Quant à tel modus vivendi moins odieux
Que cette guerre sourde ou cette paix armée
Qui succéda l’affreux conflit.
Soyez aimée
Et vénérée, ô morte inopportunément !
Qui sait, vous là, précise et sûre au vrai moment,
Votre volonté, toute indulgence et sagesse,
Eût prévalu sans doute et nous eût fait largesse
D’un pardon mutuel obtenu par son soin ;
Tout serait dans la norme, avec Dieu pour témoin.

 
Mais Dieu n’a pas voulu, qui vous a donc reprise,
Pourquoi ?…
Dormez, ô vous, sous votre pierre grise,
Qui fîtes le devoir et ne cédâtes pas,
Dormez par ce novembre où ne peuvent mes pas
Malades vous aller porter quelque couronne.
Mais voici ma pensée, ô vous, douce, ô vous, bonne !


1er novembre 1894.

PAQUES


Dic nobis, Maria
quem vidisti in via ?


De Rome, hier matin, les cloches revenues
Exhalent un concert glorieux dans les nues.

L’écho puissant qui flue et tombe de la tour
Vient magnifier l’air et la terre à leur tour.

L’oiseau, sanctifié par l’or des salves saintes
Lui-même entonne un hymne aimable et, las de plaintes,

Clame l’alléluia sur un air de chanson,
Dans l’arbre, au ras des prés, et parmi le buisson.

L'alouette, un motet au bec, s’est envolée ;
Le rossignol a salué l’aube emperlée

D’accents énamourés d’un amour plus brûlant,
Et comme lumineux d’un bonheur calme et lent.


Le printemps, né d’hier, allègrement frissonne ;
La nature frémit d’aise, et voici que sonne

Partout dans la campagne, au cœur des vieux beffrois,
De l’altier campanile et du palais des rois,

Et de tous les fracas religieux des villes,
Des Paris aux Moscous, des Londres aux Sévilles,

Le frais appel pour l’alme célébration
De l’almissime jour de résurrection…

La colombe vole au sillon et l’agneau broute.
Dis-nous, Marie, qui tu rencontras en route ?

Le fleuve est d’or sous le soleil renouvelé…
« C’est le Seigneur : en Galilée il est allé ! »

— Ah ! que le cœur n’est-il lavé dans l’or du fleuve !
Sanctifiée en l’or des cloches, l’âme veuve !

Et que l’esprit n’est-il humble comme l’agneau,
Blanc comme la colombe en ce clair renouveau,

Et que l’homme, jadis conscience introublée,
N’est-il en route encore pour la Galilée !

ASSOMPTION


Aujourd’hui c’est ma fête et j’ai droit à des fleurs
(Sous mou autre prénom je n’ai droit qu’à mes pleurs),
Car sachez-le bien tous, je m’appelle Marie,
Et sous le nom puissant d’une mère chérie
Je me sens protégé du mal et du péché
Qui m’avaient investi grâce au bien négligé.
Je me sais à l’abri d’un monde que j’abhorre
Et dont je ne saurais me séparer encore,
Je me crois détendu contre tout choc et heurt
Par ce nom qui s’en vient prier lorsque l’on meurt.
En ce jour merveilleux de triomphe et de gloire,
Il me semble que j’ai ma part de la victoire.
Ô ma femme, entrons donc joyeux, c’est notre droit,
Dans le bonheur heureux… et le devoir qu’on doit.

PRIÈRE


Me voici devant Vous, contrit comme il le faut.
Je sais tout le malheur d’avoir perdu la voie
Et je n’ai plus d’espoir, et je n’ai plus de joie
Qu’en une en qui je crois chastement, et qui vaut
À mes yeux mieux que tout, et l’espoir et la joie.

Elle est bonne, elle me connaît depuis des ans.
Nous eûmes des jours noirs, amers, jaloux, coupables,
Mais nous allions sans trêve aux fins inéluctables,
Balancés, ballottés, en proie à tous jusants
Sur la mer où luisaient les astres favorables :

Franchise, lassitude affreuse du péché
Sans esprit de retour, et pardons l’un à l’autre…
Or, ce commencement de paix n’est-il point vôtre,
Jésus, qui vous plaisez au repentir caché ?
Exaucez notre vœu qui n’est plus que le vôtre.

QUAND MÊME


Ah, dis, mon cœur, plutôt que cette vie
D’émotion sans doute noble encor
Qui mène au sein d’un rouge et noir décor
Ton manque de toute philosophie,

Ton manque aussi, que personne n’envie,
De ce qu’on va nommant un heureux sort
Quelconque, et ce, pour jusqu’à telle mort
Qui sera dure, bien que la défie

Et ton courage, et ton dégoût aussi,
Ah, dis, mon cœur, plutôt qu’un tel souci
Tumultueux parmi ces crépuscules,

Vaut-il pas mieux conquérir cette paix
Qu’on eût voulue au bon temps des souhaits ?
— Il est trop tard, nous serions ridicules.


27 décembre 1894, hôpital Bichat.

ACTE DE FOI


« Le seul savant c’est encore Moïse » !
Ainsi disais-je et pensais-je autrefois,
Et quand j’y pense encore et, sans surprise,
Me le redis avec la même voix,

Ma conviction, que tous les problèmes
Étalés en vain à mon œil naïf
N’ont point mise à mal, séducteurs suprêmes,
T’affirme à nouveau, dogme primitif.

La doctrine profane et l’art profane
Ont quelque bon, mais, s’ils agissent seuls,
C’est comme des spectres sous des linceuls.

La Genèse est claire, elle est diaphane,
Et par elle je crois avec ardeur
En Dieu, mon fauteur et mon créateur.

À CÉLIMÈNE


Bon, encore une trahison !
Quand serons-nous à la millième ?
Ça vaudra mieux que de raison !

J’aime en toi ce trésor sans fin
D’amour en dehors l’un de l’autre
Et j’approuve ta belle faim.

Je ne comprends guère Strindberg
— Un nom qu’à grand’peine on prononce
De titre froid, tel un Spitsberg.

Plus tu nous auras tous faits tels
Que tu le veux j’espère, chère,
Qu’alors, sur nos fronts immortels

Pousseront aux prés, dans les bois,
Partout, autant de cornes belles
Que ton cœur a de beaux émois.


Et ce te sera sous le ciel,
Témoin de l’auguste mystère,
Quel hommage torrentiel

De tous les cocus de la terre !


11 février 1895.

POUR E…


Ô la femme éternellement
Bien-aimée !
Ô ma Femme, ô sincèrement
Estimée !

Ô ma femme, si gentiment
Mieux famée
Que ce vieux moi si méchamment,
Bien-aimée,

Calomnié comme il le faut
Par l’envie,
Ô ma femme, dont le cœur vaut
Trop ma vie,

Je me repens, tu le sais bien,
À toute heure,
À tout moment, de tout, de rien,
Et me leurre


De l’espoir de voir pardonnés
Les torts bêtes
De mon cœur, noirs lacs sillonné ;
De tempêtes…

Mon cœur est tien, fichu cadeau,
Seule amie,
Mais ton cœur si bon et si beau
Ne veut mie

Du mien. Ô si sincèrement
Estimée…
Ô la femme éternellement
Bien-aimée !…

POUR E…


J’aime ton sourire
Qui m’accueille si
Gentiment ! Ainsi

Le soleil salue
L’humble fleur des champs
Échappée aux gens.

J’aime tes yeux d’ombre
Et de clarté, beaux
Comme des tombeaux

D’entants et de vierges
Et j’aime les coins
De ta bouche moins

Aimables que drôles
Pour si bien baiser
Moi, pour l’apaiser,


Et j’aime ton âme
Qui ne m’aime pas
Jusques au trépas.

Et que de logique
Dans l’abstention
De cette action,

Car j’aime ta vie,
Et la mienne aussi,
Mais pas tant ainsi.

POUR E…


Quelle colère injuste et folle !
(Au fond la colère est injuste
Et folle), mais combien frivole
Cette rancune si robuste !

Car robuste, elle l’est, hélas !
Jusqu’à me faire du chagrin,
Ta rancune, et je suis si las
De l’avoir paru ce matin

Que ballottent quatre yeux de femme,
Comme autant d’astres de désastre,
Qu’enfin sans néanmoins d’infâmes
Capitulations, à l’astre

Qu’est la bonté, qu’est la beauté
De ton âme et ton cœur si bons
Et beaux comme la liberté,
Ô pardon ! Mais ô donc, réponds !

À Eugénie.


Ô toi, toi, seule bonne entre toutes ces femmes
Et tant d’hommes feignant d’aimer mon triste cœur,
Toi me riant parmi leurs sourires infâmes,

Me riant franchement, d’un rire point moqueur,
Hypocrite encor moins, mais toujours large et libre
Et qui fait rire enfin mon cœur et sa langueur,

Large comme ton cœur, libre dans l’équilibre
D’une affection forte et douce que ne peut
Déranger tel malheur minime ou de calibre…

Tu querelles avec justice, s’il le veut
Ou s’il ne le veut pas, mon affreux caractère…
On dirait, ta querelle, un jardin où il pleut…

On dirait, ta querelle, un enfant qu’on fait taire
Et qu’on baise bien fort au front, du moment qu’il s’est
Pour le récompenser du bon pli salutaire


Pris d’obéir, conformément à la vertu,
Des enfants, d’écouter sans répondre et s’instruire
Dans la sagesse et le devoir parfois ardu.

Ô toi, sachant me plaire encor mieux, et séduire
Encore plus mon âme et mes sens par préci-
Sément ton âme et la grâce qui s’en va luire,

La grâce de tes sens aimés, — et par ainsi
Notre amour s’ennoblit d’une grâce meilleure
Par quoi voici joyeux mon cœur jadis transi.

Arrière maintenant le vain souci de l’heure
Et du ciel orageux, ou froid… N’avons-nous pas
À l’écart des méchants de qui j’ai fui le leurre

La certitude die ne marcher qu’à sûrs pas
Dans le bonheur, sans plus chercher, moi, l’orde orgie,
De laquelle je suis vainqueur, non sans combats ?

À Eugénie…


Mais il te faut m'être si douce !
Car tu sais ou tu ne sais pas
Que je suis faible et que mon pas
Flageolle à la moindre secousse ;

Que mon cœur qui trôna jadis,
Fier de sa puissance amoureuse,
Tremble et s’alarme à tels petits,
Tout petits flirts, riens, viande creuse ;

Que mon esprit naguère encor
Triomphal en pleine lumière,
Chu de son vol d’azur et d’or,
A perdu sa gloire première ;

Qu’enfin mon âme toute en Dieu
Lors d’un autrefois dont les anges
Furent participants, au lieu
Des cieux, erre ès-limbes étranges…


Qui, toi douce ! et tout est fini
Du mal languide qui m’oppresse, —
Et qu’à jamais ton nom béni
Ferme les sceaux de ma détresse !

ÆGRI SOMNIA


Depuis dix ans, ma jambe gauche,
Tu me jouas combien de tours !
C’en est lassant, cela me fauche,
Cela va-t-il durer toujours ?

Si je marche, je me figure
Que je traîne un boulet, forçat
Innocent, mais tu n’en as cure !
— Qui donc voulut que tant pesât

Derrière moi ce membre raide
Et douloureux ? le diable ou Dieu ?
Est-ce à mes péchés le remède,
L’expiation ? Lors, c’est peu.

Ou bien Satan, jamais en faute
Quand il faut ne pas faire bien,
Veut-il tenter, invisible hôte,
Ma patience de chrétien ?…


Bah ! ce n’est rien. Dieu voit mon zèle
À souffrir en cet aujourd’hui,
Et ma jambe muée en aile,
Moi mort, m’essorera vers Lui.


16 mars 1895.

INTERMITTENCES


Il est des jours, il est des mois,
Il est jusques à des années
Où, fui des Muses surannées,
Déserté par toutes ses Fois,

Froid aux couronnes comme aux tresses,
Aux palmes ainsi qu’aux lauriers,
Le Poète, dont vous riez,
Connaît aussi les sécheresses.

Tel un chrétien trop scrupuleux
Ne trouve plus dans sa prière
L’oraison douce et familière,
Chaude au cœur aujourd’hui frileux,

À l’âme désormais glacée
Qui frémit de doute en l’horreur
Du seul scrupule d’une erreur
Dont il soupçonne sa pensée…


Mais laissez faire : l’an viendra,
Le mois viendra, le jour propice
Où du morose précipice
L’âme immortelle surgira,

Où le cœur sincère et fidèle
Retrouvera l’arbre et les nids
Des bons pensers par Dieu bénis,
Et s’y rendra d’un grand coup d’aile…

Ainsi le Poète, guéri
De la torpeur qui l’étiole,
Tout à coup s’essore et s’envole
Vers le bosquet toujours chéri,

D’où, voix qu’a refaite un long jeûne,
Dans les crépuscules seuls siens,
Il chante ses chagrins anciens
Et l’espérance à jamais jeune !

SITES URBAINS


Prisonnier dans Paris pour beaucoup trop de causes,
Par ces temps chauds, je me console avec les choses
Qui sont à ma portée et ne coûtent pas trop,
Par exemple la rue où j’habite… trop haut.
Et son spectacle primitif, en quelque sorte,
Grâce à la bonhomie évidente qu’apporte
La pauvreté des gens à celle des voisins
Dans les rapports quotidiens qui font cousins.

À droite, à gauche, vont s’échevelant des squares
Au vent quand même septembral, et des bagarres
De feuilles en déroute imitent les vols fous
D’oiseaux qui seraient plats et verts aux reflets roux,
S’agitant au-dessus des disputes point graves
D’ouvriers un peu gris, que le vin bleu rend braves
À l’excès, s’il s’agit d’un mot pris de travers.

Moi, je fume ma pipe et compose des vers
Bonhomme, en jouissant de ces sites bonhomme,
Et quand tombe la nuit, je m’endors vite ; et comme

 
Je rêvasse toujours, je rêve à des vers mieux,
Bien mieux que ceux de tout à l’heure, vers, grands Dieux !
Pathétiques, profonds, clairs telle l’eau de roche,
Sans rien en eux qui bronche ou seulement qui cloche :
Des vers à faire un jour mon renom sans pareil
— Et dont je ne sais plus un mot à mon réveil…

CLOCHI-CHLOCHA


L’église Saint-Nicolas
Du Chardonnet bat un glas,
Et l’église Saint-Étienne
Du Mont lance à perdre haleine
Des carillons variés
Pour de jeunes mariés,
Tandis que la cathédrale
Notre-Dame de Paris,
Nuptiale et sépulcrale,
Bourdonne dans le ciel gris.

Ainsi la chance bourrue
Qui m’a logé dans la rue
Saint-Victor, seize, le veut ;
Et l’on fait ce que l’on peut,
Surtout à l’endroit des cloches,
Quand on a peu dans ses poches
De cet or qui vous rend rois,
Et, lorsque l’on déménage,
Vous permet de faire un choix
À l’abri d’un tel tapage.


Après tout, ce bruit n’est pas
Pour annoncer mon trépas
Ni mes noces. Lors, me plaindre
Est oiseux, n’ayant à craindre
De ce conflit de sonneurs
Grands malheurs ni gros bonheurs.
Faut en prendre l’habitude ;
C’est de la vie, aussi bien :
La voix douce et la voix rude
Se fondant en chant chrétien…

ANNIVERSAIRE


L’an dernier, des amis restés
Avaient fêté ma cinquantaine,
Instant précis, date certaine,
Bon truc à porter des santés

Aussi, car il vaut mieux tout dire…
Or, cette année où, plus perclus
Que jamais, je ne songe plus
Guère qu’à ce mal tournant pire,

On renouvelle en l’honneur du
Un + cinquante que m’octroie
Cet an ci, l’hommage de joie
Qui, l’an dernier, semblait mieux dû.

N’importe, ah, buvons donc, tandis que
Ce docteur a le dos tourné,
Un petit coup à ce damné
Âge mûr venu dont je bisque


Mais auquel il faul bien plier,
Et puis la vie est ainsi faite,
Douce et non, qu’il faut que l’on fête
Jusqu’au bout l’âge d’oublier

Et de se souvenir. Le diable
Soit de toutes conclusions
Autres en ces occasions
D’exploits et de propos de table !


30 mars 1895.

CONSEIL


Pour Louis Dorbon.


Je devrais me borner à vous dire :
« Puisque vous n’avez pas vingt ans, continuez ! »
C’est l’âge aux gais soucis atténués
Encor par l’espérance, et son délire

Qui s’en viennent, divins, chanter et luire
En nimbes clairs, en chants frais, qu’a choyés
Encor l’Illusion, vieux éployés,
Telles des ailes vibrant comme une lyre.

Mais non, il faut ci me montrer pédant
Un peu, cela fait bien, sied à mon âge
Sans effrayer trop le vôtre, je gage…

Or : « Courage ! » vous dis, car cependant
Que vont coulant les tant belles années
La Parque est là, filant nos destinées.


4 mai 1895.

SOUVENIRS D'HÔPITAL

I


La vie est si sotte vraiment
Et le monde si véhément,
En fait de méchanceté noire,

Qu’à ce prospect sur l’avenir
Trop prochain et qu’au souvenir
De lente mon affreuse histoire,

Je préfère enfin l’hôpital,
Puisque tel est mon lieu fatal
Et ma sincère raison d’être
Et le seul bonheur que j’impêtre,

Oui, je préfère en toute foi
Cette faveur bien due à moi.
Que tout repousse loin d’un monde
Malpropre et d’une vie immonde.

II


D’ailleurs, l’hôpital est sain,
On s’y berce sur le sein
De tel ou tel médecin,

Bon garçon et savant homme
Toujours ou presque ou tout comme,
Mais un compagnon, en somme,

Agréable, moins on plus,
Mais qui, de tous ceux élus
Par des destins absolus,

Est, avec notre infirmière,
Ange à la voix coutumière,
Encor l’ange de lumière !

EN SEPTEMBRE


Parmi la chaleur accablante
Dont nous torréfia l’été,
Voici se glisser, encor lente
Et timide, à la vérité,

Sur les eaux et parmi les feuilles,
Jusque dans ta rue, ô Paris,
La rue aride où tu t’endeuilles
De tels parfums jamais taris,

Pantin, Aubervilliers, prodige
De la Chimie et de ses jeux,
Voici venir la brise, dis-je,
La brise aux sursauts courageux…

La brise purificatrice
Des langueurs morbides d’antan,
La brise revendicatrice
Qui dit à la peste : va-t-en !


Et qui gourmande la paresse
Du poète et de l’ouvrier,
Qui les encourage et les presse…
« Vive la brise ! » il faut crier :

« Vive la brise, enfin, d’automne
Après tous ces simouns d’enfer,
La bonne brise qui nous donne
Ce sain premier frisson d’hiver ! »


Septembre 1895.

POUR LE NOUVEL AN


À Saint-Georges de Bouhélier.


La vie est de mourir et mourir c’est naître
Psychologiquement tout comme autrement,
Et l’année ainsi fait, jour, heure, moment,
Condition sine qua non, cause d’être.

L’autre année est morte, et voici la nouvelle
Qui sort d’elle comme un enfant du corps mort
D’une mère mal accouchée, et n’en sort
Qu’aux fins de bientôt mourir mère comme elle.

Pour naître mourons ainsi que l’autre année :
Pour naître, où cela ? Quelle terre ou quels cieux
Verront aborder notre envol radieux ?

Comme la nouvelle année, en Dieu, parbleu !
Soit sous la figure éternelle incarnée,
Soit en qualité d’ange blanc dans le bleu.

À Mademoiselle Sarah.


Ô Mademoiselle Sarah,
C’est à qui de nous d’eux sera
Le mieux encore épris de l’autre.

Hélas ! crois-je, c’est toujours moi
Que tracasse bien trop d’émoi.
Mais votre émoi ? Quel est le vôtre ?

Je crains qu’il ne soit trop le même
Si je vois votre cœur à nu…
Heureusement c’est l’inconnu !

Et je veux que cette fleurette
Ne vous trouve point mal seulette
Dussé-je y, moi, risquer ma tête.

MORT ! [4]


Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.
 
Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.

Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables !
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.

Tirez du rêve notre exode, voulez-vous?
Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes!
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.


La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !


Décembre 1895.

ÉPILOGUE


En manière d'adieux à la poésie « personnelle ».


Ainsi donc, adieu, cher moi-même,
Que d’honnêtes gens m’ont blâmé,
Les pauvres ! d’avoir trop aimé,
Trop flatté (dame, quand on aime !).

Adieu, cher moi, chagrin et joie
Dont j’ai, paraît-il, tant parlé
Qu’on n’en veut plus, que c’est réglé !
Désormais faut que je me noie

Au sein — comment dit-on cela ? —
De l’Art Impersonnel, et, digne,
Que j’assume un sang-froid insigne
Pour te chanter, ô Walhalla,


Pour, Bouddha, célébrer tes rites
Et vos coutumes, tous pays !
Et, le mien de pays, ô hisse !
Dire tes torts et tes mérites,

Et dans des drames palpitants,
Parmi des romans synthétiques
Ou bien, alors, analytiques,
M’étendre en tropes embêtants !

Adieu, cher moi-même en retraite :
C’est un peu déjà du tombeau
Qui nous guigne à travers ce beau
Projet vers l’art de seule tête,

Adieu, le Cœur ! Il n’en faut plus :
C’est un peu déjà de la terre
Sur la Tête… et son art… austère,
Que ces « adieux irrésolus.


Mars 1895.


PARALLÈLEMENT


Pour une édition nouvelle.
  1. Pièce insérée dans quinze jours en Hollande.
  2. Ces trois pièces sont écrites de la main de Verlaine sur papier d’hôpital, sans autre indication de date que ce 1869-1870. Pourtant ce ne doit pas être une copie d'anciens vers car il y a des corrections et des surcharges. Le papier d’hôpital porte la mention de série Be-24, la même que la feuille où est écrite le Frontispice pour un livre nouveau qui, lui, est daté du 7 septembre 1894, hôpital Bichat. Ces trois pièces ont donc été faites ou récrites de mémoire vers Septembre 1894. Elles sont destinées au volume : Varia.
  3. Pour Madame Marie Mauté, la belle-mère du poète.
  4. Vers publiés dans la Revue Rouge quelques jours avant la mort de Verlaine.