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Traduction par Renée Vivien.
Alphonse Lemerre, éditeur.




Korinna

                Pour tes… Hermès lutte un jour contre Arès.
                Grondant à la vérité fortement de colère…
                Et lui, s’étant montré, à la vérité détruisit la ville
                … est battu par des haches

    Grondant en vérité d’une forte colère,
    L’Arès un jour lutta contre l’Hermès ailé,
    Pour ton rire, Aphrodite immortellement claire
    Qui disposais ton corps sur le lit étoilé.

    Les héros combattaient auprès des héroïnes,
    Une pourpre de meurtre embrasait le Levant :
    Mais toi, tu fis chanter les écailles divines,
    Indifférence au choc des haches, et rêvant.

    Les glorieux vaincus ensanglantaient l’argile :
    La lance de l’Arès brûla, comme un éclair.
    S’étant montré, terrible, il détruisit la ville.
    Et toi, tu souriais de voir briller la mer.

     

                Et quelqu’un chantant de façon douce…

    La terre est comme un vase étrusque,
    Fond rouge et dessin noir :
    Dans la plaine où l’ombre s’embusque,
    Déméter vient s’asseoir ;
    La flèche du couchant s’émousse
    Sur les lichens et sur la mousse.
    Quelqu’un, chantant de façon douce,
    A traversé le soir.

    La nuit hésite sur le porche
    D’onyx et de lapis,
    Et la résine de sa torche
    A des parfums d’iris.
    Du crépuscule vert émerge
    Quelqu’un chantant comme une vierge,
    Et le mélilot de la berge
    Connaît ton pas, Myrtis.

    Tes doigts caressent le kithare,
    Cherchant le rythme exact :
    Sous la langueur du toucher rare
    Surgit l’hymne compact.
    Tu te plais au beau simulacre
    De la victoire et du massacre,
    Et, plus rayonnant que la nacre,
    Brille ton corps intact.

    La terre est comme un vase étrusque,
    Fond rouge et dessin noir :
    Dans la plaine où l’ombre s’embusque,
    Déméter vient s’asseoir ;
    La flèche du couchant s’émousse
    Sur les lichens et sur la mousse.
    Quelqu’un, chantant de façon douce,
    A traversé le soir.

     

                Est-ce que tu dors sans interruption ?
                En vérité, tu n’étais point avant, Korinna…

    Dors-tu docilement dans le lit des années,
    Musicienne dont la harpe résonna
    Jusqu’au Temple très noir des sombres Destinées ?
    N’étais-tu pas, avant, l’ardente Korinna ?

    Se peut-il que l’Hadès aveugle te possède,
    Et dont les yeux riaient du rire des bluets
    Et des blés mûrs ?… O toi qui fus la Kitharède,
    Dors-tu parmi les morts et leurs paktis muets ?

    Les champs, que le soleil d’été martèle et frappe,
    Te virent cependant, dans ta jeune beauté,
    Dénouer tes cheveux où saignait une grappe
    Et célébrer la vigne où s’empourpre l’été !

    Un souffle olympien soulevait ta poitrine,
    Tu chantais, et l’ardeur de ton vers étonna
    La Parthène rigide et chryséléphantine…
    En vérité, dors-tu, toi qui fus Korinna ?

     

                … devant chanter de belles récompenses pour
                les femmes de Tanagra aux blancs péplos : et ma
                ville s’est grandement réjouie de mes chants au
                babil harmonieux.

    Des roses ont neigé sur la plaine éblouie.
    Dans l’air résonne encore un triomphe subtil ;
    Ma ville s’est hier grandement réjouie
    De mes chants de femme à l’harmonieux babil.

    Les échos de ma lyre animaient les silences
    J’étais déjà pareille aux rigides Paros,
    Et mes strophes étaient vos belles récompenses,
    Vierges ceintes de fleurs, femmes aux blancs péplos.

    J’ai loué la valeur des graves héroïnes
    Que l’immortelle main de Pallas consacra.
    La foule aimait en moi les Piérides divines,
    Et ma gloire épousait ta gloire, ô Tanagra.

     

                Thespia, de belle race, hospitalière, aimée des Muses…

    Effeuillons les lauriers noirs comme tes prunelles,
    Thespia ! moissonnons le myrte et le cerfeuil,
    Car, pour glorifier tes paupières très belles,
    Les Piérides tressaient leurs roses sur ton seuil.

    Les pâtres te louaient, femme de belle race,
    Et t’apportaient les fruits dorés de la saison.
    Les étoiles brillaient, moins claires que ta face :
    Tu fus hospitalière en ta noble maison.

    Dans tout le glorieux pays, depuis l’aurore,
    Les Aèdes ont célébré tes sourcils bruns.
    La phorminx aux mains des Kitharèdes t’honore
    Pour ta sagesse et ton sourire et tes parfums.

     

                … Et je blâme aussi la mélodieuse Myrtis
                de ce que, étant femme, elle entra en rivalités avec Pindare.

    Oh ! les flots empourprés que frappent les rameurs,
    Et la Mort qui grimace à travers les murailles !
    Pourquoi, Myrtis, jeter les sanglantes clameurs
    Des buccins dominant le fracas des batailles ?

    La gloire est un flambeau que le silence éteint.
    O Myrtis, la victoire est une courtisane,
    Et celui qui la frappe est celui qui l’étreint.
    Le sage a le dégoût de son baiser profane.

    Chante le soir, l’ampleur des collines et l’air
    Pacifique, le temple où pâlit la pensée,
    Et le flot qui frémit, plus troublant que la chair…
    Ta voix consolera l’Aphrodite blessée.

    Car la voix d’une femme, ô Myrtis, doit savoir
    Moduler lentement ses langueurs incertaines,
    Elle doit s’allier au silence du soir
    Et se mêler au frais murmure des fontaines.


     

     

Myrtis

    Le soir nuançait l’or d’Hellas
    De pourpre égyptienne :
    J’offris la coupe d’Hypocras
    A la Musicienne…
    Elle errait en riant, auprès
    Des aloès et des cyprès
    Et des roches aux bleus de grès,
    Myrtis l’Ionienne.

    Elle évoquait les bords du Styx,
    Les asphodèles jaunes,
    Où les sphinx aux ongles d’onyx
    S’étirent près des Faunes,
    Et dans la strophe, comme un choc
    De boucliers d’or contre un roc
    Où le marbre sommeille en bloc,
    Luttaient les Amazones.

    La mélodieuse Myrtis
    Aux paupières divines,
    Livre ses cheveux de maïs
    Aux brises des collines.
    Elle ressuscite, à travers
    La blancheur de ses nobles vers,
    Vigoureux comme les hivers,
    L’âme des héroïnes.

    J’offris la coupe d’hypocras
    A la Musicienne,
    Dont le vers mêle aux ors d’Hellas
    La pourpre égyptienne,
    A la vierge qui passe auprès
    Des aloès et des cyprès
    Et des roches aux bleus de grès,
    Myrtis l’Ionienne.

     

     

    Télésilla

                Cette Artémis, ô vierges, fuyant Alphéos…

    Cette Artémis, fuyant le désir mâle, ô vierges,
    Tourna vers le lointain du sud ses yeux lassés.
    Et ses pieds fugitifs illuminaient les berges,
    Foulant avec dégoût les couples enlacés.

    Ses longs rayons aigus perçaient l’ombre des rives
    Et dardaient les venins, les terreurs et les maux,
    Sur les hommes en rut et les femmes passives,
    Luttant et se mêlant comme les animaux.

    Car son orgueil se plaît aux jeux chastes et rudes
    De la course à travers le ravin et le pré ;
    Elle cherche l’effroi des larges solitudes
    Où nul souffle mortel ne trouble l’air sacré.

 

 

    Eranna

                Pompilos, poisson qui envoies aux matelots
                une heureuse navigation, puisses-tu escorter du
                côté de la poupe ma tendre Maîtresse !

    Pour que le vent soit doux comme ma caresse,
    O poisson de bon augure, Pompilos,
    Escorte la nef de ma tendre maîtresse,
    Orgueil de Lesbos.

    Nage assidûment du côté de la poupe,
    Et vois rayonner son visage divin…
    Ses yeux sont des fleurs, ses lèvres, une coupe
    De miel et de vin…

    Escorte, jusqu’à la rive de Phocée,
    Ma Maîtresse au front couronnée de cerfeuil…
    Les thrènes, devant sa maison délaissée,
    Gémissent leur deuil…

    Pour que le vent soit doux comme ma caresse,
    O poisson de bon augure, Pompilos,
    Escorte la nef de ma tendre maîtresse,
    Orgueil de Lesbos.

     

                De tes enfantines mains, ces traits

    Ces dessins, labeur de tes mains enfantines,
    Evoquent le seuil fleuri de mélilot,
    Où les chants venus des lointaines collines
    Traînaient leurs sanglots.

    Les vierges d’Hellas cachent leur clair visage,
    Etoiles devant la lune dans son plein,
    Devant tes pieds nus, devant ton doux langage,
    Ton rire serein.

    Ces lettres, labeur de tes mains enfantines,
    Ont le charme vain et tendre d’un écho…
    Dans l’ample Lydie aux limpides collines
    S’attarde Myrô.

     

                Excellent Prométhée, il y a aussi des humains qui t’égalent en habileté : qui que ce soit qui véritablement ait dessiné cette vierge, si l’on eût ajouté aussi la voix, c’était Agatharchis tout entière.

    Celle qui grava ces paupières décloses
    Ainsi que des fleurs, ces beaux doigts sans anneau,
    Ce corps puéril, plus tendre que les roses,
    Plus souples que l’eau,

    Eût-elle ajouté la voix qui sollicite
    Et qui persuade, ainsi que le paktis,
    Elle eût évoqué la splendeur d’Aphrodite
    Et d’Agatharchis.

 

                Vous qui parlez peu, femmes aux cheveux
                blancs, vous, fleurs de la vieillesse pour les mortels…

    Femmes aux cheveux blancs que l’hiver caresse,
    Vous que réjouit l’intimité du feu
    Et du crépuscule, ô fleurs de la vieillesse,
    Vous qui parlez peu,

    Vous avez la paix candide des années,
    Vous êtes le chœur des vivants souvenirs :
    Douces, vous tressez les couronnes fanées
    Des anciens désirs.

    Vous vous attardez, comme autrefois, aux porches
    Où Phoibos blondit la mousse et les lichens,
    Et vous allumez en souriant les torches
    Rouges des hymens.

    Vous aimez l’automne aux yeux bruns et la rouille
    Des portes où le vent laisse un parfum salin :
    Vous filez, au chant de votre humble quenouille,
    La neige du lin.

    La vierge respecte et craint votre sagesse,
    Et votre saut est lent comme un adieu,
    Femmes aux cheveux blancs, fleurs de la vieillesse,
    Vous qui parlez peu…

 

                De ce côté, le vain écho traverse à la nage (le
                fleuve) vers l’Hadès ; le silence (demeure) chez
                les morts, et l’ombre s’empare des yeux.

    Le vain écho nage aveuglément vers l’ombre
    Où les plus beaux chœurs ne sont qu’un remous bref,
    Où le souvenir le plus cher plonge et sombre
    Ainsi qu’une nef.

    Lasse, la pleureuse, ivre de somnolence,
    Auprès d’une stèle épuise ses transports ;
    La cruche de deuil est vide, et le silence
    Règne chez les morts.

    La myrrhe, fumant dans l’or des cassolettes,
    Ne réjouit plus les jardins d’aloès ;
    Les vierges sans voix tressent les violettes
    Blanches de l’Hadès.

    Les baromos se sont tus sous les acanthes…
    Rouillés et pareils à des miroirs ternis,
    Les flots du Léthé reflètent les Amantes
    Aux bras désunis.

    Perséphoné tisse en des trames funèbres
    Les fils brisés des espoirs et des adieux.
    Elle seule veille et songe, et les ténèbres
    S’emparent des yeux.

 

                Doux fut ce labeur d’Erinna…

    Le couchant rougit, de son faste
    Cruel, ton bleu péplos,
    Qui, dans ses plis, à l’ampleur chaste
    Et simple du Paros,
    Et tes cheveux de Néréide,
    Dont Psappha chantait l’or fluide,
    Tremblent sous le vent qui les ride,
    Eranna de Télos.

    Les nefs aux frissons de fantômes
    Dardent leurs mâts pointus ;
    Les aromates et les baumes
    Concentrent leurs vertus ;
    Tandis que s’empourpre la plaine,
    Pâle, tu suspends ton haleine,
    Et tes yeux cherchent Mytilène
    Dont les chœurs e sont tus.

    Au-delà des rouges collines
    S’irisent les embruns :
    Tu souris aux mains enfantines
    Que baignent les parfums,
    Aux mains qui, par les soirs d’opales,
    Gravaient ces lettres musicales,
    Gazouillant comme les cigales
    Ivres de verts parfums.

    Les pipeaux qu’un satyre affûte
    S’argentent, et le bruit
    D’eaux et de feuilles de la flûte
    Susurre et coule et fuit.
    Ton âme d’amoureuse écoute
    Les voix errantes sur la route,
    Et, prophétique, elle redoute
    L’approche de la nuit.

     

                Cependant elle n’est point perdue pour la
                mémoire des hommes, ni cachée sous
                l’aile ombreuse de la nuit noire.

    L’heure ardente et solennelle,
    Et Psappha, se penchant
    Vers Eranna, pleure comme elle
    L’Adonis du couchant.
    Parmi l’éclair des bandelettes
    Et les tiédeurs des cassolettes,
    La Tisseuse de Violettes
    Trame les fleurs du chant.

    Au lointain, l’aimable hirondelle
    Pointe et darde son vol,
    Et les prés ont la sauterelle
    Pour humble rossignol.
    La vague meurt dans une étreinte ;
    Sur la montagne, l’hyacinthe
    Ensanglante de pourpre éteinte
    La matité du sol.

    Psappha tourne vers sa disciple
    Son regard vaste et doux,
    Profond comme le soir multiple
    Sur l’onde sans remous.
    Elle parle, et l’ombre révère
    La beauté de son front sévère :
    Quelqu’un, dans l’avenir larvaire,
    Se souviendra de nous.

 

 

    Ode à la Force

    Fille de l’Arès, Constance belle et rude,
    Tes yeux, où l’effroi du passé brûle encor,
    Sont pareils aux yeux noirs de la solitude
    Sous ton réseau d’or.

    Dans un ciel massif tu demeures, mortelle,
    L’infini dans tes regards extasiés,
    Que Sélanna règne ou que Phoibos attelle
    Ses fougueux coursiers.

    Un pâle troupeau d’âmes crépusculaires,
    Réprimant les pleurs et les lâches sanglots,
    T’obéit, ô toi qui brises les colères
    Lascives des flots.

    Tu vois sans terreur la tempête qui fume
    Et le sang futur empourprer le Levant,
    Toi qui sais dompter le tonnerre et l’écume
    Et le cri du vent.

    Le Temps détruira les Dieux, mais le Temps même
    Ne changera pas ton sourire d’airain :
    Tu sais opposer à l’Ananké suprême
    Ton mépris serein.

    O toi l’Invaincue, ô toi l’Inaccessible,
    Tes paupières ont le doux pli de la mort ;
    Tu sembles rêver, telle en son lit paisible
    La vierge qui dort.

    Tes Tempes sans fleurs ont dédaigné la palme.
    Le couchant a moins de paix que ton orgueil,
    Et le rocher moins de grandeur et de calme
    Que ton grave seuil.

    Semblable à la nuit où s’éteignent les flammes
    Et les roux éclairs de l’astre révolté,
    Enseigne aux héros l’endurance des femmes
    Et leur loyauté.

     

     

    Damoyla de Pamphylie

    L’ombre bleuit les monts sacrés
    D’où Phoibé, lente, émerge.
    Ses rayons coulent sur les prés
    Comme l’eau sur la berge.
    Pareil aux Pommes d’Or, le fruit
    Du clair verger frissonne et luit ;
    Damophyla parle à la nuit :
    « Je serai toujours vierge.

    « Psappha me brûle de ses yeux.
    Je toucherai, comme elle,
    De mes bras étendus, les cieux
    Que l’or des nuits constelle.
    Je verrai l’avant des vaisseaux
    Sillonner la pourpre des eaux,
    Et les Muses aux beaux travaux
    Me rendront Immortelle. »

    Elle dit, le front détourné,
    Car l’être solitaire
    Garde en son cœur prédestiné
    Le songe et le mystère ;
    L’herbe a des bleus froids de lapis
    Que percent des éclairs d’iris,
    Et, triomphante, l’Artémis
    Illumine la terre.

     

     

    Télèsippa

    Télésippa à Anagoras

    Tissons l’hyacinthe et l’iris
    En des trames confuses ;
    Je chanterai, sur le paktis,
    L’Aphrodite et ses ruses.
    Lève tes paupières sans fard
    D’où coule un limpide regard :
    Nous avons une bonne part
    Dans les présents des Muses.

    Ceins ton front chaste de lotos,
    Ainsi qu’une danseuse
    Tanagréenne au blanc péplos.
    De ta voix d’amoureuse
    Chante le mélos, de ta voix
    Défaillante comme autrefois…
    Divine écaille, sous nos doigts
    Deviens harmonieuse.

         

         

    Nossis

    Nossis à l’Etrangère


                Etranger, si tu navigues vers Mytilène aux
                beaux chœurs pour y cueillir la fleur des
                grâces de Sappho, dis-lui qu’une femme de
                Locres, chère aux Muses et à elle aussi,
                Enfanta d’autre (chants) pareils et que mon
                Nom est Nossis. Va.

    Etrangère aux yeux noirs qui vas vers Mytilène
    Où l’on cueille la fleur des grâces de Sappho,
    Ecoute ! je te parle et suis à bout d’haleine…
    Lorsque tu reviendras, fidèle comme Echo,

    Parle-nous de la ville indolemment couchée,
    Telle une courtisane aux voiles de byssus,
    Qui s’allonge sur la couche molle, jonchée
    De roses, de fenouil, d’iris et de crocus.

    Vierge, dis à Sappho qu’une femme répète
    Les odes où s’attarde un sourire d’Atthis,
    Qu’elle a chanté les vers du souverain Poète :
    Etrangère, apprends-lui que mon nom est Nossis.

    Dis-lui qu’en appelant sa caresse inconnue,
    J’ai sangloté d’amour sous mes cheveux épars,
    Que je la vois, pareille à l’Aphrodite nue,
    Dis-lui que je l’attends et que je l’aime… Pars !

     

 

 

    Epitaphe sur Rhinthon


            Rien n’est plus doux qu’Eros, et tout ce qui
            est heureux vient après. J’ai craché de ma
            bouche même le miel. Et voici ce que dit
            Nossis ; Celle que Kupris n’a point aimée
            ne sait pas quelles fleurs sont les roses.

     

    Vierges et femmes, rien n’est plus doux que l’amour.
    Les Kharites aux bras blancs, et les jeunes Heures,
    Les Piérides au front ardent comme le jour,
    Et l’Aurore aux pieds nus, lui sont inférieures.

    Je dédaigne le vin, je méprise le miel,
    Je ne veux que le goût des baisers à ma bouche ;
    Ni les frissons de l’eau ni les remous du ciel
    N’égalent l’ondoiement de ta chair sur ma couche.

    Celle qui dédaigna le rire de Kupris
    Et qui n’a point connu son lit de Violettes
    A le front gris des Mots. Ainsi parle Nossis
    Dont l’Eros enduisit de cire les tablettes.

    Celle qui ne craint point à l’égal du trépas
    Les aubes sans caresse et les nuits ans murmure,
    O Déesse aux yeux bleus ! celle-là ne sait pas
    Quelles fleurs sont les roses de ta chevelure !

 

 

    Epitaphe sur Rhinthon


                Et, ayant ri aux éclats, tourne-toi vers moi et
                dis-moi une parole amicale. Je suis Rhinthon
                de Syracuse, chétif rossignol des Muses, mais
                des bouffonneries tragiques nous avons cueilli
                notre lierre personnel.

    J’ai ployé sous le poids accablant de la lyre,
    Et j’ai pleuré jadis des vers sans lendemain :
    Murmure une parole amicale, et d’un rire
    Réjouis mon silence, et passe ton chemin.

    Moi, qui fus un chétif rossignol des Piérides,
    J’ai chanté le printemps au lumineux retour ;
    La lune me baigna de ses remous limpides,
    J’ai vécu fervemment mes bleus minuits d’amour.

    Je vis blondir Phoibé radieusement nue…
    Aujourd’hui je sommeille au pied des aloès
    Et des rudes cactus : et mon ombre inconnue
    Erre dans la forêt muette de l’Hadès.

    J’allumai pour l’hymen la torche qui flamboie,
    Mes pampres ont orné le glorieux autel…
    Un peu de cendre obscure… et pourtant de ma joie
    Tragique je cueillis mon lierre personnel…

 

 

    A Héra


                Déesse vénérable, toi qui souvent descendant
                du haut du ciel, contemples le sanctuaire
                parfumé de Lacinium, reçois le vêtement du
                lin le plus fin que, avec son illustre fille Nossis
                tissa pour toi Theuphilis, fille de Kléocha.

    Bienheureuse Héra, la Très-Belle et l’Auguste,
    Qui daignes contempler de tes regards puissants
    Le glorieux naos que parfumes l’encens,
    Levant ton front d’ivoire où le béryl s’incruste,

    Accepte en souriant cette robe de lin
    Que les mains de Nossis tissèrent sous l’acanthe,
    Nossis aux beaux sourcils, dont les cheveux d’amante
    S’empourprent à l’égal du couchant et du vin.

 

 

    Sur l’image de Sabaithis


                Elle est reconnaissable même d’ici. Voyez
                de Sabaithis c’est l’image par le corps et
                l’âme magnanime. Regarde cette sérénité ;
                je crois voir aussi sa douceur. Réjouis-toi
                beaucoup, femme heureuse.

    Ceux qui ne l’ont point vue admirent Sabaithis.
    Lointaine, on la contemple en sa beauté présente :
    Voici ses bras de rose et ses yeux de lapis
    Et ses cheveux dorés que la brise tourmente.

    Passant, arrête-toi devant ce frais regard
    Que la claire sagesse anime de sa flamme,
    Et dans ces traits, plus doux que le miel et le nard,
    Reconnais la splendeur visible de son âme.

    Garde la douce paix sur ton front, et souris
    En ta double splendeur de vierge et d’amoureuse,
    Immortelle au milieu des rosiers défleuris…
    Salut à ton triomphe, ô femme bienheureuse !

 

 

    Sur le réseau de Samytha


                Il a paru qu’Aphrodite avait reçu avec joie,
                en offrande ce réseau de cheveux de Samytha.
                car il est ingénieusement travaillé, et a une
                douce odeur de nectar, de ce (nectar) dont elle
                oint aussi le bel Adonis.

    Dans l’ombre, d’où l’autel paré de flamme émerge
    L’offrande a réjoui la blanche Aphrodita :
    Ce réseau, parfumé des cheveux d’une vierge,
    Ce réseau qui ceignit le front de Samytha.

    Le filet, savamment tissé par ses compagnes,
    A l’odeur du nectar que tu versas jadis,
    O Déesse ! en l’azur des célestes montagnes,
    Sur le corps puéril et souple d’Adonis.

    Comme le mélilot et l’iris de la berge,
    Ce filet réjouis la claire Aphrodita,
    Car il est parfumé des cheveux d’une vierge,
    Car il ceignit le front doré de Samytha.

     

     

    Sur une image d’Aphrodita


                Kallo, ayant dessiné une image sur cette
                planche, l’a offerte à la demeure de la blonde
                Aphrodita, que cette image représente.
                Combien elle est doucement figurée ! Vois
                comme y fleurit la grâce. Réjouis-toi : car elle
                n’a aucun reproche dans sa vie.

    La Déesse a jaillit des mains de la mortelle,
    Ressuscitant son rire immortellement clair,
    Plus blanche que l’écume et les embruns, et telle
    Que la virent jadis le soleil et la mer…
    La Déesse a jailli des mains de la mortelle.

    Car ainsi la voulut et la rêva Kallo,
    Qui jadis vit monter jusqu’à son apogée
    Hespéros, et plus tard, dans un tremblant halo,
    Le char de Sélanna descendre vers l’Egée ;
    La Déesse a fleuri le songe de Kallo.

    Les patientes mains qui pétrirent l’argile
    Achevèrent enfin leur labeur triomphal.
    Tu t’échappas, Kupris, dont l’haleine distille
    L’ambre artificiel et le miel végétal,
    Des patientes mains qui pétrirent l’argile.

    La statue a surgi de l’ivoire et de l’or…
    Et frissonnants, autour de ta forme divine,
    Les passereaux, de l’aube ont pris leur prompt essor.
    L’Aphrodita, debout et chryséléphantine,
    Illumine les flots gris de ses cheveux d’or.

    Et les regards levés sur la Déesse nue,
    La vierge est morte, ayant accompli son désir,
    Car les penseurs brûlés de la fièvre inconnue
    Qui réclament le songe impossible à saisir,
    Meurent, les yeux levés sur la Déesse nue.

     

                    … une femme de Locres… enfanta
                    d’autres (chants) pareils…

    CeMoi, la Kitharède de Locres
    Dont la voix triompha,
    Dans le jour de safrans et d’ocres
    Qui trace son alpha,
    Et dans le couchant d’écarlate
    Où l’âme des oeillets éclate
    En véhémences d’aromate,
    Je suis chère à Psappha.
    La Prêtresse unique et multiple
    Vint hier me choisir
    Pour amoureuse et pour disciple
    D’angoisse et de plaisir,
    En me disant : « Vers les soirs tièdes,
    Chante à la façon des Aèdes
    La compagne que tu possèdes
    Et qui fut ton désir.
    « Dors sur le sein de ta maîtresse,
    Comme moi près d’Atthis,
    Lorsque la Nuit aux yeux bleus tresse
    Ses couronnes d’iris… »
    Par les tremblantes accalmies,
    Ma voix aux craintes raffermies
    Reprend les beaux chœurs des Amies,
    Et mon nom est Nossis.

                 


                … chère aux Muses et à elle aussi…


    O Lesbos, je suis chère à Psappha l’Immortelle.
    Elle entend, dans l’Hadès, mes fugaces accords
    Et la vierge de mon désir lui semble belle.
    Elle sourit parmi le nuage des Morts,
    Quand je viens, attisant les tièdes cassolettes,
    Cueillir ses violettes.
    Je t’ai cherchée, ô fleur des Kharites ! ô toi
    Qu’on désire à travers les formes adorées,
    Dans le mélos ployé sous une exacte loi
    Et dans les flots sereins d’une mer sans marées,
    Dans le rêve des gris oliviers, dans le chant
    Funèbre du couchant.
    Je n’ai point écouté les faiseurs de mensonges
    Dont le souffle a terni la clarté de ton nom :
    Je suis venue avec mes parfums et mes songes,
    En répandant le lait de la libation,
    Et je t’ai dit : « Voici les roses que je tresse,
    Et voici ma jeunesse. »
    Seule dans mon orgueil d’amour, j’ai méprisé
    Les silences amers, les rires et les blâmes,
    Et, pieuse disciple, à ton autel brisé,
    J’ai rallumé l’ardeur expirante des flammes :
    J’ai tissé le fenouil, la rose et le cerfeuil
    En guirlandes de deuil.
    N’as-tu point dit, jadis, devant les cieux d’opale,
    Caressant Eranna courbée à tes genoux,
    Et mêlant tes cheveux noirs à ses cheveux pâles :
    « Quelqu’un, dans l’avenir, se souviendra de nous.
    Les Muses, à qui plaît la voix des amoureuses,
    Nous firent glorieuses. »

     

                    … mon nom est Nossis.


    Que mon salut te suive au-delà de la mer
    Et des couchant de pourpre, ô femme qui navigues
    Vers Mytilène aux murs vivants comme une chair,
    Vers la Rive couchée en ses roses prodigues,
    Qui recueille les noms jeunes et le printemps.
    Des hymnes consentants.
    Eranna de Télos s’attarde dans la ligne
    Féminine de la crique, sa brève voix
    Chante plaintivement le petit chant du cygne.
    Parfois, ressuscitant les baisers d’autrefois,
    Elle erre, les cheveux défaits, sous l’aile ombreuse
    De sa nuit d’amoureuse.
    Pars, Etrangère, annonce à l’ardente Sappho
    Qui jaillit des Temps bleus, unique Fleur des Grâces,
    Que, lente, j’ai tissé des strophes sans défaut
    Lorsque sur le métier retombaient mes mains lasses,
    Et dis, en apportant les couronnes d’iris,
    Que mon nom est Nossis.

     

     

    Praxilla


        Adonis

                    J’abandonne à la vérité la lumière très
                    belle du soleil, ensuite les astres brillants et
                    le visage de la lune, et aussi les concombres
                    de la saison et les pommes et les poires.

    Je quitte en gémissant la lumière très belle
    Du soleil, et la grotte où l’azur vient pleuvoir,
    Les prés où la cigale attend la sauterelle,
    Les pipeaux de l’aurore et les flûtes du soir.

    J’abandonne le rire attentif de la Lune,
    L’éloge de la foule et l’accueil des amis,
    Des vierges dénouant leur chevelure brune
    Dans le jardin nocturne aux parfums endormis.

    Les fils enchevêtrés des lueurs et des ombres
    Ne m’enlaceront plus de leurs tissus légers,
    L’ardeur des grappes et la fraîcheur des concombres
    Ne m’attireront plus vers les brillants vergers.

    Je ne cueillerai plus les pommes ni les poires,
    Je ne mirerai plus mes yeux noirs dans le flot
    Qui me taquine avec des appels illusoires,
    Je ne m’étendrai plus parmi le mélilot…

    Mais dites : « Praxilla ne meurt pas tout entière,
    Car ses chants font s’unir les lèvres et les mains,
    Et son âme s’attarde en un peu de poussière
    Sous les beaux oliviers qui bordent les chemins. »

     

     

    Poème d’Amour


                O toi qui jettes un beau regard à
                travers les fenêtres, vierge par la
                tête, femme par en bas…

    O toi qui savamment jettes un beau regard,
    Bleu comme les minuits, à travers les fenêtres,
    Je te vis sur la route où j’errais au hasard
    Des parfums et de l’heure et des rires champêtres.

    Le soleil blondissait tes cheveux d’un long rai,
    Tes prunelles sur moi dardaient leur double flamme ;
    Tu m’apparus, ô nymphe ! et je considérai
    Ton visage de vierge et tes hanches de femme.

    Je te vis sur la route où j’errai au hasard
    Des ombres et de l’heure et des rires champêtres,
    O toi qui longuement jettes un beau regard,
    Bleu comme les minuits, à travers les fenêtres.

     

     

    Anyta de Tégée


    Sur une offrande d’Echécratidas

                Reste ici, homicide (lance) de bois de
                cornouiller, et ne répands plus le triste
                meurtre des ennemis autour de ton ongle
                d’airain : mais fixée dans la haute demeure
                en marbre de l’Athéna, dis la bravoure du
                Crétois Echécratidas.

    Quittant l’air troublé que laboure
    Le glaive aux éclairs froids,
    Redis au peuple la bravoure
    Du valeureux Crétois.
    Repose en paix, ô rouge lance !
    Evoque, dans la somnolence
    De ces murs au grave silence,
    Les combats d’autrefois.

    Dans l’ombre que l’encens parfume,
    Près de l’autel serein,
    Tu regrettes le sang qui fume,
    Et le choc souverain ;
    Sur la plaine où le jour s’efface,
    Mélancoliquement tenace,
    Tu ne dresses plus la menace
    De son ongle d’airain.

    Ici, le soir fumeux attriste
    De son rire fané
    Le sanctuaire d’améthyste
    Et de jaspe veiné.
    Repose dans la ténèbre ample
    Et pacifique de ce temple,
    Où la vierge aux bras blancs contemple
    L’image d’Athéné.

     

     

    Anyta de Mytilène


                A Pan aux cheveux hérissés et aux nymphes
                protectrices des bergeries, Theudotos, qui
                fait paître les brebis, offrit ce présent sous son
                lieu d’observation. C’est parce que, un jour
                qu’il était grandement fatigué par l’été
                desséchant, elles le reposèrent, lui ayant
                présenté dans leurs mains une eau douce
                comme le miel.

    D’invisibles pipeaux charment ma solitude.
    Le soir voit défleurir le mélilot des prés.
    O nymphes aux yeux verts, et toi, Pan au poil rude,
    Je vous offre ces fruits que l’automne a dorés.

    Lorsque j’ai convoité la fraîcheur des fontaines,
    Etendu sur la roche et las des longs chemins,
    Vous m’avez apporté l’eau des sources lointaines,
    O nymphes ! dans le creux frissonnant de vos mains.

    Je n’ai plus redouté l’aridité des sables,
    Bouclier d’or où se double l’airain du ciel,
    Car j’ai bu longuement, dans vos mains pitoyables,
    L’eau claire qui me fut plus douce que le miel.

     


                    Moi, Hermès, j’étais debout près du jardin
                    ouvert aux vents, au croisement de trois
                    chemins, près de la mer blanchissante,
                    offrant aux hommes fatigués une halte
                    dans leur route : et une source pure leur
                    verse une eau fraîche.

    Ici, dans le verger où se croisent les vents,
    Près du sable blanchi par le sel et l’écume,
    J’accorde le repos, loin des étés fervents,
    Sur l’herbe aux frissons doux que le cerfeuil parfume.

    Nul vent ne fait trembler les beaux pommiers fleuris,
    La charmante langueur du mélilot s’exhale,
    Et, baignant l’aloès et le vert tamaris,
    La fontaine jaillit, riante et virginale.

    Moi, l’Hermès dont les yeux suivent les flots d’étain,
    Sur mon socle de pierre aux bords moussus, j’écoute
    Le chant de l’eau plus clair que le pipeau lointain,
    Et les pâtres lassés font halte dans leur route.

             

                    Ce lieu est à Kupris, puisqu’il lui fut toujours
                    cher de voir du continent la mer brillante,
                    afin qu’elle puisse accorder une navigation
                    heureuse aux matelots ; et tout autour, la mer
                    tremble, voyant la radieuse statue.

    Sur les rocs ont erré les pieds nus de Kupris.
    Elle aime à contempler, du haut de la falaise,
    Les ondes déployant leurs violets d’iris
    Dont l’immortel ennui s’exaspère et s’apaise.
    Sur les flots ont erré les pieds nus de Kupris.

    La vague a reconnu la voix de la Déesse
    Qui jaillit autrefois du délicat embrun,
    Blonde sous le jour blond que la tiédeur oppresse,
    Et respirant l’iode ainsi qu’un frais parfum.
    La vague a reconnu la voix de la Déesse.

    Son image a dompté le courroux de la mer.
    Elle accorde la paix et le soleil aux voiles,
    Et, souriant aux nefs de son visage clair,
    Elle fait resplendir les nuits belles d’étoiles.
    Son image a dompté le courroux de la mer.

     

                        … appelant l’âme chère de Philainis, qui
                        avant le mariage, marcha vers l’onde verte
                        du fleuve de l’Achéron.

    La vierge Philainis traversa les Eaux vertes
    De l’Achéron, sans voir les flambeaux de l’hymen,
    Et les lys sont tombés d’entre ses mains ouvertes.
    Sur la stèle de deuil pleure le cyclamen.
    Avant de voir brûler les flambeaux de l’hymen,
    La vierge Philainis traversa les Eaux vertes.

    Dans les prés où la lune efface le soleil,
    La vierge Philainis tresse les asphodèles.
    Perséphona, fermant les yeux noirs du sommeil,
    Rouit le lin parmi ses compagnes fidèles,
    Et parfois, en rêvant, cueille les asphodèles
    Dans les prés où la lune efface le soleil.


                        A. - Pourquoi, ô Pan agreste, assis près de la
                        fontaine où vont les brebis, joues-tu de
                        ce chalumeau harmonieux ?
                        B. - Afin que sur ces monts couverts de rosée
                        les génisses paissent, broutant les épis à
                        la belle chevelure


            A

    Tu respires l’odeur de l’herbe et de la terre,
    Et ta flûte s’exhale en des frisons légers…
    Pan rustique, pourquoi demeurer solitaire,
    Assis dans le bois sombre à l’écart des bergers ?

     

            B

    Je taille les pipeaux où traîneront mes lèvres,
    Moi, dieu de l’hyacinthe et de l’épi barbu…
    Et mes simples chansons attireront les chèvres
    Vers l’ombre et la rosée où les Nymphes ont bu.

     


    Sur un dauphin

     


                Jamais plus réjoui des ondes propres à la
                navigation, je ne lancerai mon cou, bondissant
                du fond de l’eau, ni je ne soufflerai avec force
                de mes belles lèvres le long des tolets du
                navire, charmé de mon torse. Mais la fraîcheur
                empourprée de la mer m’a poussé sur la terre
                ferme, et je gis sur ce rivage délicat.

    Le souffle de la mer, adouci par le soir,
    Ne réjouira plus mes lèvres et mes joues,
    Et je ne verrai plus, le long des belles proues,
    Mon image, comme en le métal d’un miroir.

    Je ne monterai plus des profondeurs marines,
    Je ne m’ébrouerai plus au soleil du matin,
    Je ne me plairai plus au sourire enfantin
    De l’aurore, jouant avec ses cornalines.

    O passant, j’ai quitté le transparent émail
    Des flots, où le vent pleure en d’étranges syllabes,
    Où grouille obscurément la détresse de crabes,
    A travers le soir gris que bleuit le corail.

    Car le bondissement des courants implacables
    M’a jeté sur la rive aux longs varechs flottants.
    voici la Mort au front paré d’algues, - j’attends,
    Hors d’haleine et couché sur le velours des sables.

     

     

    Moiro


    Offrandes à l’Aphrodite

                Sois placée sous le portique d’or de
                l’Aphrodita, ô grappe, pleine de la sève de
                Dionysos : ta mère, t’ayant fait naître sur
                le sarment aimable, ne produira plus sur ta
                tête sa feuille de nectar.

    O grappe, que l’ardeur des soirs ensanglanta
    De chauds reflets, repose en ta pourpre moiré
    Sous le portique d’or de la Maison sacrée
    Où, les yeux triomphants, règne l’Aphrodita.

    Tu bleuissais parmi les fauves chevelure
    Des Bacchantes, ô grappe à l’haleine de miel,
    Par les soirs opulents, où la terre et le ciel
    N’étaient plus qu’un verger bourdonnant de murmures.

    La vigne, qui berçait ton odorant sommeil,
    Ne te courbera plus sous l’étreinte des vrilles,
    Et tu n’offriras plus aux brunes jeunes filles
    Ta coupe où débordait la sève du soleil.

     

     

    Sur les Nymphes de l’Anigros

                Nymphes de l’Anigros, vierges du fleuve,
                qui, divines, foulez constamment ces
                profondeurs de vos pieds de rose,
                réjouissez-vous et soyez favorables à
                Kléonumos, qui vous éleva sous les pins,
                ô Déesses, ces belles statues de bois.

    Vierges de l’Anigros, nymphes aux pieds de rose,
    Vous, dont la forme ondoie au gré du flot changeant,
    Et qui faites briller les écailles d’argent
    Des lumineux poissons, nymphes aux pieds de rose,

    Venez, vous qui riez à travers les roseaux !
    Car, sous les pins taillés comme une vigne enclose,
    Votre image sculptée a réjoui les eaux.
    O nymphes qui riez à travers les roseaux !

     

     

    Charixéna

    Tu goûtas l’amour sous l’érable
    Qu’un soir fana,
    O très antique, ô vénérable
    Charixéna.

    Ta flûte murmura ses peines,
    Et résonna
    Comme la brise dans les chênes,
    Charixéna.

    L’ombre, sur ton épaule nue
    Qui frissonna,
    Apportait la fièvre inconnue,
    Charixéna.

    Ta bouche de Musicienne
    S’abandonna
    Dans l’ardeur d’une nuit ancienne,
    Charixéna.

     

     

    Kléobulina

    Quand, d’un geste, le soir fait taire
    La flûte et la syrinx,
    Tu sais embrumer de mystère
    Tes prunelles de lynx.
    Tandis que la ténèbre englobe
    Les plis fugitifs de ta robe,
    L’énigme prompte se dérobe
    Sur tes lèvres de sphinx.

    L’ombre fait vaciller la flamme
    De tes yeux d’un bleu noir.
    Ta voix où s’attendrit ton âme,
    Vague comme l’espoir,
    Et qui pactise avec la rude
    Et pitoyable solitude,
    Sait imiter l’incertitude
    De la mer et du soir.