Les Kitharèdes/Kléobulina

Traduction par Renée Vivien.
Les KitharèdesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 171-176).


KLÉOBULINA




Kléobulina était la fille lumineuse de Kléobulos, un des Sept Sages. Citoyen de Lindos dans l’île de Rhodes, il était contemporain de Solon. Poète lyrique, il composa, comme devait le faire sa fille, des énigmes en vers. Un des premiers, il témoigna d’une conception plus noble de l’éducation des vierges. Il n’approuva point la stupide et brutale répression de l’indépendante Intelligence féminine.

La renommée de sa fille prouve triomphalement qu’il mit en œuvre ses théories : rare et belle fortune.

Kléobulina, née à Corinthe, fut nommée Eumétis par son père. Elle fut aussi chaste que belle. Elle est l’auteur d’énigmes en vers, dont les plus célèbres sont celle sur l’Année et celle sur la Ventouse louée par Aristote. Kratinos composa une pièce dont elle fut l’héroïne.

Sphinx gracieux, Kléobulina propose des énigmes, et son regard est plus indéchiffrable que ses paroles mêmes. Elle possède le don du Mystère. Son esprit est à la fois radieux et profond comme le soleil sur l’eau. Elle sait le charme du sourire à travers un voile.

Ceux qui cherchent l’Insaisissable la chérissent de se dérober éternellement, ainsi que les Nymphes fuyantes et les Naïades lointaines… Selon une théorie antique et vénérable, l’homme n’aime jamais ce qu’il possède. Kléobulina l’a compris. C’est pourquoi, sans révéler le mot de ses harmonieuses énigmes, elle s’éloigne, les yeux détournés.


I


Ἄνδρ’ εἶδον κλεπτοντα καὶ ἐξαπατῶντο βιαίως ·
καὶ τὸ βίᾳ ῥέξαι τοῦτο δικαιότατον.


Je vis un homme qui volait et ils étaient trompés violemment ; et agir par force c’est le plus juste.


II


Ἄνδρ’ εἶδον πυρὶ χαλκόν ἔπ’ ἀνέρι κολλήσαντα ·
οὕτω συγκόλλως ὥστε σύναιμα ποιεῖν.


Je vis un homme ayant uni fortement de l’airain à du feu sur un homme, si étroitement qu’il les faisait du même sang.


IIA


κνήμῃ νεκρὸς ὄνος με κερασφόρῳ οὖας ἔκρουσεν.


Un âne mort me frappa l’oreille de son sabot.


III


Εἶς ὁ πατήρ, παῖδες δὲ δυώδεκα · τῶν δὲ ἑκάστῳ
παῖδες δὶς τριήκοντα διάνδιχα εἶδος ἔχουσαι ·
αἱ μὲν λευκαὶ ἔασιν ἰδεῖν, αἱ δ’ αὖτε μέλαιναι ·
ἀθάνατοι δὲ τ’ ἐοῦσαι ἀποφθινύθουσιν ἅπασαι.


Le père est unique, les enfants sont douze ; chacun d’eux a deux fois trente filles dont l’aspect est double ; les unes sont blanches, les autres, au contraire sont noires, et, étant immortelles, elles meurent toutes.



Quand, d’un geste, le soir fait taire
La flûte et la syrinx,
Tu sais embrumer de mystère
Tes prunelles de lynx.
Tandis que la ténèbre englobe
Les plis fugitifs de ta robe,
L’énigme prompte se dérobe
Sur tes lèvres de sphinx.

L’ombre fait vaciller la flamme
De tes yeux d’un bleu noir.
Ta voix où s’attendrit ton âme,
Vague comme l’espoir,
Et qui pactise avec la rude
Et pitoyable solitude,
Sait imiter l’incertitude
De la mer et du soir.