Les Kitharèdes/Télésilla

Traduction par Renée Vivien.
Les KitharèdesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 35-44).
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TÉLÉSILLA

(510 av. J.-C.)



La radieuse héroïne d’Argos nous apparaît, éclairée par la flamme des glaives et des boucliers. Malgré la douceur de son nom, qui s’attarde sur les lèvres ainsi qu’un murmure de flûte, Télésilla fut une vierge guerrière, digne de combattre aux côtés des Amazones.

Elle vécut sous Cléomènes et Démaratos, rois de Sparte. Elle fut belle, de cette splendeur brune qui évoque les soirs d’Orient, brune comme Psappha, brune comme Korinna, brune comme Damophyla de Pamphyla et comme Praxilla la Sicyonienne. Ses yeux noirs étaient pareils aux yeux de Perseus. Son corps d’éphèbe, étroit de hanches et de poitrine, était vigoureux « comme un souple arbrisseau ». L’ardeur des combats animait sa pâleur d’ambre.

Plutarque a recueilli une légende sur la naissance de l’Argienne à la musique et aux vers. C’était une Eupatride, belle et aimée, mais affligée d’une de ces mystérieuses et terribles maladies où les Anciens voyaient un châtiment des Dieux. La fièvre et la langueur inconnues ayant consumé ce jeune corps, Télésilla consulta un oracle qui lui ordonna, si elle voulait guérir, de se joindre aux serviteurs des Muses. Elle obéit au commandement divin. Sa piété fut doublement récompensée, car non seulement elle retrouva son ancienne vigueur, mais elle fut honorée par les femmes d’Argos, pour la magnificence de ses vers. Ses strophes semblaient tissées de pourpre et d’or… Elle aimait le faste des rythmes variés et la pompe des phrases.

Pendant la guerre d’Argos contre Sparte (495 av. J.-C.), Télésilla moissonna les lauriers sanglants des Héros. Ses odes généreuses mirent un éclair au front de ses concitoyennes, et ses fébriles accords résonnèrent comme l’appel d’Arès.

La statue de Télésilla fut érigée dans le temple d’Aphrodite. Elle gardait l’attitude d’une héroïne, ceignant le glaive et soulevant le bouclier. Quelques commentateurs ont affirmé que cette statue ne représentait point Télésilla l’héroïne, mais l’Aphrodite Armée. Il existe, en effet, plusieurs statues d’Aphrodite revêtant la parure héroïque de l’épée et du casque. Mais Pausanias dit très clairement :

« Au de la du théâtre de l’Aphrodite est un temple : devant la cella, Télésilla, la poétesse lyrique, est représentée sur une stèle, et ses tablettes sont jetées à ses pieds, mais elle considère un casque qu’elle tient à la main et dont elle va couvrir sa tête. Car Télésilla était renommée parmi les femmes pour d’autres causes, mais elle était honorée surtout à cause de sa poésie. »

Le geste de la Poétesse Héroïque est un symbole. Elle se détourne des tablettes où sont inscrits ses vers, pour contempler le casque martial. Je laisse la parole à Pausanias.

« Il arriva que les Argiens furent réduits à une détresse inexprimable, dans une lutte contre Cléomènes, fils d’Anaxandride, et contre les Lacédémoniens. Les uns tombèrent dans le combat même ; d’autres, qui s’enfuirent dans le bois sacré d’Argos, furent également détruits, les uns d’abord, en sortant, suivant une convention, et les autres, ayant, lorsqu’ils reconnurent qu’ils avaient été trompés, mis le feu au bois. Ainsi, Cléomènes conduisait les Lacédémoniens contre Argos vide de guerriers.

« Télésilla envoya aux remparts tous les esclaves et tous ceux qui, par leur trop grande jeunesse ou par leur âge trop avancé, étaient incapables de faire la guerre. Elle réunit toutes les armes qui avaient été laissées dans les maisons et celles qui se trouvaient dans les temples et en arma toutes les femmes d’un âge propre au combat. Elle les disposa ensuite à l’endroit où elle attendait l’assaut de l’ennemi.

« Lorsque les Lacédémoniens apparurent, les femmes ne furent point effrayées même par leur cri de bataille, mais elles soutinrent l’attaque et combattirent courageusement. Alors les ennemis réfléchirent que, s’ils détruisaient les femmes, leur victoire serait déshonorante, et que, s’ils étaient vaincus par elles, ils seraient couverts de honte, pour avoir reculé devant des femmes.

« Longtemps auparavant, ce combat avait été prédit par la Pythie, à ce que rapporte Hérodote, soit dans un autre sens, soit comme je l’ai compris :

« Mais quand la femme courageuse, ayant vaincu le mâle, enlèvera tout honneur d’Arès à la jeunesse d’Argos, alors beaucoup d’Argiennes se déchireront les joues[1]. »

Plutarque célèbre ainsi la victoire de Télésilla :

« Parmi les actions illustres accomplies en commun par des femmes, nulle ne l’est plus que le combat livré autour d’Argos contre Cléomènes, où les Argiennes luttèrent sous l’impulsion de Télésilla, la poétesse… Comme Cléomènes, roi de Sparte, ayant massacré beaucoup d’Argiens,… marchait vers la ville, une passion et une audace divines s’emparèrent des femmes jeunes et les portèrent à repousser les ennemis pour la défense de leur patrie. Sous la conduite de Télésilla, elles prennent les armes, et, se tenant le long de l’enceinte, garnissent en cercle les remparts, frappant d’étonnement les ennemis. Le second roi Démaratos (à ce que dit Socrate[2]), qui avait pénétré dans les murs et occupait le Pamphyliaque, fut chassé par elles : et, la ville ainsi sauvée, on ensevelit sur la route de l’Argolide celles des femmes qui étaient tombées dans le combat, et celles qui avaient survécu obtinrent, comme souvenir de leur vaillance, de sacrifier à Ényalios[3]. Quelques-uns assurent que le combat eut lieu le septième jour du mois et les autres à la nouvelle lune du mois qui est maintenant le quatrième, et qui, autrefois, s’appelait Hermaios chez les Argiens. Ce jour-là, jusqu’aujourd’hui encore, on célèbre les Hybristiques. On y revêt les femmes de tuniques et de chlamydes d’hommes, les hommes de péplos et de voiles de femmes. Et, pour remédier au petit nombre des hommes, ils unirent les femmes, non aux esclaves (comme le raconte Hérodote), mais aux plus nobles des environs, qu’ils firent citoyens d’Argos. Et les femmes semblaient les dédaigner et les traiter avec mépris dans le lit conjugal, comme de race inférieure. C’est de là que provient cette loi qui force les nouvelles mariées à porter une barbe. »

Lucien parle en ces termes de la magnanime Salvatrice des Argiens :

«… Télésilla, qui s’arma contre les Spartiates, et à cause de laquelle Arès est considérée comme le dieu des femmes d’Argos… »

Suidas confirme le dire de Pausanias :

« Télésilla la poétesse est représentée sur sa stèle, ayant repoussé ses tablettes, coiffée du casque. »

Maxime de Tyr ajoute :

« Les vers de Tyrtée réveillaient les Spartiates, les harmonies de Télésilla les Argiens, et les chants d’Alcée les Lesbiens. »

Citons encore Georgios Syncellos :

« Kratès, le poète comique, et Télésilla, Praxilla et Kléobulina étaient illustres. »

Dans le recueil d’héroïdes de Théophylactus Simocata, on en trouve deux où figure le nom de l’héroïque Poétesse. L’une est adressée par Sopater à Télésilla et l’autre par Télésilla à Laïs. La seconde se termine par ces mots :

« Car nous ne verrons plus le lever du soleil. Ainsi je deviendrai plus terrible que Médée et que Phèdre. »

Apollodoros nous conserve un détail du récit où Télésilla avait retracé jadis l’inoubliable victoire :

« Selon Télésilla, Amykla et Méliboia furent sauvées : Zéthos et Amphion furent tous deux percés de flèches par elles. »

Soyons reconnaissants au grammairien. Seul, il nous a transmis les noms précieux de ces deux héroïnes du beau combat. Amykla et Méliboia furent aussi vaillantes que les Amazones au sein mutilé, et il convient d’honorer leur mémoire lumineuse. Ce sont les astres rouges d’une époque incertaine et troublée.

Une autre voix d’homme ajoute sa note grave au chœur d’adoration qui monte vers la statue de la guerrière généreuse : Antipater le Thessalien lui décerne l’épithète d’ἀγακλέα, très glorieuse.

Les deux seuls vers que nous possédions de la Poétesse au casque d’airain sont détachés d’un parthénion composé pour les vierges argiennes, en l’honneur d’Artémis… Elle y chantait le vain amour d’Alphéos pour la pâle Chasseresse. Ses strophes, célébrant la gloire de la beauté chaste, évoquaient le Dieu du Fleuve, le fils d’Okéanos et de Téthys, qui poursuivit la Déesse Inviolée jusqu’à Létrines, en Élide, où, ainsi que ses nymphes, elle se couvrit le visage et le corps de boue et se cacha dans le marais. Alphéos, vaincu par le stratagème de la Fugitive Céleste, dut se résigner à de moins inaccessibles amours.

Athénée dit : « Le chant à Apollon est appelé Philélias[4], comme Télésilla le désigne. » Apollodoros s’est inspiré d’elle dans un passage sur les Niobides.

Télésilla, vierge guerrière, ne s’alanguit pas en la mollesse des vers érotiques. Ses chants retentissent comme le choc des glaives et des boucliers. Elle ne joignit point le myrte, ni le fenouil, ni les roses, aux noirs lauriers des Aèdes et des Héros. Semblable à Korinna, elle est une Victorieuse, une Triomphatrice. Sa gloire résonnera à travers l’Éternité, ainsi qu’une auguste clameur de buccins et de clairons.



Ἁ δ' Ἄρτεμις, ὦ κόραι,
φεύγοισα τὸν Ἀλφεόν.


Cette Artémis, ô vierges, fuyant Alphéos…



Cette Artémis, ô vierges, fuyant Alphéos…

Cette Artémis, fuyant le désir mâle, ô vierges,
Tourna vers le lointain du sud ses yeux lassés.
Et ses pieds fugitifs illuminaient les berges,
Foulant avec dégoût les couples enlacés.

Ses longs rayons aigus perçaient l’ombre des rives
Et dardaient les venins, les terreurs et les maux,
Sur les hommes en rut et les femmes passives,
Luttant et se mêlant comme les animaux.

Car son orgueil se plaît aux jeux chastes et rudes
De la course à travers le ravin et le pré ;
Elle cherche l’effroi des larges solitudes
Où nul souffle mortel ne trouble l’air sacré.


  1. Le dernier vers fait sans doute allusion à la coutume du port de la barbe infligé aux femmes, suivant ce que rapporte Plutarque.
  2. Peut-être Sosicrate ?
  3. Surnom d’Arès.
  4. Philélias, nom argien du poème emprunté à son refrain : ἔξεχ’, ἔξεχε, ὦ φίλ’ ἥλιε.