Les Kitharèdes/Nossis

Traduction par Renée Vivien.
Les KitharèdesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 83-109).
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NOSSIS




Nossis, la Kitharède de Locres, fut une ardente disciple de Psappha, comme l’attestent les beaux vers de l’épigramme Είς Σαπφώ, À Sappho. Méléagre compare le jaillissement de sa poésie à l’iris qui exhale un doux parfum, à l’iris aux belles fleurs. Il hésite en ferveur, il s’arrête en extase, devant Nossis à la voix de femme, Nossis dont Érôs enduisit de cire les tablettes.

Elle naquit à Locres aux belles vignes. Comme Psappha, elle demeure voilée, inconnue et lointaine. Ses vers translucides seuls nous font entrevoir cette mystérieuse existence de fleur nocturne. Ils nous apprennent qu’elle fut la fille de Theuphilis, fille de Kléocha, que, de ses mains virginales, elle tissait la trame, et qu’elle offrit à Héra l’Auguste cette robe de lin qui fut un labeur de patience et de tendresse, comme toute œuvre d’art. Elle fut une amoureuse de l’amour. Rien n’est plus doux qu’Érôs, et tout ce qui est heureux vient après, dit-elle avec une passion ingénue. Elle fut une admirable amie. Sa blanche affection pour Alkétis survit en défi de la souillure du mariage et des hideurs de l’enfantement. D’inoubliables regards féminins brillent à travers ses strophes. Samytha, la vierge aux beaux parfums, offre à l’Aphrodita le réseau qu’embaumèrent ses blonds cheveux de miel et de nektar, le réseau d’argent ingénieusement travaillé où luisent les aigues-marines… De ses yeux de peintre, de ses yeux avides à refléter les couleurs, Kallô discerne l’Œuvre future dans la grâce imprécise, dans le charme fuyant de l’ébauche. Sa chaste ardeur vers l’Art Insaisissable consume ses jours pieux. Elle meurt, n’ayant aucun reproche dans sa vie… À travers le beau sourire de Sabaithis se dévoile une âme aussi lumineuse que son visage… Polyarchis l’eupatride se réjouit naïvement de la magnificence de sa chair, et offre à la Déesse Favorable une statue d’or faite à sa ressemblance… Thymarété, la vierge aux douces paupières, caresse la petite chienne qui garde la maison… Et la lointaine Psappha attire impérieusement l’âme errante de l’étranger vers Mytilène aux beaux chœurs. Psappha, fleur brûlante comme une étoile, Psappha, éclosion de grâces odorantes, écoute, dans l’Hadès, le salut de Nossis…

Plus est ténébreuse la vie d’un Poète et surtout d’une Poétesse, et plus elle suscite d’erreurs et de légendes, car la curiosité des hommes ne veut jamais s’avouer déçue. C’est ainsi que quelques-uns ont cru voir en Mélinna la fille de Nossis. Mais Nossis chérit en cette enfant le reflet d’une mère aimée, — Alkétis peut-être, — et les parents n’ont point coutume de s’admirer aussi ouvertement, et avec cette naïveté, dans leur progéniture. Et pourtant, toute affection paternelle ou maternelle n’est en vérité que l’égoïste et sotte satisfaction de se complaire dans sa descendance.

D’autres historiens ont voulu accréditer l’existence de deux Nossis, en dépit de l’unité magistrale de l’œuvre, qui porte l’empreinte d’un génie indivisible.

La poésie n’a point de gemmes plus rares que les épigrammes : À Sappho, Sur une image d’Aphrodite, À Érôs et Sur une image de Femme.

Plus heureuse que l’obscur poète syracusain, Nossis cueillit véritablement de son ardente souffrance et de sa joie mélancolique un lierre personnel.



I

ΕΡΩΤΙΚΑ


εἰς ἔρωτα.

ἅδιον οὐδὲν ἔρωτος, ἁ δ’ ὄλβια, δεύτερα πάντα
ἐστιν · ἀπὸ στόματος δ’ ἔπτυσα καὶ τὸ μέλι.
τοῦτο λέγει Νοσσίς · τίνα δ’ἁ Κύπρις οὐκ ἐφίλασεν
οὐκ οἶδεν κήναστ’ ἄνθεα ποῖα ῥόδα.



Poèmes d’Amour


À ÉROS

Rien n’est plus doux qu’Érôs, et tout ce qui est heureux vient après. J’ai craché de ma bouche même le miel. Et voici ce que dit Nossis : celle que Kupris na point aimée ne sait pas quelles fleurs sont les roses.



II

ΑΝΑΘΗΜΑΤΙΚΑ ΚΑΙ ΕΠΙΤΥΜΒΙΑ

I


εἰς Λοκρέας.

ἔντεα Βρέττιοι ἄνδρες ἀπ' αἰνομόρων βάλον ὥμων
θεινόμενοι Λοκρῶν χερσὶν ὑπ' ὠκυμάχων.
ὧν ἀρετὰν ὑμνεῦντα θεῶν ὑπ' ἀνακτόρα κεῖνται
οὐδὲ ποθεῦντι κακῶν πάχεας, οὒς ἔλιπον.



Pièces votives et Épitaphes


AUX LOCRIENS

Les Brettiens jetèrent leurs armes de leurs épaules malheureuses, frappés par les mains des Locriens prompts aux combats. Glorifiant le courage de ceux-ci, ces armes sont dans les sanctuaires des dieux, et elles ne regrettent pas les bras des lâches, qu’elles abandonnèrent.


2


εἰς Ἥραν.

Ἥρα τιμήεσσα, Λακίνιον ἂ τὸ θυῶδες
πολλάκις οὐρανόθεν νεισομένα καθορῇς,
δέξαι βύσσινον εἶμα, τό τοι μετὰ παιδὸς ἀγαυᾶς
Νοσσίδος ὕφανεν Θεύφιλις ἁ Κλαόκας.



À HÉRA

Héra vénérable, toi qui souvent, descendant du haut du ciel, contemples le sanctuaire parfumé de Lacinium, reçois le vêtement du lin le plus fin que, avec son illustre fille Nossis, tissa pour toi Theuphilis, fille de Kléocha.


3


εἰς Ῥίνθωνα.

Καὶ καπυρὸν γελάσας παραμείβεο, καὶ φίλον εἰπὼν
ῥῆμ' ἐπ' ἐμοί. Ῥίνθων εἶμ'ὁ Συρακόσιος
Μουσάων ὀλίγη τις ἀηδονίς · ἀλλὰ φλυακων
ἐκ τραγικῶν ἴδιον κισσὸν ἐδρεψάμεθα.


SUR RHINTHON

Et, ayant ri aux éclats, tourne-toi vers moi et dis-moi une parole amicale. Je suis Rhinthon de Syracuse, chétif rossignol des Muses, mais des bouffonneries tragiques nous avons cueilli notre lierre personnel.


4


εἰς εἰκόνα Σαβαιθίδος

Γνωτὰ καὶ τηνῶδε. Σαβαιθίδος, εἴδετε μὲν γὰρ,
ἁδ’εἰκὼν, μορφᾷ καὶ μεγαλοφροσύνᾳ.
θάεο τὰν πινυτάν, τό τε μείλιχον αὐτόθι τήνας
ἔλπομ' ὁρᾶν · χαίροις πολλά, μάκαιρα γύναι.


SUR L’IMAGE DE SABAITHIS

Elle est reconnaissable même d’ici. Voyez : de Sabaithis c’est l’image par le corps et l’âme magnanime. Regarde cette sérénité ; je crois voir aussi sa douceur. Réjouis-toi beaucoup, femme heureuse.


5


εἰς ἄγαλμα Μελίννης.

Ἀυτομέλιννα τέτυκται · ἵδ' ὡς ἀγανὸν τὸ πρόσω
ἀμὲ ποτοπτάζειν μειλιχίως δοκέει.
ὡς ἐτύμως θυγάτηρ τᾷ ματέρι πάντα προσῴκει ·
ἧ καλὸν ὅκκα πέλοι τέκνα γονεῦσιν ἴσα.



SUR UNE IMAGE DE MÉLINNA

Mélinna elle-même est figurée (ici). Vois comme son visage aimable semble me regarder avec la douceur du miel, comme véritablement la fille ressemble en tout à la mère. Il est beau que les enfants soient pareils aux parents.


6


Πρὸς Ἄρτεμιν.

Ἄρτεμι Δᾶλον ἔχουσα καὶ Ὀρτυγίαν ἐρόεσσαν
τόξα μὲν εἰς κόλπους ἁγν' ἀπόθου Χαρίτων,
λοῦσαι δ' Ἰνωπῷ καθαρὸν χρόα, βᾶθι δ' ἐς οἴκους
λύσουσ' ὠδίνων Ἀλκέτιν ἐκ χαλεπῶν.



À ARTÉMIS

Artémis, toi qui règnes sur Délos et sur l'aimable Ortygie, dépose tes traits sacrés contre les seins des Kharites, et baigne dans l’Inopos ta chair pure, et va vers les maisons, pour délivrer Alkétis des pénibles travaux de l’enfantement.


7


Εἰς χρυσοῦν ἄγαλμα Ἀφροδίτης ὅπερ ἀνέθηκε Πολύαρχις.

Ἐλθοῖσαι ποτὶ ναὸν ἰδοίμεθα τᾶς Ἀφροδίτασ
τὸ βρέτας, ὡς χρυσῷ δαιδαλόεν τελέθει
εἰσατό μιν Πολυαρχίς, ἐπευρομένα μάλα πολλὰν
κτῆσιν ἀπ' οἰκείου σώματος ἀγλαΐας.


SUR UNE STATUE D’OR D’APHRODITA
QU’AVAIT OFFERTE POLYARCHIS

Allons vers le temple, et voyons la statue d’Aphrodita, et comme elle est ingénieusement travaillée dans l’or, (C’est) Polyarchis (qui) la plaça, jouissant des trésors immenses (quelle avait tirés) de la beauté de son propre corps.


8


Εἰς εἰκόνα γυναικός.

Θυμαρέτας μορφὰν ὁ πίναξ ἔχει · εὖγε τὸ γαῦρον
τεῦξε, τό θ' ὡραῖον τᾶς ἀγανοβλεφάρου.
σαίνοι κέν σ' ἐσιδοῖσα καὶ οἰκοφύλαξ σκυλάκαινα,
δέσποιναν μελάθρων οἰομένα ποθορῆν.


SUR UNE IMAGE DE FEMME

Ce tableau retrace la beauté de Thymarété. On y voit sa fierté, et l’âge en fleurs de la (vierge) aux douces paupières. La petite chienne qui garde la maison, elle-même, frétillerait en te voyant, pensant voir la maîtresse de la demeure.


9


Εἰς εἰκόνα Ἀφροδίτης.

Τὸν πίνακα ξανθᾶς Καλλὼ δόμον εἰς Ἀφροδιτας,
εἰκόνα γραψαμένα πάντ' ἀνέθηκεν ἴσαν.
ὡς ἀγανῶς ἔστακαν · ἴδ' ἁ χάρις ἁλίκον ἀνθει.
καιρέτω · οὐ τινα γὰρ μέμψιν ἔχει βιοτᾶς.



SUR UNE IMAGE D’APHRODITA

Kallô, ayant dessiné une image sur cette planche, l’a offerte à la demeure de la blonde Aphrodite, que cette image représente. Combien elle est doucement figurée ! Vois comme y fleurit la grâce ! Réjouis-toi : car elle n’a aucun reproche dans sa vie.


10


Εἰς κεκρύφαλον Σαμύθας.

Χαίροισάν τοι ἔοικε κομᾶν ἀπὸ τᾶν Ἀφροδίταν
ἄνθεμα κεκρύφαλον τόνδε λαβεῖν Σαμύθας
δαιδάλεος τε γάρ ἐστι, καὶ ἁδύ τι νέκταρος ὅζει,
τοῦ, τῷ καὶ τήνα καλὸν Ἄδωνα χρίει.



SUR LE RÉSEAU DE SAMYTHA

Il a paru que l’Aphrodita avait reçu avec joie, en offrande, ce réseau de cheveux de Samytha. Car il est ingénieusement travaillé, et a une douce odeur de nektar, de ce (nektar) dont elle oint aussi le bel Adonis.


11


Εἰς Σαπφώ.

Ὦ ξεῖν', εἰ τύ γε πλεῖς ποτὶ καλλίχορον Μιτυλάναν
τᾶν Σαπφοῦς χαρίτων ἄνθος ἐναυσόμενος,
εἰπεῖν ὡς Μούσαισι φίλα, τήνᾳ τε Λόκρισσα
τίκτεν ἴσας δ’ὅτι μι τοὔνομα Νοσσίς. ἴθι.


SUR SAPPHO

Étranger, si tu navigues vers Mytilène aux beaux chœurs pour y cueillir la fleur des grâces de Sappho, dis-lui qu’une femme de Locres, chère aux Muses et à elle aussi, enfanta d’autres (chants) pareils et que mon nom est Nossis. Va.


Étranger, si tu navigues vers Mytilène aux beaux chœurs pour y cueillir la fleur des grâces de Sappho, dis-lui qu’une femme de Locres, chère aux Muses et à elle aussi, enfanta d’autres (chants) pareils et que mon nom est Nossis. Va.


Étrangère aux yeux noirs qui vas vers Mytilène
Où l’on cueille la fleur des grâces de Sappho,
Tes paupières sauront l’ardeur de son haleine,
Et ton âme, sa voix plus tendre qu’un écho.

Mytilène aux beaux chœurs, indolemment couchée,
Gonflera sous tes yeux ses voiles de byssus,
Et ses vierges viendront t’apporter leur jonchée
De roses, de fenouil, d’iris et de crocus.

Salut ! dis à Sappho qu’une femme module
Les odes où persiste un souvenir d’Atthis,
Qu’elle a chanté ses vers devant le crépuscule :
Étrangère, apprends-lui que mon nom est Nossis.

Dis-lui qu’en appelant sa caresse inconnue,
J’ai sangloté d’amour sous mes cheveux épars,
Que je la vois, pareille à l’Aphrodite nue,
Dis-lui que je l’attends et que je l’aime… Pars !


Rien n’est plus doux qu’Érôs, et tout ce qui est heureux vient après. J’ai craché de ma bouche mime le miel. Et voici ce que dit Nossis : Celle que Kupris n’a point aimée ne sait pas quelles fleurs sont les roses.


Vierges et femmes, rien n’est plus doux que l’amour.
Les Kharites aux bras blancs, et les jeunes Heures,
Les Piérides au front ardent comme le jour,
Et l’Aurore aux pieds nus, lui sont inférieures.

Je dédaigne le vin, je méprise le miel,
Je ne veux que le goût des baisers à ma bouche ;
Ni les frissons de l’eau ni les remous du ciel
N’égalent l’ondoiement de ta chair sur ma couche.

Celle qui dédaigna le rire de Kupris
Et qui n’a point connu son lit de violettes
A le front gris des Morts. Ainsi parle Nossis
Dont l’Érôs enduisit de cire les tablettes.

Celle qui ne craint point à l’égal du trépas
Les aubes sans caresse et les nuits sans murmure,
Ô Déesse aux yeux bleus ! celle-là ne sait pas
Quelles fleurs sont les roses de ta chevelure !


Épitaphe


Et, ayant ri aux éclats, tourne-toi vers moi et dis-moi une parole amicale. Je suis Rhinthon de Syracuse, chétif rossignol des Muses, mais des bouffonneries tragiques nous avons cueilli notre lierre personnel.


J’ai ployé sous le poids accablant de la lyre,
Et j’ai pleuré jadis des vers sans lendemain :
Murmure une parole amicale, et d’un rire
Réjouis mon silence, et passe ton chemin.

Moi, qui fus un chétif rossignol des Piérides,
J’ai chanté le printemps au lumineux retour ;
La lune me baigna de ses remous limpides,
J’ai vécu fervemment mes bleus minuits d’amour.

Je vis blondir Phoibé radieusement nue…
Aujourd’hui je sommeille au pied des aloès
Et des rudes cactus : et mon ombre inconnue
Erre dans la forêt muette de l’Hadès.


J’allumai pour l’hymen la torche qui flamboie,
Mes pampres ont orné le glorieux autel…
Un peu de cendre obscure… et pourtant de ma joie
Tragique je cueillis mon lierre personnel…



Déesse vénérable, toi qui souvent, descendant du haut du ciel, contemples le sanctuaire parfumé de Lacinium, reçois le vêtement du lin le plus fin que, avec son illustre fille Nossis, tissa pour toi Theuphilis, fille de Kléocha.


Bienheureuse Héra, la Très-Belle et l’Auguste,
Qui daignes contempler de tes regards puissants
Le glorieux naos que parfume l’encens,
Levant ton front d’ivoire où le béryl s’incruste,

Accepte en souriant cette robe de lin
Que les mains de Nossis tissèrent sous l’acanthe,
Nossis aux beaux sourcils, dont les cheveux d’amante
S’empourprent à l’égal du couchant et du vin.


Elle est reconnaissable même d’ici. Voyez : de Sabaithis c’est l’image par le corps et l’âme magnanime. Regarde cette sérénité ; je crois voir aussi sa douceur. Réjouis-toi beaucoup, femme heureuse.


Ceux qui ne l’ont point vue admirent Sabaithis.
Lointaine, on la contemple en sa beauté présente :
Voici ses bras de rose et ses yeux de lapis
Et ses cheveux dorés que la brise tourmente.

Passant, arrête-toi devant ce frais regard
Que la claire sagesse anime de sa flamme,
Et dans ces traits, plus doux que le miel et le nard,
Reconnais la splendeur visible de son âme.

Garde la douce paix sur ton front, et souris
En ta double splendeur de vierge et d’amoureuse,
Immortelle au milieu des rosiers défleuris…
Salut à ton triomphe, ô femme bienheureuse !


Il a paru qu’Aphrodite avait reçu avec joie, en offrande, ce réseau de cheveux de Samytha. Car il est ingénieusement travaillé, et a une douce odeur de nektar, de ce (nektar) dont elle oint aussi le bel Adonis.


Dans l’ombre, d’où l’autel paré de flamme émerge,
L’offrande a réjoui la blanche Aphrodita :
Ce réseau, parfumé des cheveux d’une vierge,
Ce réseau qui ceignit le front de Samytha.

Le filet, savamment tissé par ses compagnes,
A l’odeur du nektar que tu versas jadis,
Ô Déesse ! en l’azur des célestes montagnes,
Sur le corps puéril et souple d’Adonis.

Comme le mélilot et l’iris de la berge,
Ce filet réjouit la claire Aphrodita,
Car il est parfumé des cheveux d’une vierge,
Car il ceignit le front doré de Samytha.


Kallô, ayant dessiné une image sur cette planche, l’a offerte à la demeure de la blonde Aphrodita, que cette image représente. Combien elle est doucement figurée ! Vois comme y fleurit la grâce ! Réjouis-toi : car elle n’a aucun reproche dans sa vie.


La Déesse a jailli des mains de la mortelle,
Ressuscitant son rire immortellement clair,
Plus blanche que l’écume et les embruns, et telle
Que la virent jadis le soleil et la mer…
La Déesse a jailli des mains de la mortelle.

Car ainsi la voulut et la rêva Kallô,
Qui jadis vit monter jusqu’à son apogée
Hespéros, et plus tard, dans un tremblant halo,
Le char de Sélanna descendre vers l’Égée ;
La Déesse a fleuri le songe de Kallô.

Les patientes mains qui pétrirent l’argile
Achevèrent enfin leur labeur triomphal.
Tu t’échappas, Kupris, dont l’haleine distille
L’ambre artificiel et le miel végétal,
Des patientes mains qui pétrirent l’argile.


La statue a surgi de l’ivoire et de l’or…
Et frissonnants, autour de ta forme divine,
Les passereaux de l’aube ont pris leur prompt essor.
L’Aphrodita, debout et chryséléphantine,
Illumine les flots gris de ses cheveux d’or.

Et les regards levés sur la Déesse nue,
La vierge est morte, ayant accompli son désir,
Car les penseurs brûlés de la fièvre inconnue
Qui réclament le songe impossible à saisir,
Meurent, les yeux levés sur la Déesse nue.


… une femme de Locres… enfanta d’autres (chants) pareils…


Moi, la Kitharède de Locres
Dont la voix triompha,
Dans le jour de safrans et d’ocres
Qui trace son alpha,
Et dans le couchant d’écarlate
Où l’âme des œillets éclate
En véhémences d’aromate,
Je suis chère à Psappha.


La Prêtresse unique et multiple
Vint hier me choisir
Pour amoureuse et pour disciple
D’angoisse et de plaisir,
En me disant : « Vers les soirs tièdes,
Chante à la façon des Aèdes
La compagne que tu possèdes
Et qui fut ton désir.

« Dors sur le sein de ta maîtresse,
Comme moi près d’Atthis,
Lorsque la Nuit aux yeux bleus tresse
Ses couronnes d’iris… »
Par les tremblantes accalmies,
Ma voix aux craintes raffermies
Reprend les beaux chœurs des Amies,
Et mon nom est Nossis.


… chère aux Muses et à elle aussi…


Ô Lesbos, je suis chère à Psappha l’Immortelle,
Elle entend, dans l’Hadès, mes fugaces accords
Et la vierge de mon désir lui semble belle.

Elle sourit parmi le nuage des Morts,
Quand je viens, attisant les tièdes cassolettes,
Cueillir ses violettes.

Je t’ai cherchée, ô fleur des Kharites ! ô toi
Qu’on désire à travers les formes adorées,
Dans le mélos ployé sous une exacte loi
Et dans les flots sereins d’une mer sans marées,
Dans le rêve des gris oliviers, dans le chant
Funèbre du couchant.

Je n’ai point écouté les faiseurs de mensonges
Dont le souffle a terni la clarté dé ton nom :
Je suis venue avec mes parfums et mes songes,
En répandant le lait de la libation,
Et je t’ai dit : « Voici les roses que je tresse,
Et voici ma jeunesse. »

Seule dans mon orgueil d’amour, j’ai méprisé
Les silences amers, les rires et les blâmes,
Et, pieuse disciple, à ton autel brisé,
J’ai rallumé l’ardeur expirante des flammes :
J’ai tissé le fenouil, la rose et le cerfeuil
En guirlandes de deuil.


N’as-tu point dit, jadis, devant les cieux d’opales,
Caressant Éranna courbée à tes genoux,
Et mêlant tes cheveux noirs à ses cheveux pâles :
« Quelqu’un, dans l’avenir, se souviendra de nous.
Les Muses, à qui plait la voix des amoureuses,
Nous firent glorieuses. »


… mon nom est Nossis.


Que mon salut te suive au delà de la mer
Et des couchants de pourpre, ô femme qui navigues
Vers Mytilène aux murs vivants comme une chair,
Vers la Rive couchée en ses roses prodigues,
Qui recueille les noms jeunes et le printemps
Des hymnes consentants.

Éranna de Télos s’attarde dans la ligne
Féminine de la crique, — sa brève voix
Chante plaintivement le petit chant du cygne.
Parfois, ressuscitant les baisers d’autrefois,
Elle erre, les cheveux défaits, sous l’aile ombreuse
De sa nuit d’amoureuse.


Pars, Étrangère, annonce à l’ardente Sappho
Qui jaillit des Temps bleus, unique Fleur des Grâces,
Que, lente, j’ai tissé des strophes sans défaut
Lorsque sur le métier retombaient mes mains lasses,
Et dis, en apportant les couronnes d’iris,
Que mon nom est Nossis.