Les Kitharèdes/Moïrô

Traduction par Renée Vivien.
Les KitharèdesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 157-164).


MOÏRÔ




Moïrô ou Myrô, la poétesse byzantine, nous apporte, comme Anyta, des lys très blancs.

De même que toutes les âmes ardentes et tristes, elle aima la mer. Son hymne à Poseïdôn fut une de ses œuvres les plus sculpturales. Son audace et sa vigueur poétiques ne ployèrent point sous le rude fardeau de l’Épopée. Elle porta héroïquement la Lyre de Fer. Mais elle ne dédaigna point non plus de s’alanguir jusqu’au chant érotique et de s’attrister jusqu’à l’élégie.

Les deux seules épigrammes qui nous restent d’elle font comprendre quelle vaste perte nous affligea lorsque ses œuvres sombrèrent à jamais.

Moïrô n’appartient point à la blanche théorie des vierges harmonieuses. Elle fut la femme du grammairien Andromachos, surnommé Philologos, et la mère ou la fille d’Homère le Byzantin (300 ou 250 avant J.-C.), grammairien comme Andromachos et poète comme elle.

Fervemment amoureuse de l’Iliade et de l’Odyssée, la Kitharède byzantine commenta avec une rare perspicacité tendre certains passages de l’Aède errant. Athénée dit : « Moïrô la Byzantine fut la première à comprendre la pensée des poèmes d’Homère dans son œuvre intitulée : La Mémoire, disant que les colombes apportent l’ambroisie à Zeus. »

Eustathios dit encore :

« La Byzantine Moïrô, qui fut poétesse, elle aussi, raconte, selon le témoignage d’Athénée dans son livre sur les pigeons sauvages, en parlant de l’aigle, qu’au temps où Zeus était élevé en Crète, un grand aigle tirait avec son bec le nektar de la falaise et le portait vers Zeus très sage au conseil. Et ce fut en récompense que Zeus, dont le tonnerre traverse les distances, lorsqu’il eut vaincu Khronos, rendit l’aigle immortel et le plaça dans les cieux, c’est-à-dire qu’il le rangea parmi les étoiles. Comme elle le dit aussi, il accorda la même gloire aux timides colombes qui sont maintenant les messagères de l’été et de l’hiver. Hésiode partage cette opinion. On voit d’après ces paroles : il accorda la même gloire aux colombes, que Moïrô veut être d’accord avec Homère. Comme l’aigle, selon elle, ainsi les colombes, selon Homère, portent l’ambroisie à Zeus. »

Les Anciens estimèrent assez haut les délicats et vigoureux poèmes de Moïrô pour perpétuer sa beauté par une statue, œuvre de Céphisodotos.

Pausanias parle de la poétesse byzantine sous le nom de Myrôn.

« Myrôn Byzantine, auteur de vers épiques et élégiaques, dit qu’Amphion éleva le premier un autel à Hermès et que le dieu lui donna en récompense une lyre. »

Moïrô sut jeter les clameurs d’airain des imprécations. Parthénios dit en parlant de ses Ἀραί :

« Myrô raconte (ce qui suit) dans ses Imprécations : Une légende veut qu’Alkinoé, fille de Polybos le Corinthien et femme d’Amphilochos, fils de Dryas, fut frappée par Athéna irritée d’un amour furieux pour un étranger samien nommé Xanthos. Car une femme qui vivait du labeur de ses mains, nommée Nikandra, qui avait travaillé sous les ordres d’Alkinoé pendant un an, fut, après ce temps, renvoyée par elle sans avoir reçu son salaire complet. L’ouvrière supplia fervemment la Déesse de la venger de cette injuste frustration. Aussi Alkinoé arriva-t-elle à un si haut degré de folie qu’elle abandonna son foyer et les enfants qu’elle avait, et traversa la mer avec Xanthos. Mais, au milieu de sa navigation, elle se rendit compte de ce qu’elle avait fait. Aussitôt elle versa d’abondantes larmes et appela tour à tour son époux et ses enfants. Xanthos tenta de la consoler par de nombreuses promesses ; il lui disait que bientôt elle serait sa femme. Mais elle ne l’écouta point et se jeta dans la mer. »

Citons aussi Christodoros :

« Voici un autre Homère. Je ne le crois point, comme le premier des Aèdes, divin fils de Mélès[1] aux belles eaux. Mais l’illustre Myrô de Byzance l’enfanta près des rivages de Thrace, Myrô, que les Muses élevèrent dès son enfance et rendirent savante en l’art du beau chant héroïque. Cet (Homère)-ci suivit la vocation inspirée de poète tragique et honora par ses vers Byzance, sa patrie. »

Moïrô nous apparaît, chaste et fleurie, à la fois savante et inspirée. Ses vers imposent leur charme limpide. Parmi le chœur lumineux des Kitharèdes, elle attire, par le mystère de son sourire byzantin.


Ἀναθήματα τῇ Ἀφροδίτῃ.

Κεῖσαι δῆ χρυσέαν ὑπὸ παστάδα τὰν Ἀφροδίτας.
βότρυ, Διωνύσον πληθομενος σταγόνι ·
οὐδ’ ἔτι τοι μάτηρ ἔρατὸν περὶ κλήμα βαλοῦσα
φύσει ὑπὲρ κρατὸς νεκτάρεον πέταλον.


Offrandes à l’Aphrodite


Sois placée sous le portique de l’Aphrodita, ô grappe, pleine de la sève de Dionysos : ta mère, t’ayant fait naître sur le sarment aimable, ne produira plus sur ta tête sa feuille de nektar.



εἰς νύμφας Ἀνιγριάδας.

Νύμφαι Ἀνιγριάδες, ποταμοῦ κόραι, αἲ τάδε βένθη
ἀμβρόσιαι ῥοδέοις στείβετε ποσσὶν ἀεί,
χαιρέτε καὶ σώζοιτε Κλεώνυμον, ὂς τάδε καλὰ
εἴσαθ’ ὑπαὶ πιτύων ὔμμι, θεαὶ, ξόανα.


Sur les Nymphes de l’Anigros[2]


Nymphes de l’Anigros, vierges du fleuve, qui, divines, foulez constamment ces profondeurs de vos pieds de rose, réjouissez-vous et soyez favorables à Kléonumos, qui vous éleva sous les pins, ô Déesses, ces belles statues de bois.


Sois placée sous le portique d’or de l’Aphrodita, ô grappe, pleine de la sève de Dionysos : ta mère, t’ayant fait naître sur le sarment aimable, ne produira plus sur ta tête sa feuille de nektar.


Ô grappe, que l’ardeur des soirs ensanglanta
De chauds reflets, repose en ta pourpre moirée,
Sous le portique d’or de la Maison sacrée
Où, les yeux triomphants, règne l’Aphrodita.

Tu bleuissais parmi les fauves chevelures
Des Bacchantes, ô grappe à l’haleine de miel !
Par les soirs opulents, où la terre et le ciel
N’étaient plus qu’un verger bourdonnant de murmures.

La vigne, qui berçait ton odorant sommeil,
Ne te courbera plus sous l’étreinte des vrilles,
Et tu n’offriras plus aux brunes jeunes filles
Ta coupe où débordait la sève du soleil.


Nymphes de l’Anigros, vierges du fleuve, qui, divines, foulez constamment ces profondeurs de vos pieds de rose, réjouissez-vous et soyez favorables à Klêonumos, qui vous éleva sous les pins, ô Déesses, ces belles statues de bois.


Vierges de l’Anigros, nymphes aux pieds de rose,
Vous, dont la forme ondoie au gré du flot changeant,
Et qui faites briller les écailles d’argent
Des lumineux poissons, nymphes aux pieds de rose,

Venez, vous qui riez à travers les roseaux !
Car, sous les pins taillés comme une vigne enclose,
Votre image sculptée a réjoui les eaux,
Ô nymphes qui riez à travers les roseaux !


  1. Mélès était un fleuve d’Ionie, près de Smyrne. On appelle souvent Homère : Mélésigène.
  2. Rivière d’Élide