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Les Hommes frénétiques

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Les Hommes frénétiques



PREMIÈRE PARTIE HARRISSON LE CRÉATEUR



I

AU SIÈCLE D’AVÉRINE


Comme sept heures sonnaient au méridien voisin, Harrisson parut sur la terrasse. Après cette journée passée tout entière dans l’atmosphère terrible du laboratoire souterrain, le jeune savant éprouvait une joie aiguë à respirer l’air frais chargé d’inépuisables odeurs végétales.

Ayant retiré son costume de travail, une blouse en soie naturelle doublée de pellicules isolantes, il tint un moment à bras tendus le vêtement grossier, puis il fit une pirouette et, d’un geste gamin, le lança soudain vers la droite. La blouse flotta en l’air une seconde et vint couvrir Samuel, le jeune mulâtre, qui, accroupi par là, jouait avec un petit chat.

Harrisson éclata de rire : le chat miaulait et Samuel s’agitait en criant sous les plis de l’étoffe.

— Sam ! damné garçon ! voici que vous foulez aux pieds ma blouse aux mille glorieuses taches ! Le respect ne saurait-il entrer en votre cervelle d’oiseau ?

— Mauvais !… mauvais !… criait l’adolescent apeuré.

Débarrassé de la blouse, il reculait, serrant entre ses bras sa bête favorite.

— Mauvais garçon vous-même ! continua Harrisson. Quand vous aurez déchiré mon vêtement de cérémonie, comment pourrai-je aller dans le monde ?… Et que dira notre grand poète Lahorie, qui me compare déjà à une bête d’Apocalypse ? Et que diront les Académies ?…

Il parlait d’une voix joyeuse et sonore. Soudain, il se tut et s’immobilisa, l’air confus.

Alors, dans le silence tombé, une voix douce et grave se fit entendre :

— Mes fils, jouez !

Harrisson s’avança vers le devant de la terrasse où un vieillard reposait sur un fauteuil de forme ancienne.

— Maître ! murmura-t-il, je suis honteux d’avoir interrompu votre sommeil par ces gamineries bruyantes et stupides !

Une puissante tête blanche se détacha du haut dossier, une belle tête de patriarche aux yeux pleins d’une douceur infinie.

— Jouez, jeunes gens ! Toi, Luc, grand aîné au cerveau de lumière, toi, petit Samuel au rire étincelant, jouez sans contrainte !… Le spectacle de votre gaieté est doux à mes yeux affaiblis.

— Mais vous dormiez, maître, et nous vous avons réveillé !…

— Je dormais ?… vous m’avez réveillé ?… Cela est bien incertain !… Il n’est plus, pour moi, qu’incertitude… Le sommeil… la vie… la mort… Tout se mêle… Mais la gaieté est chose sûre et bonne… Je comprends votre gaieté… J’aime votre gaieté.

La voix devint plus douce encore, plus voilée, plus lointaine.

— Je crois avoir pensé… oui, pensé clairement… pendant ma longue vie orgueilleuse… Cent ans, bientôt !… cent ans qui passèrent comme une eau courante… comme le vent… Je disais : ceci est le vrai, cela est le faux ! Voici le juste et l’injuste !… Je pesais à poids exacts avec une dure loyauté… Mais le soir est venu… Tout s’efface, tout s’étale… Mon âme ne distingue plus sûrement la clarté de l’ombre… Mon âme est blanche et lisse… Voici le soir, miraculeux et doux… Voici le songe !…

Le vieillard, de nouveau, ferma les yeux.

Déjà Samuel recommençait à jouer avec sa bête favorite. Il n’avait rien écouté… C’était un enfant curieusement arriéré, sans aucun symptôme morbide, cependant ; les experts psychologues voyaient en lui, non un malade, mais un spécimen de l’humanité aux âges néolithiques. En sa cervelle obscure, les mots les plus simples éveillaient seuls de fugitives images. D’une beauté parfaite, l’harmonie naturelle de ses gestes était une joie pour les yeux. Harrisson, aux heures de repos, le laissait souvent jouer près de lui. Ce soir, pourtant, importuné par son manège, il le congédia.

Samuel, qui aimait la présence du savant, se fit un peu prier.

Harrisson, d’un geste, lui montra la sortie.

— Go !

L’enfant s’éloigna, triste, son chat entre les bras.

Le vieillard semblait dormir. Malgré l’approche du crépuscule, il faisait encore chaud. Sûr de n’être pas dérangé, Harrisson, avec un soupir de soulagement, ôta sa tunique ; puis il retira la mince pellicule isolante qui lui protégeait les mains et les poignets.

Depuis un mois, il vivait dans son laboratoire privé, y passant toutes ses journées et une partie de ses nuits. Il y vivait seul, à cause de l’atmosphère infernale à laquelle ses aides ne s’habituaient pas ; à cause, surtout, des dangers inconnus. Certes, contre les dangers ordinaires, toutes les précautions étaient prises. Harrisson ne craignait point ces dangers-là ; il s’était prouvé à lui-même l’impossibilité de l’accident actuellement explicable. Mais il fallait compter avec de grosses, avec de terribles surprises. Le domaine que le jeune savant explorait, ce domaine extravagant des impondérables, était d’une diversité inconcevable et, malgré de nombreux travaux, il demeurait encore d’une effrayante nouveauté.

Et Harrisson se comparait à quelque aventureux coureur des âges primitifs, quittant la horde pour pénétrer seul, toujours plus avant, dans le mystère d’une forêt inconnue. La forêt était sans bornes, peuplée de formes inimaginables et d’une mobilité telle que les images glissantes d’un rêve saugrenu eussent paru, en regard, choses stables, nettes, admissibles. Royaume de folie, plein de l’immense tremblement des chimères.

La folie ! Un savant des siècles précédents et même, à l’heure présente, un penseur trop habitué aux vieilles règles en eussent peut-être senti le vent sur leur face. Mais lui, Harrisson, regardait, sans trouble, chavirer les idoles, s’évanouir les systèmes qui, depuis des siècles, formaient les assises de l’esprit humain.

Il observait, mesurait, comptait ; il notait d’effarants résultats, et il levait les épaules quand un philosophe, du haut de son ignorance, l’accusait de rajeunir simplement de vieilles utopies, de propager des absurdités élémentaires.

Une joie virile lui gonfla la poitrine : ses recherches, une fois de plus, venaient d’aboutir. Non point à un résultat définitif comme il n’en existe que dans l’esprit des ignorants et des poètes, mais à un résultat qui compterait néanmoins dans l’histoire des tâtonnements humains.

Par lui, une nouvelle conjonction de forces s’était opérée. Il venait de faire ce qu’aucun homme n’avait jamais fait. Une fois de plus, pendant une brève minute, en un point singulier, il venait véritablement de créer.

Comment cette découverte serait-elle accueillie ? Il y avait là un fait étrangement nouveau, un fait déconcertant, anarchique. Sans doute, une résistance vive allait se prononcer. Les physiciens attardés aux vieilles méthodes souriraient ; des philosophes se boucheraient un peu plus les oreilles, des rhéteurs balanceraient de ronflantes périodes, des plaisantins feraient des mots, des poètes essoufflés exhaleraient une fois de plus l’hymne sempiternel au passé et couvriraient de fleurs les idoles chancelantes.

— Et, demain, j’aurai raison contre tous ces bavards !

Harrisson s’était allongé sur un divan très bas au fond de la terrasse. Devant ses yeux, la campagne s’étendait, calme et somptueuse ; un vent tiède poussait des bouffées odorantes ; le jour s’atténuait dans un bonheur langoureux.

Harrisson sentait se dissiper sa fatigue. La dernière phrase du vieillard vint sur ses lèvres :

— Voici le soir… le soir miraculeux et doux…

Les regards du jeune homme se posèrent avec une tendresse respectueuse sur la haute figure blanche aux yeux clos ; et il murmura :

— Le plus beau cerveau qui fut jamais !… Il en est au rêve, au miracle… Comme il baisse !… Cent ans, hélas !

Il se remémora l’étonnante histoire de cet homme, de ce grand Avérine qui, déjà, aux yeux des masses populaires, prenait place parmi les figures de légende. Né au début du cinquième siècle de l’ère universelle, abandonné par ses parents, complètement illettré à douze ans, aide-cuisinier à quinze, puis frotteur, puis mécanicien, faisant trois ou quatre cents fois le tour de la planète à bord des grands express aériens, il se trouvait, à vingt-cinq ans, garçon de laboratoire dans un institut de recherches péruvien. On commençait à parler de lui en 452 : il attirait l’attention du monde savant et industriel par une synthèse des albuminoïdes mille fois plus simple, plus rapide, que celles connues jusqu’à ce jour.

D’autres découvertes avaient suivi, présentant toujours le même caractère de surprenante aisance. Puis, en 457, un coup de foudre : le problème de l’éther était résolu !

Depuis des siècles, l’élite humaine se sentait arrêtée là, perdue en plein brouillard, aux limites de la science et de la métaphysique. Et voici qu’un jeune savant, connu, certes, mais non des plus célèbres, jetait avec hardiesse, vers la rive inaccessible, un élégant pont de lumière ! L’éther devenait une réalité sensible, justiciable des procédés ordinaires de l’investigation scientifique.

Toute l’humanité pensante avait été secouée de surprise ! Et puis, aussitôt, des discussions passionnées et fécondes s’étaient élevées ; les théories s’étaient affrontées, avaient croulé l’une après l’autre, avec une rapidité jusqu’alors inconnue. On assistait depuis cette époque à un bouillonnement désordonné des curiosités ; toutes les audaces semblaient légitimes ; l’esprit humain s’élançait pour une nouvelle et merveilleuse étape.

Bien que les travaux des savants fussent désintéressés et que la spéculation pure fût plus que jamais en honneur, des changements considérables survenaient néanmoins dans la marche de la civilisation ; des possibilités fantastiques apparaissaient à l’horizon. Il y avait un peu d’inquiétude, et même un peu de désarroi dans les âmes, mais l’humanité, dans son ensemble, avançait d’un pas allègre, à une vitesse grandissante, vers des lendemains aventureux dont rien d’historique ne pouvait donner l’idée.

Pour les temps à venir, le principal artisan de cette évolution formidable serait, sans nul doute, ce vieillard immobile, chargé d’ans, chargé d’honneurs, et que tous les savants de la planète se préparaient à fêter encore une fois, à l’occasion de ses cent ans. Le cinquième siècle de l’ère universelle porterait le nom de siècle d’Avérine. Il le portait déjà.

Harrisson, élève préféré du maître et véritablement son fils spirituel, avait l’ambition de continuer le grand œuvre. Il dirigeait l’institut Avérine, en ce vieux pays de France, célèbre par la richesse de ses souvenirs, la lumière délicate de son ciel, la douceur de ses horizons reposants ; en ce vieux pays charmant dont le clair langage avait fini, après bien des vicissitudes, par s’imposer à l’élite humaine, tandis que l’anglais, première langue universelle, perdait rapidement sa pureté et donnait naissance à d’instables patois.

Avérine habitait, à flanc de coteau, une maison rustique de style nettement archaïque, avec une charpente de bois, des murs de pierres et une couverture de tuiles rouges : une villa selon le goût d’un modeste bourgeois au déclin de l’ère chrétienne. Un beau parc entourait les bâtiments. À droite et à gauche, strictement alignées, d’autres habitations, séparées par de grasses cultures et d’odorants vergers. C’étaient, pour la plupart, des maisons d’agriculteurs, très modernes et très cossues, dont les toitures métalliques luisaient comme autant de miroirs multicolores. Quelques artisans ou fonctionnaires, employés aux centrales industrielles, habitaient également les environs ; leurs maisons, plus modestes, s’alignaient en direction perpendiculaire ou se groupaient en éventail autour de la gare d’avions qui desservait la contrée.

Au fond de la vallée, une rivière miroitait. Pendant de longs siècles, les hommes avaient utilisé la force vive de ses eaux ; mais la science moderne avait libéré la nature. Toutes les installations hydro-électriques avaient disparu. Du moins, il n’en restait plus que de rares vestiges, sauvés par la piété des archéologues : pans de murs envahis par le lierre, turbines, dynamos rongées par les oxydes ; une machinerie compliquée, puérile et charmante que les poètes, à court d’inspiration, chantaient inlassablement. La rivière coulait librement entre des peupliers à fleurs et des saules améliorés dont les chatons énormes fournissaient un parfum inimitable, fort recherché par les élégantes.

Devant le beau paysage calme, Harrisson rêvait. Un bruit grandissant lui fit lever les yeux. Parmi de rapides et silencieux avions, deux antiques aérobus, dont la silhouette rappelait vaguement celle des oiseaux, glissaient bas sous un plafond de nuages. On entendait, sur le premier, le tac-tac d’un propulseur électrique ; le second, plus ancien encore et qu’on eût pu croire sorti d’un musée historique, progressait grâce à un moteur à explosions dont le ronflement emplissait l’espace. Derrière les deux aérobus flottaient des banderoles lumineuses.

Soudain, comme ils passaient sur la vallée, ils lâchèrent des bombes d’artifice qui éclatèrent avec un bruit mou ; une pluie de feu multicolore tomba.

Avérine, à son tour, avait levé la tête.

— Qu’est ceci ? demanda-t-il.

Harrisson s’approcha.

— Maître, ce sont, je pense, des étudiants en goguette… d’insouciants casse-cou qui ont déniché, je ne sais où, ces hasardeuses guimbardes, afin d’ahurir les gens paisibles… J’ai fait pis, jadis !…

Le vieillard eut un sourire indulgent.

Harrisson, tout en parlant, avait appuyé sur un bouton et tourné vers lui le pavillon d’un écouteur. Le bruit des moteurs fut assourdissant, puis il cessa tout à coup : les deux aérobus planaient dans le vent. Alors on entendit des voix juvéniles, des chants et aussi — ce qui déplut à Harrisson — des éclats de rire saccadés, inextinguibles, anormaux, qui prouvaient, hélas ! que le vice nouveau, l’abus des hilarants, avait déjà touché cette belle jeunesse.

— Les fous !… Les pauvres fous ! murmura-t-il.

Une nouvelle pluie de flammèches s’éparpilla dans le vide, non loin de la gare d’avions.

Et Harrisson dit encore :

— Les imprudents !… Pourvu qu’ils n’aillent point couper la zone aérienne d’énergie avec leurs moteurs antédiluviens et toute leur ferraille !…

Comme il parlait ainsi, un signal monta de la gare voisine : un surveillant avait aperçu les promeneurs, et il interdisait la zone dangereuse.

Les aérobus continuèrent cependant d’avancer, mais le signal d’arrêt parut de nouveau, fut répété trois fois : le surveillant se fâchait et menaçait. Alors, des deux aérobus une longue huée tomba ; on entendit des coups de sifflet, des cris d’animaux, puis un couplet narquois, chanté en chœur : sur un air populaire, en vieux français de la décadence, les étudiants proclamaient à la face du ciel les infortunes conjugales du chef de gare.

Les aérobus, lourdement cabrés, piquèrent vers les nuages.

Le crépuscule était tout à fait venu. Dans les hauteurs du ciel, des phares d’avions isolés s’allumaient comme de grosses étoiles. Un long express aérien, ramenant des travailleurs jaunes, filait vers l’est, tous ses hublots éclairés. Sur la terre, enfin, les rampes fluorescentes festonnaient déjà quelques maisons et, à la cime des grands arbres, dans les parcs des agriculteurs, des réseaux photophores disposés en aigrettes répandaient une douce lueur bleuâtre.

Avérine se leva pour le dîner.

Dans la salle à manger rustique, les enfants occupaient les places d’honneur autour du maître. On voyait là Samuel et la compagne habituelle de ses jeux, Flore, une négrillonne aux yeux d’émail ; puis, des enfants du voisinage, des Gaulois à la tête ronde, bruyants et facilement émerveillés. Le personnel de la maison, moins les fonctionnaires cuisiniers qui dînaient un peu plus tard, venait immédiatement après les enfants. Avérine aimait les jeunes gens et les hommes de peine, au parler simple et ingénu. Longtemps, il avait pris plaisir à les servir lui-même ; maintenant, il se contentait de les rassembler autour de lui et il souriait à leur joie.

Harrisson occupait l’autre bout de la table avec ses compagnons de travail : deux savants d’âge mûr et une jeune fille de vingt-cinq ans à peine, Lygie Rod, déjà célèbre par ses travaux sur le rôle des attractions tourbillonnaires dans l’évolution du protoplasme tumultueux. Lygie Rod avait perdu, l’année précédente, deux doigts de la main gauche dans un accident de laboratoire ; dans son blanc visage régulier, ses yeux calmes semblaient des sources profondes.

Il y avait seulement deux convives étrangers : un couple de passage, qu’une parenté lointaine unissait à l’un des savants. L’homme, un mondain quelconque, s’ennuyait auprès de Lygie. La femme, habillée à l’antique, portait les cheveux longs ; sa robe, généreusement échancrée, laissait voir des épaules d’un galbe très pur, mais peintes en bleu pervenche selon la mode atroce lancée, au début de la semaine, par une célèbre courtisane japonaise. Elle portait, suspendue à son poignet gauche par un fil de platine, une petite boîte renfermant des pilules hilarantes. Dès le début du repas, elle avait furtivement puisé dans cette boîte et, déjà excitée par cette dose légère de poison, elle riait de tout, les yeux brillants, le sang aux joues, inquiétante et jolie.

Une simplicité archaïque régnait à la table d’Avérine, et les deux étrangers, habitués au luxe des caravansérails modernes, n’en croyaient pas leurs yeux.

La chère, toutefois, était abondante et saine. Sauf pour les légumes améliorés aux arômes très fugaces, que l’on préparait sous pression, à basse température, on s’en tenait, chez Avérine, aux vieilles traditions de la cuisine française.

Les fruits couvraient la table. Les fruits étaient d’ailleurs un luxe permis aux plus humbles. En tout pays, ils arrivaient des quatre coins du monde. Chez Avérine, on prisait surtout les fruits indigènes de saison que fournissaient les riches vergers du voisinage, fruits énormes au coloris éclatant, aux parfums si variés et si suaves que l’ingéniosité des chimistes ne parvenait pas encore à les imiter parfaitement.

Et c’étaient non seulement les fruits appréciés des anciens, mais des espèces nouvelles, obtenues par des procédés de sélection ultra-rapides qui aboutissaient à des résultats merveilleux en quelques générations seulement.

Presque tous les fruits sauvages, les baies les plus insipides, les plus âcres, avaient attiré l’attention des horticulteurs. Les baies vénéneuses même étaient devenues de lourds fruits savoureux, vite recherchés par les gourmets. La baie de l’aubépine, celle de la douce-amère, le fruit de l’églantier, la pomme de pin, le marron d’Inde figuraient sur les meilleures tables tout aussi bien que chez les petites gens. Depuis une semaine, Harrisson, que ses travaux occupaient au point de lui faire oublier les repas, n’avait vécu que de faînes au fond de son laboratoire.

Ce soir-là, au contraire, le savant, tout à la joie de sa victoire appréciait les mets en connaisseur ; il se détendait, montrait de la jovialité et de l’insouciance. Les yeux de Lygie rencontrèrent les siens ; il devina leur muette interrogation. Penché vers la jeune fille, il murmura :

— Oui !… je crois que nous tenons le succès.

Lygie répondit à voix basse :

— Compliments !… C’est une grande œuvre !

— C’est votre œuvre, Lygie, autant que la mienne !

Une flamme de joie brilla dans les yeux calmes, mais ce fut très bref. La jeune fille baissa son front blanc et, seul, le tremblement léger de ses mains révélait encore son émotion.

Harrisson reprit du même ton confidentiel :

— Pour le moment, je vous demande la discrétion… surtout devant cette évaporée…

L’étrangère riait, la tête renversée, le regard ivre. Prévenant un nouveau geste vers la boîte au poison, Harrisson lui offrit la première tranche d’un énorme et appétissant gland de Bretagne que l’on venait de servir. Et il récita, d’une voix joyeuse, les vers d’un poète gourmand qui avait célébré la succulence de ce fruit moderne, pain du pauvre, régal du riche, aliment préféré de l’enfant et du vieillard. Tous les convives applaudirent et burent à Harrisson. Le vin de myrtille, pétillant et parfumé, tremblait dans des coupes rustiques de cristal rose.

Au coup de cloche de la cuisine, le repas prit fin. Les deux préparateurs et Lygie se levèrent aussitôt pour aller servir à leur tour les fonctionnaires cuisiniers.

Ayant pris congé d’Avérine, les deux invités se retirèrent. La jeune femme prétendait visiter une exposition de chapeaux et assister ensuite à un rallye aérien au-dessus de l’Archipel. L’homme grommelait, disant qu’il venait de faire presque le tour du monde, que cela lui semblait suffisant pour un jour et qu’il n’éprouvait nullement le besoin de passer encore une partie de la nuit dans les nuages. Il eût préféré revenir tout de suite aux Açores, où il habitait. Il finit cependant par céder.

Harrisson accompagna les invités jusqu’à leur avion. C’était un biplace luxueux, allongé en forme de cigare et capitonné à l’oxygène comprimé. La désintégration d’un sel de potassium fournissait la chaleur, l’éclairage et l’énergie motrice ; ralentie ou accélérée à volonté, elle permettait la promenade nonchalante aussi bien que les vitesses météoriques. Grâce à un dispositif très simple, on pouvait d’ailleurs utiliser l’énergie des lignes publiques.

Ayant puisé une fois de plus dans sa petite boîte, la jeune femme tendit la main à Harrisson, puis s’allongea sur les coussins. L’homme, étendu à l’avant, manœuvrait déjà de délicats leviers. Le capot rabattu, l’appareil s’éleva droit, entre les arbres du parc ; après quelques secondes d’une progression oblique assez lente, la vitesse augmenta rapidement. L’avion fila vers l’est, passant comme un bolide au-dessus de la zone des grands express.

Harrisson revint à la villa et gagna la bibliothèque. Au bout d’un moment, les deux préparateurs l’y rejoignirent. Le succès de Harrisson était un peu leur succès ; l’émotion et la fatigue pâlissaient leur visage. Harassés par le travail formidable des jours précédents, ils se retirèrent bientôt.

Demeuré seul, Harrisson ouvrit une fenêtre. Il faisait encore chaud ; la nuit douce enveloppait le monde. Dépourvus de réseaux photophores, les arbres du parc mêlaient leurs branches noires. Au crépuscule, les oiseaux du voisinage venaient se réfugier là, lorsque naissaient d’inquiétantes lueurs dans les vergers, les forceries et les parcs des agriculteurs. En face de la fenêtre, dans un vieux chêne sauvage, un rossignol commença de chanter. La villa reposait ; tous les écouteurs étant fermés, les bruits lointains n’arrivaient pas. Seule, au milieu du silence, cette petite chanson s’épanouissait, telle une fleur ardente hors d’un calice d’ombre.

Les frondaisons du parc rustique masquaient l’horizon, et il ne montait des campagnes environnantes qu’une lueur diffuse. Dans les hauteurs du ciel, de rares et silencieux avions passaient, dont les phares avaient des scintillements d’étoiles. La sérénité de l’heure était telle qu’on eût pu se croire ramené dans le lointain des âges. Dix siècles auparavant, vers le vingtième de l’ère chrétienne, il y avait peut-être, en ce point de la terre, une maison à peu près semblable à celle d’Avérine et de grands arbres sauvages où, par les belles nuits d’été, les rossignols venaient chanter… Malgré l’industrie des hommes, malgré leur immense effort, certains aspects du monde demeuraient, certaines scènes se renouvelaient, très peu différentes d’ère en ère.

Harrisson eut un sourire. Il pensait :

— Voilà un thème banal à souhait… que je pourrais passer à notre Lahorie… Mais il l’a déjà traité cent fois !

Il ferma la fenêtre et se mit à songer à la vie des hommes qui avaient habité cette contrée mille ans plus tôt… Sa pensée ne se perdait pas longtemps dans la rêverie vague. Le papillotement soudain d’un photophore mal réglé ramena son attention sur une question précise : il se demanda si, au vingtième siècle de l’ère précédente, l’antique lampe à phosphorescence, premier essai d’éclairage rationnel, était d’un usage courant. Plusieurs ouvrages scientifiques, rapidement consultés, ne le renseignèrent point. Il chercha sur les derniers rayons de la bibliothèque, où étaient relégués les principales œuvres contemporaines et quelques ouvrages de philosophie ou d’histoire.

Une Histoire générale de la civilisation, du dix-huitième siècle chrétien au cinquième siècle de l’ère universelle, s’offrit à ses yeux. C’était un ouvrage considérable ; imprimé en violet sur métal inoxydable, il ne comptait pas moins de deux mille pages d’un texte serré ; malgré la minceur extrême des feuillets et la légèreté de la couverture en aluminium poreux, il pesait presque autant que tel in-seize antique, imprimé sur grand papier.

Harrisson ouvrit le livre. L’historien n’était pas beaucoup plus explicite que les savants. Il parlait bien, à plusieurs reprises, d’éclairage « électrique », mais ce terme vague, qui pouvait en effet s’appliquer à la lampe à mercure, pouvait tout aussi bien désigner divers procédés d’éclairage plus primitifs, plus barbares, tels, par exemple, que la simple incandescence d’un fil métallique.

Harrisson, pourtant, continua de feuilleter l’ouvrage dont le ton lui plaisait. Écrivant l’histoire de l’humanité à l’âge scientifique, l’auteur, avec une implacable logique, démontrait qu’à l’origine de tout changement dans la marche de la civilisation, on trouvait une découverte dont personne, le plus souvent, n’avait tout d’abord mesuré l’importance. À l’encontre de plusieurs de ses confrères, l’historien soutenait que ni les philosophes, ni les moralistes, ni les poètes, ni les guerriers, ni les légistes ne dirigeaient l’humanité ; leur action personnelle n’était que secondaire, momentanée, locale et sans prolongements. Les vrais dirigeants étaient de modestes chercheurs à peine connus de leurs contemporains et qui poursuivaient, dans le silence des laboratoires, leurs recherches désintéressées. Chacun de leurs gestes se répercutait à l’infini ; la découverte en apparence la plus insignifiante pouvait ébranler tout l’édifice social.

L’auteur classait les événements sur un plan nouveau, suivant leur portée véritable. C’est ainsi qu’au dix-neuvième siècle de l’ère chrétienne, il insistait assez peu sur l’effort d’émancipation des masses et sur les rivalités sentimentales des peuples ; la grande affaire, c’était l’éveil scientifique des races supérieures, l’utilisation — encore bien grossière — de la vapeur et de l’électricité. On trouvait d’ailleurs, au dix-neuvième siècle, une date capitale de l’histoire humaine. En l’an 1867, un savant français, Niepce de Saint-Victor, découvrait par hasard la radioactivité spontanée des sels d’urane ; et cette découverte, — qui passait, à l’époque, totalement inaperçue, — apparaissait maintenant au moins aussi importante que la découverte du feu par la horde primitive.

Le début du vingtième siècle marquait aussi une grande date. Un rêve millénaire se réalisait enfin : la navigation aérienne commençait. Navigation dangereuse, il est vrai, coûteuse, n’utilisant que des moyens grossiers et qui, malgré des progrès assez rapides, n’arrivait à jouer qu’un rôle secondaire dans la guerre européenne de 1914-1918.

L’historien mentionnait assez brièvement cette longue et sanglante échauffourée dont les causes semblaient, à distance, puériles et très confuses. Rien de bien nouveau d’ailleurs, pendant cette guerre : à peine quelques timides excursions d’avions dans l’arrière-pays, quelques tentatives féroces, mais maladroites, d’empoisonnement par les gaz.

Comme aux temps les plus reculés, les races belligérantes avaient envoyé à l’ennemi leurs jeunes mâles les plus vigoureux, auxquels on avait confié les armes de choc ; d’où une effroyable sélection à rebours.

Cette guerre, poursuivie pendant de longs mois, avec un acharnement terrible, par des armées nombreuses, merveilleusement disciplinées et pourvues d’engins déjà meurtriers, avait durement secoué le vieux monde.

La grandeur de la catastrophe aurait dû dessiller les yeux des plus aveugles. Il n’en avait rien été. Les hommes n’avaient pas compris qu’une ère nouvelle commençait, où la prudence, à défaut de bonté, deviendrait une vertu essentielle.

Aussitôt éteint le fracas des armes, les conflits d’orgueil ou d’intérêt avaient de nouveau enfiévré les cœurs ; de nouveau, les mains, encore saignantes, s’étaient crispées pour la menace. Jamais peut-être l’humanité n’avait manqué à ce point de clairvoyance et de bonne volonté. La science progressait rapidement, et peu de gens songeaient à s’étonner et à se méfier. L’intelligence semblait quelque peu assoupie ou désorientée. On voyait des chefs militaires rédiger gravement, à l’usage des guerriers de l’avenir, des traités de stratégie imités de l’antique. Les philosophes ratiocinaient, les poètes bégayaient ; des escouades de myopes occupaient des postes de guetteurs et barraient les carrefours de la pensée. En plus d’une contrée, de grossiers histrions se hissaient aux tréteaux populaires ; des demi-fous, brandissant la matraque, réussissaient à se faire écouter.

Les masses, encore étourdies par le choc, sentant confusément le monde changer, hésitaient. Uniquement soucieuses de l’avenir immédiat, elles perdaient leurs vertus anciennes sans en acquérir de nouvelles et laissaient aller les choses avec une sorte de fatalisme désenchanté. Aucun peuple ne savait d’une façon précise ce qu’il voulait.

La fin du vingtième siècle et la première moitié du vingt et unième furent une époque d’expériences sociales désordonnées. L’une après l’autre, de puissantes collectivités se désagrégèrent. Les guerres civiles succédèrent aux guerres nationales. Une conception sommaire de la justice les rendait fréquentes et acharnées. Elles éclataient pour des motifs futiles ou absurdes. Dans l’intention d’éviter un malaise insignifiant, les hommes n’hésitaient pas à déclencher les pires catastrophes.

Il n’y avait plus, à proprement parler, d’armées ni de front de guerre. Toute la population était frappée, tout le pays ravagé. Des engins délicats et puissants, maniés aisément par des femmes ou des enfants, portaient la mort à de grandes distances. Les armes de choc étaient encore utilisées, mais perdaient peu à peu de leur importance. Les gaz toxiques tuaient beaucoup de monde ; des avions porteurs d’explosifs ou de poisons variés broyaient les villes ou les rendaient inhabitables. À plusieurs reprises, des ensemencements microbiens dépeuplèrent de vastes régions et le fléau menaça le monde entier.

Malgré tous ces soubresauts, l’humanité semblait progresser… La science, qui armait si terriblement les hommes pour le mal, les armait aussi pour le bien. Les masses étaient moins durement soumises à la loi du travail. La satisfaction des besoins primordiaux devenait de plus en plus facile. Les plus humbles connaissaient rarement les grandes privations ; en période de paix, bien que la rusticité diminuât et que des besoins nouveaux et artificiels se fissent jour, une certaine aisance économique était à la portée de tous. L’humanité évoluait par saccades vers un avenir de bonheur pratique et moyen. Et la moralité individuelle semblait aussi, chez les races supérieures, légèrement grandir.

Au vingt-deuxième siècle, dans les vieux pays d’Europe et d’Amérique, là où, malgré le mélange des races, les hommes blancs dominaient encore, un ordre nouveau avait fini par s’établir. Nul n’eût osé y afficher un chauvinisme agressif ou prôner hargneusement la lutte des classes. À défaut de chaude sympathie entre les différents groupements d’hommes, l’instinct de conservation amortissait les chocs, poussait à la tolérance, aux concessions réciproques. D’ailleurs, si l’égalité n’existait nulle part, en fait, entre les individus ou entre les États, les apparences, du moins, étaient à peu près sauves. L’humanité de race blanche formait une vaste fédération de républiques égalitaires à intérêts communs et à tendances conciliantes.

En face, se dressait le bloc inquiétant des peuples jaunes. Ceux-ci, la science, comme le coup de baguette d’une fée, les avait tirés d’un long engourdissement. Le réveil avait été prodigieux. Leurs savants égalaient en réputation les savants d’Europe et d’Amérique ; leurs industriels, leurs commerçants, leurs banquiers envahissaient tous les marchés du globe ; en même temps, une renaissance artistique sans précédent coïncidait chez eux avec une dépravation morale qui étonnait le vieux monde.

Venus trop vite à la civilisation scientifique, travaillés d’ailleurs par de puissantes associations xénophobes, ces peuples audacieux et brouillons faisaient planer la menace perpétuelle de désordres graves.

Dès le début du vingt-deuxième siècle, la guerre faillit éclater. Un physicien mandchou ayant découvert un procédé rapide pour la fabrication de l’or artificiel, les banquiers asiatiques profitèrent du trouble momentané des relations commerciales pour tenter d’assujettir pratiquement certaines collectivités d’Afrique et d’Europe. Au Conseil des Nations, la prudence des diplomates apaisa le conflit, mais les Blancs durent consentir à leurs adversaires de grands avantages.

Quinze ans plus tard, nouvelle alerte ; cette fois encore, à l’occasion d’une acquisition scientifique importante et susceptible d’applications immédiates. Il s’agissait de la découverte, dans certains gisements du bassin de l’Orénoque, d’un métal voisin du plomb — on l’appela d’ailleurs le plomb Z — qui présentait cette particularité de se désintégrer, sous l’influence de radiations appropriées, avec une vitesse très facilement réglable. C’était, dans un avenir prochain, la possibilité d’obtenir, entre autres choses, des explosifs d’une stabilité parfaite et d’une puissance formidable.

Les financiers asiatiques, immédiatement prévenus, plus ambitieux d’ailleurs et plus arrogants que jamais, réussirent à acheter, par groupements interposés, la totalité des terrains à minerai. Mais le danger apparut si grand que le monde entier s’émut. Le Conseil des Nations, encore une fois, trouva un compromis ; les mines furent nationalisées. En réalité, les Asiatiques gardaient la part du lion ; dirigeant la production, dominant le marché, ils demeuraient à même de constituer des stocks clandestins avant que d’autres gisements fussent découverts ou qu’un nouveau progrès scientifique vînt dissiper la menace.

Ces avantages ne leur parurent cependant point suffisants. Une minorité de nationalistes mégalomanes provoqua en Chine du Sud des troubles violents. Les diplomates jaunes qui avaient signé l’accord passèrent en jugement, et quelques-uns furent exécutés.

Une poétesse laotienne, célèbre par ses débauches et son orgueil autant que par son lyrisme extravagant, se mit à la tête des mécontents. À son instigation, une société à demi secrète se forma ; ce fut le Coupe-coupe qui, bientôt, groupa cent millions d’exaltés. Propagées par des écrivains et des orateurs d’une éloquence barbare, les pires insanités de la vieille littérature chauvine et guerrière devinrent articles de foi pour les affiliés.

Aussi, bien que l’immense majorité des hommes demeurât pacifique, d’abominables aventures semblaient inévitables.

La guerre éclata en 2145, sans autre cause immédiate que le geste impudique d’une femme.

Un soir de mai, Lia-Té, la poétesse, ayant eu la fantaisie de se présenter nue et à califourchon sur un bouc, au sermon d’un clergyman de San Francisco, se vit reconduire sous les huées jusqu’à son avion.

À peine à bord, elle se précipitait au téléphone, et, d’une voix furieuse, en phrases grandiloquentes, elle informait le Coupe-coupe de l’affront fait à sa présidente. Immédiatement alertés, cinq cents avions s’élançaient au-dessus du Pacifique. Et, quelques heures plus tard, San Francisco se réveillait sous une averse de bombes asphyxiantes et incendiaires. Dix mille habitants à peine survécurent à l’attentat.

Il y eut dans le monde entier un moment de stupeur.

Au Conseil des Nations, les diplomates asiatiques, recevant de leurs pays respectifs des instructions contradictoires, hésitèrent. Quand fut enfin prise la décision de châtier les coupables et de dissoudre leur association, un temps précieux avait été perdu : le Coupe-coupe était maître de la situation. Déjà on traquait les Blancs d’Asie ; beaucoup d’entre eux, livrés aux fureurs de la populace, trouvaient la mort dans des supplices d’une cruauté inouïe. Les vieux levains de folie guerrière bouillonnaient, montaient en écume sanglante. D’un continent à l’autre, de menaçantes clameurs volaient ; tous les téléphones de la planète retentissaient d’injures homériques.

Enfin, attaqués par une escadre aérienne d’Indo-Chine, les Blancs d’Australie ripostèrent énergiquement. La guerre véritable commença.

L’historien distinguait trois actes dans ce grand drame crépusculaire de l’ère chrétienne.

Au début, les Asiatiques, pourvus d’usines puissantes, de laboratoires supérieurement outillés, eurent nettement l’avantage, non sans subir eux-mêmes des dommages très graves. Cette première période fut marquée par la destruction des grandes villes. Nulle défense ne put protéger efficacement New York, Buenos Aires, Londres, Paris, Melbourne, le Cap, contre les escadres aériennes des Jaunes. Dans l’autre camp, Pékin, Canton, Haï-Phong, Calcutta ne connurent pas un meilleur sort.

Après un an de lutte, un grand nombre d’usines chinoises, japonaises et hindoues demeuraient encore intactes, tandis que les forces des Blancs diminuaient rapidement. Les avions des Asiatiques commencèrent chez l’ennemi la destruction méthodique des foyers secondaires de résistance. Les Blancs et leurs alliés, les Nègres, semblaient voués à la défaite totale et à l’asservissement.

Et brusquement, la face des choses changea…

Une jeune physicienne française, Noëlle Roger, venait, dans le plus grand secret, de mettre au point un moyen de défense élégant et simple. Dirigeant à de grandes distances un faisceau d’ondes parallèles de nature jusque-là inconnue, elle provoquait la déflagration de n’importe quel explosif.

Immédiatement après les premiers essais, une batterie d’appareils émissifs et de projecteurs fut constituée et confiée à une équipe d’électriciens spécialistes, que Noëlle Roger commanda elle-même.

L’effet de surprise fut formidable, sans précédent.

L’historien rapportait avec complaisance cette première apparition des projecteurs Roger telle qu’elle était mentionnée dans les chroniques du temps.

Venant d’Asie Mineure, une immense escadre d’avions nettoyeurs survolait l’Archipel à la hauteur du 40e parallèle et s’avançait vers le mont Olympe, point de dislocation. Il s’agissait de porter le coup de grâce aux Blancs de l’Europe méridionale. Les Asiatiques voyageaient en plein jour, en ordre serré, et sûrs de leur force, se gardaient mal. Or, derrière une petite colline de Thessalie, non loin de la côte, une dizaine d’électriciens attendaient, couchés au fond d’une tranchée, près de leur batterie de projecteurs. Debout au milieu d’eux, Noëlle Roger scrutait le ciel.

Tout à coup, elle leva la main. L’électricien de gauche et celui de droite démasquèrent leurs projecteurs. Instantanément une formidable explosion déchira l’air : tous les avions de flanc-garde avaient sauté à la même seconde. Les avions du centre, soufflés par l’explosion, voltigeaient comme des feuilles mortes ; environnés d’un brouillard subit, ils allumaient leurs phares, lançaient des fusées, cherchaient au hasard l’invisible ennemi.

Alors la jeune Française, sortant de la tranchée, s’avança vers le sommet de la colline. À demi tournée vers ses compagnons, les yeux exaltés, la bouche sombre, elle montra l’horizon d’un grand geste ardent, et elle cria à pleins poumons :

— Du nord au sud, fauchez !

Mille avions, portant chacun une tonne d’explosifs d’une puissance terrible, s’anéantirent à la fois. La terre tressaillit. Une trombe d’air s’abattit sur le pays, jeta la mer à l’assaut du rivage. Les électriciens, durement plaqués au fond de la tranchée, virent Noëlle Roger quitter la terre, les bras toujours levés. Ils la retrouvèrent à cent mètres en arrière, étendue face au ciel, morte, la bouche hurlante encore, une horreur indicible au fond de ses yeux inhumains.

Et de l’immense escadre il ne restait plus rien à l’horizon, qu’une vaste et vague nuée.

À partir de cette minute, le sort de la lutte sembla fixé.

Cependant les Asiatiques ne se découragèrent point. Leurs constructeurs travaillèrent fiévreusement ; pour un avion détruit, dix sortirent des usines. En même temps, leur tactique offensive changea ; ils n’attaquèrent plus que pendant la nuit, en ordre très dispersé, cherchant partout la surprise. Tous leurs savants se penchaient sur le problème des ondes Roger. En vain, sur leurs conseils, essaya-t-on d’enterrer les stocks d’explosifs, de les noyer, de les protéger par des enveloppes métalliques continues : les radiations nouvelles semblaient douées de pénétration universelle. Alors, les physiciens asiatiques étudièrent et mirent au point des procédés permettant l’utilisation du plomb Z, sur lequel les ondes Roger n’avaient aucune action. La désintégration quasi instantanée du métal permettait de suppléer à la pénurie d’explosifs ; mais les stocks, peu importants, furent bientôt épuisés.

Les Blancs, à leur tour, passèrent à l’offensive. Leurs offres de paix ayant été dédaigneusement repoussées, ils rassemblèrent leurs derniers avions, leurs derniers sous-marins et entreprirent des raids de destruction. Des réflecteurs à grande puissance balayaient des espaces considérables, détruisaient les dépôts de munitions, émiettaient les armes chargées, anéantissaient jusqu’aux forces de police dont les cartouches éclataient. Ils créaient, au-devant des envahisseurs, une zone dépourvue d’explosifs où, seuls, les gaz toxiques étaient encore à craindre ; bientôt, les centres de production ayant — été repérés, ce danger lui-même fut écarté.

L’une après l’autre, les usines asiatiques sautèrent, flambèrent, furent pulvérisées.

De nouveau, les Blancs offrirent la paix. Leurs ennemis répondirent en faisant périr dans les supplices les prisonniers qu’ils cachaient encore au fond des mines. Ce fut le signal de violentes représailles.

Les dernières villes d’Asie flambèrent ; une nuit, des ingénieurs anglo-saxons crevèrent les digues d’un immense réservoir sur le cours inférieur du Hoang-Ho, et le fleuve, changeant brusquement de lit, dévasta la région la plus peuplée du monde.

La seconde période de la guerre s’acheva par cette noyade terrible.

À ce moment, cent millions d’hommes peut-être avaient déjà péri. Les réserves de toute sorte s’épuisaient ; le spectre de la famine apparaissait. Et pourtant, la fureur guerrière ne s’apaisait point. Les Asiatiques, surtout, étaient en proie à une rage insensée. Leurs savants cherchaient toujours le secret des ondes Roger ou, tout au moins, quelque riposte efficace ; leurs tribuns exaltaient l’orgueil de la race ; des poètes moribonds faisaient entendre des chants de démence.

Quand tout espoir de vaincre fut perdu, les Jaunes déclenchèrent la guerre microbienne. Des avions sibériens, débarrassés de leur armement et camouflés en ambulances, ensemencèrent l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et l’Australie en espèces pathogènes soigneusement sélectionnées et d’une virulence inouïe.

Et ce fut la troisième époque de la lutte, de beaucoup la plus terrible.

Jusqu’alors, chaque fois qu’une attaque microbienne s’était produite, l’humanité avait assez facilement localisé le fléau. Mais cette fois, toutes les races étaient à bout de souffle, exsangues. La destruction générale des villes, l’anéantissement des hôpitaux et des principaux laboratoires eussent suffi à rendre inapplicable un plan méthodique de défense. Mais, en outre, les moyens de communications rapides manquaient. Les voies ferrées n’existaient pour ainsi dire plus ; les routes, coupées en bien des points, ne servaient qu’à de vieilles automobiles d’un très faible rendement ; les paquebots gisaient au fond des mers ; les avions même étaient rares. Enfin les stations radiotéléphoniques, visées dès le début des hostilités et bientôt détruites, n’avaient été remplacées que par des installations de fortune à puissance limitée.

L’humanité, pantelante, était comme un grand corps énervé, aux réactions confuses et pénibles.

Le fléau, rapidement, gagna le monde entier. Bientôt, aucune lutte ne fut possible. Des maladies nouvelles firent leur apparition ; d’autres, réputées bénignes, prirent des formes foudroyantes. Certaines régions perdirent presque tous leurs habitants. Partout, des cadavres en décomposition jonchaient les campagnes.

La guerre avait cessé ; la mort, seule, triomphait. Dix ans après le début de la première épidémie, la Terre avait perdu plus du tiers de sa population : six cents millions d’hommes avaient succombé. Les survivants se débattaient contre la famine et retournaient à des formes de vie primitive. Çà et là, des tribus vivaient de chasse et de pêche ; d’autres commençaient à pousser des troupeaux de pâturage en pâturage. Des pillards, groupés autour d’un chef de bande, semaient l’épouvante. Les plus forts, les plus rusés et les plus cruels tendaient déjà à former une sorte d’aristocratie orgueilleuse et cynique.

La civilisation semblait disparue pour de longs siècles. L’ère chrétienne s’achevait par un crépuscule confus où flottait une immense odeur de cadavres.

Et cependant, trois cents ans plus tard, apparaissait une aube nouvelle…

L’historien insistait sur la cause de cette étonnante renaissance.

Malgré les apparences, la dernière époque de barbarie différait des époques primitives. C’était une sorte de coma succédant à une maladie grave, à une formidable crise provoquée par l’apparition révolutionnaire de la science. Or, la science n’était pas morte ; le flambeau avait vacillé sans s’éteindre. Et, bientôt, toutes les lumières se rallumaient. Les savants n’avaient qu’à chercher dans le passé, qu’à renouer des fils brisés.

Mais, instruite enfin par l’expérience récente et effroyable, l’humanité allait s’engager sur des voies nouvelles et faire un grand effort d’adaptation.

L’homme demeurait égoïste et cruel ; bien que l’on attendît beaucoup de la science, on ne pouvait encore caresser l’espoir de modifier rapidement le caractère de l’individu. Afin de rendre improbables les aventures guerrières, une élite clairvoyante admit la nécessité de former artificiellement de grands courants d’opinion, de créer une nouvelle atmosphère morale, dût-on, pour cela, sacrifier quelques précieuses forces vives.

Obéissant à un profond instinct de conservation, l’humanité, d’ailleurs, repoussait naturellement des concepts jadis tutélaires, mais devenus dangereux pour l’espèce à une époque de civilisation scientifique.

L’idée de nation ne se trouvait plus que somnolente au cœur des masses ; l’orgueil de caste était péché capital. Les études historiques, créatrices chez les humbles d’inquiétants états d’âmes, n’étaient permises qu’à un petit nombre d’hommes mûrs, qui devaient d’ailleurs s’engager à ne briguer aucune fonction publique.

Un nouveau classement des vertus et des vices s’opérait. La nécessité de la bonté apparaissait avec l’évidence d’une vérité mathématique. Des apôtres pressants prêchaient la prudence, la tolérance, la modération, et d’innombrables radiophones répétaient leurs sermons.

La doctrine du courage soulevait quelques discussions. Cependant, la plupart des moralistes s’accordaient à reconnaître en cette grande vertu de l’ère chrétienne une forme adoucie de la férocité ancestrale ; et, de même que la férocité était apparue comme un danger dès l’aurore des âges historiques, certaines formes du courage semblaient périmées, redoutables et appelées à disparaître à l’époque scientifique ; sur ce point l’évolution devait non seulement continuer, mais s’accélérer rapidement.

On tournait en rusant autour de l’instinct de justice. Il s’agissait là d’une acquisition récente de l’esprit humain. L’homme préhistorique se moquait probablement du droit ; il ne le concevait pas. Au contraire, malgré les apparences, l’homme de l’époque chrétienne allait vers ce qu’on appelait la justice. Il y allait par des chemins hasardeux, où les brusques détours n’étaient pas rares, mais il y allait passionnément, et c’était presque toujours au nom de la justice qu’il tuait.

Cet instinct en pleine croissance se retrouvait vivace après la catastrophe ; le jeune dieu conservait ses fidèles. Cependant la justice idéale, sommet blanc dressant sa vague silhouette dans le brouillard, semblait toujours aussi inaccessible, aussi éloignée des réalités grossières. De ce désaccord entre les aspirations humaines et les faits, le danger pouvait toujours naître. De grands efforts furent tentés pour organiser une société où toutes les apparences du droit fussent sauves et qui satisfît nominalement le besoin universel d’égalité, forme sommaire du désir de justice chez les masses. Il ne pouvait plus être question de peuples supérieurs, de races privilégiées, de classes dirigeantes. La suprématie de la sagesse n’était reconnue et tolérée que moyennant de nombreuses garanties, illusoires ou réelles. L’humanité se donnait librement des chefs avisés, d’une prudence éprouvée et dont le rôle primordial était de conciliation. En prévision des désordres, ces chefs avaient d’ailleurs à leur disposition des moyens coercitifs fort puissants. À la suite de plusieurs tentatives prématurées et infructueuses, trois cents ans après la destruction de San Francisco, le Conseil Suprême de la planète se réunit et tint une première séance solennelle sur l’emplacement même de la ville rasée.

L’ère universelle commençait.

Harrisson ferma le livre. Il connaissait la suite ; l’histoire de l’humanité à l’ère universelle, ce n’était pas autre chose, en effet, que l’histoire de la science.

Les seules grandes dates de cette époque étaient marquées par des découvertes retentissantes.

Aux deux premiers siècles, les efforts des chercheurs avaient surtout porté sur la désintégration artificielle. Le deuxième siècle avait vu des réalisations importantes : substitution des formidables énergies intra-atomiques aux sources ordinaires de chaleur, de lumière ou d’électricité, production de radiations nouvelles facilitant la transmutation, perfectionnement et vulgarisation du cinétéléphone.

Le troisième et le quatrième siècle avaient été marqués par les progrès considérables de la biologie, de la médecine, de la psychologie expérimentale.

Le cinquième avait été illuminé par les travaux d’Avérine. Le sixième, enfin, s’ouvrait sur de vastes horizons. La vieille théorie de la dégradation de l’énergie cédait la place à des conceptions infiniment audacieuses ; la possibilité de créer apparaissait. Des rideaux, jusqu’à présent très opaques, se déchiraient ; l’humanité semblait approcher de l’âge métaphysique.

Durant ces cinq siècles, la marche de la civilisation avait été étroitement déterminée par le progrès des sciences. L’organisation sociale, en cette année 525, ne ressemblait guère à celle des derniers âges chrétiens. À cette époque lointaine, il semblait que les villes dussent absorber peu à peu la totalité de la population de la planète. Or, les villes, saccagées pendant la tourmente finale, ne s’étaient pas relevées de leurs ruines. Les mots de « campagnard » et de « citadin » n’avaient plus de sens à l’ère universelle.

La désintégration atomique ayant mis de bonne heure à la disposition de l’homme une quantité prodigieuse d’énergie, les ingénieurs avaient entouré la terre d’un réseau de zones de forces correspondant à peu près aux méridiens anciennement adoptés et aux parallèles ; entre les lignes principales, se trouvaient, de minute en minute, des lignes secondaires. Cet immense réseau public fournissait gratuitement l’énergie nécessaire aux services des transports aériens, terrestres ou maritimes, aux services de radiophonie et de télévision et, généralement, à tous les besoins ordinaires de l’existence. Les entreprises agricoles et industrielles, qui exigeaient des forces considérables, profitaient également du voisinage des zones ; tous les moteurs d’usage courant étaient réglés sur les moteurs publics, produisaient ou utilisaient les mêmes formes d’énergie et ne différaient que par la puissance. Aussi l’humanité avait-elle été invinciblement conduite à bâtir suivant un plan linéaire. Aucune grande ville comparable aux cités monstres de l’époque antérieure ; à peine quelques faibles agglomérations, régulièrement bâties en éventail autour des gares, mais, partout, d’interminables files d’habitations : habitations assez rapprochées au voisinage des grandes lignes, généralement plus espacées le long des lignes secondaires. Au répertoire général de la planète, chaque maison, chaque établissement avait un numéro qui en indiquait immédiatement la position exacte. C’est ainsi que l’institut Avérine, — laboratoire et maison d’habitation, — portait le numéro 1.47.12.32.007. Connu dans le monde entier, on ne l’appelait d’ailleurs que le 1.47.

Aucun trouble grave, pendant ces cinq siècles, n’était venu menacer sérieusement la civilisation. La vigilance du Conseil Suprême prévenait en général les conflits. Lorsque des guerres éclataient malgré tout, — cela se produisit plusieurs fois aux premiers siècles — elles étaient étouffées immédiatement, coûte que coûte, par la police universelle.

L’élite humaine, dans son ensemble, était devenue résolument hostile à toute idée d’aventure guerrière. La terre se repeuplait assez rapidement. Des hommes sages menaient avec prudence les générations nouvelles vers un avenir tranquille et raisonnable.

Et cependant les hommes ne connaissaient pas le bonheur !…

Le mal du temps était la tristesse, mal profond, qui prenait, chez une partie de l’élite, la forme d’un pessimisme incurable et qui frappait les masses, plus cruellement encore peut-être, d’une sorte de sénilité du cœur. La joie véritable, la chaude joie créatrice ne se rencontrait guère que chez certains savants. La littérature et les arts étaient en pleine décadence. L’époque à demi barbare du crépuscule chrétien avait vu l’éclosion de poèmes incomparables, les plus beaux sans doute qui eussent jamais bercé la souffrance des hommes. Ces poèmes, on les répétait et on les imitait sans les comprendre ; ou bien, sous couleur de raffinement, de délicatesse, on tombait à d’obscures complications.

Les vertus démodées : religion virile de l’effort, religion hargneuse de l’honneur, amour brutal de la justice, désir contraire et non moins brutal de domination, goût déraisonnable du risque et de l’aventure, toutes ces vertus si dangereuses, refoulées par l’instinct de conservation, manquaient cruellement à l’homme nouveau.

Les âmes, privées d’inquiétude, languissaient, telles des plantes de plein vent transportées dans l’air tranquille d’une serre. Et, tout aussi bien que les artistes, le populaire, dont la vie était aisée, glissait à l’ennui profond, aux passions morbides, aux monstruosités sentimentales.

L’usage néfaste des pilules hilarantes s’était répandu malgré tous les règlements imaginables. Des associations à demi secrètes se livraient aux plus tristes débauches. Un sadisme effroyable apparaissait chez certains individus. D’ailleurs, par une régression singulière, il se produisait souvent, parmi les masses, des explosions de brutalité collective. Les spectacles les plus courus étaient les jeux du cirque. Pour ces jeux, on conservait à grands frais, en des parcs d’Afrique et d’Asie, des espèces carnassières qui, sans cela, eussent disparu depuis longtemps. Certains belluaires devenaient rapidement les idoles du public. Lorsqu’ils affrontaient les fauves, une simple massue de chêne au poing, les radiophones leur apportaient des quatre coins du monde les acclamations frénétiques, les hurlements des foules en délire.

Pourtant, depuis plus d’un demi-siècle, une nouvelle et rapide évolution des mœurs se dessinait. Les découvertes d’Avérine avaient eu des répercussions inattendues. Elles faisaient faire à l’esprit un saut brusque ; d’une forte secousse, elles brisaient les vitres de la serre. Par elles, le monde connaîtrait peut-être encore le tourment des horizons hasardeux ; une fois de plus, hélas ! des nuées pouvaient s’amonceler, lourdes d’orages imprévus.

Le danger apparaissait à Harrisson, songeur.

L’humanité, artificiellement assagie, artificiellement vieillie, retrouvait peu à peu, depuis un demi-siècle, son imprudente jeunesse. Les derniers philosophes reniaient le pessimisme qui avait assombri les âges précédents ; les poètes rallumaient les flammes de l’enthousiasme.

Un sourd travail de renouveau s’opérait parmi les masses. Sans renoncer aux vices récemment acquis, le peuple écoutait en son cœur la chaude et troublante voix des instincts refoulés. Des aspirations confuses et, au fond, brutales, s’agrégeaient en idéaux vagues et simples. Les mots de justice, d’honneur, de liberté recommençaient à claquer comme des drapeaux, en des discours arrogants. Tous les concepts particularistes recevaient l’adhésion des foules.

En marge des lois, des corporations s’organisaient combativement ; des grèves partielles éclataient, non point le plus souvent pour des raisons économiques, mais à propos de misérables questions de préséance.

Les habitants de l’hémisphère Sud, moins nombreux que ceux de l’hémisphère Nord, puisant moins par conséquent aux réserves publiques de forces, réclamaient, exigeaient des compensations honorifiques. Dans une même région, des compétitions d’amour-propre ou d’intérêt faisaient naître des conflits analogues entre les usagers des lignes secondaires et ceux des grandes lignes. Au surplus, dans tous les pays du monde, une rivalité sourde, qui allait sans cesse s’aggravant, dressait les habitants des zones parallèles contre ceux des zones méridiennes. Rivalité si absurde que personne, au début, n’y avait attaché une grande importance. Mais le mot, peu à peu, avait créé la chose. Sans aucune raison sérieuse, les ouvriers des centrales industrielles, les fonctionnaires gens de maison ou manœuvres, les employés du bâtiment, les sous-agents météorologistes et ceux des transports aériens s’installaient de préférence suivant les parallèles. Au contraire, les grands agriculteurs, les ingénieurs, les agents des voies terrestres et maritimes, les fonctionnaires d’autorité, les ouvriers à domicile, les distributeurs et gardiens des stocks avaient la majorité sous les méridiens. Des différences de plus en plus nettes apparaissaient entre les deux groupes. Le goût de la lutte, cause inavouée et profonde, poussait à la scission, à l’hétérogénéité, à la formation de camps opposables. Et, malgré tous les efforts du pouvoir suprême, le mouvement s’accentuait rapidement.

Enfin, l’idée de patrie renaissait avec sa force d’antan.

À l’apogée de la civilisation chrétienne, la rapidité croissante des moyens de communication semblait devoir amener à la longue une fusion complète des races. Il n’en avait rien été : le mélange demeurait tout à fait superficiel. À l’époque moderne, on pouvait même observer un phénomène inverse et, en apparence, paradoxal. Circulant autour de la planète avec une rapidité jadis inconcevable et dans des conditions parfaites de confort et de sécurité, l’homme revenait fidèlement à son port d’attache. Chaque soir, les grands express aériens ramenaient, d’un continent à l’autre, d’innombrables travailleurs. Personne n’éprouvait plus le besoin de s’expatrier ; la facilité extrême des communications empêchait les lentes migrations qui seules auraient eu des effets durables pour la pénétration des races.

Aussi, les différents groupes d’hommes se séparaient-ils de nouveau. Comme à l’époque chrétienne, les Blancs habitaient l’Europe et l’Amérique, les Jaunes l’Asie. De turbulentes républiques nègres se formaient en Afrique. Certains peuples prétendaient élire une assemblée particulière, indépendamment de ses délégués au Parlement mondial. Des essais de législation nationale d’un disparate inquiétant se superposaient à la législation universelle. De vieilles coutumes locales étaient tirées de l’oubli. Le ministère des Réjouissances publiques, dont le rôle avait été fort important aux siècles précédents, voyait ses effets annihilés par l’indifférence générale. Seules les fêtes régionales étaient célébrées avec éclat.

Des légendes, aux origines obscures, enchantaient les masses. Chez les Blancs d’Europe, la geste de Noëlle Roger, vaste poème barbare et naïf, s’enrichissait chaque jour d’apports anonymes. De même, chez les Asiatiques, était née mystérieusement, au plus chaud de l’âme populaire, l’épopée de Lia-Té, la farouche poétesse des temps héroïques.

C’est ainsi que, partout, se manifestait un sourd bouillonnement des âmes.

Le caractère déconcertant des récentes acquisitions scientifiques rendait indispensable un nouvel effort d’adaptation ; or, c’était précisément à ce moment-là, où la prudence devenait de plus en plus nécessaire, que l’humanité semblait vouloir retomber aux errements anciens, s’engager étourdiment sur les vieux chemins d’aventure !…

Certes, la société moderne avait fait ses preuves. C’était un organisme à la fois compliqué et robuste, richement innervé et dont toutes les parties se mettaient en défense à la moindre alerte. Jusqu’à présent, les guerres avaient été immédiatement localisées et étouffées. Mais en serait-il toujours de même dans l’avenir ?

On pouvait espérer que l’humanité, en cas de troubles, écarterait les dangers connus, résisterait sans trop de peine aux forces grossières ; mais rien ne prouvait qu’elle ne serait pas, un jour, exposée à la menace d’éléments nouveaux, prodigieusement subtils…

Ce n’était pas là une hypothèse gratuite. Les savants de l’école d’Avérine étudiaient de tels éléments. Ils assistaient à de miraculeuses synthèses, à la naissance de systèmes échappant aux lois ordinaires et présentant des périodes féeriques où l’énergie croissait, prenait du grade, où la marche des phénomènes semblait se dérouler au rebours de toute logique.

Partant de ce qu’on était convenu, jadis, d’appeler le néant éthéré, Harrisson avait obtenu, le premier, au prix d’une insignifiante chiquenaude initiale, des tourbillons regradateurs à évolution rapide, dont le terme ultime était un mélange de gaz instables ou une impalpable poussière métallique, spontanément radioactive. Depuis plusieurs années, Harrisson étudiait le rayonnement de ces systèmes artificiels et son action sur les colloïdes. Isolant ingénieusement chaque radiation, éliminant les actions antagonistes, il avait constaté l’apparition de nombreux organismes vivants qui, presque tous, semblaient réagir sous des influences astronomiques inconnues. La vie ainsi créée offrait des caractères d’une diversité extrême. La vie ordinaire des êtres terrestres n’en représentait qu’une variété, variété médiocre au demeurant, bien moins intéressante pour le savant que celles groupées sous les vocables généraux de vie intermédiaire, vie uniforme et vie tumultueuse. Le protoplasme tumultueux, qu’étudiait plus spécialement Harrisson, jouissait de propriétés déconcertantes, réagissait avec une vivacité prodigieuse sous l’action des agents physiques ordinaires, réalisait d’étranges transmutations productrices d’énergie, provoquait enfin dans les organismes doués de vie ordinaire des troubles profonds : agglutination rapide ou prolifération inouïe de certains éléments cellulaires.

Des sciences nouvelles allaient naître : de grands et nombreux problèmes se posaient. Et Harrisson se demandait si l’on n’allait point trouver devant soi quelque immense danger. Déjà, au troisième et au quatrième siècle, la biologie, la médecine, la psychologie avaient vu, à plusieurs reprises, la route barrée. Les entreprises audacieuses des physiciens du sixième n’allaient-elles point conduire l’humanité au bord du gouffre ?…

La science, en ce commencement de siècle, apparaissait de nouveau avec un inquiétant visage révolutionnaire.

L’adaptation nécessaire aurait-elle le temps de s’accomplir ?

Il semblait vain de compter sur un arrêt du progrès scientifique ; la curiosité n’abdiquerait jamais au seuil de l’inconnu.

D’autre part, l’expérience prouvait qu’il ne fallait pas, non plus, trop compter sur les grands courants artificiels d’opinion pour précipiter l’évolution des sentiments populaires. Quoi qu’on tentât, le cœur demeurait en retard sur l’esprit ; le désaccord sans doute était aussi vieux que le monde ; mais il pouvait devenir mortel en s’accentuant.

Pour que l’humanité pût durer à l’abri des orages, il fallait une prudence toujours plus grande, une vigilance de tous les instants. La société moderne devait, avant tout, surveiller étroitement les recherches scientifiques. Or, rien n’était fait. Sous le prétexte de liberté individuelle, le savant demeurait maître de ses actions tout aussi bien que le mortel le plus inoffensif. Et rien ne s’opposait à ce que le geste d’un imprudent ou d’un fou ne déclenchât quelque terrible catastrophe…

Harrisson songeait à ses premiers travaux : lui aussi avait fait connaître ses découvertes avant d’en avoir envisagé toutes les conséquences possibles ! Depuis, de nombreux savants s’étaient engagés sur la route hasardeuse qu’il avait prématurément tracée…

Harrisson songeait et l’inquiétude ternissait gravement la joie de son récent succès. Il se promit d’être plus prudent que jadis et se félicita de n’avoir rien dit, au dîner, devant la mondaine aux seins pervenche. Il pensait :

« Tant que cela se produit sous mes yeux, en tout petit, le danger n’est pas bien grave ! »

Bien qu’il fût déjà tard, il se leva dans l’intention de descendre encore au laboratoire.

À ce moment, une sonnerie légère se fit entendre ; Harrisson s’avança vers le fond de la salle, appuya sur un petit levier métallique et, aussitôt, sur l’écran démasqué du cinétéléphone, Sylvia la danseuse apparut. C’était une Égyptienne, réputée pour sa beauté, son talent, et quelques aventures retentissantes, notamment avec le poète Lahorie et avec un belluaire célèbre pour qui elle s’était battue en duel. Depuis plusieurs semaines, elle recherchait Harrisson et ne s’en cachait pas.

Le jeune savant s’inclina galamment devant l’appareil et murmura un compliment banal.

— Savez-vous, demanda tout de suite Sylvia, savez-vous si l’on me priera de danser aux fêtes du centenaire ?

— En pouvez-vous douter ? répondit Harrisson. Vous serez la reine de ces réjouissances ! Vous danserez sous les yeux des foules innombrables ! Vous danserez pour la terre entière ! Et tous les vieux savants chenus…

— Assez ! dit-elle ; pas d’impertinences ! Je me moque des foules et plus encore des vieux savants chenus… Parlons sérieusement ! C’est vous qui aurez les honneurs de la journée… pour les travaux miraculeux dont vous m’avez vaguement parlé… Oui ! Oui ! ne secouez pas la tête !… Vous serez le triomphateur… Je le souhaite ! Je le veux !…

D’un geste rapide, elle rejeta l’écharpe qui recouvrait ses admirables épaules bleues.

— Donc, reprit-elle, je puis compter sur vous pour qu’on ne m’oublie pas ?

— Soyez tranquille ! on repousserait plutôt la fête de cent ans !

— Merci ! Vous êtes un grand savant adorable !… Je ne danserai pas pour la terre entière, mais pour vous !… pour vous !… Bonsoir !

Harrisson, du bout des doigts, avait envoyé un baiser. Sylvia disparut.

Dans un laboratoire voisin de celui du maître, Lygie Rod se penchait sur un microscope. À travers les vitres de la cloison, Harrisson l’aperçut. Il frappa légèrement et la jeune fille leva son visage masqué.

— Encore au travail ! s’exclama Harrisson. Ce n’est pas vous qui réclamerez jamais la journée d’une heure, comme font vos amis, les fonctionnaires gens de maison et les sous-agents des transports…

Lygie sortit dans le couloir et retira son masque. Ils parlèrent de la découverte nouvelle. La voix si calme de la jeune fille s’animait un peu ; sur ses lèvres, les mots techniques aux dures consonances prenaient une douceur inaccoutumée. Elle dit :

— Ce protoplasme tumultueux, c’est une chose… magnifique et folle !… une chose folle !…

— … et peut-être une chose terrible ! continua Harrisson.

— Peut-être terrible… oui !

Ils furent un instant songeurs, puis Lygie demanda :

— Vous allez sans doute faire une communication ?

— Non !… du moins, pas tout de suite… J’ai des craintes… L’Académie publierait sans examen suffisant. Laissons passer les fêtes du centenaire… Après, nous étudierons, nous verrons…

— Tout le monde n’a pas vos scrupules, observa Lygie. J’écoutais tout à l’heure les Nouvelles Générales. Le cousin de Lahorie, Roume, le physicien-géologue, annonce à grand fracas sa prétendue découverte d’une civilisation tertiaire bien supérieure à la civilisation humaine. Selon Roume, la terre aurait été habitée, pendant des milliers de siècles, par des êtres doués d’un savoir immense et à qui nos lointains ancêtres auraient servi de bêtes domestiques.

— À la bonne heure ! dit Harrisson ; les sujets de discussion ne manqueront pas au congrès du centenaire !… À ce propos, Lygie, vous qui écoutez la presse et qui savez les nouvelles, pouvez-vous me dire si le programme est arrêté ? On me le demandait tout à l’heure… Y a-t-il un numéro de danses ? J’aimerais qu’il y eût des danses…

Lygie détourna la tête ; sa main gauche s’appuya à la cloison.

— Je ne suis pas renseignée sur ce point, répondit-elle ; mais des danses me semblent, en effet, inévitables.

Harrisson fut surpris par le ton d’ironie. Il remarqua aussi la pâleur soudaine du visage et le tremblement de la petite main mutilée.



II

LA FÊTE INTERROMPUE


Le ministère des Réjouissances générales avait donné l’ordre d’assurer du beau temps entre les lignes principales qui encadraient le 1.47. L’état de la haute atmosphère avait d’ailleurs rendu facile la tâche des agents météorologistes ; quelques orages artificiels à l’intérieur du quadrilatère, quelques tourbillons modérés aux angles, et un régime stable s’était établi pour une durée d’au moins quarante-huit heures.

Dès le matin, des policiers occupèrent les principaux postes de surveillance et, bientôt, les délégués affluèrent. Il en venait des quatre coins du monde et non seulement des savants, mais des artistes, des étudiants, des ouvriers, des agriculteurs, des légistes, des ingénieurs, des gens de toutes conditions et de toutes races.

Un des premiers arrivants fut un petit groom délégué par le personnel navigant des transports aériens parallèles. Il fut introduit près d’Avérine. Après lui parurent deux vieux pêcheurs de Sakhaline et deux étudiantes d’une faculté mongole de psychologie expérimentale. Dans la matinée, de nombreux officiels descendirent des express aériens. Un grand aérobus ailé, en tôle d’or, tournoya longtemps avant d’atterrir ; il amenait Lahorie avec sa cour de jeunes aèdes pervers et de jolies femmes détraquées.

Toute la journée, le ciel fut sillonné d’appareils. Des promeneurs s’écartaient de leur route pour saluer au passage le 1.47. La curiosité en amenait quelques-uns, le snobisme les autres. Beaucoup se contentaient de survoler lentement la région ; aux points désignés par les policiers, ils laissaient choir une pluie de fleurs énormes qui descendaient mollement, suspendues à des parachutes étincelants de pierreries artificielles. Les voyageurs qui désiraient atterrir devaient faire un grand circuit et prendre la file derrière un guide qui les amenait aux garages préparés pour la circonstance. Craignant que son arrivée ne passât inaperçue, Roume, le plus vaniteux des savants, troua le rideau d’agents et tomba des nues comme un obus en un luxueux appareil du dernier modèle. Interpellé aussitôt par deux policiers, il fit tout le tapage qu’il fallait pour attirer sur lui l’attention.

Les dames étaient en grand nombre. Sortant de leurs avions capitonnés, de riches Fuégiennes, des Canadiennes, des Suédoises se réfugiaient bien vite à l’ombre, ou bien elles rejetaient leurs fourrures et ouvraient de légères ombrelles métalliques. De grandes dames congolaises, des Colombiennes, des Indo-Chinoises recherchaient au contraire le soleil et serraient autour de leurs épaules de somptueuses écharpes, garnies de filaments radioactifs producteurs de chaleur.

Quelques habitants du voisinage vinrent par terre. Les voies ferrées modernes ne servaient plus au transport des voyageurs, mais les routes, les belles routes aux larges chaussées vitrifiées, étaient encore très fréquentées. De nonchalantes voitures, dont la vitesse dépassait rarement cent mètres à la seconde, gardaient leurs partisans parmi les rêveurs, les malades, les personnes sujettes au vertige. On vit même arriver au 1.47 quelques jeunes étudiants à califourchon sur des chevaux ; costumés à l’antique, ils avaient le grand casque miroitant des pompiers barbares, une veste de laine à brandebourgs et de lourdes bottes en cuir naturel ; ils étaient armés d’une carabine à poudre azotée, et un long sabre d’acier brut pendait à leur selle. La foule se pressait sur leur passage et les acclamait ; quelques femmes légères leur jetaient des fleurs artificielles.

Des forces policières importantes avaient été envoyées sur les lieux. On se méfiait, en effet, des agents des transports aériens, dont la récente revendication de la journée d’une heure avait été repoussée. Soutenus par les habitants des parallèles, gens de maison, cinétéléphonistes, météorologistes, vitrificateurs, ouvriers des centrales, les agents des transports avaient contre eux la majorité des agriculteurs, les artisans à domicile, les distributeurs, c’est-à-dire presque toute la population méridienne. Il eût été possible de leur donner satisfaction, mais la réforme eût mécontenté une foule de gens et provoqué, par incidence, d’autres réclamations.

De plus, les agents des transports avaient gâté leur cause par des revendications secondaires maladroites et agaçantes. C’est ainsi qu’ils avaient demandé, avec une arrogance de mauvais aloi, les premières places dans les solennités publiques et qu’ils avaient prétendu exiger des voyageurs des marques extérieures de respect fort humiliantes. Le Conseil suprême, reconnaissant là un détestable orgueil de caste, avait opposé son veto. Et si les voyageurs étaient tenus, en fait, à une déférence très humble, la loi, du moins, ne sanctionnait pas les manquements à l’usage.

Aussi les esprits demeuraient-ils fort échauffés, d’autant plus que des élections générales étaient proches. Une grève de sous-agents venait d’éclater, et l’on craignait en haut lieu que des meneurs ne vinssent troubler par quelque manifestation saugrenue la sérénité des fêtes données en l’honneur d’Avérine, fêtes auxquelles, grâce au cinétéléphone, le monde entier pouvait assister.

L’autorité centrale avait donc pris ses précautions. Des brigades aériennes, pourvues de rapides avions à moteur indépendant, faisaient d’incessantes patrouilles dans les hauteurs de l’air. Les zones de forces étaient étroitement gardées, la gare voisine occupée.

Selon le vœu d’Avérine, les organisateurs s’en étaient tenus à la plus stricte simplicité. En moins de deux jours, les employés des constructions provisoires avaient élevé de vastes bâtiments métalliques, dans une prairie au sol préalablement vitrifié.

Le Congrès s’ouvrit à une heure de l’après-midi sous la présidence du Grand Chancelier académique, représentant du pouvoir suprême. Avérine occupait une haute tribune ; autour de lui, ses familiers, quelques étudiants et le petit groom des express aériens qui promenait sur l’assistance des regards hardis et rieurs.

Mille personnes avaient trouvé place dans la salle.

Une sonnerie se fit entendre : aussitôt tous les assistants se levèrent et le silence s’établit. À la même minute, dans le monde entier, on se préparait à célébrer Avérine ; les présidents de dix mille assemblées secondaires ouvraient la séance.

Le policier cinétéléphoniste commençait de démasquer une batterie d’écouteurs universels installés en haut de la salle. On entendit d’abord comme un murmure lointain ; on eût dit le frémissement innombrable d’une forêt sous les mille archets du vent. Lentement, le policier tournait le petit volant qui commandait l’obturateur. Le bruit grandissait à mesure. Ce fut bientôt un brouhaha de voix heurtées et discordantes, encore lointaines pourtant et voilées. Enfin une immense clameur tomba de la voûte métallique. De tous les points du globe, les acclamations volaient vers le 1.47.

— Avérine !… Hourrah pour Avérine !… Gloire à Avérine !… Gloire ! Gloire !…

Le vieillard se leva ; droit, dans un long costume de bure blanche, il apparut à des millions de spectateurs. Aussitôt, la clameur changea :

— Que le sage parle ! Qu’il nous parle !…

D’un coup sec, le policier bloqua l’obturateur. Et, dans le silence frémissant, le grand vieillard parla avec simplicité aux peuples de la terre :

— Pourquoi votre amitié vient-elle vers moi ? Qu’ai-je fait pour la mériter ?… Je vous le dis : je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter votre amitié… Il n’est pas certain que mon œuvre soit bonne. À cette heure, en vérité, je n’en suis pas sûr… L’arbre que j’ai planté, je me demande quels fruits il portera… Et je suis inquiet !… Vous qui vivrez sur la terre après moi, soyez prudents !… Ne cueillez pas sans précautions les fruits dangereux… soyez heureux avec prudence ! soyez savants avec prudence ! Soyez justes avec prudence !… Contre le mal, luttez avec prudence ! Désarmez les méchants, ne les frappez pas… Sachez pardonner, sachez souffrir !… Il n’est plus à mes yeux qu’une certitude, qui est l’amour… Il n’est vertu que d’amour… il n’est miracle que d’amour… L’amour est la grande sécurité !…

Une longue ovation partit de la salle ; au-dehors, les curieux applaudissaient aussi à grand bruit. Et dominant tout, l’immense acclamation des auditeurs lointains :

— Gloire à Avérine ! Gloire ! Gloire !

Quand le silence fut rétabli, un délégué de l’Académie des Sciences fit un exposé des travaux du maître. Il lisait son discours ; discours officiel qui s’adressait à la masse plutôt qu’aux élites savantes. Évitant les termes techniques, il s’efforçait, en langage populaire, par des rapprochements, des comparaisons familières, de faire comprendre l’étrange nouveauté de l’œuvre d’Avérine. Il montra que cette œuvre ouvrait à l’espoir humain des horizons jusque-là interdits. Déjà, les découvertes se succédaient avec une rapidité surprenante, mais ce qui était fait semblait peu de chose en face de ce qui se ferait bientôt. Tout cela, on le devait à Avérine. Et cet homme, qui entrait vivant dans l’immortalité, l’orateur le montrait dans sa vie privée, simple entre les simples, modeste entre les modestes, grand par le cœur autant qu’il l’était par l’esprit.

L’applaudissement des foules salua la péroraison.

Puis la séance fut suspendue et Avérine se retira.

À la reprise, l’assemblée parut tout de suite un peu houleuse. Le chancelier-président, en une brève allocution, recommanda le calme, rappela le caractère de la réunion et pria les délégués de ne point oublier qu’ils parlaient et agissaient sous les yeux du monde entier.

Un philosophe, tenant des vieilles doctrines, monta le premier à la tribune. On ne pouvait, selon lui, mieux honorer Avérine qu’en suivant son enseignement. Le maître n’avait-il pas dit : « Aimez-vous les uns les autres… pardonnez ! Ne frappez pas les méchants !… » Il avait dit surtout : « Soyez prudents !… Ne cueillez pas à la légère des fruits peut-être empoisonnés ! » Il importait que l’humanité se pénétrât toujours plus de ces vérités essentielles.

La leçon, très générale, était pour les savants ; mais elle s’appliquait aussi aux politiques et à tous les groupements humains dont les revendications avaient tendance à se produire sur un ton âpre et pressant.

Un délégué météorologiste répliqua sur-le-champ. C’était un Jaune du Petchili. Il parlait en souriant, sans faire le moindre geste. Tout de suite, pourtant, il secoua l’assemblée… Il apportait à Avérine le salut des opprimés. Nul ne donnait à la vieille doctrine d’amour une adhésion plus sincère que la sienne. Mais cette précaution prise, il déclara sans ambages que la justice était la plus haute réalité de l’ordre moral. Tant que la volonté de justice n’existerait pas chez tous les hommes, aussi longtemps que la lumière du jour éclairerait de criantes inégalités, il serait vain de parler d’amour. L’orateur ne citait, d’ailleurs, aucune de ces criantes inégalités ; il s’en tenait aux termes vagues et généraux, aux clichés séculaires ; mais sa voix portait, sèche, contondante.

Quand il descendit de la tribune, une clameur confuse tomba des écouteurs. On entendit des exclamations, des trépignements, d’aigres bordées de coups de sifflets. Puis, comme sur un signal convenu, des applaudissements furieux couvrirent tout, et un long cri jaillit, poussé par des millions de poitrines.

— Justice pour tous !… Justice !

Sur un signe du président, l’agent cinétéléphoniste fit encore une fois tomber l’obturateur. Dans la salle, les esprits s’échauffaient ; quelques délégués s’étaient levés et gagnaient la sortie.

Cependant, le calme, peu à peu, se rétablit. Un agriculteur parla ; après lui un ingénieur des centrales. Leurs discours ne prêtaient pas à controverses ; ce n’était que l’exposé des progrès considérables que l’on devait à Avérine dans l’ordre matériel, pratique et immédiat.

Roume leur succéda à la tribune. C’était un savant de valeur, mais d’une réjouissante vanité. Il sembla vouloir aborder la question par son côté philosophique, mais, par des glissements, d’insidieux détours, il en vint à parler purement et simplement de ses travaux personnels, à exposer sa dernière et retentissante découverte : l’existence des surhommes antédiluviens, arrivés à un état prodigieux de civilisation, et dont la race avait complètement disparu au début de l’ère tertiaire.

L’exemple de Roume fut contagieux. D’autres savants se montrèrent également soucieux de faire connaître au monde entier leurs succès, leurs espérances, leur gloire. L’un d’eux, dont les théories avaient soulevé quelque hilarité, en appela au témoignage de Harrisson. Tous les yeux se tournèrent vers l’élève préféré d’Avérine et, bientôt, toutes les voix l’appelèrent.

On s’étonnait de ne pas l’avoir entendu ; nul plus que lui n’avait le droit de parler en cette occurrence.

Harrisson ne comptait pas intervenir ; il se rendit pourtant au vœu de l’assemblée. Son discours ne répondit en rien à ce que les savants attendaient de lui. À la surprise générale, Harrisson l’audacieux, Harrisson le créateur, ne prêchait que l’humilité et la prudence. « Je ne sais pas si mon œuvre est bonne », avait dit le maître. Tous les savants pouvaient parler de la même façon. Une acquisition scientifique, aussi belle, aussi importante qu’elle fût, n’était pas un bien en soi. La découverte de Roume, — que rien, pour l’instant, ne permettait de mettre en doute, — venait fort à propos renforcer cette thèse. Un avertissement terrible montait de la nuit des siècles. Cette civilisation tertiaire, si complètement disparue qu’il avait fallu les ressources les plus subtiles de la science moderne pour en découvrir quelques faibles traces, il était infiniment probable qu’elle s’était anéantie elle-même. Tout portait à admettre, pour ces anciens maîtres de la terre, une fin brutale, instantanée, un évanouissement catastrophique et non point la lente régression naturelle d’une espèce arrivée à la limite de son développement.

Or l’humanité pouvait disparaître de la même façon ; la vieillesse ne la menaçait nullement, mais l’accident.

Harrisson soulignait le danger, — mille fois plus grand que jadis, — des misérables rivalités ethniques ou corporatives. L’humanité était trop puissamment armée pour jouer encore à ces jeux hasardeux.

D’autre part, la science, souveraine du monde, devait être considérée comme telle. Harrisson, loin de réclamer pour les savants des droits particuliers, souhaitait les voir assujettis à une discipline sévère. Aucun laboratoire, aucun institut de recherches ne devait plus échapper au contrôle public. Aucune découverte ne devait plus être annoncée avant que des services compétents en eussent étudié les répercussions possibles. Une organisation nouvelle était à trouver : organisation probablement compliquée, mais dont l’urgente nécessité s’imposait.

Le discours de Harrisson ne souleva point d’enthousiasme. Il y eut des murmures dans la salle. Le groupe des savants demeurait froid ; beaucoup pensaient que leur célèbre confrère faisait bon marché de la liberté des recherches, condition primordiale du succès. La plupart des autres délégués hésitaient.

Sensible aux réactions confuses des foules, le poète Lahorie comprit que l’occasion se présentait de détruire la popularité d’un adversaire marquant, d’un rival détesté. Il fut prompt à la saisir.

Il commença par lire, d’une voix grave, un long poème en l’honneur d’Avérine, puis, dans un silence religieux, il improvisa à la face du monde une de ses plus belles harangues. Sa voix, d’abord hésitante, s’éploya, tonna. Il fut désordonné, fougueux, pathétique. Il montra la lente ascension de l’humanité vers un idéal de liberté, de justice et de beauté. Tout ce qui avait été acquis depuis le commencement des âges, on le devait au courage imprudent, à la divine imprévoyance, à l’héroïsme qui ne calcule pas.

Il vitupérait les derniers siècles écoulés qui avaient vu le triomphe d’un utilitarisme borné. Pendant cette époque de bien-être ennuyeux et de veulerie morale, de pessimisme et de lâcheté, les hommes n’avaient jamais connu le frais bonheur de vivre. Or, grâce aux découvertes d’Avérine qui éclairaient le monde nouveau d’une radieuse aurore, une réaction salutaire s’opérait. En dépit des objurgations d’une philosophie aveugle et essoufflée, les peuples retrouvaient, d’instinct, les fortes vertus essentielles qui, de l’animalité ancestrale, avaient conduit l’espèce à la suprématie actuelle. Les âmes, sortant de leur artificielle et maussade léthargie, reprenaient leur élan vers les cimes, hardiment, dangereusement, dans un éblouissement de lumière et de joie.

L’ovation formidable des auditeurs lointains salua la péroraison de Lahorie. Le souffle des foules passa comme une tempête :

— Gloire à Avérine ! Gloire à Lahorie ! Justice et liberté ! Justice ! Justice !

Le poète descendit de la tribune, le cœur gonflé d’orgueil. Écartant, d’un geste noble, les délégués gens de maison qui voulaient le porter en triomphe, il se dirigea lentement, avec une gravité d’idole, vers le groupe de ses jeunes disciples.

La rumeur des foules, cependant, s’était éteinte ; une phrase nette, venue à n’en pas douter d’un poste très voisin, tomba des écouteurs :

— Il retarde d’au moins dix siècles, cet imbécile !…

Harrisson reconnut la voix de Lygie Rod. Lahorie entendit également, et la joie de son triomphe en fut gâtée.

À huit heures du soir, le banquet réunit cinq cents convives sous la présidence de la Monitrice générale des Jeux et Festins.

Avant le repas, suivant l’usage, la présidente, accompagnée de ses demoiselles d’honneur, se rendit aux cuisines et offrit, sur un plateau d’or, le pain et le vin au premier officier de bouche, chef du personnel servant. Rares étaient en effet les maisons où, comme chez Avérine, les convives servaient réellement les fonctionnaires gens de maison. Ces derniers devaient le plus souvent se contenter d’un geste d’offrande. Dans les agapes publiques, on s’en tenait toujours à une brève cérémonie propitiatoire.

Le premier officier de bouche rompit le pain et porta à ses lèvres le lourd hanap étincelant de pierreries. Puis il frappa trois fois sur un timbre d’argent ; à ce signal, les convives gagnèrent leurs places.

Il y avait trois grandes tables métalliques d’une luminosité douce et changeante. Quelques fonctionnaires gens de maison commandaient le service à distance en pianotant sur un petit clavier portatif. Au-dessus des tables, étincelait une machinerie compliquée ; sur des glissières rigides, les serveurs automatiques voyageaient incessamment ; des appareils de préhension, ornés de fleurs, descendaient sans bruit devant chaque convive, déposaient un fruit, un couvert, une coupe et remontaient, emportant les plats vides. Les liqueurs variées coulaient des fontaines d’argent.

Les tables étaient chargées de fruits énormes et de fleurs rares. Les horticulteurs présentaient leurs créations les plus récentes, des fleurs gigantesques, de monstrueux hybrides au coloris merveilleusement délicat ou étrange. Des amateurs américains étaient parvenus à produire d’étonnantes floraisons ultra-rapides et éphémères. Sous les yeux des convives, des bourgeons grossissaient, éclataient ; on voyait, pendant quelques minutes, palpiter des corolles follement exubérantes qui pâlissaient bientôt et s’inclinaient pour mourir.

Le premier service fut un service rose. Rose la lumière des rampes phosphorescentes, rose la luminosité sourde des tables, roses les coupes, rose le vin de myrtille, rose la jonchée de fleurs. Une musique légère, agreste, tombait comme une pluie cristalline. Et le bruit des voix était léger aussi, tintant et clair. Les convives prenaient contact. Toutes les races et toutes les conditions étaient représentées là. Le costume masculin présentait une diversité remarquable. Signe des temps… Un demi-siècle plus tôt, la tenue de voyage ou de cérémonie ne variait guère d’un continent à l’autre. Maintenant chaque peuple s’efforçait, au contraire, vers les particularités typiques. Les Jaunes avaient des blouses flottantes à larges manches, les Noirs des tuniques aux couleurs violentes. Le poète Lahorie, d’origine arabe, se drapait dans un grand burnous de soie artificielle rouge. Les femmes échappaient moins facilement que les hommes à la mode mondiale. Quelques-unes, parmi les jeunes de race blanche, risquaient les cheveux longs. Mais toutes portaient la robe brochée de métal, montant haut du côté gauche et laissant nu le côté droit jusqu’au niveau de la ceinture. Et toutes, également, avaient le front et les cheveux teints en vert foncé.

Le hasard avait placé Harrisson non loin de Lygie Rod. Il s’étonnait de la trouver là, elle si ennemie des réunions de ce genre ; l’examinant à la dérobée, il s’étonnait aussi de la voir animée et parée comme une mondaine.

Elle avait à sa droite un émule de Harrisson, le Japonais Takase, souriant et courtois ; à sa gauche, Roume. Celui-ci pérorait, et Lygie semblait prendre un malin plaisir à lui donner la réplique, à le pousser au plus haut de sa gloire.

— Ne pensez-vous point, maître, que vos surhommes tertiaires se puissent concevoir comme des dieux ?… ou, tout au moins, des demi-dieux de légende ?… Peut-être furent-ils de purs esprits ?…

— Mademoiselle, mes travaux ont prouvé qu’ils furent au contraire des êtres matériels doués d’une vie analogue à la nôtre… avec, pourtant, quelques singularités que je me propose de déterminer.

— Alors, maître, il faut admettre l’évanouissement catastrophique dont a parlé tout à l’heure notre confrère Harrisson…

Roume riposta aussitôt :

— Notre honorable confrère n’a fait que reprendre une hypothèse émise par moi-même depuis longtemps déjà… C’est la première qui s’offre à l’esprit… Mais il en est d’autres… Celle, par exemple, de l’émigration totale des surhommes vers une autre planète.

Des rires discrets coururent ; mais Lygie, imperturbable :

— Cela expliquerait bien des choses, peut-être… Qui oserait jurer que nous ne sommes pas demeurés sous la domination de ces émigrants ?… que les mouvements saugrenus de notre pauvre humanité ne sont pas dirigés à distance par la volonté narquoise de nos anciens maîtres ?… D’ailleurs, le protoplasme tumultueux si bien étudié par nos confrères Harrisson et Takase…

Roume interrompit :

— J’ai été le premier, dit-il, à mettre en lumière la réalité des influences astrales sur la vie artificielle… Je poursuis d’ailleurs mes recherches… Aussi ne puis-je, pour l’instant, rien dire de précis.

La musique d’accompagnement devenait plus accentuée ; le service vert remplaçait le service rose. Les tables émettaient à présent des lueurs glauques ; la lumière des rampes semblait filtrée par un rideau de jeune feuillage. Une jonchée de fleurs d’un vert pâle était tombée de la voûte. Les fontaines versèrent des vins d’émeraude.

Le murmure des voix couvrait le cliquetis léger des appareils serveurs et le bruit des cristaux heurtés. Déjà, on pouvait percevoir l’effet des pilules hilarantes. Des éclats de rire inquiétants montaient soudain et se brisaient net ou bien se terminaient par une sorte de plainte suraiguë. Ivre déjà, un éphèbe équivoque, compagnon de Lahorie, était secoué d’un grelottement incoercible.

On avait annoncé des danses pour le service violet final, mais dès le service vert, des murmures se firent entendre contre les organisateurs. De nombreux convives, appartenant d’ailleurs à toutes les classes sociales, souhaitaient les jeux du cirque. Au banquet central, les murmures demeuraient discrets, mais, venant des banquets lointains qui avaient lieu au même moment, des réclamations fort vives sortirent des écouteurs universels.

La présidente céda au vœu populaire. De sa place, elle donna ses ordres, dans diverses directions, aux fonctionnaires des jeux.

Il y avait, de chaque côté de la salle, un vaste écran cinétéléphonique sur lequel chaque convive pouvait, aisément, suivre des yeux les scènes lointaines.

On assista, pendant le service bleu, à un combat de panthères et de molosses. Cela se passait en Afrique centrale, à des milliers de lieues ; on n’en voyait pas moins la palpitation des chairs déchirées, les soubresauts des bêtes pantelantes, le ruissellement du sang ; et les hurlements des molosses couvraient les accords sauvages de la musique d’accompagnement.

À la lumière indigo, on suivit les jeux dangereux d’une troupe d’équilibristes. Une toute jeune trapéziste, presque une enfant, évolua à mille mètres de hauteur, suspendue à un parachute. Puis un célèbre ténor mexicain chanta, au milieu de l’indifférence générale.

L’atmosphère s’alourdissait de parfums violents. Les rires saccadés dominaient de plus en plus le bruit des conversations. Le poison hilarant faisait grimacer les visages et désaccordait les gestes.

L’apparition d’un Nègre gigantesque ramena l’attention vers les écrans.

— Orog !… Orog !… Vive Orog !…

L’homme s’avançait, les reins couverts d’une peau de bête, une hache de pierre au poing. Soudain, un lion bondit au-devant de lui.

Le combat fut d’une rapidité inouïe. Le fauve s’élança. Immobile comme une statue de bronze, Orog l’attendait. Le lourd silex heurta le crâne monstrueux et le lion roula sur le flanc. Orog fut sur lui comme la foudre ; on entendit un craquement de vertèbres. Terrassé, l’échine rompue, le lion se retourna pourtant et l’homme ne put éviter la griffe levée. La peau de bête qui couvrait ses flancs fut arrachée ; le sang ruissela sur ses cuisses sombres. Mais la certitude de la victoire décuplait ses forces. La hache de pierre broyait les pattes, dénudait les côtes, faisait éclater le crâne. Bientôt le lion ne bougea plus.

L’acclamation des foules, assourdie par l’obturateur, roula comme le bruit d’un tremblement de terre. Orog se dressa sur la bête vaincue. Complètement nu, chancelant, il montrait avec un rire d’orgueil sa poitrine sanglante et les plaies de ses membres. Et, tout à coup, il s’écroula, la face en avant, pendant que redoublaient les clameurs forcenées.

Au banquet principal comme ailleurs, on avait bruyamment applaudi. La sourde expression d’une joie barbare faisait craquer le vernis mondain ; les yeux brillaient ; des rictus involontaires décelaient l’hypocrisie des mines blasées. De lents rires voluptueux se mêlaient aux éclats de gaieté factice des intoxiqués. Les vins coulaient avec abondance.

Immobiles et méprisants, les gens de maison commandèrent le dernier service. Les tables aux lueurs d’améthyste furent couvertes de violettes énormes. D’autres violettes, toutes petites au contraire, miraculeusement légères et délicates, tombèrent comme une neige odorante sur les épaules des convives.

Les danses commencèrent d’animer les écrans. Sylvia, d’abord, parut au milieu de ses élèves. Elle mena des évolutions gracieuses, mais d’une correction classique un peu froide.

Harrisson, à la dérobée, regarda Lygie ; elle souriait d’un sourire ironique et crispé.

Après les évolutions d’ensemble, Sylvia parut seule en ses danses musicales. Nue, elle mima l’aventure d’amour dans une chambre d’harmonie. C’était là sa création dernière, qui lui valait l’applaudissement des foules en même temps que l’admiration des connaisseurs. L’art de la musicienne complétait, chez elle, l’art de la danseuse. Chacun de ses pas sur le plateau sonore, chacun des gestes de son corps superbe, éveillaient des accords langoureux et passionnés.

Pourtant, ce soir, la danse merveilleuse ne soulevait point d’enthousiasme. Après les jeux violents, le spectacle d’art semblait fade. Seuls, les convives du banquet principal offrirent des applaudissements de politesse. Sylvia disparut, furieuse.

Les banquets lointains s’achevaient dans un brouhaha traversé de clameurs brutales. À plusieurs reprises, on entendit même le refrain révolutionnaire des sous-agents des parallèles. Un peu partout, la journée d’Avérine tournait à la manifestation politique. Pourtant, au banquet principal, les apparences demeurèrent correctes jusqu’au bout.

Au signal du premier officier de bouche, on donna de la lumière blanche. Les convives quittèrent la salle, silencieusement et en ordre, sous les regards sévères des fonctionnaires gens de maison.

Harrisson rejoignit Avérine sur la terrasse du 1.47. Lygie, qui se trouvait déjà près du vieillard, ne put retenir un geste d’étonnement en apercevant le jeune savant. Harrisson éprouva le besoin de justifier sa présence et, à voix basse, il répondit à la question devinée :

— Oui… C’est vrai… Je devais partir ce soir… et, pourtant, me voici près de vous…

La jeune fille, appuyée à la balustrade, s’éloigna un peu ; sa parole se voila d’ironie.

— Cette soirée a mal commencé pour vous… elle finira donc de même.

— En effet, répondit Harrisson, cette soirée sera très mauvaise pour moi, si vous me parlez sur ce ton, Lygie !

Dans l’ombre où elle se trouvait, il distinguait mal les traits de son visage. Il vit cependant ses yeux s’élargir, et il la devina toute secouée d’émotion dans l’attente effrayante du bonheur.

Alors, il fut, lui aussi, étranglé par l’angoisse, et les paroles définitives s’arrêtèrent sur ses lèvres.

À trente-cinq ans, Harrisson n’avait guère connu que la fièvre des recherches, l’ivresse un peu rude et orgueilleuse d’un aventureux conquistador de la pensée. Et son trouble avait été grand lorsqu’il avait découvert chez Lygie, au lieu de sympathie confraternelle, au lieu d’une amitié cérébrale et simple, un attachement plus tendre, plus complexe, plus profond.

Il entrait dans le monde du sentiment ; il y entrait gauchement, comme à regret, désorienté par l’insuffisance, en ce domaine, de ses dures habitudes logiciennes.

Lygie s’appuyait à la balustrade où sa main mutilée faisait une tache pâle. Harrisson, regardant cette main, se remémorait les circonstances de l’accident, le tranquille courage de la jeune fille qui avait repris son poste au laboratoire longtemps avant la guérison.

Et, pour la première fois, il évaluait à son prix l’aide attentive et passionnée qu’elle lui avait apportée depuis qu’elle était entrée à l’institut Avérine.

Il songea : « J’ai vécu près d’elle, pendant des jours et des jours sans la connaître… Et, moi-même, je ne me connaissais pas davantage… »

Il y eut entre eux un assez long silence ; puis Harrisson ne sut prononcer que des paroles ordinaires :

— N’est-ce pas vous, Lygie, qui avez apprécié si… vivement la harangue de Lahorie ? J’ai cru reconnaître le son de votre voix…

Lygie avait retrouvé un peu de son sang-froid ; elle donna de la lumière et dit :

— En effet, je l’ai appréciée comme il convenait. J’étais ici, à cette même place, près du maître… Il écoutait Lahorie, dont le discours le peinait. Et c’est pour le maître que j’ai parlé. Malheureusement, je n’avais pas pris garde à l’émetteur… qui était ouvert… là, tout près !

Ils furent encore silencieux, puis se tournèrent vers Avérine. Le vieillard se tenait sur son fauteuil, à sa place habituelle. Ses yeux se posèrent avec douceur sur les jeunes gens et son visage s’éclaira. Il eut un geste comme pour les unir et il murmura :

— Mes enfants, il faut prendre le temps d’aimer !

Ils se regardèrent et la même pâleur coula sur leur visage grave. Dans le silence, il leur sembla que le battement de leur cœur devenait perceptible. Toute parole devint inutile…

Samuel et Flore parurent sur la terrasse et vinrent se glisser près d’eux pour voir la fête de nuit. Il était tard déjà, et Harrisson demanda :

— Maître, ne songez-vous point à vous reposer ? Cette journée a été fatigante pour vous !

Le vieillard répondit :

— Je n’éprouve pas de fatigue… Mais un peu de tristesse… car il m’est apparu que les hommes nouveaux manquaient de sagesse. L’inquiétude creuse en moi sa blessure.

Il reprit :

— Pourtant l’heure est douce… et ce coin du monde est beau par l’industrie humaine… Réjouissons donc nos âmes et nos yeux !

D’un geste lent, il montrait le spectacle féerique. Toute la région était illuminée. Les habitations alignaient leurs pignons resplendissants ; dans les parcs, dans les jardins, le long des routes, des voies ferrées ou aériennes, des millions de feux se croisaient. La lumière semblait sourdre de la terre et ruisselait de toute part. Dans la vallée, la rivière roulait des diamants. Les douces haleines nocturnes balançaient mollement à la cime des arbres d’innombrables aigrettes fluorescentes. De minute en minute, le spectacle variait à l’infini. Il y avait des feux à éclipses, des scintillements, des geysers de pierreries, de soudains épanouissements de fleurs irréelles et aussi des miroitements paisibles, de lentes métamorphoses, des dévidements d’arc-en-ciel aux doigts d’une fée nonchalante. Et c’était, partout, une gamme inouïe de couleurs éphémères, un papillonnement immense, inconcevable, auquel rien de naturel ne pouvait être comparé.

Le ciel n’était ni moins somptueux ni moins étrange.

Les zones y dressaient leurs murailles de clartés. De vastes nuées artificielles erraient, s’allongeaient en flottantes chevelures violemment colorées. Enfin, des milliers d’avions voyageaient, tous feux allumés.

Les convives du banquet central et les curieux avaient en effet gagné les hauteurs de l’atmosphère. De la gare voisine, les voitures publiques s’élevaient, emportant les délégués des pays lointains. La jeunesse, les étudiants, les mondains, tous ceux d’ailleurs qui disposaient d’un appareil à moteur indépendant, demeuraient pour la fête de nuit. On voyait des avions monter au zénith à une vitesse vertigineuse et se laisser choir, par jeu, rayant le ciel comme des étoiles filantes.

Presque tous les appareils étaient parés, souvent avec originalité. Certains avaient été gréés en forme de barques et voguaient doucement comme si le vent seul eût soufflé dans leur voile. Des chevaux de feu escaladaient les nues, emportant des chars aux roues étincelantes. Une bataille de fleurs lumineuses se livrait, juste au-dessus du 1.47.

Les avions policiers surveillaient la fête, reconnaissables à leurs feux fixes d’un rouge éclatant.

C’était, par tout le ciel, un brassement formidable, une confusion surnaturelle, hallucinante, quelque chose de trop riche pour des yeux humains, habitués depuis des millénaires à la simple et grave beauté des heures obscures.

Harrisson remarquait la mélancolie d’Avérine.

— Maître, dit-il, c’est grâce à vous que les hommes peuvent se donner pareil spectacle !

Le vieillard répondit :

— L’inquiétude me blesse…

Il abaissa ses yeux éblouis et murmura timidement :

— Je rêve… au scintillement des étoiles dans la profondeur des abîmes… à la douce royauté de la lune… au glissement d’un mince rayon sur le feuillage endormi…

Harrisson, tout à coup, s’était penché sur la balustrade. Il scrutait l’horizon d’est où venaient d’apparaître une vingtaine d’avions en formation régulière et qui, cependant, ne portaient point le feu rouge des policiers. Lygie avait également aperçu les arrivants ; elle démasqua les écouteurs de la terrasse. Aussitôt, dominant le bruit de la fête aérienne, le chant révolutionnaire éclata, formidablement amplifié à l’émission par de puissants résonateurs.

Harrisson eut un geste désolé :

— Voilà, dit-il, les trouble-fête !… Ils finiront par gâter tout à fait leur cause… Comment osent-ils, en une heure pareille !…

Les avions approchaient rapidement, dispersant des jets de lumière par tous leurs hublots. On vit se rassembler des policiers ; une brigade se porta au-devant des nouveaux venus. Ceux-ci prirent de la hauteur. Le chant révolutionnaire avait cessé, mais un cri passionné emplissait l’espace :

— Justice ! Justice !

De grandes banderoles lumineuses se détachèrent des appareils et flottèrent dans le vent. On y pouvait lire en lettres énormes des inscriptions menaçantes.

« La journée d’une heure ou la mort ! » « Au siècle d’Avérine, la justice doit régner ! » « Au siècle d’Avérine, la puissance est aux mains de tous ! » « Nous frapperons et nous vaincrons ! » « Gare aux surprises ! »

Lygie referma les écouteurs. Mais le vieillard avait entendu le refrain brutal et il voyait, écrite au ciel, l’arrogante folie des chercheurs d’aventures. Une grande tristesse assombrit son visage ; ses deux mains montèrent à son cœur.

Les policiers, cependant, avaient rejoint les grévistes. Ils les entouraient, cherchaient à les entraîner afin de les faire atterrir hors de la zone illuminée.

Les avions policiers étaient en effet pourvus d’interrupteurs puissants, permettant de ralentir ou d’arrêter à distance les moteurs indépendants. Mais, cette fois, les avions poursuivis n’obéissaient point, disposant sans doute d’un propulseur inconnu. Pareille mésaventure arrivait assez souvent aux policiers depuis les récentes découvertes des élèves d’Avérine.

De nouveau, une banderole se détacha, portant l’avis inquiétant et narquois : « Gare aux surprises ! »

Une deuxième brigade d’avions à feux rouges monta à la rescousse. Le public regardait, amusé par cet incident imprévu. Les étudiants, abandonnant leurs jeux, se dirigeaient vers le lieu de la rencontre, tout à fait disposés à conspuer la police et à gêner son action.

Décidément impuissants à provoquer l’atterrissage, les agents manœuvraient, collaient à la ligne adverse, formaient un barrage à courte distance. Les grévistes firent demi-tour et prirent du champ. Tout à coup, un avion se détacha de leur groupe et, dédaignant toute feinte, fonça droit à grande vitesse. Il y eut quelque flottement dans la ligne policière ; prudemment, les avions du centre s’écartèrent. Le gréviste passait… Par malheur, un chef de brigade d’une énergie terrible commandait là. Il se trouvait un peu en arrière et au-dessus du barrage d’agents. Apercevant la trouée, il s’y laissa tomber avec la vitesse d’un bolide. Le gréviste voulut ralentir et l’éviter : il était trop tard ! Les deux appareils éclatèrent, s’anéantirent dans la même explosion. Des débris enflammés tombèrent dans la vallée.

Le drame avait été si inattendu et si rapide que beaucoup de spectateurs ne comprirent pas, d’abord, et crurent à un accident ordinaire. Mais les résonateurs des grévistes retentissaient de cris forcenés :

— Assassins !… Assassins !… Vengeance !

De leur côté, les policiers, perdant tout sang-froid, braquaient leurs lance-torpilles. C’était là une menace grave et dont ils usaient rarement. Un seul projectile pouvait non seulement pulvériser n’importe quel appareil touché de plein fouet, mais, éclatant au milieu d’un groupe, dérégler les moteurs et faire tout sauter.

Les grévistes, surpris, cédèrent ; ils disparurent vers l’est, fuyant à toute vitesse.

Mollement balancée par le vent, une dernière banderole continuait à flotter : « Gare aux surprises ! » Les policiers la détruisirent.

Le drame, rapide et brutal, avait laissé une angoisse au cœur de tous. Angoisse accrue, d’instant en instant, par la clameur furieuse qui venait à présent des quatre coins de l’horizon et dont retentissaient tous les écouteurs :

— Vengeance ! Vengeance !

La bataille de fleurs avait cessé. Les avions rentraient leur gréement de fête et se préparaient au départ. Un express, lourdement chargé, montait déjà de la gare aérienne. Les derniers officiels et de nombreux promeneurs dirigeaient leurs appareils vers la haute clarté de la zone publique voisine.

Brusquement, cette clarté s’éteignit ! Et s’éteignirent en même temps toutes les nébuleuses de l’atmosphère et toutes les lumières qui jouaient à la surface de la terre.

Une nuit soudaine s’abattit sur le pays ; seuls brillaient encore les feux des avions à moteur indépendant. On apercevait des étoiles et le mince croissant de la lune.

Harrisson s’était précipité vers les écouteurs ; ils ne fonctionnaient plus !

Les agents grévistes, par un procédé inconnu, venaient d’agir sur une centrale génératrice d’énergie, frappant ainsi de paralysie toute une région ; attentat sans précédent, dont la réussite ne pouvait s’expliquer que par de hautes complicités dans le monde savant.

Des cris de détresse, traversèrent l’espace. L’express aérien, surchargé, tombait malgré ses moteurs de secours. À cent mètres du sol, il se redressa quelque peu, mais il alla néanmoins à terre, brutalement, parmi les arbres d’un parc, où plusieurs cabines se fracassèrent. Les appareils privés engagés dans la zone publique faisaient au même instant des atterrissages chanceux dans la campagne pleine de nuit. Les autres tenaient encore l’air et piquaient vers les hauteurs, cherchant des points de repère. Les avions policiers tournoyaient éperdument ; projetant au hasard de puissants faisceaux de lumière rouge, ils ne faisaient qu’augmenter la confusion.

Or, suivant un plan préparé sans doute de longue main, les sous-agents météorologistes, faisant cause commune avec les grévistes, déclenchèrent le gros temps. Un vent violent commença de souffler ; des nuées orageuses naquirent sur place, grossirent avec une étonnante rapidité. Les étoiles disparurent et, bientôt, les phares les plus puissants furent étouffés par d’épaisses brumes. Chaque nébuleuse éteinte devint le centre d’un tourbillon formidable. Sur la terre, des toitures furent arrachées, des arbres brisés, de grosses branches emportées comme des fétus. Les bâtiments provisoires du Congrès se disloquèrent à grand bruit.

Les avions n’encombraient plus le ciel ; les plus rapides avaient fui ; de légers appareils de plaisance, à moteur faible, avaient été déportés à de grandes distances ou durement plaqués au sol.

Des éclairs naturels zébraient les nues. Un avion policier qui tenait encore l’air fut foudroyé : on vit une grande flamme, puis la nuit se referma, d’un noir d’encre.

À quelque distance du 1.47, des grêlons énormes bombardaient la terre, hachant les arbres, bosselant les minces toitures métalliques des maisons.

Dans l’obscurité, Samuel et Flore se serraient l’un contre l’autre et jetaient des cris d’effroi.

Harrisson et Lygie s’approchèrent d’Avérine.

— Maître, dit Harrisson, il serait prudent de quitter cette place…

Le vieillard ne répondit pas. Renversée sur le dossier du siège, sa tête faisait une tache pâle…

Avérine était mort…

Le tonnerre emplissait l’étendue de sa violence puérile et barbare.



III

UN PROCÈS POLITIQUE


L’attentat des grévistes n’avait fait qu’une vingtaine de victimes. Mais les passions politiques, très échauffées à l’approche des élections générales, donnèrent à l’affaire un retentissement énorme.

Presque toutes les victimes appartenaient aux classes dites privilégiées ; c’étaient des agriculteurs, des ingénieurs, des légistes, des fonctionnaires importants. L’indignation fut grande parmi les populations méridiennes.

De leur côté, les parallèles accusaient la brutalité policière, les agents provocateurs du ministère des Fêtes, et faisaient remonter la responsabilité jusqu’au Conseil-Suprême, qui, non content de repousser les demandes justifiées des sous-agents, en venait à les brimer, à leur refuser le droit de manifestation.

Dans chaque parti, quelques hommes sages essayaient en vain de ramener l’affaire à ses proportions véritables. On ne les écoutait pas, ou bien on les vilipendait. La parole était aux agités et aux pêcheurs en eau trouble.

Le cinétéléphone portait les discours des exaltés jusqu’aux maisons isolées des réseaux secondaires. Des pulsations ininterrompues de violence secouaient l’humanité, réveillaient les instincts assoupis, déséquilibraient les esprits sans défense et troublaient les meilleurs.

Des rixes éclataient ; elles étaient très fréquentes aux gares de croisement et dans les voitures publiques entre agents et voyageurs, ceux-ci refusant à ceux-là les marques extérieures de respect et multipliant les réclamations.

La mort soudaine d’Avérine, causée par le désolant spectacle de la discorde civile, était exploitée par tous. Chaque parti tirait à soi le glorieux cadavre. Chaque parti, d’ailleurs, criait à l’oppression et ne parlait que de justice. La sincérité évidente du plus grand nombre rendait la situation inquiétante.

Cependant, le Conseil Suprême se taisait ; prudemment, il se contentait d’observer, comptant sur les élections prochaines pour apaiser, une fois encore, la tempête.

Le procès des grévistes était suivi avec une attention passionnée, mais ne s’en poursuivait pas moins régulièrement, suivant les formes prescrites par la législation mondiale.

Dès le lendemain de l’attentat, quinze sous-agents des transports avaient été arrêtés ; mais leurs complices de la météorologie et des laboratoires échappèrent aux premières recherches.

On enferma les inculpés dans une prison provisoire élevée non loin du 1.47, sur les lieux mêmes du crime. De nombreuses forces policières furent alertées et toutes les centrales de la région étroitement surveillées.

Dès le début de l’instruction, les inculpés soulevèrent un incident ; soumis au régime politique, ils réclamèrent le droit commun. Leur demande fut repoussée. Quoique prévue et tout à fait régulière, cette première décision de justice provoqua, parmi le peuple des parallèles, une vive agitation.

Le régime politique, en effet, n’allait pas, pour les inculpés, sans de graves inconvénients.

L’assassin vulgaire pouvait espérer bénéficier d’une dédaigneuse pitié. Contre le crime isolé, banal, la société réagissait sans brutalité ; elle brisait sans haine le geste monstrueux mais individuel, témoignage d’un retour à une barbarie trop lointaine pour être véritablement contagieuse.

Au contraire, elle se mettait violemment en défense contre les crimes politiques aux répercussions hasardeuses.

La civilisation scientifique avait noué entre tous les hommes les fils d’une solidarité si complexe, il existait un tel enchevêtrement d’intérêts, le désordre pouvait amener de telles catastrophes, que les rudes légistes du premier siècle n’avaient pas hésité à armer fortement la société contre les trublions frénétiques.

Alors que les inculpés de droit commun bénéficiaient d’un régime assez bénin, recevaient du dehors les Nouvelles Générales et correspondaient même, sous certaines conditions, avec leurs familles, les politiciens étaient isolés et mis au secret. L’accusation pouvait, en outre, user à leur endroit de procédés subtils et énergiques qui n’étaient pas sans rappeler quelque peu, dans le principe, la torture des âges barbares.

C’est ainsi qu’un expert psychologue fut immédiatement adjoint au magistrat instructeur chargé de l’affaire des grévistes. Depuis le troisième siècle, la psychologie était, en effet, une science expérimentale ; de délicats appareils permettaient l’introspection mentale et révélaient jusqu’au travail mystérieux de l’inconscient.

Un premier examen sommaire, ne différant de l’examen des anciens aliénistes que par la précision des résultats, servit à classer les inculpés en trois catégories. Deux d’entre eux donnèrent à l’oscillateur mental une courbe haute, dix furent classés dans la moyenne et trois parmi les débiles. Ces derniers passèrent aussitôt au régime de droit commun et, quinze jours plus tard, un tribunal ordinaire les condamnait à des peines légères.

Pour les autres, le procès fut beaucoup plus long. On ne tenait encore aucun météorologiste ; la première tâche du magistrat instructeur fut la recherche des complices. L’interrogatoire direct n’ayant rien donné, l’expert intervint. Il eut tôt fait de découvrir chez l’un des inculpés à courbe haute des réticences et des mensonges. Alors que les autres semblaient n’avoir été que des agents d’exécution, celui-ci prenait figure de meneur. L’instruction concentra sur lui ses efforts. Mais l’homme était de taille à se défendre ; on n’en put rien tirer par les moyens ordinaires.

Alors il fut en proie au psychologue.

Pendant une longue journée, dans la lumière changeante d’un laboratoire, parmi d’étranges instruments, on le soumit à des épreuves compliquées. Il parcourut rapidement toute la gamme des états hypnotiques ; il connut l’hallucination provoquée, le vertige, la terreur, la gaieté folle, l’exaltation esthétique, de nombreuses et passagères névroses. À chaque test, des appareils spéciaux enregistraient la totalité des réactions psychiques ; à la fin du jour, l’expert avait en main une série de graphiques permettant de définir avec précision les caractéristiques mentales du sujet.

Celui-ci ayant, une fois de plus refusé de désigner de bon gré ses complices, le juge, après les sommations d’usage, annonça solennellement que la question musicale serait appliquée le lendemain à midi, heure locale, suivant les formes ordinaires. Deux minutes plus tard, des protestations véhémentes, venues de tous les points de la terre, sortaient des écouteurs.

À l’encontre des épreuves préliminaires, la question musicale s’appliquait en public ; elle pouvait être suivie et contrôlée par tous, sur les écrans cinétéléphoniques.

À l’heure fixée, l’inculpé fut amené au laboratoire de psychologie judiciaire, où on l’immobilisa sous une cloche en treillage isolant, imperméable aux ondes psychiques venant de l’extérieur. Les curieux étaient en petit nombre au laboratoire ; deux agents suffisaient à les tenir à bonne distance. Mais, en revanche, des milliers de spectateurs lointains suivaient passionnément la scène. Afin d’assurer une transmission parfaite, une violente lumière artificielle, s’ajoutant à la lumière du jour, éclairait le laboratoire.

Les préparatifs durèrent cinq minutes à peine, le temps d’accorder les inducteurs de psychologie au casque métallique dont on avait coiffé l’inculpé. L’appareil de contrôle, une sorte de microphone ultra-sensible, émettait, dès que le synchronisme était établi, un son continu d’intensité à peine variable, semblable au bourdonnement très grossi d’une ruche en plein travail. Pour certains inculpés, réfractaires à l’influence, ce synchronisme durait peu ; mais le moindre désaccord entre le cerveau du sujet et les inducteurs se traduisait par des grincements, des crépitements caractéristiques. Aussitôt, on réglait de nouveau les appareils. Toute possibilité de mensonge ou d’erreur se trouvait ainsi écartée et les résultats de la question musicale ne se pouvaient discuter.

L’inculpé, profitant de ses derniers instants de liberté mentale, jetait sa protestation à la face du monde ; il s’élevait, non sans éloquence, contre les procédés impitoyables des bourreaux modernes, cambrioleurs des consciences.

Mais le psychologue, imperturbable, se penchait sur les appareils.

Après chacun de ses gestes, menus et précis, la parole de l’orateur devenait moins sûre. Bientôt, comme le microphone commençait à bourdonner, ce ne fut plus qu’un bredouillement incohérent. On entendit encore quelques mots : justice… liberté… bourreaux… forbans… ; puis le microphone, seul, donna sa chanson monotone. La conscience complètement investie, l’homme souriait vaguement, les yeux hagards.

Alors le juge instructeur posa deux ou trois questions : questions fort peu insidieuses, au reste, simples chiquenaudes destinées à déclencher l’automatisme mental.

Aussitôt, la confession roula comme une avalanche.

D’une voix étrange, tantôt frémissante de colère, tantôt entrecoupée de douloureux éclats de rire, d’une voix de dormeur qui parle son rêve, l’homme dévoila toutes les circonstances de l’attentat.

L’inculpé se reconnaissait comme l’organisateur de la manifestation qui avait précédé l’attentat. À son ordre, un gréviste avait foncé sur le barrage policier. À son ordre, également, s’était produit l’arrêt des centrales ; enfin, sur un signal de lui les météorologistes avaient agi.

Il livrait les principaux complices : six météorologistes, deux ingénieurs, dont l’un très connu, leader d’un groupement parallèle au Parlement mondial, et, enfin, un jeune physicien, ancien collaborateur de Harrisson.

Immédiatement, des mandats d’arrêt furent lancés.

L’inculpé avait cessé de parler. D’un petit coup de volant, le psychologue le plongea en un sommeil réparateur, et deux agents l’emportèrent, inerte, vers la prison.

La police arrêta sans difficulté le physicien coupable et les deux ingénieurs. L’ingénieur député fut même appréhendé au Parlement, en pleine séance. Son mandat, loin de lui conférer l’immunité, l’exposait à une grave condamnation. Mais sa complicité était indirecte, et il ne désespérait pas de se tirer aisément d’affaire et même de voir sa situation politique consolidée.

L’arrestation des météorologistes fut autrement difficile. Aussitôt connue la décision de justice annonçant la question musicale, ils avaient pris le large. On en arrêta deux en Afrique du Sud, à bord d’un aérobus public, sur un réseau secondaire. Un autre s’était réfugié dans un hôpital de gens de maison, un somnarium, où il se livrait aux douceurs des longues siestes ; une infirmière le dénonça.

Les trois derniers, deux hommes et une femme, durent être pourchassés longtemps, parmi les foules de l’air.

Huit jours après les dernières arrestations, l’affaire vint en jugement.

Une longue séance fut consacrée à la publication officielle de l’acte d’accusation : document considérable qu’un haut-parleur fit connaître au monde entier.

La défense avait fait citer une cinquantaine de personnes appartenant à toutes les classes de la société. La plupart ne savaient rien de l’attentat, ou du moins rien de plus que ce qu’en avaient donné les Nouvelles Générales. Mais chaque témoin venait faire, au profit de tel ou tel accusé, une plaidoirie sentimentale. Certains placèrent des discours politiques qui n’avaient aucun rapport avec le procès.

Un publiciste de la dernière heure, vaniteux et taré, agent électoral du parti parallèle, osa faire une apologie directe de la violence révolutionnaire. Il fut arrêté. Les leaders politiques des parallèles manœuvrèrent aussitôt. Des grèves partielles éclatèrent simultanément et, pendant vingt-quatre heures, plana sur le monde la menace d’une démission collective des sous-agents de la météorologie et des transports.

À vrai dire, il n’y avait là pour le moment qu’un bluff ; mais le symptôme n’en était pas moins inquiétant. Le Conseil Suprême, abandonnant sa politique de temporisation, imposa son autorité avec une rudesse quelque peu oubliée. Ce fut un branle-bas inattendu de la défense sociale. La police active reçut des armes nouvelles et de sévères instructions ; les forces de réserve durent se tenir prêtes à intervenir au premier appel. Enfin, une censure rigoureuse filtra toutes les communications des Nouvelles Générales.

Surpris par cette résistance énergique, les agitateurs baissèrent pavillon. Il y eut des frémissements de colère parmi les foules sincères, mais les esprits, engourdis par cinq siècles de rude discipline, n’étaient pas tout à fait mûrs, encore, pour les grandes aventures. Une fois de plus, la prudence supérieure s’imposait, refoulait les passions discordantes, tassait, unifiait.

Le procès continua dans les formes légales. La défense, fort habilement, eut recours à de hauts témoignages. Elle fit citer des philosophes acquis aux idées modernes, des hommes dont la bonne foi ne pouvait être mise en doute. Sur un ton de grande modération, ils faisaient une critique impitoyable de l’organisation universelle.

Après leur intervention, un nouveau secours inattendu vint à la défense : le poète Lahorie demanda à être entendu. Lahorie était retombé sous le joug de la danseuse Sylvia. Celle-ci, cruellement blessée par le mépris de Harrisson, s’était juré d’en tirer vengeance, et, de cette vengeance, le vaniteux poète se faisait le docile instrument.

Il se présenta donc en personne devant le tribunal afin d’apporter au physicien inculpé le témoignage de sa sympathie. Par quel enchaînement de circonstances le jeune savant se trouvait-il aujourd’hui devant les juges ? Son premier et grand crime — impardonnable aux yeux de certains — avait été, disait Lahorie, de se classer parmi les meilleurs élèves d’Avérine. Son enthousiasme juvénile, sa renommée naissante, ses succès faisaient ombrage ; un confrère, grand porteur de reliques et qui édifiait sa propre gloire avec les travaux des autres, l’avait fait chasser de l’institut de l’éther. Aigri, ne pouvant travailler que dans des conditions difficiles, le jeune savant s’était tourné vers le peuple. S’il y avait un physicien coupable en cette affaire, il n’était pas devant les juges ; il fallait le chercher parmi les privilégiés, parmi les pontifes de la science officielle…

L’attaque était directe, naïve, absurde. Cependant, on laissa parler Lahorie jusqu’au bout. On n’agissait pas, avec le célèbre poète, aussi cavalièrement qu’avec un rhéteur inconnu. Quoi qu’il dît, d’ailleurs, sa parole éloquente secouait l’immense auditoire ; ses ennemis eux-mêmes subissaient le charme.

L’accusation riposta en faisant citer Harrisson. Celui-ci parla au cinétéléphone, sans quitter le laboratoire où il travaillait près de Lygie. En quelques phrases très simples, il se disculpa.

Puis, une question de la défense l’amena à demander l’indulgence du tribunal pour les inculpés et surtout pour le physicien, aucun texte ne prévoyant, en effet, de sanction contre la faute initiale de ce dernier. Et Harrisson fut encore insensiblement conduit à déplorer l’absence d’organisation du travail scientifique. Une fois de plus, avec toute la force d’une conviction accrue, il jeta le cri d’alarme.

Sa déposition, qui, dans le principe, ne visait qu’à répondre à une question précise, prenait ainsi une signification plus vaste. Elle eut un retentissement inattendu, soulevant, d’ailleurs, plus de protestations que d’applaudissements. Beaucoup de groupements, acquis aux théories individualistes renouvelées de l’antiquité, accusaient Harrisson de pessimisme réactionnaire. Cependant, même parmi le peuple, on ne pouvait tenir pour négligeable la pensée d’un savant aussi justement célèbre. Des discussions fort vives s’engagèrent entre partisans de Lahorie et partisans de Harrisson. Le premier ayant déjà posé sa candidature au Parlement mondial en vue du vote prochain, Harrisson se trouvait ainsi, malgré qu’il en eût, poussé dans l’arène électorale.

Le procès se termina dans une atmosphère d’orage.

Les plaidoiries des avocats furent d’une violence inouïe. La censure impitoyable des Nouvelles Générales énervait l’opinion et allait à l’encontre du but poursuivi. Des bruits étranges se colportaient malgré tout ; la moindre rumeur grossissait démesurément en circulant autour de la planète.

Les menaces anonymes pleuvaient sur les jurés. L’un d’eux, que l’on soupçonnait d’hostilité à l’égard des inculpés, fut attaqué plus lâchement encore : ses deux enfants disparurent, emmenés comme otages et séquestrés en attendant le verdict.

Ces violences gâtèrent une fois de plus la cause des inculpés. La condamnation tomba, impitoyable : c’était la mort pour quatre des principaux coupables et, pour tous les autres, l’internement temporaire dans un établissement de correction psychique. Cette dernière peine semblait à certains plus cruelle que la mort.

Livrés à des psychiatres spécialisés, les condamnés étaient soumis pendant plusieurs mois à un traitement progressif qui désagrégeait peu à peu leur personnalité. La volonté sombrait dès les premiers jours ; puis, l’une après l’autre, toutes les facultés de raisonnement ; enfin la mémoire s’évanouissait aussi. Les patients tombaient à une profonde léthargie mentale, à un état de vie ralentie comparable, par la confusion des réflexes, à la vie utérine. Quand ils en étaient là, on leur refaisait une personnalité nouvelle. Mais cette deuxième partie du traitement, beaucoup moins rapide que la première, était aussi beaucoup moins efficace, moins sûre, et ne donnait généralement que de pitoyables résultats. La vie psychique ainsi réveillée, demeurait sommaire et n’atteignait même pas toujours le niveau de l’animalité supérieure. On rendait à la liberté de pauvres êtres, à tout jamais inoffensifs, sans doute, mais qui n’avaient plus que l’apparence humaine, et bien souvent il fallait aussitôt les hospitaliser.

La sévérité du jugement causa, dans le monde entier, un réel malaise. Il apparut à de bons esprits — peu enclins par ailleurs à tolérer l’arrogance des grévistes et de leurs partisans, — que l’on avait dépassé la mesure.

Vaincus, les partisans des grévistes déposèrent une demande régulière en révision et se jetèrent de tout leur poids dans la mêlée électorale.



IV

ÉCHEC DE HARRISSON


Rien n’était plus étranger à Harrisson que l’ambition politique. Même avant d’acquérir la renommée, alors qu’il n’était qu’un jeune physicien tout à fait inconnu, il mettait le travail du chercheur au-dessus de tout, et il eût préféré le labeur ingrat d’un aide de laboratoire à la vie brillante et bruyante d’un conducteur d’hommes. Entre un fauteuil au Conseil Suprême et l’humble escabeau de métal sur lequel il se laissait choir, devant sa table d’expériences, quand la fatigue lui brisait les membres, il n’eût pas balancé une seconde.

Ce fut donc avec un véritable ennui qu’il se vit sollicité par d’innombrables inconnus qui, de tous les points du monde, le priaient publiquement de briguer un mandat au Parlement mondial. À chaque période électorale, certains candidats, et non des moindres, se trouvaient ainsi désignés par la voix populaire, en dehors de leur volonté et même contre leur volonté. C’était là une sorte de vote préparatoire où le peuple choisissait, sans les consulter, les plus dignes.

Il n’était pas d’usage, en pareil cas, que les personnes présentées par une masse importante d’électeurs ne défendissent point leur chance. Refuser le mandat, ou plutôt refuser la bataille, était considéré comme un aveu d’égoïsme et de lâcheté et entraînait, pour une période de dix ans, la perte du droit de vote.

Harrisson cependant hésita. Il ambitionnait pour les savants, non les agitations de la politique, mais le rôle plus efficace de conseillers techniques près du pouvoir suprême.

De plus, Harrisson était, en ce moment même, occupé à de passionnantes recherches ; une fièvre de travail et de curiosité le tenait comme aux plus belles heures de sa carrière. Enfin, il y avait Lygie… Lygie, la vierge forte, au lumineux cerveau, au cœur pur… Les deux jeunes gens travaillaient côte à côte, enveloppés de douceur souveraine ; leur amour, à peine exprimé, mûrissait comme le fruit le plus rare dans la pénombre discrète de leur vie. Et Harrisson craignait un peu la lumière brutale du grand jour.

Ce fut pourtant à cause de Lygie que, brusquement, en une minute d’indignation et de colère, il se décida.

Sylvia, de loin, poursuivait silencieusement sa vengeance. Un sûr instinct de femme dédaignée guidait ses coups vers Lygie. Par ses soins, depuis quelque temps, les calomnies couraient sous le manteau, dans le monde savant. Lahorie, dans ses harangues et jusque dans ses vers, y faisait des allusions transparentes. Enfin, un soir, comme Harrisson et Lygie, réunis à la bibliothèque, écoutaient les Nouvelles au cinétéléphone un abominable écho anonyme leur parvint. Une voix inconnue, venant d’un poste impossible à déterminer, disait l’aventure d’un savant, directeur d’un institut célèbre, homme à la fois très prétentieux et très naïf, qui se laissait prendre aux rets d’une servante de laboratoire, joyeuse courtisane en sa prime jeunesse et dont les complaisances intéressées avaient enchanté nombre de libidineux vieillards…

Tel fut le trouble de Harrisson qu’il ne songea même pas tout d’abord à replacer l’obturateur ; et il eut la douleur d’entendre les éclats de rire ironiques qui accueillaient au loin l’immonde calomnie.

Il regarda Lygie. La jeune fille n’avait pas bougé. Dans son blême visage foudroyé, rien n’était plus vivant, que les yeux pleins de détresse. Harrisson s’approcha, prit les petites mains tremblantes :

— Lygie ! murmurait-il… Lygie !…

Il attirait vers lui la jeune fille, l’enserrait d’un geste protecteur.

Mais les rires insultants se faisaient encore entendre au lointain. Il se retourna, brisa l’appareil à grands coups furieux. Et dans sa colère, il frappait au hasard, interrompant toute communication avec les zones publiques. Aussitôt, le silence tomba et toute lumière s’éteignit.

Harrisson entraînait Lygie vers la fenêtre, ouverte sur la douce nuit parfumée. Et ce furent enfin leurs fiançailles, pendant qu’au milieu du parc endormi, étrange sous la lune comme aux premiers âges du monde, le rossignol familier allumait sa chanson.

Le lendemain, Harrisson annonçait, par les Nouvelles Générales, son prochain mariage avec Lygie Rod, correspondante des Académies de physique et de biologie.

Immédiatement après, il posait sa candidature au Parlement mondial. Il ressentait à présent une joyeuse envie de se battre, même contre des adversaires déloyaux ou stupides.

Harrisson produisit son état civil ; n’étaient éligibles en effet que les personnes de l’un ou l’autre sexe, âgées de vingt-cinq ans au moins, de soixante-cinq au plus. Les listes provisoires se trouvèrent fort longues, mais l’épreuve psychologique de garantie les réduisit d’un tiers ; mille candidats environ ne donnèrent à l’examen mental qu’une courbe basse et furent, de ce fait, immédiatement éliminés.

La lutte, commencée depuis le début des premières grèves, se poursuivit avec une vivacité inaccoutumée.

Alors qu’aux élections précédentes de nombreux partis s’étaient disputé les suffrages, cette fois ces partis avaient disparu, ou plutôt ils s’agrégeaient en deux masses opposées. D’un côté, le groupe des parallèles réunissant la majorité des travailleurs manuels, privilégiés criant à l’oppression ; de l’autre, le groupe des méridiens qui comprenait la partie la plus active de la société, en fait la plus souvent brimée, mais très orgueilleuse encore et jalouse de conserver quelque apparence de suprématie.

On ne trouvait point, chez la plupart des meneurs, de convictions profondes et raisonnées. Il n’existait, d’ailleurs, entre les deux groupes, aucun conflit réel d’intérêts, mais ce qui était pire, une absurde opposition sentimentale, une grandissante aversion née du goût, longtemps comprimé, de la lutte et de l’aventure.

Le parti parallèle, profondément travaillé par la philosophie moderne, allait au combat aux cris de « Liberté » et de « Justice ». Sans autre raison valable qu’une raison de symétrie, les méridiens raillaient l’enthousiasme des prophètes nouveaux, opposaient aux idéaux vagues de ces rêveurs et de ces primaires, des formules sommaires, d’une raideur algébrique ; ils prônaient l’autorité sous toutes ses formes, même les plus justement périmées, et ne visaient à rien moins qu’à l’abolissement de toute liberté individuelle, à l’instauration d’un gouvernement autocratique formidablement armé, en somme au renforcement soudain et brutal de l’organisation actuelle.

Lahorie ayant pris délibérément la tête du mouvement parallèle, Harrisson fut, par la force des événements, l’un des candidats les plus en vue des listes méridiennes.

Il ne lui déplaisait pas de se trouver en face de Lahorie, contre qui il éprouvait un ressentiment très vif ; mais, bien vite, il se sentit prisonnier de ses troupes.

Harrisson pensait que ni l’ordre ni la justice n’avaient jamais été de véritables panacées.

La vérité devait se trouver loin de tout absolu. Sans doute la vie sociale ne pouvait-elle se maintenir que par une succession ininterrompue de réactions d’équilibre, où l’emportait, tantôt un principe, tantôt l’autre.

Mais ce conflit millénaire et toujours renaissant de l’individualisme et d’une morale sociale aux dures obligations lui semblait, d’ailleurs, avoir perdu beaucoup de son importance.

La question scientifique dominait tout.

Au-dessus des partis acharnés à des discussions byzantines, une menace immense pouvait surgir et emplir soudain tout l’horizon. Il fallait songer à l’écarter.

Et c’était là tout le programme de Harrisson.

Il avait compté qu’on le laisserait développer ce programme librement, posément, avec la sérénité habituelle au savant. Dès les premiers moments, il lui fallut déchanter.

Il se heurta d’abord aux manœuvriers du parti méridien. L’organisation du travail scientifique était à leurs yeux une question secondaire que l’on devait réserver, car on ne pouvait, avec cela, exercer sur le public la prise sentimentale nécessaire à la formation des grands courants électoraux.

Harrisson résista et parla en toute sincérité. C’est ainsi que, pris à partie par un candidat des parallèles au sujet de sa déposition dans l’affaire des grévistes, il déclara incidemment qu’il trouvait la condamnation bien sévère, qu’il était partisan de la révision et, enfin, qu’il ne voyait nulle impossibilité à ce que l’on accordât la journée d’une heure aux sous-agents.

Le lendemain, le comité central des méridiens rayait le nom de Harrisson sur la liste de ses candidats. Et, de tous côtés, on accusait le savant de chercher le succès par des procédés de surenchère démagogique.

Libéré, Harrisson mena la campagne tout à fait à sa guise.

À mesure qu’il parlait aux foules, qu’il se heurtait aux contradictions passionnées et absurdes, le danger se précisait à ses yeux : une des heures frénétiques de l’humanité allait sans doute prochainement sonner.

Il entrevoyait des possibilités formidables de meurtre et de destruction ; il songeait à ces éléments nouveaux d’une subtilité inouïe et contre lesquels aucune parade n’était encore prête.

Une immense responsabilité pesait à ses épaules. Lygie soutenait son courage. Ensemble, ils cherchaient, eux aussi, à traduire la vérité en formules simples, susceptibles de frapper l’imagination des masses.

Harrisson, inlassablement, répétait le même avertissement : la conquête de l’éther serait fatale à la civilisation universelle si l’on ne trouvait pas, chez tous, une prudence toujours plus grande et une sincère volonté de paix.

Pressé de tous côtés par des contradicteurs ignorants, Harrisson, avec une sorte de répugnance et d’effroi, poussait sa pensée à ses dernières limites.

Le savant, dont la passion de recherches avait empli la vie, en venait presque à maudire la curiosité humaine. Un soir, comme il parlait aux parallèles d’Asie, il finit par s’écrier :

— Je vous dis qu’il faut avant tout organiser et surveiller le travail scientifique !… Je vous en adjure : surveillez la science ou tuez-la !… Il n’est pas de tâche plus urgente ! Il n’est pas d’autre moyen de salut !

De nombreux auditeurs s’exclamèrent devant la nouveauté de cette proposition ; les sarcasmes ne tardèrent pas à pleuvoir :

« Que ne mettez-vous le feu à l’institut Avérine ? disaient les voix ironiques. Brisez vos appareils, monsieur le savant, et marchez à quatre pattes ! »

Et les voix malignes disaient encore :

« Harrisson ! diabolique Harrisson ! Vous venez d’avouer que vous êtes un des plus grands coupables de tous les temps ! Réclamez donc des juges sévères qui vous condamneront à la correction psychique !… Harrisson le créateur, demandez aux juges un inoffensif cerveau de glaise !… »

Touché cruellement au point sensible, Harrisson quitta la bibliothèque, d’où il parlait, et gagna le laboratoire. Lygie, qui avait tout entendu, venait au-devant de lui. Appuyé sur elle, il s’approcha de la table où, dans des appareils minuscules et compliqués, s’élaboraient les mystères de la vie artificielle. Sur la table, un pilon d’acier tramait. Harrisson s’en saisit et le leva au-dessus des appareils. Mais Lygie s’était élancée ; de toutes ses forces, elle se suspendait au poing menaçant, elle entraînait Harrisson au fond du laboratoire.

Ils furent un moment silencieux dans les bras l’un de l’autre, et l’on eût pu entendre le bondissement éperdu de leur poitrine.

Puis Lygie parla.

— Il ne faut pas, dit-elle, commettre un tel crime ! Il ne faut pas détruire ce qui sera peut-être, dans un avenir prochain, le bonheur du monde !

Harrisson, les larmes aux yeux, répondit avec une accablante assurance :

— Il n’est plus d’avenir possible… plus de bonheur possible !… Le monde est en proie à la démence… D’un geste inoffensif peut sortir le mal ardent…

Il répéta amèrement, pour lui seul : « Harrisson ! Harrisson ! réclamez des juges sévères ! »

— C’est folie, s’écria Lygie, que d’attacher une telle importance à ces plaisanteries de mauvais goût !

— Ce sont, hélas ! les mauvais plaisants qui ont raison… Oui, tout ceci, il serait sage de le détruire… détruire notre œuvre !… Lygie, il nous faut un grand courage cruel !…

Lygie protesta avec vivacité, accumulant les arguments. À quoi servirait ce sacrifice ? N’existait-il pas d’autres savants, des laboratoires innombrables ? Et puis, il n’était pas prouvé, après tout, que les hommes manquassent à ce point de prudence ! De longs siècles de paix pouvaient couler encore qui verraient grandir, grâce aux savants, d’inimaginables forces de protection. Non ! Il ne fallait rien détruire.

Harrisson écoutait, à demi vaincu déjà, heureux de pouvoir se rendre. Cependant, il discutait encore :

— Je ne vois plus beaucoup de raisons d’espérer… Les forces de protection, où sont-elles ? Qui de nous va les créer ?… Les raisons d’espérer s’évanouissent à mesure que l’on applique son attention… un mirage ! les hommes sont fous et méchants, et ils ne peuvent être autrement : ne voit-on pas qu’ils meurent d’ennui au jardin de la sagesse !… La science a grandi trop vite dans un monde aux lentes métamorphoses… Avérine est né cinquante siècles trop tôt… Et nous qui continuons l’œuvre du maître… insensés que nous sommes ! insensés ! nous armerons le frère contre le frère, nous ouvrirons peut-être un infini de tortures… nous ouvrirons peut-être la porte du néant !

Lygie secouait la tête.

— Non ! non !… tout cela n’est qu’un cauchemar !… Et puis qu’importe ! Il faut savoir !…

Les bras tendus vers la table d’expériences, elle avait jeté les derniers mots d’une voix exaltée.

Harrisson tressaillit. Il répéta plusieurs fois :

— Oui ! il faut savoir !… Il faut pourtant savoir !…

Il relevait le front ; et, derrière Lygie, il avançait peu à peu vers les appareils, vers l’inconnu tentateur, vers les fascinants mystères.

Un quart d’heure plus tard ils étaient penchés, tête contre tête, au-dessus d’un écran lumineux où s’inscrivait l’évolution d’un microscopique organisme tumultueux.

Ils passèrent là une partie de la nuit, frissonnant d’émotion, l’âme fermée aux agitations extérieures, repris tous les deux par le plus tyrannique amour.

Harrisson cessa complètement de parler au public. Son cri d’alarme avait cependant éveillé quelques échos ; une vingtaine de candidats, — des savants et des philosophes, — adoptaient son programme, constituant ainsi, sans aucune chance de succès, un faible parti à côté de la mêlée.

La lutte continuait, acharnée, entre les deux grandes masses des méridiens et des parallèles. Le jour du vote, les scrutateurs automatiques accusèrent la victoire indiscutable des parallèles ; Lahorie passait en tête de liste avec un nombre de voix imposant.

Pour la première fois depuis le commencement de l’ère universelle, une minorité compacte, combative, sectaire, se dressait en face d’une majorité arrogante arrivant au pouvoir derrière des chefs aventureux.

Harrisson apprit le résultat sans trouble et même avec un secret soulagement : au dernier moment, il avait appréhendé le miracle d’un succès.

Il fut cependant le premier à supporter les conséquences de la victoire de Lahorie. Avant même que les nouveaux élus eussent pris contact, une campagne fut ébauchée aux Nouvelles Générales contre le directeur de l’institut Avérine. Harrisson prit les devants. Il offrit sa démission et, quelques jours plus tard, en compagnie de Lygie, il quittait le 1.47.



V

LE FÉÉRIQUE


Harrisson et Lygie s’étaient installés vers le point 0.48, non loin d’une importante centrale génératrice, dans un alignement parallèle du réseau secondaire.

Ils occupaient, au faîte d’un coteau, une maison un peu isolée qu’ils avaient baptisée Le Refuge. Maison bâtie pour un petit artisan, d’importance médiocre par conséquent, mais de style tout à fait moderne et pourvue du confort ordinaire.

Elle recevait le jour par de vastes baies, ouvertes entre des colonnes de métal et de marbre artificiel. Le cristal des vitres laissait passer toute lumière, mais un dispositif très simple permettait de rendre sélective cette transparence admirable et de donner ainsi à la façade, brillante sous le soleil, les teintes les plus délicates du prisme. Une série de légers stores isolants garantissait, en outre, la maison contre les radiations vagabondes venant des générateurs privés. L’énergie des zones publiques suffisait au chauffage, à l’éclairage et animait les appareils automatiques nécessaires aux besoins de la vie journalière. En des relais spéciaux, une portion de cette énergie grossière se transformait à volonté en effluves subtils et variés : effluves somnifères, toniques, légèrement aphrodisiaques, légèrement hilarants. Enfin, l’énergie de secours était fournie par une frise radioactive qui courait gracieusement sur le revêtement métallique intérieur.

Touchant à la maison, d’un côté, un petit hangar pour avion et voiture terrestre ; de l’autre, un atelier d’artisan à domicile. Un chemin à chaussée vitrifiée descendait, entre une double rangée de chênes améliorés et de platanes à fleurs, vers la belle et large route qui, passant au pied du coteau, menait à la centrale voisine.

Harrisson et Lygie avaient transformé l’atelier en laboratoire, mais ils n’avaient là qu’une installation banale destinée aux essais d’importance secondaire. Leur véritable cabinet de recherches se trouvait au sous-sol ; ils y avaient placé leurs générateurs spéciaux, et ils y passaient la plus grande partie de leur temps, poursuivant leurs travaux sans l’aide de personne, dans le secret le plus absolu.

Harrisson et Lygie vivaient d’ailleurs très isolés au Refuge ; ils n’avaient avec eux qu’un couple de gens de maison, deux vieux fonctionnaires subalternes aussi dépourvus de morgue que des domestiques de l’ère chrétienne et à qui ils étaient fort attachés.

Cependant, ils avaient aussi amené de l’institut, Samuel, le petit mulâtre, et la négrillonne Flore ; tous les deux également beaux, mais tous les deux également arriérés, signalés au cours d’une enquête psychologique comme de curieux spécimens de l’humanité à l’âge néolithique et recueillis comme tels à l’institut Avérine. Au sujet de ces deux enfants, on avait d’ailleurs longuement discuté entre savants, car, s’ils n’arrivaient à la connaissance que par des analogies grossières, dignes du cerveau d’un anthropoïde supérieur, ils étaient totalement dépourvus de ce courage agressif, de cette férocité que l’on attribuait — peut-être gratuitement — à l’homme préhistorique. Ils se montraient doux, paresseux et gais ; ils étaient, surtout, très sensibles aux caresses et susceptibles d’attachement profond. Flore s’attristait loin de Lygie, et toute absence un peu longue de Harrisson faisait naître chez Samuel une visible anxiété. Aussi avait-il fallu, sous peine de voir dépérir les deux enfants, les amener au Refuge.

Flore et Samuel venaient jouer jusque dans le laboratoire souterrain. Malheureusement, cela n’allait pas sans quelque danger.

Les deux savants poursuivaient en effet l’étude des systèmes d’origine éthérée, grâce auxquels ils obtenaient des formes toujours nouvelles de vie artificielle. Les formes tumultueuses attiraient particulièrement leur attention. Depuis longtemps déjà, Lygie avait constaté, au voisinage des tourbillons regradateurs, l’apparition fréquente de telles formes dans le protoplasme doué de vie ordinaire. Au cours de ses plus récentes recherches, elle avait vu, en outre, des colonies microbiennes d’espèces très éloignées subir, sous l’influence d’infimes noyaux tumultueux, des métamorphoses étranges, perdre tous leurs caractères singuliers, tendre vers un type moyen et stable. Ce métissage rendait plus longue l’existence de l’individu mais, en revanche, diminuait fortement l’aptitude à la reproduction.

Les tourbillons féeriques de Harrisson, qui semblaient renverser, — entre des limites sans doute fort étroites et encore mal déterminées, — l’ordre chronologique des phénomènes, avaient donc aussi pour effet probable de remonter le cours de l’évolution, de ramener la vie terrestre actuelle vers cet état d’homogénéité que de bons esprits considéraient toujours comme l’état initial.

Harrisson et Lygie avaient vite décelé une action sélective des formations éthérées, et un minutieux travail d’analyse leur avait permis d’isoler un système tourbillonnaire particulièrement intéressant, puisqu’il éveillait la vie tumultueuse dans l’organisme humain lui-même. Ce système, qu’ils désignaient sous le nom de système féerique 13, était en ce moment le principal objet de leurs observations. Étudiant, à l’aide de préparations biologiques variées, la formation des noyaux tumultueux dans les tissus, ils étaient arrivés à cette conclusion que ces étranges colonies parasitaires ne se maintenaient et n’exerçaient une action durable que dans certains éléments doués d’une vie cellulaire active. Le protoplasme des centres sexuels, en particulier, constituait le véritable terrain d’élection pour les noyaux artificiels correspondant à la période principale du système 13. Il s’y produisait des changements profonds et très rapides, une dégénérescence quasi instantanée.

Cette constatation ne fut pas sans alarmer Harrisson. Bien qu’il opérât dans l’isolement complet, tout à fait à l’écart des forces publiques, et bien que les tourbillons d’origine éthérée qu’il produisait atteignissent rarement les limites de la visibilité oculaire, il n’en croyait pas moins indispensables les plus grandes précautions. Tous les appareils étaient recouverts d’une cloche de sûreté ; en outre, Harrisson et Lygie n’entraient au laboratoire secret que protégés par un vêtement isolant de nature spéciale, confectionné par eux-mêmes.

Quant à Flore et à Samuel, il ne fallait pas songer à les habiller de la sorte. Il n’était cependant pas toujours facile de les faire sortir pendant les manipulations dangereuses. Harrisson leur aménagea donc, au fond du laboratoire, une sorte de réduit qu’il ferma par un rideau isolant translucide. Au signal du savant ou de Lygie, les deux enfants se précipitaient dans cette petite cachette et, derrière le rideau retombé, ils continuaient leurs jeux sans s’éloigner de leurs maîtres.

Aucune personne étrangère ne pénétrait dans le laboratoire ; les deux vieux domestiques eux-mêmes n’en approchaient pas.

Harrisson et Lygie gardaient secrets leurs travaux comme ils gardaient secret leur nouveau bonheur. Ils se mettaient rarement en communication avec les Nouvelles Générales ; les bruits inquiétants du dehors mouraient au seuil de leur maison. Leur amour ensoleillait toutes les heures.

Trois mois passèrent ainsi, les meilleurs de leur vie. Trois mois de labeur ardent et tranquille, de recherches minutieuses et pourtant exaltantes.

Et puis, ce fut l’accident…

Lygie avait l’espoir d’être mère. Craignant une imprudence, Harrisson ne la laissait jamais seule au laboratoire. Mais, un matin, une brusque indisposition le retint au lit. Contretemps d’autant plus fâcheux que l’on devait, ce jour-là, constater le résultat d’expériences importantes. Vers le soir Lygie n’y put tenir. En cachette, elle descendit au laboratoire et, dans sa hâte, revêtit par mégarde une blouse quelconque, inutilisée depuis longtemps. Puis elle prépara un microscope et souleva une cloche de sûreté. Une surprise l’attendait. Harrisson avait employé pour la chiquenaude initiale, deux générateurs voisins ; or, dans la zone, où pendant un centième de seconde, peut-être, s’étaient coupés les champs énergétiques, brillait une sorte de voie lactée en miniature. À l’intérieur d’un disque opalin, on apercevait nettement, à l’œil nu, des nébuleuses dont la plupart avaient déjà dépassé la période féerique. Jamais encore on n’avait obtenu pareil résultat. Lygie disposa les appareils enregistreurs et plaça dans la zone d’influence la série de ses réactifs colloïdaux ou vivants. Puis elle courut porter à Harrisson la bonne nouvelle. Aux premiers mots, il jeta un cri : il venait de remarquer la blouse, l’inutile blouse, absolument transparente pour les radiations du féerique 13 !…

Déjà Lygie pâlissait, traversée par une douleur soudaine.

Un célèbre gynécologue américain, ami de Harrisson, fut mandé en toute hâte. Durant les quatre jours qu’il passa près de la malade, il ne put que constater des accidents singuliers qui le plongèrent en un profond étonnement. Puis, les symptômes morbides disparurent, et la jeune femme, qui avait d’ailleurs fort peu souffert, retrouva la santé. Mais tout espoir de maternité semblait à jamais perdu.

Quand Lygie revint pour la première fois au laboratoire, elle eut une violente crise de chagrin. Harrisson, navré lui aussi, et plein de frayeur devant son œuvre, leva de nouveau le bras en un geste destructeur…

Mais, encore une fois, Lygie arrêta ce geste.

À toutes les raisons qu’on avait de poursuivre les recherches s’ajoutait, à présent, une raison nouvelle, absolument impérieuse : il fallait placer le remède à côté du mal.

Cependant Harrisson demeurait inquiet.

— Nous pouvons, murmurait-il, aborder à de terribles rivages !

Lygie répliqua :

— L’inconnu seul est terrible… Avançons ! cherchons la lumière !…

Encore éplorée, elle souleva délibérément une cloche de sûreté et mit les appareils en marche pour le choc créateur.

Alors Harrisson s’approcha à son tour. Tous les deux, avec une ardeur nouvelle, avec une attention passionnée, se penchèrent encore sur le vertigineux mystère d’où sortirait peut-être la guérison de l’épouse mutilée, d’où sortiraient peut-être des possibilités inouïes et, malgré les menaces de l’heure, quelque prodigieux épanouissement des bonheurs humains.

Réfugiés derrière le rideau isolant, Flore et Samuel chantaient. Ils improvisaient à tour de rôle une mélopée monotone qu’ils accompagnaient du battement de leurs mains ; une mélopée étrange, un peu triste, et qui semblait lointaine, lointaine, comme venue du fond des âges.



DEUXIÈME PARTIE LA MÊLÉE


I

L’ORDRE NOUVEAU

Les conséquences de la victoire des parallèles se développèrent d’abord assez lentement. Trois ministres seulement tombèrent, au lendemain des élections : le ministre des Réjouissances publiques, celui des Transports aériens et celui de la Météorologie.

Les cinq directeurs inamovibles du Conseil Suprême demeuraient, pour le moment, au-dessus de la mêlée.

Au Parlement, où les partis s’affrontaient avec vivacité, on parlait beaucoup plus qu’on n’agissait. Aux lentes discussions techniques qui, durant cinq siècles, avaient occupé une assemblée un peu somnolente, succédaient de bruyantes oppositions doctrinales, un tumulte de harangues passionnées hachées de continuelles interruptions. Les conflits sentimentaux enfiévraient le moindre débat. L’éloquence politique réapparaissait, joyeuse, âpre, féroce. Des jeunes gens, inconnus la veille et souvent peu cultivés, retrouvaient, comme par miracle, la tradition oratoire des grands tribuns populaires, l’enthousiasme forcené des apôtres fanatiques de l’âge chrétien, entraîneurs d’hommes. D’autres, qui n’avaient que le coup de gueule des trublions, faisaient néanmoins leur partie dans ce concert ; tels, au petit jour, des limiers sur le point d’être découplés, ils donnaient de la voix, saluaient l’aurore des temps nouveaux d’un hourvari brutal.

Plusieurs semaines se passèrent en discussions orageuses sans que le Parlement entreprît véritablement la besogne législative.

À la lumière de ces premiers débats, des rivalités secondaires étaient apparues entre députés de la majorité. Rivalités de personnes d’abord : les grands chefs, fort ambitieux, se jalousaient ouvertement. Lahorie, dont le lyrisme indiscret fatiguait l’assemblée, avait été, dès les premiers jours, en butte aux sarcasmes d’un éloquent et subtil député de l’Afrique du Sud, le philosophe Endémios. Les deux hommes, bien qu’appartenant au même parti, étaient séparés par une haine grandissante.

Enfin, par-dessus tout, les rivalités ethniques s’accusaient plus fortement de jour en jour. Les Jaunes d’Asie s’opposaient aux Hindous et aux Australiens ; les Américains du Nord observaient avec méfiance les Américains du Sud, plus nombreux, plus actifs et pleins de jactance ; de vieux foyers de haine menaçaient de se rallumer en Europe entre les races nordiques et latines ; une hostilité déjà bruyante existait entre les Sémites méditerranéens, dont Lahorie demeurait le porte-parole, et les Sud-Africains, groupés autour d’Endémios.

Depuis la première réunion du Conseil Suprême dans les ruines de San Francisco, le siège du pouvoir central était demeuré le même. Nul, jusqu’à présent, ne s’en était jamais plaint, car la rapidité des communications aériennes rendait faciles les plus grands voyages. D’ailleurs, depuis longtemps déjà, grâce aux perfectionnements du cinétéléphone, les élus qui redoutaient les déplacements pouvaient prendre part aux débats sans quitter leur demeure. Et, en fait, pendant les précédentes législatures, on avait connu d’assez nombreux députés, même des députés influents, qui n’avaient jamais, une seule fois, pris contact direct avec leurs collègues.

Mais les temps étaient changés. Endémios fut le premier à réclamer contre l’usage séculaire qui donnait, sans raison valable, figure de capitale à une région du globe. Malgré la résistance des anciens ministres demeurés en fonction, le principe du déplacement du Parlement fut vite acquis, mais les débats passionnés s’engagèrent sur les modalités, chaque pays prétendant à la priorité sur les pays voisins.

Des arguments historiques, autrefois délibérément écartés dans toute discussion sérieuse, se heurtaient avec violence. Il n’était région si déshéritée qu’elle n’eût été, au cours des siècles, le théâtre d’un accident notable, qu’elle n’eût vu des hommes s’entre-détruire, qu’elle n’eût servi de repaire à une race de proie. On évoquait glorieusement les fastes des âges barbares ; on se disputait l’honneur d’avoir les plus vastes charniers.

Finalement, on ne choisit que huit points de réunion ; le premier fut le point 20-30 dans l’Afrique du Sud, au centre même de la circonscription d’Endémios. Lahorie, malgré tous ses efforts, ne put rien obtenir pour son pays. Le mécontentement fut vif dans toutes les circonscriptions sacrifiées.

La réforme ne présentant rien d’immédiatement dangereux, le Conseil Suprême n’opposa aucune résistance. Mais la fureur réformatrice de la majorité parallèle ne devait pas tarder à se manifester de façon plus inquiétante. Le programme du parti comportait la réorganisation administrative de la société universelle, la substitution à l’unité actuelle d’un fédéralisme dont les caractéristiques restaient à déterminer. C’était là l’aboutissement logique des aspirations particularistes qui, depuis un demi-siècle, n’avaient cessé de prendre force. L’unité des parallèles se reforma sur cette question. Aussitôt, les méridiens firent bloc ; bénéficiant de la sympathie secrète de l’exécutif, ils réussirent d’abord, par des procédés légaux d’obstruction, à tenir la majorité en échec. Mais, bientôt, l’élan des parallèles devint irrésistible et déjoua toute manœuvre. Une attaque adroite et violente d’Endémios balaya l’exécutif et tous les hauts fonctionnaires soupçonnés de traditionalisme.

Dès lors, les débats se déroulèrent à une allure précipitée, dans une atmosphère d’enthousiasme. L’opposition doctrinale du parti méridien se manifesta avec éclat, mais n’arrêta rien.

On adopta rapidement le principe des subdivisions territoriales. Quelques-unes existaient déjà, en fait, depuis plusieurs années, en marge de la législation universelle, mal tolérées, du reste, par le pouvoir central. D’autres se formaient hâtivement, au hasard des sympathies et surtout des antipathies du moment, sans frontières nettement délimitées, avec des enclaves, des colonies, des enchevêtrements compliqués. Il restait enfin de vastes hinterlands où la population, tiraillée en tous sens, hésitait encore avant de s’unir à telle ou telle formation.

Le Parlement essaya de faire sortir de ce chaos l’ordre nouveau. Un premier projet de délimitation, qui prétendait tenir compte avant tout des affinités historiques, apparut d’une complication extrême et échoua complètement. Il ne pouvait davantage être question de frontières naturelles ; ni les fleuves, ni les montagnes, ni les glaces des pôles, ni même l’immensité des océans ne séparaient véritablement les hommes. Enfin il était difficile de créer un nombre trop considérable de subdivisions sans dissocier certains groupements existant déjà.

On partagea donc la surface de la planète en douze régions ou patries, d’importance sensiblement égale et correspondant à peu près aux groupements ethniques les plus récents et les mieux caractérisés.

Les frontières en furent marquées par des zones d’énergie du réseau principal : frontières rectilignes et visibles dont la fixité semblait devoir écarter toute contestation ultérieure. Il y eut trois régions en Amérique, deux en Europe et en Afrique, quatre en Asie, une en Océanie. On partagea, de la même façon, les mers et l’atmosphère en zones d’influence.

Personne, parmi l’élite, ne réclamait encore, pour ces régions, l’autonomie complète. Un pouvoir central, dont le rôle demeurerait de coordination, semblait toujours nécessaire ; nécessaire aussi le maintien de certains services mondiaux essentiels : production et distribution de l’énergie, cinétéléphone, transports généraux. Il était même utile de conserver un comité central de la météorologie et, sous certaines conditions, une police internationale.

Mais, dans ce large cadre d’organisation universelle, chaque patrie pouvait choisir son gouvernement, réglementer la production, les échanges, l’enseignement, l’hygiène, les mœurs, les fêtes, vivre enfin d’une vie singulière.

Cela impliquait, bien entendu, le droit et même le devoir d’entretenir des forces autonomes de protection, une police locale chargée de veiller à l’ordre intérieur.

En même temps que se préparait un tel bouleversement, l’exécutif menait campagne contre les directeurs dont on prévoyait la résistance. Campagne sournoise, investissement souterrain. Endémios, régent des Nouvelles Générales, manœuvrait avec une habileté tortueuse.

Le Conseil Suprême, fidèle à sa politique séculaire de temporisation, hésitait avant de s’engager à fond. La promulgation des nouvelles lois organiques qui prétendaient instituer le fédéralisme lui offrit enfin l’occasion de réagir avec netteté ; il opposa, à la mise en application de ces lois, un veto catégorique. L’indignation fut vive parmi les masses populaires. Un plébiscite, organisé sans retard, dans les formes constitutionnelles, donna une majorité écrasante aux partisans du fédéralisme.

Battu, le Conseil Suprême ne céda cependant point. Au cinquième plébiscite, il demeurait encore sur ses positions, n’opposant, d’ailleurs, que la force d’inertie aux désirs imprudents de la majorité.

La situation apparaissait sans issue prochaine, et des troubles semblaient à craindre.

La mort, à huit jours d’intervalle et dans des conditions assez singulières, de deux directeurs, changea la face des choses. L’élection des remplaçants eut lieu dans les formes légales ; mais enlevée vivement et par surprise, elle amena au pouvoir un Jaune d’Asie et un Blanc sud-américain, tous les deux de l’Académie de philosophie spiritualiste, personnages de second plan, tirés de l’ombre depuis peu, et grâce aux intrigues d’Endémios.

Avec eux l’esprit nouveau entrait au Conseil Suprême.

Aussitôt après le sixième plébiscite, les lois organiques devinrent immédiatement applicables. Les directeurs ne maintenaient leur opposition que sur des questions secondaires concernant la police mondiale.

Dès lors commença une période de singulière effervescence.

Ce fut le bouillonnement confus d’une genèse.

Les bâtisseurs d’avenir se hâtaient d’assembler leurs matériaux, jetaient haut leur rappel enthousiaste et fiévreux. Repoussant dédaigneusement les prudentes disciplines de l’ère universelle, ils œuvraient dans l’allégresse, hardiment. Ils ne comptaient point parmi les justes ni parmi les sages, mais l’ardeur du geste sommaire et sûr suppléait chez eux à la débilité de la pensée. Comme les meneurs d’hommes des temps préscientifiques, ils n’étaient point des précurseurs, mais simplement de beaux barbares, dominant par la rudesse ou la ruse médiocre. Ils avaient le courage obstiné, l’orgueil claironnant des grands féodaux chrétiens, des hardis chefs d’État, d’armées ou de bandes. Ils en avaient aussi l’ignorance sereine et la profonde insouciance.

Et, derrière ces aveugles, on entendait déjà le piétinement des foules aventureuses et crédules.

Dans chaque patrie, les élections succédaient aux élections, les plébiscites aux plébiscites.

Les douze assemblées nationales se réunirent à peu près en même temps. Les parallèles triomphaient presque partout. Deux régions seulement, l’Europe orientale et l’Asie centrale, donnèrent la majorité aux méridiens. Ces régions, malgré l’acharnement avec lequel le parti méridien avait combattu le fédéralisme, ne furent pas les dernières à s’organiser ni à manifester une arrogante méfiance à l’égard des contrées voisines. Très vite, le pouvoir s’y trouva concentré, en droit comme en fait, entre les mains d’un dictateur qui fut, pour l’Asie centrale, un jeune ingénieur des Transports Généraux et, pour l’Europe orientale, un grand agriculteur des Terres Noires.

Nulle part ailleurs, les assemblées ne consentirent ouvertement à une telle abdication. Plusieurs régions se donnèrent un gouvernement calqué, dans ses grandes lignes, sur le gouvernement universel. D’autres adoptèrent un régime beaucoup moins stable, comportant des élections mensuelles ou hebdomadaires. L’Amérique centrale, enfin, institua le véritable gouvernement du peuple par le peuple, sans mandataires interposés ; le Parlement s’y réduisit à une permanence où quelques fonctionnaires élus, se relayant d’heure en heure, surveillaient la publication des discours politiques, enregistraient les votes journaliers et transmettaient aux agents d’exécution les ordres populaires.

En réalité, malgré la diversité des constitutions, la direction des affaires passait partout aux mains d’une oligarchie téméraire. La plupart des députés au Parlement mondial faisaient également partie des assemblées nationales. L’influence des grands chefs était prépondérante. Lahorie s’était fait nommer consul à vie en Afrique du Nord. Endémios, au contraire, avait refusé tout mandat en son pays ; mais, régent des Nouvelles Générales, disposant de moyens d’action mystérieux près du Conseil Suprême, il était un des maîtres de l’heure et, en Afrique du Sud, son autorité, pour demeurer occulte, n’en avait pas moins toute puissance.

L’agitation des esprits demeurait extrême. Partout, déjà, les minorités nationales se disaient opprimées. Des grèves éclataient, aussitôt réprimées avec rudesse. Les vitrificateurs subalternes sabotaient le réseau routier en Europe orientale. En Australie, des agriculteurs détruisaient des postes météorologiques, faisaient tomber en un guet-apens les inspecteurs régionaux des récoltes.

Le Conseil Suprême, où l’unanimité ne s’obtenait plus que difficilement, réagissait avec mollesse contre les innovations les plus hasardeuses ; s’il conservait encore la direction générale de la police mondiale, il s’était laissé dépouiller peu à peu du droit de veiller au recrutement et à l’encadrement.

La société tout entière était en travail de renouveau ; les plus sages finissaient par céder au courant et se laissaient emporter.

L’heure était dangereuse, ardente et belle. L’humanité, comme par le coup de baguette d’une fée, se réveillait jeune. Les fêtes dépassaient en splendeur et en animation tout ce que les générations précédentes eussent pu imaginer. Dans chaque pays, on assistait à une riche éclosion artistique. Poètes, orateurs, musiciens, danseurs, architectes créaient ou retrouvaient des formes singulières de beauté. La débauche diminuait ; la jeunesse s’adonnait avec entrain à des jeux du corps imités des barbares. Les ingénieurs entreprenaient de grands travaux inutiles.

Et, dans les laboratoires privés, échappant à tout contrôle, de nombreux savants, continuateurs d’Avérine, fouillaient imprudemment aux fabuleuses matrices de l’éther, afin d’y trouver les secrets qui feraient peut-être les hommes aussi puissants que des dieux.

Les rivalités nationales grandissaient vite.

Les querelles économiques semblaient être au premier plan ; on les avouait volontiers, on les grossissait à plaisir, on les faisait naître quand elles n’existaient pas. Leur importance, malgré tout, demeurait médiocre, car il n’y avait point de contrées déshéritées, et personne ne connaissait la misère. Pour une population mondiale à peine égale à la population de l’apogée chrétienne, la production était en effet beaucoup plus grande. L’agriculture et l’industrie obtenaient partout, au prix d’efforts infimes, de quoi satisfaire à tous les besoins essentiels et même aux besoins nouveaux qui naissaient à chaque étape de la civilisation scientifique. Mais une politique de production à outrance commençait à enfiévrer chaque gouvernement.

La situation apparaissait particulièrement tendue entre l’Afrique du Sud et les territoires lahoristes, qui, s’étendant entre le dixième et le quarantième parallèle, comprenaient, outre l’Afrique septentrionale, une partie de l’Europe péninsulaire de l’Asie Mineure.

En Afrique du Nord, où l’exploitation intensive de certaines régions privilégiées eût suffi à nourrir toute la population, le gouvernement lahoriste n’en poussait pas moins l’étude de grands projets, tels que la mise en valeur des immenses étendues centrales, encore à demi désertiques.

Les Africains du Sud dénonçaient ces projets comme attentatoires à l’équilibre économique et s’ingéniaient à les contrecarrer. L’action des Sudistes, indirecte et sournoise, prenait le plus souvent la forme de brimades météorologiques. Des postes clandestins, d’une grande mobilité, transportés d’un point à l’autre de l’équateur ou voguant à la limite des eaux territoriales, neutralisaient les postes du Nord, déclenchaient au loin des bourrasques inexplicables, dissipaient les nuages artificiels amenés à grands frais au-dessus de la zone désertique. On commençait aussi à accuser les Sudistes d’agir, par des moyens mystérieux, sur la haute atmosphère dont certaines couches protectrices se trouvaient détruites par endroits, ou du moins, rendues transparentes à des radiations dangereuses pour la vie végétale.

Les Lahoristes excitaient encore la jalousie de leurs voisins par le développement considérable qu’ils prétendaient donner à un réseau national de voies aériennes ; ils excitaient leur méfiance par le zèle fiévreux avec lequel ils menaient jusqu’au parallèle 10, à travers la zone des déserts, de nombreuses chaussées sans utilité apparente et qui semblaient destinées seulement à jouer le rôle de voies stratégiques de secours. Sur ces chaussées, vitrifiées par un procédé secret, des véhicules glisseurs pouvaient atteindre des vitesses considérables, de même ordre que la vitesse des appareils aériens.

À ces motifs de querelle s’ajoutait une violente poussée religieuse des Lahoristes. La plupart des religions de l’époque chrétienne avaient à peu près disparu, au début de l’ère universelle, en tant que systèmes dogmatiques, mais, depuis un demi-siècle, un mouvement inverse de la pensée humaine se pouvait observer ; les masses revenaient aux grands rêves consolateurs, aux antiques fables d’espoir et d’amour. Le mouvement était lent et presque timide, sauf pourtant chez les Lahoristes, où des îlots musulmans avaient résisté à tous les assauts du rationalisme et où le fanatisme recommençait à flamber comme aux époques barbares. Du Maroc à l’Arabie, des apôtres se levaient d’entre les humbles ; ils retrouvaient les beaux gestes oubliés et, de leurs lèvres, coulait la poésie ardente des vieilles légendes. Ils se gardaient d’ailleurs d’une interprétation trop étroite des textes ; élargissant jusqu’au symbole les préceptes coraniques, ils adaptaient la Loi aux exigences de la civilisation scientifique et ils aimaient à se proclamer philosophes. Ils n’en étaient pas moins animés de cet esprit de prosélytisme aventureux qui avait poussé jadis leurs ancêtres à la conquête du monde.

Aussitôt formé, le nouveau gouvernement avait dû, sous peine d’être renversé, reconnaître la religion musulmane comme religion d’État. Lahorie, consul, avait cru de bonne politique d’accepter le nom redoutable de Commandeur des Croyants. Cette précaution n’empêchait pas qu’il fût surveillé de très près et soupçonné de tiédeur. Le zèle des chefs religieux lui causait parfois les plus graves embarras.

Ce zèle s’exerçait d’une façon particulièrement indiscrète à l’égard des Africains du Sud. Sous le prétexte que des groupements musulmans avaient existé autrefois au-delà du dixième parallèle, des caravanes de pèlerins lahoristes pénétraient périodiquement jusqu’au voisinage de l’équateur. En même temps, une propagande intense s’efforçait de toucher les populations noires du Sud et de les ramener à la foi musulmane.

Les gouvernants sudistes, dominés par Endémios, réagirent avec d’autant plus de violence qu’une sérieuse agitation des méridiens leur donnait en même temps de l’inquiétude ; cette querelle nationale venait à point pour distraire l’opinion des questions de politique intérieure.

Endémios fit interdire toute propagande religieuse par les Nouvelles Générales. Aussitôt, les Nordistes décidèrent l’installation d’un réseau cinétéléphonique absolument indépendant du réseau universel ; mais ce projet se heurta à l’opposition inattendue du Parlement mondial, et le gouvernement de Lahorie n’osa passer outre.

Victorieux, Endémios poursuivit son avantage. Il était difficile d’interdire complètement l’accès des territoires du Sud aux voyageurs du Nord ; on s’ingénia donc, par des moyens détournés, à rendre pratiquement impossible les grands pèlerinages.

Le fanatisme musulman s’en trouva accru. Parce que certains points des territoires sudistes ne devenaient accessibles qu’au prix des plus grands efforts, ils acquirent la réputation de lieux saints. L’amour de la difficulté échauffait les âmes ; la beauté du sacrifice les enflammait d’orgueil. De nombreux pèlerins franchissaient isolément la frontière. Leurs démêlés avec les infidèles ou avec la police nationale du Sud faisaient l’objet de beaux récits héroïques ; des prédicateurs d’une éloquence barbare recueillaient ces récits et en tiraient grand parti.

Lahorie et les principaux membres du gouvernement, sommés chaque jour de prendre des mesures contre les Sudistes, voyaient approcher l’heure où ils ne pourraient plus contenir le mouvement religieux. Ils ne s’en inquiétaient pas outre mesure, acceptaient d’un cœur léger les pires éventualités.

En Afrique du Sud, la tranquillité ne régnait pas davantage. L’agitation méridienne, loin de s’apaiser, gagnait du terrain. De grands agriculteurs, qui avaient émigré en Europe orientale, menaient la lutte de loin, avec adresse et ténacité. Un coup d’État ne semblait pas impossible. Endémios et ses créatures ne se sentaient plus en sécurité. Grands joueurs, l’idée leur venait d’aiguiller vers l’étranger les haines diverses et de tenter la chance suprême.

Les événements s’enchaînèrent inexorablement.



II

LA GUERRE AFRICAINE


Ils étaient cinq bons vivants, cinq Noirs du Sud-Afrique, députés au Parlement mondial, qui s’en revenaient vers leur pays par un express aérien du méridien 330. Le Parlement siégeait en effet, en cette saison d’été, au point 60 330, non loin des ruines célèbres d’une ancienne capitale slave. Les députés noirs n’avaient pas pris aux débats une part très active ; ils n’avaient pas davantage songé à visiter les ruines si curieuses de la vieille capitale ; mais ils avaient fait d’agréables promenades au-dessus de la banquise polaire, assisté à des spectacles très excitants et bu des vins joyeux. Ils s’en revenaient un peu fatigués, mais contents de la vie, en somme. Seuls, dans leur cabine, ils riaient à dents étincelantes, prenaient le nom d’Allah en vain et chantaient des refrains immodestes de leur pays. Tout alla bien jusqu’au quarantième parallèle ; mais l’express s’était à peine engagé au-dessus des terres d’Asie Mineure que des voyageurs musulmans protestèrent. Une surveillante lahoriste intervint sans tarder auprès des chanteurs. C’était une fille des îles égéennes, une vierge superbe aux grands yeux allongés. Oubliant la loi internationale, qu’ils avaient cependant votée et qui les obligeait au respect, les députés accueillirent la surveillante avec ardeur et jovialité. Elle sortit, ferma la cabine au verrou et prévint la police. À la gare de croisement du parallèle 30, les cinq députés blasphémateurs furent appréhendés et conduits en prison sous les injures et sous les coups d’une foule exaltée. L’un d’eux mourut des suites de ses blessures, la nuit suivante.

En Afrique du Sud, l’indignation fut intense et se propagea instantanément. Les milieux dirigeants, loin de calmer les masses, soufflèrent sur les passions populaires. Et, deux jours après l’arrestation des députés, un ultimatum tombait sur le gouvernement lahoriste ; un ultimatum d’une arrogance si intolérable que le monde entier tressaillit de surprise. La riposte vint immédiatement sous la forme d’un document du même genre et de ton plus âpre encore, où les Lahoristes affichaient avec impudence leur chauvinisme délirant, leur haine du voisin, le fanatisme agressif de leurs chefs religieux.

Il y eut, parmi l’élite mondiale, un instant d’effarement. Ceux mêmes qui n’avaient pas la claire notion du danger éprouvaient une sorte de vertige devant cette situation insolite. On écoutait du côté du Conseil Suprême, mais les directeurs ne faisaient entendre que de vagues appels à la modération ; dépossédés de leurs principales prérogatives, ayant à peine confiance en certains éléments de la police universelle, ils hésitaient à s’engager à fond.

Le Parlement mondial s’était ému ; il avait nommé une commission internationale d’arbitrage qui s’agitait avec bruit sans prendre aucune décision ferme. En fait, les dix nations non directement intéressées se retiraient discrètement, laissaient le champ libre aux adversaires ; elles semblaient attendre avec des sentiments troubles, où la curiosité l’emportait sur l’angoisse, le commencement de la lutte fratricide. La situation évoluait d’heure en heure dans une confusion grandissante. Ce n’étaient que manœuvres obliques, fausses nouvelles, mesures provocatrices, excitations sournoises, avances, reculs, démentis, appels tardifs à l’arbitrage, offres non moins tardives de médiation, intrigues sans nombre dont l’observateur le plus perspicace eût été bien empêché de découvrir tous les fils. Une brume mensongère masquait si bien les gestes des grands politiques que toute recherche ultérieure des responsabilités devait paraître quasi impossible.

Personne n’arriva à établir avec précision dans quelles conditions, en quel lieu et par la faute de qui commencèrent les hostilités.

Un seul point demeura indiscutable : le 12 juin, quatrième jour des fêtes terminant le Ramadan, la mêlée était générale à midi — heure du méridien zéro — et de nombreux cadavres jonchaient déjà la terre, de part et d’autre du parallèle 10. Les spectateurs qui, ce jour-là, observaient au cinétéléphone les fêtes religieuses de la frontière, ne purent fournir que des renseignements contradictoires : suivant le point avec lequel ils se trouvaient en communication, ils donnèrent tort soit aux Musulmans, soit aux Sudistes. La guerre parut s’allumer spontanément, partout à la fois.

Au Refuge, ce fut le vieux domestique, Salem, qui donna l’alarme. Il avait, en sa jeunesse, fait son stage de fonctionnaire cuisinier chez un horticulteur noir dont les jardins s’étendaient sur les rives du fleuve Comoé, et il avait encore là-bas, chez le même horticulteur, son fils, ingénieur de la section fruitière. Depuis que l’orage menaçait en ces régions, Salem, plusieurs fois par jour, s’arrêtait, anxieux, devant l’écran du cinétéléphone. À midi, le 12 juin, comme il venait de se mettre en communication avec le Haut-Comoé, le vieillard recula en jetant un cri d’effroi : des bruits d’explosion sortaient des écouteurs, des ronflements d’incendie, des hurlements de fureur et d’épouvante.

Harrisson et Lygie, qui se trouvaient à table dans une pièce voisine accoururent à l’appareil. Une scène navrante s’offrit à leurs yeux : des centaines de fanatiques lahoristes se ruaient à l’assaut d’un alignement sudiste. Dans les jardins, autour des habitations, on apercevait comme un grouillement de fourmilière. Des femmes étaient aux premiers rangs, dressées en des poses héroïques.

Le vieux Salem, d’un doigt tremblant, désigna au milieu de l’écran une petite maison cernée par les furieux : déjà, autour de cette maison, des bâtiments d’exploitation, des récoltes entassées flambaient. Harrisson rétrécit le champ de vision : l’image centrale emplit le cadre. Et l’on vit s’ouvrir brusquement la porte de la maison ; un homme parut au seuil.

— Pierre ! cria Salem. Pierre !… mon fils !…

Harrisson voulut ramener le vieillard en arrière, mais il résistait, se cramponnait à l’appareil, le visage ravagé d’angoisse. La scène se déroula tout entière sous ses yeux ; elle fut d’ailleurs très rapide.

L’homme essayait de parlementer ; une clameur couvrit sa voix.

— À mort le chien sudiste !… Au supplice !… Qu’on le brûle !…

Des femmes bondissaient, griffes en avant ; des projectiles commençaient à pleuvoir. L’homme parut hésiter pendant quelques secondes ; ses yeux errèrent, cherchant du secours peut-être, ou quelque moyen de salut. Soudain, il leva le bras, pointa, à courte distance, un lance-torpille. Une flamme jaillit, droite au départ, puis rapidement recourbée en spirale. Et ce fut le vide devant la maison ; une giration formidable emportait en l’air, comme des fétus, des branches d’arbres, des pierres, des débris humains. Les assaillants qui se trouvaient au bord de la zone dangereuse avaient été culbutés comme par un cyclone. Le tireur lui-même, obligé de viser trop près, s’était abattu. Il se releva presque aussitôt et se mit à courir, désarmé, hagard, se heurtant à ses ennemis. Des mains l’agrippèrent ; il cogna, mordit, disparut sous une grappe de corps enchevêtrés. Il reparut, porté à bras tendus comme sur un pavois ; ses membres brisés pendaient. Une femme, qui brandissait une torche, lui brûla les mains. Avec de grands cris de joie féroce, on le jeta, pantelant, dans un hangar en flammes.

Salem s’était évanoui. Harrisson emporta le vieillard et le confia à Lygie. Quand il revint à l’appareil, il chercha vainement sur l’écran la maison de l’ingénieur et la foule musulmane : les avions des deux partis étaient entrés en jeu, et, déjà, ils avaient fait place nette.

Harrisson élargit le champ de vision. Toute la région était méconnaissable. Quelques minutes avaient suffi pour la destruction d’un alignement de plusieurs kilomètres, comprenant des centaines de maisons. La chaleur effroyable des désintégrations avait allumé un immense incendie qui dévorait toute matière combustible. Les constructions métalliques jonchaient le sol, aplaties, écrasées ou bien écartelées par les explosions. Les arbres gisaient et flambaient ; le sol, troué de vastes cratères, était couvert de cadavres déchiquetés et noircis. Quelques fuyards, Musulmans ou Sudistes, miraculeusement saufs après cet écroulement du ciel sur leur tête, couraient au hasard, haletants dans l’atmosphère suffocante.

Les avions étaient déjà en nombre considérable. Il en arrivait d’autres de tous les points de l’horizon : policiers nationaux ou promeneurs disposant de moteurs indépendants et d’armes clandestines. Au premier moment, les pilotes n’avaient songé qu’à prendre part à la bagarre terrestre ; les uns avaient ravagé l’alignement sudiste, les autres anéanti les bandes lahoristes. Maintenant, cette besogne facile accomplie, ils s’affrontaient en plein ciel, au-dessus des fumées de l’incendie.

L’absence de toute discipline, la diversité des appareils et l’hétérogénéité de l’armement rendaient la lutte confuse. Ce n’étaient que duels singuliers, accrochages de hasard, feintes traîtresses, surprises. Quelques policiers, disposant d’interrupteurs à grand rayon, précipitaient au sol les appareils de modèle ancien, facilement déréglables. Mais nombre de partisans avaient des appareils perfectionnés, rebelles aux influences ordinaires et d’une formidable puissance offensive.

Beaucoup s’entouraient de nuages opaques d’où ils surgissaient à l’improviste, lançant la foudre par tous leurs hublots. D’autres montaient au zénith et quand ils avaient choisi leur proie, ils se laissaient choir à une vitesse folle, crachant au passage une bordée de minuscules torpilles à désintégration explosive qui pulvérisaient l’adversaire.

Au bout de dix minutes de combat, les trois quarts des appareils étaient allés s’écraser au sol ou bien s’étaient émiettés dans l’atmosphère. Personne n’avait fui. Le même héroïsme forcené animait tous les combattants.

Harrisson, bouleversé, manœuvra la manette de latitude. Rapidement, il fouilla du regard les riches territoires du Sud, revint chez les Lahoristes, suivit les alignements méditerranéens. Une vive agitation se manifestait partout ; de nombreux avions étaient tirés de leur garage et prenaient leur vol ; çà et là, des rassemblements tumultueux se formaient. Cependant, l’arrière-pays était encore indemne ; on n’y constatait ni dégâts ni actions de guerre.

Harrisson eut une lueur d’espoir : la terrible friction d’avant-gardes à laquelle il venait d’assister n’aurait peut-être pas de suites ; un arbitrage pouvait peut-être intervenir encore…

Il revint à la latitude 10, fit glisser le champ de vision suivant le parallèle. Et, aussitôt, son espoir s’évanouit : la folie guerrière était bien, cette fois, véritablement souveraine.

Des côtes de l’Atlantique aux montagnes d’Abyssinie, partout où les hommes du Nord se trouvaient en contact avec leurs frères du Sud, la bataille commençait ou faisait déjà rage, ou même s’achevait dans une orgie furieuse.

Les cadavres s’entassaient aux terminus des chaussées lahoristes. Dès les premiers moments, beaucoup de ces chaussées avaient été coupées par des avions sudistes, et les pèlerins innombrables qui étaient venus par glisseurs, aux fêtes du Beïram, avaient été massacrés en quelques instants, par masses profondes, avant de pouvoir se disperser dans les campagnes. En certains points, des milliers de personnes avaient été fauchées du même coup.

Les gares internationales demeuraient intactes, mais la plupart des alignements étaient détruits. Il n’y avait à terre ni vainqueurs ni vaincus ; seulement des morts, des blessés hurlants, quelques fuyards à demi fous.

Sur l’écran, d’espace en espace, des taches apparaissaient, blanches, vides, marquant la place de régions où toute communication était interrompue avec le reste du monde, où toute trace de civilisation avait déjà disparu.

La mêlée des avions embrasait le ciel. Des milliers d’appareils venaient des horizons opposés se jeter dans la bataille. Dans la fièvre de ce premier choc, on ne songeait point à lancer sur l’ennemi les engins automatiques. Tous les avions étaient montés, manœuvrés directement par de courageux pilotes. Le sang âcre des anciens barbares bouillonnait aux artères des combattants.

Une immense nuée d’oiseaux féroces flottait au-dessus des terres dévastées. On voyait des avions de toutes formes et de toutes dimensions, depuis les fragiles libellules de plaisance jusqu’aux aérobus déclassés des Transports Généraux, depuis les lentes voitures de famille jusqu’aux machines de sport, étroites et fines, dont l’équilibre n’était sûr qu’à des vitesses vertigineuses. Les véritables avions de combat, pilotés par les miliciens nationaux, n’étaient ni les plus nombreux ni les plus actifs ; les partisans dépensaient un héroïsme désordonné.

L’acharnement était tel qu’il semblait que nul ne dût s’échapper. Au premier choc, les formations adverses fondaient comme cire, et la bataille se fût rapidement terminée n’eût été l’arrivée incessante de renforts.

Lygie avait rejoint Harrisson. À tue-tête, à cause du fracas des explosions qui sortaient des écouteurs, elle criait :

— Mais que fait donc la police universelle ?… Mais que fait donc le Conseil Suprême ?… Il faudrait des ambulances… et, avant tout, qu’on sépare ces bandits !… Qu’on les sépare !

Elle tremblait, les yeux pleins d’horreur, et se tordait les bras.

Harrisson tourna l’obturateur : le drame parut s’atténuer dans le lointain ; on n’entendit plus qu’un bruit continu et sourd, semblable au roulement d’un orage naturel fuyant à l’horizon. Mais, sur l’écran, l’affreux spectacle s’offrait toujours à la vue. Et Lygie répétait, haletante :

— Mais que fait donc le Conseil Suprême ?… Ne finira-t-on pas par envoyer les universels ?…

Harrisson eut un geste navré.

— Que peut à présent le Conseil Suprême ? Et la police que vaut-elle ?… Les universels ne sont pas sûrs…

Il manœuvra encore les manettes, cherchant la communication avec les régions les plus populeuses des pays belligérants. La rumeur des foules remplaça le bruit des explosions. De toute part, on se préparait à la lutte. La bataille de la frontière n’était qu’une échauffourée de partisans engagés à l’étourdie, mais la grande œuvre de destruction allait commencer, pour laquelle on utiliserait méthodiquement toutes les forces de la nature, tout l’héroïsme des hommes, toutes les ressources de leur imagination diabolique.

Les centrales clandestines appelaient leurs ingénieurs ; des machines de guerre sortaient d’arsenaux invisibles, probablement souterrains ; des postes mobiles de météorologie, considérablement renforcés, partaient pour des destinations inconnues.

Au-dessus de la vallée du Nil, Harrisson encadra une nuée de torpilleurs automatiques qui, guidés sans doute par une centrale méditerranéenne, filait déjà vers les terres du Sud. Il les suivit jusqu’au voisinage du parallèle frontière ; tout à coup, il les vit se disperser comme des feuilles sous une bourrasque ; ils éclatèrent en l’air, dans toutes les directions, avant d’avoir atteint le territoire ennemi.

Harrisson eut un vif mouvement de surprise et se pencha pour examiner attentivement l’écran. Puis il appela Lygie, qui s’était éloignée, les nerfs brisés.

— La police ! criait-il ; voici enfin la police ! Il y a peut-être encore un peu d’espoir !

Survolant les montagnes d’Abyssinie, une escadre d’universels cinglait vers l’Ouest à grande vitesse ; une escadre compacte, précédée d’éclaireurs ultra-rapides qui faisaient les sommations et déblayaient la route.

Le prestige de la police internationale demeurait encore si grand que, malgré l’aveugle furie des combattants, le vide se faisait sur le passage des éclaireurs. Les Africains se séparaient, revenaient vers leurs bases ou, tout au moins, demeuraient à distance, hésitant sur la conduite à tenir. Les universels ouvraient la mêlée comme l’étrave ouvre les flots. Ils avançaient tout droit, collant à la ligne parallèle sans manœuvrer ni combattre. Leur rôle actif se bornait à intercepter et à détruire par influence les avions-torpilles qui commençaient maintenant à voler au-dessus de la frontière. Quelques-uns de ces avions, mus par des forces inconnues, leur échappaient d’ailleurs et portaient la mort au loin.

Une seconde escadre venait de l’Atlantique. La jonction s’opéra aux environs de la gare 10.40, une des plus importantes du réseau général. De là, des patrouilles s’organisèrent et allèrent s’échelonner le long de la frontière. En même temps des ambulances s’élevaient de divers points du globe et se dirigeaient rapidement vers l’Afrique centrale.

Quelques minutes plus tard, Harrisson et Lygie reçurent, par les Nouvelles Générales, l’ordre de rejoindre sans délai le laboratoire de la centrale 4.48, où des instructions leur seraient données.

Le Conseil Suprême, devant l’immensité de la catastrophe, s’était ressaisi et tentait un dernier effort. Conscients de leurs responsabilités effroyables, les deux nouveaux directeurs secouaient le joug occulte d’Endémios et, pour la première fois depuis leur élection, les décisions du Conseil Suprême étaient prises à l’unanimité.

Le déclenchement des actions de sauvegarde s’opérait avec la brutalité coutumière. Les directeurs mobilisaient la police universelle, ordonnaient l’isolement complet des belligérants, la censure des Nouvelles Générales, l’arrestation immédiate des dirigeants africains, parmi lesquels Endémios et Lahorie, déclarés coupables avant tout jugement.

Or, dès les premières heures, les difficultés surgirent. La police répondait sans entrain à l’ordre de mobilisation. Nombre d’universels africains ne donnaient pas signe de vie ; d’autres, aussitôt armés, s’étaient dirigés vers leurs pays d’origine, non pour y faire régner l’ordre, mais pour se joindre aux miliciens nationaux.

Des chefs de légions donnaient l’exemple de l’indiscipline. Ils arguaient de leur répugnance à intervenir contre leurs compatriotes et offraient bruyamment leur démission. Chargé d’arrêter Endémios, un jeune ingénieur, capitaine général des légions judiciaires, refusait net de remplir sa mission. Mis hors la loi, il ne fuyait pas, ne se cachait pas, en appelait à ses troupes, à l’opinion et même aux députés.

Le Parlement mondial siégeait en permanence au palais 60.330. Endémios s’y fit entendre. Il ne demandait rien pour lui et se déclarait prêt à accepter toute décision des juges ; il ne demandait rien pour son pays que le droit de résister à une agression inqualifiable ; mais il attaquait violemment le Conseil Suprême, lui reprochait son incapacité et son aveuglement. Il démontrait qu’une législation vieille de cinq siècles ne pouvait plus convenir à la société moderne. Les décisions des directeurs n’étaient pas l’expression de la volonté mondiale ; seule la Commission d’arbitrage, où toutes les nations étaient également représentées, avait qualité pour intervenir, le cas échéant.

Il ne demanda pas explicitement la déchéance des directeurs, mais d’autres la demandèrent pour lui, et le vote fut enlevé très facilement.

Abandonnés par une partie de la police, mal soutenus par le reste, les directeurs ne purent songer à résister. Le Conseil Suprême avait vécu.

La Commission d’arbitrage ayant constaté l’état de guerre entre les deux républiques africaines, les représentants des dix autres nations firent, au nom de leur gouvernement, une déclaration solennelle de neutralité.

Les décisions du Conseil Suprême furent immédiatement rapportées. On prit cependant quelques mesures indispensables. D’importantes forces de police, ayant pour origine les pays neutres, demeurèrent mobilisées ; leur rôle, d’ailleurs, devait se borner à la protection des non-belligérants, à la sauvegarde des établissements mondiaux d’Afrique, centrales du réseau universel, postes cinétéléphoniques et de météorologie générale, voies de grande communication.

Le coup d’État avait pris soixante heures à peine. Pendant ce temps, les hostilités, un moment interrompues par l’intervention des universels, s’étaient rallumées avec violence.

Dès la nuit du 14 au 15, avant même que fût connue la destitution des directeurs, le vol des avions-torpilles recommençait au-dessus du continent. Les chefs de guerre abandonnaient provisoirement la lutte par avions montés parce que trop lente et trop peu efficace ; elle reprenait seulement du fait de certains partisans, friands d’exploits individuels.

Les engins automatiques aériens voyageaient sans cesse, invisibles, silencieux et rapides. Des ingénieurs, à mille lieues de distance, les dirigeaient par les régions désertes du ciel ; ils les ramenaient aisément dans le plan de départ lorsqu’un accident les faisait dévier ; avec une précision redoutable, ils en provoquaient la chute et l’explosion au point visé. La sécurité n’existait nulle part, et toute la population était exposée. Au-dessus des habitations clairsemées des réseaux secondaires, tout aussi bien qu’au-dessus des alignements surpeuplés des grandes zones, les nuées s’ouvraient tout à coup, et le feu du ciel frappait les hommes. Comme semées par une main diabolique, les torpilles s’égrenaient de distance en distance sur toute l’étendue du territoire ennemi et même sur les eaux nationales. En quelques minutes, une région était entièrement bouleversée.

Bataille méthodique, sinistre, effroyablement meurtrière. Elle atteignit sa plus grande intensité le 19 juin, cinquième jour. Le 20 au matin, on pouvait déjà estimer les pertes au dixième de la population totale. Plus de vingt millions de cadavres jonchaient la terre ou se consumaient dans la flamme des incendies. Le nombre des blessés était si grand et les opérations de sauvetage si périlleuses que l’on ne pouvait songer à les secourir tous.

Plus de la moitié des habitations étaient détruites ; on abandonnait celles qui restaient debout. Les gens se répandaient dans les campagnes, à bonne distance des alignements visés et se dispersaient autant qu’il leur était possible. On se réfugiait dans les grottes creusées huit siècles plus tôt, lors de la grande guerre chrétienne. La plupart de ces grottes étaient trop peu profondes pour garantir une réelle sécurité ; on s’y entassait quand même, faute de mieux. On en creusait de nouvelles ; de puissantes foreuses travaillaient sans relâche. Le 25 juin, une bonne partie de la population avait, tant bien que mal, réussi à se terrer.

La lutte, à ce moment-là, parut se ralentir. On avait fait, durant les premiers jours, une telle consommation de projectiles que les réserves de substances à désintégration explosive s’épuisaient rapidement. Des arsenaux avaient été détruits, le personnel décimé et la production générale interrompue par l’exode de la population vers les refuges souterrains.

Les nuées d’appareils automatiques diminuaient en nombre et en importance. En outre, les torpilles n’arrivaient plus aussi sûrement au but. On commençait en effet à songer aux mesures de préservation. Les physiciens des deux pays venaient de mettre au point de nouveaux procédés de défense. Par des installations spéciales, rapidement édifiées, on cherchait à neutraliser l’énergie des centrales de guerre adverses. De plus en plus souvent, des projectiles voyageant à une hauteur suffisante pour échapper à l’influence des avions montés, déviaient pourtant de leur route. Parfois, avant d’avoir franchi la ligne frontière, ils s’arrêtaient court et faisaient explosion comme s’ils eussent heurté un invisible blindage vertical ; parfois aussi, ils étaient happés par des champs tourbillonnaires qui les envoyaient au sol pour le plus grand dommage de la région où ils tombaient.

Les torpilles devenaient ainsi d’un emploi malaisé et dangereux. Les avions montés réapparaissaient en grand nombre, sans toutefois s’engager à fond. La bataille arrivait à un point mort.

La Commission d’arbitrage décida, à la majorité des voix, d’offrir sa médiation. Par les Nouvelles Générales elle s’adressa aux peuples engagés dans cette horrible lutte fratricide et fit entendre, enfin, le langage de la raison. Mais chez les belligérants, l’opinion des masses ne comptait guère, ne pouvait guère s’exprimer. Les dirigeants, maîtres absolus depuis le commencement des hostilités, repoussèrent avec indignation une paix prématurée qui eût laissé les adversaires également diminués et sans gloire. Ils consentirent pourtant à un armistice de soixante heures.

Et l’on assista alors à un spectacle singulier et réconfortant. De tous les pays du monde, les secours affluèrent vers les régions dévastées. Les neutres communièrent en un grand élan de pitié fraternelle. On vit les mêmes hommes, qui avaient sournoisement poussé à la guerre, les mêmes hommes qui avaient suivi, avec une abominable curiosité, toutes les phases de la catastrophe, se précipiter vers les champs de bataille, prodiguer une étonnante activité, panser avec un dévouement admirable les plaies dont ils étaient, en quelque manière, responsables. Les services généraux d’hygiène, de médecine, de chirurgie, concentrèrent en quelques heures tous leurs moyens d’action. Spontanément, les organisations autonomes des pays neutres offrirent leurs services et rivalisèrent d’abnégation. Enfin des particuliers accouraient aussi, hommes et femmes de toutes conditions, qui se mettaient modestement aux ordres des autorités compétentes et que nulle besogne ne rebutait.

La tâche la plus difficile consistait en la recherche des blessés. Beaucoup de malheureux, atteints dès les premiers jours de la bataille, avaient fini par succomber, loin de tout secours, torturés par la douleur et par la soif. Sous des décombres fumants, on découvrait des moribonds qui avaient échappé par miracle aux flammes et à l’asphyxie. On en trouvait d’autres à demi enterrés, d’autres qui râlaient sous des monceaux de cadavres. La gangrène faisait de terribles ravages ; des plaies noirâtres, hideuses, grouillaient de vers. La plupart des blessés étaient hébétés.

De rapides ambulances aériennes suivaient les alignements détruits. Sur les grandes voies du réseau général, les express sanitaires se succédaient de minute en minute, emportant leur lamentable chargement vers le paradis des hôpitaux neutres. La nuit n’interrompait point les recherches ; des phares mobiles sillonnaient l’atmosphère et dissipaient les ténèbres autour des équipes sanitaires ou de sauvetage. L’identification des cadavres était impossible. On les brûlait sur place, de même que l’on brûlait les cadavres d’animaux et les débris déchiquetés que l’on trouvait partout autour des cratères d’explosions. Une puanteur formidable montait de certains charniers.

À la cinquante-neuvième heure, les neutres se retirèrent, laissant le champ libre pour une seconde reprise.

Les Lahoristes s’assurèrent bientôt un avantage fort net. Les avions montés avaient recommencé la lutte un peu au hasard, cherchant une nouvelle méthode de combat. Or, pendant que la bataille aérienne accaparait ainsi l’attention, les ingénieurs nordistes, par quelques-unes de leurs chaussées encore intactes, réussirent à mobiliser leurs centrales méditerranéennes. Sur des glisseurs appropriés, de puissantes génératrices vinrent renforcer les installations de la zone frontière.

Les escadres sudistes ne tardèrent pas à trébucher sur ce barrage. Beaucoup d’appareils, soudain déréglés, s’écrasaient sur le sol ; les avions les plus modernes et les plus puissants pouvaient seuls continuer leur route.

Les Lahoristes, au contraire, trouvaient là une base sûre derrière laquelle ils se reformaient. Leurs escadres refoulèrent l’ennemi et les territoires du Sud devinrent le théâtre unique des grandes actions de guerre. La bataille s’ordonna ; on vit poindre la victoire des Lahoristes. Dominant par le nombre des avions, ils imposaient leur tactique, prenaient sur l’adversaire un ascendant incontestable. Sous la protection d’éclaireurs rapides qui déblayaient la route, des escadres spécialisées cherchaient à atteindre les centrales, points vitaux de la résistance ennemie. Au prix de pertes terribles, quelques-unes furent détruites et de vastes régions devinrent facilement vulnérables. La population du Sud se trouva exposée directement aux coups de l’ennemi. Les meilleures grottes n’offraient plus un refuge sûr, car les avions nordistes les bloquaient, en obstruaient l’entrée ou les pilonnaient jusqu’à l’effondrement. Un demi-million de malheureux furent ainsi enterrés vifs et succombèrent après une effroyable agonie.

Les Sudistes abandonnèrent les grottes ; des groupes furtifs se dispersèrent encore une fois dans les profondeurs des campagnes, jalousant les combattants de l’air qui, du moins, rendaient coup pour coup. Chez les Lahoristes, où personne ne doutait de la victoire complète et prochaine, la population, ne sentant plus sur elle la menace des torpilles et des avions ennemis, quittait également les refuges souterrains. Malgré les deuils innombrables, l’enthousiasme patriotique et religieux était à son comble. Pour suppléer aux avions qui combattaient au loin, on réparait fiévreusement les chaussées stratégiques. Des bandes fanatiques s’entassaient imprudemment sur les glisseurs et gagnaient la frontière. Le désir de vengeance brûlait les âmes ; on voulait aller chez l’ennemi, voir de près sa souffrance et sa honte. Les précautions élémentaires étaient négligées ; on partait, en masses compactes, sans armes sérieuses, sans vivres, sans même se ménager de moyens de retraite pour le cas où les chaussées seraient de nouveau coupées.

La défense des Sudistes faiblissait, il est vrai, d’heure en heure ; ils tenaient encore cependant, cherchaient visiblement à gagner du temps et certaines de leurs formations montraient une énergie opiniâtre. Ils tentaient aussi des contre-offensives singulières ; c’est ainsi qu’ils faisaient donner leurs postes météorologiques. Diversions très peu efficaces qui se bornaient à de brefs orages, éclatant à la même heure, à la périphérie des territoires ennemis et dont les Lahoristes se gaussaient.

Le 5 juillet, des signes de lassitude et de désespoir apparurent chez les Sudistes.

Les cadavres, privés de sépulture, empestaient de nouveau l’atmosphère. En de nombreux cantons, la disette se faisait cruellement sentir. Les bandes lahoristes s’étaient infiltrées au sud du dixième parallèle, et de hideux massacres commençaient.

La Commission d’arbitrage intervint une fois de plus ; elle proposait la cessation immédiate des hostilités et l’ouverture d’une conférence de paix.

Ivres d’orgueil, les Lahoristes refusèrent ; ils voulaient exploiter leur succès, exigeaient que l’adversaire vînt lui-même à merci.

Endémios parla au nom des Sudistes. Sa réponse fut nette et simple, digne d’un ancien chef barbare :

— Le sort de la guerre, disait-il, n’est nullement fixé. Le serait-il, au reste, qu’il ne pourrait être question de déposer les armes tant que les morts ne seraient pas vengés, tant que les vautours du Nord obscurciraient, de leurs ailes sinistres, le ciel de la patrie !

Les Sudistes revinrent à la lutte avec une énergie désespérée. La rage des combattants ne respectait plus les établissements internationaux ; des ambulances neutres, imprudemment aventurées dans la zone de bataille, furent détruites. Les adversaires se trouvèrent d’accord pour demander le retrait de tous les services universels dont il devenait impossible d’assurer la sauvegarde.

L’avertissement d’Endémios rendait un son particulièrement inquiétant.

Le tribun du Sud mettait au compte des Lahoristes des actes de férocité épouvantables ; s’il n’annonçait pas explicitement des représailles, il laissait entendre que l’on pourrait être amené à employer, contre de pareils barbares, des moyens de défense énergiques et imprévus. Et il invitait les universels à se retirer dans un délai de douze heures.

On crut à une manœuvre d’intimidation visant les Lahoristes ; mais Endémios renouvela son avertissement en termes très pressants, en même temps qu’il accordait un second et dernier délai.

Beaucoup d’agents internationaux quittèrent l’Afrique en toute hâte.

Dès le lendemain, comme de nouvelles bandes lahoristes accouraient, par les chaussées du Nord, renforcer les massacreurs de la frontière, les Sudistes portaient un coup inattendu et formidable…

Depuis le début de la guerre, peut-être, ils préparaient cette surprise. Tous leurs postes météorologiques, conjuguant leurs efforts suivant un plan étudié dès le temps de paix, s’étaient rendus maîtres des courants atmosphériques. Par leurs soins, un vent régulier de surface soufflait des sylves équatoriales vers les régions désertiques et surchauffées du Nord. Le 12 juillet, le vent grandit tout à coup ; malgré la sécheresse de l’air, un étrange parfum de verdure mouillée devint perceptible dans la zone frontière… D’un océan à l’autre, à la même seconde, des batteries chimiques s’étaient démasquées automatiquement, et elles livraient au vent des gaz inconnus, d’une nocivité inouïe. Une nuée invisible roula vers le Nord sur toute la surface du continent. Les effets en furent immédiats et terribles : sur une profondeur moyenne de trente lieues, la mort faucha implacablement. Seuls échappèrent ceux qui se tenaient terrés au fond de grottes bien closes ou qui voyageaient au-dessus de la nappe empoisonnée. Tous les glisseurs qui, de minute en minute, se succédaient sur les chaussées, arrivèrent chargés de cadavres aux stations de la frontière et s’y écrasèrent les uns sur les autres.

Quand les postes météorologistes du Nord tentèrent de réagir, il était trop tard : la nappe était passée et se dissipait d’elle-même au-dessus des déserts, où les gaz perdaient rapidement leur nocivité.

L’attaque, d’ailleurs, se renouvela au nord sous une autre forme. Pendant que la météorologie lahoriste dirigeait ses efforts de défense vers la région équatoriale, l’invisible fléau menaçait le lointain arrière-pays. Depuis plusieurs jours, en effet, de vastes nuées de cristaux microscopiques étaient emportées par des courants rapides de la haute atmosphère. Dans la nuit du 13 au 14, un immense chapelet orageux se forma soudain au-dessus des rives méditerranéennes. Les nuées crevèrent toutes à la fois. Une pluie empoisonnée tomba par torrents ; citernes et rivières furent immédiatement polluées. L’orage terminé, une légère brume asphyxiante monta des terres surchauffées.

Les victimes furent encore innombrables. Des millions de Lahoristes, la poitrine brûlée, la gorge détruite, se tordirent à la fois dans une épouvantable agonie silencieuse. Pendant quelques heures, un râle sourd, qui était comme la plainte immense de la terre, monta vers le ciel redevenu clair.

L’attentat des Sudistes dépassait en horreur les plus grands crimes de la barbarie chrétienne.

Le Parlement mondial, la Commission d’arbitrage et tous les gouvernements nationaux s’émurent. La Commission d’arbitrage reprenant, par la force des choses, le rôle du Conseil Suprême, envoya aux belligérants, sur un ton comminatoire, l’ordre de cesser immédiatement la lutte. Le gouvernement sudiste aurait en outre à répondre de l’attentat inqualifiable, commis en violation du droit des gens et qui avait, au surplus, causé la mort d’agents neutres, surpris par les gaz toxiques dans les établissements internationaux d’Afrique.

Le Parlement mondial vota la mobilisation de tous les universels.

Mais les événements se succédèrent avec une rapidité déconcertante. Le message de la Commission d’arbitrage était à peine lancé qu’on apprenait avec stupeur le déclenchement d’une vaste offensive microbienne. Pendant que les Sudistes préparaient en secret l’attaque par les gaz, des avions lahoristes avaient en effet, traîtreusement ensemencé le territoire austral. Et, maintenant, après une courte période d’incubation, les épidémies éclataient partout ; des maladies inconnues se propageaient avec une inquiétante rapidité.

Le crime répondait au crime ; les belligérants sombraient dans la même folie monstrueuse.

Les autorités internationales comprirent que l’heure des appels à la modération était passée ; il fallait agir sans retard et brutalement. On se décida donc enfin à réaliser l’isolement des deux nations en lutte. La surveillance active des universels bloqua les frontières. Les grands conseils techniques, chargés de suivre les événements et de parer à l’imprévu, rappelèrent leurs spécialistes. Pour la seconde fois, Harrisson et Lygie, convoqués par l’Académie de physique au laboratoire 4.48, durent quitter le Refuge.

Quelques foyers épidémiques s’allumèrent chez les neutres, notamment en Europe, en Australie et en Asie centrale ; immédiatement signalés, ils n’eurent pas le temps de s’étendre. Les services d’hygiène demeurèrent alertés et de sévères mesures d’isolement furent prises pour que le fléau ne débordât point, à l’avenir, les limites des pays belligérants.

Il fallait en outre préserver les neutres des gaz toxiques. Malgré la maîtrise reconnue des ingénieurs du Sud, leurs nuées empoisonnées causaient de l’inquiétude : une négligence, une erreur ou même une réaction toujours possible des postes lahoristes et les nuées pouvaient dévier, porter la mort chez les Européens ou les Asiatiques. Les organisations de météorologie universelle intervinrent donc ; et, avec une énergie telle que, bientôt, l’influence des postes africains fut annihilée.

Par malheur, l’unanimité qui s’était formée chez les neutres au moment du danger, ne tarda pas à disparaître. Des tiraillements se produisirent, une fois de plus, au Parlement mondial et à la Commission d’arbitrage. Endémios, dès la première heure, avait dénoncé l’action brutale de la météorologie universelle comme une violation flagrante de la neutralité. Annihiler les postes africains, c’était, disait-il, briser les armes entre les mains des Sudistes alors que leurs adversaires — qui, les premiers, avaient férocement transgressé le droit des gens — conservaient toutes leurs possibilités criminelles. Les Américains du Sud, les Australiens et une partie des Asiatiques donnaient raison à Endémios.

L’emploi de la police universelle rencontrait aussi des difficultés. On avait d’abord pensé à une action générale qui aurait séparé les belligérants, leur aurait imposé un armistice immédiat, puis la paix. Mais ce projet se heurta bientôt à des objections plus ou moins sincères. Les non-interventionnistes montraient le danger des épidémies ; surtout, ils affectaient de craindre une résistance inattendue des Africains, un élargissement considérable de la zone des opérations, peut-être une catastrophe mondiale. Leur avis prévalut.

Sous la promesse que les belligérants renonceraient aux empoisonnements microbiens et gazeux, on décida de s’en tenir encore à la neutralité, en attendant que l’occasion se présentât de s’interposer sans risques.

La police reçut l’ordre de renforcer simplement les services de surveillance. Les postes de météorologie universelle, dont l’intervention soudaine et massive n’avait pas été sans causer de graves perturbations dans les pays neutres, revinrent à des actions modérées, divergentes, qui laissèrent une certaine autonomie aux postes belligérants, tout en assurant une relative sécurité aux pays limitrophes.

Aux grands conseils techniques, on discutait à propos du réseau mondial où les combattants puisaient librement l’énergie. Certains ingénieurs avaient préconisé la destruction pure et simple du secteur africain. Remède héroïque qui eût sans doute considérablement diminué la force offensive des belligérants mais qui, d’autre part, eût rendu très difficiles l’organisation ultérieure des secours et le ravitaillement. En outre, il s’agissait là d’une entreprise sans précédent et les physiciens n’osaient affirmer qu’elle n’aurait point une répercussion catastrophique sur l’ensemble du réseau. On hésitait à risquer immédiatement un bouleversement mondial. La majorité des savants proposait une solution moins radicale, moins hasardeuse. Il fallait seulement, disaient-ils, par quelque moyen encore à découvrir, rendre inutilisable, pour les machines de guerre actuellement employées, l’énergie du réseau public.

C’était l’opinion de Lygie. Harrisson, au contraire, dans la crainte d’un mal inconnu gagnant l’humanité entière, avait conseillé la destruction. Devant la résistance de ses confrères, il s’était d’ailleurs incliné. Et, soit au Refuge avec Lygie, soit au laboratoire 4.48 dont il avait pris la direction, il cherchait jour et nuit le moyen d’interdire aux belligérants les réserves énergétiques pratiquement inépuisables du réseau mondial. Car ce difficile problème n’était point résolu.

En cette période d’universelle anxiété, les savants, un moment éclipsés par les grands politiques, retrouvaient leur place au premier plan. Les masses regardaient instinctivement de leur côté ; on attendait de leurs efforts les sauvegardes essentielles. Et, entre tous, Harrisson le créateur, Harrisson continuateur d’Avérine, semblait capable de trouver la solution élégante et audacieuse qui tirerait l’humanité de l’impasse où elle s’était follement engagée. La supériorité de Harrisson était d’ailleurs reconnue de l’élite, et les savants les plus célèbres briguaient l’honneur de l’aider dans ses recherches.

Pendant que l’on travaillait ainsi dans les laboratoires neutres, les savants africains ne restaient pas non plus inactifs. Sans relâche, ils armaient les peuples moribonds et toujours acharnés.

Après les empoisonnements gazeux et microbiens, la lutte s’était quelque peu ralentie. Les services sanitaires africains ayant été désorganisés, les épidémies s’étaient propagées très rapidement du Sud au Nord de la population avait été, une fois de plus, décimée. Mais, passé le premier moment de stupeur, les survivants étaient revenus à la bataille.

L’issue de la lutte paraissait de nouveau tout à fait incertaine ; la mort avait égalisé les chances. Le plus tenace vaincrait, ou le plus féroce ou le plus savant ; peut-être même n’y aurait-il que des vaincus…

L’ardeur des premiers jours avait fait face à un sombre et patient héroïsme. Les dirigeants n’entonnaient plus les airs de bravoure, mais leur fermeté inébranlable s’exprimait en formules économes, sèches et dures. Chez les masses dominait un immense orgueil lugubre : l’orgueil de reculer les bornes du possible, de souffrir comme jamais aucun peuple n’avait souffert à l’âge scientifique. La haine s’éteignait ; on n’osait plus fixer de buts à la guerre. On continuait la lutte, moins peut-être pour détruire l’adversaire que pour écrire une page fabuleuse dans les annales humaines.

La guerre microbienne avait été abandonnée et les vastes offensives météorologiques étaient devenues impossibles. Mais, de part et d’autre, malgré les engagements pris, on avait encore recours aux gaz toxiques. On employait d’ailleurs concurremment toutes les armes connues. La bataille, moins intense qu’aux premiers jours, prenait les aspects les plus variés et demeurait fort meurtrière. Les belligérants utilisaient largement l’énergie du réseau général. Des torpilles de modèles nouveaux faisaient chaque jour leur apparition. Les avions montés ne se groupaient plus en formations denses mais une poussière d’escadrilles tenait l’air. Et tout cela bombardait, foudroyait, incendiait ou empoisonnait.

Des isolés risquaient l’atterrissage en pays ennemi, lorsque s’offrait à eux quelque belle occasion de massacre. Des femmes réussissaient souvent cet horrible exploit : déguisées en infirmières, elles se mêlaient aux foules, pénétraient par ruse dans les grottes mal gardées où elles semaient de minuscules engins à désintégration explosive.

Les travaux étaient complètement interrompus ; rien n’arrivant plus des pays neutres, les vivres s’épuisaient rapidement. Une mortalité effrayante frappait les faibles, les enfants, les vieillards. Au 15 août, la moitié de la population avait disparu ; le nombre des victimes atteignait deux cents millions.

À cette date, Harrisson annonçait à l’Académie de physique qu’il touchait au but : on pouvait désormais, sans grands risques, neutraliser complètement, pour une période assez longue, le secteur africain du réseau général.

Il fallait malheureusement, pour cela, obtenir la collaboration active des différents services nationaux. Les dictateurs méridiens d’Europe orientale et d’Asie demandèrent alors de nouvelles expériences, des garanties supplémentaires. Leur évidente mauvaise volonté fit perdre un temps précieux que les belligérants mirent diaboliquement à profit.

Ce fut à ce moment, en effet, que la guerre prit véritablement figure d’entreprise scientifique tout à fait moderne et que des fléaux d’une étonnante étrangeté frappèrent les hommes.

Les dernières découvertes des physiciens de l’éther furent utilisées.

Les émules africains de Harrisson, de Takase et des grands spécialistes amenaient au jeu des éléments inconnus, prodigieusement subtils. Ils risquaient des gestes insensés aux conséquences imprévisibles et dont ils ne pouvaient songer même à préserver leurs compatriotes. Dans des laboratoires en communication constante avec les zones, ils multipliaient gauchement les chiquenaudes créatrices, et de vastes systèmes féeriques naissaient au hasard, dans les champs énergétiques du réseau général. Par bonheur, aucun physicien n’ayant poussé aussi loin que Harrisson l’étude des forces éthérées, il ne s’agissait encore que de systèmes abortifs, riches en éléments antagonistes et, par conséquent, peu efficaces.

Cependant, une fois sur cent peut-être, se produisait un système particulièrement actif, et cela suffisait pour que les hommes fussent en proie à des tortures déconcertantes.

Dès le 15 août, une jeune physicienne du Sud remporta, après bien des tentatives infructueuses, un premier succès. Par ses soins, aux premières lueurs du jour, une longue nuée féerique prit naissance au-dessus de l’Égypte, suivant la zone méridienne 330. Le système évolua complètement en une dizaine de minutes ; après une période de luminosité intense, la nuée s’éteignit, disparut dans la clarté du soleil levant. Nul, au premier moment, ne songea à s’alarmer. Mais quelques heures plus tard, on constatait la mort d’un grand nombre d’animaux ; tous les vertébrés, à l’exception des mammifères, étaient exterminés. Quant aux végétaux, à mesure que le soleil montait, ils laissaient pendre leurs feuilles, des feuilles racornies et noires qu’on eût dites touchées par un incendie. Chez les hommes, il y eut quelques décès soudains, quelques cas de cécité ; mais, généralement, les dommages furent médiocres ; ils se bornèrent le plus souvent à de cuisantes dermites.

Ce n’était là qu’un avertissement.

Le soir du même jour, suivant le méridien 20, quatre féeriques actifs apparurent simultanément, nés de la même chiquenaude, mais différents par leur mode d’évolution et par leurs effets. Le lendemain, il s’en forma des centaines.

Ils peuplaient comme des parasites toutes les lignes principales d’énergie et se développaient presque toujours dans la basse atmosphère. Quelques-uns demeuraient invisibles, mais beaucoup d’autres se manifestaient par des phénomènes lumineux très variables. On voyait souvent apparaître des nébuleuses bleues ou violettes, assez semblables d’aspect aux nuées artificielles colorées dont les météorologistes, depuis longtemps, savaient peupler le ciel pour l’agrément des fêtes nocturnes ; ou bien c’étaient des anneaux de brume verdâtre montant du sol à la façon d’innombrables feux follets, ou bien un nimbe argenté, un rayonnement vif autour d’un sombre noyau central, ou bien encore une longue comète flottante. Plus rarement, un immense serpent lumineux s’enroulait sur l’axe imaginaire d’une zone d’énergie, une boule de feu roulait capricieusement, cahotée sur les chemins du ciel et disparaissait dans une apothéose éblouissante.

Presque toujours, le phénomène provoquait des variations énormes de température et le dérèglement des appareils utilisant la désintégration artificielle. Presque toujours, également, l’ozone atmosphérique était détruit, et les êtres vivants se trouvaient exposés, sans écran protecteur, à de redoutables radiations solaires.

Mais le rayonnement propre de certains féeriques était bien plus dangereux encore. Ce rayonnement causait souvent chez l’homme des dermites affreuses. La peau, même protégée par d’épais vêtements, rougissait instantanément et se soulevait en cloques énormes ; la mort survenait après quelques heures d’atroces souffrances. Nombre de malheureux périrent ainsi, écorchés vifs. Ceux qui n’étaient touchés que par des radiations amorties survivaient, mais ils demeuraient d’une sensibilité étonnante : la moindre lumière leur était insupportable, et ils devaient vivre dans une obscurité presque complète.

D’autres fois, c’étaient les muqueuses internes qui se déchiraient, ou même les tuniques les plus résistantes des vaisseaux sanguins.

Souvent, enfin, dans les masses glandulaires profondes, certains éléments se mettaient à proliférer à une vitesse inouïe. Le pancréas ou la rate, les glandes salivaires ou sexuelles, les reins ou le corps thyroïde atteignaient en quelques instants un volume extraordinaire et desséchaient tous les autres organes. De soudaines excroissances se formaient en différents points du corps. De monstrueux néoplasmes poussaient comme des champignons.

Il eût été souvent impossible de déterminer l’instant précis où l’individu succombait, car les formes les plus extravagantes de la vie artificielle, retardée ou tumultueuse, continuaient, parfois pendant des heures, d’animer les cadavres.

Et c’était, par certains charniers, une hallucinante gesticulation de larves. Des têtes se détachaient, des troncs basculaient ; des membres difformes, élargis en massues ou ramifiés comme des branches, se dressaient lentement. Des rubans de substance plastique sortaient des cadavres et coulaient comme d’insidieux reptiles ; d’étranges, filaments s’assemblaient en chevelures multicolores. Des lueurs effrayantes rôdaient ; au fond des yeux vitreux s’allumaient de tremblantes étoiles vertes.

Ailleurs, les cadavres se décomposaient avec une rapidité inouïe. En quelques minutes, les chairs étaient entièrement liquéfiées ; et, la nuit venue, chaque squelette, entouré d’un large halo, semblait flotter sur une eau blafarde.

La population survivante était, encore une fois, frappée de stupeur. Les dirigeants des deux partis paraissaient désorientés. On n’employait plus les armes de choc ni les gaz toxiques. Seuls, les physiciens continuaient la lutte. Quelques-uns d’entre eux commençaient à acquérir une certaine virtuosité dans le maniement des éléments nouveaux. À partir du 20 août, le nombre des créations féeriques s’accrut considérablement. Leurs effets continuaient à dérouter toute prévision. Le 22 août, en Afrique du Sud, on vit évoluer un grand nombre de systèmes d’importance médiocre et dont l’influence sembla nulle. Mais, le lendemain, on constatait, chez les populations exposées au rayonnement, des troubles nerveux ou psychiques infiniment variés et très graves : paralysies partielles ou totales, aberrations des sens, hallucinations, phobies diverses, crises d’hilarité ou de terreur, folie ambulatoire ou lubrique, délire furieux.

Et, pendant ce temps, les grands politiques neutres, malgré les avis pressants de Harrisson et des Académies scientifiques, discutaient toujours !…

Enfin, le 23, triomphant de toutes les mesures d’isolement, une série féerique se propageait autour du globe suivant les zones géminées équatoriales. D’importants systèmes éthérés prirent naissance à tous les croisements méridiens, et l’on décela même la présence de formations secondaires en d’autres points du réseau général, de part et d’autre de l’équateur. Pour la première fois, la chiquenaude créatrice s’était répercutée à l’infini, avait éveillé des échos lointains dans l’immensité de l’éther tellurique.

En Amérique et dans les îles de la Sonde, cinquante mille personnes furent atteintes de cancers extravagants et moururent à la même minute. En Asie méridionale, des systèmes secondaires, parfaitement invisibles et probablement souterrains, provoquèrent, parmi la population des alignements hindous, l’apparition d’une maladie terrible, rappelant les formes les plus dramatiques de la rage.

Il ne fallut rien moins que cette catastrophe frappant les neutres pour dessiller les yeux des politiques et faire cesser toute hésitation. Le 25 août à midi, heure du méridien zéro, suivant les indications de Harrisson, l’énergie du secteur africain était enfin rendue inutilisable. En même temps, d’importantes forces de police aérienne franchissaient de toutes parts les frontières des pays belligérants.

Pratiquement désarmés, les Africains n’opposèrent aucune résistance sérieuse à l’avance des universels. Les polices neutres occupèrent tous les établissements internationaux, les centrales, les postes de météorologie, les laboratoires et contrôlèrent les moyens de communication.

La guerre nationale prit fin.

Plus de deux cent vingt millions d’Africains avaient succombé. Les survivants, parvenus aux limites de la résistance humaine, tombaient à une morne hébétude.

Les secours affluèrent ; immédiatement après les policiers, vinrent les ambulances et les convois de ravitaillement.

Bientôt, on vit arriver aussi les émigrés, grands agriculteurs, chefs d’industrie, distributeurs, tous gens de méridiens qui avaient fui la tyrannie d’Endémios ou de Lahorie.

Avant même que les plaies fussent pansées, ils venaient réclamer âprement leur place. Ouvertement soutenus par les gouvernements méridiens d’Europe orientale et d’Asie, ils venaient aussi ranimer l’ardeur de leurs partisans et demander compte, à la racaille parallèle, des malheurs de la patrie.

La renommée de Harrisson éclipsa pendant quelques jours celle des plus bruyants politiques. Les Nouvelles Générales l’appelaient le sauveur de l’humanité. Au laboratoire 4.48 où il demeurait encore, il ne pouvait échapper toujours à la curiosité des foules et, beaucoup plus souvent qu’il ne l’eût désiré, le cinétéléphone reproduisait ses paroles et ses gestes. Habiles à suivre le flux et le reflux des sentiments populaires, les mêmes publicistes qui l’avaient naguère sottement combattu, chantaient à présent ses louanges. Les savants lui rendaient aussi pleine justice ; il n’était pas jusqu’au célèbre et vaniteux Roume qui ne le saluât comme le premier physicien du monde. Le directeur de l’institut Avérine offrit de renoncer à ses fonctions en sa faveur. Harrisson refusa. Sa tâche d’immédiate préservation terminée, il ne songeait qu’à rentrer dans l’ombre.

Le 1er septembre, à bord d’un modeste avion privé, il quittait seul, presque furtivement le 4.48.

Aussitôt arrivé au Refuge, il rompit toute communication avec les Nouvelles Générales, refusa catégoriquement de recevoir les visiteurs.

Après ces jours de labeur et d’angoisse, il éprouvait une immense lassitude et une tristesse profonde. Le danger, si hautement et si vainement dénoncé, venait d’apparaître à tous les yeux. Et, bien que le fol héroïsme et l’imprudente férocité des hommes fussent momentanément apaisés, il rôdait toujours à l’horizon proche.

Harrisson se laissa conduire au laboratoire souterrain où Lygie avait à lui faire constater des résultats remarquables.

Il eut, vers les délicats appareils qu’en une heure de clairvoyance désespérée il avait voulu anéantir, un long regard chargé de rancune et d’amour.

À présent, il importait peu que ces redoutables merveilles fussent détruites. D’autres physiciens s’étaient élancés hardiment sur la voie secrète ; ils allaient rejoindre Harrisson, peut-être même le dépasser.

En vérité, il ne restait plus beaucoup de chances de salut ; le danger était si complexe, il pouvait prendre des formes si variées, si inattendues, atteindre de si folles proportions, qu’il serait bien difficile de mettre toujours le remède à côté du mal. L’arme offensive l’emportait décidément sur le bouclier.

Et Harrisson, songeant à une reprise possible des hostilités, murmura, les épaules accablées :

— Ce sera la fin de tout !…

Mais Lygie parlait. Elle, au contraire, ne désespérait point. Pourquoi ne réussirait-on pas à neutraliser l’influence des féeriques nocifs ? Depuis qu’elle travaillait seule, elle avait poursuivi l’étude du système 13, qu’elle était à même, à présent, de produire avec une extraordinaire facilité. Elle pensait avoir découvert que le rayonnement de ce système avait des effets beaucoup moins simples qu’on ne l’avait d’abord supposé. En poussant très loin l’analyse, il serait sans doute possible d’éliminer toute action nocive. Bientôt, il serait sans doute possible de créer de bienfaisantes colonies tumultueuses qui rajeuniraient les tissus, guériraient les infirmes et les malades et qui permettraient peut-être, enfin, de modeler l’homme de l’avenir, parfaitement sain, parfaitement beau…

Harrisson n’était nullement convaincu. Il garda cependant le silence, car Lygie parlait d’une voix que l’émotion faisait trembler et il devinait ce que les mots ne disaient pas : l’espoir tenace de l’épouse meurtrie, l’attente égoïste et passionnée de quelque miraculeuse guérison.

Mais, le lendemain, un audacieux reporter des Nouvelles Générales, se faisant passer pour un inspecteur des Gens de Maison, forçait l’entrée du Refuge. Harrisson se laissa arracher ses pensées secrètes.

— L’humanité, dit-il, ne peut plus être sauvée que par un retour à la barbarie préscientifique.

Le reporter, qui ne souhaitait rien tant qu’une déclaration sensationnelle et de tournure paradoxale, se retira en se frottant les mains, enchanté du succès de sa ruse.



III

LES MÉRIDIENS CONTRE LES PARALLÈLES


Les ravages de la guerre confondaient l’imagination ; ils effaçaient les souvenirs lamentables du crépuscule chrétien.

Aucun alignement africain ne demeurait intact. Presque toutes les maisons étaient détruites ; détruites aussi ou gravement endommagées, les voies terrestres de communication, les centrales nationales, les principales exploitations agricoles et maraîchères, les stations distributrices de toute sorte.

Parmi la population survivante, on comptait peu de gens absolument valides. Ceux qui, par miracle, avaient échappé aux armes de choc, aux épidémies et au rayonnement féerique étaient épuisés par l’angoisse, la fatigue et la faim.

Si la catastrophe n’avait point encore ramené la société, dans son ensemble, à la sauvagerie, elle l’avait, du moins, fortement ébranlée.

L’immense plaie africaine saignait laidement au flanc de l’humanité ; elle n’allait pas tarder à provoquer des réactions confuses, une fièvre permanente dont la malignité ne ferait que croître.

Au début, les secours vinrent de tous les côtés. Aucune difficulté, aucun danger ne rebutaient le zèle ardent des premiers sauveteurs. Dix jours après l’arrêt, des hostilités, la population africaine était, à peu près partout, sauvée de la famine et, déjà, les services sanitaires universels enrayaient les épidémies.

Ce n’était là qu’une partie de la tâche, la plus urgente, sans doute, mais aussi de beaucoup la plus facile. La restauration des pays dévastés était une entreprise autrement complexe.

Une commission mondiale d’ingénieurs spécialistes avait, dès la première heure, dressé un plan général, excellent au point de vue technique. Les rivalités nationales ou politiques rendirent ce plan pratiquement inexécutable.

Dans le même temps, en effet, que de charitables particuliers accouraient, sans aucune arrière-pensée égoïste, au secours des victimes, les gouvernements nationaux et les chefs de partis songeaient à profiter de la situation nouvelle. Ce grand pays d’Afrique où tout l’édifice social venait de s’effondrer, ce pays autrefois si riche et qui ne pouvait manquer de retrouver sa prospérité à bref délai, c’était là une proie bien tentante offerte aux mégalomanes.

Certes, aucune nation n’avait le moindre intérêt matériel à établir son autorité au-delà de ses frontières ; pareille entreprise comportait, au contraire, de sérieuses difficultés et les plus grands risques. Les rêves de domination, utiles peut-être pendant des millénaires, encore explicables aux premiers temps chrétiens où chaque groupe d’hommes assurait péniblement sa subsistance, ces grands rêves barbares n’étaient plus, à l’époque moderne, que dangereuse et flagrante absurdité. Mais ils semblaient aussi une fastueuse imprudence, un principe de vie ardente, un rajeunissement poétique des races. Et, à cause de leur absurdité même, ils échauffaient le cœur des peuples nouveaux, ce cœur toujours rustique, toujours orageux, étonnamment arriéré.

Les deux gouvernements méridiens d’Europe et d’Asie qui, avant la guerre, avaient recueilli de nombreux émigrés africains se trouvaient dans une situation privilégiée. Ouvertement, ils favorisaient le retour des émigrés et les soutenaient dans leurs revendications les plus audacieuses. En même temps, ils encourageaient, dans tous les pays du monde, une propagande méridienne intense.

Le parti parallèle, en effet, directement responsable de la guerre africaine, ne sortait pas grandi de l’aventure. Partout où il détenait le pouvoir, les minorités brimées s’enhardissaient, regardaient vers l’Europe orientale et l’Asie centrale, vers la double citadelle d’où l’esprit méridien recommençait à rayonner sur le monde.

En Afrique, dès le 25 août, à l’arrivée des universels, toute apparence de gouvernement s’était évanouie. L’organisation des premiers secours avait dû se faire du dehors, un peu au hasard, aucune autorité locale ne se trouvant là pour offrir sa collaboration. Mais bientôt, on avait entendu la voix impérieuse des émigrés. Bien que la plupart d’entre eux fussent naturalisés Européens ou Asiatiques, ils prétendaient parler au nom de leurs compatriotes africains et se substituer aux autorités parallèles défaillantes.

En Afrique du Sud, leur succès fut immédiat et fort aisé.

Après un simulacre de consultation populaire, un triumvirat provisoire prit le pouvoir et chargea une commission législative, composée exclusivement d’anciens émigrés, de jeter les bases d’une constitution nouvelle. Épuisée, inerte au milieu de ses ruines, la population demeurait indifférente à ce changement de maîtres.

En Afrique du Nord, l’entreprise fut un peu plus difficile. La question religieuse la compliqua dès l’abord. Des îlots musulmans se formèrent, qui recevaient comme à regret les secours de l’étranger et qui s’isolaient le plus possible du reste du monde. D’autre part, le voisinage immédiat de la république parallèle d’Europe occidentale gênait les menées méridiennes. L’Espagne et l’Italie du Sud se détachaient de la masse africaine. Les émigrés ne contrôlèrent véritablement que la zone méridionale des territoires lahoristes. La nation africaine du Nord s’était émiettée.

Cependant, les émigrés du Sud assuraient leur domination. À peine formé, le nouveau gouvernement avait donné à sa politique une orientation inquiétante.

Le triumvirat se tenait en constante liaison avec les dictateurs méridiens étrangers et il en recevait directions et subsides. La commission législative avait mis sur pied une constitution calquée sur la constitution de l’Europe orientale et qui devait permettre à l’autorité méridienne, centralisée à l’extrême, de s’imposer durement aux masses parallèles. Enfin, les meneurs sudistes ne cachaient pas leur intention de tendre la main aux émigrés du Nord pour remédier, disaient-ils, à l’anarchie où la société lahoriste avait sombré.

Tout cela demeurait encore à peu près théorique, mais la tyrannie méridienne n’en menaçait pas moins le continent africain et même le monde entier par la constitution projetée d’un bloc solide et continu dont le centre géographique serait l’Europe orientale.

Les gouvernements parallèles s’alarmèrent et, sans tarder, montrèrent par des actes qu’ils entendaient résister à la manœuvre. Endémios s’était réfugié en Amérique du Sud ; le triumvirat qui, dès la première heure, l’avait mis en accusation, demanda son extradition. Les Américains refusèrent nettement ; ils déclarèrent que toute entreprise des méridiens contre Endémios exposerait ses auteurs à des sanctions sévères et immédiates. Les Européens occidentaux se portèrent garants, dans les mêmes conditions, de la sécurité de Lahorie et de ses gens qu’ils avaient accueillis ; en outre, comme des propagandistes méridiens tentaient des menées indiscrètes en Espagne et en Italie, ils les firent arrêter sans avertissement.

À partir de cette heure, les incidents succédèrent aux incidents. Les rivalités nationales n’étaient pas les seules ni même les principales causes de trouble ; les querelles politiques qui agitaient chaque pays compliquaient à l’extrême une situation déjà fort confuse.

L’œuvre de restauration africaine se trouva définitivement compromise. Les grands agriculteurs et les ingénieurs chargés de la distribution des secours étaient journellement en lutte contre les agents des transports, qu’ils fussent ou non leurs compatriotes. Les conflits d’autorité se multipliaient ; de continuelles frictions paralysaient tous les efforts.

Une immense entreprise internationale de constructions provisoires qui devait, en quelques semaines, fournir le logement aux sinistrés, échoua misérablement avant même que fussent édifiés les hôpitaux indispensables, les magasins du ravitaillement et les établissements publics nécessaires à l’utilisation intensive du réseau général.

Aussitôt, des sociétés privées entrèrent en jeu. Il s’agissait, en réalité, d’entreprises nationales subventionnées plus ou moins franchement par les différents gouvernements. Chaque pays poussait les siens, cherchait à se tailler une zone d’influence, à créer, sous une forme ou sous une autre, une colonie africaine. Les deux gouvernements méridiens, qui avaient partie liée avec le triumvirat, furent vite en mesure d’évincer leurs rivaux. Les Américains du Sud, les Australiens et les Européens occidentaux en appelèrent alors à la Commission d’arbitrage. Par malheur, ils n’attendirent point sa décision ; aussitôt formulée leur réclamation, ils réagirent directement. Leurs agents propagandistes réussirent à soulever, contre les ingénieurs, les ouvriers subalternes des constructions provisoires ; si bien que les matériaux, arrivés cependant à pied d’œuvre, demeurèrent encore inutilisés.

La querelle, d’ailleurs, eut une répercussion violente dans les deux pays méridiens. Des grèves à tendance politique éclatèrent et le mouvement atteignit peu à peu une ampleur considérable. Les sous-agents des transports et de la météorologie, les gens de maison, le petit personnel des centrales, les vitrificateurs se joignirent tour à tour aux ouvriers du bâtiment. Ce fut, en Europe orientale et en Asie centrale, une mobilisation de tous les éléments agressifs de la minorité parallèle.

Malgré les encouragements venus de l’étranger, les grèves échouèrent. Réagissant avec énergie, par leurs milices composées d’hommes sûrs et par les grandes associations agricoles et distributrices qui menaçaient d’affamer les parallèles, les gouvernants désagrégèrent le bloc ennemi et brisèrent le mouvement.

Les gens de maison et les ouvriers des centrales cédèrent les premiers, puis ce fut le tour des météorologistes et des agents subalternes du bâtiment. Ils perdirent dans l’aventure les dernières libertés qui leur restaient.

Les vitrificateurs et agents des transports résistèrent plus longtemps. Ils ne vinrent à composition qu’après de nombreux actes de sabotage et de vives échauffourées où les miliciens firent usage de leurs armes.

Les gouvernants abusèrent de leur victoire. À la suite de jugements sommaires, des peines cruelles frappèrent ceux des vaincus qui s’étaient montrés particulièrement opiniâtres. Une centaine d’agents vitrificateurs ou des transports furent exécutés ; plus d’un millier condamnés à la correction psychique. Pour les autres, la situation devint bientôt intenable. Plutôt que de subir des brimades journalières, beaucoup préférèrent s’expatrier. Vingt mille personnes allèrent ainsi porter à l’étranger leur haine de la dictature méridienne.

Par ces émigrants, l’agitation politique, déjà si vive dans le monde entier, gagna encore en intensité.

Toute action internationale concertée étant, de ce fait, devenue impossible, les plans de reconstruction africaine furent complètement abandonnés. Le ravitaillement en denrées indispensables s’opérait encore grâce à des dévouements privés, mais d’interminables lignes de décombres marquaient toujours la place des habitations détruites. Les usines semblaient mortes à jamais et une triste végétation sauvage envahissait les jardins merveilleux de la zone équatoriale, naguère les plus beaux du monde.

L’Afrique, cependant, servait encore de champ clos ; là, en effet, se heurtaient, plus âprement qu’ailleurs, les deux grands partis qui se partageaient la planète. De jour en jour, les rivalités nationales perdaient de leur importance ; chaque gouvernement parlait, non point au nom de tout un peuple, mais au nom du parti au pouvoir. Aussi, malgré l’enchevêtrement des intérêts et des passions, on assistait à la formation de deux camps nettement opposables dont les fluctuations incessantes de la politique modifiaient d’ailleurs les contours : d’un côté, les puissances parallèles dont les Américains du Sud et les Australiens étaient les champions les plus entreprenants ; de l’autre le bloc méridien, moins important en apparence, mais plus compact et soutenu chez l’adversaire par des minorités grandissantes.

Pour chaque groupe, la restauration des régions dévastées n’était plus qu’un prétexte à des tentatives de domination.

Des rixes éclataient, particulièrement fréquentes en Afrique. Des accidents mystérieux se produisaient dont les causes n’étaient point passionnément recherchées par les gouvernements responsables.

Et, cependant, le ton des conversations diplomatiques demeurait, sinon courtois, du moins à peu près correct… Il n’était question que de justice, d’arbitrage, de droit des gens ! Une prudente hypocrisie masquait la rudesse des intentions. Le cataclysme qui venait d’ensanglanter l’humanité était trop proche, ses effets trop visibles encore, pour qu’on osât parler de guerre. Personne ne souhaitait sciemment la guerre. Aucun gouvernement n’eût songé à en assurer l’effroyable responsabilité. Lutte politique, disaient les grands meneurs ; opposition doctrinale et non point haine de peuples. Et ils disaient encore, comme au cours d’une simple période électorale : il ne s’agit pas de se battre, mais de se compter.

Par malheur, rixes, complots, attentats, soulèvements se multipliaient ; et, cela, non seulement sur la terre d’Afrique, où tourbillonnaient comme une écume bigarrée les éléments les plus agités de toutes les races, mais partout, même dans les régions les plus calmes où l’autorité gouvernementale demeurait encore solidement assise. Dans chaque pays, la minorité, brimée par le parti au pouvoir et travaillée par la propagande étrangère, tentait des redressements violents, cherchait par tous les moyens à chasser les maîtres de l’heure.

La doctrine méridienne gagnait toujours du terrain.

En Asie méridionale, les deux partis étaient arrivés à égalité.

En Amérique du Sud et en Australie, les grands agriculteurs formaient une minorité puissante et active ; le gouvernement parallèle gardait péniblement ses oppositions et semblait à la merci d’un coup d’audace.

En Amérique centrale, où le système du référendum fonctionnait toujours, les votes populaires se succédaient d’heure en heure, apportant à la commission exécutive permanente des indications saugrenues et contradictoires. Après quinze jours d’une anarchie complète, une poignée d’agitateurs méridiens s’empara du pouvoir. Les consultations populaires furent supprimées et la dictature d’une oligarchie méridienne commença de peser sur le pays. Les fonctionnaires de la commission permanente, personnages falots, habitués depuis longtemps aux fluctuations quotidiennes de la politique, s’étaient laissé destituer sans résistance. Mais une partie de la police résista ; quelques-uns des principaux ingénieurs chefs de légion, qui avaient juré fidélité à la constitution parallèle, se dressèrent énergiquement contre les usurpateurs. Ils réussirent bientôt à entraîner leurs troupes, à soulever aussi les spécialistes des transports et du cinétéléphone. La masse de la population demeurait flottante ; elle suivait, sans y prendre une part active, la lutte des deux factions rivales, formées d’éléments encore peu nombreux, mais audacieux et résolus à vaincre.

Il y eut tout de suite des troubles sanglants. Deux partis de miliciens se rencontrant par hasard, sans autres armes que des matraques de police, s’affrontèrent néanmoins en bataille rangée, tels des guerriers barbares des âges les plus reculés. Cette affaire, à la fois dramatique et burlesque, fut suivie de rencontres beaucoup plus graves où les armes des miliciens causèrent des ravages, non seulement parmi les combattants, mais aussi parmi la population paisible.

Chaque parti recevait ouvertement les secours de l’étranger. Des fuyards, qui gagnaient les pays voisins, en revenaient réconfortés, armés, encadrés. Des quatre coins de l’horizon surgissaient d’inquiétantes figures d’aventuriers. Les forces en présence grandissaient vite du fait de ces renforts continuels. Leur action violente aggravait dans le monde entier l’état de fièvre consécutif à l’aventure africaine. Dans tous les pays, les soubresauts de la vie politique se faisaient plus rapides et plus durs. Le Parlement mondial et la Commission d’arbitrage, où se heurtaient comme partout les deux grands courants d’opinion, étaient paralysés.

Cependant, on se refusait toujours à envisager l’éventualité d’une guerre véritable. La claire vision du danger ne s’imposait point aux foules ; elle échappait même à d’assez bons esprits. Le chauvinisme national, cause directe de la récente catastrophe, étant masqué par la passion politique, on ne voyait dans les discordes actuelles que les conséquences d’une agitation un peu vive des partis. On maudissait la guerre ; et, aux Nouvelles Générales, les prêches pacifistes alternaient curieusement avec les discours enflammés des plus imprudents polémistes.

D’heure en heure, le mal empirait. Ce qui subsistait des organismes internationaux disparaissait ou était voué à une complète impuissance. La police universelle, travaillée par la propagande des deux partis, constituait plutôt un élément de désordre. Le moindre incident pouvait avoir un retentissement énorme.

Si aucune action de guerre véritablement importante ne s’engageait encore, la lutte, cependant, débordait partout le cadre national. Les protestations diplomatiques se multipliaient au milieu de l’inattention générale. La partie ne se jouait plus entre pays rivaux, mais entre champions de deux camps qui englobaient toute la population mondiale. Des Asiatiques et des Européens étaient mêlés aux discordes américaines ; des Américains et des Australiens menaient la lutte contre les dictateurs méridiens de l’ancien continent. Endémios, qui se cachait parmi la population parallèle brésilienne, était enlevé par des aviateurs jaunes au service du triumvirat africain ; délivré par des Australiens, repris par des partisans méridiens d’Asie, il disparaissait dans une rencontre entre policiers universels, au-dessus de la mer de Chine.

Menacé du même sort, malgré la protection du gouvernement parallèle d’Europe occidentale, Lahorie faisait répandre le bruit de sa mort et, sous un déguisement, se terrait avec sa favorite, la danseuse Sylvia, dans un alignement parallèle français, non loin du Refuge.

Les chefs de parti ne trouvaient nulle part la sécurité complète, car les violations de frontière ne se comptaient plus. Bien que toutes relations fussent rompues entre l’Asie centrale et l’Amérique du Sud, les minoritaires jaunes, qui avaient recommencé la lutte contre la dictature méridienne de leur pays, recevaient d’Amérique les secours de leurs coreligionnaires politiques ; en revanche, les agriculteurs asiatiques donnaient la main aux éleveurs des pampas. La situation, en apparence toujours extrêmement confuse, évoluait pourtant dans le sens de la simplification. Les deux camps accusaient de plus en plus leurs singularités.

Une grève de producteurs maraîchers à laquelle prirent part, bientôt, presque tous les ingénieurs et les chefs de culture du monde entier, fit entrer la lutte dans une phase nouvelle. Provoquant des réactions vives et d’immense amplitude, elle marqua le début d’une série de malheurs irréparables.

Les heures frénétiques approchaient où toute civilisation devait sombrer et où serait mise en question l’existence même du grand primate astucieux et dominateur, puissant, pendant des millénaires, par son lourd cerveau inquiet où le rêve de la vie s’agençait en systèmes indéfiniment perfectibles.

On glissa, par degrés insensibles, de l’agitation politique violente à l’état de guerre véritable.

Au début, chaque parti prétendait agir seulement par des moyens de pression énergiques, contraires peut-être au droit des gens, mais excluant néanmoins le recours aux armes offensives. Ce fut le temps des grandes grèves : grèves des maraîchers, des producteurs agricoles, des éleveurs, grève des distributeurs ; ripostes immédiates des transports généraux, de la météorologie, du cinétéléphone, des centrales industrielles. Les méridiens menaçaient d’affamer la société, les parallèles de l’énerver. Des incidents tragiques ne pouvaient manquer de se produire. En plusieurs régions, les producteurs furent expropriés par la force ; ailleurs, ils résistèrent victorieusement. On pendit les distributeurs et l’on mit à sac des réserves clandestines. Les agents des centrales traquaient les artisans à domicile, gens de méridiens, et détruisaient leurs installations.

Peu à peu, tous les groupements qui essayaient de garder la neutralité se virent, quelle que fût leur répugnance, amenés à prendre parti. Au bout de trois semaines, la mêlée était générale ; la société allait à l’abîme.

Et cependant, il se trouvait encore des gens pour soutenir qu’il s’agissait d’un trouble de croissance un peu grave, d’une épreuve d’où l’humanité sortirait purifiée, pourvue de disciplines nouvelles et salutaires !

On se refusait à avouer l’état de guerre.

La situation, il est vrai, était sans précédent. Ni les médiocres aventures nationales de l’ère préscientifique, ni les anciennes discordes religieuses ou civiles, ni la grande guerre mondiale du crépuscule chrétien, ni même la récente guerre africaine ne pouvaient se comparer à cette effervescence totale, à ce duel étrange où les deux partis étaient partout en contact et dans l’impossibilité de prendre du champ.

La première période de la lutte fut chaotique. Aucun plan d’ensemble, aucune discipline, aucune suite logique dans la conduite des opérations. Des chefs d’un jour surgissaient soudain et, aussitôt débordés, replongeaient dans l’obscurité ; des groupements affolés passaient de la terreur à une fureur aveugle ; on constatait de brusques paniques et des ruées barbares, de hideuses trahisons et des dévouements sublimes, un halètement formidable des masses, entraînées par des forces en apparence fatales, vers d’inconcevables aventures.

Les événements s’enchevêtraient inextricablement dans l’espace et dans le temps. Ils déroutaient toute prévision. Alors que des tentatives importantes échouaient, il n’était pas rare de voir des chocs légers se répercuter étrangement, la violence se propager par ondulations d’amplitude croissante.

Pendant cette période, dont la durée n’excéda pas quinze jours, toutes les formes de combat furent employées et toutes les armes ; à l’exception pourtant de l’arme mystérieuse qui, dans la récente guerre africaine, avait frappé le monde d’une subite épouvante : les systèmes féeriques ne devaient apparaître que plus tard.

Malgré le contact permanent des partis, il y eut des empoisonnements gazeux, de folles attaques microbiennes, des vols de torpilles, de formidables orages artificiels détruisant en quelques minutes les richesses d’une région, méridiennes ou parallèles. On frappait au hasard, le plus violemment possible.

Bientôt, cependant, certaines armes, aussi dangereuses pour l’assaillant que pour l’ennemi visé, furent à peu près abandonnées. C’est ainsi que l’on renonça vite aux attaques microbiennes, aux gaz toxiques et aussi aux torpilles à longue portée, d’un emploi peu sûr à cause de la multiplicité des barrages énergétiques.

La seconde période de la lutte commença. Immense drame aux péripéties innombrables et généralement brèves ; sorte de guérilla universelle entremêlée de singulières accalmies locales pendant lesquelles se faisaient encore entendre des appels à la justice, des prêches fraternels ou bien des apostrophes véhémentes et de terribles menaces.

Les centrales productrices d’énergie publique et les zones du réseau général, richesses communes que chaque parti considérait, non sans raison, comme l’armature indispensable de la civilisation moderne, étaient encore épargnées. Règle empirique du nouveau jeu de guerre, dictée par un reste de prudence et surtout par l’illusion tenace que les troubles de l’heure n’étaient que fièvre passagère, après quoi, l’humanité, débarrassée d’impedimenta morbides, repartirait allègrement vers de nouveaux destins.

La plupart des voies de communication demeuraient donc indemnes. Elles servaient cependant fort peu, car le moindre voyage par voiture publique, aérienne ou terrestre, était une entreprise périlleuse ; les abords des grandes gares de croisement, en particulier, servaient continuellement de champs de bataille.

On se battait partout, du reste, de l’équateur aux pôles, sur la terre, dans les hauteurs de l’air et même dans les couches accessibles des océans.

On se battait entre voisins, d’un alignement à l’autre et, parfois, la lutte prenait alors une tournure assez singulière. En certaines régions un peu isolées, il n’était pas rare, en effet, de voir appliquer, avec discrétion, des règles secondaires adaptées aux circonstances locales. Et il arrivait que l’on se battît assez mollement. Un commun égoïsme conservateur tempérait l’ardeur des adversaires. Il y avait des trêves tacites, des périodes de prudente expectative durant lesquelles on attendait que la victoire vînt couronner l’héroïsme de partisans lointains. La crainte des représailles empêchait d’employer les armes les plus perfectionnées qui eussent détruit, non seulement les hommes, mais encore toute apparence de civilisation. Les effrayants pistolets lance-torpilles étaient parfois remplacés par d’antiques et énormes mitrailleuses à poudre azotée qui faisaient beaucoup de bruit et peu de mal.

Prudence vaine, hélas ! car le danger ne venait pas seulement du voisinage immédiat, mais bien de tous les points de l’horizon.

D’ailleurs, de tels pays, où l’on se battait avec un courage économe et comme à contrecœur, constituaient l’exception. La plupart du temps, la lutte entre compatriotes était atroce. Des deux côtés, on possédait en abondance des substances à désintégration instantanée. La violence des explosions rendait toute défense inutile et l’assaillant frappait à coup sûr. Les alignements importants du réseau principal croulaient les premiers ; puis, venait le tour des habitations isolées, bâties en chapelets irréguliers le long des lignes secondaires. La destruction appelait la destruction ; la première maison tombée, le sort des autres était fixé sans appel ; en quelques heures, elles disparaissaient.

Les grottes de secours n’offrant, en cette guerre étrange, qu’une sécurité illusoire, la population sans abri se dispersait entre les zones et fuyait, dans l’espoir toujours déçu d’aborder au loin à des rivages paisibles.

L’extrême souffrance ne calmait point les haines ; le désir de vengeance dressait les uns contre les autres des groupes d’errants qui n’avaient plus rien à perdre que la vie. Ceux qui possédaient encore des armes modernes faisaient le vide autour d’eux et, bientôt, s’entre-détruisaient. D’autres, complètement démunis, luttaient comme des primitifs ou des fauves. Il y eut, dans la profondeur des campagnes, des rencontres où la ruse et la force reprenaient tous leurs droits, des rencontres dignes de l’âge des cavernes, où la rage des vainqueurs s’assouvissait par le massacre des mâles.

La guerre aérienne, universelle et continue, était plus meurtrière encore que la guerre terrestre. Une immense nuée d’oiseaux de combat entourait la planète. Cent millions d’appareils, peut-être, avaient pris leur vol. Les fuyards étaient sans doute assez nombreux parmi ce peuple de l’air, mais on y trouvait aussi les partisans les plus acharnés, tous les miliciens nationaux empoisonnés de vanité guerrière, tous les boutefeux des cinq parties du monde, tous les aventuriers et les pirates. Aucun appareil qui ne fût armé. De ce plafond mouvant, la foudre jaillissait continuellement.

Libérés de toute entrave, les hommes de proie écumaient les cieux. Actifs, joyeux, féroces, sans vergogne et sans pitié, prêts à toutes les audaces comme à toutes les trahisons, des aventuriers profitaient du désordre pour donner libre cours à leurs pires instincts. Des bandes insaisissables louvoyaient d’un pôle à l’autre, traquaient les isolés, s’attaquaient même aux express à demi vides du réseau général.

Il y avait aussi des opérations de vaste envergure. Des chefs, doués de puissante arrogance, allègres au milieu de l’orage comme de grands oiseaux rapaces, orientaient momentanément la cohue des partisans. Des rassemblements soudains se formaient, comme si des millions d’appareils eussent été happés par quelque mystérieux champ de forces. Dans le ciel des nuits, d’immenses escadres passaient en trombe ; grossies d’instant en instant, elles allaient, à une vitesse météorique, jusqu’à la rencontre fatale où elles s’émiettaient dans un tumulte de fin de monde. De grandes batailles se livrèrent ainsi, au-dessus de l’Amérique centrale, de l’Australie, de la mer de Chine et une autre, la plus acharnée, la plus terrible, vers le pôle Nord, au-dessus de la calotte glaciaire, dans la lumière étrange d’une aurore boréale.

Batailles effroyablement meurtrières et cependant indécises, sans aucune efficacité tactique.

La lutte, menée par les méthodes ordinaires, semblait devoir s’éterniser ou, du moins, durer jusqu’à l’épuisement total des deux partis, jusqu’à ce que tous les avions fussent détruits, tous les alignements saccagés.

Mais l’intervention, longtemps différée, des physiciens de l’éther, devait, plus radicalement encore que pendant la guerre africaine, changer la face des choses. La science, ouvrant une période de possibilités monstrueuses, allait, très vite, amener le dénouement.

Dès les premiers troubles, les grands conseils de savants avaient dénoncé les risques effroyables que l’humanité se préparait à courir ; mais la voix de la raison était trop faible, trop froide, pour percer le tumulte des passions politiques déchaînées. Rapidement, d’ailleurs, nombre de savants avaient été entraînés eux-mêmes en des remous tragiques. Si quelques-uns, durant les rares accalmies, essayaient encore de jeter le cri d’alarme, d’autres, au contraire, perfectionnaient, dans le secret des laboratoires, les armes connues et en inventaient de nouvelles. En toute bonne foi, le plus souvent, ils prétendaient ne chercher que des armes défensives, d’un maniement facile et sûr, des armes d’une terrible puissance salvatrice dont la seule menace briserait la fureur des méchants.

Les météorologistes, les psychologues, les chimistes travaillaient fiévreusement ; de même les physiciens de l’école moderne. Ces derniers étudiaient avec une particulière attention les systèmes féeriques. Le problème ne consistait plus à produire des systèmes actifs — on n’y avait que trop bien réussi à la fin de la guerre africaine — mais à en limiter de façon précise l’aire de dispersion, à les orienter suivant les parallèles exclusivement, ou suivant les méridiens.

Les physiciens des deux partis trouvèrent la solution et, par malheur, ils la trouvèrent à peu près au même moment.

Ce fut cependant une intervention des météorologistes qui fit entrer la guerre dans sa phase finale. Un de leurs ingénieurs, Australien du parti parallèle, avait découvert le moyen de diriger à grande distance des brumes invisibles formées de corpuscules infiniment petits, infiniment instables, dont il provoquait à volonté la désintégration instantanée. Après quelques tentatives infructueuses, l’Australien réussit un coup de maître. Par une nuit sombre, une immense escadre méridienne qui se dirigeait à toute vitesse vers les régions australes où avait été signalé un rassemblement ennemi, rencontra sur son chemin, au-dessus de l’océan, une de ces étranges nuées. Lorsque tous les appareils furent engagés dans la zone dangereuse, l’atmosphère fit explosion ainsi que des quantités considérables de substances radioactives transportées par l’escadre. Le dégagement de chaleur fut prodigieux ; de formidables météores atteignirent les limites de l’atmosphère terrestre. En moins d’une seconde, l’escadre avait été anéantie.

La situation mondiale était trop confuse pour que le parti parallèle pût proclamer hautement sa victoire. Cependant, quelques chefs, s’arrogeant le droit de parler au nom de tous, sommèrent ceux qu’ils appelaient « les rebelles » de se soumettre sans délai. L’ingénieur australien annonçait qu’il était à même d’intervenir, par un procédé analogue, dans la guerre terrestre, et que, dès qu’il lui plairait, il anéantirait méthodiquement, sans risques, tous les alignements méridiens.

La riposte vint d’un laboratoire inconnu, immédiate et terrible. La sommation arrogante des parallèles était à peine lancée, qu’une invasion féerique atteignait l’Australie occidentale. Les zones méridiennes demeurèrent indemnes, mais les systèmes éthérés pullulèrent suivant le tracé parallèle, gagnant jusqu’aux dernières ramifications du réseau secondaire.

Dans la même région, six heures plus tard, un second féerique naquit, frappant, cette fois, les méridiens à l’exclusion des parallèles.

Dès lors, l’humanité perdit le contrôle de ses actes…

Il ne semblait pas que l’on pût attribuer au désir de vengeance ou à la vanité guerrière, ou même à la passion politique, les offensives insensées qui se succédaient sans répit et dans toutes les directions, du fait de physiciens isolés ou de fonctionnaires subalternes des laboratoires. C’étaient bien plutôt des gestes de panique, les réflexes violents d’hommes forts qui, menacés d’étouffement au milieu d’une foule, dans un lieu sans issues, se ruent, piétinent les faibles pour la satisfaction dérisoire de mourir les derniers. Affolés, les nerfs à bout, sentant venir sur les leurs des calamités effroyables, des malheureux, jusque-là pacifiques, frappaient désespérément, cherchaient à faire le vide autour d’eux en libérant la puissance diabolique des éléments nouveaux.

Ce fut, dans le monde entier, une éclosion continue de féeriques. Des milliers de systèmes, visibles ou invisibles, peuplèrent les zones, élisant, suivant le choc initial, les parallèles ou les méridiens.

Quelques-uns, de portée restreinte, n’exerçaient leur action qu’au voisinage immédiat des lignes ; mais d’autres émettaient un rayonnement d’une puissance considérable. Ce rayonnement qui, presque toujours, créait, dans l’organisme humain, des colonies tumultueuses, présentait des caractères si variables que toute mesure générale de préservation eût été risiblement vaine. Les spécialistes de l’éther eux-mêmes ne pouvaient songer à se garantir efficacement.

On connut de nouveau, suivant les régions, les dermites mortelles, les monstrueux néoplasmes, les troubles nerveux les plus étranges. Et d’autres maux encore, des maux inouïs, follement variés, s’abattirent sur l’humanité.

En Australie, une partie de la population parallèle rampait. Le rayonnement du premier féerique avait eu pour effet principal, chez l’homme, un ramollissement considérable et presque instantané du squelette. Les membres, gonflés aux extrémités, s’étiraient, semblables à des lanières en caoutchouc. Le buste se tassait ou s’allongeait ; la tête elle-même devenait malléable comme une vessie mal gonflée.

En revanche, dans la même région, un grand nombre d’habitants des méridiens avaient été congelés par le rayonnement du second féerique ; des milliers de cadavres, secs et sonores, étaient tombés à la fois sur le sol.

Au Japon, on constatait des troubles graves provenant des centres nerveux moteurs. En certains cantons, toute la population titubait. Chez les moins malades, les gestes étaient désaccordés. Les actes de préhension les plus simples devenaient souvent impossibles ; les mains glissaient à la surface des objets et se crispaient au contraire avec énergie sur le vide. Beaucoup semblaient avoir perdu les notions les plus élémentaires sur l’étendue ; on voyait des affamés, étendus à terre, lever impétueusement leurs mains vers des fruits qui les tentaient à la cime d’un arbre, mais considérer, d’un œil tristement rêveur, comme chose hors d’atteinte, la nourriture que l’on plaçait à portée de leurs lèvres.

Plusieurs alignements encore intacts de l’Inde méridionale abritaient l’agonie de paralytiques délirants.

Paralytiques également mais lucides, les habitants des parallèles formosains. Les habitants des méridiens, atteints de rage féerique, parcouraient l’île par bandes hagardes et hurlantes ; ils se jetaient sur leurs adversaires immobiles et les navraient comme eussent fait des chiens.

Les Persans d’un alignement général surpeuplé devenaient en quelques heures poilus, griffus, prodigieusement sexués ; comme si une force invincible les eût poussés aux étreintes mortelles, ils s’agglutinaient en essaims et, râlant de fureur, s’étouffaient mutuellement.

Des Chiliens aveugles, phosphorescents et hilares fouissaient verticalement les parties meubles du sol et n’avaient de répit qu’ils ne fussent enterrés la tête en bas.

En Amérique centrale, se rencontraient, par petits groupes, des anthropophages sentimentaux et neurasthéniques ; des Mexicains rongeaient en pleurant le crâne de leurs enfants, mais après l’avoir épilé avec des précautions minutieuses et une tendresse infinie.

En de nombreux points des alignements européens, les habitants, même ceux qui paraissaient indemnes, résistaient mal à la tentation de goûter aux nourritures immondes.

Chez les Sibériens, où les dermites simples causaient déjà d’effroyables ravages, on voyait aussi la chair se fendiller, de profondes crevasses atteindre les organes essentiels sans amener immédiatement la mort ; ou bien la peau devenait flasque, pendait en vastes fanons élastiques qui se soudaient bientôt aux points de contact.

Cinq millions de Chinois du Yunnam parallèle eurent, tout à coup, des os cassants comme verre ; les malheureux périrent au bout de peu de temps, après d’atroces souffrances, le squelette émietté, la chair bourrée d’esquilles.

Leurs adversaires tonkinois des alignements méridiens connurent une disgrâce de même nature, mais plus complète encore et plus sinistre. Leurs membres se desséchaient comme s’ils eussent été exposés longtemps à la chaleur d’un four. Le mal commençait aux extrémités inférieures et, rapidement, gagnait les masses musculaires importantes ; les bras étaient atteints les derniers. Les organes morts se brisaient ou s’effritaient au moindre choc et le reste du corps n’en continuait pas moins à vivre. À ces maux atroces s’ajoutait une folie joviale et bruyante. Et l’on voyait des malheureux, gisant au seuil de leur maison, se jeter à la tête, d’un air espiègle, des fragments d’orteils, des rotules ou, roulées en boules et mâchées, des effilochures de mollets. Des culs-de-jatte, malins, cassaient comme brindilles leurs phalanges durcies et s’amusaient à les croquer, en riant à gorge déployée.

Certains féeriques à portée restreinte exerçaient sur la vie psychique une action toute différente. Loin d’amener une dégénérescence mentale instantanée, ils excitaient au contraire les facultés d’imagination ou de raisonnement. Des voiles se déchiraient ; une brusque lumière dissipait les brumes. Touchés par le rayonnement, des humbles se haussaient d’un seul coup au niveau des plus grands penseurs. Le miel d’une poésie incomparable coulait sur les lèvres des illuminés. Les non-malades entendaient avec ravissement et stupeur les accents d’une éloquence inconnue. De vieux problèmes, tenus jusqu’à ce jour pour insolubles, étaient soudain résolus avec une facilité surnaturelle.

Cette exaltation magnifique durait assez peu et, par malheur, s’accompagnait toujours de troubles physiologiques graves. Des tremblements incoercibles, des paralysies générales, des crises épileptiformes de violence croissante et qui se terminaient rapidement par la mort, étaient les plus ordinaires séquelles. À Cuba, suivant le méridien 80, plusieurs centaines de mulâtres, chez qui s’était éveillé le plus puissant génie philosophique, avaient en même temps perdu toute aptitude à la marche ordinaire et ils ne pouvaient néanmoins demeurer en repos. Des foyers de vie tumultueuse infusaient à leurs jambes une irritabilité extrême et une force considérable. Le contact prolongé du sol leur était une torture ; ils bondissaient comme des sauterelles jusqu’à complet épuisement.

Souvent il se produisait aussi, chez les excités de l’esprit, une dégénérescence des éléments sensoriels. La cécité était la règle ; la surdité fréquente. L’abolition du goût, de l’odorat et même du toucher s’y ajoutaient parfois. Des mathématiciens d’un jour, des philosophes, des poètes qui, avec une aisance miraculeuse, étaient arrivés à des hauteurs jamais atteintes, franchissaient ainsi, avant de mourir, une dernière étape étrange, passaient par une sorte de nirvana où quelques régions de leur conscience demeuraient seules vivantes et prodigieusement actives.

Lorsque la mort se faisait attendre, on constatait la formation d’organes de remplacement. Au milieu du front, sur la nuque, le long de la colonne vertébrale, sous la peau devenue transparente, des yeux rudimentaires apparaissaient. Les malades n’étaient pas très rares qui n’entendaient plus avec leurs oreilles mais avec la paume de leurs mains devenues inaptes au toucher. Chez d’autres, privés des cinq sens ordinaires, certaines formations tégumentaires acquéraient une sensibilité universelle. Réagissant à la fois sous l’action des ondes sonores, lumineuses, électriques ou psychiques, ces nouveaux organes fournissaient au cerveau une gamme de renseignements sans doute confus mais extrêmement variés.

Des poètes tripolitains, aveugles et sourds, mais le front garni de minces tentacules rétractiles, se dirigeaient avec la sûreté de pigeons voyageurs.

Des gens de maison des îles Britanniques, mués en métaphysiciens, avaient le corps couvert d’une fine toison blonde rappelant le duvet des jeunes canards et dont les milliers de petites antennes captaient au passage les radiations psychiques les plus subtiles.

D’autres attiraient la foudre, d’autres devenaient radioactifs et, au bout de quelques heures, faisaient explosion ; d’autres étaient venimeux et donnaient la mort par simple contact.

Une des plus formidables et des plus surprenantes réussites fut un système féerique qui se propagea tout autour de l’hémisphère Nord, suivant le 40e parallèle. Système invisible, formé par une couronne de minuscules tourbillons regradateurs uniformément distribués sur l’axe même de la zone énergétique. Il n’exerça aucune action physiologique grossière et son existence aurait passé inaperçue si l’on n’avait constaté à la même heure, chez plus d’un million d’hommes, d’étranges perturbations de la mémoire. On put distinguer, dans la couronne éthérée, deux segments symétriques où le rayonnement eut une action diamétralement opposée.

Chez les Jaunes du segment asiatique, la mémoire visuelle avait complètement disparu. Les malades d’une même famille ne se reconnaissaient pas entre eux ; pas plus qu’ils ne reconnaissaient leur pays, leur maison, les objets qui les entouraient ; pas plus qu’ils ne reconnaissaient les organes de leur propre corps. Tout leur était nouveau ; ils vivaient dans un étonnement perpétuel et une perpétuelle agitation. Au bout de quelques jours ou de quelques heures survenait la folie, précédée ordinairement de violentes crises de terreur. Le fléau atteignit sa plus grande intensité chez les Chinois, de part et d’autre de la zone méridienne 260.

Au milieu du segment opposé, chez les Américains de la région 40.80, la mémoire était, au contraire, exaltée. Une foule de souvenirs éteints surgissaient simultanément et sur le même plan : souvenirs de la vie individuelle et souvenirs sortant du passé lointain de l’espèce. Les malades demeuraient figés de stupeur devant ce foisonnement prodigieux d’images et de sensations. Ils sentaient leur personnalité se dissoudre. Ils étaient perdus dans une forêt sans bornes, parmi des frondaisons inouïes, animées de brise magicienne. Flottant, immobiles, sur un océan de fantasmagorie, ils voyaient glisser vers eux, vertigineusement, du fond de l’inépuisable horizon, des rivages déjà entrevus, des îles familières, et, par milliers, les pâles vaisseaux de tous leurs rêves nostalgiques, les blancs et lourds vaisseaux gonflant leurs voiles au souffle noir des âges et dont les carènes venaient s’aligner côte à côte dans une éclatante et soudaine lumière. Et les malades, à travers cet immense et tremblant halo, arrivaient rapidement aux portes de la mort.

À mesure que l’on s’éloignait du point 40.80, centre du segment positif, l’action du rayonnement féerique sur la mémoire devenait sélective. Chez les Américains de l’Ouest et chez les Européens, l’ébranlement n’était plus général. Certains souvenirs surgissaient seuls, violemment éclairés entre deux zones d’ombre. À l’ordinaire, cette reviviscence singulière ramenait au jour, non point des souvenirs de la vie individuelle — ils reculaient au contraire jusqu’à s’effacer tout à fait — mais des souvenirs vieux de plusieurs siècles ou même des images d’un passé infiniment plus opaque, d’où nulle lumière n’eût jamais semblé devoir remonter.

Ces souvenirs s’agençaient aussitôt en systèmes logiquement admissibles et s’imposaient à l’esprit comme seules réalités actuelles. Le passé, d’une bourrade brutale, rejetait le présent hors de la conscience. Ainsi s’opéraient de véritables réincarnations d’ancêtres.

Tels Américains de l’Utah, en qui revivait l’âme aventureuse des conquistadors chrétiens du seizième siècle, s’affublaient d’oripeaux grossiers, d’armes barbares et partaient à la découverte. Tout souvenir personnel étant évanoui, rien ne venait rompre l’enchantement. Ils s’enfonçaient dans le pays inconnu, émerveillés à chaque pas, mais sans crainte. Quand ils rencontraient des naturels parlant une langue qu’ils n’entendaient point, ils leur couraient sus. Et ils songeaient aux contes qu’ils feraient au retour, aux contes magnifiques et qu’on ne croirait pas, sur le paradis des hommes volants, sur les voitures vivantes et mille autres choses fabuleuses.

Tels Ibères du Bas-Mondego, ramenés en arrière de douze siècles seulement, partaient en guerre contre les chiens d’hérétiques de l’empereur Napoléon. Ils s’embusquaient dans les vergers, sur le bord des chaussées et, comme chaque passant avait à leurs yeux figure d’étranger, ils le tuaient sans pitié.

Un Grec, l’air convaincu, faisait donner le fouet à ses esclaves. C’était un criminel de droit commun et les esclaves, des experts psychologues d’une maison de correction qui se laissaient frapper sans élever la moindre protestation.

Non loin, un célèbre philosophe de l’école moderne dont le corps vétuste était animé par l’esprit d’une courtisane d’Alexandrie, parait de fleurs ses épaules décharnées et inscrivait au mur de sa maison le prix d’une nuit de joie.

Les Sardes touchés par le rayonnement étaient ramenés à des âges bien plus lointains encore, à des formes sociales à peine soupçonnées. Les plus civilisés, groupés en petites tribus, faisaient éclater des silex et veillaient avec un soin jaloux sur la fleur vivante du feu. Ils avaient un langage rudimentaire mais articulé. Les mâles s’invitaient à la lutte en se frappant la poitrine et en imitant le rugissement des fauves. Les femmes savaient sourire ; parmi les lueurs dansantes des grands foyers, elles ébauchaient des jeux rythmiques, mimaient en cadence les gestes de l’amour.

D’autres primitifs, beaucoup plus grossiers, armaient leurs poings de bâtons et de pierres brutes. Ils proféraient des sons gutturaux simplement agglutinés ; aucun sourire n’adoucissait le visage des femmes et les adultes ne jouaient ni ne dansaient.

Des lacustres silencieux se blottissaient dans les roselières des berges.

Des hurleurs sylvestres gagnaient la cime des arbres où ils construisaient, avec une sûreté de gestes étonnante, des huttes arrondies recouvertes d’un toit de feuillage ; ils recherchaient les fruits, les pousses tendres et rongeaient avec avidité l’écorce des jeunes arbres.

Quelques groupes se montraient franchement agressifs ; d’autres ne recherchaient point le combat, mais, au moindre danger, se rassemblaient en grondant et faisaient front. En revanche, on trouvait de nombreux individus à qui manquait totalement l’instinct grégaire. C’étaient le plus souvent des fuyards qu’apeurait toute menace et que rebutait tout effort un peu prolongé. Leurs pareils, en des temps très reculés, avaient probablement peuplé de vastes régions de la planète. En des circonstances singulières, très défavorables, analogues, par certains côtés, aux circonstances actuelles où les gestes de guerre présentaient les pires dangers, la pérennité de l’espèce n’avait sans doute été assurée que par la dispersion des groupes, la prudence de l’individu et son extrême rusticité.

Enfin, on rencontrait des hommes étranges, aux yeux tristes et dociles, des hommes très doux mais inquiets, désorientés comme des oiseaux apprivoisés à qui manque leur cage. Ils semblaient chercher des maîtres, quêter des soins, des caresses et des ordres. Leur présence rendait admissible l’hypothèse de Roume. Ils ressuscitaient sans doute les contemporains des fabuleuses créatures disparues mystérieusement aux âges tertiaires ; ils étaient les compagnons domestiqués de ces demi-dieux, dont, grâce aux ressources subtiles de la science moderne, on croyait retrouver des traces confuses, dans les abîmes du Pacifique, au voisinage de l’île de Pâques.

Vingt jours après l’apparition du premier système éthéré d’Australie, on ne pouvait plus guère compter que trois ou quatre cents millions d’hommes à peu près valides.

L’affolement était à son comble. Tous les groupements se désagrégeaient. Certains individus, leur capacité de souffrance dépassée, ne réagissaient plus. Les consciences chaviraient au vent de l’horrible ; les cas de folie spontanée et les suicides se multipliaient parmi la population indemne.

Tout travail était à peu près suspendu. Cependant, les centrales productrices d’énergie fonctionnaient encore. Stoïques, l’âme fermée, cramponnés à leur consigne comme à leur seule réalité stable, quelques douzaines d’ingénieurs, disséminés sur la planète, veillaient au feu sacré, maintenaient, pour l’avenir incertain de la race, la puissance de l’homme moderne. De formidables excitateurs, réglés pour une marche de plusieurs mois, envoyaient toujours autour de la planète des torrents d’énergie.

Leur arrêt brutal, entraînant la destruction des zones, eût, certes, en grande partie, désarmé les hommes ; mais, d’autre part, c’était une entreprise difficile et hasardeuse. Une disette générale ne pouvait manquer de suivre ; le monde serait, pour longtemps, replongé en pleine barbarie. Aucune autorité internationale n’existant plus, personne, d’ailleurs, n’était en mesure de coordonner les gestes de destruction qui eussent été, peut-être ; les gestes sauveurs.

Le vingtième jour de la guerre féerique, plusieurs centrales s’éteignirent cependant, par suite de circonstances inconnues. La diminution de l’énergie fut sensible dans les zones secondaires. En même temps, le grand désordre des hommes sembla s’apaiser ; il y eut une étonnante accalmie.

Ce fut l’heure singulière où le destin hésita…

L’organisation cinétéléphonique avait subi de graves dommages et les Nouvelles Générales ne renseignaient plus les foules. Cependant de nombreux appareils privés fonctionnaient encore.

Le vingt-et-unième jour, à dix heures du matin, au méridien d’origine, après quelques instants d’un silence étrange, tous les récepteurs commencèrent à résonner de façon inattendue. Des clameurs désordonnées se croisaient en tous sens. Elles ne tardèrent pas à s’orienter. Et ce fut comme la plainte immense de la terre, puis un appel déchirant, puis une prière pressante, chargée de menaces, qui volait vers l’Europe occidentale, pays des grands laboratoires, et se concentrait enfin sur le Refuge.

— Harrisson ! Harrisson ! Sauve-nous !… Brise les armes aux mains des meurtriers !… Toi seul peux agir ! Tu dois agir ! Vite ! Vite !… C’est toi qui fus le créateur des forces diaboliques ! Romps le cercle affolant de nos douleurs !… Le temps passe ; l’orage va s’amonceler de nouveau sur nos têtes ! Et tu ne réponds pas !… Le sang des morts crie contre toi, porteur de maléfices !… Harrisson ! il n’est pas trop tard, peut-être !… Harrisson ! Harrisson ! sauve les hommes !

Harrisson n’était pas au Refuge. La veille, sur les instances mêmes de Lygie, il avait quitté sa maison pour se rendre au laboratoire 4.48, où tenaient déjà conseil quelques savants des plus célèbres : Roume, Norrès, ex-ingénieur en chef des centrales, le Japonais Takase et trois Américains.

Harrisson avait apporté à ses confrères de mauvaises nouvelles. Non seulement il n’entrevoyait pas la possibilité d’arrêter l’invasion féerique à moins de détruire toutes les zones, mais, confirmant certaines observations déjà faites par Takase, il annonçait que des systèmes secondaires étaient apparus spontanément à plusieurs reprises hors des zones d’énergie. Il ne fallait pas s’en étonner, car il était actuellement possible de produire des systèmes féeriques diffus, dont tous les points de la Terre subiraient le rayonnement.

Toujours partisan de la destruction immédiate des centrales, Harrisson n’osait plus croire à l’efficacité complète de ce remède désespéré. Il se demandait même si cette soudaine disparition d’énergie n’amènerait point la rupture d’équilibres mystérieux et une recrudescence inattendue des formations spontanées.

Pourtant, on avait essayé, une fois de plus, de faire entendre la voix de la raison. Pendant plus de douze heures, les savants s’étaient relayés au cinétéléphone, adjurant les autorités internationales qui pouvaient exister encore de se ressaisir. Ils avaient tenté une démarche suprême auprès du personnel des laboratoires, des savants de toute la planète, de leurs aides, préparateurs ou familiers.

Les exhortations les plus pressantes s’étaient perdues dans le tumulte.

Et, vraiment, l’on n’espérait plus rien, au 4.48, lorsque se produisit la miraculeuse accalmie, lorsque la rumeur de détresse, venue de tous les points de la terre, monta, grandissante de minute en minute.

— Harrisson ! sauve tes frères !

Harrisson se taisait. Il savait combien était chimérique l’espérance que l’on mettait en lui. La science ne pouvait plus sauver la civilisation… Depuis plusieurs jours déjà, il voyait ses prévisions les plus pessimistes dépassées. Le sentiment de son impuissance l’écrasait et aussi le sentiment de ses responsabilités lointaines.

— Harrisson ! Hâte-toi !… Le temps presse ! Nous allons mourir !…

Il consulta du regard ses confrères. Takase, immobile, conservait son étroit sourire. Les autres s’approchèrent, se pressèrent autour du maître. Ils disaient :

— Montre-toi et parle !

Comme lui ravagés d’angoisse, plus pâles après chaque clameur, ils répétaient :

— Montre-toi et parle aux hommes !

— Que leur dirais-je que vous ne leur ayez déjà dit ? Or, vos paroles n’ont-elles pas été vaines ?

Ils répondirent :

— C’est toi qu’ils appellent !… Ils ne mettent leur confiance qu’en toi seul !

Et l’un des Américains dit encore, d’une voix haletante et brutale :

— Parle !… car, parmi nous, c’est toi le plus grand coupable.

Harrisson hésitait encore. Les autres, autour de lui, donnaient fiévreusement leurs conseils contradictoires.

— Sois le dictateur !… Rassemble plutôt les principaux meneurs des méridiens et des parallèles !… Fais détruire les zones… Non ! Non !… Il faut essayer de sauver les zones !… Parle !… Ordonne ! juge ! condamne !

Harrisson secoua la tête.

— Plus simplement, dit-il, je vais mentir… Essayons de créer la paix en l’annonçant : il y a là, peut-être, une très faible chance de salut… Si nous pouvions gagner du temps !… Accompagnez-moi donc et soutenez-moi dans mes mensonges.

Ils s’approchèrent tous de l’émetteur universel et lancèrent le signal d’avertissement. Bientôt, les cris lointains s’éteignirent ; la douleur, la haine, la peur firent silence : sur des milliers d’écrans, le groupe sombre des savants apparaissait.

Harrisson s’avança de quelques pas et d’une voix forte, assurée, jetant comme une pierre chaque syllabe, il parla :

— Au nom des physiciens du laboratoire 4.48, moi, Harrisson, j’annonce à tous que le mal est vaincu !… Le mal est vaincu ! La guerre est morte !…

— Aâh !… Aâh ! Parle ! parle !…

Considérablement assourdie par l’obturateur, une rumeur immense déferlait dans la salle. Harrisson leva la main et le silence se rétablit. Il reprit fortement :

— La guerre est morte !… L’affreux danger qui menaçait les hommes est écarté ! Que chacun reprenne son sang-froid ! Que personne ne se cache plus ! Que le frère ne lève plus la main contre son frère, soit pour attaquer, soit pour se défendre… Car la guerre est terminée !… Nous venons de rendre la guerre impossible !… Nous vous apportons la paix…

— La paix ! la paix ! la paix !…

Le mot coulait comme une caresse divine sur la face endolorie de la terre. Toute violence semblait céder ; le jour redevenait lisse.

Harrisson sentit s’allumer en son cœur une vacillante lueur d’espoir. Et il continua, avec des gestes lents de magicien, l’incantation guérisseuse :

— Regardez vers nous ! Écoutez notre voix !… Que ceux qui nous entendent répandent autour d’eux la bonne nouvelle !… Après de longues recherches, nous avons trouvé le remède souverain ! Nous avons chassé à tout jamais l’épouvantement féerique… Nous donnons au monde la paix et la sécurité !… Depuis plusieurs heures, déjà, l’arme est tombée des mains des fous et des méchants. S’ils tentaient de la ressaisir, nous les punirions avant que leur geste fût accompli ; ils en seraient les premières, les seules victimes… Il n’y a plus de méchants, il n’y a plus de fous !… La guerre est morte !… Sécurité pour tous !

Il s’arrêta une minute. Le souffle des foules passa en acclamations confuses, en soupirs de soulagement et d’extase.

— La paix !… La paix !… Nous voulons vivre !… Parle-nous ! Sois notre guide !

Du geste, il demanda encore le silence.

— Nous, physiciens du 4.48, acceptons d’être votre conseil provisoire… Regardez vers nous ! Écoutez avec attention !… L’heure de la folie est passée ; il fait clair sur le monde !… Ayez confiance ! Que chacun regagne son poste de paix, fasse les gestes de paix, retrouve son âme de paix… Les laboratoires encore debout doivent être, sur-le-champ, abandonnés… Les imprudents qui y demeureraient seraient exposés à une mort affreuse ; il ne nous serait pas possible de les sauver… Les agents des centrales qui, jusqu’à ce jour, sont restés vaillamment à leur poste, s’éloigneront également des excitateurs et se mettront en communication avec le 4.48 ; ils recevront individuellement les instructions personnelles que l’ingénieur en chef Norrès se dispose à leur envoyer… Notre découverte rend en effet indispensable un remaniement complet du réseau général… Que personne ne s’alarme à ce sujet : la nouvelle organisation sera infiniment supérieure à l’ancienne, elle assurera la sécurité et de surprenantes facilités de vie… Ayez confiance ! C’est une ère de joie qui va commencer !… Hommes de bonne volonté, regardez vers nous !… Les malentendus seront dissipés !… Il n’y aura plus de haine entre les partis… L’organisation nouvelle mettra tout le monde d’accord ; l’ordre s’établira naturellement sans que les faibles soient jamais blessés… Tous les hommes jouiront du bonheur… et la justice, enfin ! la justice régnera !…

Harrisson accumulait les promesses folles, évoquait les délices d’un fabuleux paradis. Pendant ce temps, Norrès s’était dirigé vers un autre appareil et il se préparait à envoyer aux centrales l’ordre d’arrêt, qui, pour une période sans doute fort longue, ramènerait l’humanité à l’impuissance…

Les rumeurs de la planète allaient s’adoucissant. Comme un malade, après quelque douleur effroyable, tombe délicieusement au sommeil, le monde semblait glisser à un engourdissement réparateur.

Harrisson parlait toujours… Il affirmait impérieusement, sans souci de la vraisemblance, trouvait d’instinct les grands mensonges bienfaisants et les gestes endormeurs. Ses phrases au retentissement mystérieux et profond passaient comme des ondes magnétiques sur l’humanité pantelante. Inlassable, il répétait :

— Je vous apporte la paix ! Moi, Harrisson, je vous ordonne la confiance !… Regardez vers nous ! écoutez nos paroles !… La sécurité est assurée… Les armes sont brisées… Le frère embrasse son frère… La guerre est morte !… La justice à jamais régnera !…

Et, soudain, une clameur d’épouvante, venue des régions les plus lointaines de la terre, sortit des écouteurs.

— Le malheur est sur nous !… Trahison ! Trahison !

Le Japonais, dans une salle voisine, manœuvrait un appareil d’exploration ultra-rapide. Il annonça :

— Un féerique sur la Chine… parallèles 36 et 37… avec extension sur le réseau secondaire.

Les savants avaient pâli. Roume et les Américains entourèrent Norrès. Celui-ci, fiévreusement, lançait dans toutes les directions et en clair, l’ordre d’arrêt immédiat des centrales ; il insistait sur l’urgence, préconisait les moyens les plus rapides, les plus violents, les plus imprudents.

Demeuré seul, Harrisson, raidi, reprit son discours.

— Que personne ne s’alarme !… Une dernière épreuve vient de frapper nos frères d’Asie… Elle était prévue… Nous, physiciens du 4.48, ordonnons de nouveau que soient abandonnés, sur-le-champ, tous les laboratoires !

Une seconde clameur déchira l’air, puis on entendit l’écho d’une formidable explosion. Et l’observateur annonça :

— Un féerique sur l’Irlande… zone méridienne… À Java une centrale saute…

— Une centrale saute ! répétèrent Roume et les Américains.

Et ils se pressaient, fous d’angoisse, autour de Norrès.

— Vite ! vite !… Ordre à tous !… plus d’hésitation ! À tout prix, détruire les centrales !…

Malgré l’obturateur, une rafale de cris couvrit leurs voix.

— Harrisson a trahi les parallèles !… Mort à Harrisson ! Mort !…

Puis une autre s’éleva en direction opposée, plus violente encore :

— Harrisson a trahi les méridiens ! Mort à Harrisson ! Mort aux physiciens du 4.48 !… Malédiction sur les savants !

Bientôt ce fut une huée continuelle, inépuisable, que ponctuaient des hurlements de haine, de souffrance et de terreur.

— Mort à Harrisson !… Trahison !… Le malheur est sur nous !… Trahison !… Trahison !…

Harrisson essayait de lutter encore. Dressé, il parlait dans le tumulte.

— Ma vie vous appartient ! vous me jugerez ! Mais une dernière fois, écoutez les ordres du 4.48… D’ici seulement peut venir le salut !…

Roume et les Américains, abandonnant Norrès, entouraient de nouveau Harrisson et ils criaient :

— Détruisez les centrales !… Détruisez les excitateurs !… Faites sauter tous les laboratoires privés !…

Le Japonais, cependant, continuait, d’une voix à peine plus forte :

— Féerique sur l’Inde… zones parallèles… Féerique sur la Bavière… zones méridiennes… Systèmes croisés sur l’Espagne… Je soupçonne l’existence d’un système invisible en direction est vers le point 0.48… chez notre confrère Harrisson, par conséquent… Une centrale saute !

Roume et les Américains hurlèrent :

— Bravo !…, Détruisez-les centrales ! Détruisez ! Détruisez tout !

— … Féerique en plein Atlantique nord… Féerique sur Yeso… les miens sont sans doute frappés… Ah ! voici une chose intéressante : au-dessus de la Hollande, une nappe lumineuse en évolution hors des zones… Messieurs, je soutiens que nous sommes en présence d’un système spontané, écho tardif d’un féerique éteint depuis plusieurs jours… Harrisson, mon cher confrère, il y a ici, ou je me trompe fort, un remarquable sujet d’observation…

— À mort ! À mort !… criait toute la terre.

Le Japonais reprit :

— Féerique sur la Suisse… Silence complet sur le Massif central… Une bande de furieux monte vers le Refuge… Communication interrompue… zone de silence… zone noire… Ah ! Enfin !

Roume cria :

— Qu’y a-t-il donc ?

— Messieurs, je n’ai plus d’yeux… En outre, l’ouïe disparaît graduellement… très vite, il me semble…

On entendit le bruit sourd d’une chute.

— Messieurs, je n’ai plus de jambes…

Tous se précipitèrent. Le Japonais gisait au pied de l’appareil. Ils vinrent près de lui et le touchèrent. Alors il dit, toujours calme et les lèvres souriantes :

— Systèmes croisés sur nous… Je soutiens qu’ils évoluent depuis plusieurs heures déjà… Sans doute, messieurs, allez-vous être atteints, d’ici quelques minutes, comme je le suis moi-même… Rien que de très banal, en somme… à part, toutefois, ce féerique hollandais… Notre confrère Harrisson devrait l’étudier… s’il lui reste assez de temps…

Harrisson n’écoutait plus. Penché sur l’appareil, il encadrait le Refuge. Il vit la maison intacte, les parcs des alentours, la centrale voisine. Mais, soudain, entre les platanes de la chaussée, une troupe déboucha, hagarde… Une cinquantaine d’hommes et de femmes aux yeux saignants et que semblait conduire une furie…

Harrisson se redressa, livide. À ses pieds, Takase râlait. Il l’enjamba, courut vers la sortie. Les autres cherchaient aussi à fuir, affolés. Un des Américains buta, tomba la face en avant. Norrès et Roume, aveugles, se heurtèrent avec violence ; projeté contre un mur, Roume continuait le mouvement en ligne droite, poussait de la tête et des épaules en hurlant. Deux Américains et Harrisson parvinrent à la porte du laboratoire ; là, les Américains s’affaissèrent. Harrisson demeurait debout. Son avion était à vingt mètres, sur une petite plate-forme de départ. Il fit quatre pas puis se sentit chanceler. Il tomba sur les genoux, roula sur le flanc…

Alors il se mit à ramper. Il n’entendait plus rien ; une atroce brûlure était au fond de ses yeux ; cependant, il apercevait encore, comme à travers une brume, les objets les plus proches. Il atteignit la plate-forme et, d’un immense effort, réussit à se glisser dans l’appareil.

Ses doigts touchèrent les manettes. L’avion, comme une flèche, s’éleva obliquement en direction du 0.48.



IV

LA FUREUR DES AVEUGLES


La danseuse Sylvia montait vers le Refuge, guidant cinquante forcenés.

La veille, Lahorie, touché par le rayonnement d’un féerique, était mort sous l’uniforme des gens de maison, dans une crise de folie furieuse. Elle, moins gravement atteinte, avait échappé momentanément à la démence, mais s’était trouvée en proie, néanmoins, à une très violente exaltation. Rejetant les habits grossiers de fille de cuisine sous lesquels elle se cachait depuis la guerre africaine, elle avait revêtu une somptueuse tunique de reine d’amour, s’était parée de merveilleux bijoux, puis, incapable de demeurer en repos, elle était partie à l’aventure, riant, pleurant, dansant, chantant.

Or, la clameur de haine soulevée contre Harrisson avait frappé son oreille et aussitôt, sous le choc, la vieille blessure d’amour-propre s’était remise à saigner. Son exaltation s’était orientée ; un furieux désir de vengeance avait empli son âme.

Elle avait joint sa voix à celle des autres délirants, puis elle avait pris sa course vers le Refuge. Elle était arrivée seule à la centrale 0.48. Là, un féerique récent, d’action limitée mais très variable, venait de faire des victimes. De nombreux cadavres gisaient, des paralytiques se traînaient sur les genoux et sur les coudes ; des aveugles, les orbites à demi vidées, les muscles du visage à vif, couraient de tous côtés, les mains en avant, offrant à la fraîcheur de l’air leurs affreuses brûlures. Tous les blessés criaient à la trahison.

Sylvia s’était jetée parmi les aveugles, fouettant de la voix leurs colères. Et, bientôt, groupés derrière elle, ils avaient pris la direction du Refuge…

En tête de la colonne, Sylvia marchait, la main droite levée, les yeux pleins de flammes. Trois aveugles tenaient les pans flottants de sa tunique : les autres suivaient en titubant. Ses appels claquaient ; elle infusait à ses misérables compagnons toute sa haine.

— Lâche qui ne m’accompagne pas !… Harrisson vous a trahis, comme il m’a trahie, comme il a trahi tous les hommes ! Qu’il meure dans les tortures ! Suivez-moi ! Nous écraserons la bête, nous brûlerons la tanière !

Elle s’exaltait de minute en minute, approchait peu à peu de la folie véritable. Les aveugles se pressaient dans ce sillage de violence. Les hurlements de fureur dominaient les plaintes, les cris de désespoir, les éclats de rire des intoxiqués et des délirants.

— Malédiction sur Harrisson !… Qu’il meure !… Qu’il sente nos genoux sur sa poitrine !… nos ongles dans sa chair, dans ses yeux !…

Ils arrivèrent au Refuge. Le vieux Salem parut au seuil de la maison. Il dit, fort effrayé :

— Retirez-vous ! Celui que vous cherchez n’est pas ici.

Une bordée de cris le souffleta.

— Mort à Harrisson et aux siens !… Vengeance !…

Le vieillard voulut reculer, mais il n’en eut pas le temps : déjà, Sylvia s’était jetée sur lui et le poussait vers les aveugles. Les plus proches le saisirent ; il roula sur le sol, entraînant deux de ses bourreaux. Les autres s’approchèrent au bruit ; plusieurs trébuchèrent. Ceux qui restaient debout piétinaient ceux qui étaient tombés, frappaient au hasard, à grands coups de talon, avec des ahans féroces. Une femme à l’horrible visage dépouillé avait, comme une louve, égorgé Salem à coups de dents ; le sang de la carotide giclait encore dans ses cheveux. Un adolescent, ivre d’hilarants, hoquetait, en enfonçant ses pouces dans les yeux du cadavre.

À ce moment, Lygie quittait le laboratoire souterrain où, depuis une heure, elle suivait, pleine d’angoisse, les yeux rivés à l’appareil cinétéléphonique, la dernière et étrange tentative de Harrisson. Il avait fallu que les cris des assaillants devinssent tout proches pour qu’elle comprît ce qui se passait et qu’elle se décidât à remonter.

Lorsqu’elle parut à l’entrée du vestibule, Sylvia fouillait la maison. Guidés par sa voix furieuse, des aveugles suivaient les murs à tâtons et cherchaient à la rejoindre. Les autres, acharnés sur le cadavre de Salem et de leurs propres compagnons, s’entredéchiraient hideusement.

Lygie, devant cet affreux spectacle, demeura clouée sur place. Un aveugle, qui courait en hurlant, la frôla. Et soudain elle cria, elle aussi, éperdue d’horreur… Une angoisse brusque l’avait traversée comme une lame ; en un éclair, elle avait eu la vision d’un danger effroyable… Ce matin encore, espérant contre toute espérance, n’avait-elle point donné, une fois de plus, la chiquenaude créatrice ?… Les merveilleux appareils fonctionnaient, soigneusement isolés des zones publiques ; or, il suffisait d’un geste brutal, du geste d’un imprudent, d’un ignorant, d’un fou, pour mettre le laboratoire en communication avec l’extérieur. Et alors, le système 13 se répandrait sur le monde avec une facilité dont les invasions de féeriques grossiers ne pouvaient donner l’idée. Dans tout l’éther tellurique naîtraient instantanément les foyers stérilisateurs…

Coûte que coûte, il fallait interdire l’accès du laboratoire et, avec les précautions nécessaires, détruire les appareils.

Lygie s’élança… Mais un cri de démence s’éleva derrière elle ; avant qu’elle eût fait trois pas, deux mains s’agrippèrent à ses épaules. Sylvia, apercevant sa rivale, avait bondi.

— À moi ! criait-elle ; nous tenons la vengeance !

À sa voix, ceux qui s’étranglaient et qui se déchiraient lâchèrent prise ; ceux qui avaient roulé à terre se remirent debout ; presque tous les aveugles se rallièrent. Des hurlements de fauves déchaînés emplirent le vestibule.

Lygie eut la force de se retourner et sa voix monta dans le tumulte, à la fois suppliante et chargée de menaces.

— N’avancez pas ! Il y a danger de mort !… et plus encore !… un danger effroyable… pour tous les hommes !…

Des mains se crispèrent sur sa gorge. Dans la pénombre, elle vit, près de son visage, la face ardente de Sylvia ; et elle vit, un peu en arrière, les yeux vides et rouges, les bouches noires hurlant à la mort. L’haleine démoniaque d’une meute à la curée l’enveloppa comme une flamme.

Folle d’épouvante, elle se remit à fuir. D’un effort désespéré, elle entraînait Sylvia et deux aveugles accrochés à ses épaules. Elle atteignit le laboratoire. Sur la table d’expériences, presque à portée de sa main, une arme avait été installée par Harrisson, un pistolet lance-foudre braqué sur l’entrée du vestibule. Le salut peut-être !… Déjà elle allongeait le bras… Mais elle sentit des ongles s’enfoncer plus avant dans sa chair ; elle perdit le souffle, trébucha… La grappe humaine roula sur le parquet.

Les aveugles arrivaient. Les premiers, poussés par ceux qui suivaient, tombaient à leur tour. Lygie étouffait, foulée aux pieds, la gorge serrée dans un étau, un poids énorme sur la poitrine.

Les aveugles criaient :

— Vengeance ! Vengeance !

Un homme au visage sanglant, un géant que secouait le rire atroce des intoxiqués, avait trouvé sous sa main un lourd pilon d’acier. Il fit un moulinet au-dessus de sa tête et se mit à frapper au hasard.

Les hurlements de douleur et de rage redoublèrent. Soudain, Sylvia se tut, le crâne ouvert. Lygie, à demi morte, sentit vaguement se desserrer l’étreinte des doigts féroces. Elle ne souffrait presque plus. Le sang de Sylvia coulait sur son visage ; elle détourna la tête, râlant. Ses lèvres s’ouvrirent ; un peu d’air entra dans sa poitrine défoncée, un peu de vie… Et alors, une immense douleur se réveilla, un flot noir, horrible, submergea son âme : devant ses yeux révulsés, l’éclair du pilon avait jailli ! Le grand barbare aveugle faisait voler en éclats les cloches de sûreté et brisait les isolateurs ! Le système 13 envahissait le monde… Les destinées humaines allaient être accomplies. C’était la fin de toute joie comme de toute souffrance, le malheur irrémédiable… la mort !

— La mort !… la mort !…

Le mot expira sur les lèvres violettes de Lygie. Elle reçut un choc au front et sombra.

L’aveugle frappait toujours. Autour de lui, à portée de son bras, tous étaient tombés. Les survivants refluaient dans le vestibule. Il y eut un petit claquement, puis un sifflement sinistre, et des corps mous s’écroulèrent. Le pilon venait de heurter l’arme braquée : le pistolet crachait la foudre.

Un silence subit tomba. Seul l’aveugle massacreur était resté debout. Un souffle frais vint frapper son visage douloureux. Dégrisé, il s’inquiéta.

— Frères ! où êtes-vous ?

Le silence insolite le glaçait ; il répéta, haletant :

— Frères, où êtes-vous ?… Où suis-je, frères ?… Frères !…

Alors, derrière lui, s’éleva tout à coup une plainte étrange, inhumaine, un faible grelottement de détresse qui semblait venir de très loin, monter de quelque mystérieuse profondeur.

La peur prit l’homme aux vertèbres. Il lâcha son arme, bondit dans la direction du courant d’air. Piétinant les cadavres, tombant, rebondissant, il gagna la sortie et se sauva, à demi fou, les mains tremblantes, tâtonnant dans la nuit.

Derrière le rideau isolant, blottis tout au fond de leur chambre de jeu, Samuel et Flore, serrés l’un contre l’autre, sanglotaient sur une note haute et tremblée.

À mille mètres d’altitude, une minute à peine après son départ du 4.48, Harrisson se connut complètement aveugle et sourd et remarqua, en outre, que ses doigts gardaient mal le contact des objets. Les jambes mortes, il était étendu dans l’étroit monoplace, la main droite au gouvernail.

Son esprit demeurait agile, mais travaillait de façon inattendue, comme s’il eût été enrichi par de mystérieux apports nouveaux.

L’avion, pointé en direction du Refuge, entra dans un fort courant transversal et fut légèrement déporté vers le nord. Aussitôt, un frémissement douloureux parcourut les doigts du pilote ; il inclina vers la droite… Son mouvement avait eu la rapidité d’un réflexe. La douleur cessa et Harrisson eut la certitude de diriger son avion plus sûrement qu’il n’eût pu le faire à vue.

De la main gauche, qui demeurait libre, il chercha un des hublots d’avant. Par l’étroite ouverture, ses doigts tâtonnèrent dans le vide. Il ne sentit point la fraîcheur du vent sur sa peau, mais, au contraire, une légère sensation de brûlure qui l’eût bien étonné une heure plus tôt, et qui lui semblait à présent toute naturelle.

Ses doigts s’écartèrent, s’orientèrent lentement sans intervention de sa volonté. Et, peu à peu, la nuit où il était plongé se peupla d’apparences fantastiques.

Ce qu’il distinguait au-dessous de lui ne rappelait en rien les formes banales du monde. Nulles lueurs ordinaires ne délimitaient les contours. Et, cependant, ce n’était pas le chaos. Les sensations nouvelles, instantanément élaborées, lui procuraient des certitudes étranges qui ne concernaient ni l’espace ni le temps humainement concevables, mais qui, derrière de mouvantes illusions, s’appliquaient à une mystérieuse et formidable entité.

Sa pensée bouillonnait, se dilatait à l’infini. Il souffrait confusément ; il avait l’impression qu’il était au cœur douloureux du monde et que, de toute part, des vibrations inconnues convergeaient vers lui.

Quelques sensations se précisèrent. Une souffrance humaine, étroite, aiguë, perça, comme un rayon, son angoisse vague : il entrait en communication avec Lygie. Il vécut l’horrible scène, perçut la fureur des assaillants, la démence de Sylvia ; des doigts aux ongles pointus le cravatèrent ; la poitrine défoncée, il râla… Puis une horreur indicible fit tressaillir toutes ses fibres… Enfin, un choc au front le plongea, pendant quelques secondes, dans une complète nuit.

L’avion tombait ; il se redressa soudain, monta presque verticalement, à grande vitesse.

Une main crispée sur le gouvernail, Harrisson fuyait la terre des hommes stériles. Toute souffrance de nouveau concentrée en son cœur, il fuyait la terre, d’où montait vers lui la rumeur immense et unanime des malédictions.

Il acheva de mourir aux déserts vertigineux du ciel, dans le fracas d’une désintégration explosive. Il y eut une grande flamme dévorante. Des gaz lourds et des cendres descendirent lentement se mêler aux nuées. TROISIÈME PARTIE

UNE GENÈSE I

L’HUMANITÉ STÉRILE

L’humanité ne comprit pas, tout d’abord, qu’elle venait de recevoir le coup de grâce.

L’éclosion de féeriques divers avait recommencé ; des formations spontanées évoluaient un peu partout ; aussi, le système 13 avait-il envahi le monde sans que personne n’en conçût de particulières alarmes. Entre tant de manifestations dramatiques se succédant sans répit, les avortements ne pouvaient attirer spécialement l’attention ; d’ailleurs, les communications cinétéléphoniques devenant de plus en plus difficiles et précaires, l’universalité du fléau n’avait même pas été remarquée.

Le dernier épisode de la tragédie se déroulait dans une morne horreur. Tardivement dociles à l’enseignement du 4.48, les hommes détruisaient les centrales, les zones, les laboratoires et jusqu’aux réserves de substances radioactives patiemment accumulées au cours des derniers siècles.

Mais, soit que cette destruction fût trop brusque, soit que fussent rompus des équilibres insoupçonnés, soit pour toute autre raison, l’ébranlement de l’éther tellurique persistait. Ce ne fut qu’après une dizaine de jours que le monde retrouva son ordinaire stabilité et que disparut le dernier féerique.

La civilisation avait sombré. À part quelques rares avions, quelques installations privées de cinétéléphonie, tout était à peu près disparu de ce qui avait fait la puissance et l’orgueil de la société moderne. Au surplus, le monde était dépeuplé. Cent millions d’hommes, peut-être, demeuraient en apparence indemnes. En nombre deux ou trois fois plus grand, les victimes des derniers féeriques achevaient atrocement leur vie. De vastes régions étaient jonchées de paralytiques gémissants qui mouraient de faim et de soif ; en d’autres lieux, on ne trouvait plus guère que des aveugles. Des hallucinés, des fous, des monstres qui n’avaient même plus figure humaine erraient à l’aventure. Aucun des groupes sociaux n’avait subsisté. La famille n’existait plus que rarement. L’individu assurait sa subsistance au jour le jour et vivait en état de perpétuelle alerte.

Les infirmes et les grands déséquilibrés disparurent vite. Un mois après la destruction des centrales, la tranquillité régnait sur la terre dévastée. Les survivants ébauchaient d’humbles entreprises, organisaient silencieusement leur nouvelle existence. La vie était rustique, prudente, économe.

Mais cette léthargie ne devait pas durer. Une sourde inquiétude gagnait les plus clairvoyants. Certains médecins se rappelaient à présent l’étrange série d’avortements, causés, sans nul doute, par l’invasion féerique. Chacun, dans son rayon d’observation, pouvait constater qu’il ne naissait aucun enfant, qu’il n’y avait aucune promesse, aucune probabilité pour l’avenir.

Le malaise grandit très vite. Les dernières installations cinétéléphoniques furent fiévreusement utilisées, les derniers avions prirent l’air pour des voyages de recherches. Et l’on acquit bientôt cette certitude angoissante que le mal s’étendait à la terre entière. Cependant on voulut croire encore qu’il s’agissait d’une affliction temporaire et guérissable. Des médecins, des biologistes qui avaient, par miracle, sauvé une partie de leur outillage scientifique, procédèrent sur eux-mêmes et sur leurs proches à un examen minutieux des éléments sexuels. Partout le résultat fut identique : tous les sujets, hommes, femmes, enfants des deux sexes, semblaient irrémédiablement stériles ! Les savants ne purent tenir longtemps secrète la terrible nouvelle. L’angoisse gagna leur entourage ; des étrangers même accouraient à eux et demandaient impérieusement à subir l’examen.

Et, bientôt, par le cinétéléphone et les avions, mais aussi par on ne sait quelle intuition mystérieuse, chacun fut prévenu. La vérité éclata sur le monde comme une épidémie : l’espèce était condamnée à mourir !…

L’énormité de la sentence écrasa les hommes.

Certes, on venait de traverser une période d’immenses malheurs, on avait subi des souffrances effroyables ; tout cela demeurait néanmoins admissible, car ce qui avait été mis en question, ce n’était que la disparition plus ou moins rapide des individus. Mais, cette fois, la source de vie était tarie d’un seul coup ! Catastrophe pour laquelle toute habitude manquait ; catastrophe unique et qui dépassait l’entendement. Aussi l’effondrement fut-il complet. La mort d’innombrables individus n’avait fait que désagréger les groupements sociaux ; la seule annonce de la disparition probable de l’espèce disloqua immédiatement les âmes.

L’esprit d’entreprise s’éteignit aussitôt. Les humbles travaux commencés furent abandonnés. Même chez les plus grossiers des hommes, chez des arriérés, des demi-fous, que n’eût pas dû atteindre, pourtant, le commun désespoir, une paresse étonnante fut la règle. L’activité devint, aux yeux de tous, chose absurde, douleur inutile et sans compensation. Le souci de prévoyance apparut comme une plaisanterie sinistre. Placé entre deux tâches nécessitant un effort égal, l’une d’acquisition, l’autre de destruction, l’homme optait généralement, sans remords et même avec une sorte de jubilation lugubre, pour la destruction.

Certaines régions désertes demeurèrent opulentes et parées ; mais, partout où vivaient encore des hommes, les riches jardins, les parcs harmonieux furent tristement saccagés. Pour cueillir un fruit, on abattait l’arbre ; on flambait une forêt pour dissiper une onglée ou même sans aucune apparence de raison, le geste étant au moins aussi naturel d’allumer un incendie que de l’éteindre. Les derniers vestiges de la civilisation scientifique disparaissaient. Les maisons intactes restaient ouvertes et n’abritaient que des hôtes de passage ; les réserves étaient gaspillées ; les animaux domestiques erraient, cherchant en vain quelque maître. Très vite, les moyens de communication rapide cessèrent tout à fait d’exister ; les glisseurs, avions, voitures, navires de tout genre, dont beaucoup étaient d’ailleurs inutilisables depuis la disparition des zones, furent abandonnés ou détruits. Il ne resta, çà et là, que de rares voitures à traction animale et de lents planeurs à voile d’un usage dangereux.

La terre redevenait libre, sauvage, vaste.

L’homme déchu, condamné, agonisait dans la tristesse et la laideur.

Chacun vivait, à l’ordinaire, isolément. Les dernières familles se dissociaient ; les derniers enfants, même jeunes ou infirmes, étaient fréquemment abandonnés par leurs parents. Des groupes éphémères se formaient parfois, mais c’étaient des désespérés qui se rassemblaient pour mourir, ou encore des malades qu’un instinct diabolique poussait à s’unir et à voyager afin de contaminer les autres.

Il arrivait souvent que le souci de conservation individuelle perdît sa force. Nombreux étaient ceux qui se suicidaient ; plus nombreux encore ceux qui se traînaient misérablement, lâchement, incapables d’assurer leur propre subsistance au milieu de la région la plus prospère.

L’intelligence rétrogradait. Les idées étaient plates, grises, confuses. Une sorte d’hébétude se constatait chez tous, une imbécillité homogène avec, parfois, des crises d’effervescence désordonnée. Ces crises confinaient souvent à la folie ; chez les moins déséquilibrés, elles constituaient toujours un état morbide, une révolte fiévreuse, le dernier jaillissement d’une flamme sur le point de s’éteindre. Cette activité momentanée et anormale de l’esprit s’exerçait ordinairement dans un sens maléfique ; les excités dressaient des plans de destruction, s’ingéniaient à découvrir des méthodes de vandalisme efficaces et rapides.

Quelques savants essayaient, de temps en temps, de reprendre pied et cherchaient le remède sauveur. L’idée d’une réussite inconcevable, miraculeuse, les soutenaient alors, et ils étaient presque heureux. Mais la plupart d’entre eux ne pouvaient garder longtemps cette attitude ; au bout de quelques jours, ils abandonnaient tout.

Chez les humbles, cette foi intermittente au miracle apparaissait plus rarement. Il arrivait cependant qu’un groupe accueillît quelque fausse nouvelle porteuse d’un étonnant espoir. Il y avait une heure de joie, une brève reviviscence ; puis le doute revenait très vite et, souvent, le groupe se désagrégeait avant que fût venu le démenti formel. Chacun se replongeait plus profondément dans la solitude et la détresse.

La moralité n’était plus qu’un mot désignant des habitudes indifférentes. L’homme, à cet égard, tombait au-dessous de toute créature animée. Les plus ordinaires vertus et les plus faciles étaient aussi les plus rares. Un certain héroïsme nonchalant se pouvait encore rencontrer assez aisément, mais la sincérité, le respect de la parole donnée, la plus élémentaire reconnaissance, ne se manifestaient que de loin en loin et, d’ailleurs, par pur hasard. Le juste ne semblait plus se distinguer de l’injuste. Toutes les actions pesaient le même poids.

Et tous les masques tombaient…

Aux heures, surtout, où l’individu sortait de son habituelle veulerie, les sentiments destructeurs se donnaient libre cours. Les mensonges, les trahisons, les haines, se dévoilaient cyniquement. Au sein même des très rares familles qui avaient échappé au désastre, les liens d’amour se brisaient ; de féroces antipathies ou des attirances monstrueuses, jusque-là énergiquement refoulées, arrivaient au jour.

L’instinct génésique, exaspéré, subissait d’effrayantes perversions. Partout où les survivants demeuraient en nombre, le mal de luxure atteignait son paroxysme. Aucune pudeur, aucune retenue, aucun dégoût ; une hideuse et morne confusion des sexes, des âges, des espèces. Des couples se formaient au hasard des plus sordides rencontres. Le viol suivi de meurtre était fréquent ; des enfants fuyaient éperdument devant des brutes à face humaine.

Les hommes étaient abominables, mais les femmes étaient pires. Elles en arrivaient tôt ou tard à une frénésie sanguinaire, à des accès de rage véritable. Le vice hilarant faisait chez elles de terribles ravages ; et, souvent, dans le silence des nuits, on entendait des rires lamentables, des appels nostalgiques, des cris rauques et d’une infinie tristesse, par quoi elles se conviaient mutuellement à des étreintes désespérées. Parfois, groupées en bandes, elles traquaient les mâles isolés, les frappaient avec une cruauté inouïe et les mutilaient. Presque toutes s’adonnaient ouvertement à la bestialité.

Il s’en trouvait, de temps en temps, pour simuler la grossesse ; à demi démentes, elles se donnaient le change à elles-mêmes et parfois réussissaient à persuader les autres. On les suivait alors, on les entourait de soins impérieux, on adorait leurs flancs sauveurs ; jusqu’au jour où, la supercherie découverte, on les écharpait férocement.

À mesure que les saisons succédaient aux saisons, sur toute l’étendue de la terre, le nombre des humains diminuait vite ; et les survivants, qui s’approchaient du terme fatal, sombraient dans la plus affreuse mélancolie et dans la débauche la plus immonde.

Les continents s’ignoraient. De région à région, il n’y avait que des échanges insignifiants, de lentes migrations de malades, des voyages d’agités, cheminant au hasard par les pistes les plus faciles.

Or, un soir d’été, sur la terre d’Europe, trois ribaudes presque folles, qui avaient, tout le jour, poursuivi un jeune garçon, s’arrêtèrent, stupéfaites, à la lisière d’une forêt…

Un couple sortait du couvert des arbres. L’homme à peau sombre, vigoureux et haut, semblait depuis peu hors de l’adolescence ; la femme, plus jeune encore, parfaitement belle et le visage heureux, allaitait un tout petit enfant !

Quand les ribaudes furent revenues de leur surprise, elles s’élancèrent du même mouvement vers la féerique apparition. Mais, déjà, le couple s’était enfui avec la surprenante agilité des bêtes sauvages. Et deux grands chiens fauves, qui avaient surgi d’un fourré, barraient la route, les crocs menaçants, prêts à combattre. II

L’ODYSSÉE DE SAMUEL ET DE FLORE

Samuel et Flore, étaient restés deux jours et deux nuits dans la chambre d’isolement, au fond du laboratoire saccagé. Lorsque la faim, la soif et l’odeur des cadavres les avaient obligés à sortir, l’évolution du système 13 était terminée.

Ils pénétrèrent dans la maison, burent et mangèrent. Rassasiés, ils retrouvèrent un peu de gaieté ; ils firent quelques bonds, se poursuivant en riant.

Mais le silence les inquiéta. Ni Harrisson, ni Lygie, ni Salem n’étaient là. Ils fouillèrent la maison, appelèrent, faiblement d’abord, puis de toutes leurs forces et leur voix tremblait d’angoisse. Dans la cour, ils tournèrent autour des cadavres sans reconnaître celui de Salem. Pour retrouver Lygie, ils se dirigèrent vers le laboratoire, mais, dès l’entrée du vestibule, une odeur horrible les fit reculer précipitamment. La peur les ressaisit et ils dévalèrent la colline à toutes jambes. Ils s’arrêtèrent, hors d’haleine, dans un petit bosquet et s’endormirent aux bras l’un de l’autre, blottis parmi de hautes fougères.

Quand le froid de la nuit les éveilla, ils appelèrent encore leurs maîtres. Au matin, lentement, prudemment, se glissant d’un arbre à l’autre à travers les herbes, ils revinrent au Refuge, où ils apaisèrent leur faim. Puis ils cherchèrent encore Harrisson et Lygie. L’odeur des morts faisait frémir leurs narines et se hérisser leurs cheveux. Au crépuscule, ils regagnèrent la plaine, coururent jusqu’à un nouveau gîte.

Pendant toute une semaine, ils continuèrent ce manège. Ils étaient tristes, désemparés, presque malades ; seule, la joie de se nourrir animait quelque peu leurs gestes.

Les fruits abondants jonchaient la terre. Le huitième jour, les deux enfants ramassèrent des glands d’espèce délicate et des faînes énormes. Rassasiés dès l’aube, ils se prirent à jouer, dans la fraîche lumière, avec plus d’entrain que de coutume ; puis ils marchèrent au hasard dans la plaine.

Le lendemain, ils revinrent sur leurs pas ; une fois de plus, ils montèrent vers leur ancienne demeure. Un vent très lent, très bas, roulait des flots de pestilence. Des nuées de corbeaux tournoyaient et plongeaient avec des cris joyeux ; deux bandes de chiens se livraient bataille autour d’un tas d’ossements. Samuel et Flore se glissèrent pourtant jusqu’à la maison. Les vivres avaient été dévorés. En revanche, Flore trouva une de ses poupées, qu’elle prit en ses bras ; de son côté, Samuel découvrit un couteau et son jouet préféré, un rouet à feu fabriqué spécialement pour lui, d’après les indications de Harrisson.

Comme les deux enfants cherchaient encore quelques restes comestibles, un grand chien maigre surgit, les yeux flambants dans l’entrebâillement d’une porte. D’un bond, Samuel et Flore gagnèrent la sortie, et ils se sauvèrent sans regarder derrière eux.

Cette fois, ils allèrent très loin, franchirent une rivière sur un pont à moitié démoli et ne s’arrêtèrent qu’à bout de forces, sous un chêne aux branches courbées par le poids des fruits. Le tronc de ce chêne était creux et formait comme une petite grotte. Les deux enfants s’y blottirent pour la nuit. Le lendemain matin, ils n’eurent qu’à allonger le bras pour cueillir des glands exquis, très farineux et très sucrés.

Quand ils eurent mangé, Flore berça la poupée et Samuel, avec son rouet, alluma des herbes sèches. Puis ils songèrent au retour ; mais ils ne purent retrouver le pont sur lequel ils avaient passé, la veille.

Le jour était limpide et doux ; une petite cascade chantait. Flore se mit à chanter aussi, et Samuel fit ricocher des pierres sur l’eau. Ils mangèrent encore et burent. Puis, se tenant par la taille, ils marchèrent au-devant du soleil qui montait au bord arrondi de la terre.

Chaque matin, ils partaient ainsi dans la direction de la plus grande lumière.

Les caresses de leurs maîtres leur manquaient cruellement. Souvent encore, ils étaient tristes à cause de leur solitude.

Ils allaient, furtifs, dans le monde inconnu et semé d’embûches.

Un aveugle dont ils s’étaient approchés croyant reconnaître en lui le vieux Salem, leur avait parlé d’une voix épouvantable tout en lançant des pierres dans leur direction. Une autre fois, comme ils avaient trouvé des provisions dans une maison abandonnée, un chien s’était jeté sur Samuel et l’avait mordu.

Depuis ces aventures, ils évitaient les maisons, les routes, les hommes et les grosses bêtes menaçantes. De préférence, ils cheminaient à proximité des couverts par des pistes peu frayées.

Ils suivirent pendant assez longtemps une vallée boisée où coulait une large rivière, et ils arrivèrent en une région où les hommes étaient encore assez nombreux ; ils en rencontrèrent plusieurs qui semblaient tristes et très méchants. Pris de peur, ils s’enfuirent, et, sur un pont intact, passèrent la rivière. Les jours suivants, comme ils s’éloignaient de la vallée, ils tombèrent dans un immense charnier. L’odeur les chassa. Marchant vers le soleil de midi, ils arrivèrent sur des terres hautes d’où coulaient de gais ruisseaux. La région était déserte, parsemée d’ossements déjà blanchis. Ils y vécurent quelque temps et leur mélancolie se dissipa.

De toute part, les fruits merveilleux d’automne courbaient les branches. De lourdes pluies tombèrent, et puis ce fut encore la caresse du soleil. Les champignons perçaient la verdure, odorants comme des fleurs. Les animaux domestiques qui avaient échappé au désastre vivaient librement ; les oiseaux de basse-cour déposaient leurs œufs sous les buissons. Samuel et Flore assuraient, sans aucune peine, leur subsistance.

La joie habita leur poitrine.

Tout le jour ils jouaient et dansaient.

Flore, berçant sa poupée, lui tenait de longs discours rythmés. Samuel, avec son rouet, allumait des feuilles sèches et des branches résineuses. Et tous deux se penchaient sur la fleur tumultueuse du feu.

À la tombée du soir, ils gagnaient un gîte de broussailles ou se réfugiaient au creux de quelque tronc géant : De petits carnassiers rôdaient, que le moindre mouvement mettait en fuite. Souvent des chiens venaient flairer les deux enfants, des chiens maigres et hardis dont les yeux s’allumaient dans l’obscurité devant cette chair vivante. Samuel et Flore, qui avaient l’oreille fine et le sommeil léger, se dressaient alors, pleins de frayeur. Les chiens, à l’ordinaire, reculaient en grondant. Quelquefois, au contraire, ils venaient, l’échine humble, se couler aux pieds des tremblantes créatures verticales. Mais les deux enfants refusaient l’alliance ; ils grimpaient aux arbres, et, le jour venu, de la voix et du geste, ils chassaient les chiens.

Leur intelligence se développait lentement. Le langage rudimentaire qu’ils tenaient de leurs maîtres s’était plutôt simplifié, et ils demeuraient encore incapables de raisonnement véritable. Cependant, ils faisaient certaines comparaisons fort utiles. La nécessité les rendait ingénieux et adroits. Comme leurs habits s’en allaient par lambeaux et ne suffisaient plus à les protéger contre la fraîcheur des nuits, ils en recueillirent d’autres, des fourrures chaudes et légères qui traînaient aux abords des maisons détruites. Le rouet de Samuel n’avait d’abord servi qu’à leur amusement ; peu à peu, ils apprirent à utiliser les vertus du feu. La flamme fut leur amie qui ranimait leurs membres engourdis et donnait aux fruits une saveur nouvelle. Créer le feu et le nourrir devint une de leurs occupations principales. Il leur arrivait souvent de se passer du rouet allumeur. Harrisson, lorsqu’il étudiait leurs gestes, leur avait appris à tirer le feu des pierres et de certaines branches sèches, et Samuel était devenu, à ce jeu, d’une étonnante habileté.

Les premiers froids de l’hiver les surprirent dans la région des terres hautes. Un vent blessant les chassa, ainsi que de nombreuses bêtes, dans la direction du soleil de midi. Mais des montagnes très élevées se dressèrent sur leur route ; la terre fut plus aride, les fruits beaucoup plus rares. Les deux enfants durent attaquer de petits animaux. Ils souffrirent et leurs forces, au lieu de croître, déclinèrent. Pendant plusieurs jours, ils furent perdus au milieu d’un immense champ de neige. Le soleil ne paraissait plus ; leurs mains engourdies et maladroites ne parvenaient pas à tirer le feu des branches glacées. Ils grelottaient malgré leurs fourrures et ils avaient faim. Par bonheur, ils rencontrèrent une petite grotte au fond de laquelle ils dormirent longtemps, étroitement enlacés.

Lorsqu’ils quittèrent la grotte, amaigris et languissants, des bouffées de douceur leur caressèrent le visage : l’hiver lâchait prise. Ils s’engagèrent dans une vallée où les rongeurs pullulaient ; sans trop de peine, ils en capturèrent beaucoup et mangèrent avec avidité. Puis ils reprirent leur marche vers les terres chaudes.

Ils cheminèrent parmi de doux paysages, et la saison généreuse ramena la joie. Leurs membres avaient retrouvé la souplesse et une force accrue ; leur sang courait allègrement.

Ils rencontrèrent encore des montagnes, passèrent des fleuves, suivirent pendant quelque temps les beaux rivages de la mer.

L’hiver revint, mais non la cruelle neige ; la bonté du soleil demeurait épandue sur la terre.

Ils vivaient paresseusement. Ce n’était pas le goût des aventures qui les faisait voyager, ni l’attirance des horizons inconnus. Mais ils obéissaient aux volontés obscures de la terre et du ciel ; ils obéissaient au soleil, aux nuées, aux vents, aux saisons. Surtout, ils fuyaient les hommes. À plusieurs reprises, ils avaient été menacés, poursuivis ; aussi traversaient-ils aussi vite que possible les régions habitées, fussent-elles des plus hospitalières. Ils s’attardaient au contraire volontiers dans les cantons déserts.

Leurs sens, naturellement fort développés, acquéraient peu à peu une acuité singulière. Ils voyaient et entendaient de très loin, et leur odorat reconnaissait au passage de subtils effluves. Ils se laissaient surprendre de moins en moins souvent ; dès qu’ils soupçonnaient la présence des hommes, ils décampaient, agiles et silencieux.

Leur prudence était extrême ; leur courage, en toute occasion, assez bas. Même chez Samuel, aux heures de danger, l’instinct belliqueux ne s’éveillait point.

Les herbivores de grande taille excitaient leur méfiance. Il leur arrivait de rencontrer des bandes de chevaux, des troupeaux de ruminants, errant de pâturage en pâturage ; et souvent, quelque vieil animal, retrouvant devant ce couple humain ses habitudes domestiques, accourait quêter une caresse ou un ordre. Mais, aussitôt, les deux enfants se dérobaient.

Après les hommes, ils redoutaient par-dessus tout les chiens. Leurs bandes inquiétantes commençaient en effet à parcourir les plaines, où elles se livraient de violents combats. On en voyait qui passaient en trombe, les yeux en feu, à la poursuite de grands herbivores isolés. D’autres, hargneux, montaient une garde dérisoire près des anciennes maisons, vides de leurs habitants. D’autres enfin, le regard plein de détresse, hurlaient plaintivement et voyageaient à la recherche de leurs maîtres.

Un matin, Samuel et Flore, qui avaient passé la nuit sous un épais roncier, trouvèrent un grand épagneul sombre étendu à leurs pieds. Ils se dressèrent d’un bond, se sauvèrent à toute vitesse. Le chien les suivit. Tout en courant, ils lui jetèrent des pierres, et le chien s’arrêta, les regardant de ses beaux yeux tristes. Le lendemain, à leur réveil, il était encore là. Pendant plusieurs jours, il les accompagna ainsi, de loin, tantôt visible, tantôt invisible. Pleins d’inquiétude au début, ils finirent par se rasséréner un peu et ralentirent leur fuite. Un matin, ils s’enhardirent jusqu’à frapper le chien. Alors il se coula tout près d’eux, s’allongea sur le sol, s’offrant aux coups avec un frémissement de joie. Puis il partit comme une flèche et disparut dans l’ombre d’un fourré voisin. Il revint bientôt, portant dans sa gueule un lièvre encore chaud qu’il déposa aux pieds de Samuel. Les deux enfants avaient faim ; ils mangèrent le lièvre et quand ils eurent mangé, ils dansèrent et luttèrent. Le chien n’osait se mêler à leurs ébats, mais il sautait sur place et poussait de légers aboiements joyeux.

Durant les jours qui suivirent, il leur apporta encore du gibier. Les enfants ne le craignaient plus et vivaient dans l’abondance. Néanmoins, ils demeuraient distants, prêts à rompre le pacte.

Un soir, le chien tarda à reparaître. Ils eurent faim et s’endormirent pleins de tristesse. Le chien n’arriva que le lendemain matin. Il apportait un oiseau de belle taille, mais il avait combattu : du sang noir engluait les poils de ses oreilles et de sa gorge. Alors Samuel et Flore prirent de l’eau fraîche au creux de leurs mains et la versèrent sur les plaies. Et, à partir de ce jour, l’alliance fut complète.

Le nouveau compagnon s’habitua bientôt au nom de Ouaf.

La vie devint plus gaie et, en même temps, plus facile et plus sûre. Les voyageurs traversaient lentement des régions à peu près complètement inhabitées. Ils vécurent de longs jours paisibles sous un ciel limpide et clément.

Samuel et Flore fuyaient toujours les hommes et les animaux inquiétants par leur masse. Mais l’alliance avec le chien s’était élargie. Ouaf, à présent, avait une famille prospère, rapidement grandissante. Il y avait Bow, la mère, une grande bête fauve à lourde mâchoire, toujours en alerte et toujours prête au combat ; puis la tribu des jeunes, turbulents et bigarrés, chasseurs comme Ouaf ou braves comme Bow. Sur leur passage, les carnivores se cachaient ; les plus grands herbivores eux-mêmes rassemblaient leurs petits et prenaient le large.

Un jour, à la lisière d’un canton où vivaient encore quelques hommes, deux de ceux-ci, qui semblaient atteints de démence furieuse, poursuivirent Flore. Malgré la rapidité de sa course, elle allait sans doute être rejointe, lorsque Bow arriva comme la foudre et, derrière elle, plusieurs de ses fils farouches. Les deux hommes roulèrent sur le sol, la gorge ouverte. Flore fuyait avec Ouaf et les autres chiens et Samuel, à longues foulées, entraînait le groupe.

Samuel n’avait jamais l’idée de combattre…

Chaque saison le voyait plus grand et plus fort, mais il demeurait doux, prudent, furtif. Lorsque les chiens veilleurs donnaient l’alerte, il était debout le premier et, le premier, il prenait sa course, tirant Flore derrière lui. Au départ, lorsque rien n’entravait son élan, sa vélocité égalait celle des chiens les plus agiles. Ses jambes, longues et lisses, ne connaissaient pas la fatigue, et le souffle de sa poitrine semblait inépuisable.

Dans le même temps, Flore s’était également épanouie. Haute, avec une taille flexible, elle avait des flancs évasés, des membres ronds et charnus. Sa voix était plus ample et pleine de chaudes sonorités.

Un soir d’été, après de longs jours d’abondance et de paresse, comme ils jouaient avant le sommeil, Samuel, animé tout à coup d’une fureur inconnue, la poitrine grondante, maintint sous lui sa compagne. Et Flore, la gorge soulevée, les yeux pleins d’un ravissement angoissé, jeta sous les premières étoiles un long cri tremblant.

Ils devinrent plus indolents, moins avides de jeux, de courses et de luttes. Leur amitié pour les chiens se refroidit momentanément. Ils ne traitaient plus leurs alliés sur le pied d’égalité. Les chiens les nourrissaient ; eux acceptaient les offrandes mais demeuraient économes de caresses et refusaient de gambader avec les jeunes fils de Bow.

Flore avait des gestes harmonieux et lents. Couronnée de fleurs, elle se penchait sur l’eau des sources. Souvent, elle se cachait sous les arbres et Samuel, tout de suite anxieux, jetait son cri d’appel. Alors elle se laissait voir ; balançant son torse poli, elle avançait à petits pas, elle glissait, les hanches houleuses, les bras arrondis au-dessus de sa tête. Samuel bondissait vers elle et la terrassait.

À la fin de l’été, ils eurent une alerte : des hommes voyageurs furent aperçus dans le pays. Il fallut fuir, vite et longtemps. L’ardeur de leur sang s’apaisa. Flore, peu à peu, devint lourde ; puis ses flancs palpitèrent, et elle refusa tout à fait les jeux d’amour.

L’enfant jeta son premier cri, un soir, au moment de la renaissance du printemps, au fond d’une grotte tapissée d’herbes sèches. Flore l’attira près de sa poitrine et s’endormit, épuisée. Au matin, comme elle dormait encore, Samuel prit l’enfant et, sans bruit, le porta au soleil. Accroupi, il l’examina curieusement et il appela Ouaf. Le chien accourut, puis Bow ; bientôt toute la tribu forma le cercle autour de cette boule de chair vagissante. Bow comprit la première que c’était là le commencement d’un homme. Elle se coula tout auprès et flaira les membres roses ; puis, à petits coups rapides, elle se mit à lécher. Devant ce spectacle insolite, toute la tribu donna de la voix.

Alors un cri de désespoir et de fureur retentit dans la grotte. Presque aussitôt, Flore surgit à l’entrée et bondit au milieu du groupe. Bow roula sur le dos, chavirée d’un coup de pied ; Samuel recula précipitamment, la figure labourée.

Flore avait ressaisi son enfant. Elle l’éleva dans la lumière et le considéra. Puis elle avança vers la menue bouche rose une des pointes douloureuses de sa poitrine. Du lait gicla ; les petites lèvres s’ajustèrent sur la chair offerte.

Alors, Flore, apaisée, sourit à la tribu des chiens, assise en rond autour d’elle ; et elle sourit aussi à Samuel, qui, ahuri, essuyait du revers de sa main le sang de sa joue griffée.

L’enfant devint aussitôt le centre rayonnant de la tribu ; en lui battit le cœur de tous. Flore ne jouait plus qu’avec lui ; Samuel le maniait avec délicatesse. Les chiens furent ses esclaves ; dès qu’il eut la force de se rouler sur le sol, ils se battirent pour l’approcher. Ils déposaient à sa portée les plus précieuses offrandes. Bow, mère terrible, que Samuel et Ouaf eux-mêmes n’abordaient qu’avec précaution durant les premiers jours de l’allaitement, confiait à l’enfant ses derniers nés.

La prudence des guides s’accrut encore. Samuel montait aux arbres pour scruter l’horizon ; Ouaf, le museau levé, interrogeait les plus subtils effluves passagers.

La tribu ne craignait plus rien des grands herbivores, mais elle redoutait toujours l’homme.

Or, pendant de longs jours, l’homme ne fut jamais signalé.

Aussi, le zèle des veilleurs finit-il par diminuer. Et, par un soir d’été, où l’air était alourdi de puissantes odeurs forestières, Flore, tout à coup, se laissa surprendre allaitant son enfant…

Ce fut une fuite éperdue dans l’ombre épaisse de la forêt. Le lendemain, il n’y eut pas de nouvelle alerte, mais, lorsque l’aube revint pour la seconde fois, Ouaf signala des hommes dans toutes les directions.

Flore ayant dissimulé l’enfant dans les plis de sa fourrure, toute la tribu s’avança sous le vent. Bientôt un groupe humain fut en vue, barrant la piste suivie. Flore reconnut les femmes qui l’avaient surprise ; derrière les femmes se tenaient deux hommes blancs montés sur des chevaux. L’un de ces hommes, apercevant la tribu, jeta un cri ; sa main levée créa un feu vif et le bruit du tonnerre.

Déjà Samuel reculait ; mais au signal de l’homme blanc, d’autres bruits répondaient et des cris et des appels. Le danger approchait de tous les côtés à la fois. Cernée, la tribu se rassembla autour de Flore. En pointe, Bow, hérissée, avançait lentement ; puis venaient ses fils à lourde mâchoire, puis le couple humain, les chiens les plus jeunes, les chasseurs à long nez et enfin Ouaf, tête haute dans le vent.

Soudain, Bow chargea et, derrière elle, d’un élan terrible, le groupe fauve des combattants. Les trois femmes n’eurent pas le temps de chercher à fuir ; elles tombèrent, et les hurlements des chiens couvrirent les cris de leur brève agonie. D’un bond formidable, le plus hardi des fils de Bow s’était jeté sur le premier cavalier ; l’homme, désarçonné, avait à peine touché terre que Bow l’égorgeait. L’autre s’éloignait, de toute la vitesse de son cheval.

La piste était libre. Samuel, Flore et les chasseurs s’élancèrent ; une détonation augmenta leur frayeur et la rapidité de leur fuite. Ils atteignirent un fourré et s’y enfoncèrent.

Bow et les combattants rallièrent la tribu peu après, les crocs encore saignants. Ouaf manquait, frappé à l’arrière par une main invisible, maîtresse du tonnerre. Bow revint sur ses pas ; ayant trouvé le cadavre, elle le flaira longtemps, puis elle hurla jusqu’au soir. Quand elle eut rejoint les siens, elle fut pendant plusieurs heures inabordable.

La poursuite avait cessé. Personne, chez l’ennemi, n’avait vu l’enfant…

La tribu, cependant, continuait à fuir, cherchant des terres de solitude. Elle ne s’arrêta qu’après une très longue course, sur un plateau couvert d’herbages. Il y eut une grande sécheresse, et l’eau vint à manquer. L’absence de Ouaf, l’incomparable chasseur, se faisait cruellement sentir. La tribu souffrit.

Ce fut en ce lieu que Samuel apprit à combattre. Un jour, il se trouvait avec Flore, sous un arbre au milieu du plateau désert ; non loin d’eux, l’enfant rampait dans les hautes herbes. Ils étaient seuls avec les chiens derniers nés ; car, en ces temps de disette, tous les adultes poursuivaient le gibier rare. Samuel et Flore, amaigris, fatigués, somnolaient. Ils ne remarquèrent point deux hommes volants qui, sur de lents planeurs, glissaient silencieusement à faible altitude. Les deux hommes, soudain, s’arrêtèrent et vinrent atterrir près de l’arbre où le couple reposait. Puis ils coururent vers l’enfant et le saisirent. Émerveillés, ils élevaient le petit corps au-dessus de leur tête et leur joie éclatait à grand bruit. Flore et Samuel se dressèrent. La mère, avec un rugissement, bondit vers les étrangers. Samuel, déjà, avait pris sa course pour fuir… Un cri aigu de l’enfant l’arrêta net. Il revint, rompit au passage une lourde branche, et, avec une rapidité étonnante, il tua… Quand les deux hommes furent immobiles à ses pieds, il demeura un moment hébété, tout le corps tremblant ; puis il tourna autour des cadavres, s’en éloignant peu à peu, jusqu’au retour de Bow et des autres chasseurs. La tribu rassemblée, il cessa de trembler et gambada avec les chiens.

Pendant la nuit suivante, la pluie tomba abondamment. La tribu, désaltérée, reprit sa marche. Samuel allait en avant, précédant Bow, et il portait une massue grossière. Il échangea bientôt cette massue contre un lourd marteau de métal qu’il trouva sur son chemin. Ce fut, en ses mains, une arme terrible qu’il ne devait plus abandonner au temps de sa force.

La tribu traversa une région qui n’était pas complètement inhabitée ; plusieurs fois, on ne put éviter des hommes isolés. Surpris seul ou avec les chiens, Samuel fuyait. Mais, lorsqu’il était accompagné de Flore et de l’enfant, il chargeait sans hésiter et frappait à mort. Son autorité sur les chiens s’accrut ; chef de chasse, il imposa la discipline aux plus turbulents fils de Bow et les mena contre les grands herbivores.

Lorsque l’été revint, la tribu vivait tranquille au flanc ensoleillé d’une haute montagne. La contrée était d’abord difficile mais giboyeuse, et l’on n’y relevait jamais la trace des hommes vivants. L’eau coulait en ruisselets limpides ; des grottes offraient de sûrs abris. Les arbres fruitiers de toutes espèces couvraient les pentes. Sur les terres basses, poussaient abondamment des plantes porteuses de graines sèches, presque aussi nourrissantes que la chair des herbivores. Ceux-ci, d’ailleurs, ne manquaient point dans la montagne et la vallée. Ils y vivaient par bandes nombreuses et à peu près inoffensives ; il y avait Moûh le bœuf, Ouhin le cheval, Horoho le porc, Bêê à la chaude fourrure, d’autres encore.

Flore enfanta. Elle eut deux filles, si semblables, que la mère seule pouvait les distinguer l’une de l’autre. Elle les appela Hâ et Hahâ ; le premier-né, rieur, avait déjà reçu le nom de Bihihi.

Peu de temps après la naissance des jumelles, des hommes volants passèrent sur des planeurs que portait le vent de la vallée. Les jeunes chiens, imprudents, jetèrent vers eux leur menace. Mais Flore s’était cachée avec ses enfants, et les tristes passagers ne surprirent point le secret merveilleux de la montagne.

Flore ne se joignait plus aux voyages d’exploration ou de chasse ; elle n’aventurait jamais sa famille hors des couverts. Sous la garde de quelques chiens, elle demeurait à la grotte ; elle nourrissait le feu, pansait les éclopés, et elle apprenait aux enfants des chants et des jeux.

Au flanc de la montagne, elle enfanta plusieurs fois. Elle eut Nouhou, un mâle, puis deux filles, Voho et Ruhi. Vers le temps de la naissance de Ruhi, Samuel imposa à Bow vieillissante l’alliance avec Ouhin le cheval.

Et Samuel mena la chasse très vite et très loin.

Il lui arriva, un jour, de pénétrer dans une étroite vallée où un clan de chiens-loups poursuivait Horoho le noir. Samuel, monté sur Ouhin, frappa de son marteau les chiens-loups ; il y eut une terrible bataille. La tribu vainquit, mais non sans pertes douloureuse. Bow périt, ainsi que plusieurs de ses fils les plus ardents.

Les chiens-loups, de loin, suivirent leurs vainqueurs et, le lendemain, leurs hurlements menaçants se firent entendre au pied de la montagne. Ils s’établirent dans la vallée, barrant ainsi la route de chasse. Nombreux, patients, pleins de haine, ils assiégèrent la tribu, attaquant tous les isolés. Les expéditions lointaines devinrent impossibles. Or, depuis l’arrivée des chiens-loups, la région se dépeuplait. Horoho était introuvable ; Moûh s’éloignait vers d’autres pâturages, ses mâles redoutables protégeant les petits.

La tribu, affamée, descendit de la montagne, livra bataille et passa. Ouhin portait les enfants et on avançait vite. Mais les chiens-loups suivaient toujours. Il fallut encore se garder, combattre, et celui qui s’écartait ne revenait pas. Une imprudente fureur causa la mort de plus d’un fils de Bow.

Samuel cherchait des ruses.

Il attira les ennemis sur une vaste savane et, quand le vent accourut en face de la tribu, il créa rapidement le feu en plusieurs points. Le vent fit éclore d’innombrables fleurs rouges et les poussa jusqu’aux bords de l’horizon. Mangeant toutes les herbes de la savane, le feu chassa enfin les chiens-loups.

Cependant la région n’était pas sûre. La tribu erra longtemps. À plusieurs reprises, elle dut se cacher pour échapper aux regards des hommes volants. Elle contourna un vaste territoire où le feu avait tout dévoré. Des hommes marcheurs isolés, que le flair des chiens n’avait pu signaler et avec qui on se trouva soudain face à face, furent tués. De telles rencontres devinrent de plus en plus rares, et, bientôt, l’on cessa également d’apercevoir les hommes volants.

La tribu arriva dans une immense plaine boisée ; aucun homme n’y vivait. Elle s’y arrêta.

Samuel avait atteint sa plus grande force. Flore enfantait régulièrement. Hâ, Hahâ et les cadettes commencèrent aussi, à tour de rôle, à donner des fils et des filles. Puis Flore n’enfanta plus.

Bihihi avait dépassé Samuel en force et en vélocité. Ayant reçu, des mains de son père, le marteau de commandement, il était le premier chef de chasse.

Nouhou, au contraire, blessé dès sa jeunesse dans un combat contre Moûh, ne prenait point part aux grandes expéditions. Mais il était plein de patience et de ruse. Il fit l’alliance avec Moûh, son ancien ennemi, puis avec Bêê à la précieuse fourrure. Et il sut aussi attirer Horoho, qui vécut en familier.

Nouhou donnait des noms aux êtres et aux choses. Mieux que les femmes, il savait charmer les enfants par des cris continus et rythmés.

Et, par les doux soirs d’été, lorsque la plus belle des vierges menait, parmi les blancheurs vaporeuses de la lune, la ronde de ses sœurs nubiles, Nouhou accompagnait la danse d’amour d’un chant voluptueux et lent. III

LE CHANT DU MATIN

La tribu reposait dans une vaste grotte dont l’ouverture rocheuse dominait la plaine.

Le premier chef de chasse, Éléoum, fils d’Oréa, qui était fils de Ruhi, se leva sur sa couche d’herbes sèches et vint à l’entrée de la grotte. Les veilleurs donnèrent de la voix ; la tribu sortit du sommeil.

Les femmes ayant nourri le feu, les chasseurs s’approchèrent des grands foyers dont les flammes éveillaient la force de leurs membres.

Éléoum poussa un long cri d’appel. Dans les fourrés voisins, Horoho grogna, le museau dans la terre et Moûh souffla paresseusement sans bouger ; mais Ouhin accourut aussitôt.

La tribu mangeait. De jeunes chiens se disputèrent ; sous leurs dents, les os craquaient.

Enfin, le soleil jeta au ras de terre de longues flèches. Le vieux Nouhou s’avança sur la plate-forme de rochers ; des vierges le suivaient, couronnées de feuillage. La tribu fit silence. Nouhou chanta, les mains tournées vers l’astre ; le rythme de sa voix conduisait les gestes harmonieux des vierges.

Quand Nouhou se tut, la tribu jeta son cri.

Éléoum descendit dans la plaine, guidant les premiers chasseurs. Ouhin portait les hommes. Il n’y avait là que des mâles jeunes, forts et vifs comme le feu. Ils étaient plus nombreux que les doigts des deux mains. Et, pour un homme, il y avait trois chiens : deux courtes-oreilles, choisis parmi les plus hardis combattants, et un long-nez, habile à suivre le fil ténu des odeurs accroché aux herbes.

Au geste d’Éléoum, les chasseurs se déployèrent en ligne. Les longs-nez partirent en avant. Des oiseaux prirent leur vol, des rongeurs détalèrent et l’on vit même se lever Horoho le noir et de grands herbivores sauvages. Les longs-nez saluaient leur fuite d’un bref aboi, mais ne s’élançaient point derrière eux avec la joyeuse ardeur habituelle.

Car Éléoum et les premiers chasseurs ne poursuivaient pas le gibier furtif nécessaire à la tribu.

Éléoum chassait l’homme sec…

Depuis le temps lointain où Bihihi avait pris le marteau rouge du chef, la tribu avait vécu des jours paisibles. Forte par le courage des chiens et la ruse des fils de Flore, elle avait triomphé sans peine en ses rencontres avec les carnivores vagabonds. Souffrant peu, elle avait vécu paresseusement, sans entreprendre de longs voyages.

Samuel était mort, puis Flore ; Bihihi, à son tour, avait lâché le marteau de commandement. Et les lentes saisons avaient coulé, pleines de soleil ou de fraîcheur, et la changeante lune avait glissé pendant des nuits et des nuits sous l’œil clignotant des étoiles, sans que l’on vît jamais apparaître la créature verticale tant redoutée des anciens de la tribu.

Puis, un jour, un enfant, qui s’était écarté de la grotte, disparut. Oréa, chef de chasse, partit à sa recherche. Un long-nez, suivant la piste, arriva bientôt dans un bois où deux hommes très vieux et dont le temps avait fondu la chair, caressaient doucement l’enfant et pleuraient de joie.

Oréa était seul avec le long-nez et jamais il n’avait combattu les êtres de sa race. Il eut peur et revint vers la tribu. Les cris des femmes montèrent contre lui ; les mâles, angoissés, ne bougeaient point.

Alors Éléoum, le jeune fils aux yeux de braise dont la turbulence avait déjà, plus d’une fois, inquiété la tribu, Éléoum se leva d’entre les chasseurs. Il alla vers les vieux hommes du bois et les tua. Quand il eut déposé l’enfant au seuil de la grotte, il prit, des mains d’Oréa son père, le marteau de commandement.

Dès le lendemain, d’autres hommes furent éventés. Les anciens voulaient fuir, mais Éléoum, rassemblant les mâles les moins apeurés, les mena contre les étrangers.

La chasse durait depuis deux lunes. Depuis deux lunes, dans cette région où, pendant si longtemps, la tribu avait vécu ignorée, des hommes arrivaient de tous les points de l’horizon.

C’étaient des hommes secs, plus vieux que Bihihi, des femmes plus courbées que Hahâ. Ils venaient lentement, isolés ou par petits groupes, quelquefois avec des chiens. Ils venaient péniblement ; et cependant rien ne les arrêtait ! Une volonté mystérieuse semblait guider leurs pas dans la direction de la tribu. Ils marchaient vers le but de leur vie.

Les premiers qu’Éléoum attaqua ne se défendirent point ; ils ne cherchèrent pas davantage à s’enfuir et moururent avec des yeux extasiés. Plus tard, il en vint dont la mine était, au contraire, hagarde et féroce. Pleins de ruse, ils parvenaient souvent à dépister les chiens. Quelques-uns, porteurs d’armes légères mais qui mordaient cruellement, livrèrent combat, luttèrent jusqu’à la fin, désespérément. Une femme qui créait, au bout de son bras, le feu terrible du tonnerre, décima, avant de succomber, la troupe d’Éléoum.

Puis les rencontres se firent moins fréquentes et moins dangereuses. Depuis la fin de la première lune, les chasseurs n’avaient abattu que des étrangers aussi inoffensifs que Moûh le jeune ou Bêê lui-même.

Maintenant, le passage des hommes secs semblait avoir pris fin. Trois fois, déjà, Éléoum était allé, sans rien voir, jusqu’au bord lointain du ciel.

Cette chasse serait la dernière avant les fêtes du soleil et de l’amour ; car, après de lentes pluies, revenait la saison des jours luisants et la tribu retrouvait son ardeur à vivre…

Les oiseaux apeurés et les quadrupèdes fuyards partaient au nez des éclaireurs. Tout à coup, il y eut un aboiement rauque : la ligne des chiens flotta, les hommes tressaillirent… Un jeune long-nez suivait un fil d’odeurs ; il le perdit presque aussitôt. Les autres éclaireurs, ayant rallié, ne trouvèrent là que les lourds effluves d’un troupeau d’herbivores. Ils corrigèrent le jeune fou qui s’était ainsi trompé et regagnèrent leur poste.

Les chasseurs marchèrent jusqu’à la chute du soleil. À l’orée d’un bois, ils créèrent le feu, et la chair d’un grand herbivore apaisa leur faim. Puis ils dormirent sous les arbres.

Avant l’aube, ils se dressèrent, pleins d’inquiétude : les veilleurs éventaient l’homme sec !

La fureur alluma les yeux d’Éléoum et fit bourdonner sa poitrine. Monté sur Ouhin, il mena sa troupe à grande vitesse, derrière les longs-nez qui, suivant un fil droit, bondissaient, sûrs de leur route.

Au lever du jour, l’ennemi fut en vue. La créature verticale avançait lentement ; comme toutes les autres, elle marchait vers la tribu lointaine. Elle n’était pas seule : un fort clan de chiens fauves l’accompagnait.

Les chasseurs hésitaient ; mais Éléoum fit tournoyer le marteau rouge et tous s’élancèrent en hurlant. La créature verticale s’était arrêtée ; ses chiens firent front, prêts à bondir, le cou tendu et gonflé d’abois furieux.

Le premier choc fut terrible ; presque tous les chiens roulèrent sur le sol. Les courtes-oreilles, moins nombreux, avaient le dessous, mais Ouhin vint à leur secours, et la massue des hommes broya les mâchoires fauves.

Éléoum était allé droit au principal ennemi. C’était une femme, plus vieille que la plus vieille de la tribu. Des cheveux blancs emmêlés tombaient sur son dos maigre, et il n’y avait pas de chair sur les os de ses membres. Elle paraissait sans force, mais ses yeux étaient effrayants. Éléoum avait combattu les hommes et les bêtes les plus féroces ; jamais cependant ne s’était posé sur lui de regard semblable et jamais il n’avait vu de grimace comparable au rictus de cette bouche sans dents.

La femme portait une arme brillante, longue et frêle. Comme elle levait le bras, Éléoum craignit le feu du tonnerre. Mais le feu ne naquit point, et le chasseur poussa son cri de victoire.

Or, la femme, heurtée par Ouhin, tomba. Éléoum, sautant à terre, fut près d’elle d’un bond, le marteau levé. D’aplomb sur ses longues jambes, il renversa le torse pour porter un grand coup. Alors, avec un rire étrange, une sorte de hurlement tremblé, la femme poussa son arme entre les cuisses sombres d’Éléoum et d’un seul geste, rapide et sûr, trancha sa virilité. Aussitôt le marteau tomba, broyant la face immonde.

La femme morte, les chiens fauves ne résistèrent plus. Les courtes-oreilles les refoulèrent vers les bords du ciel. Puis la troupe des chasseurs prit le chemin de la grotte. Malgré la victoire, le retour fut silencieux. Assis sur Ouhin et soutenu par deux de ses frères, Éléoum, la tête ballante, regardait couler le sang sur ses cuisses. L’emplâtre de feuilles appliqué sur son mal ne le guérissait pas. Le froid gagnait ses membres ; un souffle mystérieux chavirait la flamme de ses yeux. Sa main avait lâché le marteau rouge, et les chasseurs, à tour de rôle, portaient l’arme du chef. Ils étaient tristes et presque craintifs. Des chiens blessés se traînaient avec peine.

Quand apparut enfin, à l’horizon, la colline rocheuse au flanc de laquelle s’abritait la tribu, l’angoisse vague qui pesait sur les chasseurs commença de se dissiper. Ouhin pressa le pas ; les plus jeunes chiens se prirent à gambader. Puis les hommes poussèrent de grands cris, et les veilleurs, au loin, répondirent.

Le soleil s’était caché dans ses fourrés inaccessibles, au fond de la plaine. Autour de la grotte, les fleurs du feu s’épanouissaient, nourries d’ombre. De hautes flammes se tordaient ou se couchaient au fil du vent.

Dans la clarté des foyers, passaient et repassaient des silhouettes rapides. Mais les gestes qui se dessinaient ainsi aux yeux des chasseurs n’avaient point la nonchalance des danses ou des jeux. La tribu semblait en proie à une agitation insolite.

Au pied de la colline, les chasseurs, de nouveau inquiets, jetèrent une fois de plus leur cri : Eïa ! Ha ! Ha !… Seuls répondirent les chiens veilleurs. Alors, oubliant leur fatigue, ceux qui, depuis deux jours, couraient la plaine, s’élancèrent vivement sur la piste montante.

La tribu tout entière formait le cercle à bonne distance du foyer principal. Portant Éléoum, les chasseurs s’approchèrent mais, tout à coup, la surprise les cloua sur place : Nouhou, agenouillé près du foyer, soutenait la tête d’un homme sec étendu à terre !

L’étranger avait été découvert près de la grotte à l’heure du plus cuisant soleil. Depuis de longs jours, il marchait vers la tribu. Mêlant sa piste à celle des herbivores, il avait trompé les chiens ; la veille, les premiers chasseurs eux-mêmes, avertis cependant par la brève inquiétude du jeune long-nez, s’étaient éloignés en le laissant derrière eux. Et, l’homme, d’un effort suprême, avait gravi la colline. On l’avait trouvé dans un fourré, étendu près de Moûh et sans voix. Parce qu’il semblait inanimé, les chiens ne s’étaient pas jetés sur lui. Nouhou était venu avec des femmes et de tout jeunes chasseurs. L’étranger gisait ; c’était un homme à peau blanche, très vieux ; il avait les pieds en sang ; ses genoux et ses mains s’étaient également déchirés aux pierres et aux broussailles.

Au bout d’un instant, comme il ouvrait les yeux, Nouhou, s’approchant avec prudence, avait déposé à portée de sa main une coquille pleine du lait de Moûh.

Car Nouhou, ennemi des combats, songeait à faire alliance avec l’homme sec, comme il avait fait avec Moûh, avec Bêê et avec Horoho.

L’homme, ayant bu le lait, avait tendu les mains vers les femmes et les jeunes chasseurs…

C’est pourquoi Nouhou soutenait à présent la tête de l’homme sec ; il demandait au feu d’éveiller la force du pauvre corps déchiré et, pour faciliter l’enchantement, il répétait, d’une voix monotone, des syllabes longues et douces.

Revenus de leur surprise, les premiers chasseurs ouvrirent brusquement le cercle et s’avancèrent en grondant. Mais, sans s’interrompre, Nouhou, d’un geste, les écarta. Alors, ils couchèrent aussi Éléoum près du feu et glissèrent sous sa main le marteau rouge ; puis ils s’accroupirent, silencieux et méfiants.

Nouhou déposait près de l’étranger des fruits choisis, des viandes de haut parfum, de chaudes fourrures. Pour sceller définitivement l’alliance, il prit un enfant au sein d’une femme tremblante et l’approcha de l’homme sec. Le maudit tendit ses bras faibles ; ses doigts caressèrent l’enfant et une joie incomparable le transfigura. La tribu, jusque-là anxieuse, respira.

Cependant, les premiers chasseurs grondaient encore. Éléoum demeurait immobile et muet, et l’affreuse blessure de son ventre apparaissait aux yeux de la tribu. Des femmes crièrent, puis de vieux chasseurs pleins d’inquiétude.

— Éléoum ! Éléoum !

Oréa, le père, s’avança près du gisant, et il appela de toute la force de sa voix :

— Éléoum ! Éléoum !

On vit le jeune chef sortir lentement de la mort. Sa vaste poitrine se gonfla et il se redressa sur les poignets. Il regardait autour de lui, mais ses yeux demeuraient ternes et ne se fixaient point.

Soudain, tout son corps tressaillit ; il venait d’apercevoir l’homme sec ! Ce fut comme si le feu du tonnerre avait pénétré ses membres. Il poussa un rugissement et bondit. Le marteau rouge broya la poitrine de l’homme sec, dont les os craquèrent.

Éléoum s’abattit sur sa victime. Son ventre avait recommencé à saigner ; des soubresauts agitaient son corps, puis ce fut un tremblement qui ne cessa plus. L’homme sec râlait, mais ses mains remuaient encore ; ses mains continuaient leur caresse sur les flancs sombres d’Éléoum. Et son pâle visage était illuminé par un bonheur surnaturel.

Ils cédèrent à la mort tous les deux en même temps, lorsque la lune, arrivée en haut de sa course, commença de glisser sur la pente du ciel.

Nouhou chanta jusqu’à l’aube d’une voix plaintive, et les chasseurs chantèrent avec lui. Les chasseurs lamentaient la mort d’Éléoum, mais Nouhou regrettait aussi l’étranger aux yeux pleins de douceur dans le blanc visage rayonnant.

Quand Nouhou, guidant les vierges, alla saluer le retour du soleil, il portait le marteau rouge. Il s’avança tout au bord de la plate-forme et jeta le marteau dans les broussailles, au pied de la colline. Aucun des chasseurs n’osa descendre le chercher.

Nouhou était triste en songeant à l’alliance si tôt rompue et ses yeux se détournaient des chasseurs turbulents.

Il prit avec lui Ouhin, deux vieux longs-nez pleins de ruse, quelques jeunes hommes habiles au chant et doux comme des vierges, puis il descendit dans la plaine.

À son tour, il chercha l’homme sec. Ni lui ni ses compagnons ne portaient la massue ; mais pour adoucir l’étranger et capter sa confiance, ils avaient des fruits, des champignons délicats, des viandes dont le feu avait développé l’arôme et des couronnes de feuillage adroitement tressées.

Lentement, ils parcoururent la plaine dans tous les sens ; ils allèrent jusqu’aux bords du ciel, jusqu’aux fourrés lointains, voisins des fourrés du soleil. Mais, sur ce point de la terre, la race maudite était à jamais disparue.

Nouhou dut renoncer à l’impossible amitié.

Ses voyages se firent moins longs. Au pied de la colline, il tenta l’alliance avec des oiseaux et s’ingénia à imiter leurs chants.

Délivrée de toute menace, la tribu retrouvait sa gaieté ingénue. Les flammes inquiétantes s’éteignaient aux yeux des chasseurs. Le bruit des voix était vif, mais doux comme un ramage d’oiseaux dans les feuillages profonds.

Car les jours de grande lumière étaient venus…

Les femmes avaient de beaux gestes arrondis. Les vierges au pied leste couraient vers les fourrés ; leur rire, tombant comme une pluie légère, troublait les chasseurs nonchalants.

Tout à coup, la joie de la tribu s’épanouit comme la fleur soudaine du feu. Les fêtes du soleil et de l’amour commencèrent.

Le vieux Nouhou dirigeait les danses et les chants.

Avant l’aube, alors que les couples lassés reposaient encore, il venait seul, sur les rochers blancs de lune, offrir le premier hymne du jour aux bêtes alliées ou rôdeuses, aux arbres chuchoteurs, à la plaine endormie sous la brume, aux êtres invisibles et mystérieux dont les yeux clignotaient entre les nuées voyageuses.

Et, dans sa voix, tremblait l’espoir des temps à venir, des jours innombrables pleins d’éclatante lumière, des lentes nuits baignées d’amour.

Sous l’énorme quiétude du ciel, il disait à la terre pacifiée le jeune espoir de la race chanteuse, paresseuse et douce.