Le grand ballon captif à vapeur de M. Henri Giffard/1878-07-27

Le grand ballon captif à vapeur de M. Henri Giffard

LE GRAND BALLON CAPTIF À VAPEUR
DE M. HENRY GIFFARD
(Suite. — Voy. 43,71, 103 et 124.)

Le ballon captif est fixé à terre par ses huit câbles d’amarre, seize hommes d’équipe les détachent, l’aérostat se soulève, il s’agite comme un oiseau gigantesque impatient de prendre son vol. La passerelle glissée sur la cuvette va rejoindre la porte d’entrée de la nacelle. Une quarantaine de voyageurs la traversent, ils prennent place dans la galerie, où deux aéronautes donnent le signal du départ. Le ballon s’élève avec la légèreté de l’hirondelle. On monte sans secousse ; la terre s’éloigne, le tableau de Paris s’offre aux regards, puis l’horizon des campagnes avoisinantes s’ouvre bientôt en un panorama éblouissant, en un cercle immense de plus de 100 kilomètres de diamètre. Les spectacles aériens, couchers de soleil incomparables, surface du sol en pleine lumière, nuages mamelonnés et vaporeux, sont désormais accessibles à tous, grâce à ce nouveau tramway aérien.

On monte jusqu’à l’altitude de 500 à 600 mètres, où l’aérostat s’arrête à l’extrémité de son câble, à la hauteur de treize arcs de triomphe superposés. Si l’air est calme, le câble tendu par la force ascensionnelle de l’aérostat est rigide et vertical comme une barre de fer ; si l’air est vif on est légèrement balancé dans l’espace, le vent siffle dans les cordages, le ballon s’incline, doucement bercé par les flots invisibles de l’océan aérien. On est parti de la cour des Tuileries ; la nacelle dans les airs peut planer à 300 mètres du point de départ (fig. 3), on peut se trouver de l’autre côté de la Seine, au-dessus de la rue du Bac, ou dans d’autres directions, au-dessus du Palais-Royal ou de la cour du Louvre. Pour que le cercle d’inclinaison dépasse un rayon de 300 mètres, il faut que le vent soit assez fort ; s’il peut atteindre quatre cents mètres et au delà, c’est tout à fait exceptionnellement et par des temps où l’aérostat, après une ascension d’essai, reste à terre.

À 600 mètres d’altitude, la cour des Tuileries, la cuvette au-dessus de laquelle le ballon était amarré, se réduisent à des proportions lilliputiennes. On croirait qu’on ne reviendra jamais dans ces bas-fonds lointains ; mais le câble est là, et les machines sont prêtes à l’enrouler autour de son treuil. Le géant, malgré ses efforts, est ramené au logis.

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Fig. 3. — Diagramme montrant les divers points de Paris au-dessus desquels peut planer la nacelle du ballon captif.

Le vertige n’existe guère en ballon, parce qu’on est isolé dans l’espace et qu’on n’a pas à considérer cette ligne verticale que présente au regard le mur des monuments ou des tours. Nous conseillerons toutefois aux voyageurs qui sont soumis au vertige de ne pas suivre des yeux le câble qui se déroule, mais de regarder au loin, de considérer l’horizon, ou bien encore de lever la tête pour ne voir par moments que l’aérostat, sphère monumentale où ils se trouvent pendus dans la nacelle, comme dans une cage. Une question se présente naturellement à tous ceux qui exécutent l’ascension dans le ballon captif. Qu’arriverait-il si le câble cassait ?

Nous avons déjà dit que la rupture du câble n’est guère possible, puis qu’il est soumis à une traction bien inférieure à sa résistance. Mais enfin il faut tout prévoir. S’il cassait ! On en serait quitte pour une ascension libre. Le double-fonds de la nacelle est garni de sacs de lest, de grappins de fer et de guide-rope, et les aéronautes que M. Henry Giffard a choisis comme capitaines de bord sont MM. Eugène et Jules Godard et Camille Dartois. Les noms de ces aéronautes sont aussi populaires que leur habileté est proverbiale ; en cas d’accident, on pourrait compter sur leurs bras et sur leur sang-froid. Mais l’accident n’arrivera pas, nous en avons la conviction.

Le grand ballon captif à vapeur va être employé d’une façon permanente et régulière à des observations météorologiques. C’est la première fois que l’on peut explorer sans cesse, à toute heure du jour, une couche d’air de 600 mètres d’épaisseur. Les instruments essentiels de l’observation météorologique sont installés dans la nacelle, qui devient ainsi un véritable observatoire aérien.

L’inauguration du grand ballon captif à vapeur a été faite le vendredi 19, à 6 heures du soir. Avant de parler des premières ascensions, nous croyons devoir donner la description des soupapes de l’aérostat captif.

Les aérostats ordinaires sont munis à leur partie supérieure d’une soupape de bois, formée de deux clapets qui s’ouvrent de l’extérieur à l’intérieur, à l’aide d’une corde que peut tirer l’aéronaute dans la nacelle ; ils se referment automatiquement sous l’action de lanières de caoutchouc qui se tendent à leur partie supérieure. La fermeture hermétique de ces clapets de bois est grossièrement obtenue au moyen d’un mélange de suif et de graine de lin, que l’on applique dans les rainures et les joints de la soupape. Les aéronautes désignent sous le nom de cataplasme cette mixture barbare.

M. Henry Giffard a modifié de toutes pièces la construction de la soupape aérostatique. Celle qui se trouve placée à la partie supérieure du ballon captif, et qui n’existe que comme instrument de précaution, dans le cas très-improbable de la rupture du câble, est une pièce très-considérable. Elle est formée d’un grand disque métallique de 0m,55 de diamètre, garni à sa partie supérieure, d’une saillie circulaire métallique qui produit une fermeture hermétique, en venant s’appuyer contre une couronne de caoutchouc. Le disque de la soupape est maintenu appuyé contre l’anneau de caoutchouc au moyen de ressorts à boudins comme le montre la coupe ci-jointe (fig. 2).

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Fig. 2. — La soupape supérieure du ballon captif.


Les aéronautes peuvent ouvrir la soupape en tirant la corde R qui descend jusque dans la nacelle. La soupape supérieure est montée au centre d’une étoffe très-épaisse circulaire, qui est pincée, avec l’étoffe du ballon, dans deux cercles de bois G, H, serrés entre eux avec des boulons. C’est autour de ces deux grands cercles de bois que se trouve posée la couronne en corde du filet E, E’.

La soupape supérieure est abritée de la pluie et des intempéries de l’air par une tente d’abri, CD, formée d’une solide charpente de bois, montée sur des ressorts, et recouverte d’une étoffe tendue par des cordelettes autour du cercle M, N.

La soupape inférieure est formée d’un grand disque métallique de 0m,80 de diamètre maintenu par des ressorts d’une grande sensibilité. Ce disque s’ouvre automatiquement sous de très-faibles pressions, pour laisser échapper le gaz en excès sous l’influence de la dilatation. La soupape est montée comme celle du haut dans une collerette d’étoffe épaisse et qui supporte en outre : 1° le tuyau de gonflement ; 2° la pièce métallique dans laquelle passe à frottement doux la corde de la soupape supérieure ; 3° un jour de verre à travers lequel on peut examiner l’intérieur du ballon ; 4° un manomètre. Autour du grand cercle de la soupape, on a fixé une série de tendeurs de caoutchouc qui empêchent l’aérostat de faire poche sous l’action du vent, en la maintenant toujours bien tendue.

Le grand ballon captif a fonctionné pour la première fois le 19 juillet, à 6 heures du soir.

Les aéronautes, MM. Eugène et Jules Godard et Camille Dartois avaient pris place dans la nacelle accompagnés de M. Corot, ingénieur de la maison Flaud et Cohendet, et de mon frère Albert et moi.

Le vent N-E. était assez vif et lança l’aérostat à 300 mètres d’altitude au-dessus de la Seine. Les amateurs qui prenaient leurs ébats, dans le bain froid du Pont-Royal, furent tout surpris d’apercevoir le géant aérien qui planait au-dessus de leurs têtes : une foule considérable s’était amassée sur la place du Carrousel, dans le jardin des Tuileries et jusque sur la place de la Concorde ; les rues avoisinantes étaient couvertes de spectateurs ; nous entendions les clameurs et les applaudissements qui montaient jusqu’à nous comme le murmure des flots s’élevant de la mer. L’air était vif, le vent sifflait dans les cordages comme à bord d’un navire ; la traction de l’aérostat sur le peson ne dépassait pas cependant 6 500 à 7 000 kilogrammes.

Le peson qui unit le ballon au câble est suspendu au centre de l’espace annulaire qui entoure la galerie de la nacelle. Il est représenté en détail par la fig. 1.

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Fig. 1. — Le peson du grand ballon captif à vapeur de M. Henry Giffard.
Ce peson est formé de deux cylindres d’acier reliés entre eux par huit ressorts de fer. Quatre cadrans verticaux donnent au moyen d’aiguilles, les efforts de traction en kilogrammes auquel est soumis cette espèce de dynamomètre. Les aéronautes et les voyageurs dans la nacelle peuvent donc savoir pendant l’ascension quel est l’excédant de force ascensionnelle de l’aérostat, et de quel effort est l’action du vent sur le câble.

Le peson du ballon captif a été gradué avec beaucoup d’exactitude par M. H. Giffard au moyen de poids qu’on y a suspendus ; il donne des indications précises pour des tractions variant de 100 à 12 000 kilogrammes.

La seconde ascension d’essai a eu lieu le 21, à 5 heures 40’au soir. Le temps était orageux, très-lourd, l’air calme. La température à terre était de 28°,50 ; à 340 mètres d’altitude, elle était de 26° ; le thermomètre à boule mouillée marquait 19°. Les voyageurs étaient au nombre de quatorze : MM. Vrignault, rédacteur en chef du journal le Soir, MM. Le reboullet et W. de Fonvielle, rédacteurs du Temps, U. de Fonvielle, rédacteur du National, Bourdais, architecte du Trocadéro, avaient pris place dans la nacelle avec M. et madame Camille d’Artois, M. et madame Jules Godard, M. Eugène Godard, M. Louis Godard jeune, M. Corot, ingénieur, M. Dardaud, contre-maître de la corderie du ballon captif et moi. Pendant le cours de ces deux ascensions préliminaires, M. Henry Giffard a conduit les machines.

Le lundi 22, le grand ballon captif a exécuté cinq ascensions consécutives avec 30 ou 40 personnes dans la nacelle à chaque voyage. Les membres de la Commission scientifique nommée par M. le Préfet de Police, pour examiner le matériel, et qui est composée de savants et d’ingénieurs émérites, ont participé à la seconde de ces ascensions ; M. le Préfet de Police a voulu lui-même monter dans la nacelle. Plusieurs membres de l’Académie des sciences, et les représentants de la Presse ont pris part à cette inauguration.
Gaston Tissandier.

La suite prochainement. —