Le grand ballon captif à vapeur de M. Henri Giffard/1878-07-20

Le grand ballon captif à vapeur de M. Henri Giffard
LE GRAND BALLON CAPTIF À VAPEUR
DE M. HENRI GIFFARD
(Suite. — Voy. 43,71, 103.)

Le gonflement du grand ballon captif à vapeur a été commencé le jeudi 11 juillet à trois heures de l’après-midi. Il a été terminé en trois jours d’après les prévisions de M. Henry Giffard. Pour produire les 25 000 mètres cubes d’hydrogène pur que l’aérostat renferme, on a consommé 180 000 kilogrammes d’acide sulfurique à 52° {acide des chambres de plomb), et près de 80 000 kilogrammes de tournure de fer.

L’appareil à fabrication continue que M. Giffard a construit a fonctionné sans interruption, avec une précision, une régularité qui ont excité à juste titre l’admiration de tous les hommes compétents. Le gonflement a été commencé par M. Giffard et continué par M. Corot, ingénieur de la maison Flaud et Cohendet. L’appareil est représenté par la figure 1.

La Nature - 1878 - S2 - p125- Ballon Giffard- appareil à gaz hydrogène.png
Fig. 1. — Appareil à gaz hydrogène de M. Henry Giffard.


Il est basé sur la réaction de production de l’hydrogène par l’acide sulfurique et le fer. Des tonneaux de plomb remplis d’acide sulfurique arrivaient successivement et sans discontinuité sur le lieu de gonflement ; ces tonneaux déversaient leur contenu dans un réservoir K ; l’acide sulfurique arrivait par un tuyau souterrain dans le bassin circulaire F et s’élevait au moyen d’un injecteur Giffard, dans le bassin supérieur Q. Ce vase devenait ainsi une source permanente d’acide sulfurique. Cette première phase de l’opération expliquée, voici comment fonctionne l’appareil.

L’acide sulfurique arrive par un conduit de plomb dans le vase M’, l’eau de la ville dans le vase M placé à côté du précédent. Les deux liquides passent de là dans deux petits réservoirs de jauge, où il est facile d’en régler le débit, puis ils se mélangent en tombant ensemble dans un tube vertical, et pénètre à la partie inférieure du générateur A. Ce générateur est sans cesse rempli de tournure de fer qui s’y déverse au moyen d’un cylindre D. Le couvercle C du générateur est soulevé pour ouvrir un passage la tournure de fer, et abaissé pendant la réaction ; ce couvercle obture l’appareil à l’aide d’un système de fermeture hydraulique. Le sulfate de fer en dissolution, résidu de la préparation du gaz, est sans cesse déversé dehors au moyen d’un tube en U par lequel il s’écoule. L’hydrogène qui prend naissance, traverse successivement le laveur à eau R, l’épurateur à chaux S, le réfrigérant T, le cylindre U où il abandonne la poussière de chaux entraînée, le compteur de débit Y ; il s’échappe par le robinet r’ et circule dans le tuyau de gonflement pour pénétrer au sein de l’aérostat. Le robinet r sert à recueillir une petite quantité de gaz pour en faire l’essai. Entre les deux robinets r et r’ est une soupape de sûreté  [1]. Le générateur où se produit la réaction est garni intérieurement d’épaisses feuilles de plomb, l’eau et l’acide avant de traverser la tournure de fer, sont légèrement échauffés par de la vapeur d’eau. Le gonflement du ballon captif a été terminé le dimanche 14 juillet à 7 heures du soir, en présence d’une foule immense, attirée par la grandeur et l’étrangeté du spectacle. La manœuvre du ballon, du filet, des sacs de lest a été opérée avec beaucoup de précision par les aéronautes que M. Giffard a choisis pour diriger le service des ascensions captives, MM. Eugène et Jules Godard et Camille d’Artois, assistés de M. Dardaud.

Pendant le gonflement, le filet de l’aérostat était muni de cordes d’équateur, qui le maintenaient dans une position régulière ; une fois que la partie supérieure de la sphère a dominé la surface du sol, on a fixé à toutes les mailles une série de crochets pourvus de cordelettes se ramifiant à de grosses cordes verticales munies de gabillauds. À mesure que l’aérostat sc gonflait, on attachait des sacs de lest remplis de sable à chaque gabillaud. Afin que la manœuvre s’opérât régulièrement, les gabillauds étaient alternativement peints en noir et en blanc. Les hommes de manœuvre placés à chaque corde pouvaient ainsi abaisser en même temps et régulièrement, les sacs de lest au fur et à mesure que la sphère s’élevait au-dessus du sol.

Les cordes de gonflement entouraient l’aérostat ; elles étaient au nombre de soixante-quatre ; elles avaient 35 mètres de longueur et se trouvaient arrimées aux mailles du filet. Des grappes de sacs de lest étaient pendues à tous ces cordages ; en outre, les cordes d’équateur, au nombre de seize, étaient attachées obliquement aux anneaux fixés dans les scellements de maçonnerie qui forment dans l’enceinte un cercle de 80 mètres de diamètre. À mesure que le ballon montait, il fallait accroître le nombre de sacs de lest, qui, à la fin de l’opération, a dépassé 1 600. Chaque sac pesait 15 kilogrammes.

Pendant la durée du gonflement, on a pu à plusieurs reprises monter à la partie supérieure de l’aérostat, en exécutant l’ascension au moyen des mailles du filet comme à l’aide d’une échelle de corde. Plusieurs de ces expéditions étaient nécessaires pour s’assurer que les points de repère marqués préalablement sur le filet et sur l’aérostat communiquaient bien entre eux. À la fin du gonflement on marchait à la partie supérieure du ballon tendu comme une peau de tambour, mais au commencement de l’opération, l’étoffe n’était pas encore roidie, par la pression du gaz, on y enfonçait mollement comme dans un lit de plumes, et le poids d’un homme y creusait un profond sillon. La gravure ci-dessus (fig. 2) représente une de ces excursions aérostatiques d’un nouveau genre, que nous avons faite au commencement du gonflement. Un homme prenait la proportion d’une mouche au sommet de ce dôme immense qui excite aujourd’hui l’étonnement de tout Paris.

Toutes les phases successives du gonflement ont été reproduites au moyen de la photographie par M. Dagron, à qui l’on doit les merveilleuses pellicules microscopes des dépêches du siège de Paris. Au moment où nous allons mettre sous presse la présente livraison de la Nature, on attache la nacelle au filet de l’aérostat gigantesque ; la première ascension d’essai va sans doute avoir lieu très-prochainement.


La Nature - 1878 - S2 - p126- Ballon Giffard- Médaille commémorative des ascensions.png
Face. Revers.
Fig. 3. — Médaille commémorative des ascensions.
Les voyageurs qui exécuteront les ascensions captives recevront à titre gracieux une médaille commémorative de leur ascension. Cette médaille peut être considérée comme un diplôme d’aéronaute. Elle est en cuivre doré et constitue un objet d’art (fig. 3). La composition en est due à MM. E. Desjardins-Lieur fils et veuve Pradeau, la gravure à M. Trottin.
Gaston Tissandier.

La suite prochainement. —

  1. Nous avons décrit précédemment (5e année 1877, 2e semestre, p. 211) le premier appareil d’essai construit par M. Henry Giffard ; nous y renvoyons le lecteur pour l’explication détaillée de ces différents organes.