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L’Encyclopédie/1re édition/ETHER

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ETHER, s. m. (Physiq.) on entend ordinairement par ce terme une matiere subtile qui, selon plusieurs philosophes, commençant aux confins de notre atmosphere, occupe toute l’étendue des cieux. Voyez Ciel, Monde, &c.

Ce mot vient du grec αἰθηρ ; c’est pour cette raison que l’on peut écrire indifféremment æther ou éther, parce que si la derniere maniere d’écrire ce mot en françois est plus conforme à l’usage, la premiere l’est davantage à l’étymologie.

Plusieurs philosophes ne sauroient concevoir que la plus grande partie de l’Univers soit entierement vuide ; c’est pourquoi ils le remplissent d’une sorte de matiere appellée éther. Quelques-uns conçoivent cet éther comme un corps d’un genre particulier, destiné uniquement à remplir les vuides qui se trouvent entre les corps célestes ; & par cette raison ils le bornent aux régions qui sont au-dessus de notre atmosphere. D’autres le font d’une nature si subtile, qu’il pénetre l’air & les autres corps, & occupe leurs pores & leurs intervalles. D’autres nient l’existence de cette matiere différente de l’air, & croyent que l’air lui-même, par son extrème ténuité & par cette expansion immense dont il est capable, peut se répandre jusque dans les intervalles des étoiles, & être la seule matiere qui s’y trouve. Voyez Air.

L’éther ne tombant pas sous les sens & étant employé uniquement ou en faveur d’une hypothèse, ou pour expliquer quelques phénomenes réels ou imaginaires, les Physiciens se donnent la liberté de l’imaginer à leur fantaisie. Quelques-uns croyent qu’il est de la même nature que les autres corps, & qu’il en est seulement distingué par sa ténuité & par les autres propriétés qui en résultent ; & c’est-là l’éther prétendu philosophique. D’autres prétendent qu’il est d’une espece différente des corps ordinaires, & qu’il est comme un cinquieme élément, d’une nature plus pure, plus subtile, & plus spiritueuse que les substances qui sont autour de la terre, & dont aussi il n’a pas les propriétés, comme la gravité, &c. Telle est l’idée ancienne & conimune que, l’on avoit de l’éther, ou de la matiere éthérée.

Le terme d’éther se trouvant donc embarrassé par une si grande variété d’idées, & étant appliqué arbitrairement à tant de différentes choses, plusieurs philosophes modernes ont pris le parti de l’abandonner, & de lui en substituer d’autres qui exprimassent quelque chose de plus précis.

Les Cartésiens employent le terme de matiere subtile pour désigner leur éther. Newton employe quelquefois celui d’esprit subtil, comme à la fin de ses Principes ; & d’autres fois celui de milieu subtil ou éthéré, comme dans son Optique. Au reste, quantité de raisons semblent démontrer qu’il y a dans l’air une matiere beaucoup plus subtile que l’air même. Après qu’on a pompé l’air d’un récipient, il y reste une matiere différente de l’air ; comme il paroît par certains effets que nous voyons être produits dans le vuide. La chaleur, suivant l’observation de Newton, se communique à-travers le vuide presqu’aussi facilement qu’à-travers l’air. Or une telle communication ne peut se faire sans le secours d’un corps intermédiaire. Ce corps doit être assez subtil pour traverser les pores du verre ; d’où l’on peut conclure qu’il traverse aussi ceux de tous les autres corps, & par conséquent qu’il est répandu dans toutes les parties de l’espace. Voyez Chaleur, Feu, &c.

Newton, après avoir ainsi établi l’existence de ce milieu éthéré, passe à ses propriétés, & dit qu’il est non-seulement plus rare & plus fluide que l’air, mais encore beaucoup plus élastique & plus actif ; & qu’en vertu de ces proprietés, il peut produire une grande partie des phénomenes de la nature. C’est, par exemple, à la pression de ce milieu que Newton semble attribuer la gravité de tous les autres corps ; & à son élasticité, la force élastique de l’air & des fibres nerveuses, l’émission, la réfraction, la réflexion, & les autres phénomenes de la lumiere ; comme aussi le mouvement musculaire, &c. On sent assez que tout cela est purement conjectural, sur quoi voyez les articles Pesanteur, Gravité, &c.

L’éther des Cartesiens non-seulement pénetre, mais encore remplit exactement, selon eux, tous les vuides des corps, ensorte qu’il n’y a aucun espace dans l’Univers qui ne soit absolument plein. Voyez Matiere subtile, Plein, Cartésianisme, &c.

Newton combat ce sentiment par plusieurs raisons, en montrant qu’il n’y a dans les espaces célestes aucune résistance sensible ; d’où il s’ensuit que la matiere qui y est contenue, doit être d’une rareté prodigieuse, la résistance des corps étant proportionnelle à leur densité : si les cieux étoient remplis exactement d’une matiere fluide, quelque subtile qu’elle fût, elle résisteroit au mouvement des planetes & des cometes, beaucoup plus que ne feroit le mercure. Voyez Résistance, Vuide, Planete, Comete, &c. Harris & Chambers. (O)

Ether, (Chim. & Mat. méd.) nous désignons sous ce nom la plus tenue & la plus volatile des huiles connues, que nous retirons de l’esprit-de-vin par l’intermede de l’acide vitriolique, ou de l’acide nitreux. Voyez Ether vitrioloique & Ether nitreux.

Ether Frobenii, (Chim. & Mat. méd.) Ether ou liqueur éthérée de Frobenius, c’est une huile extrémement subtile, legere, & volatile, sans couleur, d’une odeur très-agréable, qui imprime à la peau un sentiment de froid, qui est si inflammable qu’elle brûle sur la surface de l’eau froide, même en très-petite quantité, & qui a toutes les autres propriétés des huiles essentielles des végétaux très-rectifiés. V. Huile.

Elle est un des produits de la distillation d’un mêlange d’esprit-de-vin & d’acide vitriolique, c’est-à-dire de l’analyse de l’esprit-de-vin par l’intermede de l’acide vitriolique.

Cette substance est connue dans l’art depuis longtems ; on en trouve, sinon des descriptions exactes, du moins des indications assez manifestes dans Raymond Lulle, Isaac le hollandois, Basile Valentin, & Paracelse. Un grand nombre d’auteurs plus modernes en ont fait mention d’une maniere plus ou moins claire, en ont décrit la préparation plus ou moins completement ; & cependant cette liqueur singuliere est restée presque absolument ignorée ou négligée, jusqu’à ce que Frédéric Hoffman la tira de l’oubli & la fit connoître principalement par les vertus médicinales qu’il lui attribua ; mais elle n’a été généralement répandue que depuis qu’un chimiste allemand, qu’on croit avoir caché son nom sous celui de Frobenius, publia les expériences sur cette substance singuliere, dans les Trans. philos. années 1730. n. 413. & 1733. n. 428. C’est à cet auteur que la liqueur dont il s’agit doit le nom d’éther. Les chimistes qui l’avoient devancé l’avoient nommée eau tempérée, esprit de vitriol volatil, esprit doux de vitriol, huile douce de vitriol, &c. tous ces noms expriment des erreurs, & doivent être par conséquent rejettés. Celui d’éther, qui est pris d’une qualité extérieure très-réelle du corps qu’il désigne, leur doit être préféré ; & il ne faut pas lui substituer celui d’acide vitriolique vineux, parce que ce nom que lui ont donné plusieurs chimistes modernes très-illustres, peche par le même défaut que les noms anciens. Il est imposé à cette liqueur d’après une fausse idée de sa nature, comme nous le verrons dans la suite de cet article.

Le lecteur qui sera curieux d’acquérir une érudition plus étendue sur cette matiere, pourra se satisfaire amplement en lisant la dissertation que le célebre M. Pott a composée en 1732 sur l’acide vitriolique vineux, qu’il permet d’appeller aussi esprit-de-vin vitriolé. Celui qui se contentera de connoître le procédé le plus sûr & le plus abregé pour préparer l’éther vitriolique en abondance, va le trouver ici tel que M. Hellot a eu la bonté de me le communiquer en 1752, avec permission de le répandre parmi les Artistes ; ce que je fis dès ce tems-là.

Prenez de l’esprit-de-vin rectifié, ou même de l’esprit-de-vin ordinaire, & de la bonne huile de vitriol telle qu’on nous l’apporte de Hollande ou d’Angleterre, parties égales, au moins deux livres de chacun : mettez votre esprit-de-vin dans une cornue à l’angloise de verre blanc, de la contenance d’environ six pintes ; versez dessus peu-à-peu votre huile de vitriol, en agitant votre mêlange qui s’échauffera de plus en plus à chaque nouvelle effusion de l’acide vitriolique, & en lui faisant parcourir presque toutes les parties de la cornue pour qu’elle s’échauffe uniformément. Quand vous aurez mêlé entierement vos deux liqueurs, le mêlange sera si chaud que vous ne pourrez pas tenir votre main appliquée au fond de la cornue ; il aura acquis une couleur délayée d’urine, lors même que vous aurez employé de l’acide vitriolique non coloré, & il répandra une odeur très-agréable. Vous aurez préparé d’avance un fourneau à bain de sable, dans lequel vous aurez allumé un feu clair de charbon, & vous aurez disposé à une distance & à une élévation convenable, un grand balon ou deux moindres balons enfilés & déjà lutés ensemble. Dès que votre mêlange sera fini, vous placerez votre cornue sur le bain de sable qui sera déjà chaud ; vous adapterez son bec dans l’ouverture du balon ; vous luterez, vous ouvrirez le petit trou du balon, & vous soûtiendrez, ou même augmenterez le feu, jusqu’au point de porter brusquement votre liqueur au degré de l’ébullition. Le produit qui passera d’abord ne sera autre chose qu’un esprit-de-vin très-déflegmé ; vous le reconnoîtrez à l’odeur ; bientôt après en moins d’une demi-heure l’éther s’élevera ; la différence de l’odeur & la violence du souffle qui s’échappera par le petit trou du balon, vous annonceront ce produit : alors bouchez le petit trou, appliquez sur vos balons & sur la partie inférieure du cou de la cornue des linges mouillés, que vous renouvellerez souvent ; ouvrez le petit trou de tems en tems, à peu-près toutes les deux minutes, & laissez-le ouvert pendant deux ou trois secondes ; soûtenez le feu, mais sans l’élever davantage ; & continuez ainsi votre distillation jusqu’à ce que votre cornue commence à s’obscurcir par la production de legeres vapeurs blanches. Dès que ce signe paroîtra, enlevez votre cornue du sable, desappareillez sur le champ, & versez les deux liqueurs qui se sont ramassées dans le récipient, dans un vaisseau long & étroit ; vous appercevrez votre éther nageant sur l’esprit-de-vin élevé dans la distillation ; vous séparerez ces deux produits encore plus exactement, si vous les noyez d’une grande quantité d’eau : alors vous retirerez toute la liqueur inférieure par le moyen d’un petit syphon, ou par celui d’un entonnoir-à corps cylindrique, haut & étroit ; & si vous ne vous proposez que d’obtenir de l’éther, votre opération est finie. Que s’il vous arrive d’avoir poussé le feu assez fort pour que la premiere apparition des vapeurs blanches soit accompagnée d’un gonflement considérable de la matiere, & d’un souffle très-violent par le petit trou du balon ; si vous n’êtes pas assez exercé dans le manuel chimique pour savoir desappareiller dans un instant, n’hésitez point à casser le cou de votre cornue : car sans cela vous vous exposez à perdre tous vos vaisseaux & vos produits, & peut-être à être blessé considérablement.

Nous remarquerons au sujet de ce procédé ; premierement, qu’il est plus commode & plus sûr de faire le mêlange en versant l’acide sur l’esprit-de-vin, qu’en versant l’esprit-de-vin sur l’acide, quoique la derniere maniere ne manque pas de partisans : mais M. Roüelle, M. Pott, & l’expérience sont pour la premiere. Secondement, que, même en procédant au mêlange par la voie que nous adoptons, l’union de ces deux liqueurs s’opere avec bruit, chaleur, & agitation intérieure & violente du mêlange ; qu’on ne doit point cependant appeller effervescence avec Hoffman, qui traite de ce phénomene dans une dissertation particuliere sur quelques especes rares d’effervescence. Fr. Hoffmanni, obs. physico-chim. select. lib. II. obs. jx. Voyez Effervescence. Troisiemement, la dose respective des deux ingrédiens & leur dose absolue, sont nécessaires pour le succès de l’opération, ou au moins pour le plus grand succès. Si on employoit plus d’esprit-de-vin que d’acide vitriolique, non-seulement la quantité excédente d’esprit-de-vin seroit à pure perte, mais même elle retarderoit la production de l’éther, & en diminueroit la quantité : on pourroit tenter avec plus de raison d’augmenter la proportion de l’acide vitriolique. Quant à la dose absolue des deux ingrédiens, on n’obtient rien si elle est la moitié moindre que celle que nous avons prescrite, c’est-à-dire si on n’employe qu’une livre de chaque liqueur ; & l’on a fort peu d’éther, si l’on opere sur une livre & demie de chacune. A la dose de deux livres, au contraire, on obtient jusqu’à huit & neuf onces d’éther par une seule distillation, quantité prodigieuse, en comparaison de celle qu’on obtenoit par l’ancien procédé, qui exigeoit plusieurs cohobations. Quatriemement, le manuel essentiel, le véritable tour de main, le secret de cette opération, consiste dans l’application soudaine du plus haut degré de feu ; quoiqu’il soit écrit dans tous les livres qui traitent de cette matiere, qu’il faut administrer le feu le plus doux, le plus insensiblement gradué, c’est-à-dire prendre les précautions les plus sûres & les plus directes pour manquer son objet. Il est clair à-présent par le succès du nouveau procédé, que l’acide vitriolique n’agit efficacement sur l’esprit-de-vin que lorsqu’il est animé par le plus grand degré de chaleur dont il est susceptible dans ce mêlange, & qu’une chaleur douce dégage & enleve l’esprit-de-vin aussi inaltéré qu’il est possible. Or l’éther n’est absolument autre chose que le principe huileux de l’esprit-de-vin séparé des autres principes de la mixtion de cette substance, par une action de l’acide vitriolique inconnue jusqu’à présent ; mais vraissemblablement dépendante de la grande affinité de cet acide avec l’eau, qui est un principe très-connu de la mixtion ou de la composition de l’esprit-de-vin. Cette action de l’acide pourroit bien aussi n’être que méchanique, c’est-à-dire se borner à porter dans l’esprit-de-vin une chaleur bien supérieure à celle dont sa volatilité naturelle le rend susceptible, & le disposer ainsi à éprouver une diachrese pure & simple, dont la chaleur seroit en ce cas l’unique & véritable agent, & à laquelle l’acide ne concourroit que comme bain ou faux intermede. Voyez ce que nous disons des bains chimiques à l’article Feu. Voyez aussi Intermede.

Toutes les propriétés de l’éther démontrent, à la rigueur, que cette substance n’est qu’une huile très subtile, comme nous l’avons déjà avancé au commencement de cet article ; & l’on ne conçoit point comment des chimistes habiles ont pû se figurer qu’elle étoit formée par la combinaison de l’acide vitriolique & de l’esprit-de-vin.

La seule propriété chimique particuliere que nous connoissons à l’éther, est celle de dissoudre facilement, & par le secours d’une legere chaleur, certaines substances résineuses, telles que la gomme copale & le succin, qui sont peu solubles à ce degré de chaleur par les huiles essentielles connues : mais on voit bien que ceci ne sauroit être regardé comme une propriété essentielle ou distinctive.

Tous les medecins qui ont connu l’éther, lui ont accordé une qualité véritablement sédative, antispasmodique ; ils l’ont recommandé sur-tout dans les coliques venteuses, dans les hoquets opiniâtres, dans les mouvemens convulsifs des enfans, dans les accès des vapeurs hystériques, &c. Il est dit dans le recueil périodique d’observations de Medecine, Fév. 1755, qu’un remede nouveau usité en Angleterre contre le mal à la tête, c’est de prendre quelques dragmes d’éther de Frobenius dans le creux de la main, & de l’appliquer au front du malade. Quelques dragmes d’éther, c’est comme le boisseau de pilules de Crispin. Une personne qui se connoît mieux en doses de remedes a appliqué, dans des violens maux à la tête, sur les tempes du malade, quelques brins de coton imbibés de sept à huit gouttes d’éther ; & elle assûre qu’au bout de quelques minutes la douleur a été dissipée comme par enchantement. Pendant cette application le malade éprouve sur la partie un sentiment de chaleur brûlante, auquel succede une fraîcheur très-agréable dès l’instant que le coton est enlevé. Au reste le charlatan de Londres qui dissipoit, ou du moins qui traitoit les douleurs de tête par une application des mains, & qui vraissemblablement a donné lieu à l’article du recueil d’observations que nous venons de citer, n’employoit point l’éther. Je tiens du même observateur, que cinq ou six gouttes d’éther données intérieurement, avoient suspendu avec la même promptitude des hoquets violens, soit qu’ils fussent survenus peu de tems après le repas, soit au contraire l’estomac étant vuide.

La dose ordinaire de l’éther pour l’usage intérieur, est de sept à huit gouttes. On en imbibe un morceau de sucre, qu’on mange sur le champ, ou qu’on fait fondre dans une liqueur appropriée & tiede. Quand on le prend de cette derniere façon, on peut en augmenter un peu la dose, parce qu’il s’en évapore une partie pendant la dissolution du sucre.

La base de la liqueur minérale anodyne d’Hoffman, n’est autre chose que de l’esprit-de-vin empreint d’une legere odeur éthérée, retiré par une chaleur très-douce d’un mélange de six parties d’esprit-de-vin & une partie d’acide vitriolique. C’est proprement un éther manqué. Voyez Liqueur minérale anodyne d’Hoffmann .

L’examen ultérieur de la matiere qui reste dans la cornue après la production de l’éther, appartient à l’analyse de l’esprit-de-vin ; du moins l’article de l’Esprit-de-vin est-il celui de ce Dictionnaire, où il nous paroît le plus convenable de le placer. Voyez Esprit-de-vin au mot Vin.

Ether nitreux, (Chim. & Mat. med.) on peut donner ce nom à une huile extrèmement subtile, retirée de l’esprit-de-vin par l’intermede de l’acide nitreux, pourvû qu’on se souvienne que nitreux ne signifie ici absolument que séparé par l’acide nitreux. Il vaudroit peut-être mieux l’appeller éther de Navier.

L’éther nitreux & l’éther de Frobenius ne sont proprement qu’une seule & même liqueur ; la seule différence qui les distingue, c’est quelque variété dans l’odeur : celle de l’éther nitreux est moins douce, moins agréable.

La découverte de l’éther nitreux qui est très-moderne, est dûe au hasard. Voici comment s’en explique (dans les mém. de l’acad. royale des Sc. an. 1742.) M. Navier medecin de Chaalons-sur-Marne, qui l’a observé le premier : « Comme je composois une teinture anti-spasmodique, où il entroit de l’esprit-de-vin & de l’esprit de nitre, le bouchon de la bouteille où l’on avoit fait ce mêlange sauta, & il se répandit une forte odeur d’éther ». C’est de l’éther de Frobenius que l’auteur entend parler.

M. Navier soupçonna avec juste raison sur cet indice, que le mélange de l’acide nitreux & de l’esprit-de-vin devoit produire sans le secours de la distillation & par une simple digestion, une liqueur semblable à l’éther de Frobenius. Il mêla donc parties égales de ces deux liqueurs en mesure & non en poids, dans une bouteille, qu’il boucha ensuite exactement, & dont il assujettit le bouchon avec une ficelle ; & au bout de neuf jours il trouva une belle huile éthérée très-claire & presque blanche, qui surnageoit le reste de sa liqueur, & qui faisoit environ un sixieme du mêlange.

Il faut que M. Navier ait employé dans cette expérience un esprit de nitre beaucoup plus foible que l’esprit de nitre ordinaire non fumant des distillateurs de Paris, ou qu’il n’ait pas observé le tems exact de la production de l’éther, & qu’il ne l’ait apperçû que long-tems après qu’il a été séparé, comme on le va voir dans un moment.

En répétant l’expérience de M. Navier, & en variant la proportion des deux matieres employées, on a découvert qu’on obtenoit de l’éther par ce procédé, lors même qu’on employoit dix & douze parties d’esprit-de-vin pour une d’acide nitreux foible ; & que l’action mutuelle de ces deux liqueurs n’avoit besoin d’être excitée que par la plus foible chaleur ; qu’elle avoit lieu au degré inférieur à celui de la congellation de l’eau.

Le mêlange de l’acide nitreux & de l’esprit-de-vin est, tout étant d’ailleurs égal, encore plus tumultueux, plus violent, plus dangereux que celui de l’acide vitriolique & de l’esprit-de-vin ; phénomene qui peut présenter une singularité à ceux qui croyent que l’acide vitriolique est ce qu’ils appellent plus fort que l’acide nitreux, mais qui ne paroîtra qu’un fait tout simple aux chimistes qui sauront que nul agent chimique ne possede une force absolue. Le premier mêlange s’exécute d’autant plus facilement & plus sûrement, qu’on employe moins d’esprit de nitre sur la même quantité d’esprit-de-vin, & un acide moins concentré : on a soin donc lorsqu’on n’a en vûe que l’éther même, d’observer ces circonstances. On prend, par exemple, six parties d’esprit-de-vin ordinaire ; on le met dans une très grande bouteille, eu égard à la quantité de mêlange qu’on a dessein d’y renfermer (il n’est point mal de prendre une bouteille de cinq ou six pintes pour un mêlange d’une livre & demie) ; on verse dessus peu-à-peu une partie d’esprit de nitre foible non fumant ; on ferme la bouteille avec un bon bouchon de liége ficelé avec soin, & on la place dans un lieu frais. Au bout de vingt-quatre ou trente-six heures, le mêlange qui jusqu’alors n’aura éprouvé aucune agitation intérieure sensible, subit tout d’un-coup une véritable effervescence, c’est-à-dire un mouvement violent dans ses parties, avec éructation d’air, élévation de vapeurs, &c. & elle est accompagnée de la production de l’éther, qu’on voit, l’effervescence étant cessée, surnager le reste du mélange, & qu’on sépare par les moyens indiqués pour l’éther de Frobenius.

Cette effervescence est d’autant plus prompte & d’autant plus violente, qu’on employe de l’esprit de nitre plus concentré, & de l’esprit-de-vin plus rectifié ; que la quantité de l’esprit de nitre approche davantage de celle de l’esprit-de-vin ; & que ces réactifs sont animés par un plus haut degré de châleur. M. Roüelle a éprouvé par un grand nombre de tentatives, que la plus haute proportion à laquelle on peut porter dans le mêlange l’esprit de nitre très-fumant, sans que l’effervescence eût lieu dans le tems même du mêlange, étoit celle de deux parties d’acide contre trois d’esprit-de-vin ; & cela en se rendant maître, autant qu’il étoit possible, de la troisieme circonstance du degré de chaleur, en mettant d’avance à la glace l’esprit-de-vin & l’acide, & les mêlant dans un vaisseau couvert de glace. Ce vaisseau étoit un matras d’un verre très-épais qu’on avoit cuirassé, en appliquant dessus alternativement plusieurs couches de parchemin ou de vessies collées & bien tendues, & de ficelle goudronnée & dévidée ferme, & près à près ; on bouchoit exactement ce matras, & on l’enterroit sous la glace. Malgré ces précautions, quelques heures après le mélange fait, il est arrivé plus d’une fois que le vaisseau a sauté en éclats avec une explosion aussi violente & un bruit aussi fort que celui de la plus grosse piece d’artillerie.

Tous les chimistes qui ont préparé l’esprit de nitre dulcifié, soit par la digestion seule, soit par la digestion & la distillation, ont fait de l’éther nitreux sans le savoir ; mais ils l’ont tous dissipé ou entierement, ou du moins pour la plus grande partie, comme nous le déduirons ailleurs des faits que nous venons de rapporter ici, & des méthodes ordinaires de procéder à la préparation de l’esprit de nitre dulcifié, que nous exposerons-là. Voyez Acide nitreux à l’article Nitre.

Quoi qu’il ne soit pas clair encore que l’éther nitreux soit toûjours mêlé d’un peu d’acide, cependant comme cela est très-possible, on doit, pour être plus assûré d’avoir l’éther pur, le laver avec une eau chargée d’alkali fixe, selon ce qui est prescrit dans les livres.

Les vertus médicinales de cet éther ne sont pas constatées encore par un grand nombre d’observations ; on est très-fondé à le regarder, en attendant, comme absolument analogue, à cet égard, à l’éther de Frobenius.

M. Navier a aussi obtenu de l’éther, en substituant une dissolution de fer dans l’acide nitreux, à l’acide nitreux pur, dans une expérience d’ailleurs semblable par toutes ses circonstances à celle que nous avons rapportée au commencement de cet article. Cet éther differe de celui qui est produit par l’acide nitreux pur, en ce qu’il acquiert dans l’espace d’environ trois semaines, une couleur rouge qui est dûe à quelques particules de fer, &c. Cette derniere expérience, avec toutes ses circonstances & dépendances, n’apprend rien ; chose très-ordinaire aux expériences tentées sans vûe. (b)