Gómez Arias/Tome 2/Texte entier

Traduction par Mme Ch..
Texte établi par C. Gosselin,  (Tome 2p. cover-Tdm).

COLLECTION
DE
ROMANS ESPAGNOLS.

GÓMEZ ARIAS.

DE L’IMPRIMERIE DE LACHEVARDIÈRE,
rue du colombier, no 30.
GÓMEZ ARIAS,
ou les
MAURES DES ALPUJARRAS,
roman historique espagnol
par
J. Telesforo de Trueba y Cosío,
traduit
par l’auteur d’olésia ou la pologne, d’edgar,
et de vanina d’ornano.
TOME DEUXIÈME.
Séparateur
PARIS,
CHARLES GOSSELIN, LIBRAIRE
de son altesse royale monseigneur le duc de bordeaux,
rue saint-germain-des-prés, no 9.
M DCCC XXIX

GÓMEZ ARIAS,
ou
LES MAURES DES ALPUJARRAS.

CHAPITRE PREMIER.


L’intention est en notre pouvoir, mais les faits

ne le sont pas ; ainsi l’homme qui ose beaucoup
est capable de grandes entreprises.

est capable de grandes entreprises.Brown.

E ben degg’io, di libertade amico,
Meno la morte odiar di quella vita,
Che ricever dovrei dal mio nemico.
Che ricever dovrei dal mio Metastasio.

Nous devons maintenant rappeler l’attention de nos lecteurs sur la révolte des Maures, qui est en quelque sorte liée à notre histoire. Les quarante chefs qui avaient été élus par les rebelles de l’Albaycin réussirent à faire partager leur ressentiment aux habitans des villes et des villages qui se trouvaient dans la juridiction des Alpujarras ; leurs efforts cependant furent rarement couronnés de succès. Dans la plupart de leurs rencontres avec les Chrétiens, les Maures furent ou entièrement défaits, ou obligés de chercher leur salut dans la fuite ; néanmoins ils persévéraient dans leurs desseins. Leurs revers de fortune, au lieu de les abattre, augmentaient leur courage, en ajoutant à leur désir de vengeance.

Les rebelles avaient déjà essuyé de grandes pertes ; ils ne possédaient plus la ville de Guejar, qui, après une résistance désespérée, avait cédé aux forces réunies du comte de Tendilla, et à celles du fameux Gonzalve de Cordoue. Une grande partie des Maures qui occupaient la ville périrent en la défendant ; le reste fut passé au fil de l’épée, tandis que le château était la proie des flammes.

Quelque temps après, le Comte de Lerin se rendit maître de la forteresse et de la ville d’Andarax ; exaspéré par la résistance des habitans qui continuaient à se défendre sans aucune chance de succès, il fit mettre le feu à la mosquée où un grand nombre de personnes, parmi lesquelles se trouvaient des vieillards, des femmes et des enfans avaient cherché un refuge.

Ainsi des trois forteresses que possédaient les rebelles, Lanjaron était la seule qui restât en leur puissance, et paraissait offrir une résistance plus formidable encore ; la garnison avait pour chef El Negro, homme d’une basse origine, mais d’un courage et d’une fermeté extraordinaires.

Ces qualités et les services qu’il avait rendus dans les guerres de Grenade, lui avaient acquis la confiance de ses compatriotes, qui le choisirent pour commander le poste le plus important. C’était un homme dont les habitudes étaient simples et sévères et le caractère féroce, et qui, quoiqu’il n’eût pu se concilier les cœurs, savait commander le respect et l’obéissance de ses soldats.

Le château de Lanjaron, situé dans la vallée de Lecrin, était un poste de la plus haute importance, non seulement par ses moyens de défense, mais parcequ’il servait de refuge aux Maures des contrées adjacentes. Les troupes de l’Alcade de los Donceles et d’autres chefs, entouraient cette forteresse ; elles empêchaient les rebelles de communiquer avec les montagnes, et les avaient réduits à toutes les affreuses conséquences d’un tel abandon.

Dans cette extrémité, El Negro assembla ses troupes, et par un discours bref mais animé, essaya de les persuader de l’importance qu’il y avait à garder Lanjaron, jusqu’au moment où les autres chefs des révoltés auraient organisé leurs moyens de défense dans les Alpujarras. Ce discours fut reçu avec le plus vif enthousiasme, et pendant quelque temps les assiégés rivalisèrent à qui donnerait les preuves les plus héroïques de courage et de persévérance. Cependant comme la forteresse était entourée de tous côtés, les vivres commençaient à manquer. Pour tenter un dernier effort, les assiégés firent une sortie ; ils combattirent en désespérés, mais ils furent repoussés avec perte. Ce revers affaiblit leur résolution ; les moins courageux murmurèrent contre un essai qui les eût sauvés s’il eût réussi.

Tandis que ces symptômes de discorde se manifestaient, le cœur d’El Negro était pénétré de tristesse ; mais son maintien paraissait aussi calme que sévère ; il employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour calmer cette tempête naissante, apaisant les uns par des espérances et des promesses, et accablant des plus horribles menaces ceux qui soufflaient la révolte.

Le lendemain matin, trois têtes hideuses et dégouttantes de sang parurent fixées sur les créneaux ; mais cette juste punition ne produisit point l’effet espéré ; elle apaisa, il est vrai, les mécontens, mais ne réveilla point leur valeur ; tandis que les Chrétiens qui contemplaient cet affreux spectacle augurèrent favorablement de la cause qui avait rendu nécessaire une telle sévérité.

Le nombre des assiégés diminuait de jour en jour ; et ceux que la faim et les armes des Chrétiens épargnèrent, prirent la résolution de se rendre à discrétion. Les principaux d’entre les assiégés avaient déjà envoyé secrètement un messager au camp des Espagnols, pour traiter au nom de la garnison, et les conspirateurs s’étaient assemblés clandestinement, lorsque El Negro, qu’ils supposaient accablé de ses fatigues, parut tout-à-coup au milieu d’eux, et les jeta dans la plus grande consternation.

— Traîtres ! que veut dire cette assemblée ? s’écria El Negro d’une voix de tonnerre ; quelles sont vos intentions ?

— De capituler, répondit un des plus hardis conspirateurs, et de nous sauver par la soumission.

— Misérable ! reprit El Negro avec rage, tu ne jouiras pas du prix de ta lâcheté. Et saisissant son arme, d’un coup de son redoutable cimeterre il fendit jusqu’aux épaules la tête du traître, dont le corps roula pesamment sur la terre. Ses compagnons gardaient un silence causé par l’horreur, tandis que El Negro, dont les lèvres tremblaient de colère, jetait autour de lui des regards provocateurs et méprisans. — Allez, dit-il, indignes Musulmans ; abandonnez une cause que vous n’avez pas le courage de soutenir. Allez vivre comme des esclaves, puisque vous ne savez pas mourir comme des hommes. Était-ce donc pour que je fusse témoin de votre lâcheté que vous m’avez forcé d’être votre chef ? que j’ai abandonné Grenade, y laissant les plus chers de mes amis, et brisant tous les liens qui attachent l’homme à l’existence ? Allez, et acceptez un pardon avilissant. Je resterai seul ici pour montrer à nos amis des Alpujarras qu’il y avait à Lanjaron un véritable Maure, un seul qui sût mourir au poste où le fixait l’honneur et le devoir.

Il dit, et, saisissant l’étendard sacré et montant rapidement sur le haut de la forteresse, il se plaça parmi les trois têtes, dont les chairs exposées au soleil commençaient déjà à se décomposer et présentaient un spectacle horrible et dégoûtant. La garnison révoltée ouvrit aux Chrétiens les portes du château. El Negro, abandonné de tous ses compagnons, continuait à marcher tristement sur la plate-forme. Les Chrétiens, respectant son courage et voulant sauver sa vie, lui envoyèrent un Héraut pour l’inviter encore une fois à se rendre, déclarant qu’il avait fait son devoir, et que la mort serait le résultat d’une plus longue résistance. Il reçut ce message avec un sourire, dans lequel était mêlé autant de mépris que de désespoir ; puis, saisissant l’Adarga[1] qu’on lui présentait, et qui était un signe de paix, il le jeta dédaigneusement sur la terre et le foula sous ses pieds.

— Porte cette réponse à celui qui t’envoie, dit-il ; et croisant ses bras sur sa poitrine, il continua sa mélancolique promenade.

Les Chrétiens prirent possession du château, et le chef abandonné contempla tranquillement leur approche. L’Alcade de los Donceles, voulant faire un dernier effort pour le sauver, cria en avançant vers El Negro : — Rends-toi, Maure ; rends-toi et accepte ta grâce.

— Jamais ! répondit fièrement El Negro ; un Maure ne doit accepter aucun don de la part de ses ennemis. La mort est maintenant ma seule ressource ; mais ne vous réjouissez pas, Chrétiens : j’ai été vaincu par la trahison, et non pas par vos armes. Ne vous réjouissez pas, car nos ressources sont grandes encore, et tant que El Feri de Benastepar et Cañeri existeront, les Maures résisteront ouvertement à votre oppression.

Après avoir prononcé ces paroles, il s’élança du sommet de la tour, et son corps, tombant contre le roc, fut brisé en pièces.

La capitulation de Lanjaron et la mort d’El Negro fut pour les Maures une perte incalculable. Ils réfléchirent qu’il leur était impossible de résister aux forces supérieures des Chrétiens et à leurs meilleures troupes, soit dans des batailles rangées, soit dans des siéges réguliers. Ils résolurent donc de se renfermer dans les montagnes et de s’y défendre. Ce genre de guerre était plus convenable à leurs habitudes errantes, et mieux calculé pour harasser l’ennemi, sans courir d’aussi grands risques. Pour mettre ce plan à exécution, Benastepar, Andalla, Cañeri, et d’autres chefs, réunirent leurs forces, et assignèrent à chacun d’eux une partie des montagnes, pour la gouverner et la défendre. De cette manière, les Chrétiens furent obligés également de partager leur armée en plusieurs divisions, et de se mesurer partiellement avec les rebelles. Don Alonzo de Aguilar, qui avait réussi à forcer El Feri à la retraite, poursuivait cet avantage, et s’avançait vers Gergal, où ce chef devait se réunir à ses adhérens.

Dans le même temps, Don Antonio de Leyva, que nous avons laissé à Cadix, consolant Don Manuel de la fuite de sa fille, fut obligé de renoncer au désir de servir ce père affligé. Le devoir l’appelait à l’armée de Aguilar, qui se dirigeait, comme nous l’avons déjà dit, contre Cañeri et El Feri de Benastepar.

Les gens que Don Antonio commandait étaient déjà arrivés à Cadix, et le jeune chevalier, ne voulant pas retarder un départ que l’honneur exigeait, se disposa à prendre congé de Monteblanco. Il trouva le malheureux père plongé dans une affection plus profonde encore ; la société de Don Antonio avait été pour Monteblanco une source de consolation, et son départ navrait son cœur. Mais Don Manuel sentait la nécessité de cette séparation, et son âme était trop noble et trop généreuse pour qu’il exprimât le désir de retenir son ami.


— Allez, jeune homme, dit-il à Don Antonio, allez où la gloire vous appelle. En prononçant ces mots, le vieillard serrait Antonio dans ses bras. — Allez et montrez par votre conduite que vous étiez digne de la confiance de la Reine. Quand la renommée instruira l’Espagne de vos hauts faits, ma coupable fille éprouvera le regret d’avoir méconnu un homme si digne de son estime et de son affection.

Don Manuel s’arrêta, de tristes souvenirs l’empêchaient de poursuivre.

Señor, répondit Antonio, ne vous laissez pas accabler par le désespoir ; il s’est écoulé bien peu de temps depuis l’affreux événement que nous déplorons, et vous ne devez point encore avoir perdu l’espérance.

Dans tous les cas, vous pouvez être persuadé que vous et les vôtres aurez toujours la première place dans mon cœur. À moins que la mort ne m’arrête dans ma carrière, je veux venger votre injure si je ne puis vous apporter d’autre consolation.

En disant ces mots, Don Antonio se dégagea des bras de Don Manuel, essayant de cacher sa propre émotion, et donna le signal du départ. Il s’élança sur son léger coursier d’Arabie, et la tournure martiale des hommes qu’il commandait, le bruit des armes, la séduisante et glorieuse perspective qui se présentait à son imagination, contribuèrent à dissiper le nuage qui chargeait son front. Cependant cette séparation fut bien triste, il y avait quelque chose de pénible dans l’aspect d’un vieillard, d’un père malheureux, qui se trouvait exilé sur la terre, et privé du seul objet qui aurait pu l’attacher à la vie. Theodora, pendant sa courte entrevue avec Don Antonio, avait produit une vive impression sur le cœur de ce jeune homme ; il quittait avec regret les lieux où il croyait la laisser. Déjà les cris de ceux qui disaient adieu à la troupe de Don Antonio s’affaiblissaient par degré, et les tourelles et les clochers de Cadix étaient à peine visibles. Les guerriers commençaient à surmonter leur chagrin, et les larmes de regret qui se voyaient encore dans leurs yeux devenaient plus brillantes à mesure qu’il s’y mêlait des rayons d’espérance. Des sentimens de courage et de gloire s’emparèrent entièrement de ces cœurs, qui s’étaient, il y avait si peu de temps, abandonnés aux sentimens les plus doux et les plus tendres.

Le départ de Don Antonio porta un coup fatal aux espérances de Monteblanco. Ce vieillard regretta souvent que les infirmités de son âge l’empêchassent de saisir son épée ; mais son bras n’avait plus de force, et pour la première fois de sa vie, ce vieux cavalier, laissé sans secours, sentit amèrement que ses fils courageux avaient sacrifié leur vie pour la défense de leur patrie ; pas un seul ne restait pour soutenir l’honneur d’une maison déchue. Don Manuel était homme, et ce regret passager était naturel à un père affligé, qui ne savait plus où chercher des consolations et des avis.

Gómez Arias, qui avait insensiblement gagné l’amitié du vieillard, partit le jour suivant pour Grenade, où il n’avait plus de danger à craindre ; il était impatient de prendre son rang dans l’armée destinée à combattre les rebelles. Monteblanco trouva son empressement non seulement juste, mais recommandable, et une larme coula le long des joues du vieux cavalier lorsqu’il prit congé du séducteur de sa fille et de l’auteur de toutes ses infortunes.


CHAPITRE II.


D’une secrète horreur je me sens frissonner ;
Je crains malgré moi-même un malheur que j’ignore.
Je crains malgré moi-même un malheurRacine.

Señor Gómez Arias
Duelete de mi,
Que soy niña y sola
Nunca en tal me vi.

Nunca en tal me viCalderon.


C’était une magnifique soirée d’été. Le soleil descendait lentement derrière les montagnes immenses des Alpujarras, dont les ombres gigantesques et fantastiques s’étendaient graduellement le long des plaines qui se trouvaient à leurs pieds. Aucun bruit ne troublait la douce tranquillité de cette scène, excepté lorsque les habitans ailés des forêts gazouillaient leur hymne du soir, ou lorsque les sons éloignés de la cloche du couvent se répétaient d’échos en échos jusque dans les antres profonds des montagnes. Une douce langueur se montrait dans toute la nature. Les festons onduleux des nuages blanchâtres se mêlaient aux bandes de pourpre et d’or que laissait après lui le soleil couchant. Les teintes variées de ces paisibles solitudes, les torrens de lumière qui éclairaient l’arbre aux larges feuilles, ou se réfléchissaient dans le ruisseau en suivant le vacillement des ondes, le calme imposant qui régnait dans cet immense paysage, tout portait l’esprit à la contemplation et intéressait le cœur.

Un groupe composé de trois personnes montait lentement une vaste colline, qui semblait désignée par la nature comme le premier lieu de repos à l’entrée des sombres montagnes. Le principal personnage de ce groupe était un Chevalier de la plus noble apparence, et monté sur un coursier noir ; sur un autre cheval à côté de ce personnage, on voyait une demoiselle d’une beauté touchante ; les longues tresses de ses cheveux étaient contenues avec peine par un filet d’un tissu d’argent ; elle portait un habit de voyage ; un chapeau espagnol orné d’un bouquet de plumes noires était placé avec grâce sur un des côtés de sa tête. Ayant écarté le voile épais qui l’avait protégée contre les brûlantes ardeurs du soleil, elle montrait un charmant visage, dont le teint délicat, animé par la chaleur et l’exercice, brillait des couleurs de la rose. Cependant une expression triste et pensive dominait sur les traits de la belle voyageuse.

À une faible distance derrière ces deux personnes, on apercevait un homme qui, par son habit et sa tournure, semblait être leur valet. Il était monté avec une apparente nonchalance sur un robuste coursier d’Andalousie ; mais par les regards inquiets qu’il jetait de temps en temps autour de lui, on pouvait deviner que cette tranquillité factice n’était point en harmonie avec ses sentimens intérieurs. Au moment que nous décrivons, il chantait dans un Mezzo tuono, la romance du mariage du Cid.


A Ximena y a Rodrigo
Prendió el rey palabra y mano,
De juntarlos para en uno
En presencia de Layn Calvo.


— Cessez cet épouvantable bruit, Roque, cria le Chevalier en colère. Le lecteur vient sans doute de reconnaître Gómez Arias. — Au nom de Satan, qui est-ce qui t’invite à chanter ainsi, lorsque tu n’as ni voix ni oreille ? Finis, car ton harmonie diabolique n’est rien moins que plaisante.

Señor, répondit le valet, qu’est-ce que cela fait, si je chante seulement pour me plaire à moi-même ?

— Silence, bouffon, ou je te traiterai de manière à t’ôter à l’avenir la faculté d’entendre.

— Je vous en prie, Señor, ne me refusez pas cette seule consolation, je désire particulièrement de chanter dans ce moment.

— Quelles sont tes raisons ?

— J’ai toujours chanté lorsque j’avais peur ; une chanson est le remède le plus efficace pour chasser la terreur.

— En effet, des sons harmonieux comme ceux que tu nous fais entendre feraient fuir le diable lui-même. Mais que crains-tu ?

— Sous votre bon plaisir, Don Lope, il me semble que la peur est le sentiment le plus naturel que nous puissions éprouver dans ce moment.

— Oses-tu parler de crainte en ma présence, poltron ?

— Par Notre Dame del Pilar, murmura Roque, de telles conversations conviennent au temps et au lieu. Ne courons-nous pas le danger de rencontrer une bande d’horribles et de cruels ladrones[2].

— Eh bien ! si cela nous arrive, nous nous défendrons bravement. Par l’âme du Cid, je me débarrasserais bien facilement d’une armée de tels coquins.

— Mon très honoré Maître, répliqua le valet, ayez la bonté de considérer que ce n’est pas notre seul danger, car il me semble que nous sommes maintenant dans les montagnes des Alpujarras, où ces Maures maudits et rebelles font leur demeure. Que la peste étouffe ces chiens d’infidèles ! Ne sont-ils pas continuellement en embuscade pour saisir les Chrétiens égarés dans les montagnes, et quand ils les attrapent…

— Paix, imbécile, paix ! interrompit Gómez Arias avec impatience ; ces montagnes ne sont point les Alpujarras. As-tu oublié que lorsque nous quittâmes Cadix, il y a deux jours, nous suivîmes une route toute différente ?

— Je le sais, Don Lope, mais je me souviens aussi que pendant la nuit, soit par hasard, soit à dessein, nous changeâmes de route. Outre cela, je ne suis point assez étranger dans ce pays pour confondre les lieux, et je parierais ma tête contre deux maravedis que nous montons maintenant les Alpujarras.

La jeune dame, qui jusqu’alors avait observé un profond silence, s’écria d’une voix tremblante :

— Oh ! ciel ! sommes-nous en effet dans ces terribles montagnes, et courons-nous quelque danger ?

— Non, mon amour, répondit Gómez Arias, le danger n’est pas aussi grand que ce sot voudrait nous le faire croire.

— Non, Madame, reprit Roque, le danger n’est pas aussi grand ; car, après tout, ce qui peut nous arriver de plus terrible, c’est d’être pendus à un arbre pour danser au son du vent de la nuit, et pour procurer un repas abondant aux corbeaux et autres animaux carnivores, qui tiennent leur cour dans ces chemins déserts.

— Grand Dieu ! s’écria Theodora alarmée.

— Gentille dame, répliqua Roque, le système de pendaison sera seulement suivi à l’égard de mon vaillant maître et de son très humble serviteur. Quant à vous, les Maures sont les hommes les plus célèbres pour leur galanterie, et ils attacheront un trop grand prix à votre beauté pour vous soumettre à un semblable traitement.

Gómez Arias, violemment irrité des insinuations de Roque, tourna brusquement la bride de son cheval, et se précipitant vers son valet, interrompit son discours oratoire par un coup bien appliqué.

— Coquin, lui dit-il en même temps, si tu donnes une seconde fois carrière à ces craintes ridicules, par saint Jago, les Maures n’auront pas l’embarras de te pendre ; ainsi, fais attention à ce que tu diras.

— Ce que je dirai, murmura le valet. Sainte Vierge, je n’ai plus rien à dire ; vos argumens, Don Lope, sont sans réplique ; mais j’espère, mon bon Señor, que je pourrai réciter mes prières, puisque le chant et une conversation raisonnable me sont défendus.

— Prie autant que cela te fera plaisir, pécheur, pourvu que le bruit de tes oraisons ne parvienne pas jusqu’à nous.

Alors Gómez Arias essaya de calmer les craintes de Theodora, violemment agitée par les imprudentes remarques de Roque, qui tendaient à augmenter les tristes pressentimens dont elle était accablée.

— Ma Theodora, dit-il, est-il possible que je ne puisse chasser la tristesse continuelle à laquelle vous êtes en proie ?

— Pardonne-moi, Lope, répondit la jeune fille ; la vue de mon chagrin doit t’être pénible, je le sais ; mais des pensées affreuses se pressent dans mon esprit, et j’essaie en vain de les bannir. Hélas ! il est rempli d’appréhensions ; un horrible présage glace mon âme.

— Chassez de telles chimères, dit Gómez Arias. Il est vrai que dans la crainte d’être observé, j’ai été obligé de chercher avec soin les chemins les moins fréquentés, et de me diriger à travers ces lieux sauvages ; mais notre voyage touche à sa fin, et les images effrayantes des Maures bientôt ne pourront plus vous inquiéter.

— Hélas ! la crainte de ces infidèles n’est pas la seule cause de mon émotion, reprit tristement Theodora.

— Quelle peut en être l’autre cause ? demanda Gómez Arias avec inquiétude. Sûrement ma Theodora ne regrette point l’heure où elle se mit sous la protection de Gómez Arias.

La jeune fille garda le silence pendant quelques instans ; un torrent de larmes soulagea son cœur ; puis, faisant un effort pour rassembler ses forces, elle s’écria, comme accablée par un triste souvenir : — Oh ! ne parlez jamais de l’heure de mon crime, car c’est un crime que j’ai commis ; un péché mortel d’abandonner le meilleur des pères dans sa vieillesse. Et cependant, ajouta-t-elle en sanglotant, quoique convaincue de ma faute, s’il fallait la commettre de nouveau pour toi, Lope, je braverais encore la voix des remords. Gómez Arias, si tu pouvais lire dans le fond de mon cœur, tu y verrais un mélange du plus ardent amour, et d’un chagrin qu’aucunes paroles ne sauraient exprimer, mais qui empoisonnera mon avenir, à moins que nous n’obtenions promptement le pardon de mon père.

— Theodora, ce chagrin est aussi déraisonnable qu’il est injuste à mon égard. Je ne puis pas comprendre davantage comment ton avenir peut être empoisonné par la douleur lorsqu’il est intimement uni à celui de Gómez Arias.

— Je suis convaincue, dit Theodora, de la sincérité de ton amour, mais tu sais aussi par quel entier dévouement il est payé.

— Alors, qui peut donc répandre autant de tristesse dans votre esprit ? Avez-vous aperçu dans ma conduite, avez-vous distingué dans mes paroles quelque chose qui puisse donner à vos appréhensions une ombre de justice ?

— Non, Gómez Arias, votre conduite à mon égard est tendre, vos paroles respirent la sollicitude pour mon bonheur, mais vous devez pardonner la faiblesse et les craintes du cœur d’une femme. Ne m’en voulez pas, Lope, si ces sentimens faisaient naître quelquefois des idées affreuses pour mon repos, et injurieux à votre constance. J’ai vainement tenté de les subjuguer ; mais, hélas ! cet effort a toujours surpassé mes forces. Il faut que je leur donne carrière. Oh ! Lope, ajouta-t-elle tristement, je m’imagine que vous n’êtes plus le même ; vous n’êtes plus aussi tendre que dans ce moment où je vous donnai pour la première fois toutes mes affections, croyant que vous étiez à moi pour la vie.

— Je ne suis plus le même ! s’écria Gómez Arias ; mes soins, mes attentions pour vous ont-ils diminué depuis l’instant délicieux où vous vous êtes donnée à moi ?

Un soupir profond s’échappa du sein de Theodora, et un frémissement involontaire la saisit à ce souvenir pénible.

— Non, dit-elle en souriant tristement à travers ses larmes, vous veillez aussi tendrement sur moi, et vous me prodiguez vos caresses. Mais, hélas ! la partie la plus pure et la plus sincère de vos affections a disparu pour jamais.

— Sur mon honneur, dit Gómez Arias, je ne me serais jamais attendu de votre part à de si cruels reproches.

— Oh ! Lope, s’écria la jeune fille effrayée, ne m’en voulez pas, oubliez les remarques auxquelles mes craintes folles ont donné lieu ; j’en suis honteuse moi-même. C’est la dernière fois que je vous afflige. Non, mes plaintes ne parviendront plus à vos oreilles ; réprimez votre ressentiment. Ah ! Gómez Arias, revenez à vous-même, et n’en voulez plus à une pauvre fille qui n’a d’autre protecteur que vous.

En prononçant cette touchante prière, Theodora fixait ses beaux yeux sur Don Lope, avec une expression dans laquelle tous les tendres sentimens de son cœur semblaient être réunis. Gómez Arias fut ému. On vit disparaître la sévérité soudaine qui s’était emparée de ses traits, et il essaya d’effacer de l’esprit de Theodora l’impression que cet instant de colère avait pu produire.

Ils étaient arrivés au sommet d’une petite éminence, dont l’aspect était délicieux. Un gazon touffu et flexible tapissait une plaine romantique, bordée, d’un côté, par une forêt, à travers laquelle le soleil à son déclin envoyait des rayons pâles et interrompus. Au-dessus de la tête des voyageurs s’élevaient, dans toute leur sombre majesté, les montagnes des Alpujarras ; et au-dessous d’eux, aussi loin que l’œil pouvait atteindre, on découvrait des campagnes ravissantes, parsemées de chaumières isolées. D’un autre côté, de petits villages semblaient enveloppés de l’azur des nuées. Tout ce paysage était empreint d’un charme inexprimable, en harmonie avec la tranquillité du soir.

Les voyageurs firent halte dans ce lieu, et Gómez Arias, s’approchant de Theodora, lui dit avec tendresse :

— Mon amour, votre corps délicat doit avoir supporté plus de fatigues que vos forces ne le permettent. Goûtons un repos nécessaire dans ce lieu délicieux et isolé.

Theodora y consentit en silence.

— Mais, continua Don Lope, consultez votre goût ; je ne vous presse de prendre du repos que parce qu’il me semble que vous devez en sentir la nécessité.

— Je n’ai point d’autres désirs que les vôtres, répondit Theodora d’un air plus gai. Vous paraissez désirer de vous reposer dans ce lieu ; descendons de cheval.

Gómez Arias s’élança légèrement à terre, et aida sa belle compagne ; elle se jeta dans ses bras, mais, au moment où ses pieds touchèrent la terre, elle ne put retenir un profond soupir, et jeta un regard mélancolique autour d’elle.

— Comme vous tremblez, Theodora ! dit Don Lope ; c’est la conséquence des discours de ce coquin de Roque. J’ai bien envie de châtier ce misérable pour le punir des craintes qu’il a fait naître dans votre esprit.

Roque, qui suivait à quelque distance, n’eut pas plus tôt entendu prononcer son nom, qu’il dressa les oreilles comme un chien intelligent lorsqu’il est à la piste du gibier, et quand il comprit quelles étaient les charitables intentions de son maître, il se hasarda de répondre :

Señor, je ne doute pas de votre générosité ; mais je vous en prie, réservez vos faveurs pour une autre occasion, lorsque je les aurai plus particulièrement méritées.

— Silence, répondit Gómez Arias ; descends, et attache nos chevaux sous ces arbres qui sont là-bas.

Le valet obéit promptement, tandis que Gómez Arias conduisait sa belle compagne à l’entrée du bois ; là, il arrangea une couche de mousse sous les branches d’un immense chêne, et invita Theodora au repos. Elle allait céder à son invitation, lorsque des cris discordans, mêlés au bruit que font les oiseaux en agitant leurs ailes, vinrent l’effrayer. Aussitôt une troupe de corbeaux, oiseaux de mauvais présage, s’élancèrent de leurs réduits solitaires, et voltigèrent autour des arbres comme pour disputer aux étrangers la possession de leur vieille demeure.

Un frisson glacé circula dans les veines de Theodora ; elle pâlit, et ses regards effrayés s’arrêtèrent sur les oiseaux solitaires que leur présence avait troublés. Elle se pressa contre Gómez Arias, au moment où ils s’asseyaient l’un et l’autre sur le gazon.

— Qu’avez-vous, Theodora ? demanda Don Lope. Est-il possible que des oiseaux puissent remplir de terreur un esprit comme le vôtre ?

Theodora reconnut sa folie et sa faiblesse ; mais elle était loin d’être tranquille et rassurée. Les craintes qui remplissaient son imagination augmentèrent, lorsqu’elle aperçut Roque, dont les alarmes étaient visibles, faire trois fois avec ferveur le signe de la croix.

Les chats-huans, les corbeaux et les chauves-souris ont toujours eu le privilège d’exciter des craintes superstitieuses. D’où vient ce pouvoir particulier ? il serait difficile de le dire ; mais on suppose généralement qu’ils sont les avant-coureurs de quelque événement funeste. Theodora, qui, depuis le moment où elle quitta le toit paternel, avait été en proie à un chagrin que les transports mêmes d’un ardent amour n’avaient pu détruire, voyait dans ces tristes oiseaux le présage de quelque infortune. Elle réfléchissait en silence, tandis que Roque s’occupait à attacher les chevaux.

— Doucement, doucement, Babieca, dit le valet en caressant le cheval fougueux de son maître. Puis il murmura moitié bas : — Car nous n’avons plus rien à craindre si nous échappons sains et saufs de ce lieu. Dieu me soit en aide ! j’ai compté treize corbeaux, tous d’aussi mauvais présage dans leur cri, leur couleur et leur voix, que ceux qui furent jamais rencontrés par des Chrétiens. Que Notre-Dame de las Angustias nous accorde son secours et sa protection !

— Que murmures-tu ainsi ? demanda Gómez Arias ; désires-tu, impertinent valet, que je remplisse la promesse que je t’ai faite il y a peu de temps ?

Señor ? demanda Roque, faisant semblant de n’avoir pas entendu.

— Qu’est-ce que tu murmures, chien de valet ? reprit Gómez Arias.

— Dieu vous bénisse, mon doux maître, je ne fais que prier ; et en agissant ainsi, je ne désobéis point à vos ordres, puisque j’ai la permission de prier, pourvu que ce soit tacitement, comme un capucin prie.

Les corbeaux ayant terminé leurs nombreuses évolutions, choisirent une retraite sur la partie la plus épaisse de la forêt, et disparurent les uns après les autres à la grande satisfaction de Roque, qui alors commença à dévorer tout seul les provisions dont il s’était pourvu en voyageur soigneux.

Theodora s’était débarrassée de son chapeau et de son voile, afin de se reposer plus à son aise, tandis que son amant se plaçant près d’elle, et surveillant ses moindres mouvemens, vit les traits de la jeune fille montrer la joie que lui causait tant de sollicitude. Bientôt elle tomba insensiblement dans ce doux état de langueur qui précède le sommeil. Ses beaux yeux se fermant à demi, indiquaient l’assoupissement qui s’emparait d’elle ; enfin, elle s’endormit profondément. Gómez Arias, qui, comme nous l’avons observé, veillait auprès d’elle, ainsi qu’une tendre mère près d’une fille chérie, avança la tête et prononça doucement le nom de Theodora ; elle ne répondit pas ; il prit sa main, contempla son visage avec anxiété, jusqu’au moment où il s’aperçut qu’un profond sommeil absorbait toutes ses facultés.

Señor, dit Roque, il me semble que ce serait une pitié que de troubler le repos de cette pauvre Dame après les fatigues qu’elle a supportées.

— Je n’ai point l’intention d’interrompre son repos, répondit Gómez Arias à voix basse, il faut même nous retirer.

Don Lope se retira avec précaution, et s’approchant de son valet, il ajouta :

— Lève-toi, lève-toi promptement et ne fais point de bruit.

Roque obéit, et l’un et l’autre s’étant retirés à quelque distance ; — Señor, observa le valet, qui n’avait point envie de troubler encore les corbeaux de mauvais présage, pour lesquels il éprouvait une invincible horreur, Señor, il n’y a aucune nécessité d’aller plus loin.

— Oui, il y en a une impérieuse, répondit Gómez Arias ; car je ne puis pas rester ici plus long-temps.

— Que dites-vous, mon très honoré Maître ? demanda Roque ; certainement vous n’avez pas peur des Maures ; sur ma conscience, nous serions dans une jolie position si cela était.

— Paix, misérable, ne dis pas un mot de plus ; mais détache promptement mon cheval, et si tu tiens à la vie, ne fais pas assez de bruit pour agiter la feuille d’un arbre.

Señor, je ne vous comprends pas, reprit Roque tout stupéfait.

— Il faut que je parte, lui répondit son maître avec impatience.

— Que vous partiez ! j’avais compris, Señor, que vous ne vouliez pas troubler le repos de cette jeune dame.

— Non, ce n’est pas en effet mon intention ; il faut qu’elle reste ici avec toi, jusqu’à ce que je sois hors de vue.

Cuerpo de Christo, qu’avez-vous, Señor, qu’avez-vous ? au nom de san Jose Bendito ? s’écria le valet étonné, qui commençait à croire que son maître avait perdu l’esprit.

— Écoute, Roque, dit Gómez Arias, et fais attention de suivre religieusement mes instructions. Des circonstances impérieuses exigent que je me sépare de Theodora. J’attendais une occasion favorable pour le faire, et je ne pourrais en trouver une meilleure que dans ce moment. Il est nécessaire que je retourne immédiatement à Grenade, et il serait de la plus grande imprudence de hasarder d’y être vu avec Theodora, par des raisons que tu dois connaître parfaitement. Une séparation devient donc indispensable dans ce moment. Lorsque je serai parti, tu réveilleras cette beauté endormie, et tu l’accompagneras à la ville que je viens de nommer, où je vous précéderai, afin de faire des arrangemens pour sa réception. Il y a un couvent dont ma cousine Ursule est abbesse, Theodora y trouvera un asile. Tu informeras seulement cette dernière que j’ai trouvé convenable de prendre les devans pour préparer notre retraite. À ton arrivée à la Torre del Aceytuno, un homme t’abordera, et c’est à lui que tu auras recours pour de nouvelles instructions ; tu pourras suivre ses avis en toute confiance. Ta récompense sera proportionnée à la grandeur de ce service. Maintenant, donne-moi mon cheval, que je parte avant qu’elle ne s’éveille.

Roque resta frappé d’étonnement, lorsque son maître lui eut révélé ses cruelles intentions. Le pauvre garçon porta sa main devant ses yeux, comme pour s’assurer s’il n’était pas le jouet d’un songe ; mais lorsque son maître, d’un ton plus absolu, répéta ses ordres, il fut convaincu de la réalité de son dessein barbare.

— Non, non, Don Lope, dit-il, d’une voix suppliante, vos intentions ne peuvent être aussi cruelles. Abandonner cette pauvre fille ! Non, vous vous jouez de ma crédulité.

— Il faut que je parte, répéta Gómez Arias d’un ton résolu.

Señor, il me semblait que vous l’aimiez ?

— Je l’aimais en effet ; mais cet amour est passé.

— Sainte Vierge del Tremedal ! que dites-vous, Señor ? qu’a fait cette pauvre Dame ? En quoi vous a-t-elle offensé, à moins que ce ne soit par trop d’amour ?

— Roque, tu es un rusé garçon ; en effet elle m’a trop aimé.

— Mais songez, mon très honoré Maître, qu’elle ressemble plus à un ange qu’à une femme ; je n’avais pas encore vu un être si tendre, si bon, si dévoué.

— Roque, Roque, point de sentence ; je n’ai pas le temps d’écouter ton jargon sentimental. Les qualités que tu vantes dans Theodora sont précisément ce qui m’éloigne d’elle. Dépêche-toi. Mais de quoi cet imbécile a-t-il donc l’air si étonné ?

— Considérez, Señor Don Lope, dit Roque d’un ton solennel, que la seule humanité…

— Humanité ! répéta son maître en l’interrompant, je ne manque point à l’humanité lorsque je place Theodora dans la seule position qui lui convienne, puisqu’un mariage entre nous est absolument impossible. Mais c’est assez ; trêve de remarques, prépare-toi à obéir à mes ordres, et prends garde à la manière dont tu les suivras, si tu attaches du prix à ma reconnaisance, ou si tu crains ma colère. Cependant pour apaiser tes scrupules ridicules et hors de saison, je dois te rappeler que je ne puis agir autrement, puisque je suis fiancé à Leonor. Je ne veux point violer les promesses sacrées que je lui ai faites, ni perdre la faveur de la Reine, ou encourir le ressentiment de Don Alonzo de Aguilar.

Cette dernière observation vainquit à demi les scrupules de Roque ; et il espéra que lorsque Theodora serait à Grenade, Gómez Arias n’aurait pas la cruauté de la condamner à la solitude d’un cloître. Enfin comme il était certain que de nouvelles représentations n’auraient aucun pouvoir sur son maître, il garda le silence, et se contenta de lever les épaules, en tenant l’étrier de Don Lope.

Gómez Arias s’élança rapidement sur son cheval ; il allait partir, lorsque, jetant un dernier regard sur la victime qu’il abandonnait, il sentit son cœur ému, et hésita pendant un instant.

Il y a quelque chose de touchant dans le sommeil d’une jeune et belle femme. Son visage, qui n’est agité ni par les passions, ni par les inquiétudes, semble plus doux et plus rempli d’attraits. L’imagination de celui qui la contemple se pénètre plus fortement de ses charmes, et découvre plus facilement chaque beauté de la jolie dormeuse. Mais la conviction que cette belle créature, se confiant à la protection d’un homme, dort dans une innocente sécurité au moment où elle va être abandonnée, doit éveiller dans l’âme un sentiment déchirant. Tel était le sommeil de Theodora ; elle était jeune, remplie de charmes, et cependant on l’abandonnait. Ses formes charmantes se montraient dans tout leur avantage. Une brise légère jouait avec ses cheveux abondans, qui de temps en temps cachaient un front d’albâtre ou voltigeaient sur des joues couvertes des brillantes couleurs de la rose. Un de ses bras reposait négligemment sur sa poitrine, l’autre soutenait sa tête gracieuse. Un sourire ravissant errait sur ses lèvres ; elle rêvait peut-être, comme Ariane tendre et délaissée, que son amant veillait encore sur le sommeil de sa bien-aimée.

Gómez Arias ne pouvait s’arracher à sa contemplation. Il entendit son nom, murmuré par les lèvres de Theodora, mais ce nom n’éveilla dans son cœur aucun sentiment délicieux, car il était alors rempli des froids calculs de l’ambition ; peut-être dans ce moment le sentiment qui domina dans son esprit, fut celui qui démontrait la nécessité d’un prompt départ, de peur que sa victime ne reprît ses sens avant qu’il ne l’eût quittée.

— Lope ! mon bien-aimé ! murmura Theodora, et un doux frisson parut agiter tout son être ; elle étendit le bras, comme si elle eût voulu assurer à Gómez Arias que, endormie ou éveillée, il était l’objet de toutes ses pensées et de toutes ses affections. Cependant Don Lope resta calme pendant un moment devant la victime qu’il abandonnait, et lui disant un éternel adieu, il se mit lentement en route, sans prononcer une seule parole.


CHAPITRE III.


El honor
Es un fantasma aparante,
Que no está en que yo lo tenga,
Sino en que el otro lo piense
.
Sino en que el otrCalderon.

L’honneur est un beau sentiment imaginaire.
L’honneur est un beau sentAddison.


Quelle puissance infinie a cette déité capricieuse et séduisante que l’on nomme l’Honneur ! Combien tous ceux qui l’adorent diffèrent les uns des autres de caractère et de prétentions ! Tous les hommes lui rendent hommage ; tous se vantent de lui être entièrement dévoués ; tous se croiraient offensés si on les soupçonnait d’un manque de foi ; et cependant ceux qui observent fidèlement ses lois ne sont qu’en bien petit nombre. Tous prétendent l’adorer, mais bien peu le font avec franchise ! — Il en est même bien peu qui comprennent réellement l’essence de sa doctrine ! Le malfaiteur sanguinaire se croit autant de zèle pour le culte de l’honneur que l’homme noble et courageux dont le bras est dévoué à la défense de sa patrie, et dont le cœur sait compâtir aux maux de ses semblables. Il y a dans ce mot honneur une magie qui subjugue tous les hommes ; car ceux même qui semblent mépriser la vertu comme un sentiment trop humble et trop vulgaire, affectent de la vénération pour l’honneur, parce que ce mot amène à sa suite une idée plus brillante et plus en rapport avec les grandeurs du monde, et parce qu’il offre en même temps une plus grande latitude aux diverses interprétations. C’est précisément ce même vague qui flatte et éblouit les hommes bien plus que la vertu, sentiment bien plus noble, mais aussi bien plus sévère et bien plus précis.

Gómez Arias semblait observer de la manière la plus scrupuleuse les principes reçus de l’honneur ; il ne pouvait tolérer qu’on y dérogeât par un mot, un regard ou un sourire. Sa parole était inviolable, sacrée. Il aurait cru sa réputation à jamais ternie s’il eût faibli dans une de ses promesses ; et en même temps il usait avec sang-froid de toute son adresse pour tromper une femme faible et sans protecteur. L’honneur l’obligeait à acquitter fidèlement ses dettes de jeu, même lorsqu’il avait le droit de douter de la délicatesse de son créancier, et cependant ce même honneur lui permettait, sans manquer aucunement aux principes, d’être sourd aux réclamations bien plus justes, bien plus respectables, mais beaucoup moins honorables, de quelques gens d’un rang inférieur au sien.

C’était ce même respect pour sa parole qui rappelait à Don Lope l’engagement qu’il avait pris à l’égard de Leonor de Aguilar. Après lui avoir donné sa foi, il avait un peu tardé à accomplir sa promesse, mais il ne pensait plus qu’à réparer ce tort, et regardait tout délai comme déshonorant pour lui, maintenant qu’il n’avait plus rien à espérer de Theodora.

C’était avec de semblables sophismes qu’il s’efforçait de pallier l’ingratitude et la cruauté avec lesquelles il avait agi envers la malheureuse victime de ses passions effrénées ; car, malgré la perversité de ses mœurs, et l’opinion injuste qu’il avait des femmes, il ne pouvait faire taire la voix du remords au fond de sa conscience, lorsqu’il pensait à Theodora. Il avait recherché avec ardeur l’amour d’une jeune fille confiante, et cependant comment s’était-il conduit envers elle après être devenu l’objet de ses plus tendres affections ? Après lui avoir fait perdre l’innocence et la paix du cœur, l’avoir séduite, enlevée au meilleur des pères, il l’abandonnait, avilie à ses propres yeux et livrée à ce que la honte, le repentir et l’amour trahi ont de plus amer. Telle une tendre fleur que l’on cueille à peine éclose, afin de jouir prématurément de son doux parfum, et que bientôt l’on rejette impitoyablement.

L’imagination de Don Lope était assaillie par une foule de réflexions pénibles, et il fallait, pour les dissiper, la perspective d’un avenir aussi brillant que celui qui lui était promis. Ne voulant s’occuper que d’idées agréables, il se retraçait tout ce que son union avec Leonor de Aguilar offrait d’avantageux à son ambition, comme rang, comme fortune et comme nom. Il se voyait l’époux de la plus belle et de la plus noble Espagnole, le gendre d’un guerrier vénéré, et l’objet des plus honorables distinctions. Son orgueil allait être satisfait, ses désirs les plus chers accomplis. Il portait à ses lèvres la coupe du bonheur, et l’enivrement de ce doux breuvage lui fit bientôt oublier entièrement celle qu’il avait rendue à jamais malheureuse.

Hélas ! les rêves sur l’avenir seront toujours plus puissans que le souvenir du passé ! et ce que la beauté, la gloire et les honneurs ont d’éblouissant l’emportera toujours sur une fille tendre et simple dont l’amour n’avait plus rien à promettre et à accorder.

Mais pour en revenir à Gómez Arias, la promptitude avec laquelle il s’était décidé à partir avait tellement frappé Roque, qu’il restait muet et immobile près de la malheureuse Theodora. Il contemplait son sommeil paisible et ne pouvait se résoudre à la tirer de quelque rêve d’amour et de bonheur pour lui découvrir toute la grandeur de son infortune ; il éprouvait une répugnance invincible pour un tel aveu, car quoique habitué à la conduite dépravée de son maître, Roque n’était pas dépourvu de toute humanité, et il ne pouvait s’empêcher d’être profondément attendri par le sort déplorable de Theodora.

Mais bientôt les rayons du soleil couchant furent remplacés par les ombres du soir ; l’obscurité s’étendit peu à peu sur la campagne, dont les sites variés furent couverts par une profonde nuit.

Mais à mesure que la nuit approchait, les frayeurs superstitieuses de Roque devenaient plus puissantes que la compassion, et il allait se décider à éveiller Theodora, lorsque son attention fut attirée par le son d’un cor qui se fit tout-à-coup entendre. Il regarda du côté d’où venait le son, et vit avec surprise et effroi, au haut d’une éminence et tout près de lui, deux hommes qui, autant qu’il pouvait distinguer les objets, lui semblaient porter le costume maure : bientôt il en parut trois ou quatre autres, et l’idée du danger qu’il courait maîtrisant tout autre sentiment, Roque sauta à la hâte sur son cheval, et se sauva le plus vite possible par le chemin qu’avait pris son maître.

C’étaient en effet des Maures, que la fuite de Roque irrita vivement ; mais comme il avait sur eux l’avantage d’être à cheval, ils regardèrent comme tout-à-fait inutile de le poursuivre, et se flattèrent qu’il serait arrêté par quelqu’une des autres compagnies qui erraient comme eux dans ces solitudes.

— Le vil chrétien nous échappe, dit celui qui paraissait le chef de la bande.

— C’est vrai, Malique, répondit un autre, mais voyons ce qu’il nous a laissé.

— Par la barbe sacrée du Prophète, s’écria Malique, cela ressemble bien à une femme ! mais elle ne remue pas.

— Quoi ! est-elle morte ? — Le coquin l’a-t-il donc tuée ? Hâtons-nous de voir si elle respire encore.

Ils descendirent précipitamment la montagne, et entourèrent la malheureuse Theodora, qui, épuisée par la fatigue, dormait toujours.

— Elle n’est pas morte ; elle n’est qu’endormie, dit l’un.

— Elle a plaisamment choisi sa chambre à coucher, reprit un autre.

— C’est une jolie femme, dit Malique, et elle aura de gentilles femmes de chambre pour la réveiller. Elle est belle comme une des Houris promises aux fidèles dans le Paradis. Par le Saint Sépulcre de la Mecque, une aussi belle capture ne déplaira pas à notre chef Cañeri !

Il s’approcha, et contempla pendant quelques instans avec un plaisir grossier, cette belle infortunée ; puis lui touchant légèrement le bras, il lui dit en adoucissant autant qu’il le put sa grosse voix : — Éveillez-vous, madame, éveillez-vous !

Theodora tressaille, ouvre les yeux ; mais dans son trouble, elle se persuade qu’elle est en proie à quelque rêve effrayant, et que c’est le délire de son imagination fatiguée qui lui fait fait voir autour d’elle une troupe de gens à figures toutes plus horribles les unes que les autres.

La lune, qui se levait en ce moment, répandait sa lumière pâle et douteuse sur ces contrées sauvages, et vint éclairer le tableau le plus effrayant pour Theodora. De grands yeux noirs, d’une expression féroce, ombragés par d’épais sourcils, étaient tous fixés sur elle ; et une sorte de grincement de dents qui était un rire particulier à ces barbares, augmentait encore l’horreur naturelle de leur physionomie. Rebelles, proscrits, n’ayant qu’une forêt et ses cavernes pour asile, qu’une montagne stérile pour patrie, leurs vêtemens étaient misérables, tous leurs mouvemens indiquaient l’insouciance, résultat naturel de leur vie errante, et leurs noires figures exprimaient l’endurcissement au crime et la soif de la vengeance.

— Belle chrétienne, dit Malique, ne t’effraie pas ; nous ne te ferons aucun mal.

Theodora le regarda, puis referma les yeux, ne pouvant supporter un spectacle aussi affreux. Quelle confiance pouvait-elle avoir dans le barbare qui lui parlait ? N’était-ce pas un raffinement de cruauté, capable de rendre le déshonneur et la mort encore plus douloureux, que d’entendre un être semblable à celui qui lui parlait, promettre protection et sûreté ? Il avait la figure longue, le teint noir, une énorme bouche rendue plus laide par des dents avançantes ; enfin une large cicatrice traversait son front, s’étendait le long de son visage, et ajoutait quelque chose de repoussant à son affreuse physionomie.

Lorsque Theodora fut un peu revenue de l’excès de son trouble, les souvenirs les plus déchirans s’emparèrent d’elle, et elle comprit toute l’étendue de son malheur.

— Oh ! Lope, mon cher Lope ! s’écria-t-elle avec désespoir, où es-tu ? Ah ! viens défendre ta pauvre Theodora !

Ces plaintes firent rire les Barbares, et Malique lui répondit :

— Madame, que ce Lope soit votre époux ou votre amant, il est inutile de l’appeler, car je crois qu’il ne peut vous entendre ni vous secourir ; vous n’avez d’autre parti à prendre que de vous calmer et de vous soumettre à votre sort.

Theodora était trop absorbée par mille idées pénibles, pour faire attention à ce qu’il lui disait. Mais il en était une qui l’occupait par-dessus tout, malgré ce qu’avait de terrible la vue de ces brigands des montagnes, et l’avenir qu’elle pouvait déjà prévoir. Elle ne sentait qu’un seul malheur dans lequel consistait toute l’horreur de son sort : elle ne voyait pas l’objet de ses plus tendres affections, son seul protecteur, l’homme pour qui seul elle tenait à la vie. Gómez Arias n’était pas près d’elle : l’avait-il donc abandonnée ? Non ; son cœur pur ne pouvait nourrir une telle pensée ; elle n’eut pas même le plus léger soupçon de la triste vérité : heureuse du moins de cette ignorance, l’absence de Gómez Arias lui fit croire qu’il avait été assassiné.

Malique fit un signe à un de ses compagnons, et l’on amena à l’instant le cheval qui était attaché non loin de là.

— Allons ! ma belle fille, dit-il à Theodora, viens, il faut monter à cheval et nous suivre.

— Vous suivre ! oh, ciel ! ayez pitié de moi !

— C’est précisément parce que nous avons pitié de toi que nous voulons t’emmener dans un lieu où tu pourras, si tu sais faire un bon usage des dons que la nature t’a prodigués, jouir d’un sort bien plus heureux qu’une Chrétienne n’a droit de l’espérer lorsqu’elle tombe entre les mains des Maures opprimés.

— Hélas ! où me conduisez-vous ? demanda la tremblante Theodora.

— Nous allons te présenter à notre chef Cañeri ; et je puis te promettre que si tes charmes le séduisent, il t’honorera de son choix et peut-être du premier rang parmi ses femmes.

— Oh ! de grâce ! tuez-moi, s’écria Theodora au désespoir, tuez-moi plutôt que de m’avilir ainsi.

En disant ces mots elle se jeta aux genoux de son vil oppresseur.

— Te tuer ! répéta Malique ; oh ! non vraiment, tu es trop aimable et trop belle pour cela. C’est la douleur que te cause la perte de celui que tu aimais qui te fait souhaiter la mort, mais dans peu de temps tu me remercieras de te l’avoir refusée : Cañeri te fera oublier l’amant que tu pleures, en te prouvant qu’un Maure peut aimer au moins aussi sincèrement qu’un Chrétien.

Ce fut en vain que Theodora réitéra ses supplications. Malique fut sourd à ses cris ; il la plaça de force sur son palefroi, y monta derrière elle pour la soutenir et empêcher sa chute, car son agitation était si violente qu’il craignait pour sa vie.

En ce moment des nuages cachèrent la lune, et la nuit la plus sombre enveloppa ces tristes solitudes. Tout dormait dans le calme sur la terre, et le morne silence n’était troublé que par les pas du cheval et les gémissemens d’un cœur malheureux. Le cri lugubre et prolongé du chat-huant répondait seul à cette scène de douleur, et tout retombait ensuite dans le même silence ; mais ce cri sinistre résonnait au fond du cœur de Theodora comme la voix de la mort, et le vent qui soufflait avec violence le faisait répéter par les échos des montagnes de ce désert.

Rien ne pouvait égaler la douleur de la malheureuse Theodora ; abandonnée, privée de tout secours, le passé se retraçait fortement à son imagination. Hélas ! c’est toujours dans les momens d’affliction et de péril que nous sommes assiégés par nos souvenirs ! Ils nous peignent sous de vives couleurs le temps qui a fui. Nous regrettons d’autant plus vivement le bonheur dont nous avons joui, que le poids des maux sous lequel nous gémissons alors nous fait trouver bien légers ceux que nous avions connus. Theodora se rappelait la maison paternelle, qu’elle ne devait plus revoir, et les joies innocentes qu’elle ne pourrait plus goûter, et les premières impressions de l’amour le plus pur, et le bonheur d’être aimée avec ardeur ; tout cela était perdu pour elle. La mort prématurée de Don Lope, en le lui rendant encore plus cher, mettait le comble à sa douleur. Elle allait y succomber ; ses sanglots l’étouffaient, mais les larmes qui s’échappèrent de ses yeux vinrent la soulager. Elle regardait autour d’elle, et ne voyait toujours que la sombre monotonie de ces déserts ; le souffle du vent et le cri lugubre de l’oiseau de mauvais augure répondaient seuls à sa douleur, et l’augmentaient encore s’il était possible ; seulement la lune, en perçant par instant les nuages, jetait un voile de deuil sur tout ce qui l’environnait.

Tout-à-coup elle aperçut quelque chose de noir suspendu à un arbre bordant le chemin qu’elle suivait et que le souffle du vent balançait ; un regard de la lune lui fit bientôt voir que c’était le corps d’un homme assassiné. À cette vue Theodora frémit, un froid mortel la glace ; elle tremble, et cependant souhaite d’éclaircir ses soupçons.

— Ceci semble vous faire peur, Madame, lui dit froidement Malique ; je le conçois, car c’est un triste spectacle pour une femme et pour une Chrétienne. Ce corps était celui d’un Chevalier chrétien ; et il est placé là pour avertir ses compatriotes du sort réservé à ceux qui osent provoquer le lion dans son empire. Chaque Maure sera un lion pour les Chrétiens ; il sera même plus terrible ; car, outre la force et le courage de ce roi des animaux, nous avons la raison et le cœur de l’homme.

— Par le Prophète, dit un autre Maure, il a bien mérité son sort, car je n’ai jamais vu un homme aussi téméraire !

— Oui, ajouta un autre, il s’est bravement défendu ; et nous avons payé bien cher sa mort, puisqu’elle nous a coûté deux de nos camarades !

— Si j’étais arrivé dès le commencement du combat, dit fièrement Malique, il n’aurait pas été long-temps douteux ; mais vous êtes si lâches qu’il vous aurait, je crois, défaits tous cinq s’il eût eu un brave compagnon, au lieu du poltron de valet qui l’a abandonné. C’est bien malheureux que nous n’ayons pas pu attraper ce coquin ; car il aurait fait un beau pendant à l’arbre voisin.

Theodora écoutait avec anxiété ; et bientôt elle entendit un autre Maure ajouter à voix basse :

— D’après ce qu’il a dit dans ses derniers momens, il paraît que c’est l’amour qui a causé sa mort ; et qui sait si cette jeune fille…

Theodora n’en entendit pas davantage ; elle poussa un faible cri et tomba sans mouvement dans les bras de Malique, qui s’écria :

— Au secours ! au secours ! la pauvre fille s’évanouit ; — apportez un peu d’eau du ruisseau !

Tous s’arrêtèrent et réussirent à rappeler Theodora à la vie, en arrosant son visage avec de l’eau fraîche. Ensuite, Malique essaya de la consoler par ses discours ; mais toute consolation était impuissante sur son âme pénétrée de douleur. Ils continuèrent à voyager toute la nuit ; ainsi les premières lueurs du jour éclairèrent enfin une apparence de village, encore enveloppé par le brouillard du matin ; à mesure qu’ils avançaient, la vue s’étendait ; les ombres s’affaiblissaient peu à peu, et bientôt on découvrit une petite ville encore dans le calme et toute brillante des premiers rayons du soleil et d’une rosée argentée. Tout ce que le matin a de charmes se réunissait pour faire perdre aux Alpujarras leur sombre aspect, et cependant la vue de cet agréable paysage ne pouvait soulager le cœur de Theodora. Elle sentait que, quelque grands que fussent ses chagrins, ils allaient devenir encore plus affreux, puisqu’elle était destinée à être victime de la brutalité d’un vil infidèle. La mort seule pouvait la sauver de tant d’ignominie ; et cette triste et dernière consolation lui était refusée ! Elle ne trouvait d’adoucissement à sa douleur qu’en adressant au Ciel de ferventes prières ; mais elle n’entrevoyait aucun espoir d’être secourue. Elle portait sa vue avec empressement aussi loin qu’il lui était possible ; le moindre bruit éloigné, tel que le pas d’un cheval, l’aboiement d’un chien, tout lui faisait espérer un libérateur, mais bientôt cet espoir déçu rendait sa douleur encore plus amère.

Enfin, épuisée par tous ces combats, elle finit par tomber dans une sorte de stupeur et d’insensibilité qui lui fit voir avec indifférence un groupe d’hommes placés à l’entrée de la ville, et des enfans qui se mirent à pousser des cris de joie aussitôt qu’ils l’aperçurent.

— Voilà une captive chrétienne ! — voilà une captive chrétienne ! Et à l’instant trois ou quatre Maures armés s’avancèrent vers Malique, qui leur raconta son aventure. Ils marchèrent tous ensemble, et entrèrent dans la principale rue d’Alhacen, qui était alors le quartier-général des Maures soumis à la domination de Cañeri, le chef des rebelles. On ne peut imaginer rien de plus désolant que l’aspect de cette ville, que ses misérables habitans paraissaient toujours prêts à quitter au premier moment pour reprendre leur vie errante et fugitive.

Les derniers échecs qu’ils avaient éprouvés et la reddition de Lanjaron les faisaient vivre dans de perpétuelles alarmes, qui s’étaient encore accrues par la nouvelle qu’ils venaient de recevoir, que le plus brave et le plus redoutable de leurs ennemis, Alonzo de Aguilar s’avançait à grands pas vers El Feri de Benastepar. Cependant, n’ayant rien à perdre, — aucunes richesses à abandonner, — aucuns plaisirs à regretter, — aucunes jouissances à goûter, leur physionomie n’exprimait qu’une froide résignation et une sombre férocité.

Après avoir traversé toute la ville, la troupe qui amenait Theodora s’arrêta enfin devant une maison qui semblait un peu moins misérable que les autres, et devant laquelle plusieurs sentinelles se promenaient de long en large.

Malique demanda à parler à Cañeri, mais on le refusa en lui disant qu’il était en conférence avec plusieurs autres chefs maures.

Bientôt après, arriva un petit homme à vilaine figure, qui, parent de Malique l’accueillit avec de grandes démonstrations de joie et lui dit :

Par notre saint prophète, je suis aise de te voir revenir avec un aussi beau butin ! — Il ne faut pas déranger Cañeri en ce moment, mais tu peux compter sur une bonne récompense.

L’homme qui parlait ainsi se nommait Aboukar ; tout le monde semblait avoir les plus grands égards pour lui parcequ’il était l’intendant général du palais ; il fit entrer Malique et remit Theodora à sa femme, espèce de vieille sorcière autrefois Chrétienne ; celle-ci conduisit Theodora dans une petite salle basse, y apporta quelques rafraîchissemens, lui recommanda d’y goûter, puis la laissa seule.


CHAPITRE IV.


Quoique semblable aux créatures humaines,

je ne sympathisais pas avec elles, et parmi
celles qui m’attachèrent, il y en eut une
seulement qui… mais nous en parlerons
plus tard. Je disais que je n’avais que peu
de rapports avec les hommes et avec leurs
pensées ; mais en revanche le désert faisait
ma joie : j’aimais à respirer l’air rare sur le
sommet glacé des montagnes, où l’oiseau

n’ose poser son nid.Byron.
Son cœur est rongé par un poison secret ; un

feu invincible coule dans ses veines et absorbe

tout principe de vie.Rowe.


Au fond d’un vaste appartement, Cañeri était négligemment couché sur une pile de coussins, selon l’habitude des Maures d’un rang élevé : descendant d’une famille alliée aux anciens Rois Maures de Cordoue, ce titre lui avait donné une certaine influence, et l’avait fait choisir par les rebelles comme l’un des principaux chefs qui devaient commander leur entreprise. Faible et orgueilleux, Cañeri tenait singulièrement à conserver une apparence de grandeur bien peu en harmonie avec sa misérable position actuelle, et s’arrogeait une autorité peu en rapport avec sa puissance précaire : enfin, voulant toujours avoir une cour, il avait choisi ses officiers, réglé la tenue de sa maison, avec l’ordre et l’étiquette d’un petit souverain. La maison qu’il occupait avait probablement appartenu à l’un des plus riches habitans d’Alhacen, car elle avait été ornée de belles tapisseries ; mais tous les ornemens étaient en si mauvais état, qu’il était aisé de se convaincre que bien du temps s’était écoulé depuis leur première splendeur.

En cet instant, Cañeri se donnait le vain plaisir de jouer le despote ! son lit était entouré par une demi-douzaine d’êtres brutes qui formaient toute sa cour, et qui paraissaient bassement dévoués aux ridicules caprices de leur maître. Cependant au milieu de cette misérable troupe il y avait un homme dont l’extérieur aurait nécessairement attiré toute l’attention d’un étranger. Il était assis à la droite de Cañeri, et, d’après la liberté de ses manières et de ses discours, il semblait posséder au plus haut degré la confiance du chef. Il eût été difficile de deviner la cause d’une telle faveur ; car sa physionomie ne différait de celle de ses compagnons que par une expression plus forte de résolution, de profonde méchanceté et de férocité. Une taille haute et forte, une barbe noire et touffue, des yeux cachés sous d’épais sourcils, quelque chose de sauvage et de sombre dans le regard, donnaient à toute sa personne un aspect sinistre et repoussant ; et si la sévérité qui régnait ordinairement sur son visage disparaissait quelquefois, elle était remplacée par un sourire sardonique qui faisait frémir et reculer involontairement.

Cependant au milieu de cet extérieur repoussant, sur cette physionomie où se peignaient les passions haineuses, on découvrait par instans une expression de tristesse qui pouvait faire présumer que cet homme avait été autrefois capable de sentimens plus nobles et digne d’un sort plus honorable. Comme tout le reste de la suite de Cañeri, cet être mystérieux portait une tunique mauresque qui était remarquable par sa simplicité, et même sa pauvreté ; et cependant il y avait dans l’expression de ses traits quelque chose qui contrastait tant avec son extérieur maure, qu’un œil pénétrant pouvait aisément apercevoir que, quelle que fût sa position actuelle, il n’avait pas toujours appartenu à la croyance et à la nation mahométane.

— Bermudo, dit Cañeri à l’homme dont nous venons de tracer le portrait, tu es aujourd’hui bien plus pensif que je ne t’ai vu depuis long-temps.

— Bermudo ! s’écria l’autre avec indignation ; Bermudo ! ne me donnez plus ce nom détesté ; — ce nom qui me rappelle mes malheurs et mes crimes, me poursuit continuellement et me redit que j’ai été chrétien, — que j’ai été offensé, et que je suis maintenant…

— Un brave maure, interrompit Cañeri.

— Un vil renégat ! reprit Bermudo avec amertume. Oui, un renégat ; car tu ne peux embellir l’expression de ce mot, et je ne cherche pas à me dissimuler à moi-même ma position. Je suis un misérable ; mais je me suis engagé à servir les Maures, et je le ferai avec zèle et activité jusqu’à mon dernier soupir.

— Tu as rendu de grands et de véritables services, reprit Cañeri, et les Maures sont reconnaissants de l’intérêt que tu prends à leur cause.

— Oh ! dit le Renégat, ne me remercie pas, car si j’ai servi les Maures, ce n’est pas par amour pour eux, mais par haine des Chrétiens. Non, Cañeri, je ne veux pas d’une reconnaissance que je mérite si peu. Vous dites que je suis brave et actif, et vous avez raison ; je puis supporter les privations, braver les dangers ; mais alors je ne pense pas à l’intérêt des Maures, je ne cherche qu’à satisfaire ma vengeance. Non, je ne recherche pas les succès : je ne vis que pour me venger des maux que j’ai soufferts il y a long-temps, mais dont le souvenir est trop profondément enraciné dans mon cœur pour jamais s’affaiblir. Tout son corps tremblait d’agitation en prononçant ces derniers mots.

— Calme-toi, Alagraf, lui dit Cañeri, puisque tu as adopté ce nom et que tu es à présent…

— Un traître ! s’écria le Renégat. J’ai été traître à ma religion, à ma patrie. Tu ne peux me refuser ce titre dont je me glorifie : je sais quelle opinion l’on a de moi. Ma vie ne peut être qu’obscure ; mais si la passion qui anime mon cœur, qui donne de la force à mon bras, ne peut ennoblir mes exploits, du moins elle peut satisfaire ma vengeance, cela me suffit. Je ne suis qu’un misérable, mais malheur à l’homme qui m’a rendu tel ! Puissent le désespoir, et le venin qui remplissent ce cœur que la nature avait créé tendre et vertueux, mais entraîné au plus affreux des crimes par la méchanceté d’un seul homme, ronger et empoisonner la vie de celui qui m’a condamné à un tel supplice !

— Tu seras vengé, reprit Caneri. Quoique notre cause paraisse désespérée, elle peut encore triompher ; nous avons fait, il est vrai, de grandes pertes depuis peu, mais El Feri de Benastepar est encore là pour arrêter les progrès de nos ennemis et flétrir les lauriers des Chrétiens : peut-être même qu’en ce moment, Alonzo de Aguilar reçoit la récompense qu’il mérite par sa haine pour le nom maure. Oui, il nous reste des ressources ; et si nos forces diminuent, notre courage s’en augmente.

— Arrête, Cañeri, dit le Renégat ; tu peux t’abuser si cela te plaît, pour moi cela m’est impossible ; j’abhorre les Chrétiens, mais comment pourrais-je nier la triste vérité dont nous devons chaque jour être de plus en plus convaincus ? Les Chrétiens nous sont supérieurs ; et nous ne pouvons leur opposer que ce courage furieux, désespéré que donnent les maux que l’on a soufferts et les injures dont on a soigneusement gardé le souvenir pour le jour de la vengeance.

— Alagraf ! reprit Cañeri, blessé de la liberté et de la hardiesse du Renégat ; quels que soient les motifs qui te portent à nous seconder, tu ne dois pas oublier ce qu’a de noble pour moi et pour mes compagnons le but de notre entreprise ; nous défendons nos droits comme nation libre et indépendante.

— Cela peut être le prétexte, dit ironiquement Bermudo ; mais je ne veux discuter ni les mérites de notre entreprise, ni la loyauté de notre cause, puisqu’ils me satisfont. Je cherche à obtenir par mes propres actions cette justice que mon humble position dans le monde m’a empêché d’obtenir de ceux que le hasard, et non un plus haut mérite, a créés mes supérieurs.

— Eh bien ! quelles que soient tes raisons, reprit Cañeri, tu nous as rendu de grands services, et ta récompense sera proportionnée à leur importance.

— Ma récompense ! s’écria le Renégat ; je ne demande aucune récompense : penses-tu donc, Maure, que j’aurais abandonné les devoirs sacrés qu’imposent la religion et la patrie pour une récompense ? Penses-tu que l’espoir d’une récompense aurait pu me décider à devenir un scélérat, un être méprisé ? Car vous me méprisez tous, vous devez me mépriser, et je n’ai pas le droit de m’en plaindre.

— Te mépriser ! dit Cañeri.

— Oui, me mépriser, et tous ceux qui agissent comme moi doivent toujours être couverts de mépris, quelque grands que soient les services qu’ils rendent. Tu m’offres une récompense ! Et quelle peut-elle être ? De l’or, probablement : non, Cañeri, je suis un misérable, mais du moins je ne suis pas vil ; la fierté me reste, et je ne veux d’autre récompense que celle que peuvent me procurer mes propres mains. Ah ! qu’il me soit permis de semer d’épines le sentier de la vie pour celui qui m’a offensé ! que j’enveloppe d’un nuage épais toutes ses brillantes espérances ! que j’empoisonne toutes ses affections et la source de tout bonheur ! que je le rende un objet d’horreur ! que je rassemble sur sa tête la honte et la dégradation qui pèsent sur moi ! qu’enfin lorsqu’il connaîtra le comble du malheur, je jouisse de ses souffrances et de son désespoir ; que je l’entende implorer ma miséricorde, afin de la lui refuser comme il l’a refusée à celle… ! Oh ! que je puisse être maître de sa vie, afin que dans les dernières angoisses, — au moment du départ de l’âme, — ma voix triomphante puisse frapper son oreille du nom d’Anselma.

Malgré l’insensibilité de son naturel, Cañeri frémit involontairement en voyant l’agitation qui s’était emparée du Renégat. Ce spectacle était effrayant, car dans cet accès de délire passionné, il semblait un démon ; tout son corps tremblait, il saisit son poignard avec une sorte de convulsion nerveuse, et tous ses traits portaient l’empreinte de la haine et de la vengeance à un point qu’il est impossible de décrire. Mais l’orage passa rapidement, et après quelques instans de combat, le Renégat parvint à reprendre sa physionomie sombre et impassible ; il retomba dans les tristes réflexions qui lui étaient habituelles, et un sourire ironique revint agiter ses lèvres comme à l’ordinaire.

En ce moment Malique demanda la permission d’entrer, et s’avançant lentement, il rendit au fier Cañeri ces hommages de respect qui lui plaisaient tant et qu’il regardait comme nécessaires au maintien de sa dignité. Malique croisa ses bras de l’air le plus servile, baissa sa tête jusqu’à ce qu’elle fût presque au niveau de ses genoux, fit trois fois en toute humilité le salut maure, et Cañeri reçut ces témoignages de soumission avec la hauteur particulière à un despote habitué à exiger le respect et l’attachement de son troupeau d’esclaves.

— Malique, lui dit-il, qui t’amène ici ? Pourquoi venir me troubler dans mon intérieur ? Qui peut te porter à une telle désobéissance ?

— Que le puissant Cañeri, répondit humblement Malique, pardonne à son esclave fidèle en faveur de sa bonne intention ; car quoique dans mon zèle à servir mon maître, je puisse paraître coupable d’indiscrétion, j’apporte d’agréables nouvelles.

— Parle, dit Cañeri d’un ton important et grave. Reste, Alagraf, je puis avoir besoin de tes conseils ; — que tout le monde se retire.

— Très-puissant Cañeri, reprit Malique, en parcourant les montagnes pendant la nuit dernière, quelques hommes de ma troupe ont rencontré et pris un Chrétien.

— Et comme de raison, il a reçu la mort, dit Cañeri.

— Oui, mais après un long combat, car j’ai vu peu d’hommes aussi courageux ; il est maintenant pendu à un arbre, comme tant d’autres de ses compatriotes, pour servir d’épouvantail aux aventuriers.

— Continue.

— Quelques instans après, le hasard nous a conduits dans un endroit où une autre personne de la même croyance dormait paisiblement.

— Et celle-là aussi a été tuée ? demanda Cañeri.

— Non, très noble Seigneur ; c’est une femme et je l’ai amenée ici ; car c’est une créature enchanteresse, et comme il s’en offre bien rarement aux regards ravis d’un amant. La rose prête à s’épanouir dans les jardins du fidèle serviteur du prophète, n’est pas plus fraîche que cette belle captive ; ses charmes sont brillans quoique ternis par la douleur à laquelle elle s’abandonne. J’ai pensé qu’elle pourrait trouver grâce aux yeux de notre illustre chef, et être honorée d’un de ses sourires.

— Une jeune fille chrétienne, endormie dans les Alpujarras ! s’écria Cañeri, voilà qui est bien extraordinaire ! Mais comment y est-elle venue ? Le sais-tu, Malique ; connais-tu le sujet de sa douleur ?

— Oui ; elle pleure amèrement celui que nous avons tué. C’était apparemment son mari ou son amant ; quoi qu’il en soit, les Chrétiens ne peuvent pas avoir de guerrier plus noble et plus brave que lui.

— Et sais-tu son nom ? demanda Cañeri.

— Je l’ai appris de la belle captive elle-même ; c’est Don Lope Gómez Arias.

— Gómez Arias ! s’écria le Renégat tressaillant d’étonnement. Gómez Arias ! cela ne peut pas être !

— C’est pourtant là le nom que notre prisonnière lui a donné : et pourquoi nous tromperait-elle ? D’ailleurs sa douleur est trop profonde et trop vive pour qu’on puisse douter de ce qu’elle dit.

— Gómez Arias ! répéta encore le Renégat, il est mort ! Mais en es-tu bien sûr, Malique ? n’a-t-il pas pu fuir ?

— Lui fuir ! dit le Maure, avant qu’il pût s’y décider, son âme avait abandonné son corps.

— Ainsi donc, reprit le Renégat se frappant le front avec fureur, ma vengeance m’échappe, ma victoire est incomplète ! Et moi aussi j’ai pu une fois lui arracher la vie ; mais un lâche assassinat n’aurait pas satisfait ma vengeance, et après toutes les peines que j’ai prises pour obtenir la satisfaction qui m’est due, mes espérances s’évanouissent tout-à-coup.

— Que signifie ce trouble, Alagraf ? lui demanda Cañeri étonné d’une émotion aussi extraordinaire.

— Eh quoi ! reprit Bermudo n’es-tu donc pas capable de deviner ce qui peut seul affliger ou réjouir ce cœur froissé ? As-tu donc oublié qu’un seul sentiment l’anime ?

— Oui, je sais que c’est la vengeance ; Mais ce Chrétien, ce Gómez Arias…

— Il est mon ennemi abhorré, s’écria le Renégat avec force ; il a été mon maître, mon seigneur ; mais il m’a offensé mortellement ; et cette captive, cette beauté en larmes est peut-être la femme à laquelle il était fiancé, l’orgueilleuse fille de notre plus redoutable, de notre plus terrible ennemi. Oui, ce doit être la fille d’Alonzo de Aguilar. Et cependant, ajouta-t-il, après un moment de réflexion, comment aurait-elle pu se trouver là ?

— Que dis-tu ? s’écria Cañeri avec joie, aurions-nous tant de bonheur ? remercions mille fois le saint prophète qui envoie une telle récompense à son fidèle serviteur. Cette prise est d’autant plus précieuse qu’elle fera plier devant nous l’insolence de Aguilar ; malgré sa barbarie pour les Maures, ses entrailles paternelles seront probablement émues en apprenant le sort de sa fille. Hâte-toi, Malique, amène-moi ta captive, et demande la récompense qui te plaira. Je te l’accorde.

Malique sortit, laissant son chef au comble de la joie et le Renégat plongé dans la consternation, et déplorant amèrement un événement qui l’empêchait de satisfaire cette sombre passion qui dominait tous ses sentimens et toutes ses pensées.

Quelques instans plus tard, Malique rentra, amenant la malheureuse Theodora, tremblante comme une victime que l’on mène au sacrifice, et la présenta à son maître en lui disant :

— Voici ma prise, et j’espère qu’elle mérite l’approbation de l’illustre Cañeri.

L’heureux Maure fit un signe d’assentiment, puis se mit à examiner avec la plus scrupuleuse attention les charmes de l’infortunée Theodora qui baissait la tête de douleur et de confusion ; cependant, le Renégat s’aperçut bientôt que ce n’était pas, comme il l’avait supposé, la fille de Aguilar, et il laissa échapper un mouvement de contrariété.

— Qu’as-tu donc ? lui dit Cañeri, voyant sa surprise, ne mérite-t-elle pas tes éloges ? Il me semble, Alagraf, que tu n’es nullement sensible à la beauté : mais regarde donc quelle figure ravissante ; malgré ses larmes, elle n’en est pas moins charmante.

— Belle Chrétienne, lui dit-il avec complaisance, lorsque le sort le plus brillant t’est réservé, tu ne dois pas t’incliner comme l’humble fleur de la vallée ; tu seras brillante comme le lis des jardins, car tu as trouvé grâce aux yeux de Cañeri, et il peut te rendre heureuse.

Ces douces paroles, loin de calmer la douleur de Theodora, ne firent que l’augmenter, et elle recula d’effroi en voyant le Maure faire un mouvement pour lui prendre la main.

Pendant ce temps, Malique se réjouissait de s’être rendu agréable à Cañeri, et d’avoir ainsi acquis des droits incontestables à sa reconnaissance ; car chez ce petit despote comme chez les tyrans qu’il copiait si misérablement, les vils ministres de ses plaisirs étaient généralement mieux récompensés que ceux qui servaient leur patrie avec gloire.

— Malique, dit Cañeri, les yeux étincelans de joie, je suis si content de ton zèle que je veux t’attacher à mon service particulier.

Puis, se retournant vers le Renégat, qui était aussi sombre et aussi silencieux, il lui dit : — Que le Ciel maudisse ton insensibilité, Alagraf ! tu es donc de marbre, pour n’être pas ému à la vue d’une si belle femme ?

— Oui, répondit froidement le Renégat, je suis de marbre, c’est vrai ; et je me plains de ce que tous les hommes ne me ressemblent pas ; notre entreprise réussirait bien mieux alors. Et que m’importent les charmes d’une femme ! ils ont empoisonné ma vie : autrefois ils m’ont séduit, mais ce temps est passé, et maintenant leur vue m’est horrible, parcequ’ils me rappellent l’être malheureux qui a si innocemment causé toutes mes souffrances. Maure, ne t’abandonne pas à cette folle joie ; car toutes les espérances que nous avions conçues sur cette captive sont déçues maintenant ; elle n’est pas ce que nous la supposions.

— Que veux-tu dire ? lui demanda Cañeri.

— Ce n’est pas la fille de Aguilar.

— Eh bien ! reprit Cañeri, il faut nous résigner à cette contrariété ; cette captive n’en est pas moins charmante. En prononçant ces mots, il jeta un regard amoureux sur l’objet de sa nouvelle passion ; puis il ajouta : — Je sais apprécier le mérite partout où il se trouve ; et la différence de religion et de patrie de cette captive ne m’empêcheront pas de rendre à sa beauté les hommages qu’elle mérite si bien.

Theodora entendit ces éloges avec une triste résignation ; et Cañeri fut fort mécontent du peu de succès de son éloquence, car il était habitué à voir ses avances accueillies avec bien plus de joie par les femmes auprès desquelles il daignait en faire.

— Malique, dit-il en se retournant vers son officieux valet, conduis cette jeune fille dans un de nos plus beaux appartemens, et veille à ce qu’elle ne manque de rien.

Ensuite, honorant la triste Theodora d’un sourire qui avait quelque chose de plaisant par l’expression de tendresse qu’il voulait y donner, il la congédia, et lui promit d’un ton aimable de lui faire une visite aussitôt que ses affaires le lui permettraient.

Pendant que Cañeri parlait, Bermudo garda son silence habituel, mais il ne put cacher son mépris pour ce Maure entièrement absorbé par les plaisirs, au moment où il n’aurait dû être occupé que de l’importance des affaires publiques ; enfin il ne put s’empêcher de lui dire :

— Il me semble, Cañeri, que notre cause n’a pas grand’chose à gagner à la possession de cette captive.

— Lorsque l’esprit a été fatigué par de nombreuses occupations, reprit Cañeri gravement, il a nécessairement besoin de repos. Ce n’est qu’à toi, et comme à mon ami, que je parle avec une telle confiance : car pour tout autre, je ne daignerais pas donner la moindre explication sur ce qui peut sembler étrange dans ma conduite : personne, n’a le droit de commenter mes actions.

En prononçant ces mots, il jeta autour de lui un regard de dignité offensée, comme pour exprimer que sa volonté devait suffire pour commander le respect et l’obéissance, et le Renégat ne lui répondit que par un sourire de dérision.

Ensuite Cañeri rappela ses principaux officiers, et aimant à se montrer entouré de sa misérable cour, il parcourut la ville d’Alhacen, triste capitale de ses petits États. C’était plutôt pour tuer le temps, que pour chercher les moyens d’arrêter avec force et succès les progrès des Chrétiens. La garnison fut rassemblée sur la plaza[3] pour être passée en revue par son commandant ; elle montait à près de huit cents hommes, qui, par le mauvais état de leurs armes et de leurs uniformes, paraissaient dans la misère. Cañeri rappela aux soldats la gloire de leur cause, et recommanda aux chefs le plus grand respect pour leurs devoirs, puis, satisfait du singulier rôle qu’il venait de jouer, il retourna avec la même pompe à son humble maison, qui, en l’honneur de son illustre habitant, avait reçu le titre de palais.


CHAPITRE V.


Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître ;
Si l’on m’eût consulté, j’aurais refusé l’être.
Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,
Et je viens, ô soleil ! te maudire à mon tour.
Et je viens, ô soleil ! te maudire à Lamartine.

J’éprouve le malheur de ne connaître ni la crainte

ni l’effroi ; aucun désir, aucune espérance
n’agitent mon cœur, et rien sur la terre ne le fait

battre d’amour.œur, et rien surbyron.


Au retour de Cañeri, on lui servit avec tout le cérémonial dont on use pour un souverain, un repas d’une extrême frugalité, et il engagea le Renégat à le partager avec lui ; mais celui-ci, plus taciturne que jamais, ne voulut goûter absolument rien de ce qui était devant eux. Cañeri éprouvait un désir excessif de connaître l’histoire mystérieuse de la vie de son confident, et même il avait fait plusieurs tentatives pour le décider à lui ouvrir son cœur, mais elles avaient toujours été infructueuses ; cependant voulant faire un nouvel effort, il congédia toute sa suite dès la fin du repas, et s’adressant d’un ton amical au Renégat, il lui dit :

— Allons, Alagraf, ranime-toi ; ne te laisse pas abattre ainsi ; pense à notre cause, et souviens-toi que le danger qui nous environne, réclame toute la force de ton esprit.

— Ne me parle pas de danger, répondit le Renégat ; je vois tout maintenant avec insouciance : que m’importe le monde, lorsque mon ennemi détesté n’est plus ? Ma vie n’avait qu’un seul but que le sort vient de détruire, et les actions des hommes ne peuvent plus m’intéresser.

— Cependant ; reprit Cañeri, un peu effrayé, tu ne penses certainement pas à abandonner notre cause ?

— Eh ! quoi, Maure, s’écria le Renégat d’une voix de tonnerre et les yeux étincelans, est-ce à moi que tu oses parler ainsi ? Penses-tu donc que parceque j’ai été une fois traître, ma vie doit être un tissu de trahisons ? Cesse de me soupçonner et connais-moi mieux ; certes je suis un misérable ; je dois être détesté également par les Maures et par les Chrétiens ; mais je ne suis pas assez scélérat pour renoncer à la conduite que j’étais décidé à suivre.

— Calme-toi, Alagraf, car si je t’ai offensé, c’est bien sans en avoir eu l’intention, et je t’en demande pardon ; mais tu sais quelle amitié nous unit, et c’est cette amitié zélée qui me dicte continuellement des questions que tu sembles éviter. Tes souffrances doivent être bien grandes, et ont dû avoir pour cause un intérêt bien puissant, puisqu’elles t’agitent d’une manière si extraordinaire ; mais tu éprouverais quelque consolation si tu confiais ton secret au cœur de ton ami.

Le Renégat garda le silence pendant quelques minutes, puis tout-à coup, comme animé par une nouvelle résolution, il dit :

— Ton zèle et ta curiosité, Cañeri, m’ont souvent fatigué par des questions qui sont autant de coups de poignard pour mon cœur ; mais maintenant je veux te satisfaire, et je vais te dévoiler le mystère qui m’environne. Puissé-je, par ce sacrifice, acquérir le droit de me nourrir en paix des injures que l’on m’a faites et de mes souffrances.

Tous les maux qui pèsent maintenant sur la tête de l’homme qui est devant toi, Cañeri, tous les combats qu’il livre, toutes les tortures auxquelles ce cœur déchiré est en proie, n’ont eu qu’une seule cause, elles sont le résultat d’un seul crime, et la malheureuse victime de ce crime était innocente. L’union de ma mère ne fut jamais bénie par la religion, et je naquis méprisé par les riches, montré au doigt par les enfans, et même raillé par les mendians : mais la nature, en me créant un objet de mépris, me donna des sentimens bien différens de ma position, et me doua de bien plus de noblesse et de force de caractère que n’en ont ceux qui affectaient de me dédaigner insolemment. Je ne connais pas mon père, et je n’ai jamais désiré savoir le nom de celui qui avait fait mon malheur et qui n’avait droit qu’à la malédiction de son fils ; tout ce que je sais c’est qu’il était noble, mais je n’ai jamais compris ce qui avait pu le porter à abandonner son enfant avec une barbarie si dénaturée. Je fus élevé comme domestique dans la maison du père de mon ennemi mortel, Don Lope Gómez Arias ; et j’y étais continuellement en butte à des mépris qui révoltaient mon orgueil et qui m’entretenaient dans des sentimens que l’obscurité de ma naissance ne faisait qu’exaspérer. De quelque côté que je tournasse les yeux, je ne voyais pour moi qu’un vaste désert au milieu de la société qui me rejetait, et dont les idées ne sympathisaient pas avec les miennes. La nature m’avait créé malheureux, et avait eu la barbarie de me donner une sensibilité qui devait me faire sentir plus vivement à quelle vie pénible j’étais condamné ; et la laideur de mon physique contribuait encore à justifier l’horreur que j’inspirais.

— Une telle existence devait être insupportable, dit Cañeri.

— Elle aurait pu l’être pour un esprit faible, reprit le Renégat avec noblesse ; mais non pour moi, et l’injustice même de mon sort me donnait le courage de le supporter. Je m’élevais au-dessus de mes malheurs ; j’éprouvais un mélange de haine et de mépris pour la nature humaine, et je nourrissais précieusement des sentimens qui me portaient à me regarder comme un être indépendant au sein de l’esclavage et de la dégradation. Oui, une espérance consolatrice, une idée vague et romanesque, une noble ambition, me faisaient croire que je pouvais acquérir par mes efforts et mes actions ce qui m’était doublement refusé par ma naissance et mon rang. L’orgueil donnait de la force à ces rêves qui jetaient une brillante lumière sur mon existence sombre et orageuse. Au milieu de tous ces sentimens, j’avançais dans la vie, haïssant et haï, méprisant et méprisé : mon cœur, qui aurait aimé la nature humaine, semblait comme desséché et fermé à tout sentiment tendre ; enfin, tout mon être me semblait absorbé par cette tristesse, qui, semblable à une vapeur méphitique, paralyse les actions et désenchante l’avenir. Hélas ! je me trompais ; car je ne tardai pas à découvrir que j’étais homme, soumis, comme tout autre, aux faiblesses de la nature ; que ce cœur que j’avais cru insensible à l’influence des douces passions serait bientôt profondément ému par elles ; qu’enfin j’étais destiné à connaître, à éprouver ces sentimens auxquels j’avais l’orgueil de me croire pour toujours étranger.

Au milieu de cette multitude qui conspirait à faire mon malheur, au milieu de tant d’êtres que j’étais forcé de regarder comme des ennemis naturels plutôt que comme des frères, il s’en trouva un qui le premier jeta sur moi un regard de compassion céleste ; et cette douce sensibilité devint bientôt l’attachement le plus pur et le plus dévoué. Cette exception unique au milieu de la masse détestée qui m’entourait et m’accablait, cet être généreux et tendre qui m’était si cher, que pour lui je pardonnais à mes parens le triste don qu’ils m’avaient fait, cet être était une femme ; une femme, hélas ! pour le malheur de tous deux. La nature l’avait douée au physique comme au moral d’une véritable supériorité. Elle m’aimait ; oui, elle aimait sincèrement le malheureux Bermudo, quoique rejeté, banni par la société : elle m’aimait, et avait découvert que sous cet extérieur repoussant, je possédais un cœur capable de ressentir et d’apprécier une vraie passion. Oui, ce cœur désolé n’était pas complètement aride, car les tendres sentimens qu’elle y inculqua y prirent racine, et y fructifièrent aussi vivement que chez un être d’une naissance plus noble. Ô Anselma ! je t’aimais ! et quoique cinq années se soient écoulées depuis notre terrible séparation, ce sanglant spectacle est toujours présent à mon imagination sous des couleurs aussi vives. Je vois ton beau corps déchiré, tes membres brisés et tes longs cheveux souillés de sang. Ô Anselma ! Anselma ! si ta mort prématurée n’a pas été suivie de la mienne, c’est que je voulais accomplir l’œuvre de vengeance. — Je ne puis pleurer ; mes yeux sont secs depuis long-temps, mais mon cœur brûlant verse des larmes de sang au souvenir de ta jeunesse, de ton amour et de ton horrible destinée.

En ce moment, le Renégat ne put continuer ; il était dans une agitation effrayante ; et la peinture qu’il venait de faire de sa vie passée avait bouleversé ses traits, et ajoutait à leur férocité naturelle. Cañeri était muet d’étonnement, car son âme faible ne pouvait concevoir qu’un attachement fût assez vif et assez profond pour produire les effets qu’il avait en ce moment devant les yeux ; et cependant son étonnement augmenta encore, lorsqu’il vit cet élan impétueux de la passion diminuer peu à peu et faire place à une tendre émotion dont il n’aurait pas cru le Renégat capable. Bientôt ce dernier fut tout-à-fait calme, et une larme qui vint humecter ses paupières prouvait bien que sa passion, quoique depuis long-temps renfermée, n’était pas éteinte dans le cœur de cet homme qui n’avait que peu de larmes à accorder : ses yeux étaient fixes, et appuyant son front sur sa main nerveuse, il semblait ne vivre que dans le passé. Mais cette profonde méditation ne dura que peu d’instans, et tandis que Cañeri l’observait avec surprise, le Renégat sortit de cette espèce d’extase et comprit qu’il avait attiré l’attention sur lui. Honteux d’avoir trahi sa faiblesse, il s’efforça de calmer l’émotion qui agitait son sein, et essuya cette larme qui adoucissait la terrible expression de son regard. Bientôt il fut maître de lui au gré de son orgueil, le sourire sardonique revint sur ses lèvres, ses traits reprirent leur sombre et calme férocité, et il continua en ces termes :

— Gómez Arias, auquel la nature avait prodigué les dons les plus précieux, comme pour servir plus puissamment ses passions licencieuses, Gómez Arias vit Anselma, dont la beauté et l’innocence devaient nécessairement le frapper, et il la choisit pour victime. Maudit soit le jour où son regard perfide se porta pour la première fois sur cette infortunée !

— Elle ne tomba donc pas dans le piége du séducteur ? demanda Cañeri.

— Non, reprit le Renégat ; mais cette douce créature connaissait la puissance excessive de son persécuteur ; et elle tremblait de provoquer sa rigueur, non pour elle-même, mais pour moi. Notre amour n’était plus un secret ; et je devais nécessairement être puni d’oser mettre un obstacle aux désirs de mon insolent maître. Anselma sentit tout le danger de notre position, et s’efforça de conjurer l’orage qui nous menaçait ; ce fut en vain. Ses larmes coulèrent, ses prières furent ferventes, mais le barbare vit cette douleur avec insensibilité, et il n’y répondit qu’avec le dédain d’un lâche. Enfin, il s’irrita de la résistance qu’opposait à ses désirs une personne que son orgueil regardait comme une conquête facile. Dans tout le cours de sa vie honteuse, il n’avait rencontré que peu ou pas d’opposition ; son âme vile s’était habituée à douter de l’existence de la vertu chez les femmes ; était-ce donc une humble fille, née son esclave, orpheline depuis l’enfance, n’ayant au monde d’autre protection que la mienne, qui pouvait faire changer d’opinion cet orgueilleux Seigneur ?

Mais je ne m’arrêterai pas plus long-temps sur ces circonstances. Gómez Arias résolut enfin de prendre de force ce qu’il ne pouvait obtenir par la séduction. Tout pauvre et méprisé que j’étais, Gómez Arias me redoutait, et ma présence étant un obstacle à ses projets, je fus envoyé sous un léger prétexte dans une de ses propriétés : il pouvait écraser le reptile, mais il redoutait l’aiguillon : j’étais fort dans ma propre faiblesse, car mon oppresseur savait que je n’étais attaché à la vie que par un seul lien, et qu’une fois ce lien détruit, la vie ne me servirait qu’à obtenir une vengeance éclatante.

Ce fut en mon absence qu’un de ses valets, vil ministre de ses plaisirs, donna à la confiante Anselma un breuvage perfide dont les effets servirent le libertin au gré de ses désirs. Bientôt un sommeil irrésistible s’empara de cette malheureuse victime et plongea son esprit et ses sens dans une profonde léthargie : c’est dans cet état qu’elle fut livrée à son lâche ravisseur, et que, par un stratagème digne du monstre qui l’avait inventé, Gómez Arias triompha d’une personne rendue incapable de lui opposer aucune résistance. Hélas ! trois fois heureuse si le sommeil de la mort eût succédé au sommeil forcé dans lequel la malheureuse Anselma était plongée ! Mais non ; elle se réveilla ; elle revint à elle-même pour maudire une vie couverte maintenant d’ignominie. Dans son malheur, elle n’avait pas un être tendre près duquel elle pût se réfugier et dont les bras lui fussent ouverts pour cacher sa honte : non ; il ne lui restait, hélas ! qu’un refuge, la tombe, cet unique asile de la vertu déshonorée. Repoussant avec horreur les caresses du misérable qui l’avait avilie, et refusant avec fierté et indignation les offres brillantes qu’il lui faisait, elle le maudit pour sa conduite dénaturée, et s’abandonna à sa douleur amère, au point que l’égarement de sa raison vint lui faire perdre le sentiment de sa honte.

Le Renégat interrompit encore son récit, comme ne pouvant supporter un souvenir si pénible ; mais après un moment de silence, il continua ainsi :

— Un jour, je revenais de ma mission, au commencement de la nuit, et j’éprouvais malgré moi un serrement de cœur et une tristesse extraordinaires. Bientôt, en passant près d’un précipice dans ces mêmes montagnes, mon oreille fut frappée d’un bruit confus de voix humaines, se mêlant aux cris sauvages des oiseaux de proie qui sortaient en foule de l’abîme, comme effarouchés par un incident extraordinaire ; puis tout-à-coup, à ce bruit de voix succéda un cri long et perçant. Je me dirigeai vers ce lieu de douleur avec toute la promptitude que permettaient ces dangereux précipices et je découvris bientôt la triste cause des cris qui avaient arrêté mes pas. Quelques paysans retiraient avec peine de l’abîme un fardeau qui, autant que je pouvais le distinguer de loin, me semblait un corps humain. J’approche, je vois que c’est en effet un corps déchiré de blessures ; et je reconnais mon Anselma !

— Quelle horreur ! s’écria Cañeri, glacé d’effroi.

— Oui, c’était Anselma, celle qui avait tout mon amour, qui était mon seul bonheur dans ce monde de tristesse. Elle était morte déjà depuis quelque temps ; ses légers vêtemens étaient déchirés ; ses longues tresses teintes de sang, et ses membres délicats avaient été brisés par la chute. Hélas ! son beau visage était devenu à peine reconnaissable ! ses yeux, naguère encore animés par l’affection la plus tendre, avaient été arrachés par les corbeaux, et des vautours affamés avaient déchiré son cœur, sanctuaire si pur d’innocence, d’amour et de vertu ! À cette vue si horrible, je ne versai pas une larme, je ne proférai pas un cri, je ne donnai aucun signe de douleur ; mais tout mon sang fut glacé, et je tombai dans la stupeur. Une révolution soudaine s’opéra dans tout mon corps ; je sentis un poids affreux sur mon cœur ; il me sembla qu’un globe de feu roulait dans ma tête ; enfin ces souffrances devinrent telles que, dans l’agonie de la douleur, je ne sus pendant quelques momens ce que je faisais. Mais cette sorte de tempête des passions s’apaisa peu à peu, et mon âme prit cette expression calme et sombre qui est devenue comme une seconde nature pour moi depuis ce terrible événement.

Nous confiâmes à la terre les tristes restes de l’adorable Anselma, et je courus chez Gómez Arias, désirant vivement connaître la cause d’une mort aussi affreuse. Hélas ! mon cœur la devinait si bien, que lorsque la vérité me fut révélée, je n’éprouvai aucune surprise ; j’étais préparé à tout ce qu’il y a de plus funeste. J’adressai à Gómez Arias les reproches les plus durs et les plus outrageans, et il n’y répondit que par un rire de mépris : je portai la main à mon épée ; il me frappa au visage. La fureur s’emparant alors de moi, je dirigeai l’arme meurtrière vers le cœur de mon ennemi, mais je fus à l’instant accablé et désarmé par ses nombreux valets. Je le dénonçai comme l’assassin d’Anselma, je demandai justice ; mais, hélas ! ce fut en vain ; l’autorité fut sourde à mes prières instantes et réitérées : et en effet quelle justice pouvais-je obtenir contre un ennemi si puissant ? Sa bravoure, les victoires qu’il avait remportées plusieurs fois sur les Maures pendant la guerre de Grenade, lui avaient attiré l’estime de la cour. On récompensa ses services, et on oublia ses crimes ; alors poussé par l’aiguillon de la honte, de la vengeance et de l’espoir déçu, je résolus de me faire par moi-même cette réparation que la justice de ma patrie me refusait ; Je me créai un monde au milieu de ma douleur solitaire, et privé de tout avenir, étranger à tous liens naturels, je résolus de consacrer toutes les facultés de mon âme à l’accomplissement de la plus éclatante vengeance. Depuis ce temps, à l’aide de différens déguisemens, j’ai épié, suivi toutes les actions de mon ennemi, et j’ai trouvé une fois l’occasion de lui donner la mort ; mais je la laissai échapper parcequ’il était plongé dans un profond sommeil, et qu’ainsi je n’eusse été qu’à moitié satisfait ; il fallait plus à ma douleur, et je me contentai de le contempler avec ce plaisir qu’éprouve le vautour planant au-dessus de sa faible proie.

— Et pourquoi ne : l’as-tu pas tué ? demanda Cañeri.

— Je n’eusse pas été vengé, puisqu’il aurait péri sans savoir que c’était moi, que c’était Bermudo qui le frappait. Je n’ai pas voulu le tuer, réservant sa vie abhorrée à de plus grands tourmens, à un sort plus affreux, à tous les déchiremens du remords et du désespoir.

— Et comment espérais-tu réussir au gré de tes désirs ? demanda le Maure.

— J’en cherchais l’occasion, et c’était continuellement l’objet de mes méditations ; mais, hélas ! la mort inattendue de mon ennemi rend tous mes travaux inutiles ! Cependant, comme c’est aussi par haine de l’injustice de mes compatriotes que j’ai embrassé votre parti, et que cette haine est toujours aussi vive, je trouverai encore moyen de me venger en versant le sang des Chrétiens détestés. Puis il ajouta d’une voix plus sévère : — Maure, plongé comme je le suis dans les abîmes du crime, tu dois avoir la plus grande sécurité sur ma fidélité à la cause désespérée que j’ai promis de servir. Je suis isolé, indépendant, insouciant à tous résultats. Marche donc au combat, et lorsque tu verras la terre teinte de sang, lorsque tu entendras l’air retentir de cris et de gémissemens, lorsque la mort planera sur cette scène de carnage, alors tu pourras t’écrier : le Renégat est là !

En prononçant ces mots, Alagraf sortit brusquement de l’appartement, laissant Cañeri plongé dans d’étonnement ; mais celui-ci fut bientôt distrait des réflexions que faisait naître dans son esprit le récit du Renégat, par le souvenir des soins à donner à ses États. Sentant qu’il avait déjà consacré trop de temps à son intérêt personnel, il se leva, rappela sa cour, et parcourut avec eux le palais et la ville, faisant partout les questions les plus minutieuses sur l’état de chaque chose et recevant les réponses satisfaisantes qui lui étaient faites avec une gravité et une dignité qui auraient pu amuser ses officiers, s’ils n’eussent pas été absorbés par leur triste position.

Rentré chez lui, Cañeri s’occupa de sa toilette ; on arrangea son turban fané ; on étala ses tapis et ses coussins avec le plus grand soin, et l’on brûla des parfums dans son appartement, tandis que lui, satisfait d’avoir si bien employé sa journée, s’abandonna à son indolence habituelle en homme qui a droit à ce que tout le monde s’occupe exclusivement de ses plaisirs et de ses volontés.

Cependant son repos fut troublé vers la fin de la soirée, par l’arrivée d’un envoyé d’El Feri de Benastepar, annonçant que le redoutable Don Alonso de Aguilar s’avançait rapidement, et qu’ils seraient bientôt forcés de livrer un combat : en conséquence il priait instamment Cañeri de se tenir prêt, lui et ses troupes, en cas d’évènement. On concevra facilement que cette nouvelle causa quelque émotion à Cañeri ; aussi, malgré l’heure avancée, il résolut d’examiner tout de suite les ressources dont il pouvait faire usage pour servir sa patrie ; et à cet effet il donna l’ordre de rassembler ses conseillers, afin que ceux-ci émissent leur opinion qu’il daignait écouter et éclairer par ses hautes lumière. Se posant majestueusement, il commença dès l’arrivée de son conseil, un discours sur les mesures à prendre dans les circonstances actuelles ; mais ses conseillers paraissaient fort mal disposés pour émettre une opinion ; ils se regardaient avec tristesse, et à en juger par leurs yeux appesantis ils semblaient penser, sans oser le dire hautement, qu’après les fatigues du jour, la nature exigeait quelques heures de repos. Cette opinion si juste devint bientôt tellement générale, qu’après avoir siégé une demi-heure, le président et les sages membres du conseil tombèrent endormis, et en gens d’esprit prouvèrent par là leur opinion, comme le moyen le plus raisonnable de terminer un conseil d’état.

Pendant la longue harangue de Cañeri, le Renégat s’était laissé aller à ses méditations ; mais il en fut tiré par le bruit que faisaient ses collègues ; et surpris du résultat de leurs délibérations, il quitta l’appartement en jetant un regard de mépris sur le conseil endormi.

CHAPITRE VI.


I te, caldi sospiri, al freddo core ;
Rompete ghiaccio che pietà contende ;
E, se prego mental al ciel s’intende,
Morte, o merce sia fine al mio dolore.

Morte, o merce sia fine al mpetrarca.

Il y a dans son regard une sorte de grandeur,

et comme on présage de haute destinée, qui
m’en imposent presque.

m’en imposent presque.dryden.


Après son entrevue avec Cañeri, Theodora fut conduite à un appartement un peu plus agréable que le premier qu’elle avait occupé, et elle y passa toute la journée, plongée dans la plus profonde douleur. Résistant obstinément aux prières obligeantes que Marien Rufa lui faisait, pour l’engager à prendre quelque nourriture, elle ne cessait de pleurer en pensant à tous ses malheurs passés et au danger qu’elle avait à redouter d’après les paroles de Cañeri. Dans cette triste situation que rien ne pouvait adoucir, les heures s’écoulaient lentement et péniblement ; elle écoutait avec indifférence les paroles de consolation que lui adressait la vieille femme, car elles eussent été vaines dans la bouche d’un ami, et devaient l’être à plus forte raison au milieu des féroces ennemis de sa patrie.

À ce jour si triste succéda une nuit encore plus pénible pour Theodora, qui, malgré ses fatigues et ses souffrances, ne put goûter aucun repos. Le sommeil auquel elle cédait par instant était agité par toutes les terreurs que sa position pouvait lui inspirer. Son imagination fatiguée se créait mille fantômes : elle voyait son vénérable père accablé par la douleur, y succomber en prononçant la malédiction de sa fille ingrate ; elle voyait ses traits fatigués par les pleurs, elle entendait sa voix affaiblie par l’âge, et tremblante d’émotion. Tout-à-coup elle s’éveillait, s’efforçait de chasser cette idée désolante, puis le sommeil s’emparait encore d’elle, et elle retombait dans un rêve plus effrayant. Elle entendait le vent sifflant dans les arbres de la forêt, et le cri sinistre de l’oiseau de mauvais augure ; elle voyait s’avancer un spectre dont les yeux étaient hâves, les joues livides, les noirs cheveux souillés de sang et les blessures ouvertes ; c’était son amant, — il avait quitté l’arbre sur lequel elle l’avait vu agité comme une feuille d’automne ; il se tenait près de son lit, et le sourire de la mort était sur ses lèvres ; — elle jeta un cri, le fantôme disparut, et elle s’éveilla de nouveau, glacée par la terreur.

Toute la nuit s’écoula dans des songes aussi pénibles, et les premiers rayons du jour augmentèrent encore, s’il est possible, la tristesse de son cœur. Elle écoutait sans émotion les doux chants des oiseaux, célébrant avec joie le retour du soleil, et les différens bruits que font les hommes sortant du repos, pour se consacrer de nouveau au travail : mais rien ne pouvait la distraire de sa douleur, et si le souvenir du passé s’affaiblissait par instans, la peinture de l’avenir le plus affreux pour l’âme venait s’offrir à son imagination : la mesure des douleurs n’était donc pas comblée pour elle ! Hélas ! elle pouvait d’un moment à l’autre connaître la honte, l’ignominie, souffrances mille fois plus amères que l’esclavage et la mort !

Theodora savait que sa beauté avait inspiré à Cañeri une violente passion qu’il avait le pouvoir de satisfaire s’il le désirait, et c’était cette pénible idée qui causait son plus affreux tourment ; et tandis qu’elle méditait sur sa situation et qu’elle cherchait le moyen d’en éviter les dangers, ses tristes pensées furent interrompues par l’arrivée de Marien Rufa.

— Bonjour, madame, lui dit cette vieille. Vous êtes dans une jolie chambre, j’espère ; et vous avez dû y bien dormir.

Un profond soupir fut la seule réponse de Theodora.

— Dans tous les cas, reprit Marien Rufa, il faut mettre un terme à vos soupirs et à vos pleurs, car ils ne vous mèneront à rien de bon ; et en outre il faut être gaie, car vous allez être bientôt honorée de la visite du noble Cañeri. Il a été vivement frappé de votre beauté, et comme il a annoncé l’intention de venir vous offrir ses hommages, je me suis hâtée de vous en prévenir, afin que vous vous prépariez à bien recevoir un personnage aussi illustre.

En apprenant cette terrible nouvelle, Theodora se sentit défaillir, car lors même que nous nous croyons bien préparés au danger qui nous menace, au moment où nous le voyons arriver, nous éprouvons un redoublement de douleur ; l’infortunée le sentait bien alors, et jetant les yeux autour d’elle, elle ne voyait aucune apparence de secours ; elle ne pouvait espérer qu’en Marien Rufa, cette vieille créature autrefois Chrétienne, mais elle n’y pensait que comme le malheureux qui se noie saisit une branche morte, quoique sentant à quel faible soutien il a recours.

Dans le peu de relations qu’elle avait eues avec Marien Rufa, Theodora s’était aperçue que ses sentimens n’étaient pas aussi inhumains qu’on pouvait le supposer d’après son extérieur. Elle avait, il est vrai, renoncé à la religion de ses pères, mais elle n’était pas dénuée de compassion pour ceux auxquels elle avait été liée par la religion et la patrie ; son cœur éprouvait quelques remords, et elle paraissait peu attachée à la cause des Maures. Toutes ces considérations, et la grandeur du danger, décidèrent Theodora à implorer la protection et la pitié de sa vieille gardienne ; mais avant qu’elle eût pu plaider sa cause, la porte s’ouvrit brusquement, et Cañeri parut.

Il congédia sa suite, fit un signe à Marien Rufa, qui se retira lentement, en prononçant quelques mots à peine intelligibles. La porte se referma et Theodora frémit en se voyant seule avec ce Maure abhorré.

Il s’approcha d’elle avec douceur, et s’efforça de calmer son trouble par de douces paroles.

— Belle Chrétienne, lui dit-il, tu te laisses aller, à une douleur déraisonnable. Les chances de la fortune t’ont livrée en mon pouvoir, tu es maintenant mon esclave, et il est vrai que comme telle, et comme faisant partie de cette race détestée qui est mon ennemie, tu n’avais à espérer que de mauvais traitemens de la part d’un Maure : je pouvais t’abandonner à toutes les horreurs de la dégradation en te livrant à mes soldats ; mais au lieu de cela, j’ai eu pitié de ta jeunesse et de ta beauté (et ses yeux brillaient d’une joie sauvage en prononçant ces paroles), et je te fais l’honneur de te choisir pour la compagne de mes plaisirs.

En entendant ces mots, Theodora cacha son visage dans ses mains ; tout son corps tremblait, et Cañeri continua d’une voix irritée :

— Tu as tort de mépriser ainsi ma générosité, et tu pourrais t’en repentir. Il est un grand nombre de femmes parmi les fidèles qui accepteraient avec orgueil les offres que tu sembles dédaigner : mais ne te joue pas de mes bonnes dispositions ; car, quoique Cañeri soit regardé avec mépris par les tiens, quoiqu’il ne soit souverain que de montagnes sauvages ou de villages déserts, il a cependant encore assez de pouvoir pour se faire obéir, et pour punir ceux qui osent contrarier ses désirs. Souviens-toi donc que tu es mon esclave, et ne refuse pas à ton amant ce qu’il peut aisément obtenir comme maître.

— Je sais que je suis votre esclave, répondit Theodora toute tremblante, et je n’ai l’intention ni de mépriser votre générosité, ni de nier votre pouvoir ; mais c’est parceque je les reconnais, que je vous demande de me condamner aux travaux les plus pénibles ; je ferai tout ; prenez même ma vie, mais de grâce, épargnez-moi la dégradation que vous m’offrez.

— La dégradation ! s’écria Cañeri, se levant avec colère, la dégradation ! Par le puissant Allah ! je n’ai jamais rencontré une telle hardiesse, et je ne puis te pardonner une telle expression qu’en faveur de ta jeunesse et de ton ignorance.

Theodora ne put lui répondre que par ses pleurs ; mais pendant le silence qui régnait, il s’opéra une révolution soudaine dans l’esprit de Cañeri ; et après avoir exprimé la plus vive colère, ses traits redevinrent complètement calmes. Ce changement n’était pas le résultat de la générosité ou d’un sentiment de pitié pour sa victime, car il était toujours bien décidé à arriver à son but ; mais, par un raffinement de volupté, il pensa qu’il ne pouvait que lui être avantageux d’user pendant quelque temps d’indulgence : il résolut donc d’épuiser tous moyens de douceur, avant d’en arriver à une dernière extrémité.

Alors, prenant une des mains de Theodora, qu’elle n’avait pas la force de retirer, et la serrant tendrement dans les siennes, il renouvela ses prières d’un ton plus doux et avec des manières plus délicates. Cette amabilité inattendue fut peut-être plus pénible pour Theodora que la brutalité, la violence et l’aigreur que le Maure avait montrées jusqu’alors ; car, dans les momens de grand danger, la violence inspire ordinairement du courage, tandis que la douceur, la complaisance dans ceux qui ont le pouvoir de commander, embarrassent bien plus, parcequ’elles affaiblissent la résistance, et ne laissent que la ressource plus faible et moins décisive des plaintes et des prières.

Cependant la patience de cet amant se lassa bientôt en voyant qu’il ne faisait aucun progrès ; et s’avançant vivement près de sa malheureuse victime, il fit un dernier effort pour vaincre sa résistance. Theodora se jeta à ses genoux, et les embrassa vivement, espérant l’ébranler par sa douleur : ses larmes coulaient abondamment, ses sanglots l’empêchaient de parler ; mais cette excessive affliction, au lieu d’adoucir le Maure, ne faisait qu’exciter plus vivement sa passion. Il contemplait avec ravissement cette figure charmante, prosternée à ses pieds et rendue encore plus belle, dans cette posture suppliante, par son trouble et le désordre de ses superbes cheveux. Il la releva, la serra dans ses bras ; mais, en ce moment, Theodora aperçut l’horrible expression de ses yeux, elle en frémit ; et quoique presque épuisée par les combats qu’elle venait de livrer, elle retrouva assez de force pour le repousser vivement et s’éloigner de lui.

La colère et l’indignation s’emparèrent alors du Maure ; il ne connut plus de frein, et jetant un regard menaçant sur sa victime tremblante, il lui saisit les mains avec violence : — Qui te protégera maintenant ? lui dit-il avec un rire féroce. — La mort ! lui répondit Theodora avec le courage du désespoir. — La mort ! répète Cañeri avec ironie, — la mort ! Tu crois donc que les extravagances d’une femme peuvent m’intimider ? Non, tu ne peux mourir, quand même tu le souhaiterais véritablement ; et tu ne mourras pas, du moins tant que je te trouverai digne de moi. En entendant ces mots, Theodora s’abandonna au désespoir, car alors sa cruelle destinée lui parut inévitable ; elle fit quelques derniers efforts pour s’échapper ; mais la force du barbare les rendait inutiles ; et prête à perdre connaissance, elle poussa un cri de détresse en invoquant du secours. Au moment même, un grand bruit se fit entendre dans la pièce voisine, la porte fut subitement renversée comme par une puissance irrésistible, et une grande figure mystérieuse entra dans l’appartement et s’arrêta immobile d’étonnement. Theodora poussa un cri de joie en apercevant ce protecteur inattendu, tandis que le Maure furieux se retourna fièrement vers celui qui avait la témérité de le troubler ainsi ; mais il ne pouvait reconnaître l’homme qui s’avançait vers lui, car il était enveloppé dans un grand manteau espagnol, et sa figure était presque entièrement cachée par une longue plume noire qui retombait d’un chapeau à larges bords.

— Quelle est cette trahison ? s’écria Cañeri, furieux. Un Chrétien dans mon palais ! — Malique ! Alagraf ! Où êtes-vous, lâches ? Gardes, saisissez ce misérable, et donnez-lui la mort.

— Arrête, lui dit l’Étranger d’une voix de tonnerre : arrête, et garde-toi de tenter la moindre violence contre moi ; car si tu avances d’un seul pas, je te frappe à l’instant.

Les manières nobles et braves de cet étranger en imposèrent à Cañeri, qui reprit d’une voix moins forte :

— Eh quoi ! un Chrétien ose me menacer dans mon palais ! Oublies-tu donc que voilà les Alpujarras, et que je suis Cañeri ?

— Je ne suis pas un Chrétien, répliqua l’Étranger ; je suis un Maure, un brave Maure, qui rougit d’avoir Cañeri pour confrère.

— Parle, s’écria Cañeri étonné ; explique-moi ce mystère : qui es-tu ?

— Connais-moi donc, reprit l’Étranger. Et en disant ces mots, il jeta de côté son manteau. C’était un homme d’une haute taille et de formes athlétiques ; son front noir exprimait un caractère ferme et résolu ; ses yeux brillaient du plus noble courage ; et si sa physionomie froide n’était adoucie par aucun sentiment tendre, on y découvrait du moins de la générosité.

C’était un modèle parfait de la beauté majestueuse, franche et simple du désert. Il était vêtu de la plus modeste tunique maure ; et l’on ne pouvait reconnaître son haut rang qu’à l’écharpe verte qui ceignait sa taille (car cette couleur est sacrée), et à un large bouclier sur lequel étaient gravés un lion et cette devise arabe :

Edem pasban derwish est aslan[4].

Cañeri était tellement plongé dans l’étonnement, que ce ne fut qu’après un moment de silence qu’il s’écria : — El Feri !

— Oui, répondit ce dernier, c’est El Feri de Benastepar, qui arrive à temps pour voir de quelle manière honorable son frère d’armes s’occupe, tandis que nos braves compagnons restent sur le champ de bataille sans sépulture ; tandis qu’un fier Chrétien, semblable au tigre affamé, nous poursuit sans nous laisser un moment de repos, tandis que nos troupes ont été massacrées ou dispersées par le victorieux Aguilar, et que le petit nombre d’hommes qui ont échappé au carnage avec El Feri, sont forcés de fuir et de se déguiser. J’espérais obtenir assistance et secours chez Cañeri. — Mais comment le trouvai-je occupé ! Est-il prêt à protéger notre retraite ou à offrir des secours à nos soldats découragés ? Non, il s’abaisse à solliciter les caresses d’une esclave chrétienne. Mes braves camarades sont en bas, couchés dans la rue, désespérés, épuisés par le besoin et la fatigue ; j’appelle, je demande Cañeri, et je trouve ce chef employant près d’une femme faible et sans défense ce pouvoir qui lui a été confié pour notre défense contre l’ennemi commun. Oh ! Maure, quelle honte ! Si je ne respectais l’opinion publique qui t’a choisi pour l’un des chefs, et si je ne répugnais à m’arroger le pouvoir de punir et de récompenser, je te retirerais ce commandement que tu avilis, pour le confier à des hommes qui en sont bien plus dignes.

Cañeri restait muet d’étonnement ; son esprit troublé passait alternativement de la confusion à la terreur ; mais à la fin les remontrances et les mépris d’El Feri excitèrent sa colère, et cependant il n’osait la témoigner, sentant bien qu’il en serait victime. Il se regardait comme insulté par cette censure de ses actions ; et la rage dans le cœur, il était prêt à frapper son frère d’armes ; mais tout-à-coup la puissance de celui-ci arrêta son bras. C’était le chien vigoureux, brûlant de s’élancer sur le taureau redoutable, mais arrêté par le sentiment de la supériorité de ce noble animal.

Deux fois la main de Cañeri se porta involontairement sur son poignard, et deux fois quelque souvenir soudain le glaça, et il s’efforçait de dissimuler son mouvement au regard perçant d’El Feri ; mais ce dernier avait trop de pénétration pour ne pas deviner le trouble intérieur de Cañeri, et restant calme, le sourire sardonique sur les lèvres, il dit d’une voix terrible :

— Eh bien, Cañeri, tu n’oses pas : tu n’as pas assez de hardiesse pour exécuter la vile action que ton cœur a la lâcheté de te suggérer : mais si tu fais encore un semblable mouvement, je t’étends mort à mes pieds. Et en prononçant ces mots, l’indignation brillait dans ses yeux.

Cañeri ne possédait pas toutes les nobles vertus d’un guerrier, mais en revanche il portait au plus haut point le talent de dissimuler, et il sentit qu’il fallait en ce moment traiter en ami avec l’homme qu’il n’osait pas défier comme ennemi : il s’efforça donc d’étouffer son émotion, et bientôt il parut calme ; il y avait même une sorte de candeur et de repentir dans l’expression de ses traits lorsqu’il adressa des paroles d’amitié à El Feri.

— Pardonne-moi, lui dit-il, un premier mouvement involontaire causé par le mécontentement. Tu connais la sincérité de mes sentimens pour toi ; mais lors même que tu en douterais, l’intérêt de la cause des Maures exige impérieusement le sacrifice de tout ressentiment particulier parmi les chefs.

— Oui, lui répondit El Feri, l’intérêt des Maures demande qu’il y ait union et amitié parmi les chefs, mais d’autres vertus encore sont nécessaires pour le succès de nos armes.

Il prononça ces mots d’un ton qu’il n’était pas difficile d’interpréter. Mais Cañeri affectant de ne pas le comprendre, lui demanda :

— Le danger est-il donc si grand ? — Hélas ! dit tristement El Feri, c’est peut-être aujourd’hui même que notre sort sera décidé, car l’armée victorieuse de Aguilar s’avance vers nous avec la rapidité de l’éclair. Nous avons été complètement battus à Gergal, par des troupes qui nous sont supérieures en nombre et en discipline, et si quelques hommes nous restent, nous ne le devons qu’à la connaissance qu’ils ont des passages des montagnes. Nous n’avons pas un moment à perdre ; il faut mettre à l’instant nos hommes en état de se défendre ; car sans cela nous serons pris au dépourvu : enfin nous ne pouvons plus compter sur la position cachée de cette place, puisque les Chrétiens sont guidés par un Maure qui nous a trahis et dont la perfidie a causé notre dernier échec.

Ces nouvelles troublèrent d’abord Cañeri ; mais il reprit bientôt ce calme et cette présence d’esprit qui étaient toute sa ressource dans les embarras imprévus et qui suppléaient à son peu de courage.

— Ami, dit-il à El Feri, c’en est assez, il faut agir.

Il fut en ce moment interrompu par un murmure confus qu’on entendit venant du dehors, et tout-à-coup un Maure se précipita dans la chambre de l’air le plus effrayé.

— Qu’as-tu donc, Buzcur ? lui demanda Cañeri.

— Nous appercevons les Chrétiens, répondit Buzcur. Et à l’instant même mille voix répétèrent : Voici les Chrétiens ! voici les Chrétiens !

— Hâtons-nous donc de faire quelques préparatifs pour nous défendre, dit El Feri. Il sortit aussitôt sans faire attention à Theodora, tant il était absorbé par l’intérêt de la cause publique. Son départ fit le plus grand plaisir à Cañeri, car, malgré l’imminence du danger, il ne perdait pas de vue sa victime, et jetant sur elle un regard terrible, il lui dit : — La première fois que nous nous reverrons, tu ne m’échapperas pas comme aujourd’hui. Puis prenant avec célérité tous les moyens nécessaires pour l’empêcher de fuir, il se hâta d’aller rejoindre El Feri et ses compagnons.

Cet événement inattendu causait la plus vive émotion à Theodora ; elle renaissait à l’espérance, puis par instans elle tremblait et doutait, car lorsque l’on passe subitement du plus affreux désespoir à une sorte de sécurité, il arrive toujours que l’on ne peut s’empêcher de douter de sa réalité. Il paraissait certain qu’elle allait échapper au pouvoir des Maures, car le nom de Aguilar promettait la victoire, et cette espérance lui causait une joie trop vive pour le peu de forces qui lui restaient : mais lorsqu’elle fut un peu revenue à elle, elle vit en y réfléchissant que sa délivrance était encore incertaine, et que sa destinée était encore menacée de nouveaux malheurs. À la vérité les Chrétiens approchaient, mais ils pouvaient être battus ; et si le nom d’Alonzo de Aguilar faisait naître les plus brillantes espérances, celui d’El Feri pouvait causer autant de craintes.

Ainsi le cœur de cette infortunée était agité par la douleur et la joie, lorsque le son des trompettes, le pas des chevaux et le bruit imposant de tous les préparatifs de guerre, lui annoncèrent que la crise décisive approchait. Dans ce moment imposant, toutes ses pensées se reportèrent pieusement vers le ciel ; et tandis que ses compatriotes s’avançaient à la hâte pour livrer un combat terrible à leurs ennemis, elle se prosterna, et adressa de ferventes prières au Dieu des Chrétiens pour la gloire de leurs armes.


CHAPITRE VII.


Le désordre partout redoublant les alarmes,

Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux,
Enfin toute l’horreur d’un combat ténébreux.
Que pouvait la valeur en ce trouble funeste ?
Les uns sont morts ; la fuite a sauvé tout le reste.
Racine.

Morir famosos ó vencer valientes,
Pompa triunfal ó decorosa pira
Solo es aguarda.

Ercillà.


L’arrivée si soudaine des Chrétiens jeta les Maures dans le plus grand désordre, et les frappa d’une telle terreur panique, qu’il fallut la présence d’El Feri pour rétablir un peu l’ordre et pour ranimer le courage des soldats. En quelques instans tout ce qui dans la ville était en état de porter les armes fut prêt à se défendre, tandis que les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfans s’occupaient à rassembler le peu d’effets qu’ils avaient, et à en charger des bêtes de somme, prévoyant le cas où ils seraient forcés de fuir précipitamment. Leurs figures n’exprimaient aucun regret, aucun chagrin de la probabilité de quitter leurs habitations, car ils étaient trop habitués à la vie errante et vagabonde, pour s’irriter d’un évènement que la nécessité leur avait appris à regarder avec indifférence.

El Feri, se plaçant à la tête d’un corps choisi parmi les braves, sortit de la ville pour marcher à la rencontre des Chrétiens, avec l’espoir qu’en faisant un effort de courage il pourrait arrêter leur marche, et donnerait ainsi du temps à son confrère pour mieux organiser ses moyens de résistance. Les Chrétiens s’avancèrent bravement à l’attaque avec leur cri de guerre de Sant-Iago y cierra España, auquel les Maures répondirent par celui de Allah ! Illah ! Allah !

Deux fois les Chrétiens chargèrent avec impétuosité, et deux fois ils furent repoussés avec une égale vigueur et un égal courage ; enfin ils s’entrechoquèrent une troisième fois avec encore plus de force. Aguilar se faisait remarquer entre tous ses compagnons par son intrépidité, et le calme avec lequel il dirigeait chaque mouvement ; sa valeur excitait celle de tous ceux qui le suivaient ; sa lourde épée fumante du sang de ses victimes brillait comme le signal de la victoire, et à mesure qu’il avançait sur le champ de bataille, la mort marquait son passage. À la fin, la supériorité du nombre et de la discipline des Espagnols prévalut ; les rebelles fléchirent, et bientôt la terreur se répandit dans leurs rangs. Malgré la puissance d’El Feri, malgré tous ses efforts pour rallier les Maures et faire renaître le courage dans leurs cœurs, malgré son regard foudroyant et la force de son bras, il ne put arrêter le torrent qui était prêt à les engloutir : il leur rappela la gloire de leur patrie, mais tous ses efforts furent vains ; sa voix se perdait dans le désordre qui l’entourait, et le peu de braves qui lui obéirent furent récompensés de leur dévouement par la mort : le reste prit la fuite, et El Feri fut lui-même obligé de rentrer précipitamment dans la ville.

Alors les Chrétiens suspendirent pendant quelques instans leur marche victorieuse pour se rallier, car ils sentaient qu’ils allaient attaquer le lion dans sa retraite ; que les Maures, quoique battus, n’étaient pas vaincus, et que leur adresse dans les embuscades était plus à craindre que leur courage sur le champ de bataille.

Pendant ce temps, El Feri réussit à rassembler ses troupes dispersées, et se joignant à celles de Cañeri, ils se préparèrent à un second combat, après avoir eu soin de placer ses soldats les plus intelligens dans des positions cachées, d’où ils pouvaient faire beaucoup de mal aux Chrétiens ; et, en effet, ces coups lancés avec sécurité par des mains invisibles donnèrent la mort à plus d’un brave au milieu des rangs espagnols. Bientôt Don Antonio de Leyva pénétra dans la ville avec cette impétuosité fougueuse et ce mépris du danger que donne la jeunesse ; mais El Feri et Cañeri lui disputaient le terrain pied à pied, tandis que dans un autre quartier le Renégat se battait avec fureur contre ses anciens compatriotes.

La ville d’Alhacen devint bientôt le théâtre du plus affreux carnage, et de tous côtés la mort exerçait ses ravages ; Chrétiens et Maures tombaient indistinctement, et leurs places étaient aussitôt prises par d’autres de leurs compagnons prêts à sacrifier leur vie d’aussi bon cœur à la victoire ou à la vengeance ; enfin tous semblaient redoubler de courage, malgré l’arrivée de la nuit et la diminution du nombre. Cependant les Chrétiens ne pouvaient avancer que lentement, étant attaqués à chaque pas par leurs adversaires qui avaient converti chaque maison en une forteresse dont il était extrêmement difficile de les expulser ; enfin, voulant mettre un terme à cette résistance opiniâtre, ils eurent recours à un terrible expédient ; ils mirent le feu à plusieurs maisons, et servis au gré de leurs désirs par un vent assez fort, ils virent la flamme s’étendre avec promptitude, et en peu d’instans toute la ville ennemie ne fut qu’un vaste incendie. De hautes colonnes de flammes perçaient la fumée qui s’élevait en nuages épais et répandait une vapeur méphitique ; enfin les gémissemens des femmes et des blessés ; les cris des assaillans et des assiégés ; le sifflement du vent, le pétillement de la flamme, le craquement des bâtimens, formaient une sorte de tumulte capable de jeter l’effroi dans le cœur le plus brave.

Cependant le courage des Maures, loin de diminuer, ne fit que redoubler à la vue des flammes dévorantes ; ils combattaient avec fureur à la lueur de l’incendie, et lorsque par instant le vent chassait la fumée, une clarté rougeâtre éclairait ces visages animés par la rage, et ces bras levant avec force l’arme meurtrière sur leurs ennemis ; puis tout-à-coup ils étaient de nouveau enveloppés par cette espèce de brouillard impénétrable.

C’était surtout la rue principale d’Alhacen qui offrait l’aspect le plus effrayant : car les deux partis y avaient concentré toutes leurs forces ; et ce fut aussi là, dans un moment de clarté, que l’œil perçant d’Alonzo de Aguilar reconnut El Feri, animant ses soldats, et s’avançant à la tête des assaillans. Désirant vivement se battre corps à corps avec ce formidable ennemi des Chrétiens, il s’écria :

— Avance, Maure rebelle ; avance, traître ; et viens recevoir de la main de Aguilar la récompense que tu mérites. El Feri se hâta de répondre à cet appel, et, se précipitant l’arme levée sur son ennemi, il frappa un coup si fort que le bouclier de Aguilar en fut presque fendu en deux. Alors commença entre ces guerriers un combat furieux, que la fumée empêchait de distinguer ; mais bientôt on entendit un cri perçant, qui, retentissant au fond du cœur de chaque Maure, fut pour eux le coup de la mort et détruisit toutes leurs espérances ; El Feri était tombé : ce brave Maure venait d’être blessé ; le désespoir était empreint sur sa figure ; le sourire du mépris se voyait encore sur ses lèvres ; ses yeux affaiblis se fixaient encore avec fureur sur son vainqueur, et sa main continuait à tenir avec force l’arme qu’elle ne pouvait plus lever ; tout son corps était agité par les efforts qu’il faisait pour surmonter sa faiblesse : terrassé, blessé, épuisé, il paraissait encore formidable, car même alors sa grandeur d’âme et son mâle courage étaient imposans.

Don Alonzo de Aguilar regardait attentivement ce brave couché à ses pieds. Encore un coup, et son épée délivrait à jamais l’Espagne de son ennemi le plus redoutable ; mais Aguilar avait trop de générosité pour frapper un homme sans force, et pour céder à un calcul politique ; il s’éloigna donc pour achever de vaincre avec honneur des hommes capables de se défendre.

Pendant ce temps, Cañeri, chassé de la ville par Don Antonio de Leyva, fuyait en toute hâte avec quelques autres Maures. Bientôt à la sombre clarté que jetait l’incendie, on aperçut plusieurs groupes se dirigeant en caravane vers la partie la plus sauvage des montagnes : ces malheureux fugitifs jetaient un dernier regard sur l’incendie ; mais ce n’était pas du regret de perdre leur asile, car ceux qui ont adopté le désert pour patrie s’inquiètent peu de savoir où ils pourront reposer leur tête. Hélas ! ils quittaient des objets plus chers, et dont la perte était irréparable ; car tous avaient à regretter, ou un père, ou un époux, ou un fils, dont les cendres devaient être mêlées à celles de leurs maisons.

Aguilar eut bientôt défait le reste des ennemis, et, parcourant plusieurs rues de la ville à la lueur de l’incendie, il rencontrait à chaque pas des armures brisées, des débris de bâtimens ; ou, chose mille fois plus triste ! des corps ensanglantés ; souvent même son pied heurtait un mourant, qui, encore sensible à cette dernière souffrance, poussait un faible gémissement. Là, il voyait un Maure dont les traits, dans les dernières convulsions de la mort, exprimaient une haine invincible ; plus loin il reconnaissait quelques uns de ses compagnons et des plus braves ! Hélas ! elles étaient nombreuses les victimes de ce combat ; et dans cette vaste scène de désolation, Chrétiens et Maures, naguère divisés par la haine, étaient maintenant réunis par la mort !

Quelques uns des malheureux blessés suppliaient leurs camarades de mettre un terme à leurs souffrances ; d’autres, déjà privés de la parole, imploraient leur pitié par un triste regard. Le cœur de Aguilar était profondément peiné par le spectacle de toutes ces douleurs qu’il ne pouvait soulager ; et il traversait à la hâte les ruines de cette ville abandonnée, lorsqu’il fut tout-à-coup arrêté par les cris déchirans d’une femme ; et examinant les localités, il vit qu’ils partaient d’une grande maison qui était près de là et que les flammes venaient d’atteindre. Don Alonzo s’élança à l’instant avec courage vers ce lieu, car il savait plaindre toutes les infortunes, mais sa pitié fut encore plus vivement excitée lorsqu’il distingua clairement que ces cris de douleur était prononcés en langue espagnole. Alors il court, il fend l’épaisse fumée qui entoure la maison, traverse la cour, entre, rencontre l’escalier, le monte avec la vivacité d’un jeune homme, et guidé par les cris de détresse, il arrive enfin à un appartement dont la porte est fermée ; mais elle cède à l’instant à sa force, et malgré la vapeur qui déjà remplissait la chambre, il aperçoit une femme. Elle est agenouillée, et semble avoir perdu l’espoir de tout secours humain ; cependant le bruit que fait Don Alonzo en renversant la porte attire l’attention de cette infortunée, qui à l’aspect d’un libérateur, pousse un cri de joie et se précipite dans ses bras. Mais elle ne put supporter cette transition si subite et si forte de l’excès du désespoir et des angoisses, à l’espérance et à la vie : à peine eut-elle entrevu la possibilité de sa délivrance, que, succombant à tant de sensations, elle perdit toutes ses forces ; le sang se refoula vers le cœur, et Don Alonzo ne reçut dans ses bras qu’un corps inanimé. Le danger était pressant, car les flammes s’emparaient de toute la maison, et le brave guerrier, tremblant bien plus pour sa protégée que pour lui-même, se hâta de quitter cet effrayant séjour. D’un bras il soutenait l’infortunée, tandis que de l’autre il serrait fortement ses légers vêtemens, afin d’éviter qu’ils ne prissent feu. Il arriva au haut de l’escalier, mais là il s’arrêta avec terreur, car les marches étaient déjà devenues la proie des flammes, et il paraissait impossible de descendre. Dans cette cruelle perplexité, Don Alonzo, avec cette rapidité de décision et d’exécution qui lui était naturelle, serra fortement contre lui son précieux fardeau, s’élança hardiment au travers des flammes, arriva au rez-de-chaussée, gagna la porte, et parvint dans la rue sans aucun accident. Alors toute son anxiété se portant encore sur l’être qu’il avait sauvé de ce tombeau de feu, il arracha à la hâte quelques uns de ses vêtemens qui s’étaient enflammés, et parvint bientôt à la rendre à la vie : il vit alors qu’il avait sauvé une jeune fille douée par la nature des charmes les plus séduisans.

— Où suis-je ? demanda-t-elle en ouvrant les yeux.

— Ne craignez rien, Madame, vous êtes avec un ami, répondit Aguilar.

— Ah ! par pitié, sauvez-moi des Maures, s’écria-t-elle avec force, ne comprenant pas encore par qui elle avait été sauvée.

— Ces rebelles ne peuvent rien sur vous, reprit son libérateur ; ils fuient comme le daim craintif devant nos armes victorieuses, et vous êtes maintenant près d’Alonzo de Aguilar.

Ce nom glorieux agit puissamment sur l’esprit de Theodora, et parfaitement tranquille, elle s’écria avec joie :

— Mille grâces soient rendues à ce Dieu de bonté qui n’abandonne jamais ses créatures au moment du péril ! Puis se retournant vers Don Alonzo, elle ajouta : — Le chef des Aguilars ne refusera pas sa protection à une fille infortunée de la maison de Monteblanco.

Don Alonzo fut frappé d’étonnement en entendant prononcer un nom si connu ; mais comme Theodora paraissait trop fatiguée pour qu’il pût lui demander la moindre explication sur une rencontre aussi extraordinaire, il se contenta de lui promettre de nouveau sa protection. — Mais, ajouta-t-il, mon devoir m’appelle loin d’ici ; cependant rien ne vous manquera ; on va vous conduire à Grenade, et là, dans mon palais, près de ma fille Leonor, les soins les plus tendres adouciront vos chagrins, jusqu’au moment où vous serez rendue à votre respectable père. Puis se retournant vers un de ses domestiques, il ajouta : — Ramirez, vous allez conduire madame à Grenade ; je la mets sous votre protection ; veillez à ce qu’elle soit traitée avec tous les égards dus à la protégée d’Alonzo de Aguilar.

Ramirez s’inclina, choisit aussitôt une escorte composée d’une douzaine d’hommes, et se prépara à obéir aux ordres de son maître, tandis que Don Alonzo, après avoir pris congé de Theodora, partait pour rejoindre Don Antonio de Leyva.

Bientôt ces deux chefs prenant chacun une direction différente, abandonnèrent cette malheureuse ville, n’y laissant que des monceaux de morts, et beaucoup de blessés, dont la triste vie allait être bientôt terminée par les fureurs de l’incendie.


CHAPITRE VIII.


La cosa más alegre que en la vida
Permite al ser mortal humana gloria,
Es la patria del hombre tan querida
Después de alguna próspera victoria.

Lope de Vega.

Ah ! che per tutto io veggo
Qualche oggetto funesto.

Metastasio.


Les nouveaux succès des Espagnols contre les Maures, et la défaite d’El Feri de Benastepar et de son armée, causèrent la joie la plus vive aux habitans de Grenade. Toute la ville était en mouvement : on rencontrait dans les rues des bandes de musiciens dont les voix harmonieuses se mêlaient au bruit solennel des cloches, aux éclats de rire du peuple ; et tous ces accens de plaisir formaient un bruit des plus agréables.

Ce fut au milieu de toutes ces réjouissances que Theodora entra dans Grenade ; mais elle ne fut pas étonnée de tout ce mouvement, parceque ayant voyagé lentement, elle avait été devancée par la nouvelle de la victoire, et ces scènes bruyantes la tirèrent un peu des sombres pensées dont elle s’était nourrie pendant son voyage. Elle traversa les principales rues de cette ville si ancienne, si renommée, si long-temps le principal théâtre de la grandeur musulmane, et dont maintenant les Chrétiens victorieux étaient les possesseurs paisibles ; et à chaque pas sa curiosité était excitée, ou son cœur ému par quelques unes de ces choses qui doivent nécessairement attirer l’attention d’un étranger lorsqu’il arrive dans une ville arrachée nouvellement au pouvoir d’un ennemi. Partout on rencontrait des restes de la grandeur des Maures, et chaque rue, chaque construction, les pavés mêmes sur lesquels on marchait, tout enfin annonçait hautement la gloire passée et le pouvoir déchu. Une grande partie de la population de la ville était espagnole ; cependant il y avait aussi beaucoup de Maures, et tous conservaient fidèlement leur costume national, qui, par sa grâce et son brillant, formait un contraste frappant avec celui plus mâle et plus sévère des Chrétiens. Enfin ces deux peuples, si différens sous tous les points et toujours ennemis implacables, occupaient les mêmes maisons, parcouraient les rues ensemble, et semblaient unis par la plus sincère amitié.

Sur les tourelles de chaque palais flottaient de brillantes bannières ; chaque balcon était orné de somptueuses draperies, et à chaque fenêtre on voyait des femmes belles et nobles s’amusant des danses des enfans et de la joie du peuple. Les rues offraient le spectacle le plus curieux ; car au milieu de cette foule on distinguait le riche costume du noble, et celui si modeste du paysan ; l’armure brillante et les plumes flottantes du guerrier, près de la robe somptueuse du Musulman ; le vêtement imposant et sombre du dignitaire ecclésiastique, et l’habit grossier, la tête chauve du moine.

Tant de contrastes plongeaient Theodora dans l’étonnement ; mais il y avait dans ce mélange des choses qui intéressaient plus vivement son cœur et son imagination. Elle devinait ceux qui ne partageaient pas sincèrement la gaieté générale, et dont les paroles joyeuses étaient démenties par leur regard triste ou leur front obscurci ; ceux qui s’efforçaient de paraître animés par un plaisir qui était bien loin de leur cœur. Ces gens tristes étaient les Maures ; car quoiqu’ils se fussent soumis aux lois espagnoles, et qu’ils reconnussent le crime de leurs compatriotes, ils n’en étaient pas moins affligés de cette joie causée par la défaite de leurs amis, de leurs frères. En outre, ils étaient déchirés par la honte ; car ils connaissaient le courage supérieur de ceux dont ils étaient en quelque sorte forcés de célébrer la chute. Ils sentaient aussi avec douleur que, bien que traités en compatriotes par les Espagnols, ils ne pouvaient espérer ni l’amitié ni l’estime de ceux qui devaient les regarder toujours comme des ennemis vaincus ; et d’ailleurs cette haine, qui depuis tant de siècles était héréditaire dans le cœur des défenseurs de la croix comme dans celui des serviteurs du croissant, était un obstacle insurmontable pour toute relation amicale entre ces deux peuples. Aussi, tandis que le plaisir semblait régner seul sur Grenade, les Maures étaient en proie aux plus tristes réflexions et à la douleur la plus amère.

Ces malheureux excitaient vivement la pitié de Theodora, quoiqu’ils y eussent peu de droits, et que le souvenir odieux de Cañeri eût pu suffire pour leur fermer son cœur ; mais non : ils étaient abandonnés, opprimés, et à ce titre seul ils étaient sacrés pour son âme généreuse. Cependant elle fut bientôt forcée de reporter ses pensées sur elle-même ; car, en traversant la Plaza Nueva[5], ses yeux s’arrêtèrent sur les Maures qui s’y promenaient, et elle en aperçut un dont l’aspect jeta la terreur au fond de son cœur. C’était Bermudo le Renégat ; elle ne pouvait le méconnaître malgré son déguisement, car la différence de son costume ne pouvait changer l’expression étrange de ses yeux, et cette froideur glaciale empreinte sur tous ses traits. Bientôt, à son tour, elle attira l’attention du Renégat ; elle trembla en voyant qu’il l’avait reconnue, détourna la tête avec effroi, et ne regarda plus autour d’elle qu’avec une crainte involontaire pendant le reste du chemin.

À la fin, Theodora et ses guides arrivèrent au palais de Don Alonzo de Aguilar ; mais ils trouvèrent les plus grandes difficultés pour y pénétrer. Toutes les avenues étaient obstruées par une foule empressée de féliciter la fille du vainqueur, qui parut un instant au balcon, entourée de pages et de galans Chevaliers, et qui agita son mouchoir de soie en signe de remerciement et de reconnaissance pour ces témoignages du respect public. Voyant cette foule, Ramirez prit un chemin détourné pour entrer plus aisément par la porte des jardins, et bientôt Theodora fut introduite dans un somptueux appartement, tandis que son fidèle guide s’occupa de remplir sa mission près de la fille de Aguilar.

Dès qu’elle fut seule, Theodora se sentit agitée par l’espérance et la crainte ; car, si elle n’avait aucun doute sur l’accueil que lui ferait Leonor, elle sentait combien serait pénible et embarrassante pour elle l’explication que devait naturellement lui demander Aguilar lors de son prochain retour. Mais elle fut bientôt tirée de ces tristes réflexions par Ramirez, qui, prenant sa main tremblante, la conduisit à l’appartement particulier de Leonor. Ils traversèrent en silence les spacieux corridors du palais, et avant que Theodora eût eu le temps de rappeler ses esprits troublés, deux portes battantes s’ouvrirent devant elle, et elle se trouva en présence d’une femme, qui parut à l’imagination ardente de Theodora avoir quelque chose de la supériorité d’un être divin.

Leonor s’avança avec grâce vers sa nouvelle connaissance, et voyant son excessive émotion, elle s’efforça de la calmer par les paroles les plus aimables.

— Une aussi charmante personne, dit-elle à Theodora en la conduisant vers un sofa, n’avait pas besoin de la recommandation de mon noble père pour être accueillie avec le plus sincère empressement : mais remettez-vous ; car vous devez avoir besoin de repos après le voyage que vous venez de faire.

Malgré ces paroles rassurantes, Theodora ne pouvait réussir à prononcer quelques mots pour témoigner toute la reconnaissance de son cœur. Il y avait quelque chose dans les manières de Leonor qui augmentait sa timidité naturelle et qui lui inspirait un sentiment indéfinissable de crainte, que ne pouvaient dissiper l’affabilité et la bonté avec lesquelles on l’accueillait. Elle avait été, au premier abord, frappée de la beauté imposante et majestueuse de Leonor, de la richesse éblouissante de sa parure, et son esprit était troublé par tant de grandeur et de magnificence.

À la vérité, Leonor de Aguilar avait été créée par la nature pour produire une impression même sur des personnes bien plus habituées à la grandeur et la puissance que la simple et candide Theodora. Leonor de Aguilar était le modèle de cette beauté qui réunit en même temps les grâces charmantes des femmes, à cette stature imposante, à cette expression remplie d’énergie qui sont les attributs d’un autre sexe. Sa taille élevée mais élégante, ses formes arrondies mais fortement dessinées, offraient une harmonie parfaite. Son teint transparent, mais un peu brun, était animé d’un incarnat brillant, et ses grands yeux noirs lançaient le feu du génie. Des tresses abondantes entouraient et son visage ovale et un nez aquilin d’une admirable proportion ; des lèvres de la couleur du corail ajoutaient encore à l’éclat d’une figure qui avait quelque chose d’éblouissant.

Cependant il y avait de la sévérité dans l’assurance de son regard et dans son sourire ; on eût pu par moment lui reprocher un peu de hauteur, même au milieu de cette affabilité de manières qu’elle possédait si bien ; enfin il y avait dans le ton de sa voix, lors même qu’elle s’exprimait avec déférence ou tendresse, une sorte de vibration qui annonçait le sentiment de sa supériorité. Cependant on aurait pu dire que ces circonstances étaient favorables à sa beauté imposante, et augmentaient l’effet qu’elle ne manquait jamais de produire.

— Mais, dit Leonor, après les premières politesses et lorsqu’elle vit Theodora un peu remise, venez avec moi dans le salon ; plusieurs hommes de la plus haute noblesse y sont réunis ; et je suis persuadée que ces galans Chevaliers me sauront un gré infini de leur amener une aussi charmante société.

— Votre amabilité flatteuse, répondit Theodora, ferait renaître la vanité dans mon cœur, si un tel sentiment pouvait encore y trouver place ; mais hélas ! je suis en ce moment trop tourmentée par de tristes souvenirs pour rechercher le monde, et d’ailleurs je me trouverais perdue au milieu d’une réunion aussi brillante.

— Eh bien ! reprit Leonor, je ne veux rien demander à mon aimable hôtesse, qui puisse contrarier la disposition actuelle de son esprit, mais j’espère que ses chagrins ne sont pas assez profonds pour que la tendresse de ses amis ne puisse les alléger. Cependant puisque vous ne voulez pas prendre part à nos fêtes, vous pourrez du moins de votre appartement en être témoin sans vous déranger. La grande procession va se rendre à la cathédrale pour adresser à Dieu de solennelles actions de grâces sur les succès des armes Chrétiennes. La Reine sortira bientôt de son palais, accompagnée de l’élite des guerriers Espagnols, et de tout ce que Grenade possède de plus brillant et de plus noble. Je vais être obligée, mon aimable amie, ajouta-t-elle avec bonté, de vous quitter pour quelque temps, car il faut absolument que j’accompagne la Reine.

Alors elle choisit deux de ses femmes pour servir sa protégée, et après lui avoir réitéré l’assurance de son amitié, elle se retira, laissant la triste fille de Monteblanco profondément pénétrée de reconnaissance et d’admiration. Après le départ de Leonor, Theodora s’approcha de la fenêtre, pour regarder le mouvement du peuple. Le redoublement de bruit et le son des cloches annonçaient que la procession avait quitté le palais, et s’approchait : bientôt en effet cette somptueuse cavalcade parut, s’avançant lentement. En tête de la procession, on portait une superbe bannière sur laquelle était brodée la croix de San-Iago, patron de l’Espagne, et suivie par les Chevaliers de cet ordre militaire, dans leur costume de grandes cérémonies : après eux venaient ceux de l’ordre de Calatrava, précédés par leur brave et célèbre Grand-Maître. Ensuite arrivaient des gentilshommes et des Chevaliers, tous en costumes militaires, montés sur de superbes chevaux, et portant les dépouilles enlevées aux ennemis dans les derniers combats. Enfin Isabelle parut, se tenant avec aisance et avec grâce sur un superbe palefroi, blanc comme la neige. Immédiatement à sa suite venaient le Comte de Tendilla, et les archevêques de Tolède et de Grenade qui devaient officier à la cathédrale. Au milieu de toute cette splendeur, suivaient des moines de différens ordres, chantant des hymnes pieux au bruit des clairons et des autres instrumens militaires, et brûlant l’encens dont l’agréable parfum montait vers le ciel. Enfin la procession était fermée par une foule nombreuse dont l’émotion attestait le vif intérêt que le peuple prenait à cette cérémonie.

Theodora suivit des yeux la procession jusqu’à ce qu’elle eût disparu, et que le bruit ne fût plus qu’un léger murmure ; cette procession venait d’entrer dans la cathédrale, on y chanta un Te Deum, et mille voix s’unirent aux pieux Prélats pour remercier le Tout-Puissant de la protection qu’il avait accordée au peuple espagnol.

Rentrée dans son appartement, Theodora retomba dans ses sombres pensées, car le brillant spectacle dont elle venait d’être témoin, devait nécessairement rappeler à son imagination l’objet qui lui était le plus cher. Hélas ! parmi tous ces nobles Chevaliers, le plus brave de tous était absent ! et alors l’image de son amant assassiné venait de nouveau répandre la terreur dans son esprit. Les femmes chargées de la servir, ignorant le sujet de sa douleur, s’efforcèrent par cette compassion si naturelle aux femmes, de la distraire dès qu’elles virent couler ses larmes. Pour faire oublier à l’esprit ses chagrins passés, il faut intéresser sa curiosité, plutôt qu’offrir des consolations qui souvent agrandissent la blessure au lieu de la fermer ; elles proposèrent à Theodora de visiter l’intérieur du palais qui était vraiment curieux par son antiquité, et tous les ornemens dont le goût des Maures l’avait décoré. Dans le grand salon surtout, les sculptures gracieuses et bizarres des corniches, les devises et les caractères arabes et les pavés de mosaïque, contrastaient d’une manière singulière avec les armoiries et les armures des Chrétiens.

Theodora promenait des regards indifférens sur tous ces ornemens, mais lorsqu’elle arriva à une immense galerie tout entourée de peintures sur des sujets de l’histoire des Maures et des Chrétiens, elle fut profondément émue et ne regarda qu’avec respect ces images de tant de grandeur passée. Quelques uns de ces tableaux rappelaient la splendeur des Maures ; d’autres, des scènes des histoires chevaleresques et amoureuses du vaillant Gazul et de la tendre Lindaraxa, et de quelques autres personnages hautement vantés dans les légendes maures. À ces scènes d’un genre familier, on en avait mêlé d’autres plus nobles et d’un intérêt plus général. On voyait des batailles, des siéges, les valeureux hauts faits des guerriers musulmans, et l’artiste maure avait eu soin de répandre le plus de brillant possible sur les actions de ses compatriotes, à mesure que son pinceau les retraçait. Après ces tableaux on en admirait d’autres d’un caractère bien différent, dans lesquels l’artiste chrétien s’était ingénieusement emparé de la pensée de son rival et l’avait de beaucoup surpassé par l’expression de fierté indomptable qu’il avait donnée à ses héros.

Venait ensuite une série de portraits de personnages vivans et d’autres morts depuis long-temps. Là Theodora reconnut les nobles traits d’Alonzo de Aguilar, qui, par leur expression imposante loi rappelèrent vivement ceux de Leonor. Plus loin on voyait le célèbre et terrible Ruy Diaz de Vivar, surnommé El Cid Campeador[6] ; monté sur son Babieca, ce coursier presque aussi célèbre que son maître, et tous deux engagés dans un combat contre les Maures ; car la tradition raconte que cet animal avait un tel instinct d’horreur pour les infidèles, qu’il ne manquait jamais de combattre les ennemis du mieux qu’il lui était possible, avec ses pieds et ses dents. Theodora vit aussi la figure imposante et vénérée de l’Apôtre San-Iago parcourant les airs sur son cheval blanc et faisant en même temps ces miracles étonnans qui remplissent tant de pages des vieilles légendes et dont les romanciers ont tiré un si riche parti. Enfin elle vit les portraits de Ferdinand le Catholique et de sa noble épouse Isabelle, ainsi que ceux de beaucoup d’autres souverains et guerriers Chrétiens qui avaient joué un grand rôle dans l’histoire de leur patrie.

Theodora était enfin arrivée presque au bout de la galerie, et elle allait retourner sur ses pas, lorsque ses yeux se portèrent tout-à-coup sur un portrait qui la fit tressaillir. C’était bien lui qu’elle voyait ; et tous ses traits étaient imités avec une telle fidélité que la toile semblait animée. C’était Gómez Arias ; sa contenance hardie, son fier sourire, son regard expressif, tout était parfaitement rappelé dans cette copie inanimée de la réalité. Theodora le regardait avec une telle attention que ses yeux en furent éblouis ; elle ne pouvait s’arracher de cette place, et elle éprouvait un triste plaisir à contempler ces beaux traits ; elle retrouvait dans ce portrait si parfait toutes les grâces de son amant ; enfin son imagination ardente lui rendit la vie, le sentiment ; elle s’imagina voir celui qu’elle adorait la regarder avec tendresse, et elle ressentit encore une partie de ce bonheur qu’il lui donnait toujours lorsqu’il lui répétait avec ardeur le serment de l’aimer à jamais.

Theodora resta quelque temps plongée dans ce conflit d’émotions tristes et en même temps agréables, et le souvenir du passé lui faisait presque oublier l’horrible sort de Gómez Arias. Elle le regardait avec enthousiasme, et elle était heureuse : mais hélas ! elle ne pouvait être que bien courte, cette illusion qui, une fois détruite, devait la plonger dans une affliction plus profonde ! Bientôt en effet le son de la grosse cloche de la cathédrale rompit le charme ; Theodora sortit de sa rêverie, et ne vit plus autour d’elle qu’un chaos de malheurs et de chagrins.

Le bruit des cloches et le son des instrumens qu’on entendit alors plus distinctement annonçaient que la procession revenait de l’Église. Theodora, voulant cacher la cause de son émotion, rentra dans son appartement, et s’efforça de se calmer autant que le permettait le trouble qu’elle venait d’éprouver ; bientôt elle y fut rejointe par l’aimable Leonor, qui lui dit en entrant :

— Puisque je n’ai pu obtenir de vous d’embellir la procession par votre présence, j’espère que du moins vous me ferez le plaisir de paraître au dîner.

— Permettez-moi, reprit Theodora, d’avoir encore recours à votre aimable indulgence, pour vous prier de m’en dispenser. Hélas ! je ne suis pas en état de jouir des fêtes, et ma présence ne ferait qu’y répandre la tristesse.

Leonor connaissait parfaitement le cœur humain, et avait une extrême finesse de discernement ; elle pensa donc avec raison qu’elle réussirait mieux à consoler Theodora en cédant à ses désirs, qu’en la forçant à se mêler à une gaieté que son cœur ne partageait pas ; elle consentit donc à ce que Theodora restât dans son appartement, et elle la quitta. La fille de Monteblanco passa le reste du jour à se nourrir de ses tristes pensées, et à se fatiguer l’imagination en cherchant quelle conduite elle devait suivre dans une position aussi embarrassante. Son cœur malheureux pensait à la maison paternelle ; et l’idée de se retrouver aux lieux de son enfance lui fit oublier quelques instans le sentiment de sa faute. Son père ne repousserait pas sa fille affligée et repentante ; elle l’avait grandement offensé ; mais le souvenir de l’offense ne serait pas plus puissant que l’amour paternel, que cette tendresse extrême qu’il avait toujours témoignée au dernier gage de l’amour de sa mère, au seul rejeton de son ancienne famille.

Le cœur de Theodora se sentit soulagé par ces réflexions consolantes ; elle sortit de son abattement avec la ferme résolution de faire part de ses désirs à son généreux bienfaiteur dès son arrivée, et de lui demander de la conduire lui-même aux pieds de son père.


CHAPITRE IX.


Cosi gl’inferi giorni in lungo incerto
Sonno gemo ! ma poi quando la bruna
Notte gli astri nel ciel chiama e la luna
E il freddo aer di mute ombre è coverto ;
Dove selvoso è il piano è piu deserto
Allor lento io vagando, ad una ad una
Palpo le piaghe onde la rea fortuna
E amore e il mondo banno il mio core aperto.

Ugo Foscolo.


La nuit était venue, et une de ces nuits, douces et sereines, qui, dans le beau climat de l’Andalousie, succèdent presque toujours à la chaleur d’un jour d’été. Le ciel, ce pavillon si majestueux, était d’une pureté admirable, et brillait d’une quantité innombrable d’étoiles. La lune jetait une lumière solennelle sur les immenses palais et les hautes tourelles de Grenade, et colorait les bosquets de citronniers des jardins de Don Alonzo d’une lueur chaste et argentée ; tandis qu’elle se reflétait en longs rayons sur le lac paisible, ou en perles brillantes sur l’eau limpide qui tombait en cascade dans des bassins de marbre.

Que ce calme est beau et imposant ! C’est dans un tel moment que l’imagination fatiguée peut comprendre quel doit être le doux repos d’un esprit surnaturel. Mais, écoutez ! Ce parfait silence vient d’être interrompu par un léger bruit ; c’est celui d’une fenêtre moresque : elle s’ouvre, et une femme s’y avance ; elle est plongée dans la contemplation ; ses yeux sont fixes, tous ses traits sont immobiles ; elle appuie son front d’albâtre sur sa main, et regarde, avec la distraction d’un esprit préoccupé, les eaux qui coulent au-dessous d’elle. Elle semble plongée dans le ravissement par ce calme, et renaître à une nouvelle vie au milieu des ombres mystérieuses qui l’entourent : assise à cette fenêtre solitaire, enveloppée par l’obscurité, on la prendrait, à la blancheur de sa figure, pour une statue animée.

C’était Theodora, qui toujours consumée par le chagrin, venait de quitter le lit où elle ne pouvait goûter aucun repos. Ces jardins rappelèrent bientôt à son imagination sa vie passée et la source de tous ses malheurs : c’était dans un jardin et pendant d’aussi belles nuits qu’avaient eu lieu ses rendez-vous avec Gómez Arias, et cette dernière entrevue qui avait décidé de son sort et causé toutes ses fautes. Elle éprouvait une jouissance vague et romanesque à contempler ces objets qui lui parlaient si vivement de son bonheur passé et de ses souffrances actuelles. Ce calme de la nature, cette pureté imposante de la voûte céleste, le bruit du feuillage, le parfum des fleurs ; ces grands arbres qui, semblables à autant de fantômes, avaient les pieds enveloppés dans l’obscurité et la tête éclairée par une douce lumière, l’agréable murmure de la brise, tout contribuait à la plonger dans la rêverie la plus douce. Mais tout-à-coup elle prête une oreille attentive, car il lui semble avoir entendu le son d’une voix chérie ; elle regarde avec anxiété, comme si elle eût espéré voir paraître son amant. Les branches d’un bosquet de myrte sont agitées d’une manière étrange, bientôt elles s’écartent, et livrent passage à une figure grande et majestueuse. Mais est-ce bien une réalité ? Theodora ne se laisse-t-elle pas abuser par quelque illusion imaginaire ? Non, c’est lui, c’est Gómez Arias ; il n’y a point là de méprise ; elle regarde attentivement cette ombre qui, s’avançant lentement, est de plus en plus éclairée par la lumière de la lune, et elle reconnaît son amant, marchant avec cette grâce parfaite qu’elle avait admirée autrefois dans le jardin. Le fantôme s’approche ; elle contemple ses traits, non pas couverts de la pâleur du tombeau, mais animés par le bonheur ; ses yeux brillent du feu de la vie. Il s’avance, il passe, il disparaît ; et Theodora, plongée dans l’étonnement, reste les yeux fixés sur le vide de l’espace que vient de parcourir son amant. À cet étonnement, succéda une sorte d’extase, dont malheureusement elle fut tirée par le son imposant de la cloche d’un couvent voisin qui appelait les moines aux offices de la nuit, et qui, chassant tout rêve de bonheur, la ramena à la triste réalité. Elle chercha encore l’image chérie, mais elle avait disparu, et il lui sembla que tous les objets qui s’offraient à sa vue étaient couverts d’un voile de deuil : l’air n’était plus aussi pur ; le vent soufflait tristement ; la lune obscurcie par de sombres nuages, ne jetait qu’une lumière douteuse ; il semblait que la mort avait établi là son empire.

Theodora ne put résister à son effroi ; et quittant sa fenêtre à la hâte, elle regagna son lit dans l’espoir d’y trouver le repos. Mais, hélas ! ce fut en vain ; et si par instans l’accablement fermait ses paupières, son sommeil était pénible. Ainsi se passa toute la nuit ; aux premiers rayons du jour, la triste Theodora se leva, et guidée par un sentiment irrésistible, elle s’approcha de la fenêtre qui donnait sur les jardins. Elle y était encore réfléchissant sur ce qu’elle avait vu pendant la nuit, au moment où Lisarda, l’une des femmes désignées par Leonor, entra pour lui offrir ses services. D’un caractère naturellement fort causeur, Lisarda entama tout de suite la conversation.

— Bonjour, madame, je vous salue. Comment avez-vous passé la nuit ? — Bien tranquillement, je suis sûre, car cet appartement est très calme et très retiré. — Mais, grand Dieu ! comme vous êtes pâle ! — Êtes-vous donc malade ? — La Virgen nos valga[7] ! Il faut envoyer chercher Samuel Mendez ; car vous saurez que ce Samuel est un médecin fort savant, quoique ce soit un maudit Juif[8] : je vais lui faire dire de venir ; il ne faut pas que vous ayez peur de lui, car le mécréant n’oserait pas faire usage de ses poisons sur une personne de votre rang, madame ; s’il arrivait quelque malheur à votre vie, ce Samaritano[9] le paierait de la sienne ; il me semble que c’est un bon moyen d’obtenir des cures heureuses. Ainsi, permettez-moi de faire demander Samuel Mendez.

— Je vous remercie de votre attention, répondit Theodora, mais toute la science des médecins ne pourrait rien sur mon mal. Hélas ! ajouta-t-elle en souriant tristement, il est dans mon cœur ; ainsi tous les soins de Samuel Mendez seraient infructueux.

— Il faut reprendre votre gaieté, madame, car toute la ville de Grenade est dans la joie ; et d’ailleurs il serait déplorable qu’il y eût un cœur triste dans ce palais lorsque le bonheur y règne. Ah ! grand Dieu ! l’idée seule des fêtes qui vont avoir lieu ici nous fait perdre la tête.

— Je vous félicite sincèrement de ce bonheur, quoique je ne puisse le partager, reprit Theodora.

— Oh ! madame, s’écria Lisarda, il faut que vous vous réjouissiez comme les autres ; et pourrait-il en être autrement, lors de l’arrivée prochaine de notre excellent maître, Don Alonzo de Aguilar ?

— Ce sera en effet un soulagement pour mon triste cœur, que de revoir mon brave et généreux libérateur, et de pouvoir lui exprimer ma vive reconnaissance.

— Son arrivée, reprit Lisarda avec une volubilité extraordinaire, sera le signal d’une multitude de fêtes ; car, grâces à Dieu et au puissant San-Iago, les Maures viennent d’être si bien traités, que de long-temps ils ne seront tentés de recommencer le même jeu ; et puis nous allons voir enfin arriver cet heureux événement que nous attendons depuis si long-temps.

— Oui, dit Theodora machinalement, nous allons avoir la paix.

— Oui, répéta Lisarda, nous allons avoir la paix ; et en vérité, comment cela ne serait-il pas ? Mais ce n’est pas cela seulement qui fait le bonheur des amis et des serviteurs de Don Lope.

En disant ces mots, Lisarda regarda Theodora, s’attendant à être questionnée sur ce bonheur ; mais comme elle vit que cette dernière n’y pensait pas, elle se décida à faire les questions et les réponses plutôt que de voir finir la conversation, ce qui lui eût fait beaucoup de peine. Continuant donc du ton d’une personne qui ne demande pas mieux que de donner des détails que l’on ne désire pas, elle dit :

— Par San José Bendito ! Je parierais, Madame, que vous ne devinez pas le sujet de tant de réjouissances.

— Non, en vérité, répondit Theodora avec indifférence.

— Eh bien ! puisque vous paraissez tant désirer de savoir tout cela, je ne vous tiendrai pas long-temps en suspens.

En ce moment, Theodora ne put retenir un mouvement d’impatience, causé par le bavardage de la suivante ; mais celle-ci, sans y faire la moindre attention, continua ainsi :

— Je vous dirai donc que ce bonheur en question n’est rien moins qu’un mariage.

— Un mariage ! répéta Theodora un peu émue.

— Oui, un mariage, reprit Lisarda en appuyant sur ce mot, comme pour lui donner plus de force, et un mariage comme Grenade n’en a pas vu depuis bien des années. Qu’on vienne me vanter la galanterie des Maures, et les mariages de ces infidèles ! Fi donc ! Je parle d’un Chrétien ; et d’un Chrétien qui se contentera d’une seule femme : et au fait pourquoi donc pas ?

— Et quelle est donc l’heureuse mariée ? demanda Theodora, moins par curiosité que pour satisfaire la suivante.

— La mariée ! s’écria Lisarda ! quelle est la mariée ? — Eh quoi ! ne vous l’ai-je pas déjà dit ?

— Non, je vous assure.

— En vérité, je suis la fille la plus inconcevable et la plus étourdie de toute l’Espagne.

Theodora ne chercha pas à la contredire, car au fait elle était inconcevable pour une femme de quarante ans.

— Eh bien ! avant que cela ne me sorte de la mémoire, il faut que je vous dise que la mariée est notre bien-aimée et noble maîtresse Dona Leonor.

— Elle mérite bien un aimable époux, répondit Theodora avec grâce.

— Vraiment, oui ; et nous n’avons pas manqué de prétendans, — et des plus nobles. Ah ! grand Dieu ! quelle affaire ç’a été ! — Tous ces amans étaient autour de nous comme un essaim d’abeilles autour de sa reine. Le futur est réellement charmant ; c’est un cavalier accompli ; au fait, il devait être tel pour que Dona Leonor l’honorât de sa préférence. Cependant, ce n’est pas lui que je protégeais et que j’espérais voir épouser ma maîtresse : hélas ! pour celui-là, ce n’est pas sa faute ni la mienne s’il n’a pu arriver à ce but si désiré ; mais l’événement le plus inattendu a mis un obstacle insurmontable à cette union.

— Et quel obstacle ? demanda Theodora.

— La mort ! répondit Lisarda. On présume que ce malheureux Chevalier a été assassiné par ces monstres altérés de sang, par les Maures des Alpujarras ; et vraiment sa longue absence de Grenade ne peut plus laisser le moindre doute sur cette triste fin.

Theodora frémit involontairement à ce récit ; car, en effet, cette ressemblance entre le sort de l’amant de Leonor et celui du sien, devait nécessairement faire une impression pénible sur elle : mais Lisarda continua sans s’apercevoir du mal qu’elle avait fait.

— Et ç’a été un bien grand malheur, car vraiment il était difficile de trouver dans toute l’Espagne un Cavalier plus galant et plus noble ; il était si aimable, si brave, si riche et si généreux ! Jamais il ne me rencontrait sans me forcer à accepter quelque cadeau, et, malgré toute ma réserve, je ne pouvais réussir à refuser ce qui était offert avec tant de délicatesse. Que son âme repose en paix ! C’était toujours une bague, ou un diamant, ou des boucles d’oreilles, ou…

— Et comment se nomme celui que vient de choisir Leonor ? demanda Theodora l’interrompant.

— Oh ! certainement, celui-là est fort aimable aussi, et il est en grande faveur à la cour…

— Et quel est son nom ? demanda encore Theodora.

— Et cependant, à parler franchement, il y en a bien d’autres qui le valent. Ce n’est pas le maître de Calatrava ; oh ! non, il est trop mûr pour plaire à Dona Leonor.

— Mais, qui est-ce donc ? répéta encore une fois Theodora.

— Oh ! c’est réellement un bien bel homme ; — mais ne vous imaginez pas que c’est Don Felix de Almagro, ou le jeune Garcilazo, ou Don Juan de…

— Mais, ma bonne Lisarda, dites-moi donc son nom.

— Oh ! c’est un nom des plus célèbres ! Mais voilà que je me souviens qu’en véritable étourdie, j’ai oublié de vous apporter une toilette superbe que ma maîtresse a commandée pour vous : soyez assez bonne pour me pardonner, Madame ; je cours réparer ma faute.

Là-dessus, sans attendre une réponse, elle sortit précipitamment de l’appartement, laissant Theodora étonnamment émue par la nouvelle qu’elle venait d’apprendre : elle pensait qu’on la prierait de rester à ce mariage, et son trouble augmentait à l’idée d’assister à une cérémonie qui devait nécessairement faire renaître dans son esprit les idées les plus pénibles. Elle se perdait en conjectures sur le futur époux ; il lui semblait que ce ne pouvait être que Don Antonio de Leyva, et elle redoutait de voir celui auquel son père l’avait destinée pour compagne.

Voulant écarter d’aussi pénibles idées, elle descendit dans le jardin, et parcourut avec un plaisir indéfinissable les lieux où la figure de son amant lui était apparue la nuit précédente, et que cette sorte de vision imposante lui rendait chers. Elle erra quelque temps dans des allées parfumées d’orangers et de citronniers, puis se reposa sur le marbre d’une fontaine, regardant l’onde transparente couler sur de brillans cailloux et sur un sable doré. Ses soupirs se mêlaient au murmure mélancolique des eaux, et elle se laissait aller insensiblement à la plus douce rêverie, lorsqu’elle en fut tirée par un léger bruit ; elle leva les yeux, vit un homme s’avancer dans l’allée où elle était, et bientôt, à son grand étonnement, elle reconnut Roque. Celui-ci, frappé de surprise, s’arrêta tout-à-coup : sa figure exprimait un mélange de sensations difficiles à décrire ; il poussa un cri, fit trois fois le signe de la croix, et la bouche béante, les yeux hagards, il regarda Theodora comme doutant que ce fût réellement elle. À la fin, étant bien convaincu que c’était la malheureuse victime de la lâcheté de son maître, il fit un mouvement pour fuir ; mais Theodora s’écria vivement :

— Arrête, Roque, arrête ; certainement tu ne voudrais pas me quitter ainsi : mais qu’est-ce donc qui t’effraie ? est-ce ma figure pâle et amaigrie ? elle peut en effet te surprendre, car, hélas ! la douleur et les angoisses ont fait sur moi de tristes ravages ! Alors Roque s’approcha en regardant beaucoup autour de lui, comme craignant d’être vu.

— Mais qu’as-tu donc, Roque ? reprit Theodora, pourquoi trembles-tu ? quel mystère y a-t-il ?

El Cielo, San Pedro y San Pablo me valgan ! s’écria Roque faisant encore une fois le signe de la croix.

— Oh ! lui dit Theodora joignant les mains d’un air suppliant, ne me fais pas souffrir ainsi par ton silence ; parle.

— Grand Dieu ! Madame, comment êtes-vous venue ici ?

— Hélas ! le récit de tout ce que j’ai souffert serait trop long ; parle-moi plutôt d’une chose bien plus intéressante pour mon cœur. Oh ! ajouta-t-elle avec émotion, raconte-moi toutes les circonstances de cet horrible évènement qui me condamne pour toujours au désespoir.

— Cet horrible évènement ! répéta Roque stupéfait.

— Ah ! Roque, quelle triste soirée ! Mes pressentimens n’étaient pas déraisonnables.

— Ah ! oui, Madame, reprit Roque d’un air contrit, je conviens que ce fut une triste soirée.

— Mais sais-tu bien, Roque, que tu as de grands reproches à te faire sur cet affreux malheur ?

— Hélas ! Madame, j’avoue que j’ai manqué de courage dans ce moment effrayant ; mais j’ai peut-être quelques droits à votre indulgence, car quel autre parti pouvais-je prendre ?

— Mais il fallait combattre, reprit Theodora avec fermeté.

— Combattre ! s’écria le valet. Eh ! bon Dieu ! Madame, comment eussiez-vous voulu que je me battisse contre une troupe de Maures ? Ils étaient peut-être une centaine. À la vérité, j’avais l’esprit tellement troublé, que je ne puis pas le savoir au juste, mais cela en avait l’air ; et pour le pauvre Roque, que le Ciel a doué d’un caractère si pacifique, penser à combattre une centaine de Maures, c’eût été comme s’il se fût engagé dans un démêlé avec Satan, à la tête de ses légions infernales.

— Mais, reprit Theodora, est-ce bien à toi d’avoir abandonné ton maître au moment du danger ?

— Abandonné mon maître ! s’écria Roque. Válgame el Cielo ! Mille pardons, Señora ; mais c’est bien mon maître qui m’a abandonné.

— Fi donc ! Roque ! Je te croyais un trop bon naturel pour plaisanter sur une chose aussi triste.

— Par tous les saints du calendrier, Madame, je ne suis pas en train de faire des plaisanteries. Non, en vérité ; et je consens à être étouffé par la première que je voudrais faire, avant de pouvoir la prononcer. Mais, quant à avoir abandonné mon maître, grâces à la sainte Vierge, c’est un crime dont personne n’a droit de m’accuser. Un homme ne peut pas s’empêcher d’éprouver de la répugnance pour les combats, lorsque son étoile ne l’y porte pas, et c’est vraiment là le cas où je me trouvais ; mais, s’il plaît à quelqu’un de douter de ma fidélité, je pourrai lui répondre en lui montrant toutes les blessures honorables que mon pauvre corps a reçues au service de mon maître. Hélas ! si j’avais suivi moins fidèlement le Señor Gómez Arias, j’aurais échappé à bien des coups de bâton.

— Oses-tu parler ainsi, reprit vivement Theodora, lorsque tu as pris honteusement la fuite au premier aspect des Maures, laissant ton brave maître au pouvoir de ceux qui l’ont massacré ?

Cette accusation inattendue plongea Roque dans un tel étonnement, que, pendant quelques instans, il ne trouva pas de termes pour l’exprimer. Il jeta un regard de compassion sur Theodora, haussa les épaules et dit à voix basse, se parlant à lui-même : — Pauvre enfant ! Que le Ciel ait pitié d’elle ! — C’est le chagrin qui a causé cela.

Theodora, ne s’apercevant pas de son étonnement, continua : — Hélas ! que pouvait le courage d’un seul homme contre les forces réunies de tant d’ennemis ?

— Rien, c’est vrai, répondit Roque ; mais, avec votre permission, Madame, quoique mon maître ait toujours montré le plus grand courage, je ne vois pas comment il mérite des éloges pour des exploits qu’il aurait pu faire, mais qu’il n’a pas faits.

— Eh quoi ! reprit Theodora avec chaleur, veux-tu donc priver sa mémoire d’un honneur qu’il a si bien mérité ? veux-tu ternir sa gloire ?

— Madame, je ne voudrais pas priver mon maître d’un simple maravedi, et à plus forte raison d’un aussi grand trésor qu’un nom glorieux ; je serais même bien embarrassé de savoir comment je puis le priver d’une chose qui perdrait tout son prix dans mes mains. Je ne vois pas non plus pourquoi vous vous étendez tant sur les hauts faits de mon maître, puisqu’il me semble qu’au moment dont vous parlez il ne pensait pas du tout à se distinguer.

— Chacune de tes paroles est une énigme pour moi, et je ne puis en découvrir la raison, reprit Theodora. Mais je t’assure, Roque, que ses ennemis convenaient qu’il s’était défendu avec la plus grande bravoure, et qu’il était tombé en héros ; ils ajoutaient même que si tu ne l’eusses pas abandonné dans ce moment critique, ils n’auraient pas aisément remporté la victoire.

Santa Barbara ! s’écria Roque de plus en plus étonné, les Maures ont dit cela ? vraiment c’est très bien à ces Malendrines de faire un tel éloge de mon maître. — Bon Dieu ! bon Dieu ! Madame, excusez mon impertinence mais dites-moi si je suis bien éveillé.

— Si tu es éveillé ! répéta Theodora.

— Oui, madame, car il faut que je dorme en ce moment, ou que vous ayez rêvé que les Maures vous avaient fait cette belle histoire.

— Oh ! Roque, tais-toi ; car rien n’est plus inconvenant que ces plaisanteries, lorsque nous parlons de celui qui, comme tu le sais, m’était si cher, — lorsque nous parlons de sa mort prématurée.

— La mort de Gómez Arias, dites-vous ! s’écria Roque reculant d’étonnement. Mon maître est mort ? — Au nom du Ciel, que dites-vous, Madame ?

— La vérité ; moi-même j’ai vu dans les Alpujarras son corps massacré : — Eh quoi ! Roque, ignores-tu donc son sort malheureux ?

— Mais oui, madame, voilà la première nouvelle que je reçois de cet événement ; et probablement vous me direz aussi que depuis, vous avez vu son esprit ?

— Hélas ! reprit Theodora, la vérité est que la nuit dernière j’ai vu sa figure aussi distinctement que la dernière fois que je le vis dans les Alpujarras !

En ce moment, Roque eut toutes les peines du monde à garder son sang-froid ; mais pensant que la raison de cette malheureuse jeune fille était égarée, il ajouta avec un sérieux comique : — Eh bien ! mon maître est un homme fort étonnant ; son corps a été la proie des corbeaux dans les Alpujarras, son esprit erre dans les jardins de Don Alonzo, et moi, je viens de le voir parfaitement sain de corps et d’âme, parcourir les promenades de Grenade.

Theodora regarda Roque avec le plus profond étonnement ; et celui-ci, craignant qu’elle ne doutât encore de sa véracité, reprit d’un ton sérieux et affirmatif : — Oui, Madame, on vous a trompée ; mon maître existe.

— Il existe ! s’écria Theodora toute tremblante ; il vit ! grand Dieu ! où est-il ?

— Dans cette ville, et il va venir bientôt dans ce palais. Mais, Madame, je ne puis vous en dire plus ; permettez que je m’éloigne ; et puissiez-vous en faire autant !

Nous l’avons déjà dit, Roque n’avait pas le cœur dur et cruel, et s’il paraissait approuver la conduite de son maître, c’était par crainte plutôt que par méchanceté. En ce moment, il se trouvait dans la plus cruelle perplexité, prévoyant les tristes résultats que pourrait avoir une rencontre de Gómez Arias avec la malheureuse victime de ses passions, et il regrettait presque d’avoir tiré Theodora de l’erreur où elle était sur le sort de son amant.

Theodora éprouva d’abord une joie excessive en apprenant que son cher Lope vivait ; mais bientôt une crainte vague de malheur vint dissiper ces premiers transports ; elle cherchait à éclaircir ce mystère, mais elle n’y réussissait pas d’une manière satisfaisante pour son cœur. L’idée que Gómez Arias était à Grenade et paraissait insouciant du sort de Theodora était pour elle des plus pénibles, car elle avait toujours nourri la douce espérance que la mort seule pourrait la séparer de son amant, et sa douleur était encore augmentée par l’expression de physionomie de Roque. Elle le regardait fixement, et lui prenant fortement la main, elle lui dit d’une voix tremblante d’émotion : — Au nom du Ciel, Roque, explique-moi ce mystère !

Alors, elle s’arrêta ; puis l’excès de ses angoisses lui donnant des forces, elle ajouta : — Gómez Arias m’a donc abandonnée au pouvoir des Maures sans essayer de me défendre ?

Roque ne répliqua rien. Alors s’abandonnant au désespoir, elle s’écria d’une voix déchirante : — Il est donc vrai ! votre silence justifie mes craintes !

Ses lèvres étaient agitées par un sourire effrayant, une pâleur mortelle couvrait ses traits, et Roque vit bien qu’il était maintenant impossible de dissimuler à cette infortunée la cruauté de son maître : cependant il tremblait de lui faire connaître toute l’étendue de son malheur, et il redoutait pour elle les conséquences d’un tel aveu, car il savait que pour une femme douée par la nature d’une extrême sensibilité et de nobles sentimens, la mort d’un amant était moins pénible qu’une telle perfidie. D’un autre côté il sentait que les circonstances exigeaient impérieusement que Gómez Arias et Theodora ne se revissent plus ; car, hélas ! que pouvait produire une nouvelle entrevue ? les reproches et la honte pour l’un, le désespoir et peut-être la mort pour l’autre.

Theodora, en proie à la plus cruelle perplexité, devina par l’émotion de Roque qu’il avait à lui apprendre quelque malheur plus grand que tous ceux qu’elle avait éprouvés ; et celui-ci, tremblant d’être surpris près de Theodora par Gómez Arias, prit la ferme résolution de l’instruire enfin de la trahison de son amant : alors d’un ton solennel il lui dit : — Madame, au nom du Ciel, rassemblez toutes vos forces pour entendre la terrible nouvelle que j’ai à vous apprendre. Vous devez oublier à jamais Gómez Arias ; et même si vous voulez le bonheur de ceux qui sont attachés à vous ou à lui, vous consentirez à ne plus le voir.

— Que voulez-vous dire ? demanda Theodora de plus en plus agitée.

— Vous êtes trahie par votre amant, Madame, et si vous ne retournez chez votre père, vous courez le risque d’être enfermée dans un couvent. Tels étaient les projets de mon maître, lorsque l’arrivée des Maures l’a empêché de les mettre à exécution, et s’il apprend que vous êtes à Grenade, lorsque votre présence peut mettre un obstacle invincible à son ambition, il se portera peut-être à quelque triste extrémité. Je ne suis qu’un pauvre valet, en butte aux mauvaises humeurs de mon maître, mais l’honneur me défend de vous laisser exposée une seconde fois aux machinations de Gómez Arias. Fuyez, Madame, fuyez vers votre tendre père.

À cet horrible récit, Theodora fut glacée d’effroi ; elle ne prononçait pas un mot ; ses yeux étaient égarés par la stupeur, et ses traits n’exprimaient que le désespoir.

Roque était profondément ému par cet excès de douleur ; mais sentant tout le danger qu’il courrait en restant plus long-temps près de Theodora, il reprit d’un ton plus doux :

— Hélas ! je vois combien vous êtes malheureuse, Madame ! mais vous devez sentir qu’il est important qu’on ne me voie pas près de vous ; permettez donc que je me retire ; disposez de mes services ; mais de grâce, évitez avec soin de vous montrer à…

Theodora l’interrompit alors, avant qu’il prononçât ce nom qu’elle avait tant chéri, et d’un ton qui annonçait une résolution plus ferme qu’on n’eût pu le supposer d’après l’expression de sa physionomie, elle lui dit : — Roque, je vous quitte ; mais gardez le plus profond silence et promettez-moi que je vous reverrai. Puis, d’une voix qui annonçait une arrière-pensée, elle ajouta : — Oui, il vaut mieux je ne le voie plus !

Elle quitta aussitôt l’allée pour rentrer dans son appartement, car elle était poussée à suivre les conseils de Roque par ce sentiment si profondément enraciné dans le cœur des femmes, le désir de connaître à fond la perfidie de son amant. Les plus grands malheurs ne l’effrayaient pas : car, hélas ! que peut craindre une femme trahie, lorsqu’elle demande justice à l’homme pour lequel elle a tout sacrifié ! Est-ce la mort ? Ah ! c’est au contraire sa seule espérance et son unique consolation !

fin du tome deuxième

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)

pages
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  1. L’Adarga était une espèce de bouclier dont les Espagnols se servaient à cette époque. Présenter l’Adarga, c’était offrir la paix. C’était un usage auquel avaient souvent recours les personnes chargées d’une mission pour l’ennemi. Trad.
  2. Voleurs.
  3. La place.
  4. L’homme brave qui protège l’infortune est un lion.

    Lorsque les Persans, et même les Turcs, parlent

    d’un homme courageux, ils le comparent ordinairement à un lion ; et rien n’est moins rare que de trouver dans leurs poésies les mots aslan, lion, ou caplan, tigre.
  5. La nouvelle place.
  6. L’art de la peinture venait de renaître à l’époque où se passe la scène de ce roman, et je sens bien que quelques personnes scrupuleuses me blâmeront d’avoir parlé d’une galerie de tableaux avec autant de confiance que si j’écrivais un roman sur notre siècle. Cependant ce qui peut paraître un anachronisme n’en est pas un. Certainement les Maures ne peuvent pas se vanter d’avoir eu un Raphaël ou un Titien ; mais cependant ils se sont exercés dans cet art, et même, selon quelques auteurs, ils ont excellé dans la peinture du portrait. Je n’ai pas la prétention de soutenir que les artistes maures ou chrétiens fussent arrivés à quelque supériorité à cette époque ; il me suffit qu’il existât alors des peintres. C’est à l’imagination à créer le reste.
    Note de l’auteur.
  7. Notre-Dame nous protège.
  8. Dans ces siècles, où tous les Chrétiens regardaient la guerre comme la seule occupation estimable, les Juifs, quoique méprisés et persécutés, étaient cependant, sous plusieurs rapports, des hommes bien utiles à l’État. Non seulement ils étaient, comme maintenant, les plus habiles dans les opérations financières, mais en outre ils exerçaient la science de la médecine avec beaucoup de succès, alors qu’on regardait les armes et l’Église comme les deux seules professions honorables et glorieuses.
  9. Samaritain. Terme de mépris.