Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l’Indo-Chine (éd. 1863, Le Tour du monde)/08

Huitième livraison
Le Tour du mondeVolume 8 (p. 321-336).
Huitième livraison

Habitation d’un chef de talapoins, à Nophabury. — Dessin de Thérond d’après une photographie.


VOYAGE DANS LES ROYAUMES DE SIAM, DE CAMBODGE, DE LAOS

ET AUTRES PARTIES CENTRALES DE L’INDOCHINE,


PAR FEU HENRI MOUHOT, NATURALISTE FRANÇAIS[1].
1858-1860. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.


XXIV

Nophabury. — La procession annuelle de l’inondation. — Les talapoins, prêtres, moines, prédicateurs et instituteurs. — Le parc aux éléphants d’Ajuthia. — Grande battue. — Départ pour le nord-est. — Saohaïe et la province de Petchaboune.

Avant de quitter définitivement les plaines de Siam, je voulus profiter des facilités que leur inondation donnait à la navigation d’une barque comme la mienne pour pousser une pointe jusqu’à Nophabury, la Louvo des écrivains du dernier siècle, où les rois de Siam, avant la ruine d’Ajuthia, avaient leur résidence d’été et venaient chasser l’éléphant pendant les hautes eaux. Située à la limite des basses et hautes terres du bassin du Ménam, cette ville, quoique bien déchue, est encore le chef-lieu d’une des plus riches provinces du royaume, de la plus agréable peut-être. Dominant au midi les plus fertiles rizières du Delta, elle s’appuie au nord sur des collines couvertes de plantations de corossols et de bananiers, et que domine à l’horizon bleuâtre un vaste demi-cercle de montagnes boisées. Tel est, du moins, l’ensemble du paysage que j’embrassai du haut d’une petite pagode, qui fut autrefois un temple catholique, ainsi que le constatent son architecture et l’inscription : Jesus hominum salvator, gravée en lettres d’or sur le baldaquin d’un autel à colonnes cannelées dans le goût du dix-septième siècle.

Ce temple était la chapelle même du palais de Constance, cet aventurier de génie qui le premier rêva la rénovation de l’Orient par l’Occident, invoqua pour ses desseins l’appui de Louis XIV, fit concéder aux Français les places de Bangkok et de Mergui, et périt victime de la haine et des intrigues du vieux parti conservateur siamois. Les ruines de sa demeure princière jonchent aujourd’hui la terre ; mais le portique ogival encore debout et les pans de murs restés intacts indiquent de vastes proportions, tandis que les nombreux fragments de marbre, gisant parmi les débris, témoignent du goût et de la magnificence du fondateur de l’édifice. C’est bien là l’architecture contemporaine des splendeurs de Versailles, et l’on croira sans peine que retrouver à quatre mille lieues de distance, même sous des décombres amoncelés, des traces du génie de la terre natale, n’est pas une faible source d’émotions pour le voyageur.

Sur le trajet aquatique que je venais de parcourir depuis Petchabury, j’avais rencontré surtout des talapoins. Montés sur toutes les embarcations en usage dans la contrée, depuis la simple pirogue jusqu’à la grande et brillante barque couverte, qu’on nomme ici ballon, ils voguaient en toute hâte vers Ajuthia, rendez-vous désigné de la procession nautique (un ancien Grec aurait dit la théorie) qui, chaque année, lors de l’apogée de l’inondation, se rend en grande pompe au sommet du Delta, pour signifier au Ménam que sa crue est suffisante et qu’il ait, en conséquence, à baisser le niveau de ses eaux.

Il y a en cette occasion, de la part des saints personnages, un grand déploiement de chants et d’exorcismes, dont la vertu ne saurait être mise en doute ; car si mauvaise volonté que montre le fleuve, il finit toujours, un peu plus tôt, un peu plus tard, par rentrer dans son lit.

Les talapoins usent des mêmes pratiques contre toutes les calamités venant du fait de la nature, telles que sécheresses ou pluies prolongées, passages de sauterelles, épidémies, etc. On raconte que lors de la première invasion du choléra (venu de Java, selon l’opinion commune), ils n’imaginèrent rien de mieux que de rejeter le terrible fléau à la mer, qui semblait l’avoir vomi. Les pauvres Phras se déployèrent donc en lignes serrées et parallèles, sur tous les bras du fleuve qui mènent de Bangkok à l’Océan, et les descendirent en chantant, objurguant et anathématisant avec un zèle ardent, digne d’un meilleur sort que celui qu’éprouva plus de la moitié d’entre eux, foudroyée dans un court trajet de huit lieues, par l’invisible ennemi qu’ils pourchassaient. Néanmoins comme au bout d’un certain temps le choléra, suivant sa marche habituelle, perdit de sa violence et finit par disparaître, les survivants de cette héroïque équipée ne manquèrent pas de s’attribuer la victoire.

Au moment de m’éloigner, peut-être pour n’y jamais revenir, des centres de population où s’exerce la plus haute influence de cette grande corporation, je crois indispensable d’esquisser ici les principaux traits de sa physionomie ; plusieurs années d’observations personnelles, fortifiées par les aveux d’un grand dignitaire de l’ordre, dont je fus l’hôte à Nophabury, m’ayant mis à même de contrôler, ou d’affirmer sur ce sujet, les témoignages de mes devanciers les mieux informés.

Les Européens désignent généralement les prêtres bouddhistes de Siam sous le nom de talapoins, qui dérive sans doute de celui du palmier talapat, dont la feuille fournit la matière première de l’éventail que ces religieux portent constamment à la main ; mais leurs compatriotes leur donnent le titre de Phra, qui a conservé sur les rives du Ménan les mêmes significations qu’il avait jadis sur les bords du Nil : celles de grand, divin et lumineux.

Quant à l’ordre pris en masse, il est difficile de le qualifier d’après nos idées préconçues. Ce n’est point une caste, car ses rangs sont ouverts à tout le monde, même aux esclaves autorisés de leurs maîtres, et en cela seulement l’ordre est resté fidèle aux préceptes de son fondateur[2]. On ne peut guère plus l’appeler un clergé régulier, car, bien que les talapoins assistent et même président à toutes les phases principales de la vie sociale, à la naissance, à la tonte du toupet, au mariage, à la mort, et enfin aux funérailles, ils n’admettent en aucune manière que la sanction religieuse qu’ils apportent à ces actes profite à d’autres qu’à eux-mêmes. Le mérite de leurs œuvres n’est que pour eux, non pour ceux qui les emploient. Ils n’ont point charge d’âmes ; en un mot, ils ont un public, mais point d’ouailles.

Ce n’est pas que ce public leur marchande jamais le prix de leurs services. Bien loin de là, il les traite avec la plus grande vénération ; il leur concède les prérogatives les plus flatteuses, les titres les plus pompeux. Les gens du commun se prestement devant eux, même au milieu des rues, en joignant les mains à la hauteur du front ; les mandarins, les princes mêmes, les saluent des deux mains ; et si le roi ne les salue que d’une seule, il les fait asseoir auprès de sa personne. Chaque jour il distribue lui-même l’aumône à plusieurs centaines d’entre eux, et cet exemple est suivi dévotement par la reine et les principales femmes du palais.

Car bien qu’il soit écrit parmi les deux cent vingt-sept articles de la règle austère des talapoins :

« Ne regardez pas les femmes ;

« Ne pensez à elles ni éveillé, ni endormi ;

« Ne leur adressez pas la parole en particulier ;

« Ne recevez d’elles aucune offrande de la main à la main ;

« Ne touchez pas à une écharpe de femme, ou même de petite fille au berceau ;

« Ne vous asseyez pas sur une natte de femme ;

« N’entrez pas dans une barque qui aurait servi à une femme, etc., etc. »

C’est certainement parmi cette moitié du genre humain que les talapoins trouvent le plus solide appui de leur institution.

Dans les familles pauvres, c’est la femme, ou la fille, qui, tous les matins, assise respectueusement devant la porte du logis, distribue l’aumône aux frères quêteurs de la pagode voisine, et glisse discrètement dans leur marmite, toujours béante, le meilleur morceau qu’elle a pu dîmer sur le modeste ordinaire des siens. Trois ou quatre fois par mois, en outre, sous prétexte de porter des fleurs à l’idole de ladite pagode, elles vont déposer des présents aux pieds de ses prêtres, et encourager pendant de longues heures par d’incessants satu ! satu ! (bravo ! bravo !) les récits inintelligibles, ou à dormir debout, de l’officiant du jour.

Dans les familles riches, les maîtresses de maisons tiennent à honneur d’offrir à leurs amis et connaissances une prédication, de même que parmi nous elles donneraient un bal ou un concert ; et en ces occasions leur vanité de fortune ou de position se donne un libre cours dans le choix et dans l’étalage des objets qui doivent rémunérer le prédicateur et qui sont rangés avec ostentation dans la salle de réception. Ce sont de belles coupes à pied, des urnes de prix, contenant, les unes de l’or et de l’argent monnayé formant une somme supérieure aux appointements annuels d’un mandarin, les autres de belles étoffes jaunes en soie et en coton, d’autres encore des noix d’arec, du bétel ou du tabac, des paquets de thé, du sucre candi, des cierges, du riz, des fruits, des comestibles de toutes sortes, enfin un assortiment varié, digne de former la base d’un fonds d’épicerie, et capable de charger à pleins bords la barque du pieux marchand de paroles.

N’aurait-il que cette industrie, le métier de talapoin serait, on le voit, assez lucratif, mais il y joint bien d’autres priviléges.

Exonérés de toutes corvées, de tout service civil ou militaire, de tout tribut ou impôt, les phras sont de plus exempts de tous droits de douanes. Pour eux, pour eux seuls existe le laisser faire, laisser passer ! et ils ne se font faute d’en profiter, car jamais contrebandier espagnol n’a mis au service du libre échange un zèle aussi ardent que celui des talapoins se procurant et colportant, sous le couvert franc de leurs habits jaunes, toutes sortes de marchandises, même les plus prohibées. Les trentième et trente et unième prescriptions de leur règle disent, il est vrai : « Ne trafiquez pas ; ne vendez rien ; n’achetez rien. » Mais les bons phras ne sont pas négociants, pas plus que ne l’était le père de M. Jourdain. Seulement, de même que ce pseudo-gentilhomme, ils se connaissent en marchandises et se plaisent, moyennant une juste rétribution, à faire profiter de leur science pratique leur parenté et leurs amis. — Oh ! Molière ! tu n’as pas écrit uniquement pour ton siècle et tes compatriotes, mais pour tous les temps et pour tous les pays !…

Si à tant d’avantages, déjà énumérés, on ajoute le casuel toujours très-productif, surtout aux funérailles et à cette cérémonie de la tonte du toupet, qui est pour le Siamois adolescent ce qu’est la première communion pour l’Européen, et ce qu’était pour le jeune Romain la prise de la robe virile ; si, en outre, l’on tient compte du droit que possèdent les phras d’hériter, de tester et d’acquérir, en dehors du contrôle ordinaire des lois, on concevra facilement comment cet ordre de mendiants se compose, pour le seul royaume de Siam, de plus de cent mille frères bien nourris, et de plusieurs milliers de vicaires, provicaires, légats, prieurs et princes-abbés[3], jouissant de l’existence la plus confortable et des positions les plus sûres que puisse offrir l’ordre social siamois.

Cérémonial de la tonsure du toupet. — Dessin de E. Bocourt d’après une scène esquissée chez le kalahoum ou premier ministre, par M. Bocourt aîné.

On ne peut donc s’étonner que les Siamois vivent dans le respect de l’habit jaune et dans la persuasion qu’en le revêtant on acquiert de grands mérites, non-seulement personnels, mais même applicables aux âmes des ancêtres. Aussi n’est-il pas de bon bourgeois qui n’exige de son fils d’entrer dans la sainte congrégation, du moins pour quelque temps. Rien n’est plus facile du reste. Les rangs des talapoins s’ouvrent à quiconque se présente au conseil d’admission d’une pagode, vêtu de blanc et suivi d’un cortége suffisant de parents, d’amis, de musiciens, et enfin d’honnêtes offrandes. Le postulant n’a qu’à déclarer devant l’assistance qu’il n’a jamais été attaqué de la lèpre ou de la folie, que nul magicien ne lui a jeté un sort, qu’il n’a pas contracté de dettes et qu’il possède le consentement de ses parents, vingt ans accomplis, le langouti jaune, la ceinture jaune, le manteau jaune, l’écharpe jaune et la marmite de fer battu. Ses négations et ses affirmations ouïes du conseil, on lui fait lecture de la règle de l’ordre, et, ipso facto, voilà le récipiendaire élevé de l’humble condition de laïque à l’état parfait de phra, dans lequel il doit se maintenir au moins durant trois mois. Ce temps écoulé, il est libre de rentrer dans le monde, de reprendre l’habit séculier et de se marier : il a payé sa dette à ses ascendants.

Même parmi ceux qui se consacrent entièrement à la vie monastique, il en est très-peu qui s’astreignent à passer chaque année dans leur couvent respectif au delà des trois ou quatre mois de la saison des pluies, tout le reste du temps ils l’emploient à vagabonder d’un bout à l’autre du royaume, plus occupés des soins terrestres que des affaires du ciel, en dépit des prescriptions les plus formelles de leur règle.

Comme c’est à de pareilles mains que l’éducation de la jeunesse masculine est livrée par la loi siamoise, on ne devra pas s’émerveiller non plus qu’il faille sept ou huit ans d’études monacales pour inoculer à un élève, privilégié sur dix fruits secs, la science complète de l’écriture et de la lecture, ni plus, ni moins.

J’étais de retour à Ajuthia, vers le milieu d’octobre. Malgré mon intention bien arrêtée de ne passer dans cette vieille capitale que le temps nécessaire pour échanger une poignée de main avec le bon P. Larnaudy, qui se trouvait alors au milieu de sa petite chrétienté, cependant j’y fus retenu plusieurs jours par l’attrait inattendu que m’offrit un des épisodes les plus curieux de l’inondation.

Construction élevée pour les funérailles de la reine[4]. — Dessin de H. Catenacci d’après une photographie.

Les éléphants abondent dans les forêts et les jungles qui entourent Ajuthia ; ils y vivent, non pas tout à fait à l’état sauvage, mais dans cette espèce de liberté dont jouissent les chevaux et les bœufs de la Camargue, et les buffles des Marais-Pontins. Tous sont la propriété du souverain, et c’est un crime que d’en tuer ou d’en blesser un, même surpris en flagrant délit de déprédation. Une fois par an seulement, on les traque officiellement pour en amener le plus qu’on peut dans le kraal, ou parc construit pour eux près d’Ajuthia, et qui forme le dépôt de remonte le plus vaste et le mieux organisé du royaume.

C’est un grand quadrilatère, fermé de deux enceintes concentriques et parallèles. La première, ou l’intérieure, est en maçonnerie de deux mètres d’épaisseur ; la seconde se compose d’une palissade en troncs massifs de teck, ou ciste des Indes, profondément enfoncés dans le sol et n’offrant entre eux qu’un intervalle de quelques pouces.

Intérieur du parc aux éléphants d’Ajuthia. — Dessin de Janet-Lange d’après M. Bocourt aîné.

Chaque enceinte n’a qu’une entrée, sorte de traquenard qui s’ouvre ou se ferme par le jeu de deux énormes poutres, glissant facilement dans de profondes rainures.

Dès que la bande d’animaux pourchassés est engagée tout entière entre les deux enceintes, et que le seuil de la première s’est refermé sur elle, on procède au triage des éléphants propres au service. Cette opération se fait sous la direction d’un jury d’examen, composé des plus grands personnages de l’État, présidé ordinairement par le roi en personne, et siégeant sur une large plate-forme élevée sur un des côtés du kraal.

Kraal ou parc aux éléphants, à Ajuthia (vue extérieure). — Dessin de Thérond d’après une photographie.

Les qualités recherchées à Siam, dans un éléphant, sont : une couleur approchant du brun pâle ou de l’isabelle cendré ; des ongles bien noirs, et enfin des défenses bien intactes et une queue non mutilée. Ces deux derniers points sont difficiles à concilier dans un même individu ; car si un ivoire sans écornure dénote chez l’animal qui en est porteur un caractère paisible et peu querelleur, une queue en bon état indique clairement que son propriétaire n’a jamais tourné le dos à l’ennemi.

Dès que, du haut de leur estrade, les membres de la commission d’examen ont remarqué dans la bande sauvage un animal remplissant, ou à peu près, les conditions requises, ils le signalent à l’attention et à la poursuite des cornacs-chasseurs apostés à cet effet. Ceux-ci font entourer immédiatement le pachyderme désigné, par de vigoureux éléphants privés, qui le pressent, le poussent et l’amènent plus ou moins doucement dans l’enceinte intérieure. Si la pauvre brute regimbe trop, ou cherche à s’enfuir, un nœud coulant jeté autour d’une de ses jambes ne tarde pas à la faire trébucher ; puis un de ses congénères civilisé, s’appuyant sur elle de tout son poids, la fait tomber lourdement sur le sol, d’où elle ne se relève que bien et dûment garrottée et captive.

Cette dernière phase de la chasse est la plus dangereuse pour les chasseurs et amène parfois mort d’homme. On me l’a dit, du moins, mais le cas doit être rare, d’autant plus qu’on a ménagé, au centre même du kraal intérieur, un fort blockhaus d’un accès très-facile à l’homme, mais dont les énormes palissades sont à l’épreuve de la charge à fond de l’éléphant le plus désespéré.

Une fois ces animaux enfermés dans le kraal, il suffit pour les dompter de quelques jours d’une diète absolue, suivie d’un régime abondant de cannes à sucre et d’herbages frais. L’habitude quotidienne de l’aspect et de la voix de leurs gardiens, achève de les apprivoiser.

Ces rudes colosses sont, du reste, à plusieurs égards, d’une timidité extraordinaire. Ils ont des nerfs de jolie femme ; il leur faut longtemps pour s’habituer, sans trembler, à la vue d’un cheval et à la détonation d’une arme à feu. Quand la vie du kraal les a bien soumis à la domesticité, on transporte à Bangkok ceux que le service du roi y réclame, dans des écuries établies sur d’immenses radeaux qui descendent lentement et surtout tout doucement le fleuve.

Éléphants sauvages amenés au kraal d’Ajuthia pendant l’inondation. — Dessin de E. Bocourt d’après M. Bocourt aîné.

J’avoue que j’emprunte la plupart des détails qui précèdent, plutôt à des récits de personnes dignes de foi qu’à mes propres observations ; car la chasse ou battue dont j’ai été témoin, avait bien moins pour objet d’amener à la domesticité un certain nombre d’éléphants, que de mettre temporairement sous les verrous quelques centaines de ces quadrupèdes, qui, chassés par l’inondation de leurs pacages habituels, étaient venus chercher un asile et une pitance dans les vergers et jardins d’Ajuthia.

Pour dépister ces hôtes indiscrets, les gardiens du kraal ne trouvèrent rien de mieux que de glisser nuitamment dans la bande un certain nombre de femelles privées, habituées à revenir à l’étable au son d’une trompe ; en arrière on forma un cercle de rabatteurs renforcés de gros éléphants mâles, chargés de couper la retraite à leurs camarades sauvages ; puis la battue commença. Je n’en ai jamais vu d’aussi émouvante.

À celui qui n’a jamais assisté qu’à une chasse d’Europe ; qui n’a jamais vu fuir devant les cris, les cors, les chiens et les chevaux, que le gibier timide et chétif de nos forêts rabougries, rien ne donnera jamais l’idée de cette scène. Il pourra bien s’imaginer, dans un espace étroit, une lieue carrée peut-être, aux trois quarts submergée par l’inondation, deux ou trois cents éléphants, divisés en autant de troupeaux que le sol présente d’îlots ou de massifs d’arbres, et mis tout à coup en éveil par des bruits discords, s’élevant de trois côtés de l’horizon. Il pourra se les représenter, au fur et à mesure que le cercle de menaces se resserre autour d’eux, reculant peu à peu et se concentrant enfin en une seule masse énorme, qui, bientôt folle de terreur, s’élance tout entière, sur les pas des femelles privées, dans la seule direction où ne retentissent ni détonation d’armes, à feu, ni clameurs humaines, ni vibrations de tam-tam. Oui ! l’imagination et le savoir aidant, il pourra graver dans son cerveau une image plus ou moins colorée de ces choses ; mais le sol ébranlé sous les pieds de ces colosses effarouchés, mais les taillis, les cépées, les futaies même disparaissent écrasés sous leurs flancs ; mais le clapotis et le remous des eaux soulevées par leur passage, qui lui en rendra jamais les saisissants effets ? Pour leur trouver des termes de comparaison, il faut avoir éprouvé la commotion d’un tremblement de terre, avoir suivi la course d’une trombe, avoir contemplé face à face une grande marée d’automne ! D’ailleurs, pour bien comprendre ce que les leçons de l’homme peuvent obtenir de l’intelligence des animaux, il faut avoir été témoin, comme je l’ai été en cette occasion, et du calme sang-froid des éléphants privés, chargés de côtoyer, à travers bois et fondrières, ruisseaux et torrents débordés, les flancs de la bande fugitive, afin de la maintenir dans la ligne prescrite, et des ruses calculées des femelles, qui, leur besogne de guides accomplie, et toutes les victimes de leur manége massées devant les murailles du kraal, font prestement demi-tour, et vont fortifier le cercle de leurs camarades, qui, à coups de trompes et de fronts et de flancs, forcent les pauvres sauvages à franchir la porte de la prison, jusqu’à ce qu’elle se ferme enfin sur le dernier d’entre eux.

Parti d’Ajuthia le 19 octobre 1860, dans la même embarcation qui m’avait amené jusque-là, j’étais le 20 à Tharua-Tristard, ou je dus bivaquer à l’entrée du village, à cause de l’heure trop avancée de la nuit ; mais le matin, de bonne heure, j’allai débarquer devant la maison de Khun-Pakdy, le complaisant petit chef qui m’a accompagné il y a deux ans à Phrabat. Le brave homme ne fut pas peu surpris en me voyant sortir de ma barque ; il en croyait à peine ses yeux, car il avait entendu dire que j’étais mort à Muang-Kabin. Nous renouvelâmes bien vite connaissance, et je vis avec plaisir comment son amitié, qu’un verre de cognac acheva d’exalter, avait résisté à l’épreuve du temps. Pauvre Khun-Pakdy ! si j’étais roi de Siam (ce qu’à Dieu ne plaise !), je te nommerais prince de Phrabat, ou mieux je te céderais ma place.

À peine m’eut-il aperçu, qu’il donna immédiatement l’ordre qu’on me préparât à déjeuner ; puis, dès qu’il sut que je me dirigeais sur Korat, il se ressouvint qu’il m’avait promis de m’y accompagner si jamais je lui rapportais un fusil de Bangkok. « Ne fût-il que de trois ticaux, cela ferait mon affaire, » avait-il dit ; mais ne me voyant que des fusils à capsule comme par le passé : « Vous ne m’avez pas apporté de fusil, observa-t-il ; mais cela ne fait rien, j’irai avec vous quand même. Vive Korat ! là, nous ne mourrons pas de faim comme nous avons manqué de faire à Phrabat ; on y a cent œufs pour un fuang, un porc pour un couple de ticaux. » Ce ne fut que lorsque je lui eus dit que je ne m’arrêterais probablement que très-peu de temps à Korat, et que j’irais plus loin dans des lieux où il faudra sans doute « serrer le ceinturon, » et que je ne souffrirais pas que par amitié pour moi il s’exposât à perdre son embonpoint de mandarin, que je parvins à mettre un frein à son dévouement enthousiaste ; enfin quand il entendit que souvent nous serions obligés de coucher à la belle étoile au milieu des forêts, il détourna la conversation.

Dès qu’on eut déjeuné, je fis reprendre les rames pour échapper aux caresses trop démonstratives et aux éloges bruyants dont le généreux Khun-Pakdy continuait à me gratifier.

En ce moment cette charmante petite chaîne qui s’étend depuis Nophabury ici, et doit se rattacher vers le nord à celles de la Birmanie, et vers l’est aux monts Deng qui coupent et longent la péninsule, m’apparaît à une distance de quinze milles au plus, et réveille en moi une foule de souvenirs agréables. Décidément, je crois la bonne saison établie : l’air est pur, le ciel serein, et le soleil brille tous les jours presque constamment.

Saohaïe, 22 octobre. — Je n’ai pas encore atteint Pakpriau, et je commence déjà à rencontrer et à souffrir de ces petites contrariétés inévitables dans un pays comme celui-ci, inondé une partie de l’année, et où les moyens de communication manquent surtout pour qui traîne une certaine quantité de bagage avec soi. Depuis deux jours je suis ici, logé dans la barque d’un Chinois qui tout d’abord a craint de me donner asile dans sa cabane, et je puis me considérer heureux d’avoir au moins un gîte quelconque ; je pourrais bien n’en pas avoir du tout. Hier je suis allé rendre visite au gouverneur qui réside dans une vieille masure d’une saleté repoussante, à deux milles au-dessous du lieu où j’ai débarqué. De tout le chef-lieu de la province de Saraburi, cet établissement, avec quelques chaumières de cultivateurs éparses çà et là, est tout ce que j’ai remarqué ; il n’y a ni bazar, ni boutiques flottantes ; de temps à autre, de petits marchands viennent en ce lieu vendre ou échanger du sel, des objets de première nécessité, et quelques Chinois trafiquants ont de petits dépôts de langoutis, d’arec, de toile et de vestes siamoises, qu’ils vont troquer contre des peaux, des cornes et du riz, dans le haut de la rivière qu’ils remontent parfois jusqu’à Petchaboune.

Le courant était si fort, qu’en un quart d’heure nous fûmes entraînés à la résidence du mandarin que je connaissais déjà pour l’avoir vu lors de mon premier voyage, et lui avoir fait un présent en retour duquel il m’avait promis que si j’allais à Kôrat et que j’eusse besoin d’une centaine d’hommes même, il me les donnerait. Je lui annonçai mon intention d’aller à Khao-Khoc, lieu choisi depuis deux ans par les rois de Siam pour y fonder une place forte où ils comptent se réfugier, si jamais les Européens, qui les fatiguent de leur bruyante activité, s’emparaient de leur capitale ; ce qui, disons-le tout bas, serait chose très-facile. Il ne faudrait pour cela qu’une poignée de nos chasseurs, zouaves ou turcos habitués au soleil d’Afrique.

Je fus d’autant mieux reçu du fonctionnaire siamois, que je n’avais à lui demander aucun service, ayant déjà engagé une barque qui retourne avec son propriétaire à Khao-Khoc sous peu de jours. J’avais eu l’intention de me rendre à Patawi ; mais en cette saison les chemins qui y mènent sont tellement impraticables, que je dus abandonner cette idée. Un grand nombre d’habitants de cette province sont originaires du Laos et sont généralement d’anciens captifs amenés de Vien-Chang après le soulèvement de cette province. Les provinces de Boatioume et de Petchaboune sont peuplées de Siamois, car le Laos proprement dit ne commence qu’à M’Lôm. Toutes ces provinces, de même que celles qui les continent à l’est et au nord, sont gouvernées par des mandarins siamois, d’un rang plus ou moins élevé, c’est-à-dire que quelques-uns d’entre eux ont droit de vie et de mort, et sont alors considérés comme vice-rois. Les provinces plus éloignées, quoique simplement tributaires, relèvent du royaume de Siam et en font intégralement partie.

La province de Petchaboune est surtout renommée pour son tabac, considéré comme le meilleur de Siam, et dont il se fait un certain commerce avec Bangkok, malgré l’extrême difficulté des communications ; car à l’époque des grandes eaux, lorsque les barques d’une certaine grandeur peuvent s’y rendre, il faut un mois de lutte pénible contre un courant qui a la force d’un torrent pour atteindre le centre de production. Dans la saison sèche, il n’y a que les barques d’une très-petite dimension qui puissent être employées à ce voyage ; car, à de fréquents intervalles, on est obligé de les traîner sur le sable ou de les transporter au delà des roches, qui forment en maints endroits des rapides obstruant la navigation. Ce commerce est, en grande partie, entre les mains des Siamois de Petchaboune, qui arrivent à Pakpriau vers la fin de la saison des pluies pour échanger ce produit contre des noix d’arec ou d’autres objets.

Les cantons nord de la province de Saraburi sont presque déserts, tandis que la partie sud, assez bien cultivée, est très-riche en riz, qui, bien que de qualité un peu intérieure à celui de Petchaburi, est considéré comme un des meilleurs du pays. C’est un objet d’échanges continuels et de transactions permanentes avec Bangkok. Quant à la population, qui est répandue d’une manière très-clair-semée sur les rives du fleuve, elle ne peut être que difficilement estimée, de même que celle de toutes les autres parties du pays.

Saohaïe est le point de départ des caravanes qui se rendent à Korat ; un autre chemin conduit de Bangkok à cette ancienne ville du Cambodge, c’est celui de Muang-Kabin, mais il n’est guère fréquenté que par les Laotiens de cette localité.

Je viens d’être interrompu par la visite inattendue du gouverneur, qui, tout en passant pour aller faire une offrande de fruits confits aux bonzes de sa pagode, s’est arrêté près d’une heure dans ma cabine. Il était dans une de ces élégantes et immenses pirogues, de plus de trente mètres de long, portant à leur centre un charmant pavillon, et pour laquelle j’aurais donné tout son château fort avec ses dépendances. Le gouverneur fit appeler le propriétaire de la barque qui doit me conduire à Khao-Khoc, et lui donna quelques instructions pour le chef de cet endroit, en ajoutant : « Je n’ai pas fait de lettre, parce que je sais que M. Mouhot n’en a pas besoin, car il y a deux ans il a su se faire respecter ici ; il en sera de même là-bas. » Je ne pus me dispenser de lui offrir quelques petits présents pour ce léger service qui sans doute ne me sera d’aucune utilité, et je lui offris une paire de lunettes montées en écailles, un flacon d’essence, une bouteille de cognac et une autre d’eau sédative que je lui préparai, sur ses instances, pour obtenir quelque remède souverain contre ses douleurs rhumatismales. Heureux Raspail ! dont le « système » va soulager les souffrances humaines jusqu’au fond des provinces les plus reculées de l’Asie. En retour, le mandarin promit de me donner un poney quand je partirais pour Kôrat, puis différentes choses très-utiles, dit-il ; toutefois il a le loisir d’oublier sa promesse, car ici il est d’usage qu’un riche peut tout accepter, même des plus pauvres ; mais qu’il donne, c’est plus rare. Du reste, de quoi vivraient ces mandarins, si ce n’était de concussions et de la générosité de leurs administrés, car avec leurs honoraires seulement, quand ils en ont, ils seraient condamnés à une maigreur qui causerait leur désespoir en les faisant passer pour des hommes ineptes.

Les malheureux ne touchent qu’une fois l’an leurs appointements, dont voici le tarif :

Les princes et les ministres ont droit annuellement à vingt livres siamoises d’argent, égalant 7 000 francs.

Les mandarins de la première à la troisième classe à une somme variant de 3 600 à 500 francs.

Ceux de quatrième et de cinquième classe à une solde descendant de 360 à 180 francs. Les employés inférieurs ne reçoivent que 120 ou même 50 francs, et enfin les soldats, les satellites, les médecins, les ouvriers, etc., sont payés à raison de 30 à 36 francs. Autant, ni plus ni moins, que l’impôt réclamé au plus infime Siamois. La distribution de ces magnifiques allocations se fait à la fin de novembre et de la main même du roi. C’est encore l’occasion d’une mise en scène et d’un cérémonial qui ne durent pas moins de douze jours.


XXV

Voyage à Khao-Khoc. — Traversée de la Dong Phya Phaïe, ou forêt du roi du feu. — Le mandarin et l’éléphant blanc. — Observations de moraliste, de naturaliste et de chasseur.

Depuis hier je suis en route pour Khao-Khoc dans la barque d’un Chinois trafiquant, et fort bon homme, du reste, et, qualité tout aussi agréable pour moi, ne s’enivrant ni d’opium ni de samchou. Il se propose de remonter jusqu’à Boatioume ; mais le courant est si fort que je crois bien qu’il ne pourra dépasser Khao-Khoc, car malgré ses quatre rameurs, et l’aide des deux hommes qui me restent (j’ai dû congédier mon Laotien, qui trouvait trop fatigant de ramer, et préférait fumer et dormir), nous manquons d’être entraînés, à chaque détour de la rivière, dans les rapides formés par des roches découvertes dans la saison sèche.

Le temps que je croyais tout à fait au beau fixe a changé depuis trois jours ; chaque après-midi, vers les quatre ou cinq heures, nous avons une forte ondée. Hier soir j’ai été pris d’un mal de tête plus violent qu’aucun de ceux que j’avais encore eus depuis que je parcours ce pays, et j’ai cru un instant être atteint de la fièvre, si redoutée pendant la saison des pluies dans tout le voisinage de la terrible Dong Phya Phaïe ; mais il provenait de l’ardeur du soleil auquel j’étais resté exposé toute la journée, et il s’est dissipé après une nuit passée au grand air sur l’avant de la barque ; le lendemain j’étais, comme d’habitude, frais et dispos.

On me fait espérer pour demain le plaisir de voir Khao-Khoc ; je n’en serais pas fâché ; notre petite barque est tellement encombrée par mon bagage, et celui de tant d’hommes, que j’y subis la torture d’une véritable incarcération, forcé que je suis de garder les positions les plus gênantes. Ces douze jours de lente navigation m’ont déjà cruellement fatigué.

En outre, l’air qu’on respire ici est humide, malsain et d’une pesanteur extrême ; intérieurement on a froid, on est saisi de frissons, tandis que la tête brûle et que le corps ruisselle de sueur.

Après quatre journées d’une fatigue excessive, nous entrions hier soir dans une gorge creusée par la rivière qui, même à cette époque, n’a pas plus de quatre-vingt-dix mètres de largeur, lorsqu’une pluie torrentielle vint subitement fondre sur nous, et nous contraignit à nous arrêter, et à chercher un abri sous notre toit de feuilles.

La pluie dura toute la nuit, nuit affreuse pour mes pauvres hommes qui m’ayant cédé l’avant se trouvaient entassés à l’intérieur, et gémissaient sans pouvoir goûter un seul instant de sommeil après tant de fatigues, tourmentés qu’ils étaient par une chaleur suffocante et par des légions de moustiques.

À la pointe du jour, après une centaine de coups de rame et un nouveau coude de la rivière franchi, nous nous trouvons en face de Khao-Khoc. Ce lieu a été très-mal choisi, selon mon humble avis, par les rois de Siam pour y élever une place forte, dans l’intention de s’y retirer si jamais les blancs, envahissant le sud, ils étaient obligés d’abandonner Bangkok à leur dévorante ambition. Pauvre calcul de la peur ! car la possession de Bangkok entraînerait celle de tout le Delta, et personne ne songerait à venir inquiéter la royauté fugitive dans une pareille solitude.

Vue de la vallée de Khao-Koc. — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

À deux ou trois milles au-dessous de Khao-Khoc, je vis une espèce de débarcadère, et une habitation de médiocre apparence portant le nom prétentieux de palais ; elle n’est composée que de feuilles et de bambous : c’est Prabat-Moi. Quant à Khao-Khoc, quoique depuis trois ans le deuxième roi y soit venu très-souvent pendant la bonne saison, non-seulement il n’y a point de débarcadère, mais pas même un escalier creusé dans la terre pour faciliter l’escalade de la rive qui est haute et escarpée.

Aussitôt arrivé, je mis pied à terre et me disposai à faire un choix parmi les nombreuses habitations vacantes de mandarins que l’on m’avait dit se trouver sur les bords de la rivière, mais j’eus beau battre les broussailles et les taillis avec mes hommes, enfonçant jusqu’aux genoux dans un sol détrempé et fangeux, je ne pus découvrir que sept ou huit chaumières de Laotiens qui forment le noyau de cette population de la citadelle future, cultivateurs paisibles et hospitaliers qui seraient bien affligés, et encore plus épouvantés si jamais leurs échos répétaient un jour de sinistres bruits de guerre, s’ils voyaient luire au loin des baïonnettes européennes, ou s’ils entendaient tonner des canons rayés. Quant aux habitations royales, je ne pus y atteindre. Tout l’espace au delà d’une zone de cinquante pas comprise entre la montagne et les bords du fleuve n’est encore qu’un marécage, et tous les étroits sentiers sont obstrués par des broussailles et de hautes herbes qui ont eu le temps de croître pendant les six ou huit mois écoulés depuis la dernière visite du roi.

Ne pouvant trouver une seule cabane où nous pussions loger, nous nous mîmes en devoir d’abattre des bambous pour nous en construire une ; ce qui ne fut pas long, plusieurs hommes du hameau s’étant joints à nous, et c’est dans cette hutte ouverte à tous les vents que nous nous sommes installés.

Dans l’intervalle, j’appris qu’un éléphant blanc venait d’être pris dans le Laos et qu’il était en route pour Bangkok sous la garde d’un mandarin.

Cette grande nouvelle a été apportée ici par un messager, chargé par le vice-roi de Korat de faire préparer la route et les étapes pour la bête sacrée. M’étant trouvé chez le premier magistrat de Khao-Khoc au moment de l’arrivée dudit messager, je me suis empressé de reporter sur mon journal les principaux détails de cette entrevue et du dialogue qui s’ensuivit, dans l’espoir qu’ils auront au moins, pour mes lecteurs, si j’en ai jamais, le piquant de la nouveauté.

La scène se passe dans le prétoire de la localité, ou ce qu’en France on appellerait l’hôtel de la préfecture. Pauvre prétoire qui ne diffère guère de la plupart des huttes cambodgiennes, dont j’ai donné le dessin (voir p. 283), et dans la construction complète desquelles, pilotis, charpente, cloisons, plancher et toiture, gros et petit mobilier compris, il n’entre d’autres matériaux que ceux que peut fournir un pied de graminée, gigantesque il est vrai, une touffe de bambou.

Sur le plancher vacillant de cette espèce de cage, le mandarin, les jambes croisées à la façon d’un tailleur, occupe une estrade de quinze à dix pouces de hauteur et roule dans la bouche, d’un air grave, quelques pincées de bétel ; devant lui, plutôt étendu que prosterné, le messager, fonctionnaire de l’ordre des nai-mouets ou sergents de police, fait son rapport, tandis que sur les degrés de l’échelle qui donne accès à la salle d’audience, des volailles indiscrètes se perchent et caquèrent, et que des tonquins, à l’abdomen distendu, se vautrent et grognent dans la vase chargée d’immondices du sous-sol de cette demeure officielle.

Le message débité et ouï, le mandarin se lève avec transport, dépose sa chique, joint les mains et s’écrie : « Heureux événement ! Avez-vous, ô Nai-Mouet ! été favorisé de la vue du saint éléphant ?

Le messager. — Illustre seigneur, que n’en est-il ainsi ! Mais je ne le connais que par la proclamation de l’auguste Chao-Phaja de Korat, dont je reçois les ordres, moi, cheveu. L’auguste Chao-Phaja s’est transporté jusqu’à Pimaie pour vérifier si la chose était telle que l’annonçait le roi de Louang-Prabang, et à son retour il a déclaré avoir reconnu un éléphant mâle, de noble race, marqué de tous les signes divins.

Le mandarin. — Bien ! très-bien ! Alors sa couleur peut être comparée à la couleur d’une marmite de terre neuve ?

Le messager. — Illustre seigneur ! je reçois vos ordres, il en est ainsi.

Le mandarin. — Parfaitement ! Et quelle est sa taille ?

Le messager. — Illustre seigneur ! il a au moins quatre coudées de hauteur.

Le mandarin. — Ah ! Il est jeune encore ? et a-t-il une bonne apparence ?

Le messager. — Illustre seigneur ! je reçois vos ordres, il est majestueux.

Le mandarin. — Et quand devons-nous l’attendre en ces lieux ?

Le messager. — Illustre seigneur ! si je puis énoncer une opinion à cet égard, moi cheveu, il sera ici vers le milieu de la prochaine lune.

Le mandarin. — Bien ! très-bien ! tout sera prêt pour sa réception. »

Et tandis que le Nai-Mouet se glisse à reculons vers l’échelle pour aller porter ailleurs la bonne nouvelle, l’illustre seigneur aux soixante ticaux d’appointements annuels (180 fr.), auquel il vient de la communiquer, se frotte les mains avec une vigueur inaccoutumée et répète, avec une animation croissante :

« Heureux événement ! heureux événement ! »

Le digne magistrat ne put me cacher longtemps que ce qu’il prisait le plus dans l’événement, ce qui le rendait si joyeux, c’était la faculté que l’ouverture et la réparation des routes allait lui donner d’imposer des corvées à ses administrés. Il m’avoua humblement, pleurant d’un œil et riant de l’autre, qu’il en imposerait beaucoup plus que la chose ne l’exigeait absolument, et que tous ceux qui voudraient s’en racheter le trouveraient disposé à traiter avec eux au prix modique de seize ticaux par tête, et que cette petite négociation, menée à bonne fin, le mettrait à l’abri du besoin dans sa vieillesse.

« C’est, ajouta-t-il en terminant, ce que mes collègues, grands et petits, appellent proverbialement tham na bon limg-phraï (faire sa moisson sur le dos du peuple). N’avez-vous pas, ô vénérable étranger ! quelque expression équivalente dans les langues européennes ? »

Tous les habitants du village, une cinquantaine à peu près, sont venus me présenter leurs enfants et me demander des remèdes, les uns contre la fièvre, d’autres contre la dyssenterie ou les rhumatismes, etc. Je n’ai pas entendu dire qu’il y eût des lépreux ici comme à Khao-Tchioulaü, mais les enfants sont d’une saleté révoltante ; ils sont littéralement couverts d’une couche de crasse qui les fait ressembler à des négrillons ; la plupart de ces pauvres petits êtres tremblent de la fièvre. Le lieu que j’habite est dans une vallée formée par une ceinture de montagnes venant de Nophabury et de Phrâbat, contre-forts de la chaîne qui, contournant le bassin du Ménam, se relie à celles de la péninsule et de la Birmanie. Le mont Khoc s’étend à un kilomètre de la rive gauche de la rivière, autour d’un espace demi-circulaire, puis se rattache aux montagnes qui courent à l’est vers Korat et au nord vers le M’Lôm et le Thibet. En face du mont Khoc, d’autres monts s’élèvent en pente abrupte à partir de la rive droite qu’ils dominent un instant pour se prolonger à l’est où ils se réunissent à d’autres chaînes. C’est dans cette étroite vallée et sur les bords de la rivière qu’est situé le hameau que j’habite. Toute la contrée est dans un état sanitaire affreux ; cependant, comme tous les pays montagneux, elle recèle des choses admirables.

Les pluies qui deviennent de plus en plus rares et qui ont même fini de tomber au nord ont déjà fait baisser le lit de la rivière de plus de vingt pieds. On me dit qu’à Boatioume elle est si étroite que les branches des arbres des deux rives se touchent et forment une voûte au-dessus de la tête des voyageurs. Ces montagnes, composées de calcaire, sont couvertes d’une puissante végétation, mais portent partout les traces de l’eau qui les recouvrait à une époque généalogiquement récente. De leur sommet on peut se représenter les limites qu’avait alors la mer ; on reconnaît du premier coup d’œil qu’elle envahissait la plaine qui se déroule au sud, et que tous les éperons des massifs montagneux formaient des caps, des golfes ou des îles. J’ai trouvé à peu de distance de leur base, sous une couche d’humus, des bancs de corail fossile et des coquillages marins en fort bon état de conservation[5].

Des que ma hutte fut achevée, ce qui ne fut ni long ni coûteux, nous y établîmes trois hamacs, nous nous mîmes en devoir de nous préparer un terrain de chasse pour les insectes, qui ne sont jamais plus abondants qu’à la fin et au commencement de la saison des pluies, et nous abattîmes une quantité d’arbres d’une grosseur raisonnable. Le métier de bûcheron est dur et pénible sous cette latitude, où le soleil, pompant l’humidité de la terre et des marécages dont nous sommes environnés, nous enveloppe d’une atmosphère d’étuve ou de serre chaude ; mais nos peines ont été largement compensées par une chasse abondante et fructueuse : les longicornes abondaient, et aujourd’hui j’ai une boîte pleine de plus de mille insectes rares et nouveaux ; j’ai même été assez heureux pour remplacer un certain nombre des rares espèces de Petchaburi qui ont été détruites ou détériorées par l’eau de mer dans ma collection naufragée avec le Sir J. Brooke.

Les habitants du village et des environs, et jusqu’aux talapoins des pagodes voisines, viennent chaque jour m’apporter des bêtes, comme ils disent ; les uns des sauterelles, les autres des scorpions ; qui des serpents, qui des tortues, etc., et le tout accroché au bout d’un bâton. Leur but, ce faisant, est d’obtenir en retour un ou deux boutons de cuivre, quelques grains de verroterie, ou un peu de toile rouge.

Le vent du nord se fait très-souvent sentir, cependant ceux du sud-est et du sud-ouest reprennent quelquefois le dessus et nous ramènent de la pluie ; mais la chaleur des nuits diminue chaque jour, au point que maintenant après trois heures du matin je puis supporter une couverture ou m’envelopper de mon burnous. Mes deux serviteurs ont de temps en temps quelques atteintes de fièvre intermittente ; ils se plaignent souvent du froid à l’estomac. La mort nous dresse tant d’embûches dans ces lieux humides que celui qui y échappe peut se considérer comme privilégié.

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L’air avait commencé à fraîchir à la fin de novembre ; avec décembre nous entrons en plein hiver ; une bonne brise, pareille à notre bise de mars, souffle du nord toute la journée, et la nuit le thermomètre baisse déjà jusqu’à quinze degrés centigrades. Le soir je me promène au bord de la rivière enveloppé d’un chaud burnous, le capuchon relevé ; c’est un plaisir que je n’avais pas goûté depuis ma visite à Phrâbat il y a deux ans. Il faut avoir passé tant de nuits d’insomnies, suffoquant de l’extrême chaleur, pour se figurer le bien-être que l’on éprouve à dormir enfin sous une bonne couverture de laine et surtout sans faire une guerre incessante à ces affreux moustiques. Phraï et Deng ont toute leur garde-robe sur le dos, le jour et la nuit ; je les ai même vêtus d’une double flanelle rouge et de chapeaux de feutre ; on les prendrait pour des garibaldiens, — à leur costume seulement, — car ils n’ont nullement l’air tapageurs ni guerriers ; cependant ils ne manquent pas d’un certain courage qui a aussi son mérite. Ils dansent en chantant autour d’un bon feu, et ils ouvrent de grands yeux quand je leur dis que j’ai vu des fleuves et des rivières plus larges que le Ménam, gelés et sur lesquels les chars les plus lourds pouvaient circuler[6] et d’autres où l’on rôtit quelquefois des bœufs entiers[7], et que souvent, dans ces contrées-là des hommes et des animaux meurent de froid.

Mon petit Tine-Tine ne dit mot, il s’enfonce sous ma couverture et y dort à son aise ; cependant si Phraï le tourmente en dérangeant sa literie, il lui montre les dents. Ingrat que je suis, je ne vous ai pas encore parlé de ce petit compagnon qui m’est si fidèle et si attaché, de ce joli et mignon King-Charles que j’ai amené avec moi, et dont toutes les Siamoises, surtout celles qui n’ont point d’enfants, sont éprises, malgré l’aversion que les Siamois témoignent aux chiens généralement ; aversion n’est peut-être pas le mot propre, mais ils ne caressent jamais ces animaux, qui d’ailleurs demeurent presque tous à demi sauvages. Je crains bien pour ce pauvre chien une triste fin, qu’il ne soit foulé aux pieds par un éléphant ou qu’un tigre n’en fasse une bouchée.

Depuis deux jours nous faisons bombance ; au moment où les vivres commençaient à nous manquer, le poisson s’est avisé de remonter la rivière, et c’est par centaines qu’on les prend à la trouble ; ils ne sont guère plus gros que des sardines, il est vrai, mais en une heure nous en avons pris de quoi remplir six ou huit paniers, et mes deux serviteurs ont assez à faire à couper les têtes et à saler.

Tous les enfants du voisinage, dont la plupart sont encore à la mamelle, viennent constamment m’apporter des insectes pour avoir un bouton de cuivre ou une cigarette. Oui, une cigarette ! ces bambins quittent le sein de leur mère pour la pipe et alternativement ; s’ils n’étaient pas si sales, ils seraient gentils, et je serais porté à les caresser ; mais depuis que j’y ai été pris, je crains les affections cutanées.

Le Laotien est aussi superstitieux que le Cambodgien, et plus peut-être que le Siamois. Si quelque personne tombe malade de la fièvre ou seulement de quelque légère indisposition, à coup sûr c’est le démon qui est entré dans son corps. Si quelque affaire ne réussit pas, ce ne peut être que la faute du démon ; si quelque accident arrive à la chasse ou à la pêche, ou en coupant du bois dans la forêt, c’est le démon et toujours le démon. Dans les maisons ils conservent précieusement un talisman, généralement un simple morceau de bois, ou une plante parasite dont la forme possède quelque ressemblance avec une partie quelconque du corps humain, et qui doit à cette circonstance de devenir le dieu lare du foyer, le protecteur qui en écarte tous les mauvais génies.

Tous les jours nous organisons une nouvelle chasse dans les forêts ; cependant ici, quand on ne croit chasser qu’aux insectes ou aux oiseaux, il arrive que le bruit de la voix, ou la détonation de nos fusils dans ces profondes solitudes, répétés par les échos de la montagne, fait sortir les animaux féroces de leurs repaires. Hier, après une chasse assez longue et fatigante dans laquelle nous avions tué quelques oiseaux et un ou deux singes, nous revenions fatigués, lorsque, arrivés à une petite éclaircie de la forêt, je dis à mes deux «  « boys[8] » de prendre un peu de repos au pied d’un arbre pendant que j’irais, de ma personne, à la recherche des insectes, etc. Tout à coup mon attention est éveillée par un bruit suspect, comme le piétinement d’un animal se glissant dans l’épais feuillage. Je relève aussitôt la tête, saisissant et armant en même temps mon fusil, et je me glisse légèrement derrière le grand arbre au pied duquel dorment mes hommes. Il était temps ! En ce moment même un beau et grand léopard prenait son élan pour franchir les broussailles et s’élancer sur un de mes domestiques, qui tous deux sommeillaient aussi paisiblement que s’ils eussent été dans notre hutte. Je n’eus pas une seconde à moi pour viser et presser la détente de mon arme, et l’animal frappé de ma balle à l’épaule droite alla rouler à plusieurs pas de distance, dans un inextricable buisson, après avoir décrit en l’air un bond d’une hauteur prodigieuse. Il n’était que blessé, et nous avions tout à craindre, si je ne réussissais à le tuer, ou tout au moins à lui briser l’autre épaule pour le mettre dans l’impossibilité de nous faire du mal. Une seconde décharge, qui le frappa dans la région du cœur, l’acheva presque instantanément.

Une visite pendant la sieste. — Dessin de E. Bocourt d’après M. Mouhot.

L’effroi, la crainte et l’émotion de mes deux pauvres garçons réveillés en sursaut par la première détonation de mon arme, si près de leurs oreilles, ne peuvent se comparer qu’au plaisir qu’ils éprouvèrent en voyant l’animal étendu sans vie à leurs pieds.

Je pouvais regarder cette aventure comme une étrenne de nouvel an, car nous sommes au dernier jour de décembre.

Encore une année écoulée, année semée pour moi, comme pour tous, de joies, d’inquiétude et de peines, et aujourd’hui plus encore que les autres jours, mes pensées se reportent sur le petit nombre d’êtres qui me sont chers. Plus d’un cœur ami, à cette heure, répond aux battements du mien ; j’en suis sûr, des vœux pour le pauvre voyageur s’élèvent à la fois et identiques des foyers de mon père, de ma femme et de mon frère, quelle que soit la distance qui les sépare. Tous désirent mon retour, m’écrit mon frère dans sa dernière lettre que mes amis de Bangkok viennent de m’envoyer, et pourtant je ne suis qu’au début de ma nouvelle campagne : serait-ce d’un bon soldat de prendre son congé à la veille d’une bataille ? Je suis aux portes de l’enfer comme appellent cette forêt les Laotiens et les Siamois. Tous les êtres mystérieux de cet empire de la mort semé des ossements de tant de pauvres voyageurs, dorment profondément sous cette voûte épaisse. Je n’ai rien qui pourrait effrayer les démons qui l’habitent, ni dents de tigre, ni cornes de cerf rabougries, aucun talisman enfin, que mon amour pour la science et ma croyance en Dieu. Si je dois mourir ici, quand l’heure sonnera, je serai prêt.

Il y a dans le repos de cette forêt, dans le calme de cette puissante nature tropicale, quelque chose d’une majesté indéfinissable qui à cette heure de la nuit (minuit) fait sur moi une impression profonde. Le ciel est serein, l’air frais, les rayons de la lune ne pénètrent qu’à travers les branches et les feuilles des arbres, et n’éclairent çà et là que quelques coins du sol, qu’on dirait des lambeaux de papier dispersés par le vent ; pas le moindre souffle ne fait bruire les arbres, et rien ne troublerait ce silence imposant sans quelques feuilles mortes qui tombent de branche en branche avec un petit bruit sec, le murmure d’un ruisseau qui coule à mes pieds sur un lit de cailloux, quelques grenouilles qui se répondent de distance en distance, et dont le coassement ressemble à l’aboiement rauque d’un chien ; puis de temps en temps quelque oiseau de la nuit, des chauves-souris, attirées par la flamme de la torche qui brûle attachée à une branche de l’arbre sous lequel j’ai étendu ma peau de tigre ; puis, à de longs intervalles, le cri plus ou moins rapproché d’une panthère qui appelle son mâle, et auquel répondent par des grognements du sommet des arbres des chimpanzés dont elles troublent le repos.

Un sabre d’une main et une torche de l’autre, Praï poursuit des poissons dans le ruisseau ; son ombre reflétée sur les rochers et dans l’eau, pendant qu’il s’escrime et crie tour à tour : « Manqué ! touché ! » le ferait prendre pour un démon par les gens du pays. Je ne sais pourquoi, mais je ne puis me défendre d’un sentiment de tristesse que quelques heures de sommeil et une longue chasse demain parviendront à dissiper ; comment finira cette année pour nous ? Atteindrai-je mon but, et aurai-je le bonheur de conserver cette santé sans laquelle il me serait impossible de rien faire, et pourrai-je surmonter tous les obstacles et les difficultés qui m’attendent, et dont les moyens de transport, si difficiles à se procurer, ne sont pas les moindres ?

Cependant, malgré tout, que ceux qui pensent à moi à cette heure, par delà les continents et les mers, au foyer de famille, ne soient pas trop inquiets sur mon sort, et conservent cet espoir et cet amour en Dieu qui seuls font l’homme grand et fort. Avec l’aide de la protection divine le jour de notre réunion viendra, et notre persévérance et nos efforts seront récompensés ! Et toi, fil magnétique invisible qui, malgré les distances, réunit les cœurs amis, porte les bénédictions du voyageur à tous ces êtres chéris, inspire-leur ces pensées qui font ma force de toutes les heures, et ma consolation dans les plus tristes et les plus pénibles moments. À tous donc une heureuse année ! Puissé-je aussi ramener sain et sauf ce pauvre jeune Phraï, compagnon fidèle de mes travaux, de mes fatigues, et dont le dévouement semble à l’épreuve de la mort. Mes deux serviteurs sont un peu épuisés par la fièvre et un commencement de dyssenterie, mais ils ne m’en suivent pas moins pleins d’entrain et de gaieté, et me montrent un attachement de tous les instants…

À cinq ou six lieues au nord de Khao-Khoc se trouve le mont Sake, et à deux milles au de là toute trace d’habitation cesse jusqu’à Boatioume. Les bords solitaires de la rivière gagnent en charme et en pittoresque ; tantôt ce sont de belles roches de calcaire couvertes en maints endroits d’une croûte de matières ferrugineuses, et d’où découlent des sources bruyantes qui, douées de la propriété d’incrustation, laissent partout sur leur passage des dépôts de formes curieuses ; tantôt des monts qui s’élèvent abruptement à une grande hauteur, et renferment des grottes plus ou moins profondes et ornées de stalactites ; enfin de gracieux lits de sable, et des îlots où s’étendent pour se chauffer au soleil une foule d’iguanes ; partout c’est une riche végétation entremêlée d’élégantes touffes de bambous. Là s’ébattent et se querellent des troupes de chimpanzés sur lesquels s’exerce l’adresse de Phraï, et qui lui procurent des repas délicieux.

Nous montions une pirogue très-légère, de sorte que le premier jour nous dépassâmes des bateaux de Petchaboune qui l’avant-veille étaient partis de Khao-Khoc ; car le courant est encore assez rapide, lors même que les eaux sont déjà si basses qu’en maints endroits il faut traîner les embarcations sur le sable, et que les perches remplacent partout les avirons.

Les tigres, assez rares à Khao-Khoc, sont beaucoup plus communs aux environs de Boatioume où ils détruisent beaucoup de bétail. Les crocodiles y sont également en beaucoup plus grand nombre. Avant-hier, de notre barque, j’en tuai un d’une grosseur énorme, le plus grand que j’eusse vu jusqu’à présent. Un Laotien, ancien chasseur renommé pour son adresse et son courage, m’a raconté, au sujet de ces amphibies, l’anecdote suivante : « Un alligator dormait sur le sable, tout près de la rivière, la gueule ouverte. Un tigre, venu là pour se désaltérer, s’approche et y fourre sa patte ; le croc se referme et le tigre est aussitôt entraîné sous l’eau. À force d’efforts, il parvient cependant à ramener au rivage son adversaire, qui à son tour l’entraîne une seconde fois. De nouveau le tigre regagne la rive, et le crocodile l’emporte encore. La lutte dura ainsi quelque temps, jusqu’à ce qu’enfin la balle du vieux chasseur ayant frappé le tigre, les deux adversaires disparurent, ne laissant à la surface de l’eau qu’un filet de sang. »

Henri Mouhot.

(La fin à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. pages 219, 225, 241, 257, 273, 289 et 305.
  2. Si l’on ne peut affirmer que le prince indou Siddharta le Gotamide, ou Çakia Mouni, comme l’appelèrent plus tard les bouddhistes, ait attaqué de front le système des castes, on ne peut nier du moins qu’en appelant tous les hommes, sans distinction de rang et de naissance, à la vie ascétique et au salut qui en dérive, il n’ait sapé par la base le système lui-même. En prêchant l’égalité des devoirs, en promettant l’égalité dans la fin suprême, il émancipa moralement les petits et les humbles du joug des forts et des puissants, et renversa de fait les barrières que le brahmanisme multipliait entre les hommes. Quoi qu’on puisse objecter contre le syncrétisme grossier qui a greffé ses doctrines, expulsées de l’Inde, sur les superstitions primitives de l’extrême Orient et du nord de l’Asie, on doit reconnaître qu’elles n’en ont pas moins préservé quatre cents millions d’hommes de la destinée des vieilles races de l’Égypte et de l’Inde, parmi lesquelles la notion étroite et mortelle de la caste a étouffé en germe celles de la patrie et de la nationalité.
  3. Voici, rangés dans le même ordre, les titres siamois correspondants : Chao-Khun-Samu, Chao-Khun-Balat, Raxa-Khâna, Somdet-Chao, et enfin Sang-Karat.
  4. Cette planche représente l’appareil des funérailles de la reine de Siam, celle dont nous avons donné le portrait. Elle mourut dans l’automne de 1861, à peu près à la même époque que M. H. Mouhot et pendant que les ambassadeurs siamois se trouvaient en Europe. La cérémonie funèbre n’eut lieu que six mois plus tard, ce long délai ayant été tout entier absorbé par les préparatifs. Enfin, le 15 avril 1862, le corps de la défunte, placé sur un char flanqué de talapoins chantant des hymnes palis, et escorté de soldats marchant nu-pieds, mais costumés tant bien que mal d’uniformes anglais et français, fut traîné par des Siamois vêtus de blanc, jusqu’au lieu marqué pour la crémation des personnes royales ; c’est une vaste place quadrangulaire ménagée derrière le palais. Au centre s’élevait le bûcher, énorme machine dont la base, figurant une montagne, était surmontée d’une pyramide dont la forme et les détails rappelèrent, sur une échelle immense, les décorations fantastiques d’un gâteau monté de confiseur. Là fut déposée la dépouille mortelle de la défunte, après avoir longuement défilé devant le roi et ses enfants, placés dans un petit pavillon élevé à cet effet.

    On avait disposé tout autour de la place une galerie ouverte du côté du catafalque, et divisée en compartiments tout à fait semblables aux boutiques de nos fêtes populaires. Là était étalé, dans des vitrines ou sur des rayons, tout ce que le garde-meuble de la couronne, ou même les habitations des grands mandarins, pouvaient avoir fourni de plus rare ou de plus curieux. C’était un assortiment des plus bizarres et du plus mauvais goût : de petits meubles de toute sorte et de toute provenance, des paysages en miniature, de petits soldats anglais en carton, des géants et des monstres de paravents, des bijoux, des pierreries, de belles pièces d’étoffes et de riches tentures. Derrière cette galerie on représentait dans une grande salle de spectacle les transformations de Bouddha, et, à quelques pas plus loin, de vastes hôtelleries, construites et défrayées par les princes frères du roi et par le kalahoum ou ministre de la guerre, offraient des tables toujours servies et des cuisines toujours fumantes, à tous les étrangers et indigènes qui s’y pressèrent sans relâche trois jours durant. Vers la fin du troisième soir, une troupe de talapoins vint remettre à l’un des plus jeunes princes, fils de la défunte, me dit-on, une torche allumée, non à un feu ordinaire, mais à un foyer enflammé jadis par un coup de tonnerre, et entretenu depuis non moins soigneusement que le feu de Vesta. L’enfant, entouré des talapoins, alla appliquer cette torche au bûcher, composé de bûchettes de sandal et de copeaux résineux, et qui ne fut bientôt qu’un brasier ardent. Quand tout fut consumé, les talapoins refroidirent les cendres avec de l’eau lustrale, et recueillant précieusement celles qui leur parurent de provenance humaine, et non moins dévotement les métaux précieux et les pierreries provenant des bijoux qui ornaient le cadavre, mirent les unes dans une urne d’or qu’ils portèrent dans une des pagodes du palais, et les autres dans leurs poches, comme leur part du butin funèbre.

    L’urne funéraire à peine disparue, on s’empressa de mettre en sûreté tous les objets contenus dans la galerie d’exposition, de démolir toutes les constructions qui remplissaient la place, et d’en remiser soigneusement les pièces et les charpentes pour une autre occasion. (Note communiquée avec la photographie de la scène par M. Bocourt aîné.)

  5. « …Lorsque j’étais à Ajuthia, ayant eu occasion de faire des fouilles, pour chercher les vases sacrés qui furent enfouis lors de l’invasion des Birmans, en 1769, j’observai, partout où je fis creuser, qu’à la profondeur d’environ trois mètres on rencontrait une couche de tourbe noire d’un pied d’épaisseur, dans laquelle s’étaient formés quantité de beaux cristaux transparents de sulfate de chaux. (Disons en passant que les Siamois recueillent ces cristaux, les calcinent, et en obtiennent une poudre extrêmement fine et très-blanche, dont les comédiens et les comédiennes se frottent les bras et la figure.) Dans cette couche de tourbe on trouve, en outre, des troncs et des branches d’un arbre dont le bois est rouge, mais si fragile, qu’il se rompt sans effort. D’où je conclus que c’était là le niveau primitif du terrain, qui se sera élevé peu à peu par le sédiment qu’y déposent les eaux chaque année, à l’époque de l’inondation, aussi bien que par le détritus des feuilles et des plantes.

    « Il est dit dans les Annales de Siam, que sous le règne de Phra-Ruàng (environ l’an 650 de notre ère), les jonques chinoises pouvaient remonter le Më-Nam jusqu’à Sangkhalôk, qui est aujourd’hui à plus de cent vingt lieues de la mer ; ce qui fait supposer que la plaine de Siam a éprouvé un changement considérable dans ce laps de douze cents ans, puisqu’à présent les jonques ne remontent pas au delà de Juthia, distante de la mer de trente lieues seulement.

    « En creusant des canaux, on a trouvé, dans plusieurs endroits, des jonques ensevelies dans la terre à quatre ou cinq mètres de profondeur. Plusieurs personnes m’ont rapporté que quand le roi fit creuser les puits pour les pèlerins, sur la route de Phrâ-Bat, à une profondeur de huit mètres, on trouva un gros câble d’ancre en rotin.

    À l’extrémité nord de Bangkok, à onze lieues de la mer, je vis des Chinois creusant un étang ne rapporter du fond que des coquillages concassés, ce qui me confirma dans mon opinion, que cette plaine avait été mer autrefois. Voulant donc résoudre la question de manière à lever tous les doutes, je fis creuser dans le terrain de notre église à Bangkok un puits de vingt-quatre pieds de profondeur ; l’eau qui se rassemblait au fond était plus salée que l’eau de mer ; la vase molle qu’on ramenait du fond était mêlée de plusieurs sortes de coquillages marins, dont un bon nombre étaient en bon état de conservation ; mais, ce qui finit par lever tous les doutes, fut une grosse patte de crabe et des concrétions pierreuses auxquelles adhéraient de jolis coquillages.

    « La mer s’est donc retirée et se retire encore tous les jours ; car dans un voyage au bord de la mer, mon vieux pilote me montra un gros arbre qui était à un kilomètre dans les terres, en me disant : « Voyez-vous cet arbre là-bas ? Quand j’étais jeune, j’y ai ai souvent attaché ma barque ; et aujourd’hui, voyez comme il est loin. »

    « Voici la cause qui fait croître si vite la terre au bord de la mer. Pendant trois mois de l’année, quatre grands fleuves charrient, jusqu’à la mer, une quantité incalculable de limon ; or, ce limon ne se mêle pas à l’eau salée, comme je m’en suis convaincu par mes propres yeux, mais il est ballotté et refoulé par le flux et reflux sur les rivages où il se dépose peu à peu, et à peine s’est-il élevé au niveau de l’eau qu’il y croît des plantes et des arbres vigoureux qui le consolident par de nombreuses racines. J’ai tout lieu de croire que la plaine de Siam s’est accrue de vingt-cinq lieues en largeur sur soixante en longueur, ce qui ferait une étendue de quinze cents lieues carrées. » (Pallegoix, t. ier, ch. iv.)

  6. En Russie, sur la Néva.
  7. Sur la Tamise, à Londres.
  8. Le mot boy, qui veut dire garçon, est généralement employé en Angleterre pour désigner les domestiques mâles.