Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Madame Victor Hugo


Dans plusieurs volumes et dans de nombreux articles on a essayé de faire l’histoire des relations de Sainte-Beuve avec Victor Hugo et sa femme, mais on n’avait pour éléments que la Correspondance de Victor Hugo et une plaquette en vers, clandestine et trop fameuse, de Sainte-Beuve. La plaquette, il est à peine besoin de le dire, était sujette à caution, et les précieuses lettres de Victor Hugo étaient en plus d’un endroit incompréhensibles : il y manquait les lettres de Sainte-Beuve. Ah ! ces lettres, si on les avait ! On pourrait avec elles établir enfin la vérité !… Mais, sans doute, elles étaient perdues ? brûlées, peut-être ?… Eh bien ces lettres, on les a, elles ont été récemment retrouvées. Elles étaient égarées, dispersées parmi d’autres papiers ; on les a rassemblées, classées, ordonnées, non sans peine ; quelques-unes font défaut, mais celles qui restent suffisent, à former un tout, et, en les rapprochant des lettres de Victor Hugo en les éclairant les unes par les autres, on pourra sûrement parvenir à tout comprendre, à tout deviner. Nous possédons maintenant presque toutes les pièces du procès, nous les mettrons sous les yeux du lecteur, nous les commenterons avec lui : cela suffira, même sans plaidoirie, pour qu’il prononce le verdict en toute connaissance de cause.

Un mot sur le caractère de ces lettres, qui voient le jour pour la première fois[1]. Il ne faut pas croire qu’elles fassent tort à la mémoire de Sainte-Beuve ; elles lui font grand honneur, au contraire. Et nous ne parlons pas de celles qui ne sont que descriptions animées ou causeries spirituelles : nous parlons de celles qui sont éloquentes, c’est-à-dire de celles qui sont passionnées. Deux ou trois surtout peuvent compter parmi les plus émouvants cris d’amour et de douleur qu’ait jetés une pauvre âme humaine. Si celui qui a écrit ces lettres s’en était tenu là, s’il n’avait pas compromis d’avance par de méchants vers, – méchants aux deux sens du mot, – la profonde impression de cette prose, enflammée ; s’il n’avait ainsi gâté vilainement la plus noble page de son œuvre et de sa vie, on n’eût entendu de lui que ces « immortels sanglots » et, pures de toute tache, ces lettres, réunies à celles de Victor Hugo, fussent restées comme un des plus beaux et des plus poignants parmi les « romans vécus » les plus célèbres.



  1. Nous les publions telles quelles, intactes, après les avoir collationnées avec M. Jules Troubet.