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Œuvres complètes (1552)
Alphonse Lemerre (2 : Le Tiers Livre, Le Quart Livrep. 112-117).

Comment Panurge faict discours pour retourner à Raminagrobis.

Chapitre XXIII.



Retournons (dist Panurge continuant) l’admonester de son salut. Allons on nom, allons en la vertus de Dieu. Ce sera œuvre charitable à nous faire : au moins s’il perd le corps & la vie, qu’il ne damne son ame. Nous le induirons à contrition de son peché : à requerir pardon es dictz tant beatz peres absens comme præsens. Et en prendrons acte, affin qu’après son trespas ilz ne le declairent hereticque & damné : comme les Farfadetz feirent de la prævoste d’Orleans : & leurs satisfaire de l’oultrage, ordonnant par tous les convens de ceste province aux bons peres religieux force bribes, force messes, force obitz & anniversaires. Et que au iour de son trespas sempiternellement, ilz ayent tous quintuple pitance : & que le grand bourrabaquin plein du meilleur trote de ranco par leurs tables, tant des Burgotz, Layz, & Brissaulx, que des prebstres & des clercs : tant des Novices, que des Profès. Ainsi pourra il de Dieu, pardon avoir.

Ho, ho, ie me abuse, & me esguare en mes discours. Le Diable me emport si ie y voys. Vertus Dieu, la chambre est desià pleine de Diables. Ie les oy desià soy pelaudans & entrebattans en Diable, à qui humera l’ame Raminagrobidicque, & qui premier de broc en bouc la portera à messer Lucifer. Houstez vous de là. Ie ne y vois pas. Le Diable me emport si ie y voys. Qui sçait s’ilz useroient de qui pro quo, & en lieu de Raminagrobis grupperoient le paouvre Panurge quitte ? Ilz y ont maintes foys failly estant safrané & endebté. Houstez vous de là. Ie ne y vois pas. Ie meurs par Dieu de male raige de paour. Soy trouver entre Diables affamez ? entre Diables de faction ? entre Diables negocians ? Houstez vous de là. Ie guage que par mesmes doubte à son enterrement n’assistera Iacobin, Cordelier, Carme, Capussin, Theatin, ne Minime. Et eulx saiges. Aussi bien ne leurs a il rien ordonné par testament. Le Diable me emport si ie y voys. S’il est damné, à son dam. Pour quoy mesdisoit il des bons pères de religion ? Pour quoy les avoit il chassé hors sa chambre, sus l’heure que il avoit plus de besoing de leur ayde, de leurs devotes prières, de leurs sainctes admonitions ? Pour quoy par testament ne leurs ordonnoit il au moins quelques bribes, quelque bouffaige, quelque carreleure de ventre, aux paouvres gens qui n’ont que leur vie en ce monde ? Y aille qui vouldra aller. Le Diable me emport si ie y voys. Si ie y allois, le Diable me emporteroit. Cancre. Houstez vous de là.

Frère Ian veulx tu que præsentement mille charretées de Diables t’emportent ? Fays trois choses. Baille moy ta bourse. Car la croix est contraire au charme. Et te adviendroit ce que naguères advint à Ian Dodin recepveur du Couldray au gué de Vède, quand les gens d’armes rompirent les planches. Le pinart rencontrant sus la riue frère Adam Couscoil Cordelier obseruantin de Myrebeau, luy promist vn habit en condition qu’il le passast oultre l’eau à la cabre morte sus ses espaules. Car c’estoit un puissant ribault. Le pacte feut accordé. Frère Couscoil se trousse iusques aux couilles, & charge à son dours comme vn beau petit sainct Christophe, ledict suppliant Dodin. Ainsi le portoit guayement, comme Æneas porta son père Anchises hort la conflagration de Troie, chantant vn bel Aue maris stella. Quand ilz feurent au plus parfond du gué, au dessus de la roue du moulin, il luy demanda, s’il avoit poinct d’argent sus luy. Dodin respondit, qu’il en auoit pleine gibessière, & qu’il ne se desfiast de la promesse faicte d’vn habit neuf. Comment (dist frère Couscoil) tu sçaiz bien que par chapitre exprès de nostre reigle il nous est riguoureusement defendu de porter argent sus nous. Malheureux es tu bien certes : qui me as faict pecher en ce poinct. Pourquoy ne laissas tu ta bourse au meusnier ? Sans faulte tu en seras præsentement puny. Et si iamais ie te peuz tenir en nostre chapitre à Myrebeau, tu auras du Miserere iusques à Vitulos. Soubdain se descharge, & vous iecte Dodin en pleine eau la teste au fond. A cestuy exemple, frère Ian mon amy doulx, affin que les Diables t’emportent mieulx à ton aise, baille moy ta bourse : ne porte croix aulcune sus toy. Le danger y est euident. Ayant argent, portant croix, ilz te iecteront sus quelques rochiers, comme les aigles iectent les tortues pour les casser, tesmoing la teste pelée du poëte Æschylus. Et tu te ferois mal, mon amy. I’en seroys bien fort marry : ou te laisseront tomber dedans quelque mer ie ne sçay où, bien loing, comme tomba Icarus. Et seroit par après nommée la mer Entommericque. Secondement sois quitte. Car les Diables ayment fort les quittes. Ie le sçay bien quant est de moy. Les paillars en cessent de mugueter, & me faire la court. Ce que ne souloient estant safrané & endebté. L’ame d’un home endebté est toute hecticque & discrasiée. Ce n’est viande à Diables. Tiercement avecques ton froc & ton domino de grobis retourne à Raminagrobis. En cas que trente mille batelées de Diables ne t’emportent ainsi qualifié, ie payeray pinthe & fagot. Et si pour la sceureté, tu veulx compaignie avoir, ne me cherchez pas, non. Ie t’en advise. Houstez vous de là. Ie n’y voys pas. Le diable m’emport si ie y voys.

Ie ne m’en souriroys (respondit frère Ian) pas tant par adventure que l’on diroyt, ayant mon bragmard on poing. Tu le prens bien (dist Panurge) & en parle comme docteur subtil en lard. On temps que i’estudiois à l’eschole de Tolete, le reverend père en Diable Picatris recteur de la faculté diabolologicque, nous disoit que naturellement les Diables craignent la splendeur des espées, aussi bien que la lueur du Soleil. De faict Hercules descendent en enfer à tous les Diables, ne leurs feist tant de paour ayant seulement sa peau de Lion, & sa massue, comme par après feist Æneas estant couvert d’un harnoys resplendissant, & guarny de son bragmard bien apoinct fourby & desrouillé à l’ayde & conseil de la Sibylle Cunnant. C’estoit (peut estre) la cause pourquoy le seigneur Ian Iacques Trivolse mourant à Chartres, demanda son espée, & mourut l’espée nue on poing, s’escrimant tout autour du lict, comme vaillant & chevalereux, & par ceste escrime mettant en fuyte tous les Diables qui le guettoient au passaige de la mort. Quand on demande aux Massorethz & Caballistes, pourquoy les Diables n’entrent iamais en paradis terrestre ? Ilz ne donnent aultre raison, si non que à la porte est un Cherubin tenent en main une espée flambante. Car parlant en vraye diabolologie de Tolete, te confesse que les Diables vrayment ne peuvent par coups d’espée mourir : mais ie maintiens scelon la dicte diabolologie, qu’ilz peuvent patir solution de continuité. Comme si tu couppois de travers avecques ton bragmard une flambe de feu ardent, ou une grosse & obscure fumée. Et crient comme Diables à ce sentement de solution, laquelle leurs est doloreuse en Diable.

Quand tu voids le hourt de deux armées, pense tu, Couillasse, que le bruyt si grand & horrible que l’on y oyt, proviene des voix humaines ? du hurtis des harnoys, du clicquetis des bardes, du chaplis des masses ? du froissis des picques, du bris des lances, du cris des navrez ? du son des tabours & trompettes ? du hannissement des chevaulx ? du tonnoire des escouppettes & canons ? Il en est veritablement quelque chose : force est que le confesse. Mais le grand effroy, & vacarme principal provient du dueil & vlement des Diables : qui là guestans pelle melle les paouvres ames des blessez, reçoivent coups d’espée à l’improviste, & patissent solution en la continuité de leurs substances aërées & invisibles : comme si à quelque lacquais crocquant les lardons de la broche, maistre Hordoux donnoit un coup de baston sus les doigts. Puys crient & ulent comme Diables : comme Mars, quand il feut blessé par Diomèdes davant Troie, Homère dict avoir crié en plus hault ton & plus horrificque effroy, que ne feroient dix mille hommes ensemble. Mais quoy ? Nous parlons de harnoys fourbiz, & d’espées resplendentes. Ainsi n’est il de ton bragmard. Car discontinuation de officier, & par faulte de operer, il est par ma foy plus rouillé, que la claueure d’vn vieil charnier. Pourtant faiz de deux choses l’vne. Ou le desrouille bien apoinct & guaillard : ou maintenant ainsi rouillé, guarde que ne tourne en la maison de Raminagrobis. De ma part ie n’y voys pas. Le Diable m’emport si ie y voys.