L’Odyssée/Traduction Séguier/6

Traduction par Ulysse de Séguier.
Didot (p. 109-120).




CHANT VI



ARRIVÉE D’ULYSSE CHEZ LES PHÉACIENS

Tandis que reposait ainsi le noble Ulysse,
Vaincu par la fatigue et le sommeil, Pallas
Court aux Phéaciens, dans leur ville se glisse.
En la vaste Hypérée autrefois leurs États
Touchaient ceux du Cyclope, arrogante peuplade
Qui les violentait, étant plus forte qu’eux.
Le fier Nausithoüs leur fit quitter ces lieux,
À Schère les fixa, loin de toute algarade.
Il bâtit des maisons, emmura la cité,
Créa des temples saints et partagea les terres.
Mais alors, chez Pluton l’ayant mené les Kères,
Alcinoüs régnait, par les Dieux assisté.

Méditant le retour du naufragé sublime,
La déesse aux yeux pers se rendit au palais.
Elle entra dans la chambre au décor bellissime,
Où, déesse elle-même en stature, en attraits,
Dormait Nausicaa, du roi la fille aimée.

Deux serves, que la main des Grâces embellit,
Gardaient la riche porte exactement fermée.
Pallas va comme un souffle auprès du chaste lit,
S’arrête sur le front de la jeune princesse,
Sous les traits de l’enfant du grand naute Dymas,
Pucelle de son âge, objet de sa tendresse,
Et, déguisée ainsi, lui dit ces mots tout bas :
« Nausicaa, combien tu naquis paresseuse !
Tes superbes habits gisent là, négligés.
Il te les faut pourtant propres et bien rangés
Pour ta noce prochaine et ta suite nombreuse.
Le renom se mesure au soin du vêtement,
Et ce soin réjouit les parents qu’on adore.
Allons donc aux lavoirs, dés que luira l’Aurore.
Mes deux bras t’aideront, afin que promptement
Tout soit fait ; tu n’as point à rester longtemps fille.
En effet les meilleurs de nos Phéaciens,
Flattés de ton berceau, recherchent tes liens.
Exhorte alors ton père, avant que le jour brille,
À commander mulets et char, pour transporter
Les cestes, les péplos, les brillantes chlamydes.
Aller en chariot vaut mieux que de trotter
À pied, car loin d’ici sont les fosses limpides. »
Minerve aux yeux d’azur, à ces mots, remonta
Vers l’Olympe, où, dit-on, est des dieux le toit stable.
Aucun vent ne l’atteint, nulle eau ne l’attrista,
Le givre en est absent ; mais un air délectable
Y règne en un milieu de splendeurs couronné.
Les dieux jouissent là d’une paix éternelle.
Là donc revint Minerve, après l’avis donné.

Bientôt de ses rayons l’Aube frappa la belle

Nausicaa, qu’émeut son rêve saisissant.
De sa pièce elle court chez son père et sa mère
Pour leur en faire part ; chacun était présent.
La reine à son foyer, avec mainte ouvrière,
Filait la laine pourpre, et le roi s’apprêtait
À se rendre au Conseil des chefs de la province
Où des Phéaciens le noblois l’invitait.
L’aimable fille approche et dit au juste prince :
« Cher papa, ne veux-tu sur l’heure me fournir
Un char vaste et rapide, afin que j’aille au Fleuve
Laver nos beaux atours qui semblent se ternir ?
Toi-même, il te convient d’avoir toilette neuve,
Lorsque tu vas siéger parmi les principaux.
De tes cinq fils, ornant ces murs héréditaires,
Deux ont pris femme, et trois, jeunes célibataires,
Exigent constamment, pour danser plus dispos,
Des habits frais lavés ; or, cela me regarde. »
Elle se tut, d’hymen n’osant parler au bout.

Le père, qui devine, à répondre ne tarde :
« Les mules et le reste, enfant, j’accorde tout.
Va, mes palefreniers t’amèneront de suite
Un char vaste, rapide, enrichi d’un caisson. »
Il ordonne, et ses gens d’aller à l’unisson.
Dehors l’ample voiture est aussitôt conduite,
Et, sous le joug placés, s’attellent les mulets.
La vierge, descendant ses tissus magnifiques,
Dans le char bien poli les entasse complets.
Sa mère en un panier clôt des mets vivifiques.
Variés, abondants ; puis, elle emplit de vin
Une outre en peau de chèvre, et, l’infante montée,
Lui passe un flacon d’or plein d’huile décantée,

Pour qu’avec son collège elle s’en frotte au bain.
Alors Nausicaa prend les rênes luisantes,
Et fouette les mulets ; l’attelage piaffant
Part, emportant la charge et la royale enfant
Qu’à travers les vallons escortent ses servantes.

Quand on toucha les bords du fleuve cristallin,
À l’endroit des lavoirs toujours pleins d’une eau pure,
Dont l’efficacité chasse toute souillure,
Du char on délia l’assemblage mulin,
En l’excitant à tondre, aux détours de la rive,
Le gazon savoureux. Les suivantes pourtant
S’emparent des effets, les plongent dans l’eau vive
Et les foulent du pied, de zéle disputant.
Lorsque tout parut net, sans la minime crasse,
Le linge s’étendit aux cailloux d’un rocher
Que spécialement la mer venait lécher ;
Puis à son tour baigné, parfumé d’huile grasse,
Près du flot déjeuna le virginal essaim.
Et les tissus séchaient à l’aure matinale.
La princesse et sa suite ayant dompté la faim.
Leurs voiles déposés, jouèrent à la balle.
Nausicaa guidait brillamment ces jeux vifs.
Telle Diane, adroite à lancer la sagette,
En fouillant l’Érymanthe ou l’escarpé Taygète,
S’égaie aux sangliers, aux chevreuils fugitifs ;
Les nymphes des forêts, filles du Porte-égide,
Partagent ses ébats, et Latone en sourit,
Car Diane du front les dépasse, splendide,
Et, malgré leur beauté, partout les amoindrit :
Telle la tendre vierge effaçait ses compagnes.
Mais sitôt qu’il fallut rassembler les mulets,

Plier les vêtements, regagner le palais,
L’attentive Pallas voulut qu’en ces campagnes
Ulysse s’éveillât, vît la reine aux doux yeux,
Et par elle atteignît la ville sans entraves.
La balle va pointée à l’une des esclaves,
Qui la manque, et l’éteuf tombe au cours sinueux.
Toutes de s’écrier ! Ulysse au bruit s’éveille,
Et, s’asseyant, se dit, pensif et contenu :
 « Hélas ! chez quelles gens suis-je encore venu ?
Est-ce la cruauté, le mal qui les conseille,
Ou l’amour du prochain et la crainte des Dieux ?
Mon oreille a perçu des clameurs féminines…
C’est la troupe nymphale habitant ces collines,
Les sources des torrents, les pacages herbeux ;
Peut-être des mortels à voix articulée.
Allons de nos regards vérifier cela. »
Sur ce, hors du taillis le héros détala,
Puis dans le bois rompit une branche feuillée,
Pour voiler de son corps les endroits pudibonds.
Comme un lion de roche, imbu de sa puissance,
Qui, sous l’atroce pluie et les vents furibonds,
Tout à coup, l’œil ardent, contre des bœufs s’élance,
Poursuit biche et mouton ; son ventre, au jeûne astreint,
Vers les troupeaux le pousse, et jusqu’en leurs étables :
Tel Ulysse au milieu des vierges admirables
Se jette, quoique nu ; le besoin l’y contraint.
Il apparaît horrible et souillé par la lame.
Elles de s’échapper sur les rocs au hasard.
Seule, Nausicaa reste ; car de son âme
Minerve ôte le trouble, y met un calme à part.
Donc seule elle demeure : Ulysse délibère
S’il doit tomber aux pieds de la vierge aux beaux yeux,

Ou la prier de loin, en un discours mielleux,
De lui montrer les murs, d’habiller sa misère.
Il crut que le parti le plus sage de tous
Était de l’implorer doucement à distance,
Crainte de l’irriter en prenant ses genoux.
Aussitôt il lui dit, avec charme et prudence :
« Ô reine, je t’adjure, ou femme ou déité !
Si tu portes là-haut un divin diadème,
Je t’égale à Diane, enfant du Dieu suprême,
Pour les formes, la taille et la sérénité.
Mais si d’un sang mortel se colorent tes veines,
Heureux, trois fois heureux tes augustes parents,
Et tes frères aussi ! leurs cœurs exubérants
Se fondent sans nul doute en ivresses soudaines,
Quand aux danses rayonne un être tel que toi.
Ah ! bienheureux surtout, et par-dessus les autres,
Celui qui t’acquerra, qui t’aura sous son toit !
Je n’ai jamais rien vu de pareil chez les nôtres,
Soit fille, soit garçon ; tu me tiens ébloui.
À Délos autrefois, j’observai, prés du temple
D’Apollon, un palmier soudain épanoui ;
Car j’allai dans ces lieux, guerrier donnant l’exemple
En un trajet fatal dont saignèrent mes pas.
Je restai stupéfait devant sa tige altière,
Nul autre comme lui n’étant sorti de terre.
Femme, ainsi je t’admire, ébahi, n’osant pas
Embrasser tes genoux, et le malheur m’accable !
Hier j’ai pu m’enfuir de l’abîme écumant,
Après vingt jours d’orage et de mer implacable,
Depuis l’île d’Ogyge ; un dieu présentement
Pour croître mes ennuis me jette en cette zone.
C’en est fait, je m’attends à d’autres coups du Sort.

Mais toi, reine, sers-moi, car c’est toi que d’abord
J’implorai dans mes maux ; je ne connais personne
Parmi les occupants de ces étranges lieux.
Indique-moi la ville, et d’un lambeau de toile,
Si tu t’en es munie, à mon corps fais un voile.
Et que l’Olympe exauce entièrement tes vœux ;
Qu’il te donne un époux, un foyer que cimente
La concorde : en effet, il n’est rien de meilleur,
Rien n’est plus doux à voir que l’union charmante
Des couples assortis : elle abat le railleur,
Enchante l’ami sûr et les grandit eux-mêmes. »

La princesse aux bras blancs de suite répondit :
« Étranger, tu n’as l’air d’un fou ni d’un bandit ;
Mais Zeus Olympien de ses faveurs extrêmes
Aux bons comme aux méchants fait l’aumône à son gré.
Porte patiemment le fardeau qu’il t’impose.
Cependant, puisque ici tes pieds ont pénétré,
Tu vas être pourvu d’habits, de toute chose,
Comme il sied au souffrant qui prie avec douceur.
Je t’apprendrai la ville et quel peuple y fourmille :
C’est le Phéacien, de l’île possesseur.
Du grand Alcinoüs, pour moi, je suis la fille ;
Des Phéaces mon père est l’arbitre et le roi.»

À ces mots, rappelant sa troupe aux longues tresses :
« Chères, venez. Quoi donc ! un homme est votre effroi ?
Craignez-vous d’un voisin les attaques traîtresses ?
Il n’est pas né, jamais il ne verra le jour
Celui qui portera la guerre tapageuse
Dans nos cantons ; les dieux aiment trop ce séjour.
Nous vivons aux confins de la mer naufrageuse,

Et nul peuple en ces bords n’a jeté son filet.
Cet homme est d’aventure échoué sur nos côtes :
Il faut le secourir, car les pauvres, les hôtes
Viennent de Jupiter ; le moindre don leur plaît.
Femmes, à l’étranger offrez pain et breuvage,
Et garanti du vent, qu’au fleuve il soit baigné. »

Elle dit ; leur essaim s’arrête et s’encourage ;
Il fait asseoir Ulysse au point qu’a désigné
De leur roi généreux la fille vertueuse.
Près de lui l’on dépose et tunique et manteau,
Avec la fiole d’or à l’olive onctueuse ;
Puis, chacune l’incite à descendre dans l’eau.

Le magnanime Ulysse alors dit aux suivantes :
« Belles, retirez-vous, tandis que j’ôterai
L’écume de mon dos et d’huile frotterai
Ces chairs, veuves longtemps de frictions calmantes.
Je ne puis sous vos yeux au courant me jeter ;
J’ai honte d’aller nu devant de chastes vierges. »

Il dit ; la bande part et va tout rapporter.
Alors l’honnête preux lave, le long des berges,
Son cou, ses larges reins de souillure couverts.
Des maritimes sels il dégage sa tête,
Et, le corps bien huilé, son ablution faite,
Il met les vêtements par la princesse offerts.
Minerve, enfant de Zeus, ajoute à sa nature
Plus de force, d’éclat, et sur son torse allier,
Comme fleurs d’hyacinthe, épand sa chevelure.
De même qu’un orfèvre, instruit dans son métier
Par les soins de Pallas, l’entremise d’Hépheste,

Unit l’or à l’argent, parfait une œuvre d’art,
De même elle embellit ses regards et son geste.
Près du rivage amer, lui, s’assied à l’écart,
Superbe, rayonnant ; la princesse l’admire,
Puis, haranguant encor sa suite aux longs cheveux :
« Oyez, blanches beautés, ce que je vais vous dire.
Ce n’est point à l’insu des Divins bienheureux
Que cet homme aborda chez les nobles Phéaces.
Tantôt je le croyais un vulgaire mortel,
Et voici qu’il ressemble aux Princes des espaces.
Pour mari plût aux dieux que j’eusse un homme tel,
Qu’il habitât cette île et voulût s’y complaire !
Mais allons ! offrez-lui le boire et le manger. »

Chaque suivante alors, prompte à le satisfaire,
Place viande et boisson aux pieds de l’étranger.
Privé depuis longtemps de toute nourriture,
Le héros engloutit les bons mets octroyés.
Bientôt Nausicaa prend une autre mesure ;
Elle rapporte au char ses tissus reployés,
Attelle les mulets, puis remontant, légère,
De son siège elle exhorte Ulysse, comme il suit :
« Mon hôte, lève-toi ; viens, tu seras conduit
À la ville, au palais de mon illustre père.
Tes yeux pourront y voir l’élite de sa cour.
Or retiens cet avis, car tu me parais sage :
Tant que nous passerons par les champs de labour,
Mes compagnes et toi, derrière l’équipage
Marchez rapidement ; j’ouvrirai le chemin.
Mais quand nous atteindrons la ville crénelée
Que divise en deux parts un immense bassin,
Où les nefs, en dépit d’une passe étranglée,

Trouvent, après l’orage, un refuge constant ;
Où, devant le beau temple érigé pour Neptune,
S’étend une agora, d’un pavé consistant
(C’est là que l’on façonne et la carène brune,
Et les mâts, les agrès, les avirons polis,
Car nos Phéaciens n’ont ni carquois ni flèches,
N’adorant que la rame et les voilures fraîches
Qui les bercent au loin en de joyeux roulis) ;
Dès lors je crains d’amers propos ; je crains le blâme
Des passants, car toujours le peuple se moqua.
— Quel est cet étranger, nous crîrait quelque infâme,
Ce beau, ce merveilleux, qui suit Nausicaa ?
Où l’a-t-elle péché ? C’est son mari, je gage,
Peut-être un naufragé qu’elle aura recueilli,
Venant de bords lointains en ce calme parage…
Peut-être encore un dieu, par ses vœux assailli,
Qui lui tombe du ciel pour la choyer sans cesse.
Elle a bien fait de prendre un époux au dehors,
Puisque, n’en doutons pas, l’orgueilleuse princesse
Repousse de nos grands les amoureux efforts. —
Voilà ce qu’on dirait, source d’ignominie !
Moi-même, ouvertement je n’estimerais plus
Celle qui, sans l’aveu de sa famille unie,
Fréquenterait un homme avant les nœuds voulus.
Écoute donc, cher hôte, afin qu’en ta patrie,
Grâce au roi, ton retour soit vite préparé.
Sur la route il existe, avec source et prairie,
Un bois de peupliers à Pallas consacré.
Mon père a là son champ, sa vigne productive,
Éloignés du rempart, l’intervalle d’un cri.
Fais halte dans ce lieu, jusqu’à ce que j’arrive
Au centre de la ville, au paternel abri.

Lorsque tu me croiras en son enceinte auguste,
Franchis le mur Phéaque et demande aussitôt
La maison de mon père, Alcinoüs le juste.
L’édifice est commode à trouver, un marmot
T’y conduirait ; car nul des logis de la ville
N’a les proportions du royal bâtiment.
Après avoir passé la cour d’un pied agile,
Vole au fond du palais, droit à l’appartement
De ma mère : elle file, à la clarté des flammes,
Et contre une colonne, un lainage pourpré,
Merveilleux ; en arrière on distingue ses femmes.
Mon père, au coin du feu, sur un trône doré,
Boit, comme un Immortel, les sucs de la vendange.
D’un bond, va de la reine embrasser les genoux,
Afin que ton retour à ta guise s’arrange,
Quelles que soient les mers qui grondent entre nous.
Si son âme pour toi se révèle amicale,
Espère de revoir, dans les plus courts délais,
Ton sol, tes compagnons, ta demeure natale. »

Elle dit, et fouetta ses robustes mulets
Qui du fleuve à l’instant quittèrent le rivage.
Leurs sabots en cadence écrasaient les sablons ;
L’infante les réglait d’uniformes cinglons,
Pour qu’à pied pussent suivre Ulysse et l’entourage.
Le soleil se couchait, lorsqu’on parvint au bois
D’Athéné ; le héros s’arrête en cet asile,
Et prie ainsi Pallas, fille du Roi des rois :
« Ô Jovienne indomptable, à mes vœux sois facile !
Souris-leur maintenant, puisque tu les trompais,
Quand m’accablait Neptune, ébranleur de la terre.
Fais-moi trouver tantôt miséricorde et paix. »

Il dit ; Pallas-Minerve entendit sa prière,
Mais ne se montra point, redoutant le courroux
De son oncle azuré, qui, jusqu’au jour prospère,
Veut sur le noble Ulysse accumuler ses coups.