L’Odyssée/Traduction Séguier/5

Traduction par Ulysse de Séguier.
Didot (p. 89-105).




CHANT V



LE RADEAU D’ ULYSSE

L’Aurore, s’échappant des bras du beau Tithon,
Surgit pour éclairer et le ciel et la terre.
Les dieux de s’assembler, sous le regard sévère
De Jupin darde-foudre et maître en tout canton.
Minerve leur redit les fatigues d’Ulysse
Qui, captif de la Nymphe, était son grand souci :
« Père Zeus, et vous tous, béats siégeant ici,
Que désormais nul roi, sceptrigère d’office,
Ne soit bon, clément, doux, ami de l’équité,
Mais qu’il se montre dur et constamment injuste,
Puisque là-bas chacun oublie un prince auguste,
Parmi ce peuple grec qu’en père il a traité.
En proie à la douleur, il gémit dans une île,
Aux mains de Calypso qui le tient prisonnier.
Il ne peut rallier son patrien asile,
N’ayant aucuns vaisseaux, pas même un nautonnier,
Pour l’aider à franchir l’immensité marine.
Ores les Prétendants vont tuer de concert
Son cher fils au retour ; car d’Ulysse il s’enquiert
Dans la sainte Pylos, à Sparte la divine. »

En ces mots riposta le Recteur sourcilleux :
« Ma fille, de tes dents quelle parole glisse !
N’as-tu pas décidé de toi-même qu’Ulysse
Rentrerait dans sa ville et se vengerait d’eux ?
Dûment, comme tu sais, dirige Télémaque,
Afin qu’en ses foyers il retrouve un abri,
Et que ses noirs chasseurs, déçus, voltent casaque. »

Il dit, et stimulant Hermès, son fils chéri :
« Hermès, en tout besoin notre courrier rapide,
Instruis de mon arrêt la Nymphe aux longs cheveux,
Concernant le retour d’Ulysse l’intrépide.
Qu’il parte, sans l’appui des hommes ni des dieux ;
Mais seul, sur un radeau, souffrant mille misères,
Qu’au sol gras de Schérie il aborde en vingt jours
Chez les Phéaciens qui sont presque nos frères.
Tous viendront, comme un dieu, l’honorer au parcours,
Et le rendront par mer à sa chère peuplade,
Comblé de plus d’effets, d’or, d’airain, d’objets d’art,
Qu’il n’en eût rapporté du sac de la Troade,
En rentrant sain et sauf avec sa quote-part.
À ces conditions, sur ses rives natales,
Sous son toit, près des siens, il pourra revenir. »

Le courrier Argicide aussitôt d’obéir.
Il attache à ses pieds de superbes sandales,
Célestes, toutes d’or, faites pour l’entraîner
Sur la vague et le sol, comme un vent énergique.
Puis, il prend sa baguette, arme deux fois magique,
Inspirant le sommeil, sachant le détourner.
Cette baguette en main, l’Argicide s’envole.
Des hauteurs de Piérie il plonge dans la mer,

Frisant l’onde, à l’instar de l’aquatile grolle
Qui happe les poissons au ras du gouffre amer,
Et mouille en ce pourchas son aile palpitante.
Sur la crête des flots Hermès ainsi volait.
Mais quand il approcha de l’île si distante,
Quittant pour le sol plat l’océan violet,
Il atteignit la grotte où régnait à son aise
La Nymphe aux longs cheveux : elle était au dedans.
Dans le vaste foyer brûlaient des feux ardents ;
Le cèdre, les thuyas, alimentant la braise,
Au loin parfumaient l’air ; la dive, en gazouillant,
D’une navette d’or se tissait des tuniques.
Son séjour s’abritait d’un rideau scintillant
D’aunes, de peupliers, de cyprès balsamiques.
Là nichaient des oiseaux à vol impétueux,
Chouettes, éperviers, corneilles poissonnières,
Peuple criard épris des choses marinières.
Autour de la caverne, en rameaux tortueux,
Serpentait une vigne aux grappes transparentes.
Quatre sources de front donnaient leurs clairs débits
Par des canaux suivant des routes différentes.
L’ache et la violette émaillaient cent tapis
De verdure : un dieu même, arrivant de la nue,
Aurait eu l’œil charmé, le cœur épanoui.
L’Argiphonte légat se détint, ébloui.
Quand il eut satisfait son esprit et sa vue,
Il entra dans la grotte immense : Calypso,
La noble déité, sur-le-champ le devine ;
Car les membres épars de la troupe divine
Se connaissent entre eux, quel que soit leur berceau.
Hermès ne trouva point le magnanime Ulysse ;
Il pleurait sur la grève, où depuis si longtemps,

Des sanglots à la bouche et son âme au supplice,
Ses regards contemplaient les flots déconcertants.

L’immortelle Calypse interroge son hôte,
Après l’avoir assis sur un trône soyeux :
« Hermès caducifer, digne d’estime haute,
Qui t’amène chez moi ? tu vins peu dans ces lieux.
Narre ton but, mon cœur à t’appuyer m’engage,
Si c’est en mon pouvoir, si c’est possible enfin.
Mais suis-moi, je m’en vais t’offrir les mets d’usage. »
Et la dive, approchant une table en bois fin,
Sert le rouge nectar, dispose l’ambroisie.
L’Argicide coureur mangea, but à son gré.

Lorsqu’il sentit son être amplement restauré,
Il répondit ces mots à la Nymphe saisie :
« La visite d’un dieu t’intrigue, ô déité ?
C’est bien, et franchement les causes t’en sont dues.
Zeus contre mon désir ici m’a député,
Car qui saurait joyeux franchir tant d’étendues
D’eau salée ? il n’est point de ville tout auprès
Qui sacrifie aux dieux, d’hécatombes les flatte.
Mais nul des Immortels du tonnant autocrate
Ne peut enfreindre ou bien éluder les arrêts.
Zeus dit qu’en ta maison vit le plus pitoyable
Des guerriers qui, neuf ans, portèrent le trépas
Dans Ilion, et puis, à sa chute effroyable,
Revinrent ; mais, en route, ils froissèrent Pallas
Qui déchaîna contre eux une trombe subite.
Ses braves compagnons périrent tous alors ;
Pour lui, l’onde et le vent l’ont poussé sur ces bords,
Et Jupin veut de toi qu’il reparte au plus vite.

Car son destin n’est point de mourir loin des siens,
Mais de revoir bientôt les rives de la Grèce,
Sa demeure élevée et ses concitoyens. »

Il dit, et Calypso, la sublime déesse,
Frémit et riposta par ce discours ailé :
« Dieux, vous êtes cruels, jaloux plus que personne,
Vous qui ne voulez point qu’une dive se donne
À l’humain qu’elle élut pour son mari zélé.
Ainsi, quand d’Orion s’éprit la blanche Aurore,
Contre lui vos Grandeurs rugirent tellement
Que la chaste Artémis, dont le ciel se décore,
L’attaqua dans Ortyge et le flécha gaîment.
De même, quand Cérès, à la couronne blonde,
Suivant son propre instinct, s’unit à Jasion
Dans un terrain tiercé, Zeus, sachant l’action,
Darda sur l’amoureux sa foudre furibonde.
Ores vous m’enviez, vous dieux, cet homme-époux.
Je le sauvai pourtant, lorsque à sa quille, au large,
Seul il pendait : Jupin, d’une horrible décharge,
Venait d’ouvrir sa nef au sein des noirs remous.
Ses braves compagnons alors de disparaître ;
Pour lui, l’onde et le vent chez moi l’ont apporté.
Je l’admis, l’hébergeai, puis j’osai lui promettre
La jeunesse éternelle et l’immortalité.
Mais puisque aucun des dieux du foudroyant monarque
Ne peut enfreindre ou bien éluder les mandats,
Qu’il parte, ainsi que Zeus l’ordonne, et qu’il s’embarque
Sur l’onde atroce : moi, je ne le chasse pas.
Car je n’ai ni vaisseaux ni marins volontaires
Pour l’aider à franchir la mer aux vastes flancs ;
Ains je lui donnerai des conseils bons et francs,

Afin que sain et sauf il regagne ses terres. »

L’Argicide envoyé répliqua vivement :
« Fais-le partir ainsi ; crains le dieu porte-égide ;
Garde qu’il ne te frappe en son courroux fumant. »
À ces mots disparut le puissant Argicide.

Après avoir ouï l’ordre du roi des dieux,
L’auguste nymphe alla vers le prudent Ulysse.
Il demeurait assis sur la grève, et ses yeux
Se rougissaient de pleurs : pour lui, plus de délice
En sa prison, l’amour ayant fui de son cœur.
La nuit, près de la dive, en sa caverne creuse,
Par force il reposait, glaçant la chaleureuse.
Le jour, sur les rochers promenant sa langueur,
Des sanglots à la bouche, et l’âme déchirée,
Ses regards dévoraient l’abîme infructueux.

Tout à coup, l’abordant, la déesse azurée :
« Ne te consume plus en regrets luctueux,
Infortuné, je vais te renvoyer de suite.
Mais coupe de longs bois, construis avec l’airain
Un grand radeau ; revêts ce planchage marin
D’un tillac, pour braver toute lame fortuite.
Comme provisions, j’y placerai du pain,
De l’eau, du vin corsé, soutien de la matière.
J’y mettrai des habits ; enfin, bon vent arrière,
Tu pourras sain et sauf revoir ton sol lointain,
Si c’est la volonté des gouvernants célestes
Qui savent mieux que moi prévoir, puis accomplir. »

Le patient Ulysse alors de tressaillir

Et de lui décocher, en retour, ces mots lestes :
« Déité, tu veux rire en parlant de départ,
Lorsque sur un radeau tu m’ordonnes de fendre
Des flots durs, périlleux, dont un vaisseau gaillard,
Que hâte un divin souffle, a peine à se défendre.
Je n’irai, malgré toi, déesse, en un radeau,
À moins que de ta lèvre un serment formidable
N’aille me prémunir contre un malheur nouveau. »

Calypso sur-le-champ, de l’air le plus aimable,
En lui prenant la main dit au brave en éveil :
« Il faut que tu sois plein de ruse et de prudence,
Pour oser me tenir un langage pareil.
J’atteste par la Terre et par le Ciel immense,
Et par les eaux du Styx (c’est le plus fort serment
Dont usent les grands dieux dans un besoin extrême),
Que je ne te prépare aucun autre tourment.
Mais je te presserai d’agir, comme moi-même
J’agirais sous le joug de la nécessité.
En effet, je suis juste ; au fond de ma poitrine
Habite la douceur et non la dureté. »

Promptement, sur ces mots, l’insulaire divine
Revint, le précédant ; Ulysse la suivit.
Lorsque furent rentrés et l’homme et la déesse,
Sur le siège d’Hermès l’infortuné s’assit.
La belle lui porta des mets de toute espèce,
Breuvages, aliments coutumiers aux mortels.
Elle, en face du preux, s’attabla très courtoise ;
Puis, ses femmes d’offrir le nectar et l’ambroise.
Tous deux goûtent alors aux plats substantiels.

Quand on eut bien vidé l’assiette et le calice,
La belle Calypso, comme péroraison :
« Noble fils de Laërte, industrieux Ulysse,
Dans le plus bref délai vers ton sol, ta maison,
Tu veux donc t’en aller ? Eh bien, soit ! bonne chance.
Si tu savais combien, dans un proche avenir,
T’attendent de malheurs avant d’y parvenir,
Tu ne quitterais pas ma douce demeurance
Et serais immortel, encor que bien tenté
D’embrasser une épouse, objet de tes alarmes.
Moi, de ne lui céder en stature ni charmes
Je me flatte à coup sûr, puisque pour la beauté
Vos femmes ne sauraient primer des immortelles. »

L’ingénieux Ulysse aussitôt répondit :
« Nymphe, ne m’en veux pas ; certes je me suis dit,
Et souvent, qu’en attraits, en grâces personnelles,
La chaste Pénélope est au-dessous de toi.
Elle passe, et tu ris de la mort et de l’âge.
Mais j’entends néanmoins, je désire avec rage
Voir le jour du départ et retourner chez moi.
Si quelque dieu me frappe au milieu du flot sombre,
Je me résignerai ; mon cœur est fait à tout.
J’ai souffert mille maux, j’eus des revers sans nombre
En campagne et sur mer : qu’importe un autre au bout ! »

Il dit ; le soleil chut, l’ombre emplit les collines.
Au fond de la caverne en hâte renfermés,
Dans les bras l’un de l’autre ils restèrent pâmés.

Quand l’Aurore effeuilla ses roses matutines,
Ulysse, en blouse et cape, à s’élancer fut prompt.

La Nymphe pour sa part mit une robe blanche,
Légère, gracieuse ; elle entoura sa hanche
D’une ceinture d’or, et voila son beau front.
Alors elle pourvut au partement d’Ulysse.
D’abord de lui donner une hache d’airain,
Grande, aisée, à deux fils, avec un manche lisse,
Un manche d’olivier d’ajustage certain.
Cela fait, de l’armer d’une fine doloire ;
Enfin de le conduire en un lointain coteau,
Où frêne, orme et sapin s’élançaient dans leur gloire,
Déjà secs, soleillés, bons pour nager sur l’eau.
Après avoir montré l’arborique parage,
La noble Calypso chez elle retourna.

Lui, coupa de grands troncs, accélérant l’ouvrage.
Il en abattit vingt, qu’au fer il façonna,
Polit soigneusement et soumit à l’équerre.
Mais, tarières en main, Calypso reparaît.
De suite il perce et joint ces fils de la forêt.
Strictement les cheville et de clous les resserre.
Autant un homme habile à construire un vaisseau
D’un navire marchand sait étendre la base,
Autant l’actif Ulysse élargit son radeau.
Il élève un tillac, que mainte poutre évase,
Par les planches du pont couronnant son travail.
Ensuite il dresse un mât, le munit d’une antenne ;
De plus, pour se guider, il plante un gouvernail
Qu’il entoure d’osier, comme garde sereine
Contre les coups de mer : pour lest, des blocs de bois.
Cependant Calypso, songeant à la voilure,
Apporte de la toile ; il la coud de ses doigts.
Il tend câbles, funins, boulines pour conclure.

Puis lance sa machine au moyen de rouleaux.

Le quatrième jour, son œuvre était finie ;
Au cinquième, baigné, vêtu d’habits royaux,
Le vaillant eut congé de sa divine amie.
Calypso lui fit prendre une outre de vin noir,
Une outre d’eau ; de plus, un sac de friandises
Contentant le palais, entretenant l’espoir.
Sa bouche, comme adieux, souffla de bonnes brises.
Ulysse ainsi poussé mit, joyeux, voile au vent.
Bien maître de sa barre, il allait sans saccades,
Et, rebelle au sommeil, son œil lorgnait souvent
Le Bouvier lent à fuir, les brillantes Pléiades,
Puis l’Ourse, dénommée aussi le Chariot,
Qui regarde Orion, en pivotant sur place,
Et du large Océan seule esquive le flot.
De Calypse il avait le conseil efficace
De la laisser toujours sur sa gauche en voguant.
Dix-sept jours, il tint bon aux humides campagnes ;
Le dix-huitième, il vit les ombreuses montagnes
Du sol Phéacien tout près se distinguant.
Il crut qu’un bouclier surplombait les abîmes.

Mais du coin Éthiope en revenant par là.
Neptune l’aperçut, d’un rocher des Solymes.
Il reconnut sa nef, son courroux redoubla,
Et, secouant la tête, il se dit en lui-même :
« Quoi ! dans l’Ethiopie alors que je roulais,
Les dieux envers Ulysse ont changé de système.
Le voilà presque au bord des Phéaces palais,
Où le Sort veut qu’il trouve un terme à ses souffrances.
Mais j’entends le meurtrir encore comme il faut. »

Ennuageant l’azur, de sa fourche aussitôt,
Il trouble son domaine, aux venteuses puissances
Lâche la bride, enfin d’un linceul accablant
Couvre la terre et l’eau ; soudain le jour expire.
L’Eurus et le Notas, le violent Zéphyre,
Borée, enfant des airs, fouettent l’onde en hurlant.
Ulysse sent fléchir ses genoux et son âme,
Et dit dans son grand cœur, en poussant maint soupir :
« Hélas ! infortuné, que vais-je devenir ?
Je crois que Calypso ne mérite aucun blâme
Pour m’avoir annoncé qu’un parcours orageux
Redoublerait mes maux ; ses dires s’accomplissent.
Zeus a fermé le ciel d’un rideau nuageux ;
La mer entre en fureur, et tous les vents sévissent
En épais tourbillons. À présent, c’est la mort.
Trois, quatre fois heureux les guerriers Danaïdes
Fauchés sous Ilion, pour complaire aux Atrides !
Ah ! que n’ai-je péri, terminé là mon sort,
Le jour où des Troyens les sifflantes dardelles
M’assaillaient près du corps d’Achille renversé !
J’aurais eu sépulture et palmes éternelles ;
Mais non ! je dois finir tristement effacé. »

Comme il parlait, d’en haut une vague barbare
Sur lui vient fondre, et fait tournoyer son esquif.
Le héros culbuté tombe au gouffre ; la barre
A glissé de ses mains ; l’essaim expéditif
Des vents coalisés coupe en deux sa mâture.
Voile, antenne, en morceaux, s’envolent à la fois.
Ulysse un bout de temps reste sous l’onde obscure,
Sans pouvoir remonter, si rude en est le poids,
Si lourds sont les habits qu’il tient de l’Immortelle.

À la fin il émerge ; aussitôt de cracher
Le liquide salin qui de son chef ruisselle.
L’angoisse ne lui fait oublier son plancher :
Il s’élance à travers les lames, s’en empare,
Et, s’asseyant au centre, échappe au coup final.
Mais les flots soulevés ballottent la gabare.
Comme, au souffle imprévu d’un orage automnal,
Un fagot broussailleux roule au milieu des plaines,
Ainsi, deçà, delà, l’esquif est promené.
Tantôt Notus le livre aux fougues Boréennes,
Tantôt Eurus le cède au Zéphyre acharné.

Ino, fille de Cadme, autrefois Leucothée,
Mortelle à beaux talons, à féminine voix,
Et maintenant des mers hôtesse accréditée,
Vit Ulysse, et plaignit son danger, ses émois.
Sous forme de plongeon hors du gouffre elle vole,
Et, sur la nef perchée, articule ces mots :
« Infortuné, d’où vient que, toujours malévole,
Neptune ébranle-terre aime à tripler tes maux ?
Mais, malgré son envie, il ne peut te détruire ;
Donc, suis bien mes conseils, car tu parais sensé.
Dépouille ces tissus, laisse les vents réduire
Ton épave, et, nageant, gagne d’un bras pressé
Le rivage Phéaque où gît ta délivrance.
Prends cette sainte écharpe, étends-la sur ton sein ;
Tu ne craindras ni maux, ni perte d’existence.
Lorsque tu saisiras la rive de ta main,
Défais-t’en, jette-la dans l’abîme colère,
Loin de la terre ferme, et détourne les yeux. »
La dive alors lui tend l’écharpe tutélaire ;
Puis elle se replonge au gouffre spacieux,

Dans sa forme d’oiseau : le flot noir la supprime.
L’auguste patient délibéra d’abord,
Et dit, en gémissant, dans son cœur magnanime :
« Hélas ! si cet avis de quitter mon transport
Était d’un Immortel quelque nouvelle ruse ?
Je n’obéirai pas sur l’heure, car au loin
Cette terre promise est encor trop confuse.
Voici la marche à suivre en ce pressant besoin :
Tant que résisteront les ais de ma nacelle,
Je ne la quitte point, tenace batailleur.
Si de ses chocs nombreux l’ouragan les descelle,
Je me sauve à la nage ; il n’est rien de meilleur. »

Tandis que ces pensers l’occupaient de la sorte,
Neptune ébranle-sol soulève un large flot,
Terrible, inévitable, un vrai mont, qui l’emporte.
Comme un vent furieux s’empare d’un ballot
D’avoine desséchée, en tous sens le ravale,
Des poutres ce grand coup disperse le faisceau.
Ulysse en enfourche une, ainsi qu’une cavale,
Et jette les habits donnés par Calypso.
Il met vite l’écharpe autour de sa poitrine,
Puis, la tête en avant, dans les vagues bondit ;
Et de nager. Le roi de la vaste marine
L’aperçut, secoua le front, et se redit :
« Erre ainsi maintenant, en proie à l’infortune,
Jusqu’au moment de voir ces amis de Jupin.
Tu ne te plaindras point des douceurs de Neptune.
À ces mots, il fouetta ses chevaux à long crin,
Et d’Aigues rejoignit sa belle résidence.

Or, Minerve-Pallas roule un autre projet ;

Elle enchaîne les vents dans leur sombre trajet,
Et leur commande à tous le calme et le silence.
Seul Borée, à sa voix, court aplanir les flots
Pour qu’Ulysse, vainqueur de la mort et des Kères,
Aille aux Phéaciens, peuple de matelots.

Durant deux jours, deux nuits, sur ces plaines précaires
Il erra ; bien souvent son cœur prévit la mort.
Mais, au troisième éclat de l’Aube aux belles tresses,
Le vent se tut partout ; en de douces paresses
Retombèrent les eaux : dans leur dernier effort,
Le héros soulevé regarda, vit la terre.
Autant un fils s’égaie au rétablissement
D’un père consumé par plus d’un long tourment ;
Un funeste démon le tenait sous sa serre,
Mais les dieux excellents vinrent le secourir :
Autant voir terre et bois enthousiasme Ulysse.
Il nage, et vivement s’efforce d’atterrir ;
Mais juste au point voulu pour qu’un cri se saisisse,
Il entendit la mer bruire contre le roc.
Les lames mugissaient, aux folles escalades
Du rivage escarpé, blanc d’écume à leur choc.
Pour accueillir les nefs là n’étaient ports ni rades ;
Les bords se projetaient en roches, en récifs.
Le preux, sentant fléchir sa force et son courage,
Exhale en soupirant ces regrets expressifs :
 « Malheur ! quand, grâce à Zeus, l’inespéré rivage
M’apparaît, lorsque j’ai croisé le gouffre en plein,
Il n’est, pour échapper, de sortie assez proche.
Devant moi, des écueils ; autour, le revolin
Des flots impétueux ; là-bas un mur de roche.
Ici, de l’eau profonde, et je ne pourrais pas

Tenir sur mes deux pieds pour conjurer ma perte.
Si j’avance, il se peut qu’un flot me déconcerte,
M’entraîne vers les rocs, paralyse mes bras.
Si je fouille plus loin, en quête d’une plage
Obliquement heurtée, ou d’un havre clément,
Je crains que de nouveau l’ouragan ne m’engage
Dans la mer poissonneuse au long gémissement,
Ou qu’une déité ne lance à ma rencontre
Un des monstres hideux qu’Amphitrite nourrit ;
Car Neptune envers moi sans pitié se remontre. »

Tandis que ces pensers agitaient son esprit,
Un paquet d’eau le pousse aux pointes riveraines.
Il aurait eu les os broyés avec les chairs
Sans une impulsion de Minerve aux yeux clairs.
D’un élan, il saisit une roche à mains pleines,
Et s’y tient en geignant jusqu’au passer du flot.
Ainsi d’en réchapper ; mais la liquide masse
Au retour le refrappe et l’emporte aussitôt.
Comme aux pieds du polype arraché de sa place
Adhérent fortement des éclats de granit,
De ses robustes mains ainsi contre la pierre
La peau resta collée, et l’onde le couvrit
Du coup, malgré le Sort, s’achevait sa carrière,
Si Minerve à l’œil bleu ne l’eût réinspiré.
Résistant aux efforts de la poussée amère,
Il nage, en côtoyant, l’œil fixé vers la terre,
Pour découvrir une anse, un refuge assuré.
D’un cours d’eau magnifique il atteint l’embouchure,
Et la position à l’instant le séduit,
Car la roche en est lisse, aucun vent n’y murmure.
Il reconnut un Fleuve et pria comme il suit :

« Prince, qui que tu sois, écoute ! Sur la rive,
Que j’invoquais, je fuis Neptune menaçant.
Pour les Immortels même il est intéressant,
L’homme errant comme moi, qui maintenant arrive
En ton sein, à tes pieds, après de tels assauts.
Pitié, grand roi ! mon cœur t’implore avec délice. »

Il dit ; le dieu suspend son cours, retient ses eaux,
Fait renaître un doux calme, enfin accueille Ulysse
Dans son lit : mais du preux faiblissent les genoux,
Les bras puissants ; la mer a brisé sa vaillance.
Son corps se gonfle, l’eau ruisselle en abondance
De son nez, de sa bouche, et sans souffle, sans pouls,
Il gît inanimé ; la fatigue le tue.
Quand il reprit haleine et put se redresser,
Du saint voile il eut soin de se débarrasser,
Et le jeta dans l’onde à maritime issue.
Son fidèle courant le remit sous la main
De la charmante Ino. Lui, s’éloignant du fleuve,
Alla parmi les joncs, baisa l’alme terrain
Et dit languissamment dans son âme à l’épreuve :
« Hélas ! qu’adviendra-t-il, qu’ai-je encore à souffrir ?
Si près d’ici je passe une nuit exposée,
La nuisible fraîcheur et l’humide rosée
Ensemble achèveront de me faire mourir.
Oui, d’un fleuve au matin se dégage un air rude.
Que j’aille à ce coteau, vers ces arbres épais,
Que sous un dru taillis, sans froid ni lassitude,
Je puisse du sommeil goûter enfin la paix,
Des fauves je serai peut-être la pâture. »

Tout pesé, le héros prend ce dernier parti.

Il gagne donc le bois dominant l’onde pure,
Et sous deux arbrisseaux il demeure blotti.
C’étaient des oliviers, l’un franc, l’autre sauvage.
Le souffle des autans ne les glaça jamais ;
Jamais l’ardent soleil ne troua leur ombrage,
Et nulle pluie au sol n’inclina leurs sommets,
Tant ils croissaient touffus, entrelacés. Ulysse,
Tapi là, de ses mains se fait un lit feuillu,
Car les feuilles partout avaient tellement plu
Que deux ou trois mortels en leur amas propice
Auraient pu se garer des plus terribles nords.
Le divin patient sourit à ce feuillage ;
Dans sa masse il pénètre et s’en couvre le corps.
Ainsi qu’au bout d’un champ, loin de tout voisinage,
Un berger dans la cendre enfouit un tison
Pour conserver son feu, n’en pas quêter le germe :
Tel s’enfeuillait Ulysse. Alors, mettant un terme
À son cruel labeur, Pallas verse à foison
Des pavots sur ses yeux et doucement les ferme.