Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Index alphabétique/B


Dictionnaire philosophique
1764


B.

BABEL.

SECTION PREMIÈRE[1].

Babel signifiait, chez les Orientaux, Dieu le père, la puissance de Dieu, la porte de Dieu, selon que l’on prononçait ce nom. C’est de là que Babylone fut la ville de Dieu, la ville sainte. Chaque capitale d’un État était la ville de Dieu, la ville sacrée. Les Grecs les appelèrent toutes Hierapolis, et il y en eut plus de trente de ce nom. La tour de Babel signifiait donc la tour du père Dieu.

Josèphe, à la vérité, dit que Babel signifiait confusion. Calmet dit, après d’autres, que Bilba, en chaldéen, signifie confondue ; mais tous les Orientaux ont été d’un sentiment contraire. Le mot de confusion serait une étrange origine de la capitale d’un vaste empire. J’aime autant Rabelais, qui prétend que Paris fut autrefois appelé Lutèce, à cause des blanches cuisses des dames.

Quoi qu’il en soit, les commentateurs se sont fort tourmentés pour savoir jusqu’à quelle hauteur les hommes avaient élevé cette fameuse tour de Babel. Saint Jérôme lui donne vingt mille pieds. L’ancien livre juif intitulé Jacult lui en donnait quatre-vingt-un mille. Paul Lucas en a vu les restes, et c’est bien voir à lui. Mais ces dimensions ne sont pas la seule difficulté qui ait exercé les doctes.

On a voulu savoir comment les enfants de Noé[2], « ayant partagé entre eux les îles des nations, s’établissant en divers pays, dont chacun eut sa langue, ses familles, et son peuple particulier », tous les hommes se trouvèrent ensuite « dans la plaine de Sennaar pour y bâtir une tour, en disant[3] : Rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés dans toute la terre ».

La Genèse parle des États que les fils de Noé fondèrent. On a recherché comment les peuples de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, vinrent tous à Sennaar, n’ayant tous qu’un même langage et une même volonté.

La Vulgate met le déluge en l’année du monde 1656, et on place la construction de la tour de Babel en 1771, c’est-à-dire cent quinze ans après la destruction du genre humain, et pendant la vie même de Noé.

Les hommes purent donc multiplier avec une prodigieuse célérité ; tous les arts renaquirent en bien peu de temps. Si on réfléchit au grand nombre de métiers différents qu’il faut employer pour élever une tour si haute, on est effrayé d’un si prodigieux ouvrage.

Il y a bien plus : Abraham était né, selon la Bible, environ quatre cents ans après le déluge ; et déjà on voyait une suite de rois puissants en Égypte et en Asie. Bochart[4] et les autres doctes ont beau charger leurs gros livres de systèmes et de mots phéniciens et chaldéens qu’ils n’entendent point ; ils ont beau prendre la Thrace pour la Cappadoce, la Grèce pour la Crète, et l’île de Chypre pour Tyr ; ils n’en nagent pas moins dans une mer d’ignorance qui n’a ni fond ni rive. Il eût été plus court d’avouer que Dieu nous a donné, après plusieurs siècles, les livres sacrés pour nous rendre plus gens de bien, et non pour faire de nous des géographes, et des chronologistes, et des étymologistes.

Babel est Babylone ; elle fut fondée, selon les historiens persans[5], par un prince nommé Tâmurath. La seule connaissance qu’on ait de ses antiquités consiste dans les observations astronomiques de dix-neuf cent trois années, envoyées par Callisthène, par ordre d’Alexandre, à son précepteur Aristote. À cette certitude se joint une probabilité extrême qui lui est presque égale : c’est qu’une nation qui avait une suite d’observations célestes depuis près de deux mille ans était rassemblée en corps de peuple, et formait une puissance considérable plusieurs siècles avant la première observation.

Il est triste qu’aucun des calculs des anciens auteurs profanes ne s’accorde avec nos auteurs sacrés, et que même aucun nom des princes qui régnèrent après les différentes époques assignées au déluge n’ait été connu ni des Égyptiens, ni des Syriens, ni des Babyloniens, ni des Grecs.

Il n’est pas moins triste qu’il ne soit resté sur la terre, chez les auteurs profanes, aucun vestige de la tour de Babel : rien de cette histoire de la confusion des langues ne se trouve dans aucun livre : cette aventure si mémorable fut aussi inconnue de l’univers entier que les noms de Noé, de Mathusalem, de Caïn, d’Abel, d’Adam, et d’Ève.

Cet embarras afflige notre curiosité. Hérodote, qui avait tant voyagé, ne parle ni de Noé, ni de Sem, ni de Réhu, ni de Salé, ni de Nembrod. Le nom de Nembrod est inconnu à toute l’antiquité profane : il n’y a que quelques Arabes et quelques Persans modernes qui aient fait mention de Nembrod, en falsifiant les livres des Juifs. Il ne nous reste, pour nous conduire dans ces ruines anciennes, que la foi à la Bible, ignorée de toutes les nations de l’univers pendant tant de siècles ; mais heureusement c’est un guide infaillible.

Hérodote, qui a mêlé trop de fables avec quelques vérités, prétend que de son temps, qui était celui de la plus grande puissance des Perses, souverains de Babylone, toutes les citoyennes de cette ville immense étaient obligées d’aller une fois dans leur vie au temple de Mylitta, déesse qu’il croit la même qu’Aphrodite ou Vénus, pour se prostituer aux étrangers ; et que la loi leur ordonnait de recevoir de l’argent, comme un tribut sacré qu’on payait à la déesse.

Ce conte des Mille et une Nuits ressemble à celui qu’Hérodote fait dans la page suivante, que Cyrus partagea le fleuve de l’Inde en trois cent soixante canaux, qui tous ont leur embouchure dans la mer Caspienne. Que diriez-vous de Mézerai, s’il nous avait raconté que Charlemagne partagea le Rhin en trois cent soixante canaux qui tombent dans la Méditerranée, et que toutes les dames de sa cour étaient obligées d’aller une fois en leur vie se présenter à l’église de Sainte-Geneviève, et de se prostituer à tous les passants pour de l’argent ?

Il faut remarquer qu’une telle fable est encore plus absurde dans le siècle des Xerxès, où vivait Hérodote, qu’elle ne le serait dans celui de Charlemagne. Les Orientaux étaient mille fois plus jaloux que les Francs et les Gaulois. Les femmes de tous les grands seigneurs étaient soigneusement gardées par des eunuques. Cet usage subsistait de temps immémorial. On voit même dans l’histoire juive que, lorsque cette petite nation veut, comme les autres, avoir un roi[6], Samuel, pour les en détourner, et pour conserver son autorité, dit « qu’un roi les tyrannisera, qu’il prendra la dîme des vignes et des blés pour donner à ses eunuques ». Les rois accomplirent cette prédiction : car il est dit dans le troisième livre des Rois que le roi Achab avait des eunuques, et dans le quatrième, que Joram, Jéhu, Joachim et Sédékias, en avaient aussi.

Il est parlé longtemps auparavant dans la Genèse des eunuques du pharaon[7], et il est dit que Putiphar, à qui Joseph fut vendu, était eunuque du roi. Il est donc clair qu’on avait à Babylone foule d’eunuques pour garder les femmes. On ne leur faisait donc pas un devoir d’aller coucher avec le premier venu pour de l’argent. Babylone, la ville de Dieu, n’était donc pas un vaste b..... comme on l’a prétendu.

Ces contes d’Hérodote, ainsi que tous les autres contes dans ce goût, sont aujourd’hui si décriés par tous les honnêtes gens, la raison a fait de si grands progrès, que les vieilles et les enfants mêmes ne croient plus à ces sottises : « Non est vetula quæ credat[8] ; nec pueri credunt, nisi qui nondum ære lavantur[9]. »

Il ne s’est trouvé de nos jours qu’un seul homme[10] qui, n’étant pas de son siècle, a voulu justifier la fable d’Hérodote. Cette infamie lui paraît toute simple. Il veut prouver que les princesses babyloniennes se prostituaient par piété au premier venu, parce qu’il est dit, dans la sainte Écriture, que les Ammonites faisaient passer leurs enfants par le feu, en les présentant à Moloch ; mais cet usage de quelques hordes barbares, cette superstition de faire passer ses enfants par les flammes, ou même de les brûler sur des bûchers en l’honneur de je ne sais quel Moloch, ces horreurs iroquoises d’un petit peuple infâme, ont-elles quelque rapport avec une prostitution si incroyable chez la nation la plus jalouse et la plus policée de tout l’Orient connu ? Ce qui se passe chez les Iroquois sera-t-il parmi nous une preuve des usages de la cour d’Espagne ou de celle de France ?

Il apporte encore en preuve la fête des Lupercales chez les Romains, « pendant laquelle, dit-il, des jeunes gens de qualité et des magistrats respectables couraient nus par la ville, un fouet à la main, et frappaient de ce fouet des femmes de qualité qui se présentaient à eux sans rougir, dans l’espérance d’obtenir par là une plus heureuse délivrance ».

Premièrement, il n’est point dit que les Romains de qualité courussent tout nus : Plutarque, au contraire, dit expressément, dans ses Demandes sur les Romains, qu’ils étaient couverts de la ceinture en bas.

Secondement, il semble, à la manière dont s’exprime le défenseur des coutumes infâmes, que les dames romaines se troussaient pour recevoir des coups de fouet sur le ventre nu, ce qui est absolument faux.

Troisièmement, cette fête des Lupercales n’a aucun rapport à la prétendue loi de Babylone, qui ordonne aux femmes et aux filles du roi, des satrapes et des mages, de se vendre et de se prostituer par dévotion aux passants.

Quand on ne connaît ni l’esprit humain, ni les mœurs des nations ; quand on a le malheur de s’être borné à compiler des passages de vieux auteurs, qui presque tous se contredisent, il faut alors proposer son sentiment avec modestie ; il faut savoir douter, secouer la poussière du collège, et ne jamais s’exprimer avec une insolence outrageuse.

Hérodote, ou Ctésias, ou Diodore de Sicile, rapportent un fait ; vous l’avez lu en grec : donc ce fait est vrai. Cette manière de raisonner n’est pas celle d’Euclide ; elle est assez surprenante dans le siècle où nous vivons ; mais tous les esprits ne se corrigeront pas sitôt ; et il y aura toujours plus de gens qui compilent que de gens qui pensent.

Nous ne dirons rien ici de la confusion des langues arrivée tout d’un coup pendant la construction de la tour de Babel. C’est un miracle rapporté dans la sainte Écriture. Nous n’expliquons, nous n’examinons même aucun miracle : nous les croyons d’une foi vive et sincère, comme tous les auteurs du grand ouvrage de l’Encyclopédie les ont crus.

Nous dirons seulement que la chute de l’empire romain a produit plus de confusion et plus de langues nouvelles que la chute de la tour de Babel. Depuis le règne d’Auguste jusque vers le temps des Attila, des Clodivic, des Gondebaud, pendant six siècles, terra erat unius labii[11], la terre connue de nous était d’une seule langue. On parlait latin de l’Euphrate au mont Atlas. Les lois sous lesquelles vivaient cent nations étaient écrites en latin, et le grec servait d’amusement ; le jargon barbare de chaque province n’était que pour la populace. On plaidait en latin dans les tribunaux de l’Afrique comme à Rome. Un habitant de Cornouailles partait pour l’Asie-Mineure, sûr d’être entendu partout sur la route. C’était du moins un bien que la rapacité des Romains avait fait aux hommes. On se trouvait citoyen de toutes les villes, sur le Danube comme sur le Guadalquivir. Aujourd’hui un Bergamasque qui voyage dans les petits cantons suisses, dont il n’est séparé que par une montagne, a besoin d’interprète comme s’il était à la Chine. C’est un des plus grands fléaux de la vie.

SECTION II[12].

La vanité a toujours élevé les grands monuments. Ce fut par vanité que les hommes bâtirent la belle tour de Babel : « Allons, élevons une tour dont le sommet touche au ciel, et rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés dans toute la terre. » L’entreprise fut faite du temps d’un nommé Phaleg, qui comptait le bonhomme Noé pour son cinquième aïeul. L’architecture et tous les arts qui l’accompagnent avaient fait, comme on voit, de grands progrès en cinq générations. Saint Jérôme, le même qui a vu des faunes et des satyres, n’avait pas vu plus que moi la tour de Babel ; mais il assure qu’elle avait vingt mille pieds de hauteur. C’est bien peu de chose. L’ancien livre Jacult, écrit par un des plus doctes Juifs, démontre que sa hauteur était de quatre-vingt et un mille pieds juifs ; et il n’y a personne qui ne sache que le pied juif était à peu près de la longueur du pied grec. Cette dimension est plus vraisemblable que celle de Jérôme. Cette tour subsiste encore ; mais elle n’est plus tout à fait si haute. Plusieurs voyageurs très-véridiques l’ont vue ; moi, qui ne l’ai point vue, je n’en parlerai pas plus que d’Adam mon grand-père, avec qui je n’ai point eu l’honneur de converser. Mais consultez le révérend P. dom Calmet : c’est un homme d’un esprit fin et d’une profonde philosophie ; il vous expliquera la chose. Je ne sais pas pourquoi il est dit dans la Genèse que Babel signifie confusion, car Ba signifie père dans les langues orientales, et Bel signifie Dieu ; Babel signifie la ville de Dieu, la ville sainte. Les anciens donnaient ce nom à toutes leurs capitales. Mais il est incontestable que Babel veut dire confusion, soit parce que les architectes furent confondus après avoir élevé leur ouvrage jusqu’à quatre-vingt et un mille pieds juifs, soit parce que les langues se confondirent ; et c’est évidemment depuis ce temps-là que les Allemands n’entendent plus les Chinois : car il est clair, selon le savant Bochart, que le chinois est originairement la même langue que le haut-allemand.


BACCHUS[13].

De tous les personnages véritables ou fabuleux de l’antiquité profane, Bacchus est le plus important pour nous, je ne dis pas par la belle invention que tout l’univers, excepté les Juifs, lui attribua, mais par la prodigieuse ressemblance de son histoire fabuleuse avec les aventures véritables de Moïse.

Les anciens poëtes font naître Bacchus en Égypte ; il est exposé sur le Nil, et c’est de là qu’il est nommé Myses par le premier Orphée, ce qui veut dire en ancien égyptien sauvé des eaux, à ce que prétendent ceux qui entendaient l’ancien égyptien, qu’on n’entend plus. Il est élevé vers une montagne d’Arabie nommée Nisa, qu’on a cru être le mont Sina. On feint qu’une déesse lui ordonna d’aller détruire une nation barbare ; qu’il passa la mer Rouge à pied avec une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants. Une autre fois le fleuve Oronte suspendit ses eaux à droite et à gauche pour le laisser passer ; l’Hydaspe en fit autant. Il commanda au soleil de s’arrêter ; deux rayons lumineux lui sortaient de la tête. Il fit jaillir une fontaine de vin en frappant la terre de son thyrse ; il grava ses lois sur deux tables de marbre. Il ne lui manque que d’avoir affligé l’Égypte de dix plaies pour être la copie parfaite de Moïse.

Vossius est, je pense, le premier qui ait étendu ce parallèle. L’évêque d’Avranche Huet l’a poussé tout aussi loin ; mais il ajoute, dans sa Démonstration évangélique, que non-seulement Moïse est Bacchus, mais qu’il est encore Osiris et Typhon. Il ne s’arrête pas en si beau chemin : Moïse, selon lui, est Esculape, Amphion, Apollon, Adonis, Priape même. Il est assez plaisant que Huet, pour prouver que Moïse est Adonis, se fonde sur ce que l’un et l’autre ont gardé des moutons :

Et formosus oves ad flumina pavit Adonis.

(Virg., Eclog., x, v. 18.)

Adonis et Moïse ont gardé les moutons.

Sa preuve qu’il est Priape est qu’on peignait quelquefois Priape avec un âne, et que les Juifs passèrent chez les Gentils pour adorer un âne. Il en donne une autre preuve qui n’est pas canonique, c’est que la verge de Moïse pouvait être comparée au sceptre de Priape[14] : Sceptrum tribuitur Priapo, virga Mosi. Ces démonstrations ne sont pas celles d’Euclide.

Nous ne parlerons point ici des Bacchus plus modernes, tel que celui qui précéda de deux cents ans la guerre de Troie, et que les Grecs célébrèrent comme un fils de Jupiter enfermé dans sa cuisse.

Nous nous arrêtons à celui qui passa pour être né sur les confins de l’Égypte, et pour avoir fait tant de prodiges. Notre respect pour les livres sacrés juifs ne nous permet pas de douter que les Égyptiens, les Arabes, et ensuite les Grecs, n’aient voulu imiter l’histoire de Moïse : la difficulté consistera seulement à savoir comment ils auront pu être instruits de cette histoire incontestable.

À l’égard des Égyptiens, il est très-vraisemblable qu’ils n’ont jamais écrit les miracles de Moïse, qui les auraient couverts de honte. S’ils en avaient dit un mot, l’historien Josèphe et Philon n’auraient pas manqué de se prévaloir de ce mot. Josèphe, dans sa réponse à Apion, se fait un devoir de citer tous les auteurs d’Égypte qui ont fait mention de Moïse, et il n’en trouve aucun qui rapporte un seul de ces miracles. Aucun Juif n’a jamais cité un auteur égyptien qui ait dit un mot des dix plaies d’Égypte, du passage miraculeux de la mer Rouge, etc. Ce ne peut donc être chez les Égyptiens qu’on ait trouvé de quoi faire ce parallèle scandaleux du divin Moïse avec le profane Bacchus.

Il est de la plus grande évidence que si un seul auteur égyptien avait dit un mot des grands miracles de Moïse, toute la synagogue d’Alexandrie, toute l’Église disputante de cette fameuse ville, auraient cité ce mot, et en auraient triomphé, chacune à sa manière. Athénagore, Clément, Origène, qui disent tant de choses inutiles, auraient rapporté mille fois ce passage nécessaire : c’eût été le plus fort argument de tous les Pères. Ils ont tous gardé un profond silence ; donc ils n’avaient rien à dire. Mais aussi comment s’est-il pu faire qu’aucun Égyptien n’ait parlé des exploits d’un homme qui fit tuer tous les aînés des familles d’Égypte, qui ensanglanta le Nil, et qui noya dans la mer le roi et toute l’armée, etc., etc., etc. ?

Tous nos historiens avouent qu’un Clodivic, un Sicambre, subjugua la Gaule avec une poignée de barbares ; les Anglais sont les premiers à dire que les Saxons, les Danois et les Normands, vinrent tour à tour exterminer une partie de leur nation. S’ils ne l’avaient pas avoué, l’Europe entière le crierait. L’univers devait crier de même aux prodiges épouvantables de Moïse, de Josué, de Gédéon, de Samson, et de tant de prophètes : l’univers s’est tu cependant. Ô profondeur ! D’un côté, il est palpable que tout cela est vrai, puisque tout cela se trouve dans la sainte Écriture approuvée par l’Église ; de l’autre, il est incontestable qu’aucun peuple n’en a jamais parlé. Adorons la Providence, et soumettons-nous.

Les Arabes, qui ont toujours aimé le merveilleux, sont probablement les premiers auteurs des fables inventées sur Bacchus, adoptées bientôt et embellies par les Grecs. Mais comment les Arabes et les Grecs auraient-ils puisé chez les Juifs ? On sait que les Hébreux ne communiquèrent leurs livres à personne jusqu’au temps des Ptolémées ; ils regardaient cette communication comme un sacrilège, et Josèphe même, pour justifier cette obstination à cacher le Pentateuque au reste de la terre, dit, comme on l’a déjà remarqué[15], que Dieu avait puni tous les étrangers qui avaient osé parler des histoires juives. Si on l’en croit, l’historien Théopompe, ayant eu seulement dessein de faire mention d’eux dans son ouvrage, devint fou pendant trente jours ; et le poëte tragique Théodecte devint aveugle pour avoir fait prononcer le nom des Juifs dans une de ses tragédies. Voilà les excuses que Flavius Josèphe donne dans sa réponse à Apion de ce que l’histoire juive a été si longtemps inconnue.

Ces livres étaient d’une si prodigieuse rareté qu’on n’en trouva qu’un seul exemplaire sous le roi Josias ; et cet exemplaire encore avait été longtemps oublié dans le fond d’un coffre, au rapport de Saphan, scribe du pontife Helcias, qui le porta au roi.

Cette aventure arriva, selon le quatrième livre des Rois, six cent vingt-quatre ans avant notre ère vulgaire, quatre cents ans après Homère, et dans les temps les plus florissants de la Grèce. Les Grecs savaient alors à peine qu’il y eût des Hébreux au monde. La captivité des Juifs à Babylone augmenta encore leur ignorance de leurs propres livres. Il fallut qu’Esdras les restaurât au bout de soixante et dix ans, et il y avait déjà plus de cinq cents ans que la fable de Bacchus courait toute la Grèce.

Si les Grecs avaient puisé leurs fables dans l’histoire juive, ils y auraient pris des faits plus intéressants pour le genre humain. Les aventures d’Abraham, celles de Noé, de Mathusalem, de Seth, d’Énoch, de Caïn, d’Ève, de son funeste serpent, de l’arbre de la science, tous ces noms leur ont été de tout temps inconnus ; et ils n’eurent une faible connaissance du peuple juif que longtemps après la révolution que fit Alexandre en Asie et en Europe. L’historien Josèphe l’avoue en termes formels. Voici comme il s’exprime dès le commencement de sa réponse à Apion, qui (par parenthèse) était mort quand il lui répondit, car Apion mourut sous l’empereur Claude, et Josèphe écrivit sous Vespasien :

[16] « Comme le pays que nous habitons est éloigné de la mer, nous ne nous appliquons point au commerce, et n’avons point de communication avec les autres nations. Nous nous contentons de cultiver nos terres, qui sont très-fertiles, et travaillons principalement à bien élever nos enfants, parce que rien ne nous paraît si nécessaire que de les instruire dans la connaissance de nos saintes lois, et dans une véritable piété qui leur inspire le désir de les observer. Ces raisons, ajoutées à ce que j’ai dit, et à cette manière de vie qui nous est particulière, font voir que, dans les siècles passés, nous n’avons point eu de communication avec les Grecs, comme ont eu les Égyptiens et les Phéniciens... Y a-t-il donc sujet de s’étonner que notre nation n’étant point voisine de la mer, n’affectant point de rien écrire, et vivant en la manière que je l’ai dit, elle ait été peu connue ? »

Après un aveu aussi authentique du Juif le plus entêté de l’honneur de sa nation qui ait jamais écrit, on voit assez qu’il est impossible que les anciens Grecs eussent pris la fable de Bacchus dans les livres sacrés des Hébreux, ni même aucune autre fable, comme le sacrifice d’Iphigénie, celui du fils d’Idoménée, les travaux d’Hercule, l’aventure d’Eurydice, etc. : la quantité d’anciens récits qui se ressemblent est prodigieuse. Comment les Grecs ont-ils mis en fables ce que les Hébreux ont mis en histoire ? serait-ce par le don de l’invention ? serait-ce par la facilité de l’imitation ? serait-ce parce que les beaux esprits se rencontrent ? Enfin, Dieu l’a permis ; cela doit suffire. Qu’importe que les Arabes et les Grecs aient dit les mêmes choses que les Juifs ? Ne lisons l’Ancien Testament que pour nous préparer au Nouveau, et ne cherchons dans l’un et dans l’autre que des leçons de bienfaisance, de modération, d’indulgence, et d’une véritable charité.



BACON (ROGER).[17]

Vous croyez que Roger Bacon, ce fameux moine du xiiie siècle, était un très-grand homme, et qu’il avait la vraie science, parce qu’il fut persécuté et condamné dans Rome à la prison par des ignorants. C’est un grand préjugé en sa faveur, je l’avoue ; mais n’arrive-t-il pas tous les jours que des charlatans condamnent gravement d’autres charlatans, et que des fous font payer l’amende à d’autres fous ? Ce monde-ci a été longtemps semblable aux petites-maisons, dans lesquelles celui qui se croit le Père éternel anathématise celui qui se croit le Saint-Esprit ; et ces aventures ne sont pas même aujourd’hui extrêmement rares.

Parmi les choses qui le rendirent recommandable, il faut premièrement compter sa prison, ensuite la noble hardiesse avec laquelle il dit que tous les livres d’Aristote n’étaient bons qu’à brûler ; et cela dans un temps où les scolastiques respectaient Aristote, beaucoup plus que les jansénistes ne respectent saint Augustin. Cependant Roger Bacon a-t-il fait quelque chose de mieux que la Poétique, la Rhétorique, et la Logique d’Aristote ? Ces trois ouvrages immortels prouvent assurément qu’Aristote était un très-grand et très-beau génie, pénétrant, profond, méthodique, et qu’il n’était mauvais physicien que parce qu’il était impossible de fouiller dans les carrières de la physique lorsqu’on manquait d’instruments.

Roger Bacon, dans son meilleur ouvrage, où il traite de la lumière et de la vision, s’exprime-t-il beaucoup plus clairement qu’Aristote quand il dit : « La lumière fait par voie de multiplication son espèce lumineuse, et cette action est appelée univoque et conforme à l’agent ; il y a une autre multiplication équivoque, par laquelle la lumière engendre la chaleur, et la chaleur la putréfaction » ?

Ce Roger d’ailleurs vous dit qu’on peut prolonger sa vie avec du sperma ceti, et de l’aloès, et de la chair de dragon, mais qu’on peut se rendre immortel avec la pierre philosophale. Vous pensez bien qu’avec ces beaux secrets il possédait encore tous ceux de l’astrologie judiciaire sans exception : aussi assure-t-il bien positivement, dans son Opus majus, que la tête de l’homme est soumise aux influences du bélier, son cou à celles du taureau, et ses bras au pouvoir des gémeaux, etc. Il prouve mêmes ces belles choses par l’expérience, et il loue beaucoup un grand astrologue de Paris, qui empêcha, dit-il, un médecin de mettre un emplâtre sur la jambe d’un malade parce que le soleil était alors dans le signe du verseau, et que le verseau est mortel pour les jambes sur lesquelles on applique des emplâtres.

C’est une opinion assez généralement répandue que notre Roger fut l’inventeur de la poudre à canon[18]. Il est certain que de son temps on était sur la voie de cette horrible découverte : car je remarque toujours que l’esprit d’invention est de tous les temps, et que les docteurs, les gens qui gouvernent les esprits et les corps, ont beau être d’une ignorance profonde, ont beau faire régner les plus insensés préjugés, ont beau n’avoir pas le sens commun, il se trouve toujours des hommes obscurs, des artistes animés d’un instinct supérieur, qui inventent des choses admirables, sur lesquelles ensuite les savants raisonnent.

Voici mot à mot ce fameux passage de Roger Bacon touchant la poudre à canon ; il se trouve dans son Opus majus, page 474, édition de Londres : « Le feu grégeois peut difficilement s’éteindre, car l’eau ne l’éteint pas. Et il y a de certains feux dont l’explosion fait tant de bruit que, si on les allumait subitement et de nuit, une ville et une armée ne pourraient le soutenir : les éclats de tonnerre ne pourraient leur être comparés. Il y en a qui effrayent tellement la vue que les éclairs des nues la troublent moins : on croit que c’est par de tels artifices que Gédéon jeta la terreur dans l’armée des Madianites. Et nous en avons une preuve dans ce jeu d’enfants qu’on fait par tout le monde. On enfonce du salpêtre avec force dans une petite balle de la grosseur d’un pouce ; on la fait crever avec un bruit si violent qu’il surpasse le rugissement du tonnerre, et il en sort une plus grande exhalaison de feu que celle de la foudre. » Il parait évidemment que Roger Bacon ne connaissait que cette expérience commune d’une petite boule pleine de salpêtre mise sur le feu. Il y a encore bien loin de là à la poudre à canon, dont Roger ne parle en aucun endroit, mais qui fut bientôt après inventée.

Une chose me surprend davantage, c’est qu’il ne connut pas la direction de l’aiguille aimantée, qui de son temps commençait à être connue en Italie ; mais, en récompense, il savait très-bien le secret de la baguette de coudrier, et beaucoup d’autres choses semblables, dont il traite dans sa Dignité de l’art expérimental.

Cependant, malgré ce nombre effroyable d’absurdités et de chimères, il faut avouer que ce Bacon était un homme admirable pour son siècle. Quel siècle ! me direz-vous : c’était celui du gouvernement féodal et des scolastiques. Figurez-vous les Samoyèdes et les Ostiaks, qui auraient lu Aristote et Avicenne : voilà ce que nous étions.

Roger savait un peu de géométrie et d’optique, et c’est ce qui le fit passer à Rome et à Paris pour un sorcier. Il ne savait pourtant que ce qui est dans l’Arabe Alhazen : car dans ces temps-là on ne savait encore rien que par les Arabes. Ils étaient les médecins et les astrologues de tous les rois chrétiens. Le fou du roi était toujours de la nation ; mais le docteur était Arabe ou Juif.

Transportez ce Bacon au temps où nous vivons, il serait sans doute un très-grand homme. C’était de l’or encroûté de toutes les ordures du temps où il vivait : cet or aujourd’hui serait épuré.

Pauvres humains que nous sommes ! que de siècles il a fallu pour acquérir un peu de raison !


DE FRANÇOIS BACON,
et de l’attraction.
SECTION PREMIÈRE[19].

Le plus grand service peut-être que François Bacon ait rendu à la philosophie a été de deviner l’attraction.

Il disait sur la fin du xvie siècle, dans son livre de la Nouvelle Méthode de savoir :

« Il faut chercher s’il n’y aurait point une espèce de force magnétique qui opère entre la terre et les choses pesantes, entre la lune et l’océan, entre les planètes.... Il faut ou que les corps graves soient poussés vers le centre de la terre, ou qu’ils en soient mutuellement attirés ; et, en ce dernier cas, il est évident que plus les corps en tombant s’approchent de la terre, plus fortement ils s’attirent.... Il faut expérimenter si la même horloge à poids ira plus vite sur le haut d’une montagne ou au fond d’une mine. Si la force des poids diminue sur la montagne et augmente dans la mine, il y a apparence que la terre a une vraie attraction. »

Environ cent ans après, cette attraction, cette gravitation, cette propriété universelle de la matière, cette cause qui retient les planètes dans leurs orbites, qui agit dans le soleil, et qui dirige un fétu vers le centre de la terre, a été trouvée, calculée et démontrée par le grand Newton ; mais quelle sagacité dans Bacon de Verulam, de l’avoir soupçonnée lorsque personne n’y pensait ?

Ce n’est pas là de la matière subtile produite par des échancrures de petits dés qui tournèrent autrefois sur eux-mêmes, quoique tout fût plein ; ce n’est pas de la matière globuleuse formée de ces dés, ni de la matière cannelée. Ces grotesques furent reçus pendant quelque temps chez les curieux : c’était un très-mauvais roman ; non-seulement il réussit comme Cyrus et Pharamond, mais il fut embrassé comme une vérité par des gens qui cherchaient à penser. Si vous en exceptez Bacon, Galilée, Toricelli, et un très-petit nombre de sages, il n’y avait alors que des aveugles en physique.

Ces aveugles quittèrent les chimères grecques pour les chimères des tourbillons et de la matière cannelée ; et lorsque enfin on eut découvert et démontré l’attraction, la gravitation et ses lois, on cria aux qualités occultes. Hélas ! tous les premiers ressorts de la nature ne sont-ils pas pour nous des qualités occultes ? Les causes du mouvement, du ressort, de la génération, de l’immutabilité des espèces, du sentiment, de la mémoire, de la pensée, ne sont-elles pas très-occultes ?

Bacon soupçonna. Newton démontra l’existence d’un principe jusqu’alors inconnu. Il faut que les hommes s’en tiennent là, jusqu’à ce qu’ils deviennent des dieux. Newton fut assez sage, en démontrant les lois de l’attraction, pour dire qu’il en ignorait la cause. Il ajouta que c’était peut-être une impulsion, peut-être une substance légère prodigieusement élastique, répandue dans la nature. Il tâchait apparemment d’apprivoiser par ces peut-être les esprits effarouchés du mot d’attraction, et d’une propriété de la matière qui agit dans tout l’univers sans toucher à rien.

Le premier qui osa dire (du moins en France) qu’il est impossible que l’impulsion soit la cause de ce grand et universel phénomène s’expliqua ainsi, lors même que les tourbillons et la matière subtile étaient encore fort à la mode[20] :

« On voit l’or, le plomb, le papier, la plume, tomber également vite, et arriver au fond du récipient en même temps, dans la machine pneumatique.

« Ceux qui tiennent encore pour le plein de Descartes, pour les prétendus effets de la matière subtile, ne peuvent rendre aucune bonne raison de ce fait : car les faits sont leurs écueils. Si tout était plein, quand on leur accorderait qu’il pût y avoir alors du mouvement (ce qui est absolument impossible), au moins cette prétendue matière subtile remplirait exactement le récipient, elle y serait en aussi grande quantité que de l’eau ou du mercure qu’on y aurait mis ; elle s’opposerait au moins à cette descente si rapide des corps ; elle résisterait à ce large morceau de papier selon la surface de ce papier, et laisserait tomber la balle d’or ou de plomb beaucoup plus vite ; mais ces chutes se font au même instant : donc il n’y a rien dans le récipient qui résiste ; donc cette prétendue matière subtile ne peut faire aucun effet sensible dans ce récipient ; donc il y a une autre force qui fait la pesanteur.

« En vain dirait-on qu’il reste une matière subtile dans ce récipient, puisque la lumière le pénètre. Il y a bien de la différence : la lumière qui est dans ce vase de verre n’en occupe certainement pas la cent-millième partie ; mais, selon les cartésiens, il faut que leur matière imaginaire remplisse bien plus exactement le récipient que si je le supposais rempli d’or : car il y a beaucoup de vide dans l’or, et ils n’en admettent point dans leur matière subtile.

« Or, par cette expérience, la pièce d’or, qui pèse cent mille fois plus que le morceau de papier, est descendue aussi vite que le papier : donc la force qui l’a fait descendre a agi cent mille fois plus sur elle que sur le papier ; de même qu’il faudra cent fois plus de force à mon bras pour remuer cent livres que pour remuer une livre ; donc cette puissance qui opère la gravitation agit en raison directe de la masse des corps : elle agit en effet tellement sur la masse des corps, non selon les surfaces, qu’un morceau d’or réduit en poudre descend dans la machine pneumatique aussi vite que la même quantité d’or étendue en feuille. La figure du corps ne change ici en rien sa gravité ; ce pouvoir de gravitation agit donc sur la nature interne des corps, et non en raison des superficies.

« On n’a jamais pu répondre à ces vérités pressantes que par une supposition aussi chimérique que les tourbillons. On suppose que la matière subtile prétendue, qui remplit tout le récipient, ne pèse point. Étrange idée, qui devient absurde ici : car il ne s’agit pas dans le cas présent d’une matière qui ne pèse pas, mais d’une matière qui ne résiste pas. Toute matière résiste par sa force d’inertie : donc si le récipient était plein, la matière quelconque qui le remplirait résisterait infiniment ; cela paraît démontré en rigueur.

« Ce pouvoir ne réside point dans la prétendue matière subtile. Cette matière serait un fluide ; tout fluide agit sur les solides en raison de leurs superficies : ainsi le vaisseau, présentant moins de surface par sa proue, fend la mer qui résisterait à ses flancs. Or, quand la superficie d’un corps est le carré de son diamètre, la solidité de ce corps est le cube de ce même diamètre ; le même pouvoir ne peut agir à la fois en raison du cube et du carré : donc la pesanteur, la gravitation n’est point l’effet de ce fluide. De plus, il est impossible que cette prétendue matière subtile ait, d’un côté, assez de force pour précipiter un corps de cinquante-quatre mille pieds de haut en une minute (car telle est la chute des corps), et que de l’autre elle soit assez impuissante pour ne pouvoir empêcher le pendule du bois le plus léger de remonter de vibration en vibration dans la machine pneumatique, dont cette matière imaginaire est supposée remplir exactement tout l’espace. Je ne craindrai donc point d’affirmer que si l’on découvrait jamais une impulsion qui fût la cause de la pesanteur d’un corps vers un centre, en un mot, la cause de la gravitation, de l’attraction universelle, cette impulsion serait d’une tout autre nature que celle qui nous est connue. »

Cette philosophie fut d’abord très-mal reçue ; mais il y a des gens dont le premier aspect choque, et auxquels on s’accoutume.

La contradiction est utile ; mais l’auteur du Spectacle de la nature[21] n’a-t-il pas un peu outré ce service rendu à l’esprit humain, lorsqu’à la fin de son Histoire du ciel il a voulu donner des ridicules à Newton, et ramener les tourbillons sur les pas d’un écrivain nommé Privât de Molières ?

[22] Il vaudrait mieux, dit-il, se tenir en repos que d’exercer laborieusement sa géométrie à calculer et à mesurer des actions imaginaires, et qui ne nous apprennent rien, etc. »

Il est pourtant assez reconnu que Galilée, Kepler et Newton nous ont appris quelque chose. Ce discours de M. Pluche ne s’éloigne pas beaucoup de celui que M. Algarotti rapporte dans le Neutonianismo per le dame, d’un brave Italien qui disait : « Souffrirons-nous qu’un Anglais nous instruise ? »

Pluche va plus loin[23], il raille ; il demande comment un homme, dans une encoignure de l’église de Notre-Dame, n’est pas attiré et collé à la muraille ?

Huygens et Newton auront donc en vain démontré, par le calcul de l’action des forces centrifuges et centripètes, que la terre est un peu aplatie vers les pôles ? Vient un Pluche qui vous dit froidement[24] que les terres ne doivent être plus hautes vers l’équateur qu’afin que « les vapeurs s’élèvent plus dans l’air, et que les Nègres de l’Afrique ne soient pas brûlés de l’ardeur du soleil ».

Voilà, je l’avoue, une plaisante raison. Il s’agissait alors de savoir si, par les lois mathématiques, le grand cercle de l’équateur terrestre surpasse le cercle du méridien d’un cent-soixante-et-dix-huitième ; et on veut nous persuader que si la chose est ainsi, ce n’est point en vertu de la théorie des forces centrales, mais uniquement pour que les Nègres aient environ cent soixante-dix-huit gouttes de vapeurs sur leurs têtes, tandis que les habitants du Spitzberg n’en auront que cent soixante-dix-sept.

Le même Pluche, continuant ses railleries de collège, dit ces propres paroles : « Si l’attraction a pu élargir l’équateur,... qui empêchera de demander si ce n’est pas l’attraction qui a mis en saillie le devant du globe de l’œil et qui a élancé au milieu du visage de l’homme ce morceau de cartilage qu’on appelle le nez[25] ? »

Ce qu’il y a de pis, c’est que l’Histoire du ciel et le Spectacle de la nature contiennent de très-bonnes choses pour les commençants ; et que les erreurs ridicules, prodiguées à côté de vérités utiles, peuvent aisément égarer des esprits qui ne sont pas encore formés.


SECTION II[26].


BADAUD[27].

Quand on dira que badaud vient de l’italien badare, qui signifie regarder, s’arrêter, perdre son temps, on ne dirait rien que d’assez vraisemblable. Mais il serait ridicule de dire, avec le Dictionnaire de Trévoux, que badaud signifie sot, niais, ignorant, stolidus, stupidus, bardus, et qu’il vient du mot latin badaldus.

Si on a donné ce nom au peuple de Paris plus volontiers qu’à un autre, c’est uniquement parce qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan, ou deux femmes du peuple qui se disent des injures, ou un charretier dont la charrette sera renversée, et qu’ils ne relèveront pas. Il y a des badauds partout, mais on a donné la préférence à ceux de Paris.



BAISER[28].

J’en demande pardon aux jeunes gens et aux jeunes demoiselles, mais ils ne trouveront point ici peut-être ce qu’ils chercheront. Cet article n’est que pour les savants et les gens sérieux, auxquels il ne convient guère.

Il n’est que trop question de baiser dans les comédies du temps de Molière. Champagne, dans la comédie de la Mère coquette de Quinault, demande des baisers à Laurette ; elle lui dit :

Tu n’es donc pas content ? vraiment, c’est une honte ;
Je t’ai baisé deux fois.

Champagne lui répond :

Quoi ! tu baises par compte ?

(Acte I, scène i.)

Les valets demandaient toujours des baisers aux soubrettes ; on se baisait sur le théâtre. Cela était d’ordinaire très-fade et très-insupportable, surtout dans des acteurs assez vilains, qui faisaient mal au cœur.

Si le lecteur veut des baisers, qu’il en aille chercher dans le Pastor fido ; il y a un chœur entier où il n’est parlé que de baisers[29] ; et la pièce n’est fondée que sur un baiser que Mirtillo donna un jour à la belle Amarilli, au jeu de colin-maillard, un bacio molto saporito.

On connaît le chapitre sur les baisers, dans lequel Jean de La Casa, archevêque de Bénévent, dit qu’on peut se baiser de la tête aux pieds. Il plaint les grands nez qui ne peuvent s’approcher que difficilement ; et il conseille aux dames qui ont le nez long d’avoir des amants camus.

Le baiser était une manière de saluer très-ordinaire dans toute l’antiquité. Plutarque rapporte que les conjurés, avant de tuer César, lui baisèrent le visage, la main, et la poitrine. Tacite dit que lorsque son beau-père Agricola revint de Rome, Domitien le reçut avec un froid baiser, ne lui dit rien, et le laissa confondu dans la foule[30]. L’inférieur qui ne pouvait parvenir à saluer son supérieur en le baisant appliquait sa bouche à sa propre main, et lui envoyait ce baiser, qu’on lui rendait de même, si on voulait. On employait même ce signe pour adorer les dieux. Job, dans sa Parabole[31], qui est peut-être le plus ancien de nos livres connus, dit « qu’il n’a point adoré le soleil et la lune comme les autres Arabes, qu’il n’a point porté sa main à sa bouche en regardant ces astres ».

Il ne nous est resté, dans notre Occident, de cet usage si antique, que la civilité puérile et honnête qu’on enseigne encore dans quelques petites villes aux enfants, de baiser leur main droite quand on leur donne quelque sucrerie.

C’était chose horrible de trahir en baisant ; c’est ce qui rend l’assassinat de César encore plus odieux. Nous connaissons assez les baisers de Judas ; ils sont devenus proverbe.

Joab, l’un des capitaines de David, étant fort jaloux d’Amasa, autre capitaine, lui dit[32] : « Bonjour, mon frère ; et il prit de sa main le menton d’Amasa pour le baiser, et de l’autre main il tira sa grande épée, et l’assassina d’un seul coup si terrible que toutes ses entrailles lui sortirent du corps. »

On ne trouve aucun baiser dans les autres assassinats assez fréquents qui se commirent chez les Juifs, si ce n’est peut-être les baisers que donna Judith au capitaine Holopherne, avant de lui couper la tête dans son lit lorsqu’il fut endormi ; mais il n’en est pas fait mention, et la chose n’est gue vraisemblable.

Dans une tragédie de Shakespeare nommée Othello, cet Othello, qui est un nègre, donne deux baisers à sa femme avant de l’étrangler. Cela paraît abominable aux honnêtes gens; mais des partisans de Shakespeare disent que c’est la belle nature, surtout dans un nègre.

Lorsqu’on assassina Jean Galeas Sforza dans la cathédrale de Milan, le jour de Saint-Étienne, les deux Médicis dans l’église de la Reparata, l’amiral Coligny, le prince d’Orange, le maréchal d’Ancre, les frères de Wit et tant d’autres, du moins on ne les baisa pas.

Il y avait chez les anciens je ne sais quoi de symbolique et de sacré attaché au baiser, puisqu’on baisait les statues des dieux et leurs barbes, quand les sculpteurs les avaient figurés avec de la barbe. Les initiés se baisaient aux mystères de Cérès, en signe de concorde.

Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait repas d’amour. Ils se donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de sœur, ἅγιον φίλημα. Cet usage dura plus de quatre siècles, et fut enfin aboli à cause des conséquences. Ce furent ces baisers de paix, ces agapes d’amour, ces noms de frère et de sœur, qui attirèrent longtemps aux chrétiens, peu connus, ces imputations de débauche dont les prêtres de Jupiter et les prêtresses de Vesta les chargèrent. Vous voyez dans Pétrone, et dans d’autres auteurs profanes, que les dissolus se nommaient frère et sœur. On crut que chez les chrétiens les mêmes noms signifiaient les mêmes infamies. Ils servirent innocemment eux-mêmes à répandre ces accusations dans l’empire romain.

Il y eut dans le commencement dix-sept sociétés chrétiennes différentes, comme il y en eut neuf chez les Juifs, en comptant les deux espèces de Samaritains. Les sociétés qui se flattaient d’être les plus orthodoxes accusaient les autres des impuretés les plus inconcevables. Le terme de gnostique, qui fut d’abord si honorable, et qui signifiait savant, éclairé, pur, devint un terme d’horreur et de mépris, un reproche d’hérésie. Saint Épiphane, au IIIe siècle, prétendait qu’ils se chatouillaient d’abord les uns les autres, hommes et femmes ; qu’ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et qu’ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers ; que le mari disait à sa femme, en lui présentant un jeune initié : Fais l’agape avec mon frère ; et qu’ils faisaient l’agape.

Nous n’osons répéter ici, dans la chaste langue française, ce que saint Épiphane[33] ajoute en grec[34]. Nous dirons seulement que peut-être on en imposa un peu à ce saint ; qu’il se laissa trop emporter à son zèle, et que tous les hérétiques ne sont pas de vilains débauchés.

La secte des piétistes, en voulant imiter les premiers chrétiens, se donne aujourd’hui des baisers de paix en sortant de l’assemblée, et en s’appelant mon frère, ma sœur ; c’est ce que m’avoua, il y a vingt ans, une piétiste fort jolie et fort humaine. L’ancienne coutume était de baiser sur la bouche ; les piétistes l’ont soigneusement conservée.

Il n’y avait point d’autre manière de saluer les dames en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre ; c’était le droit des cardinaux de baiser les reines sur la bouche, et même en Espagne. Ce qui est singulier, c’est qu’ils n’eurent pas la même prérogative en France, où les dames eurent toujours plus de liberté que partout ailleurs ; mais chaque pays a ses cérémonies, et il n’y a point d’usage si général que le hasard et l’habitude n’y aient mis quelque exception. C’eût été une incivilité, un affront, qu’une dame honnête, en recevant la première visite d’un seigneur, ne le baisât pas à la bouche, malgré ses moustaches. « C’est une déplaisante coutume, dit Montaigne[35] et injurieuse aux dames, d’avoir à prêter leurs lèvres à quiconque a trois valets à sa suite, pour mal plaisant qu’il soit. » Cette coutume était pourtant la plus ancienne du monde.

S’il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par politesse à une bouche vieille et laide, il y avait un grand danger entre des bouches fraîches et vermeilles de vingt à vingt-cinq ans ; et c’est ce qui fit abolir enfin la cérémonie du baiser dans les mystères et dans les agapes. C’est ce qui fit enfermer les femmes chez les Orientaux, afin qu’elles ne baisassent que leurs pères et leurs frères, coutume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.

Voici le danger : il y a un nerf de la cinquième paire qui va de la bouche au cœur, et de là plus bas : tant la nature a tout préparé avec l’industrie la plus délicate ! Les petites glandes des lèvres, leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, leur peau fine, chatouilleuse, leur donnent un sentiment exquis et voluptueux, lequel n’est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible encore. La pudeur peut souffrir d’un baiser longtemps savouré entre deux piétistes de dix-huit ans.

Il est à remarquer que l’espèce humaine, les tourterelles et les pigeons, sont les seuls qui connaissent les baisers ; de là est venu chez les Latins le mot columbatim, que notre langue n’a pu rendre. Il n’y a rien dont on n’ait abusé. Le baiser, destiné par la nature à la bouche, a été prostitué souvent à des membranes qui ne semblaient pas faites pour cet usage. On sait de quoi les templiers furent accusés.

Nous ne pouvons honnêtement traiter plus au long ce sujet intéressant, quoique Montaigne dise : « Il en faut parler sans vergogne : nous prononçons hardiment tuer, blesser, trahir, et de cela nous n’oserions parler qu’entre les dents. »

BALA, BÂTARDS[36].

Bala, servante de Rachel, et Zelpha, servante de Lia, donnèrent chacune deux enfants au patriarche Jacob ; et vous remarquerez qu’ils héritèrent comme fils légitimes, aussi bien que les huit autres enfants mâles que Jacob eut des deux sœurs Lia et Rachel. Il est vrai qu’ils n’eurent tous pour héritage qu’une bénédiction, au lieu que Guillaume le Bâtard hérita de la Normandie.

Thierry, bâtard de Clovis, hérita de la meilleure partie des Gaules, envahie par son père.

Plusieurs rois d’Espagne et de Naples ont été bâtards.

[37] En Espagne, les bâtards ont toujours hérité. Le roi Henri de Transtamare ne fut point regardé comme roi illégitime, quoiqu’il fut enfant illégitime ; et cette race de bâtards, fondue dans la maison d’Autriche, a régné en Espagne jusqu’à Philippe V.

La race d’Aragon, qui régnait à Naples du temps de Louis XII, était bâtarde. Le comte de Dunois signait le bâtard d’Orléans ; et l’on a conservé longtemps des lettres du duc de Normandie, roi d’Angleterre, signées Guillaume le bâtard.

En Allemagne, il n’en est pas de même : on veut des races pures ; les bâtards n’héritent jamais des fiefs, et n’ont point d’État. En France, depuis longtemps, le bâtard d’un roi ne peut être prêtre sans une dispense de Rome ; mais il est prince sans difficulté, dès que le roi le reconnaît pour le fils de son péché, fût-il bâtard adultérin de père et de mère. Il en est de même en Espagne, Le bâtard d’un roi d’Angleterre ne peut être prince, mais duc. Les bâtards de Jacob ne furent ni ducs, ni princes ; ils n’eurent point de terres, et la raison est que leur père n’en avait point ; mais on les appela depuis patriarches, comme qui dirait archi-pères.

On a demandé si les bâtards des papes pouvaient être papes à leur tour. Il est vrai que le pape Jean XI était bâtard du pape Sergius III et de la fameuse Marozie ; mais un exemple n’est pas une loi. (Voyez à l’article Loi comme toutes les lois et tous les usages se contredisent.)



BANNISSEMENT[38].

Bannissement à temps ou à vie, peine à laquelle on condamne les délinquants, ou ceux qu’on veut faire passer pour tels.

On bannissait, il n’y a pas bien longtemps, du ressort de la juridiction, un petit voleur, un petit faussaire, un coupable de voie de fait. Le résultat était qu’il devenait grand voleur, grand faussaire, et meurtrier dans une autre juridiction. C’est comme si nous jetions dans les champs de nos voisins les pierres qui nous incommoderaient dans les nôtres.

Ceux qui ont écrit sur le droit des gens se sont fort tourmentés pour savoir au juste si un homme qu’on a banni de sa patrie est encore de sa patrie. C’est à peu près comme si on demandait si un joueur qu’on a chassé de la table du jeu est encore un des joueurs.

S’il est permis à tout homme par le droit naturel de se choisir sa patrie, celui qui a perdu le droit de citoyen peut, à plus forte raison, se choisir une patrie nouvelle ; mais peut-il porter les armes contre ses anciens concitoyens ? Il y en a mille exemples. Combien de protestants français naturalisés en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, ont servi contre la France, et contre des armées où étaient leurs parents et leurs propres frères ! Les Grecs qui étaient dans les armées du roi de Perse ont fait la guerre aux Grecs leurs anciens compatriotes. On a vu les Suisses au service de la Hollande tirer sur les Suisses au service de la France. C’est encore pis que de se battre contre ceux qui vous ont banni : car, après tout, il semble moins malhonnête de tirer l’épée pour se venger que de la tirer pour de l’argent.



BANQUE. 

La banque est un trafic d’espèces contre du papier, etc. Il y a des banques particulières et des banques publiques. Les banques particulières consistent en lettres de change qu’un particulier vous donne pour recevoir votre argent au lieu indiqué. Le premier prend 1/2 pour 100, et son correspondant chez qui vous allez prend aussi 1/2 pour 100 quand il vous paye. Ce premier gain est convenu entre eux sans en avertir le porteur[39].

Le second gain, beaucoup plus considérable, se fait sur la valeur des espèces. Ce gain dépend de l’intelligence du banquier et de l’ignorance du remetteur d’argent. Les banquiers ont entre eux une langue particulière, comme les chimistes ; et le passant qui n’est pas initié à ces mystères en est toujours la dupe. Ils vous disent, par exemple : Nous remettons de Berlin à Amsterdam ; l’incertain pour le certain ; le change est haut ; il est à trente-quatre, trente-cinq ; et avec ce jargon, il se trouve qu’un homme qui croit les entendre perd six ou sept pour cent ; de sorte que s’il fait environ quinze voyages à Amsterdam, en remettant toujours son argent par lettres de change, il se trouvera que ses deux banquiers auront eu à la fin tout son bien. C’est ce qui produit d’ordinaire à tous les banquiers une grande fortune. Si on demande ce que c’est que l’incertain pour le certain, le voici :

Les écus d’Amsterdam ont un prix fixe en Hollande, et leur prix varie en Allemagne. Cent écus ou patagons de Hollande, argent de banque, sont cent écus de soixante sous chacun : il faut partir de là et voir ce que les Allemands leur donnent pour ces cent écus.

Vous donnez au banquier d’Allemagne, ou 130, ou 131, ou 132 rixdales, etc., et c’est là l’incertain : pourquoi 131 rixdales, ou 132 ? Parce que l’argent d’Allemagne passe pour être plus faible de titre que celui de Hollande.

Vous êtes censé recevoir poids pour poids et titre pour titre : il faut donc que vous donniez en Allemagne un plus grand nombre d’écus, puisque vous les donnez d’un titre inférieur.

Pourquoi tantôt 132, ou 133 écus, ou quelquefois 136 ? C’est que l’Allemagne a plus tiré de marchandises qu’à l’ordinaire de la Hollande : l’Allemagne est débitrice, et alors les banquiers d’Amsterdam exigent un plus grand profit ; ils abusent de la nécessité où l’on est, et, quand on tire sur eux, ils ne veulent donner leur argent qu’à un prix fort haut. Les banquiers d’Amsterdam disent aux banquiers de Francfort ou de Berlin : Vous nous devez, et vous tirez encore de l’argent sur nous ; donnez-nous donc cent trente-six écus pour cent patagons.

Ce n’est là encore que la moitié du mystère. J’ai donné à Berlin treize cent soixante écus, et je vais à Amsterdam avec une lettre de change de mille écus, ou patagons. Le banquier d’Amsterdam me dit : Voulez-vous de l’argent courant, ou de l’argent de banque ? Je lui réponds que je n’entends rien à ce langage, et que je le prie de faire pour le mieux. Croyez-moi, me dit-il, prenez de l’argent courant. Je n’ai pas de peine à le croire.

Je pense recevoir la valeur de ce que j’ai donné à Berlin ; je crois, par exemple, que si je rapportais sur-le-champ à Berlin l’argent qu’il me compte, je ne perdrais rien ; point du tout, je perds encore sur cet article, et voici comment. Ce qu’on appelle argent de banque en Hollande est supposé l’argent déposé en 1600 à la caisse publique, à la Banque générale. Les patagons déposés y furent reçus pour soixante sous de Hollande, et en valaient soixante-trois[40]. Tous les gros payements se font en billets sur la banque d’Amsterdam ; mais je devais recevoir soixante-trois sous à cette banque pour un billet d’un écu ; j’y vais, ou bien je négocie mon billet, et je ne reçois que soixante-deux sous et demi, ou soixante-deux sous, pour mon patagon de banque ; c’est pour la peine de ces messieurs, ou pour ceux qui m’escomptent mon billet : cela s’appelle l’agio, du mot italien aider ; on m’aide donc à perdre un sou par écu, et mon banquier m’aide encore davantage en m’épargnant la peine d’aller aux changeurs ; il me fait perdre deux sous, en me disant que l’agio est fort haut, que l’argent est fort cher : il me vole, et je le remercie[41].

Voilà comme se fait la banque des négociants, d’un bout de l’Europe à l’autre.

La banque d’un État est d’un autre genre : ou c’est un argent que les particuliers déposent pour leur seule sûreté, sans en tirer de profit, comme on fit à Amsterdam en 1609, et à Rotterdam en 1636 ; ou c’est une compagnie autorisée qui reçoit l’argent des particuliers pour l’employer à son avantage, et qui paye aux déposants un intérêt : c’est ce qui se pratique en Angleterre, où la banque autorisée par le parlement donne 4 pour 100 aux propriétaires.

En France, on voulut établir une banque de l’État sur ce modèle en 1717[42]. L’objet était de payer avec les billets de cette banque toutes les dépenses courantes de l’État, de recevoir les impositions en même payement et d’acquitter tous les billets, de donner sans aucun décompte tout l’argent qui serait tiré sur la banque, soit par les régnicoles, soit par l’étranger, et par là de lui assurer le plus grand crédit. Cette opération doublait réellement les espèces en ne fabriquant de billets de banque qu’autant qu’il y avait d’argent courant dans le royaume, et les triplait si, en faisant deux fois autant de billets qu’il y avait de monnaie, on avait soin de faire les payements à point nommé : car la caisse ayant pris faveur, chacun y eût laissé son argent, et non-seulement on eût porté le crédit au triple, mais on l’eût poussé encore plus loin, comme en Angleterre. Plusieurs gens de finance, plusieurs gros banquiers, jaloux du sieur Law, inventeur de cette banque, voulurent l’anéantir dans sa naissance ; ils s’unirent avec des négociants hollandais, et tirèrent sur elle tout son fonds en huit jours. Le gouvernement, au lieu de fournir de nouveaux fonds pour les payements, ce qui était le seul moyen de soutenir la banque, imagina de punir la mauvaise volonté de ses ennemis, en portant par un édit la monnaie un tiers au delà de sa valeur ; de sorte que quand les agents hollandais vinrent pour recevoir les derniers payements, on ne leur paya en argent que les deux tiers réels de leurs lettres de change[43]. Mais ils n’avaient plus que peu de chose à retirer ; leurs grands coups avaient été frappés ; la banque était épuisée ; ce haussement de la valeur numéraire des espèces acheva de la décrier. Ce fut la première époque du bouleversement du fameux système de Law. Depuis ce temps, il n’y eut plus en France de banque publique ; et ce qui n’était pas arrivé à la Suède, à Venise, à l’Angleterre, à la Hollande, dans les temps les plus désastreux, arriva à la France au milieu de la paix et de l’abondance.

Tous les bons gouvernements sentent les avantages d’une banque d’État : cependant la France et l’Espagne n’en ont point ; c’est à ceux qui sont à la tête de ces royaumes d’en pénétrer la raison.



BANQUEROUTE[44].

On connaissait peu de banqueroutes en France avant le XVIe siècle. La grande raison, c’est qu’il n’y avait point de banquiers. Des Lombards, des juifs, prêtaient sur gages au denier dix : on commerçait argent comptant. Le change, les remises en pays étranger, étaient un secret ignoré de tous les juges.

Ce n’est pas que beaucoup de gens ne se ruinassent ; mais cela ne s’appelait point banqueroute ; on disait déconfiture : ce mot est plus doux à l’oreille. On se servait du mot de rompture dans la coutume du Boulonnais ; mais rompture ne sonne pas si bien.

Les banqueroutes nous viennent d’Italie, bancorotto, bancarotta, gambarotta e la giustizia non impicar[45]. Chaque négociant avait son banc dans la place du change ; et quand il avait mal fait ses affaires, qu’il se déclarait fallito, et qu’il abandonnait son bien à ses créanciers moyennant qu’il en retînt une bonne partie pour lui, il était libre et réputé très-galant homme. On n’avait rien à lui dire, son banc était cassé, banco rotto, banca rotta ; il pouvait même, dans certaines villes, garder tous ses biens et frustrer ses créanciers, pourvu qu’il s’assît le derrière nu sur une pierre en présence de tous les marchands. C’était une dérivation douce de l’ancien proverbe romain solvere aut in ære aut in cute, payer de son argent ou de sa peau. Mais cette coutume n’existe plus ; les créanciers ont préféré leur argent au derrière d’un banqueroutier.

En Angleterre et dans d’autres pays, on se déclare banqueroutier dans les gazettes. Les associés et les créanciers s’assemblent en vertu de cette nouvelle, qu’on lit dans les cafés, et ils s’arrangent comme ils peuvent.

Comme parmi les banqueroutes il y en a souvent de frauduleuses, il a fallu les punir. Si elles sont portées en justice, elles sont partout regardées comme un vol, et les coupables partout condamnés à des peines ignominieuses.

Il n’est pas vrai qu’on ait statué en France peine de mort contre les banqueroutiers sans distinction. Les simples faillites n’emportent aucune peine : les banqueroutiers frauduleux furent soumis à la peine de mort, aux états d’Orléans, sous Charles IX, et aux états de Blois, en 1576 ; mais ces édits, renouvelés par Henri IV, ne furent que comminatoires.

Il est trop difficile de prouver qu’un homme s’est déshonoré exprès, et a cédé volontairement tous ses biens à ses créanciers pour les tromper. Dans le doute, on s’est contenté de mettre le malheureux au pilori, ou de l’envoyer aux galères, quoique d’ordinaire un banquier soit un fort mauvais forçat.

Les banqueroutiers furent fort favorablement traités la dernière année du règne de Louis XIV, et pendant la régence. Le triste état où l’intérieur du royaume fut réduit, la multitude des marchands qui ne pouvaient ou qui ne voulaient pas payer, la quantité d’effets invendus ou invendables, la crainte de l’interruption de tout commerce, obligèrent le gouvernement, en 1715, 1716, 1718, 1721, 1722 et 1726, à faire suspendre toutes les procédures contre tous ceux qui étaient dans le cas de la faillite. Les discussions de ces procès furent renvoyées aux juges consuls ; c’est une juridiction de marchands très-experts dans ces cas, et plus faite pour entrer dans ces détails de commerce que des parlements qui ont toujours été plus occupés des lois du royaume que de la finance. Comme l’État faisait alors banqueroute, il eût été trop dur de punir les pauvres bourgeois banqueroutiers.

Nous avons eu depuis des hommes considérables banqueroutiers frauduleux, mais ils n’ont pas été punis.

Un homme de lettres de ma connaissance perdit quatre-vingt mille francs à la banqueroute d’un magistrat important, qui avait eu plusieurs millions nets en partage de la succession de monsieur son père, et qui, outre l’importance de sa charge et de sa personne, possédait encore une dignité assez importante à la cour[46]. Il mourut malgré tout cela ; et monsieur son fils, qui avait acheté aussi une charge importante, s’empara des meilleurs effets.

L’homme de lettres lui écrivit, ne doutant pas de sa loyauté, attendu que cet homme avait une dignité d’homme de loi. L’important lui manda qu’il protégerait toujours les gens de lettres, s’enfuit, et ne paya rien.



BAPTÊME,

mot grec qui signifie « immersion ».

SECTION PREMIÈRE.[47]

Nous ne parlons point du baptême en théologiens ; nous ne sommes que de pauvres gens de lettres qui n’entrons jamais dans le sanctuaire.

Les Indiens, de temps immémorial, se plongeaient et plongent encore dans le Gange. Les hommes, qui se conduisent toujours par les sens, imaginèrent aisément que ce qui lavait le corps lavait aussi l’âme. Il y avait de grandes cuves dans les souterrains des temples d’Égypte pour les prêtres et pour les initiés.

Ah ! nimium faciles qui tristia crimina cædis
Fluminea tolli posse putatis aqua.

(Ovid., Fast., II, 45-46.)

Le vieux Boudier, à l’âge de quatre-vingts ans, traduisit comiquement ces deux vers :

C’est une drôle de maxime
Qu’une lessive efface un crime.

Comme tout signe est indifférent par lui-même, Dieu daigna consacrer cette coutume chez le peuple hébreu. On baptisait tous les étrangers qui venaient s’établir dans la Palestine ; ils étaient appelés prosélytes de domicile.

Ils n’étaient pas forcés à recevoir la circoncision, mais seulement à embrasser les sept préceptes des noachides, et à ne sacrifier à aucun dieu des étrangers. Les prosélytes de justice étaient circoncis et baptisés ; on baptisait aussi les femmes prosélytes, toutes nues, en présence de trois hommes.

Les Juifs les plus dévots venaient recevoir le baptême de la main des prophètes les plus vénérés par le peuple. C’est pourquoi on courut à saint Jean, qui baptisait dans le Jourdain.

Jésus-Christ même, qui ne baptisa jamais personne, daigna recevoir le baptême de Jean. Cet usage ayant été longtemps un accessoire de la religion judaïque reçut une nouvelle dignité, un nouveau prix de notre Sauveur même ; il devint le principal rite et le sceau du christianisme. Cependant les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous Juifs ; les chrétiens de la Palestine conservèrent très-longtemps la circoncision ; les chrétiens de saint Jean ne reçurent jamais le baptême du Christ.

Plusieurs autres sociétés chrétiennes appliquèrent un cautère au baptisé avec un fer rouge, déterminées à cette étonnante opération par ces paroles de saint Jean-Baptiste, rapportées par saint Luc[48] : « Je baptise par l’eau, mais celui qui vient après moi baptisera par le feu. »

Les séleuciens, les herminiens et quelques autres, en usaient ainsi. Ces paroles, il baptisera par le feu, n’ont jamais été expliquées. Il y a plusieurs opinions sur le baptême de feu dont saint Luc et saint Matthieu parlent. La plus vraisemblable, peut-être, est que c’était une allusion à l’ancienne coutume des dévots à la déesse de Syrie, qui, après s’être plongés dans l’eau, s’imprimaient sur le corps des caractères avec un fer brûlant. Tout était superstition chez les misérables hommes ; et Jésus substitua une cérémonie sacrée, un symbole efficace et divin, à ces superstitions ridicules[49].

Dans les premiers siècles du christianisme, rien n’était plus commun que d’attendre l’agonie pour recevoir le baptême. L’exemple de l’empereur Constantin en est une assez forte preuve. Saint Ambroise n’était pas encore baptisé quand on le fit évêque de Milan. La coutume s’abolit bientôt d’attendre la mort pour se mettre dans le bain sacré.

Du baptême des morts.

On baptisa aussi les morts. Ce baptême est constaté par ce passage de saint Paul dans sa Lettre aux Corinthiens[50] : « Si on ne ressuscite point, que feront ceux qui reçoivent le baptême pour les morts ? » C’est ici un point de fait. Ou l’on baptisait les morts mêmes, ou l’on recevait le baptême en leur nom, comme on a reçu depuis des indulgences pour délivrer du purgatoire les âmes de ses amis et de ses parents.

Saint Épiphane et saint Chrysostome nous apprennent que dans quelques sociétés chrétiennes, et principalement chez les marcionites, on mettait un vivant sous le lit d’un mort ; on lui demandait s’il voulait être baptisé ; le vivant répondait oui ; alors on prenait le mort, et on le plongeait dans une cuve. Cette coutume fut bientôt condamnée : saint Paul en fait mention, mais il ne la condamne pas ; au contraire, il s’en sert comme d’un argument invincible qui prouve la résurrection.

Du baptême d’aspersion.

Les Grecs conservèrent toujours le baptême par immersion. Les Latins, vers la fin du VIIIe siècle, ayant étendu leur religion dans les Gaules et la Germanie, et voyant que l’immersion pouvait faire périr les enfants dans des pays froids, substituèrent la simple aspersion ; ce qui les fit souvent anathématiser par l’Église grecque.

On demanda à saint Cyprien, évêque de Carthage, si ceux-là étaient réellement baptisés, qui s’étaient fait seulement arroser tout le corps. Il répond dans sa soixante et seizième Lettre que « plusieurs Églises ne croyaient pas que ces arrosés fussent chrétiens ; que pour lui il pense qu’ils sont chrétiens, mais qu’ils ont une grâce infiniment moindre que ceux qui ont été plongés trois fois selon l’usage ».

On était initié chez les chrétiens dès qu’on avait été plongé ; avant ce temps on n’était que catéchumène. Il fallait pour être initié avoir des répondants, des cautions, qu’on appelait d’un nom qui répond à parrains, afin que l’Église s’assurât de la fidélité des nouveaux chrétiens, et que les mystères ne fussent point divulgués. C’est pourquoi, dans les premiers siècles, les Gentils furent généralement aussi mal instruits des mystères des chrétiens que ceux-ci l’étaient des mystères d’Isis et de Cérès Éleusine.

Cyrille d’Alexandrie, dans son écrit contre l’empereur Julien, s’exprime ainsi : « Je parlerais du baptême, si je ne craignais que mon discours ne parvînt à ceux qui ne sont pas initiés. » Il n’y avait alors aucun culte qui n’eût ses mystères, ses associations, ses catéchumènes, ses initiés, ses profès. Chaque secte exigeait de nouvelles vertus, et recommandait à ses pénitents une nouvelle vie, initium novœ vitæ ; et de là le mot d’initiation. L’initiation des chrétiens et des chrétiennes était d’être plongés tout nus dans une cuve d’eau froide ; la rémission de tous les péchés était attachée à ce signe. Mais la différence entre le baptême chrétien et les cérémonies grecques, syriennes, égyptiennes, romaines, était la même qu’entre la vérité et le mensonge. Jésus-Christ était le grand-prêtre de la nouvelle loi.

Dès le IIe siècle on commença à baptiser des enfants ; il était naturel que les chrétiens désirassent que leurs enfants, qui auraient été damnés sans ce sacrement, en fussent pourvus. On conclut enfin qu’il fallait le leur administrer au bout de huit jours, parce que, chez les Juifs, c’était à cet âge qu’ils étaient circoncis. L’Église grecque est encore dans cet usage.

Ceux qui mouraient dans la première semaine étaient damnés, selon les Pères de l’Église les plus rigoureux. Mais Pierre Chrysologue, au Ve siècle, imagina les limbes, espèce d’enfer mitigé, et proprement bord d’enfer, faubourg d’enfer, où vont les petits enfants morts sans baptême, et où les patriarches restaient avant la descente de Jésus-Christ aux enfers. De sorte que l’opinion que Jésus-Christ était descendu aux limbes, et non aux enfers, a prévalu depuis.

Il a été agité si un chrétien dans les déserts d’Arabie pouvait être baptisé avec du sable ? on a répondu que non : si on pouvait baptiser avec de l’eau rose ? et on a décidé qu’il fallait de l’eau pure ; que cependant on pouvait se servir d’eau bourbeuse. On voit aisément que toute cette discipline a dépendu de la prudence des premiers pasteurs qui l’ont établie.

Les anabaptistes, et quelques autres communions qui sont hors du giron, ont cru qu’il ne fallait baptiser, initier personne, qu’en connaissance de cause. Vous faites promettre, disent-ils, qu’on sera de la société chrétienne ; mais un enfant ne peut s’engager à rien. Vous lui donnez un répondant, un parrain ; mais c’est un abus d’un ancien usage. Cette précaution était très-convenable dans le premier établissement. Quand des inconnus, hommes faits, femmes, et filles adultes, venaient se présenter aux premiers disciples pour être reçus dans la société, pour avoir part aux aumônes, ils avaient besoin d’une caution qui répondit de leur fidélité : il fallait s’assurer d’eux ; ils juraient d’être à vous ; mais un enfant est dans un cas diamétralement opposé. Il est arrivé souvent qu’un enfant baptisé par les Grecs à Constantinople a été ensuite circoncis par des Turcs ; chrétien à huit jours, musulman à treize ans, il a trahi les serments de son parrain. C’est une des raisons que les anabaptistes peuvent alléguer ; mais cette raison, qui serait bonne en Turquie, n’a jamais été admise dans des pays chrétiens, où le baptême assure l’état d’un citoyen. Il faut se conformer aux lois et aux rites de sa patrie.

Les Grecs rebaptisent les Latins qui passent d’une de nos communions latines à la communion grecque ; l’usage était dans le siècle passé que ces catéchumènes prononçassent ces paroles : « Je crache sur mon père et ma mère qui m’ont fait mal baptiser. » Peut-être cette coutume dure encore, et durera longtemps dans les provinces.

Idées des unitaires rigides sur le baptême[51].

« Il est évident pour quiconque veut raisonner sans préjugé que le baptême n’est ni une marque de grâce conférée, ni un sceau d’alliance, mais une simple marque de profession ;

« Que le baptême n’est nécessaire, ni de nécessité de précepte, ni de nécessité de moyen ;

« Qu’il n’a point été institué par Jésus-Christ, et que le chrétien peut s’en passer, sans qu’il puisse en résulter pour lui aucun inconvénient ;

« Qu’on ne doit pas baptiser les enfants ni les adultes, ni en général aucun homme ;

« Que le baptême pouvait être d’usage dans la naissance du christianisme à ceux qui sortaient du paganisme, pour rendre publique leur profession de foi, et en être la marque authentique ; mais qu’à présent il est absolument inutile, et tout à fait indifférent. » (Tiré du Dictionnaire encyclopédique, à l’article des Unitaires.)

SECTION II.

Le baptême, l’immersion dans l’eau, l’abstersion, la purification par l’eau, est de la plus haute antiquité. Être propre, c’était être pur devant les dieux. Nul prêtre n’osa jamais approcher des autels avec une souillure sur son corps. La pente naturelle à transporter à l’âme ce qui appartient ou corps fit croire aisément que les lustrations, les ablutions, ôtaient les taches de l’âme comme elles ôtent celles des vêtements ; et en lavant son corps on crut laver son âme. De là cette ancienne coutume de se baigner dans le Gange, dont on crut les eaux sacrées ; de là les lustrations si fréquentes chez tous les peuples. Les nations orientales qui habitent des pays chauds furent les plus religieusement attachées à ces coutumes.

On était obligé de se baigner chez les Juifs après une pollution, quand on avait touché un animal impur, quand on avait touché un mort, et dans beaucoup d’autres occasions.

Lorsque les Juifs recevaient parmi eux un étranger converti à leur religion, ils le baptisaient après l’avoir circoncis ; et si c’était une femme, elle était simplement baptisée, c’est-à-dire plongée dans l’eau en présence de trois témoins. Cette immersion était réputée donner à la personne baptisée une nouvelle naissance, une nouvelle vie ; elle devenait à la fois juive et pure ; les enfants nés avant ce baptême n’avaient point de portion dans l’héritage de leurs frères qui naissaient après eux d’un père et d’une mère ainsi régénérés : de sorte que chez les Juifs être baptisé et renaître était la même chose, et cette idée est demeurée attachée au baptême jusqu’à nos jours. Ainsi, lorsque Jean le précurseur se mit à baptiser dans le Jourdain, il ne fit que suivre un usage immémorial. Les prêtres de la loi ne lui demandèrent pas compte de ce baptême comme d’une nouveauté ; mais ils l’accusèrent de s’arroger un droit qui n’appartenait qu’à eux, comme les prêtres catholiques romains seraient en droit de se plaindre qu’un laïque s’ingérât de dire la messe. Jean faisait une chose légale ; mais il ne la faisait pas légalement.

Jean voulut avoir des disciples, et il en eut. Il fut chef de secte dans le bas peuple, et c’est ce qui lui coûta la vie. Il paraît même que Jésus fut d’abord au rang de ses disciples, puisqu’il fut baptisé par lui dans le Jourdain, et que Jean lui envoya des gens de son parti quelque temps avant sa mort.

L’historien Josèphe parle de Jean, et ne parle pas de Jésus ; c’est une preuve incontestable que Jean-Baptiste avait de son temps beaucoup plus de réputation que celui qu’il baptisa. Une grande multitude le suivait, dit ce célèbre historien, et les Juifs paraissaient disposés à entreprendre tout ce qu’il leur eût commandé. Il paraît par ce passage que Jean était non-seulement un chef de secte, mais un chef de parti. Josèphe ajoute qu’Hérode en conçut de l’inquiétude. En effet il se rendit redoutable à Hérode, qui le fit enfin mourir ; mais Jésus n’eut affaire qu’aux pharisiens : voilà pourquoi Josèphe fait mention de Jean comme d’un homme qui avait excité les Juifs contre le roi Hérode, comme d’un homme qui s’était rendu par son zèle criminel d’État ; au lieu que Jésus, n’ayant pas approché de la cour, fut ignoré de l’historien Josèphe !

La secte de Jean-Baptiste subsista très-différente de la discipline de Jésus. On voit dans les Actes des apôtres que vingt ans après le supplice de Jésus Apollo d’Alexandrie, quoique devenu chrétien, ne connaissait que le baptême de Jean, et n’avait aucune notion du Saint-Esprit. Plusieurs voyageurs, et entre autres Chardin, le plus accrédité de tous, disent qu’il y a encore en Perse des disciples de Jean, qu’on appelle Sabis, qui se baptisent en son nom, et qui reconnaissent à la vérité Jésus pour un prophète, mais non pas pour un Dieu[52].

À l’égard de Jésus, il reçut le baptême, mais ne le conféra à personne ; ses apôtres baptisaient les catéchumènes ou les circoncisaient, selon l’occasion : c’est ce qui est évident par l’opération de la circoncision que Paul fit à Timothée son disciple.

Il paraît encore que quand les apôtres baptisèrent, ce fut toujours au seul nom de Jésus-Christ. Jamais les Actes des apôtres ne font mention d’aucune personne baptisée au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit : c’est ce qui peut faire croire que l’auteur des Actes des apôtres ne connaissait pas l’Évangile de Matthieu, dans lequel il est dit[53] : « Allez enseigner toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » La religion chrétienne n’avait pas encore reçu sa forme : le Symbole même, qu’on appelle le Symbole des apôtres, ne fut fait qu’après eux ; et c’est de quoi personne ne doute. On voit, par l’Épître de Paul aux Corinthiens, une coutume fort singulière qui s’introduisit alors : c’est qu’on baptisait les morts ; mais bientôt l’Église naissante réserva le baptême pour les seuls vivants : on ne baptisa d’abord que les adultes ; souvent même on attendait jusqu’à cinquante ans, et jusqu’à sa dernière maladie, afin de porter dans l’autre monde la vertu tout entière d’un baptême encore récent.

Aujourd’hui on baptise tous les enfants : il n’y a que les anabaptistes qui réservent cette cérémonie pour l’âge où l’on est adulte ; ils se plongent tout le corps dans l’eau. Pour les quakers, qui composent une société fort nombreuse en Angleterre et en Amérique, ils ne font point usage du baptême : ils se fondent sur ce que Jésus-Christ ne baptisa aucun de ses disciples, et ils se piquent de n’être chrétiens que comme on l’était du temps de Jésus-Christ ; ce qui met entre eux et les autres communions une prodigieuse différence.

Addition importante[54].

L’empereur Julien le philosophe, dans son immortelle Satire des Césars, met ces paroles dans la bouche de Constance, fils de Constantin : « Quiconque se sent coupable de viol, de meurtre, de rapine, de sacrilège, et de tous les crimes les plus abominables, dès que je l’aurai lavé avec cette eau, il sera net et pur. »

C’est en effet cette fatale doctrine qui engagea les empereurs chrétiens et les grands de l’empire à différer leur baptême jusqu’à la mort. On croyait avoir trouvé le secret de vivre criminel, et de mourir vertueux. (Tirée de M. Boulanger.)

Autre addition[55].

Quelle étrange idée, tirée de la lessive, qu’un pot d’eau nettoie tous les crimes ! Aujourd’hui qu’on baptise tous les enfants, parce qu’une idée non moins absurde les supposa tous criminels, les voilà tous sauvés jusqu’à ce qu’ils aient l’âge de raison, et qu’ils puissent devenir coupables. Égorgez-les donc au plus vite pour leur assurer le paradis. Cette conséquence est si juste qu’il y a eu une secte dévote[56] qui s’en allait empoisonnant ou tuant tous les petits enfants nouvellement baptisés. Ces dévots raisonnaient parfaitement. Ils disaient : Nous faisons à ces petits innocents le plus grand bien possible ; nous les empêchons d’être méchants et malheureux dans cette vie, et nous leur donnons la vie éternelle. (De M. l’abbé Nicaise.)



BARAC ET DÉBORA[57],

et, par occasion, des chars de guerre.

Nous ne prétendons point discuter ici en quel temps Barac fut chef du peuple juif ; pourquoi, étant chef, il laissa commander son armée par une femme ; si cette femme, nommée Débora, avait épousé Lapidoth ; si elle était la parente ou l’amie de Barac, ou même sa fille ou sa mère ; ni quel jour se donna la bataille du Thabor en Galilée, entre cette Débora et le capitaine Sisara, général des armées du roi Jabin, lequel Sisara commandait vers la Galilée une armée de trois cent mille fantassins, dix mille cavaliers, et trois mille chars armés en guerre, si l’on en croit l’historien Josèphe[58].

Nous laisserons même ce Jabin, roi d’un village nommé Azor, qui avait plus de troupes que le Grand Turc. Nous plaignons beaucoup la destinée de son grand-vizir Sisara, qui, ayant perdu la bataille en Galilée, sauta de son chariot à quatre chevaux, et s’enfuit à pied pour courir plus vite. Il alla demander l’hospitalité à une sainte femme juive, qui lui donna du lait, et qui lui enfonça un grand clou de charrette dans la tête, quand il fut endormi. Nous en sommes très-fâchés ; mais ce n’est pas cela dont il s’agit : nous voulons parler des chariots de guerre.

C’est au pied du mont Thabor, auprès du torrent de Cison, que se donna la bataille. Le mont Thabor est une montagne escarpée dont les branches, un peu moins hautes, s’étendent dans une grande partie de la Galilée. Entre cette montagne et les rochers voisins est une petite plaine semée de gros cailloux, et impraticable aux évolutions de la cavalerie. Cette plaine est de quatre à cinq cents pas. Il est à croire que le capitaine Sisara n’y rangea pas ses trois cent mille hommes en bataille ; ses trois mille chariots auraient difficilement manœuvré dans cet endroit.

Il est à croire que les Hébreux n’avaient point de chariots de guerre dans un pays uniquement renommé pour les ânes ; mais les Asiatiques s’en servaient dans les grandes plaines.

Confucius, ou plutôt Confutzée, dit positivement[59] que de temps immémorial les vice-rois des provinces de la Chine étaient tenus de fournir à l’empereur chacun mille chariots de guerre attelés de quatre chevaux.

Les chars devaient être en usage longtemps avant la guerre de Troie, puisque Homère ne dit point que ce fût une invention nouvelle ; mais ces chars n’étaient point armés comme ceux de Babylone ; les roues ni l’essieu ne portaient point de fers tranchants.

Cette invention dut être d’abord très-formidable dans les grandes plaines, surtout quand les chars étaient en grand nombre, et qu’ils couraient avec impétuosité, garnis de longues piques et de faux ; mais quand on y fut accoutumé, il parut si aisé d’éviter leur choc qu’ils cessèrent d’être en usage par toute la terre.

On proposa, dans la guerre de 1741[60], de renouveler cette ancienne invention et de la rectifier.

Un ministre d’État fit construire un de ces chariots, qu’on essaya. On prétendait que, dans des grandes plaines comme celles de Lutzen, on pourrait s’en servir avec avantage, en les cachant derrière la cavalerie, dont les escadrons s’ouvriraient pour les laisser passer, et les suivraient ensuite. Les généraux jugèrent que cette manœuvre serait inutile, et même dangereuse, dans un temps où le canon seul gagne les batailles. Il fut répliqué qu’il y aurait dans l’armée à chars de guerre autant de canons pour les protéger qu’il y en aurait dans l’armée ennemie pour les fracasser. On ajouta que ces chars seraient d’abord à l’abri du canon derrière les bataillons ou escadrons, que ceux-ci s’ouvriraient pour laisser courir ces chars avec impétuosité, que cette attaque inattendue pourrait faire un effet prodigieux. Les généraux n’opposèrent rien à ces raisons ; mais ils ne voulurent point jouer à ce jeu renouvelé des Perses.



BARBE[61].

Tous les naturalistes nous assurent que la sécrétion qui produit la barbe est la même que celle qui perpétue le genre humain. Les eunuques, dit-on, n’ont point de barbe, parce qu’on leur a ôté les deux bouteilles dans lesquelles s’élaborait la liqueur procréatrice qui devait à la fois former des hommes et de la barbe au menton. On ajoute que la plupart des impuissants n’ont point de barbe, par la raison qu’ils manquent de cette liqueur, laquelle doit être repompée par des vaisseaux absorbants, s’unir à la lymphe nourricière, et lui fournir de petits oignons de poils sous le menton, sur les joues, etc., etc.

Il y a des hommes velus de la tête aux pieds comme les singes ; on prétend que ce sont les plus dignes de propager leur espèce, les plus vigoureux, les plus prêts à tout ; et on leur fait souvent beaucoup trop d’honneur, ainsi qu’à certaines dames qui sont un peu velues, et qui ont ce qu’on appelle une belle palatine. Le fait est que les hommes et les femmes sont tous velus de la tête aux pieds ; blondes ou brunes, bruns ou blonds, tout cela est égal. Il n’y a que la paume de la main et la plante du pied qui soient absolument sans poil. La seule différence, surtout dans nos climats froids, c’est que les poils des dames, et surtout des blondes, sont plus follets, plus doux, plus imperceptibles. Il y a aussi beaucoup d’hommes dont la peau semble très-unie ; mais il en est d’autres qu’on prendrait de loin pour des ours, s’ils avaient une petite queue.

Cette affinité constante entre le poil et la liqueur séminale ne peut guère se contester dans notre hémisphère. On peut seulement demander pourquoi les eunuques et les impuissants, étant sans barbe, ont pourtant des cheveux : la chevelure serait-elle d’un autre genre que la barbe et que les autres poils ? n’aurait-elle aucune analogie avec cette liqueur séminale ? Les eunuques ont des sourcils et des cils aux paupières ; voilà encore une nouvelle exception. Cela pourrait nuire à l’opinion dominante que l’origine de la barbe est dans les testicules. Il y a toujours quelques difficultés qui arrêtent tout court les suppositions les mieux établies. Les systèmes sont comme les rats, qui peuvent passer par vingt petits trous, et qui en trouvent enfin deux ou trois qui ne peuvent les admettre.

Il y a un hémisphère entier qui semble déposer contre l’union fraternelle de la barbe et de la semence. Les Américains, de quelque contrée, de quelque couleur, de quelque stature qu’ils soient, n’ont ni barbe au menton, ni aucun poil sur le corps, excepté les sourcils et les cheveux. J’ai des attestations juridiques d’hommes en place qui ont vécu, conversé, combattu avec trente nations de l’Amérique septentrionale ; ils attestent qu’ils ne leur ont jamais vu un poil sur le corps, et ils se moquent, comme ils le doivent, des écrivains qui, se copiant les uns les autres, disent que les Américains ne sont sans poil que parce qu’ils se l’arrachent[62] avec des pinces ; comme si Christophe Colomb, Fernand Cortez, et les autres conquérants, avaient chargé leurs vaisseaux de ces petites pincettes avec lesquelles nos dames arrachent leurs poils follets, et en avaient distribué dans tous les cantons de l’Amérique.

J’avais cru longtemps que les Esquimaux étaient exceptés de la loi générale du nouveau monde ; mais on m’assure qu’ils sont imberbes comme les autres. Cependant on fait des enfants au Chili, au Pérou, en Canada, ainsi que dans notre continent barbu. La virilité n’est point attachée, en Amérique, à des poils tirant sur le noir ou sur le jaune. Il y a donc une différence spécifique entre ces bipèdes et nous, de même que leurs bons, qui n’ont point de crinière, ne sont pas de la même espèce que nos lions d’Afrique[63].

Il est à remarquer que les Orientaux n’ont jamais varié sur leur considération pour la barbe. Le mariage chez eux a toujours été et est encore l’époque de la vie où l’on ne se rase plus le menton. L’habit long et la barbe imposent du respect. Les Occidentaux ont presque toujours changé d’habit, et, si on l’ose dire, de menton. On porta des moustaches sous Louis XIV jusque vers l’année 1672. Sous Louis XIII, c’était une petite barbe en pointe. Henri IV la portait carrée, Charles-Quint, Jules II, François Ier, remirent en honneur à leur cour la large barbe, qui était depuis longtemps passée de mode. Les gens de robe alors, par gravité et par respect pour les usages de leurs pères, se faisaient raser, tandis que les courtisans en pourpoint et en petit manteau portaient la barbe la plus longue qu’ils pouvaient. Les rois alors, quand ils voulaient envoyer un homme de robe en ambassade, priaient ses confrères de souffrir qu’il laissât croître sa barbe, sans qu’on se moquât de lui dans la chambre des comptes ou des enquêtes. En voilà trop sur les barbes.


BATAILLON[64].

Ordonnance militaire.

La quantité d’hommes dont un bataillon a été successivement composé a changé depuis l’impression de l’Encyclopédie ; et on changera encore les calculs par lesquels, pour tel nombre donné d’hommes, on doit trouver les côtés du carré, les moyens de faire ce carré plein ou vide, et de faire d’un bataillon un triangle à l’imitation du cuneus des anciens, qui n’était cependant point un triangle. Voilà ce qui est déjà à l’article Bataillon, dans l’Encyclopédie ; et nous n’ajouterons que quelques remarques sur les propriétés ou sur les défauts de cette ordonnance.

La méthode de ranger les bataillons sur trois hommes de hauteur leur donne, selon plusieurs officiers, un front fort étendu, et des flancs très-faibles : le flottement, suite nécessaire de ce grand front, ôte à cette ordonnance les moyens d’avancer légèrement sur l’ennemi ; et la faiblesse de ses flancs l’expose à être battu toutes les fois que ses flancs ne sont pas appuyés ou protégés ; alors il est obligé de se mettre en carré, et il devient presque immobile : voilà, dit-on, ses défauts.

Ses avantages, ou plutôt son seul avantage, c’est de donner beaucoup de feu, parce que tous les hommes qui le composent peuvent tirer ; mais on croit que cet avantage ne compense pas ses défauts, surtout chez les Français.

La façon de faire la guerre aujourd’hui est toute différente de ce qu’elle était autrefois. On range une armée en bataille pour être en butte à des milliers de coups de canon ; on avance un peu plus ensuite pour donner et recevoir des coups de fusil, et l’armée qui la première s’ennuie de ce tapage a perdu la bataille. L’artillerie française est très-bonne, mais le feu de son infanterie est rarement supérieur, et fort souvent inférieur à celui des autres nations. On peut dire avec autant de vérité que la nation française attaque avec la plus grande impétuosité, et qu’il est très-difficile de résister à son choc. Le même homme qui ne peut pas souffrir patiemment des coups de canon pendant qu’il est immobile, et qui aura peur même, volera à la batterie, ira avec rage, s’y fera tuer, ou enclouera le canon : c’est ce qu’on a vu plusieurs fois. Tous les grands généraux ont jugé de même des Français. Ce serait augmenter inutilement cet article que de citer des faits connus ; on sait que le maréchal de Saxe voulait réduire toutes les affaires à des affaires de poste. Pour cette même raison, « les Français l’emporteront sur leurs ennemis, dit Folard, si on les abandonne dessus ; mais ils ne valent rien si on fait le contraire ».

On a prétendu qu’il faudrait croiser la baïonnette avec l’ennemi, et, pour le faire avec plus d’avantage, mettre les bataillons sur un front moins étendu, et en augmenter la profondeur ; ses flancs seraient plus sûrs, sa marche plus prompte, et son attaque plus forte. (Cet article est de M. D. P., officier de l’état-major.)


ADDITION[65].

Remarquons que l’ordre, la marche, les évolutions des bataillons, tels à peu près qu’on les met aujourd’hui en usage, ont été rétablis en Europe par un homme qui n’était point militaire, par Machiavel, secrétaire de Florence. Bataillons sur trois, sur quatre, sur cinq de hauteur ; bataillons marchant à l’ennemi ; bataillons carrés pour n’être point entamés après une déroute ; bataillons de quatre de profondeur soutenus par d’autres en colonne ; bataillons flanqués de cavalerie, tout est de lui. Il apprit à l’Europe l’art de la guerre : on la faisait depuis longtemps, mais on ne la savait pas.

Le grand-duc voulut que l’auteur de la Mandragore et de Clitie commandât l’exercice à ses troupes selon sa nouvelle méthode. Machiavel s’en donna bien de garde ; il ne voulut pas que les officiers et les soldats se moquassent d’un général en manteau noir : les officiers exercèrent les troupes en sa présence, et il se réserva pour le conseil.

C’est une chose singulière que toutes les qualités qu’il demande dans le choix d’un soldat. Il exige d’abord la gagliardia, et cette gaillardise signifie vigueur alerte ; il veut des yeux vifs et assurés, dans lesquels il y ait même de la gaieté, le cou nerveux, la poitrine large, le bras musculeux, les flancs arrondis, peu de ventre, les jambes et les pieds secs, tous signes d’agilité et de force.

Mais il veut surtout que le soldat ait de l’honneur, et veut que ce soit par l’honneur qu’on le mène. « La guerre, dit-il, ne corrompt que trop les mœurs ; » et il rappelle le proverbe italien qui dit : « La guerre forme les voleurs, et la paix leur dresse des potences. »

Machiavel fait très-peu de cas de l’infanterie française ; et il faut avouer que jusqu’à la bataille de Rocroi elle a été fort mauvaise. C’est un étrange homme que ce Machiavel ; il s’amusait à faire des vers, des comédies, à montrer de son cabinet l’art de se tuer régulièrement, et à enseigner aux princes l’art de se parjurer, d’assassiner et d’empoisonner dans l’occasion : grand art que le pape Alexandre VI et son bâtard César Borgia pratiquaient merveilleusement sans avoir besoin de ces leçons.

Observons que dans tous les ouvrages de Machiavel, sur tant de différents sujets, il n’y a pas un mot qui rende la vertu aimable, pas un mot qui parte du cœur. C’est une remarque qu’on a faite sur Boileau même. Il est vrai qu’il ne fait pas aimer la vertu, mais il la peint comme nécessaire.


BÂTARD, voyez BALA[66].


BAYLE[67].

Mais se peut-il que Louis Racine ait traité Bayle de cœur cruel et d’homme affreux dans une épître à Jean-Baptiste Rousseau, qui est assez peu connue, quoique imprimée ?

Il compare Bayle, dont la profonde dialectique fit voir le faux de tant de systèmes, à Marius assis sur les ruines de Carthage :

Ainsi, d’un œil content, Marius, dans sa fuite,
Contemplait les débris de Carthage détruite[68].

Voilà une similitude bien peu ressemblante, comme dit Pope, simile unlike. Marius n’avait point détruit Carthage comme Bayle avait détruit de mauvais arguments, Marius ne voyait point ces ruines avec plaisir ; au contraire, pénétré d’une douleur sombre et noble en contemplant la vicissitude des choses humaines, il fit cette mémorable réponse : « Dis au proconsul d’Afrique que tu as vu Marius sur les ruines de Carthage[69]. »

Nous demandons en quoi Marius peut ressembler à Bayle?

On consent que Louis Racine donne le nom de cœur affreux et d’homme cruel à Marius, à Sylla, aux trois triumvirs, etc., etc., etc. ; mais à Bayle ! Détestable plaisir, cœur cruel, homme affreux ! il ne fallait pas mettre ces mots dans la sentence portée par Louis Racine contre un philosophe qui n’est convaincu que d’avoir pesé les raisons des manichéens, des pauliciens, des ariens, des eutychiens, et celles de leurs adversaires. Louis Racine ne proportionnait pas les peines aux délits. Il devait se souvenir que Bayle combattit Spinosa trop philosophe, et Jurieu qui ne l’était point du tout. Il devait respecter les mœurs de Bayle, et apprendre de lui à raisonner. Mais il était janséniste, c’est-à-dire il savait les mots de la langue du jansénisme, et les employait au hasard.

Vous appelleriez avec raison cruel et affreux un homme puissant qui commanderait à ses esclaves, sous peine de mort, d’aller faire une moisson de froment où il aurait semé des chardons ; qui donnerait aux uns trop de nourriture, et qui laisserait mourir de faim les autres ; qui tuerait son fils aîné pour laisser un gros héritage au cadet. C’est là ce qui est affreux et cruel, Louis Racine ! On prétend que c’est là le Dieu de tes jansénistes ; mais je ne le crois pas. Ô gens de parti ! gens attaqués de la jaunisse ! vous verrez toujours tout jaune.

Et à qui l’héritier non penseur d’un père qui avait cent fois plus de goût que de philosophie adressait-il sa malheureuse épître dévote contre le vertueux Bayle ? À Rousseau, à un poëte qui pensait encore moins, à un homme dont le principal mérite avait consisté dans des épigrammes qui révoltent l’honnêteté la plus indulgente, à un homme qui s’était étudié à mettre en rimes riches la sodomie et la bestialité, qui traduisait tantôt un psaume et tantôt une ordure du Moyen de parvenir[70] à qui il était égal de chanter Jésus-Christ ou Giton. Tel était l’apôtre à qui Louis Racine déférait Bayle comme un scélérat. Quel motif avait pu faire tomber le frère de Phèdre et d’Iphigénie dans un si prodigieux travers ? Le voici : Rousseau avait fait des vers pour les jansénistes, qu’il croyait alors en crédit.

C’est tellement la rage de la faction qui s’est déchaînée sur Bayle, que vous n’entendez aucun des chiens qui ont hurlé contre lui, aboyer contre Lucrèce, Cicéron, Sénèque, Épicure, ni contre tant de philosophes de l’antiquité. Ils en veulent à Bayle ; il est leur concitoyen, il est de leur siècle ; sa gloire les irrite. On lit Bayle, on ne lit point Nicole : c’est la source de la haine janséniste. On lit Bayle, on ne lit ni le révérend P. Croiset ni le révérend P. Caussin : c’est la source de la haine jésuitique.

En vain un parlement de France lui a fait le plus grand honneur en rendant son testament valide malgré la sévérité de la loi[71] : la démence de parti ne connaît ni honneur ni justice. Je n’ai donc point inséré cet article pour faire l’éloge du meilleur des Dictionnaires, éloge qui sied pourtant si bien dans celui-ci, mais dont Bayle n’a pas besoin : je l’ai écrit pour rendre, si je puis, l’esprit de parti odieux et ridicule.



BDELLIUM[72].

On s’est fort tourmenté pour savoir ce que c’est que ce bdellium qu’on trouvait au bord du Phison, fleuve du paradis terrestre, « qui tourne dans le pays d’Hévilath où il vient de l’or ». Calmet, en compilant, rapporte que[73], selon plusieurs compilateurs, le bdellium est l’escarboucle, mais que ce pourrait bien être aussi du cristal ; ensuite que c’est la gomme d’un arbre d’Arabie ; puis il nous avertit que ce sont des câpres. Beaucoup d’autres assurent que ce sont des perles. Il n’y a que les étymologies de Bochart qui puissent éclaircir cette question. J’aurais voulu que tous ces commentateurs eussent été sur les lieux.

L’or excellent qu’on tire de ce pays-là fait voir évidemment, dit Calmet, que c’est le pays de Colchos ; la toison d’or en est une preuve. C’est dommage que les choses aient si fort changé depuis. La Mingrelie, ce beau pays si fameux par les amours de Médée et de Jason, ne produit pas plus aujourd’hui d’or et de bdellium que de taureaux qui jettent feu et flamme, et de dragons qui gardent les toisons : tout change dans ce monde, et si nous ne cultivons pas bien nos terres, et si l’État est toujours endetté, nous deviendrons Mingrelie.



BEAU[74].

Puisque nous avons cité Platon sur l’amour, pourquoi ne le citerions-nous pas sur le beau, puisque le beau se fait aimer ? On sera peut-être curieux de savoir comment un Grec parlait du beau il y a plus de deux mille ans.

« L’homme expié dans les mystères sacrés, quand il voit un beau visage décoré d’une forme divine, ou bien quelque espèce incorporelle, sent d’abord un frémissement secret, et je ne sais quelle crainte respectueuse ; il regarde cette figure comme une divinité... quand l’influence de la beauté entre dans son âme par les yeux, il s’échauffe : les ailes de son âme sont arrosées ; elles perdent leur dureté qui retenait leur germe ; elles se liquéfient ; ces germes enflés dans les racines de ses ailes s’efforcent de sortir par toute l’espèce de l’âme » (car l’âme avait des ailes autrefois), etc.

Je veux croire que rien n’est plus beau que ce discours de Platon ; mais il ne nous donne pas des idées bien nettes de la nature du beau.

[75] Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon ? Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe, « Que cela est beau! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. » Le lendemain, il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine ! » Il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut quelle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce, parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh! oh ! dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très-relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau[76].

Il y a des actions que le monde entier trouve belles. Deux officiers de César, ennemis mortels l’un de l’autre, se portent un défi, non à qui répandra le sang l’un de l’autre derrière un buisson, en tierce et en quarte comme chez nous, mais à qui défendra le mieux le camp des Romains, que les Barbares vont attaquer. L’un des deux, après avoir repoussé les ennemis, est près de succomber ; l’autre vole à son secours, lui sauve la vie, et achève la victoire.

Un ami se dévoue à la mort pour son ami ; un fils pour son père... l’Algonquin, le Français, le Chinois, diront tous que cela est fort beau, que ces actions leur font plaisir, qu’ils les admirent.

Ils en diront autant des grandes maximes de morale ; de celle-ci de Zoroastre : « Dans le doute si une action est juste, abstiens-toi...» de celle-ci de Confucius : « Oublie les injures, n’oublie jamais les bienfaits. »

Le nègre aux yeux ronds, au nez épaté, qui ne donnera pas aux dames de nos cours le nom de belles, le donnera sans hésiter à ces actions et à ces maximes. Le méchant homme même reconnaîtra la beauté des vertus qu’il n’ose imiter. Le beau qui ne frappe que les sens, l’imagination, et ce qu’on appelle l’esprit, est donc souvent incertain ; le beau qui parle au cœur ne l’est pas. Vous trouverez une foule de gens qui vous diront qu’ils n’ont rien trouvé de beau dans les trois quarts de l’Iliade ; mais personne ne vous niera que le dévouement de Codrus pour son peuple ne soit fort beau, supposé qu’il soit vrai.

Le frère Attiret, jésuite, natif de Dijon[77] était employé comme dessinateur dans la maison de campagne de l’empereur Kang-hi, à quelques lis de Pékin[78].

Cette maison des champs, dit-il dans une de ses lettres à M. Dassaut, est plus grande que la ville de Dijon ; elle est partagée en mille corps de logis, sur une même ligne ; chacun de ces palais a ses cours, ses parterres, ses jardins et ses eaux ; chaque façade est ornée d’or, de vernis et de peintures. Dans le vaste enclos du parc on a élevé à la main des collines hautes de vingt jusqu’à soixante pieds. Les vallons sont arrosés d’une infinité de canaux qui vont au loin se rejoindre pour former des étangs et des mers. On se promène sur ces mers dans des barques vernies et dorées de douze à treize toises de long sur quatre de large. Ces barques portent des salons magnifiques ; et les bords de ces canaux, de ces mers et de ces étangs, sont couverts de maisons, toutes dans des goûts différents. Chaque maison est accompagnée de jardins et de cascades. On va d’un vallon dans un autre par des allées tournantes, ornées de pavillons et de grottes. Aucun vallon n’est semblable ; le plus vaste de tous est entouré d’une colonnade, derrière laquelle sont des bâtiments dorés. Tous les appartements de ces maisons répondent à la magnificence du dehors ; tous les canaux ont des ponts de distance en distance ; ces ponts sont bordés de balustrades de marbre blanc sculptées en bas-relief.

Au milieu de la grande mer on a élevé un rocher, et sur ce rocher un pavillon carré, où l’on compte plus de cent appartements. De ce pavillon carré on découvre tous les palais, toutes les maisons, tous les jardins de cet enclos immense : il y en a plus de quatre cents.

Quand l’empereur donne quelque fête, tous ces bâtiments sont illuminés en un instant, et de chaque maison on voit un feu d’artifice.

Ce n’est pas tout ; au bout de ce qu’on appelle la mer, est une grande foire que tiennent les officiers de l’empereur. Des vaisseaux partent de la grande mer pour arriver à la foire. Les courtisans se déguisent en marchands, en ouvriers de toute espèce : l’un tient un café, l’autre un cabaret ; l’un fait le métier de filou, l’autre d’archer, qui court après lui. L’empereur, l’impératrice et toutes les dames de la cour, viennent marchander des étoffes ; les faux marchands les trompent tant qu’ils peuvent. Ils leur disent qu’il est honteux de tant disputer sur le prix, qu’ils sont de mauvaises pratiques. Leurs Majestés répondent qu’ils ont affaire à des fripons ; les marchands se fâchent, et veulent s’en aller : on les apaise ; l’empereur achète tout, et en fait des loteries pour toute sa cour. Plus loin sont des spectacles de toute espèce.

Quand frère Attiret vint de la Chine à Versailles, il le trouva petit et triste. Des Allemands qui s’extasiaient en parcourant les bosquets s’étonnaient que frère Attiret fût si difficile. C’est encore une raison qui me détermine à ne point faire un traité du beau.



BEKKER[79],

ou du « Monde enchanté », du diable, du livre d’Énoch, et des sorciers.

Ce Balthazar Bekker[80] très-bon homme, grand ennemi de l’enfer éternel et du diable, et encore plus de la précision, fit beaucoup de bruit en son temps par son gros livre du Monde enchanté (1694, 4 volumes in-12).

Un Jacques-George de Chaufepié, prétendu continuateur de Bayle, assure que Bekker apprit le grec à Groningue. Niceron a de bonnes raisons pour croire que ce fut à Franeker. On est fort en doute et fort en peine à la cour sur ce point d’histoire. Le fait est que, du temps de Bekker, ministre du saint Évangile (comme on dit en Hollande), le diable avait encore un crédit prodigieux chez les théologiens de toutes les espèces, au milieu du XVIIe siècle, malgré Bayle et les bons esprits qui commençaient à éclairer le monde. La sorcellerie, les possessions, et tout ce qui est attaché à cette belle théologie, étaient en vogue dans toute l’Europe, et avaient souvent des suites funestes.

Il n’y avait pas un siècle que le roi Jacques lui-même, surnommé par Henri IV Maître Jacques, ce grand ennemi de la communion romaine et du pouvoir papal, avait fait imprimer sa Démonologie (quel livre pour un roi !) ; et dans cette Démonologie, Jacques reconnaît des ensorcellements, des incubes, des succubes ; il avoue le pouvoir du diable et du pape, qui, selon lui, a le droit de chasser Satan du corps des possédés, tout comme les autres prêtres[81]. Nous-mêmes, nous, malheureux Français, qui nous vantons aujourd’hui d’avoir recouvré un peu de bon sens, dans quel horrible cloaque de barbarie stupide étions-nous plongés alors ! Il n’y avait pas un parlement, pas un présidial, qui ne fût occupé à juger des sorciers, point de grave jurisconsulte qui n’écrivit de savants Mémoires sur les possessions du diable. La France retentissait des tourments que les juges infligeaient dans les tortures à de pauvres imbéciles à qui on faisait accroire qu’elles avaient été au sabbat, et qu’on faisait mourir sans pitié dans des supplices épouvantables. Catholiques et protestants étaient également infectés de cette absurde et horrible superstition, sous prétexte que dans un des Évangiles des chrétiens il est dit que des disciples furent envoyés pour chasser les diables. C’était un devoir sacré de donner la question à des filles pour leur faire avouer qu’elles avaient couché avec Satan ; que ce Satan s’en était fait aimer sous la forme d’un bouc, qui avait sa verge au derrière. Toutes les particularités des rendez-vous de ce bouc avec nos filles étaient détaillées dans les procès criminels de ces malheureuses. On finissait par les brûler, soit qu’elles avouassent, soit qu’elles niassent ; et la France n’était qu’un vaste théâtre de carnages juridiques.

J’ai entre les mains un recueil de ces procédures infernales, fait par un conseiller de grand’chambre du parlement de Bordeaux, nommé de Lancre, imprimé en 1613, et adressée à monseigneur Sillery, chancelier de France, sans que monseigneur Sillery ait jamais pensé à éclairer ces infâmes magistrats. Il eût fallu commencer par éclairer le chancelier lui-même. Qu’était donc la France alors ? Une Saint-Barthélémy continuelle, depuis le massacre de Vassy jusqu’à l’assassinat du maréchal d’Ancre et de son innocente épouse.

Croirait-on bien qu’à Genève on fit brûler en 1652, du temps de ce même Bekker, une pauvre fille, nommée Michelle Chaudron, à qui on persuada qu’elle était sorcière ?

Voici la substance très-exacte de ce que porte le procès-verbal de cette sottise affreuse, qui n’est pas le dernier monument de cette espèce :

« Michelle ayant rencontré le diable en sortant de la ville, le diable lui donna un baiser, reçut son hommage, et imprima sur sa lèvre supérieure et à son téton droit la marque qu’il a coutume d’appliquer à toutes les personnes qu’il reconnaît pour ses favorites. Ce sceau du diable est un petit seing qui rend la peau insensible, comme l’affirment tous les jurisconsultes démonographes.

« Le diable ordonna à Michelle Chaudron d’ensorceler deux filles. Elle obéit à son seigneur ponctuellement. Les parents des filles l’accusèrent juridiquement de diablerie ; les filles furent interrogées et confrontées avec la coupable. Elles attestèrent qu’elles sentaient continuellement une fourmilière dans certaines parties de leurs corps, et qu’elles étaient possédées. On appela les médecins, ou du moins ceux qui passaient alors pour médecins. Ils visitèrent les filles ; ils cherchèrent sur le corps de Michelle le sceau du diable, que le procès-verbal appelle les marques sataniques. Ils y enfoncèrent une longue aiguille, ce qui était déjà une torture douloureuse. Il en sortit du sang, et Michelle fit connaître par ses cris que les marques sataniques ne rendent point insensible. Les juges, ne voyant pas de preuve complète que Michelle Chaudron fût sorcière, lui firent donner la question, qui produit infailliblement ces preuves : cette malheureuse, cédant à la violence des tourments, confessa enfin tout ce qu’on voulut.

« Les médecins cherchèrent encore la marque satanique. Ils la trouvèrent à un petit seing noir sur une de ses cuisses. Ils y enfoncèrent l’aiguille ; les tourments de la question avaient été si horribles que cette pauvre créature expirante sentit à peine l’aiguille ; elle ne cria point : ainsi le crime fut avéré ; mais comme les mœurs commençaient à s’adoucir, elle ne fut brûlée qu’après avoir été pendue et étranglée[82]. »

Tous les tribunaux de l’Europe chrétienne retentissaient encore de pareils arrêts. Cette imbécillité barbare a duré si longtemps que, de nos jours, à Vurtzbourg en Franconie[83] on a encore brûlé une sorcière en 1750 : et quelle sorcière ! une jeune dame de qualité, abbesse d’un couvent ; et c’est de nos jours, c’est sous l’empire de Marie-Thérèse d’Autriche !

De telles horreurs, dont l’Europe a été si longtemps pleine, déterminèrent le bon Bekker à combattre le diable. On eut beau lui dire, en prose et en vers, qu’il avait tort de l’attaquer, attendu qu’il lui ressemblait beaucoup, étant d’une laideur horrible ; rien ne l’arrêta : il commença par nier absolument le pouvoir de Satan, et s’enhardit même jusqu’à soutenir qu’il n’existe pas. « S’il y avait un diable, disait-il, il se vengerait de la guerre que je lui fais. »

Bekker ne raisonnait pas très-bien en disant que le diable le punirait s’il existait. Les ministres ses confrères prirent le parti de Satan, et déposèrent Bekker.

Car l’hérétique excommunie aussi....
Au nom de Dieu, Genève imite Rome,
Comme le singe est copiste de l’homme[84].

Bekker entre en matière dès le second tome. Selon lui, le serpent qui séduisit nos premiers parents n’était point un diable, mais un vrai serpent ; comme l’âne de Balaam était un âne véritable, et comme la baleine qui engloutit Jonas était une baleine réelle. C’était si bien un vrai serpent, que toute son espèce, qui marchait auparavant sur ses pieds, fut condamnée à ramper sur le ventre. Jamais ni serpent ni autre bête n’est appelée Satan, ou Belzébuth, ou diable, dans le Pentateuque. Jamais il n’y est question de Satan.

Le Hollandais destructeur de Satan admet à la vérité des anges ; mais en même temps il assure qu’on ne peut prouver par la raison qu’il y en ait. Et s’il y en a, dit-il dans son chapitre huitième du tome second, « il est difficile de dire ce que c’est. L’Écriture ne nous dit jamais ce que c’est, en tant que cela concerne la nature, ou en quoi consiste l’être d’un esprit... La Bible n’est pas faite pour les anges, mais pour les hommes. Jésus n’a pas été fait ange pour nous, mais homme. »

Si Bekker a tant de scrupule sur les anges, il n’est pas étonnant qu’il en ait sur les diables ; et c’est une chose assez plaisante de voir toutes les contorsions où il met son esprit pour se prévaloir des textes qui lui semblent favorables, et pour éluder ceux qui lui sont contraires.

Il fait tout ce qu’il peut pour prouver que le diable n’eut aucune part aux afflictions de Job, et en cela il est plus prolixe que les amis mêmes de ce saint homme.

Il y a grande apparence qu’on ne le condamna que par le dépit d’avoir perdu son temps à le lire ; et je suis persuadé que si le diable lui-même avait été forcé de lire le Monde enchanté de Bekker, il n’aurait jamais pu lui pardonner de l’avoir si prodigieusement ennuyé.

Un des plus grands embarras de ce théologien hollandais est d’expliquer ces paroles[85] : « Jésus fut transporté par l’esprit au désert pour être tenté par le diable, par le Knath-bull. » Il n’y a point de texte plus formel. Un théologien peut écrire contre Belzébuth tant qu’il voudra ; mais il faut de nécessité qu’il l’admette, après quoi il expliquera les textes difficiles comme il pourra.

Que si on veut savoir précisément ce que c’est que le diable, il faut s’en informer chez le jésuite Schotus ; personne n’en a parlé plus au long : c’est bien pis que Bekker.

En ne consultant que l’histoire, l’ancienne origine du diable est dans la doctrine des Perses : Hariman ou Arimane, le mauvais principe, corrompt tout ce que le bon principe a fait de salutaire. Chez les Égyptiens, Typhon fait tout le mal qu’il peut, tandis qu’Oshireth, que nous nommons Osiris, fait, avec Isheth ou Isis, tout le bien dont il est capable.

Avant les Égyptiens et les Perses[86], Moizazor chez les Indiens s’était révolté contre Dieu, et était devenu le diable ; mais enfin Dieu lui avait pardonné. Si Bekker et les sociniens avaient su cette anecdote de la chute des anges indiens et de leur rétablissement, ils en auraient bien profité pour soutenir leur opinion que l’enfer n’est pas perpétuel, et pour faire espérer leur grâce aux damnés qui liront leurs livres.

On est obligé d’avouer que les Juifs n’ont jamais parlé de la chute des anges dans l’Ancien Testament ; mais il en est question dans le Nouveau.

On attribua, vers le temps de l’établissement du christianisme, un livre à Énoch, septième homme après Adam, concernant le diable et ses associés. Énoch dit que le chef des anges rebelles était Sémiazas ; qu’Araciel, Atarcuph, Sampsich, étaient ses lieutenants[87] ; que les capitaines des anges fidèles étaient Raphaël, Gabriel, Uriel, etc. ; mais il ne dit point que la guerre se fît dans le ciel ; au contraire, on se battit sur une montagne de la terre, et ce fut pour des filles. Saint Jude cite ce livre dans son Épître : « Dieu a gardé, dit-il, dans les ténèbres, enchaînés jusqu’au jugement du grand jour, les anges qui ont dégénéré de leur origine et qui ont abandonné leur propre demeure. Malheur à ceux qui ont suivi les traces de Caïn, desquels Énoch, septième homme après Adam, a prophétisé. »

Saint Pierre, dans sa seconde Épître[88] fait allusion au livre d’Énoch, en s’exprimant ainsi : « Dieu n’a pas épargné les anges qui ont péché ; mais il les a jetés dans le Tartare avec des câbles de fer. »

Il était difficile que Bekker résistât à des passages si formels[89]. Cependant il fut encore plus inflexible sur les diables que sur les anges : il ne se laissa point subjuguer par le livre d’Énoch, septième homme après Adam ; il soutint qu’il n’y avait pas plus de diable que de livre d’Énoch. Il dit que le diable était une imitation de l’ancienne mythologie ; que ce n’est qu’un réchauffé, et que nous ne sommes que des plagiaires.

On peut demander aujourd’hui pourquoi nous appelons Lucifer l’esprit malin, que la traduction hébraïque et le livre attribué à Énoch appellent Semiaxah, ou, si on veut, Semexiah ? C’est que nous entendons mieux le latin que l’hébreu.

On a trouvé dans Isaïe une parabole contre un roi de Babylone. Isaïe lui-même l’appelle parabole. Il dit, dans son quatorzième chapitre[90], au roi de Babylone : « À ta mort on a chanté à gorge déployée ; les sapins se sont réjouis ; tes commis ne viendront plus nous mettre à la taille. Comment ta hautesse est-elle descendue au tombeau, malgré les sons de tes musettes ? comment es-tu couché avec les vers et la vermine ? comment es-tu tombée du ciel, étoile du matin, Helel ? toi qui pressais les nations, tu es abattue en terre ! »

On traduisit ce mot chaldéen hébraïsé, Helel, par Lucifer. Cette étoile du matin, cette étoile de Vénus fut donc le diable, Lucifer tombé du ciel, et précipité dans l’enfer. C’est ainsi que les opinions s’établissent, et que souvent un seul mot, une seule syllabe mal entendue, une lettre changée ou supprimée, ont été l’origine de la croyance de tout un peuple. Du mot Soracté on a fait saint Oreste ; du mot Rabboni on a fait saint Raboni, qui rabonnit les maris jaloux, ou qui les fait mourir dans l’année ; de Semo sancus, on a fait saint Simon le magicien. Ces exemples sont innombrables[91].

Mais que le diable soit l’étoile de Vénus, ou le Semiaxah d’Énoch, ou le Satan des Babyloniens, ou le Moizazor des Indiens, ou le Typhon des Égyptiens, Bekker a raison de dire qu’il ne fallait pas lui attribuer une si énorme puissance que celle dont nous l’avons cru revêtu jusqu’à nos derniers temps. C’est trop que de lui avoir immolé une femme de qualité de Vurtzbourg, Michelle Chaudron, le curé Gaufridi, la maréchale d’Ancre, et plus de cent mille sorciers en treize cents années dans les États chrétiens. Si Balthazar Bekker s’en était tenu à rogner les ongles au diable, il aurait été très-bien reçu ; mais quand un curé veut anéantir le diable, il perd sa cure.



BÊTES[92].

Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc.[93] ?

Quoi ! cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l’attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur un arbre : cet oiseau fait tout de la même façon. Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois n’en sait-il pas plus au bout de ce temps qu’il n’en savait avant tes leçons ? Le serin à qui tu apprends un air le répète-t-il dans l’instant ? n’emploies-tu pas un temps considérable à l’enseigner ? n’as-tu pas vu qu’il se méprend et qu’il se corrige ?

Est-ce parce que je te parle que tu juges que j’ai du sentiment, de la mémoire, des idées ? Eh bien ! je ne te parle pas ; tu me vois entrer chez moi l’air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l’avoir enfermé, le trouver, le lire avec joie. Tu juges que j’ai éprouvé le sentiment de l’affliction et celui du plaisir, que j’ai de la mémoire et de la connaissance.

Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l’a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison, agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu’il aime, et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.

Des barbares saisissent ce chien, qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal afin qu’il ne sente pas ? a-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.

Mais les maîtres de l’école demandent ce que c’est que l’âme des bêtes. Je n’entends pas cette question. Un arbre a la faculté de recevoir dans ses fibres sa sève qui circule, de déployer les boutons de ses feuilles et de ses fruits ; me demanderez-vous ce que c’est que l’âme de cet arbre ? Il a reçu ces dons ; l’animal a reçu ceux du sentiment, de la mémoire, d’un certain nombre d’idées. Qui a fait tous ces dons ? qui a donné toutes ces facultés ? celui qui a fait croître l’herbe des champs, et qui fait graviter la terre vers le soleil.

Les âmes des bêtes sont des formes substantielles, a dit Aristote ; et après Aristote, l’école arabe ; et après l’école arabe, l’école angélique ; et après l’école angélique, la Sorbonne ; et après la Sorbonne, personne au monde.

Les âmes des bêtes sont matérielles, crient d’autres philosophes. Ceux-là n’ont pas fait plus de fortune que les autres. On leur a en vain demandé ce que c’est qu’une âme matérielle : il faut qu’ils conviennent que c’est de la matière qui a sensation ; mais qui lui a donné cette sensation ? c’est une âme matérielle, c’est-à-dire que c’est de la matière qui donne de la sensation à la matière ; ils ne sortent pas de ce cercle.

Écoutez d’autres bêtes raisonnant sur les bêtes : leur âme est un être spirituel qui meurt avec le corps ; mais quelle preuve en avez-vous ? quelle idée avez-vous de cet être spirituel, qui, à la vérité, a du sentiment, de la mémoire, et sa mesure d’idées et de combinaisons, mais qui ne pourra jamais savoir ce que sait un enfant de six ans ? Sur quel fondement imaginez-vous que cet être, qui n’est pas corps, périt avec le corps ? Les plus grandes bêtes sont ceux qui ont avancé que cette âme n’est ni corps ni esprit. Voilà un beau système. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d’inconnu qui n’est pas corps : ainsi le système de ces messieurs revient à ceci, que l’âme des bêtes est une substance qui n’est ni corps ni quelque chose qui n’est point corps.

D’où peuvent procéder tant d’erreurs contradictoires ? de l’habitude où les hommes ont toujours été d’examiner ce qu’est une chose, avant de savoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d’un soufflet, l’âme du soufflet. Qu’est-ce que cette âme ? c’est un nom que j’ai donné à cette soupape, qui baisse, laisse entrer l’air, se relève et le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le soufflet.

Il n’y a point là une âme distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le soufflet des animaux ? Je vous l’ai déjà dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit : Deus est anima brutorum, avait raison ; mais il devait aller plus loin.



BETHSAMÈS, ou BETHSHEMESH[94].

Des cinquante mille et soixante et dix juifs morts de mort subite pour avoir regardé l’arche ; des cinq trous du cul d’or payés par les Philistins, et de l’incrédulité du docteur Kennicott.


Les gens du monde seront peut-être étonnés que ce mot soit le sujet d’un article ; mais on ne s’adresse qu’aux savants, et on leur demande des instructions.

Bethshemesh ou Bethsamès était un village appartenant au peuple de Dieu, situé à deux milles au nord de Jérusalem, selon les commentateurs.

Les Phéniciens ayant battu les Juifs du temps de Samuel, et leur ayant pris leur arche d’alliance dans la bataille où ils leur tuèrent trente mille hommes, en furent sévèrement punis par le Seigneur[95] « Percussit eos in secretiori parte natium..., et ebullierunt villæ et agri... et nati sunt mures, et facta est confusio mortis magna in civitate. » Mot à mot : « Il les frappa dans la plus secrète partie des fesses..., et les granges et les champs bouillirent, et il naquit des rats, et une grande confusion de mort se fit dans la cité. »

Les prophètes des Phéniciens ou Philistins les ayant avertis qu’ils ne pouvaient se délivrer de ce fléau qu’en donnant au Seigneur cinq rats d’or et cinq anus d’or, et en lui renvoyant l’arche juive, ils accomplirent cet ordre, et renvoyèrent, selon l’exprès commandement de leurs prophètes, l’arche avec les cinq rats et les cinq anus, sur une charrette attelée de deux vaches qui nourrissaient chacune leur veau, et que personne ne conduisait.

Ces deux vaches amenèrent d’elles-mêmes l’arche et les présents droit à Bethsamès ; les Bethsamites s’approchèrent et voulurent regarder l’arche. Cette liberté fut punie encore plus sévèrement que ne l’avait été la profanation des Phéniciens. Le Seigneur frappa de mort subite soixante et dix personnes du peuple, et cinquante mille hommes de la populace.

Le révérend docteur Kennicott, Irlandais, a fait imprimer, en 1768, un commentaire français sur cette aventure, et l’a dédié à Sa Grandeur l’évêque d’Oxford. Il s’intitule, à la tête de ce commentaire, « docteur en théologie, membre de la Société royale de Londres, de l’Académie palatine, de celle de Gottingue, et de l’Académie des inscriptions de Paris ». Tout ce que je sais, c’est qu’il n’est pas de l’Académie des inscriptions de Paris : peut-être en est-il correspondant. Sa vaste érudition a pu le tromper ; mais les titres ne font rien à la chose.

Il avertit le public que sa brochure se vend à Paris, chez Saillant et chez Molini ; à Rome, chez Monaldini ; à Venise, chez Pasquali ; à Florence, chez Cambiagi ; à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey ; à La Haye, chez Gosse ; à Leyde, chez Jaquau ; à Londres, chez Béquet, qui reçoivent les souscriptions.

Il prétend prouver dans sa brochure, appelée en anglais pamphlet, que le texte de l’Écriture est corrompu. Il nous permettra de n’être pas de son avis. Presque toutes les Bibles s’accordent dans ces expressions : soixante et dix hommes du peuple, et cinquante mille de la populace[96] : « De populo septuaginta viros, et quinquaginta millia plebis. »

Le révérend docteur Kennicott dit au révérend milord évêque d’Oxford « qu’autrefois il avait de forts préjugés en faveur du texte hébraïque, mais que, depuis dix-sept ans, Sa Grandeur et lui sont bien revenus de leurs préjugés, après la lecture réfléchie de ce chapitre ».

Nous ne ressemblons point au docteur Kennicott ; et plus nous lisons ce chapitre, plus nous respectons les voies du Seigneur, qui ne sont pas nos voies.

« Il est impossible, dit Kennicott, à un lecteur de bonne foi de ne se pas sentir étonné et affecté à la vue de plus de cinquante mille hommes détruits dans un seul village, et encore c’était cinquante mille hommes occupés à la moisson. »

Nous avouons que cela supposerait environ cent mille personnes au moins dans ce village. Mais monsieur le docteur doit-il oublier que le Seigneur avait promis à Abraham que sa postérité se multiplierait comme le sable de la mer ?

« Les Juifs et les chrétiens, ajoute-t-il, ne se sont point fait de scrupule d’exprimer leur répugnance à ajouter foi à cette destruction de cinquante mille soixante et dix hommes. »

Nous répondons que nous sommes chrétiens, et que nous n’avons nulle répugnance à ajouter foi à tout ce qui est dans les saintes Écritures. Nous répondrons, avec le révérend P. dom Calmet, que s’il fallait « rejeter tout ce qui est extraordinaire et hors de la portée de notre esprit, il faudrait rejeter toute la Bible ». Nous sommes persuadés que les Juifs, étant conduits par Dieu même, ne devaient éprouver que des événements marqués au sceau de la Divinité, et absolument différents de ce qui arrive aux autres hommes. Nous osons même avancer que la mort de ces cinquante mille soixante et dix hommes est une des choses les moins surprenantes qui soient dans l’Ancien Testament.

On est saisi d’un étonnement encore plus respectueux quand le serpent d’Ève et l’âne de Balaam parlent, quand l’eau des cataractes s’élève avec la pluie quinze coudées au-dessus de toutes les montagnes, quand on voit les plaies de l’Égypte, et six cent trente mille Juifs combattants fuir à pied à travers la mer ouverte et suspendue ; quand Josué arrête le soleil et la lune à midi ; quand Samson tue mille Philistins avec une mâchoire d’âne... Tout est miracle sans exception dans ces temps divins ; et nous avons le plus profond respect pour tous ces miracles, pour ce monde ancien qui n’est pas notre monde, pour cette nature qui n’est pas notre nature, pour un livre divin qui ne peut avoir rien d’humain.

Mais ce qui nous étonne, c’est la liberté que prend M. Kennicott d’appeler déistes et athées ceux qui, en révérant la Bible plus que lui, sont d’une autre opinion que lui. On ne croira jamais qu’un homme qui a de pareilles idées soit de l’Académie des inscriptions et médailles. Peut-être est-il de l’académie de Bedlam, la plus ancienne, la plus nombreuse de toutes, et dont les colonies s’étendent dans toute la terre.



BIBLIOTHÈQUE[97].

Une grande bibliothèque a cela de bon qu’elle effraye celui qui la regarde. Deux cent mille volumes découragent un homme tenté d’imprimer ; mais malheureusement il se dit bientôt à lui-même : On ne lit point tous ces livres-là, et on pourra me lire. Il se compare à la goutte d’eau qui se plaignait d’être confondue et ignorée dans l’Océan : un génie eut pitié d’elle ; il la fit avaler par une huître ; elle devint la plus belle perle de l’Orient, et fut le principal ornement du trône du Grand Mogol. Ceux qui ne sont que compilateurs, imitateurs, commentateurs, éplucheurs de phrases, critiques à la petite semaine, enfin ceux dont un génie n’a point eu pitié, resteront toujours gouttes d’eau.

Notre homme travaille donc au fond de son galetas avec l’espérance de devenir perle.

Il est vrai que, dans cette immense collection de livres, il y en a environ cent quatre-vingt-dix-neuf mille qu’on ne lira jamais, du moins de suite ; mais on peut avoir besoin d’en consulter quelques-uns une fois en sa vie. C’est un grand avantage pour quiconque veut s’instruire de trouver sous sa main dans le palais des rois le volume et la page qu’il cherche, sans qu’on le fasse attendre un moment. C’est une des plus nobles institutions. Il n’y a point eu de dépense plus magnifique et plus utile.

La bibliothèque publique du roi de France est la plus belle du monde entier, moins encore par le nombre et la rareté des volumes que par la facilité et la politesse avec laquelle les bibliothécaires les prêtent à tous les savants. Cette bibliothèque est sans contredit le monument le plus précieux qui soit en France.

Cette multitude étonnante de livres ne doit point épouvanter. On a déjà remarqué[98] que Paris contient environ sept cent mille hommes, qu’on ne peut vivre avec tous, et qu’on choisit trois ou quatre amis. Ainsi il ne faut pas plus se plaindre de la multitude des livres que de celle des citoyens.

Un homme qui veut s’instruire un peu de son être, et qui n’a pas de temps à perdre, est bien embarrassé. Il voudrait lire à la fois Hobbes, Spinosa ; Bayle, qui a écrit contre eux ; Leibnitz, qui a disputé contre Bayle ; Clarke, qui a disputé contre Leibnitz ; Malebranche, qui diffère d’eux tous ; Locke, qui passe pour avoir confondu Malebranche ; Stillingfleet, qui croit avoir vaincu Locke ; Cudworth, qui pense être au-dessus d’eux tous, parce qu’il n’est entendu de personne. On mourrait de vieillesse avant d’avoir feuilleté la centième partie des romans métaphysiques.

On est bien aise d’avoir les plus anciens livres, comme on recherche les plus anciennes médailles. C’est là ce qui fait l’honneur d’une bibliothèque. Les plus anciens livres du monde sont les cinq Kings des Chinois, le Shastabad des Brames, dont M. Holwell nous a fait connaître des passages admirables ; ce qui peut rester de l’ancien Zoroastre, les fragments de Sanchoniathon qu’Eusèbe nous a conservés, et qui portent les caractères de l’antiquité la plus reculée. Je ne parle pas du Pentateuque, qui est au-dessus de tout ce qu’on en pourrait dire.

Nous avons encore la prière du véritable Orphée, que l’hiérophante récitait dans les anciens mystères des Grecs. « Marchez dans la voie de la justice, adorez le seul maître de l’univers. Il est un ; il est seul par lui-même. Tous les êtres lui doivent leur existence ; il agit dans eux et par eux. Il voit tout, et jamais n’a été vu des yeux mortels. » Nous en avons parlé ailleurs[99].

Saint Clément d’Alexandrie, le plus savant des Pères de l’Église, ou plutôt le seul savant dans l’antiquité profane, lui donne presque toujours le nom d’Orphée de Thrace, d’Orphée le théologien, pour le distinguer de ceux qui ont écrit depuis sous son nom. Il cite de lui ces vers, qui ont tant de rapport à la formule des mystères[100] :

Lui seul il est parfait ; tout est sous son pouvoir.
Il voit tout l’univers, et nul ne peut le voir.

Nous n’avons plus rien ni de Musée, ni de Linus. Quelques petits passages de ces prédécesseurs d’Homère orneraient bien une bibliothèque.

Auguste avait formé la bibliothèque nommée Palatine. La statue d’Apollon y présidait. L’empereur l’orna des bustes des meilleurs auteurs. On voyait vingt-neuf grandes bibliothèques publiques à Rome. Il y a maintenant plus de quatre mille bibliothèques considérables en Europe. Choisissez ce qui vous convient, et tâchez de ne vous pas ennuyer[101].


BIEN, SOUVERAIN BIEN.

SECTION PREMIÈRE.

De la chimère du souverain bien[102].

Le bonheur est une idée abstraite composée de quelques sensations de plaisir. Platon, qui écrivait mieux qu’il ne raisonnait, imagina son monde arché-type, c’est-à-dire son monde original, ses idées générales du beau, du bien, de l’ordre, du juste, comme s’il y avait des êtres éternels appelés ordre, bien, beau, juste, dont dérivassent les faibles copies de ce qui nous paraît ici-bas juste, beau, et bon.

C’est donc d’après lui que les philosophes ont recherché le souverain bien, comme les chimistes cherchent la pierre philosophale ; mais le souverain bien n’existe pas plus que le souverain carré ou le souverain cramoisi : il y a des couleurs cramoisies, il y a des carrés ; mais il n’y a point d’être général qui s’appelle ainsi. Cette chimérique manière de raisonner a gâté longtemps la philosophie.

Les animaux ressentent du plaisir à faire toutes les fonctions auxquelles ils sont destinés. Le bonheur qu’on imagine serait une suite non interrompue de plaisirs : une telle série est incompatible avec nos organes et avec notre destination. Il y a un grand plaisir à manger et à boire, un plus grand plaisir est dans l’union des deux sexes ; mais il est clair que si l’homme mangeait toujours, ou était toujours dans l’extase de la jouissance, ses organes n’y pourraient suffire ; il est encore évident qu’il ne pourrait remplir les destinations de la vie, et que le genre humain en ce cas périrait par le plaisir.

Passer continuellement, sans interruption, d’un plaisir à un autre, est encore une autre chimère. Il faut que la femme qui a conçu accouche, ce qui est une peine ; il faut que l’homme fende le bois et taille la pierre, ce qui n’est pas un plaisir.

Si on donne le nom de bonheur à quelques plaisirs répandus dans cette vie, il y a du bonheur en effet ; si on ne donne ce nom qu’à un plaisir toujours permanent, ou à une file continue et variée de sensations délicieuses, le bonheur n’est pas fait pour ce globe terraqué : cherchez ailleurs.

Si on appelle bonheur une situation de l’homme, comme des richesses, de la puissance, de la réputation, etc., on ne se trompe pas moins. Il y a tel charbonnier plus heureux que tel souverain. Qu’on demande à Cromwell s’il a été plus content quand il était protecteur que quand il allait au cabaret dans sa jeunesse, il répondra probablement que le temps de sa tyrannie n’a pas été le plus rempli de plaisirs. Combien de laides bourgeoises sont plus satisfaites qu’Hélène et Cléopâtre !

Mais il y a une petite observation à faire ici , c’est que quand nous disons : Il est probable qu’un tel homme est plus heureux qu’un tel autre, qu’un jeune muletier a de grands avantages sur Charles-Quint, qu’une marchande de modes est plus satisfaite qu’une princesse, nous devons nous en tenir à ce probable. Il y a grande apparence qu’un muletier se portant bien a plus de plaisir que Charles-Quint mangé de goutte ; mais il se peut bien faire aussi que Charles-Quint avec des béquilles repasse dans sa tête avec tant de plaisir qu’il a tenu un roi de France et un pape prisonniers, que son sort vaille encore mieux à toute force que celui d’un jeune muletier vigoureux.

Il n’appartient certainement qu’à Dieu, à un être qui verrait dans tous les cœurs, de décider quel est l’homme le plus heureux. Il n’y a qu’un seul cas où un homme puisse affirmer que son état actuel est pire ou meilleur que celui de son voisin : ce cas est celui de la rivalité, et le moment de la victoire.

Je suppose qu’Archimède a un rendez-vous la nuit avec sa maîtresse. Nomentanus a le même rendez-vous à la même heure. Archimède se présente à la porte ; on la lui ferme au nez, et on rouvre à son rival, qui fait un excellent souper, pendant lequel il ne manque pas de se moquer d’Archimède, et jouit ensuite de sa maîtresse, tandis que l’autre reste dans la rue, exposé au froid, à la pluie, et à la grêle. Il est certain que Nomentanus est en droit de dire : Je suis plus heureux cette nuit qu’Archimède, j’ai plus de plaisir que lui ; mais il faut qu’il ajoute : supposé qu’Archimède ne soit occupé que du chagrin de ne point faire un bon souper, d’être méprisé et trompé par une belle femme, d’être supplanté par son rival, et du mal que lui font la pluie, la grêle, et le froid. Car si le philosophe de la rue fait réflexion que ni une catin ni la pluie ne doivent troubler son âme ; s’il s’occupe d’un beau problème, et s’il découvre la proportion du cylindre et de la sphère, il peut éprouver un plaisir cent fois au-dessus de celui de Nomentanus.

Il n’y a donc que le seul cas du plaisir actuel et de la douleur actuelle, où l’on puisse comparer le sort de deux hommes, en faisant abstraction de tout le reste. Il est indubitable que celui qui jouit de sa maîtresse est plus heureux dans ce moment que son rival méprisé qui gémit. Un homme sain qui mange une bonne perdrix a sans doute un moment préférable à celui d’un homme tourmenté de la colique ; mais on ne peut aller au delà avec sûreté ; on ne peut évaluer l’être d’un homme avec celui d’un autre ; on n’a point de balance pour peser les désirs et les sensations.

Nous avons commencé cet article par Platon et son souverain bien ; nous le finirons par Solon, et par ce grand mot qui a fait tant de fortune : « Il ne faut appeler personne heureux avant sa mort. » Cet axiome n’est au fond qu’une puérilité, comme tant d’apophthegmes consacrés dans l’antiquité. Le moment de la mort n’a rien de commun avec le sort qu’on a éprouvé dans la vie ; on peut périr d’une mort violente et infâme, et avoir goûté jusque-là tous les plaisirs dont la nature humaine est susceptible. Il est très-possible et très-ordinaire qu’un homme heureux cesse de l’être : qui en doute ? mais il n’a pas moins eu ses moments heureux.

Que veut donc dire le mot de Solon ? qu’il n’est pas sûr qu’un homme qui a du plaisir aujourd’hui en ait demain ? en ce cas, c’est une vérité si incontestable et si triviale qu’elle ne valait pas la peine d’être dite.

SECTION II.[103]

Le bien-être est rare. Le souverain bien en ce monde ne pourrait-il pas être regardé comme souverainement chimérique ? Les philosophes grecs discutèrent longuement à leur ordinaire cette question. Ne vous imaginez-vous pas, mon cher lecteur, voir des mendiants qui raisonnent sur la pierre philosophale ?

Le souverain bien ! quel mot ! autant aurait-il valu demander ce que c’est que le souverain bleu, ou le souverain ragoût, le souverain marcher, le souverain lire, etc.

Chacun met son bien où il peut, et en a autant qu’il peut à sa façon, et à bien petite mesure.

Quid dem ? quid non dem ? renuis tu quod jubet alter[104]...
Castor gaudet equis, ovo prognatus eodem
Pugnis, etc.

Castor veut des chevaux, Pollux veut des lutteurs :
Comment concilier tant de goûts, tant d’humeurs ?

Le plus grand bien est celui qui vous délecte avec tant de force qu’il vous met dans l’impuissance totale de sentir autre chose, comme le plus grand mal est celui qui va jusqu’à nous priver de tout sentiment. Voilà les deux extrêmes de la nature humaine, et ces deux moments sont courts.

Il n’y a ni extrêmes délices, ni extrêmes tourments qui puissent durer toute la vie : le souverain bien et le souverain mal sont des chimères.

Nous avons la belle fable de Crantor ; il fait comparaître aux jeux olympiques la Richesse, la Volupté, la Santé, la Vertu ; chacune demande la pomme. La Richesse dit : C’est moi qui suis le souverain bien, car avec moi on achète tous les biens ; la Volupté dit : La pomme m’appartient, car on ne demande la richesse que pour m’avoir ; la Santé assure que sans elle il n’y a point de volupté, et que la richesse est inutile ; enfin la Vertu représente qu’elle est au-dessus des trois autres, parce qu’avec de l’or, des plaisirs et de la santé, on peut se rendre très-misérable si on se conduit mal. La Vertu eut la pomme.

La fable est très-ingénieuse ; elle le serait encore plus si Crantor avait dit que le souverain bien est l’assemblage des quatre rivales réunies, Vertu, Santé, Richesse, Volupté ; mais cette fable ne résout ni ne peut résoudre la question absurde du souverain bien. La vertu n’est pas un bien ; c’est un devoir : elle est d’un genre différent, d’un ordre supérieur. Elle n’a rien à voir aux sensations douloureuses ou agréables. Un homme vertueux avec la pierre et la goutte, sans appui, sans amis, privé du nécessaire, persécuté, enchaîné par un tyran voluptueux qui se porte bien, est très-malheureux ; et le persécuteur insolent qui caresse une nouvelle maîtresse sur son lit de pourpre est très-heureux. Dites que le sage persécuté est préférable à son indigne persécuteur ; dites que vous aimez l’un, et que vous détestez l’autre ; mais avouez que le sage dans les fers enrage. Si le sage n’en convient pas, il vous trompe, c’est un charlatan[105].



BIEN.

Du bien et du mal, physique et moral.

Voici une question des plus difficiles et des plus importantes. Il s’agit de toute la vie humaine. Il serait bien plus important de trouver un remède à nos maux, mais il n’y en a point, et nous sommes réduits à rechercher tristement leur origine. C’est sur cette origine qu’on dispute depuis Zoroastre, et qu’on a, selon les apparences, disputé avant lui. C’est pour expliquer ce mélange de bien et de mal qu’on a imaginé les deux principes, Oromase, l’auteur de la lumière, et Arimane, l’auteur des ténèbres ; la boîte de Pandore, les deux tonneaux de Jupiter, la pomme mangée par Ève, et tant d’autres systèmes. Le premier des dialecticiens, non pas le premier des philosophes, l’illustre Bayle, a fait assez voir comment il est difficile aux chrétiens qui admettent un seul Dieu, bon et juste, de répondre aux objections des manichéens qui reconnaissaient deux dieux, dont l’un est bon, et l’autre méchant.

Le fond du système des manichéens, tout ancien qu’il est, n’en était pas plus raisonnable. Il faudrait avoir établi des lemmes géométriques pour oser en venir à ce théorème : « Il y a deux êtres nécessaires, tous deux suprêmes, tous deux infinis, tous deux également puissants, tous deux s’étant fait la guerre, et s’accordant enfin pour verser sur cette petite planète, l’un tous les trésors de sa bénéficence, et l’autre tout l’abîme de sa malice. » En vain, par cette hypothèse, expliquent-ils la cause du bien et du mal ; la fable de Prométhée l’explique encore mieux, mais toute hypothèse qui ne sert qu’à rendre raison des choses, et qui n’est pas d’ailleurs fondée sur des principes certains, doit être rejetée.

Les docteurs chrétiens (en faisant abstraction de la révélation qui fait tout croire) n’expliquent pas mieux l’origine du bien et du mal que les sectateurs de Zoroastre.

Dès qu’ils disent : Dieu est un père tendre, Dieu est un roi juste ; dès qu’ils ajoutent l’idée de l’infini à cet amour, à cette bonté, à cette justice humaine qu’ils connaissent, ils tombent bientôt dans la plus horrible des contradictions. Comment ce souverain, qui a la plénitude infinie de cette justice que nous connaissons ; comment un père qui a une tendresse infinie pour ses enfants ; comment cet être, infiniment puissant, a-t-il pu former des créatures à son image pour les faire l’instant d’après tenter par un être malin, pour les faire succomber, pour faire mourir ceux qu’il avait créés immortels, pour inonder leur postérité de malheurs et de crimes ? On ne parle pas ici d’une contradiction qui paraît encore bien plus révoltante à notre faible raison. Comment Dieu, rachetant ensuite le genre humain par la mort de son fils unique, ou plutôt, comment Dieu lui-même, fait homme et mourant pour les hommes, livre-t-il à l’horreur des tortures éternelles presque tout ce genre humain pour lequel il est mort ? Certes, à ne regarder ce système qu’en philosophe (sans le secours de la foi), il est monstrueux, il est abominable. Il fait de Dieu ou la malice même, et la malice infinie, qui a fait des êtres pensants pour les rendre éternellement malheureux, ou l’impuissance et l’imbécillité même, qui n’a pu ni prévoir ni empêcher les malheurs de ses créatures. Mais il n’est pas question dans cet article du malheur éternel ; il ne s’agit que des biens et des maux que nous éprouvons dans cette vie. Aucun des docteurs de tant d’Églises qui se combattent tous sur cet article n’a pu persuader aucun sage.

On ne conçoit pas comment Bayle, qui maniait avec tant de force et de finesse les armes de la dialectique, s’est contenté de faire argumenter[106] un manichéen, un calviniste, un moliniste, un socinien ; que n’a-t-il fait parler un homme raisonnable ? que Bayle n’a-t-il parlé lui-même ? il aurait dit bien mieux que nous ce que nous allons hasarder.

Un père qui tue ses enfants est un monstre ; un roi qui fait tomber dans le piège ses sujets, pour avoir un prétexte de les livrer à des supplices, est un tyran exécrable. Si vous concevez dans Dieu la même bonté que vous exigez d’un père, la même justice que vous exigez d’un roi, plus de ressource pour disculper Dieu : et en lui donnant une sagesse et une bonté infinies, vous le rendez infiniment odieux ; vous faites souhaiter qu’il n’existe pas, vous donnez des armes à l’athée, et l’athée sera toujours en droit de vous dire : Il vaut mieux ne point reconnaître de Divinité que de lui imputer précisément ce que vous puniriez dans les hommes.

Commençons donc par dire : Ce n’est pas à nous à donner à Dieu les attributs humains, ce n’est pas à nous à faire Dieu à notre image. Justice humaine, bonté humaine, sagesse humaine, rien de tout cela ne lui peut convenir. On a beau étendre à l’infini ces qualités, ce ne seront jamais que des qualités humaines dont nous reculons les bornes ; c’est comme si nous donnions à Dieu la solidité infinie, le mouvement infini, la rondeur, la divisibilité infinie. Ces attributs ne peuvent être les siens.

La philosophie nous apprend que cet univers doit avoir été arrangé par un être incompréhensible, éternel, existant par sa nature ; mais, encore une fois, la philosophie ne nous apprend pas les attributs de cette nature. Nous savons ce qu’il n’est pas, et non ce qu’il est.

Point de bien ni de mal pour Dieu, ni en physique, ni en moral.

Qu’est-ce que le mal physique ? De tous les maux le plus grand sans doute est la mort. Voyons s’il était possible que l’homme eût été immortel.

Pour qu’un corps tel que le nôtre fût indissoluble, impérissable, il faudrait qu’il ne fût point composé de parties ; il faudrait qu’il ne naquît point, qu’il ne prît ni nourriture ni accroissement, qu’il ne pût éprouver aucun changement. Qu’on examine toutes ces questions, que chaque lecteur peut étendre à son gré, et l’on verra que la proposition de l’homme immortel est contradictoire.

Si notre corps organisé était immortel, celui des animaux le serait aussi : or, il est clair qu’en peu de temps le globe ne pourrait suffire à nourrir tant d’animaux ; ces êtres immortels, qui ne subsistent qu’en renouvelant leur corps par la nourriture, périraient donc faute de pouvoir se renouveler ; tout cela est contradictoire. On en pourrait dire beaucoup davantage ; mais tout lecteur vraiment philosophe verra que la mort était nécessaire à tout ce qui est né, que la mort ne peut être ni une erreur de Dieu, ni un mal, ni une injustice, ni un châtiment de l’homme.

L’homme né pour mourir ne pouvait pas plus être soustrait aux douleurs qu’à la mort. Pour qu’une substance organisée et douée de sentiment n’éprouvât jamais de douleur, il faudrait que toutes les lois de la nature changeassent, que la matière ne fût plus divisible, qu’il n’y eût plus ni pesanteur, ni action, ni force, qu’un rocher pût tomber sur un animal sans l’écraser, que l’eau ne pût le suffoquer, que le feu ne pût le brûler. L’homme impassible est donc aussi contradictoire que l’homme immortel.

Ce sentiment de douleur était nécessaire pour nous avertir de nous conserver, et pour nous donner des plaisirs autant que le comportent les lois générales auxquelles tout est soumis.

Si nous n’éprouvions pas la douleur, nous nous blesserions à tout moment sans le sentir. Sans le commencement de la douleur nous ne ferions aucune fonction de la vie, nous ne la communiquerions pas, nous n’aurions aucun plaisir. La faim est un commencement de douleur qui nous avertit de prendre de la nourriture, l’ennui une douleur qui nous force à nous occuper, l’amour un besoin qui devient douloureux quand il n’est pas satisfait. Tout désir, en un mot, est un besoin, une douleur commencée. La douleur est donc le premier ressort de toutes les actions des animaux. Tout animal doué de sentiment doit être sujet à la douleur si la matière est divisible. La douleur était donc aussi nécessaire que la mort. Elle ne peut donc être ni une erreur de la Providence, ni une malice, ni une punition. Si nous n’avions vu souffrir que les brutes, nous n’accuserions pas la nature ; si dans un état impassible nous étions témoins de la mort lente et douloureuse des colombes sur lesquelles fond un épervier qui dévore à loisir leurs entrailles, et qui ne fait que ce que nous faisons, nous serions loin de murmurer ; mais de quel droit nos corps seront-ils moins sujets à être déchirés que ceux des brutes ? Est-ce parce que nous avons une intelligence supérieure à la leur ? Mais qu’a de commun ici l’intelligence avec une matière divisible ? Quelques idées de plus ou de moins dans un cerveau doivent-elles, peuvent-elles empêcher que le feu ne nous brûle, et qu’un rocher ne nous écrase ?

Le mal moral, sur lequel on a écrit tant de volumes, n’est au fond que le mal physique. Ce mal moral n’est qu’un sentiment douloureux qu’un être organisé cause à un autre être organisé. Les rapines, les outrages, etc., ne sont un mal qu’autant qu’ils en causent. Or, comme nous ne pouvons assurément faire aucun mal à Dieu, il est clair, par les lumières de la raison (indépendamment de la foi, qui est tout autre chose), qu’il n’y a point de mal moral par rapport à l’Être suprême.

Comme le plus grand des maux physiques est la mort, le plus grand des maux en moral est assurément la guerre : elle traîne après elle tous les crimes ; calomnies dans les déclarations, perfidies dans les traités ; la rapine, la dévastation, la douleur et la mort sous toutes les formes.

Tout cela est un mal physique pour l’homme, et n’est pas plus mal moral par rapport à Dieu que la rage des chiens qui se mordent. C’est un lieu commun aussi faux que faible de dire qu’il n’y a que les hommes qui s’entr’égorgent ; les loups, les chiens, les chats, les coqs, les cailles, etc., se battent entre eux, espèce contre espèce ; les araignées de bois se dévorent les unes les autres : tous les mâles se battent pour les femelles. Cette guerre est la suite des lois de la nature, des principes qui sont dans leur sang ; tout est lié, tout est nécessaire.

La nature a donné à l’homme environ vingt-deux ans de vie l’un portant l’autre, c’est-à-dire que de mille enfants nés dans un mois, les uns étant morts au berceau, les autres ayant vécu jusqu’à trente ans, d’autres jusqu’à cinquante, quelques-uns jusqu’à quatre-vingts, faites ensuite une règle de compagnie, vous trouverez environ vingt-deux ans pour chacun.

Qu’importe à Dieu qu’on meure à la guerre, ou qu’on meure de la fièvre ? La guerre emporte moins de mortels que la petite vérole. Le fléau de la guerre est passager, et celui de la petite vérole règne toujours dans toute la terre à la suite de tant d’autres ; et tous les fléaux sont tellement combinés que la règle des vingt-deux ans de la vie est toujours constante en général.

L’homme offense Dieu en tuant son prochain, dites-vous. Si cela est, les conducteurs des nations sont d’horribles criminels, car ils font égorger, en invoquant Dieu même, une foule prodigieuse de leurs semblables, pour de vils intérêts qu’il vaudrait mieux abandonner. Mais comment offensent-ils Dieu ? (à ne raisonner qu’en philosophe) comme les tigres et les crocodiles l’offensent ; ce n’est pas Dieu assurément qu’ils tourmentent, c’est leur prochain ; ce n’est qu’envers l’homme que l’homme peut être coupable. Un voleur de grand chemin ne saurait voler Dieu. Qu’importe à l’Être éternel qu’un peu de métal jaune soit entre les mains de Jérôme ou de Bonaventure ? Nous avons des désirs nécessaires, des passions nécessaires, des lois nécessaires pour les réprimer ; et tandis que sur notre fourmilière nous nous disputons un brin de paille pour un jour, l’univers marche à jamais par des lois éternelles et immuables, sous lesquelles est rangé l’atome qu’on nomme la terre.



BIEN, TOUT EST BIEN[107].

Je vous prie, messieurs, de m’expliquer le tout est bien, car je ne l’entends pas.

Cela signifie-t-il tout est arrangé, tout est ordonné, suivant la théorie des forces mouvantes ? Je le comprends et je l’avoue.

Entendez-vous que chacun se porte bien, qu’il a de quoi vivre, et que personne ne souffre ? Vous savez combien cela est faux.

Votre idée est-elle que les calamités lamentables qui affligent la terre sont bien par rapport à Dieu et le réjouissent ? Je ne crois point cette horreur, ni vous non plus.

De grâce, expliquez-moi le tout est bien. Platon le raisonneur daigna laisser à Dieu la liberté de faire cinq mondes, par la raison, dit-il, qu’il n’y a que cinq corps solides réguliers en géométrie, le tétraèdre, le cube, l’hexaèdre, le dodécaèdre, l’icosaèdre. Mais pourquoi resserrer ainsi la puissance divine ? pourquoi ne lui pas permettre la sphère, qui est encore plus régulière, et même le cône, la pyramide à plusieurs faces, le cylindre, etc. ?

Dieu choisit, selon lui, nécessairement le meilleur des mondes possibles ; ce système a été embrassé par plusieurs philosophes chrétiens, quoiqu’il semble répugner au dogme du péché originel : car notre globe, après cette transgression, n’est plus le meilleur des globes ; il l’était auparavant : il pourrait donc l’être encore, et bien des gens croient qu’il est le pire des globes, au lieu d’être le meilleur.

Leibnitz, dans sa Théodicée[108], prit le parti de Platon. Plus d’un lecteur s’est plaint de n’entendre pas plus l’un que l’autre ; pour nous, après les avoir lus tous deux plus d’une fois, nous avouons notre ignorance, selon notre coutume ; et puisque l’Évangile ne nous a rien révélé sur cette question, nous demeurons sans remords dans nos ténèbres.

Leibnitz, qui parle de tout, a parlé du péché originel aussi ; et comme tout homme à système fait entrer dans son plan tout ce qui peut le contredire, il imagina que la désobéissance envers Dieu, et les malheurs épouvantables qui l’ont suivie, étaient des parties intégrantes du meilleur des mondes, des ingrédients nécessaires de toute la félicité possible, « Calla, calla, señor don Carlos : todo che se haze es por su ben[109]. »

Quoi ! être chassé d’un lieu de délices, où l’on aurait vécu à jamais si on n’avait pas mangé une pomme ! Quoi ! faire dans la misère des enfants misérables et criminels, qui souffriront tout, qui feront tout souffrir aux autres ! Quoi ! éprouver toutes les maladies, sentir tous les chagrins, mourir dans la douleur, et pour rafraîchissement être brûlé dans l’éternité des siècles ! ce partage est-il bien ce qu’il y avait de meilleur ? Cela n’est pas trop bon pour nous ; et en quoi cela peut-il être bon pour Dieu ?

Leibnitz sentait qu’il n’y avait rien à répondre : aussi fit-il de gros livres dans lesquels il ne s’entendait pas.

Nier qu’il y ait du mal, cela peut être dit en riant par un Lucullus qui se porte bien, et qui fait un bon dîner avec ses amis et sa maîtresse dans le salon d’Apollon ; mais qu’il mette la tête à la fenêtre, il verra des malheureux ; qu’il ait la fièvre, il le sera lui-même.

Je n’aime point à citer ; c’est d’ordinaire une besogne épineuse : on néglige ce qui précède et ce qui suit l’endroit qu’on cite, et on s’expose à mille querelles. Il faut pourtant que je cite Lactance, Père de l’Église, qui dans son chapitre xiii, De la colère de Dieu, fait parler ainsi Épicure : « Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, et ne le peut ; ou il le peut, et ne le veut pas ; ou il ne le peut, ni ne le veut ; ou enfin il le veut, et le peut. S’il le veut, et ne le peut pas, c’est impuissance, ce qui est contraire à la nature de Dieu ; s’il le peut, et ne le veut pas, c’est méchanceté, et cela est non moins contraire à sa nature ; s’il ne le veut ni ne le peut, c’est à la fois méchanceté et impuissance ; s’il le veut et le peut (ce qui seul de ces partis convient à Dieu), d’où vient donc le mal sur la terre ? »

L’argument est pressant ; aussi Lactance y répond fort mal, en disant que Dieu veut le mal, mais qu’il nous a donné la sagesse avec laquelle on acquiert le bien. Il faut avouer que cette réponse est bien faible en comparaison de l’objection : car elle suppose que Dieu ne pouvait donner la sagesse qu’en produisant le mal ; et puis nous avons une plaisante sagesse !

L’original du mal a toujours été un abîme dont personne n’a pu voir le fond. C’est ce qui réduisit tant d’anciens philosophes et de législateurs à recourir à deux principes, l’un bon, l’autre mauvais. Typhon était le mauvais principe chez les Égyptiens, Arimane chez les Perses. Les manichéens adoptèrent, comme on sait, cette théologie ; mais comme ces gens-là n’avaient jamais parlé ni au bon ni au mauvais principe, il ne faut pas les en croire sur leur parole.

Parmi les absurdités dont ce monde regorge, et qu’on peut mettre au nombre de nos maux, ce n’est pas une absurdité légère que d’avoir supposé deux êtres tout-puissants, se battant à qui des deux mettrait plus du sien dans ce monde, et faisant un traité comme les deux médecins de Molière : Passez-moi l’émétique, et je vous passerai la saignée.

Basilide, après les platoniciens, prétendit, dès le premier siècle de l’Église, que Dieu avait donné notre monde à faire à ses derniers anges ; et que ceux-ci, n’étant pas habiles, firent les choses telles que nous les voyons. Cette fable théologique tombe en poussière par l’objection terrible qu’il n’est pas dans la nature d’un Dieu tout-puissant et tout sage de faire bâtir un monde par des architectes qui n’y entendent rien.

Simon, qui a senti l’objection, la prévient en disant que l’ange qui présidait à l’atelier est damné pour avoir si mal fait son ouvrage ; mais la brûlure de cet ange ne nous guérit pas.

L’aventure de Pandore chez les Grecs ne répond pas mieux à l’objection. La boîte où se trouvent tous les maux, et au fond de laquelle reste l’espérance, est à la vérité une allégorie charmante ; mais cette Pandore ne fut faite par Vulcain que pour se venger de Prométhée, qui avait fait un homme avec de la boue.

Les Indiens n’ont pas mieux rencontré ; Dieu ayant créé l’homme, il lui donna une drogue qui lui assurait une santé permanente ; l’homme chargea son âne de la drogue, l’âne eut soif, le serpent lui enseigna une fontaine ; et pendant que l’âne buvait, le serpent prit la drogue pour lui.

Les Syriens imaginèrent[110] que l’homme et la femme ayant été créés dans le quatrième ciel, ils s’avisèrent de manger d’une galette au lieu de l’ambroisie qui était leur mets naturel. L’ambroisie s’exhalait par les pores ; mais après avoir mangé de la galette, il fallait aller à la selle. L’homme et la femme prièrent un ange de leur enseigner où était la garde-robe. « Voyez-vous, leur dit l’ange, cette petite planète, grande comme rien, qui est à quelque soixante millions de lieues d’ici, c’est là le privé de l’univers ; allez-y au plus vite.» Ils y allèrent, on les y laissa ; et c’est depuis ce temps que notre monde fut ce qu’il est.

On demandera toujours aux Syriens pourquoi Dieu permit que l’homme mangeât la galette, et qu’il nous en arrivât une foule de maux si épouvantables.

Je passe vite de ce quatrième ciel à milord Bolingbroke, pour ne pas m’ennuyer. Cet homme, qui avait sans doute un grand génie, donna au célèbre Pope son plan du Tout est bien, qu’on retrouve en effet mot pour mot dans les Œuvres posthumes de milord Bolingbroke, et que milord Shaftesbury avait auparavant inséré dans ses Caractéristiques. Lisez dans Shaftesbury le chapitre des moralistes, vous y verrez ces paroles :

« On a beaucoup à répondre à ces plaintes des défauts de la nature. Comment est-elle sortie si impuissante et si défectueuse des mains d’un être parfait ? mais je nie qu’elle soit défectueuse... Sa beauté résulte des contrariétés, et la concorde universelle naît d’un combat perpétuel... Il faut que chaque être soit immolé à d’autres ; les végétaux aux animaux, les animaux à la terre... ; et les lois du pouvoir central et de la gravitation, qui donnent aux corps célestes leur poids et leur mouvement, ne seront point dérangées pour l’amour d’un chétif animal qui, tout protégé qu’il est par ces mêmes lois, sera bientôt par elles réduit en poussière. »

Bolingbroke, Shaftesbury, et Pope, leur metteur en œuvre, ne résolvent pas mieux la question que les autres : leur Tout est bien ne veut dire autre chose, sinon que le tout est dirigé par des lois immuables ; qui ne le sait pas ? Vous ne nous apprenez rien quand vous remarquez, après tous les petits enfants, que les mouches sont nées pour être mangées par des araignées, les araignées par des hirondelles, les hirondelles par les pies-grièches, les pies-grièches par les aigles, les aigles pour être tués par les hommes, les hommes pour se tuer les uns les autres, et pour être mangés par les vers, et ensuite par les diables, au moins mille sur un.

Voilà un ordre net et constant parmi les animaux de toute espèce ; il y a de l’ordre partout. Quand une pierre se forme dans ma vessie, c’est une mécanique admirable : des sucs pierreux passent petit à petit dans mon sang, ils se filtrent dans les reins, passent par les uretères, se déposent dans ma vessie, s’y assemblent par une excellente attraction newtonienne ; le caillou se forme, se grossit, je souffre des maux mille fois pires que la mort, par le plus bel arrangement du monde ; un chirurgien, ayant perfectionné l’art inventé par Tubalcaïn, vient m’enfoncer un fer aigu et tranchant dans le périnée, saisit ma pierre avec ses pincettes, elle se brise sous ses efforts par un mécanisme nécessaire ; et par le même mécanisme je meurs dans des tourments affreux : tout cela est bien, tout cela est la suite évidente des principes physiques inaltérables : j’en tombe d’accord, et je le savais comme vous.

Si nous étions insensibles, il n’y aurait rien à dire à cette physique. Mais ce n’est pas cela dont il s’agit ; nous vous demandons s’il n’y a point de maux sensibles, et d’où ils viennent ? « Il n’y a point de maux, dit Pope dans sa quatrième épître sur le Tout est bien ; s’il y a des maux particuliers, ils composent le bien général. »

Voilà un singulier bien général, composé de la pierre, de la goutte, de tous les crimes, de toutes les souffrances, de la mort, et de la damnation.

La chute de l’homme est l’emplâtre que nous mettons à toutes ces maladies particulières du corps et de l’âme, que vous appelez santé générale ; mais Shaftesbury et Bolingbroke ont osé attaquer le péché originel ; Pope n’en parle point ; il est clair que leur système sape la religion chrétienne par ses fondements, et n’explique rien du tout.

Cependant ce système a été approuvé depuis peu par plusieurs théologiens, qui admettent volontiers les contraires ; à la bonne heure, il ne faut envier à personne la consolation de raisonner comme il peut sur le déluge de maux qui nous inonde. Il est juste d’accorder aux malades désespérés de manger de ce qu’ils veulent. On a été jusqu’à prétendre que ce système est consolant. « Dieu, dit Pope, voit d’un même œil périr le héros et le moineau, un atome ou mille planètes précipitées dans la ruine, une boule de savon ou un monde se former. »

Voilà, je vous l’avoue, une plaisante consolation ; ne trouvez-vous pas un grand lénitif dans l’ordonnance de milord Shaftesbury, qui dit que Dieu n’ira pas déranger ses lois éternelles pour un animal aussi chétif que l’homme ? Il faut avouer du moins que ce chétif animal adroit de crier humblement, et de chercher à comprendre, en criant, pourquoi ces lois éternelles ne sont pas faites pour le bien-être de chaque individu.

Ce système du Tout est bien ne représente l’auteur de toute la nature que comme un roi puissant et malfaisant, qui ne s’embarrasse pas qu’il en coûte la vie à quatre ou cinq cent mille hommes, et que les autres traînent leurs jours dans la disette et dans les larmes, pourvu qu’il vienne à bout de ses desseins.

Loin donc que l’opinion du meilleur des mondes possibles console, elle est désespérante pour les philosophes qui l’embrassent. La question du bien et du mal demeure un chaos indébrouillable pour ceux qui cherchent de bonne foi ; c’est un jeu d’esprit pour ceux qui disputent : ils sont des forçats qui jouent avec leurs chaînes. Pour le peuple non pensant, il ressemble assez à des poissons qu’on a transportés d’une rivière dans un réservoir ; ils ne se doutent pas qu’ils sont là pour être mangés le carême : aussi ne savons-nous rien du tout par nous-mêmes des causes de notre destinée.

Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique les deux lettres des juges romains quand ils n’entendaient pas une cause, L, N., non liquet, cela n’est pas clair. Imposons surtout silence aux scélérats, qui, étant accablés, comme nous du poids des calamités humaines, y ajoutent la fureur de la calomnie. Confondons leurs exécrables impostures, en recourant à la foi et à la Providence[111].

Des raisonneurs ont prétendu qu’il n’est pas dans la nature de l’Être des êtres que les choses soient autrement qu’elles sont. C’est un rude système ; je n’en sais pas assez pour oser seulement l’examiner.



BIENS D’ÉGLISE[112].

SECTION PREMIÈRE.

L’Évangile défend à ceux qui veulent atteindre à la perfection d’amasser des trésors et de conserver leurs biens temporels. «[113] Nolite thesaurizare vobis thesauros in terra. —[114] Si vis perfectus esse, vade, vende quæ habes, et da pauperibus. —[115] Et omnis qui reliquerit domum vel fratres, aut sorores, aut patrem, aut matrem, aut uxorem, aut filios, aut agros, propter nomen meum, centuplum accipiet, et vitam æternam possidebit. »

Les apôtres et leurs premiers successeurs ne recevaient aucun immeuble : ils n’en acceptaient que le prix ; et après avoir prélevé ce qui était nécessaire pour leur subsistance, ils distribuaient le reste aux pauvres. Saphire et Ananie ne donnèrent pas leurs biens à saint Pierre, mais ils les vendirent, et lui en apportèrent le prix : « Vende quae habes, et da pauperibus[116]. »

L’Église possédait déjà des biens-fonds considérables sur la fin du IIIe siècle, puisque Dioclétien et Maximien en prononcèrent la confiscation en 302.

Dès que Constantin fut sur le trône des Césars, il permit de doter les églises comme l’étaient les temples de l’ancienne religion ; et dès lors l’Église acquit de riches terres. Saint Jérôme s’en plaignit dans une de ses lettres à Eustochie : « Quand vous les voyez, dit-il, aborder d’un air doux et sanctifié les riches veuves qu’ils rencontrent, vous croiriez que leur main ne s’étend que pour leur donner des bénédictions ; mais c’est au contraire pour recevoir le prix de leur hypocrisie. »

Les saints prêtres recevaient sans demander. Valentinien Ier crut devoir défendre aux ecclésiastiques de rien recevoir des veuves et des femmes par testament, ni autrement. Cette loi, que l’on trouve au Code Théodosien, fut révoquée par Marcien et par Justinien.

Justinien, pour favoriser les ecclésiastiques, défendit aux juges par sa novelle XVIII, chap. xi, d’annuler les testaments faits en faveur de l’Église, quand même ils ne seraient pas révêtus des formalités prescrites par les lois.

Anastase avait statué en 491 que les biens d’Église se prescriraient par quarante ans. Justinien inséra cette loi dans son code[117] mais ce prince, qui changea continuellement la jurisprudence, étendit cette prescription à cent ans. Alors quelques ecclésiastiques, indignes de leur profession, supposèrent de faux titres[118] ; ils tirèrent de la poussière de vieux testaments, nuls selon les anciennes lois, mais valables suivant les nouvelles. Les citoyens étaient dépouillés de leur patrimoine par la fraude. Les possessions, qui jusque-là avaient été regardées comme sacrées, furent envahies par l’Église. Enfin l’abus fut si criant que Justinien lui-même fut obligé de rétablir les dispositions de la loi d’Anastase, par sa novelle CXXXI, chap. vi.

Les tribunaux français ont longtemps adopté le chap. xi de la novelle XVIII, quand les legs faits à l’Église n’avaient pour objet que des sommes d’argent ou des effets mobiliers ; mais depuis l’ordonnance de 1735 les legs pieux n’ont plus ce privilége en France.

Pour les immeubles, presque tous les rois de France, depuis Philippe le Hardi, ont défendu aux églises d’en acquérir sans leur permission ; mais la plus efficace de toutes les lois, c’est l’édit de 1749, rédigé par le chancelier d’Aguesseau. Depuis cet édit, l’Église ne peut recevoir aucun immeuble, soit par donation, par testament, ou par échange, sans lettres patentes du roi enregistrées au parlement.

SECTION II[119].

Les biens de l’Église, pendant les cinq premiers siècles de notre ère, furent régis par des diacres qui en faisaient la distribution aux clercs et aux pauvres. Cette communauté n’eut plus lieu dès la fin du Ve siècle ; on partagea les biens de l’Église en quatre parts : on en donna une aux évêques, une autre aux clercs, une autre à la fabrique, et la quatrième fut assignée aux pauvres.

Bientôt après ce partage, les évêques se chargèrent seuls des quatre portions ; et c’est pourquoi le clergé inférieur est en général très-pauvre.

Le parlement de Toulouse rendit un arrêt le 18 avril 1651, qui ordonnait que dans trois jours les évêques du ressort pourvoiraient à la nourriture des pauvres, passé lequel temps saisie serait faite du sixième de tous les fruits que les évêques prennent dans les paroisses dudit ressort, etc.

En France, l’Église n’aliène pas valablement ses biens sans de grandes formalités, et si elle ne trouve pas de l’avantage dans l’aliénation. On juge que l’on peut prescrire sans titre, par une possession de quarante ans, les biens d’Église ; mais s’il paraît un titre, et qu’il soit défectueux, c’est-à-dire que toutes les formalités n’y aient pas été observées, l’acquéreur ni ses héritiers ne peuvent jamais prescrire ; et de là cette maxime : « Melius est non habere titulum, quam habere vitiosum. » On fonde cette jurisprudence sur ce que l’on présume que l’acquéreur dont le titre n’est pas en forme est de mauvaise foi, et que, suivant les canons, un possesseur de mauvaise foi ne peut jamais prescrire. Mais celui qui n’a point de titres ne devrait-il pas plutôt être présumé usurpateur ? Peut-on prétendre que le défaut d’une formalité que l’on a ignorée soit une présomption de mauvaise foi ? Doit-on dépouiller le possesseur sur cette présomption ? Doit-on juger que le fils qui a trouvé un domaine, dans l’hoirie de son père, le possède avec mauvaise foi parce que celui de ses ancêtres qui acquit ce domaine n’a pas rempli une formalité ?

Les biens de l’Église, nécessaires au maintien d’un ordre respectable, ne sont point d’une autre nature que ceux de la noblesse et du tiers état : les uns et les autres devraient être assujettis aux mêmes règles. On se rapproche aujourd’hui, autant qu’on le peut, de cette jurisprudence équitable.

Il semble que les prêtres et les moines, qui aspirent à la perfection évangélique, ne devraient jamais avoir de procès : «[120] Et ei qui vult tecum judicio contendere, et tunicam tuam tollere, dimitte ei et pallium. »

Saint Basile entend sans doute parler de ce passage lorsqu’il dit[121] qu’il y a dans l’Évangile une loi expresse qui défend aux chrétiens d’avoir jamais aucun procès. Salvien a entendu de même ce passage : «[122] Jubet Christus ne litigemus, nec solum jubet... sed in tantum hoc jubet ut ea ipsa nos de quibus lis est relinquere jubeat, dummodo litibus exuamur. »

Le quatrième concile de Carthage a aussi réitéré ces défenses : « Episcopus nec provocatus de rebus transitoriis litiget. »

Mais, d’un autre côté, il n’est pas juste qu’un évêque abandonne ses droits ; il est homme, il doit jouir du bien que les hommes lui ont donné ; il ne faut pas qu’on le vole parce qu’il est prêtre. (Ces deux sections sont de M. Christin, célèbre avocat au parlement de Besançon, qui s’est fait une réputation immortelle dans son pays, en plaidant pour abolir la servitude[123].)

SECTION III[124].

De la pluralité des bénéfices, des abbayes en commende, et des moines
qui ont des esclaves
.

Il en est de la pluralité des gros bénéfices, archevêchés, évêchés, abbayes, de trente, quarante, cinquante, soixante mille florins d’empire, comme de la pluralité des femmes : c’est un droit qui n’appartient qu’aux hommes puissants.

Un prince de l’empire, cadet de sa maison, serait bien peu chrétien s’il n’avait qu’un seul évêché ; il lui en faut quatre ou cinq pour constater sa catholicité. Mais un pauvre curé, qui n’a pas de quoi vivre, ne peut guère parvenir à deux bénéfices ; du moins rien n’est plus rare.

Le pape qui disait qu’il était dans la règle, qu’il n’avait qu’un seul bénéfice, et qu’il s’en contentait, avait très-grande raison.

On a prétendu qu’un nommé Ébrouin, évêque de Poitiers, fut le premier qui eut à la fois une abbaye et un évêché. L’empereur Charles le Chauve lui fit ces deux présents. L’abbaye était celle de Saint-Germain-des-Prés lez Paris. C’était un gros morceau, mais pas si gros qu’aujourd’hui.

Avant cet Ébrouin nous voyons force gens d’église posséder plusieurs abbayes.

Alcuin, diacre, favori de Charlemagne, possédait à la fois celles de Saint-Martin de Tours, de Ferrières, de Comery, et quelques autres. On ne saurait trop en avoir : car si on est un saint, on édifie plus d’âmes ; et si on a le malheur d’être un honnête homme du monde, on vit plus agréablement.

Il se pourrait bien que dès ce temps-là ces abbés fussent commendataires, car ils ne pouvaient réciter l’office dans sept ou huit endroits à la fois. Charles Martel et Pépin son fils, qui avaient pris pour eux tant d’abbayes, n’étaient pas des abbés réguliers.

Quelle est la différence entre un abbé commendataire, et un abbé qu’on appelle régulier ? La même qu’entre un homme qui a cinquante mille écus de rente pour se réjouir, et un homme qui a cinquante mille écus pour gouverner.

Ce n’est pas qu’il ne soit loisible aux abbés réguliers de se réjouir aussi. Voici comment s’exprimait sur leur douce joie Jean Trithème dans une de ses harangues, en présence d’une convocation d’abbés bénédictins :

Neglecto superum cultu, spretoque tonantis
Imperio, Baccho indulgent Venerique nefandai, etc.

En voici une traduction, ou plutôt une imitation faite par une bonne âme, quelque temps après Jean Trithème :

Ils se moquent du ciel et de la Providence ;
Ils aiment mieux Bacchus et la mère d’Amour ;
Ce sont leurs deux grands saints pour la nuit et le jour.
Des pauvres à prix d’or ils vendent la substance.
Ils s’abreuvent dans l’or ; l’or est sur leurs lambris ;
L’or est sur leurs catins, qu’on paye au plus haut prix ;
Et, passant mollement de leur lit à la table,
Ils ne craignent ni lois, ni rois, ni dieu, ni diable.

Jean Trithème, comme on voit, était de très-méchante humeur. On eût pu lui répondre ce que disait César avant les ides de mars : « Ce ne sont pas ces voluptueux que je crains, ce sont ces raisonneurs maigres et pâles. » Les moines qui chantent le Pervigilium Veneris pour matines ne sont pas dangereux : les moines argumentants, prêchants, cabalants, ont fait beaucoup plus de mal que tous ceux dont parle Jean Trithème.

Les moines ont été aussi maltraités par l’évéque célèbre de Belley qu’ils l’avaient été par l’abbé Trithème. Il leur applique, dans son Apocalypse de Méliton, ces paroles d’Osée : « Vaches grasses qui frustrez les pauvres, qui dites sans cesse : Apportez et nous boirons, le Seigneur a juré, par son saint nom, que voici les jours qui viendront sur vous ; vous aurez agacement de dents, et disette de pain en toutes vos maisons. »

La prédiction ne s’est pas accomplie ; mais l’esprit de police qui s’est répandu dans toute l’Europe, en mettant des bornes à la cupidité des moines, leur a inspiré plus de décence.

Il faut convenir, malgré tout ce qu’on a écrit contre leurs abus, qu’il y a toujours eu parmi eux des hommes éminents en science et en vertu ; que s’ils ont fait de grands maux, ils ont rendu de grands services, et qu’en général on doit les plaindre encore plus que les condamner.

SECTION IV[125].

Tous les abus grossiers qui durèrent dans la distribution des bénéfices depuis le Xe siècle jusqu’au XIIIe ne subsistent plus aujourd’hui ; et s’ils sont inséparables de la nature humaine, ils sont beaucoup moins révoltants par la décence qui les couvre. Un Maillard ne dirait plus aujourd’hui en chaire : « domina, quæ facitis placitum domini episcopi, etc. — Ô madame, qui faites le plaisir de monsieur l’évêque ! Si vous demandez comment cet enfant de dix ans a eu un bénéfice, on vous répondra que madame sa mère était fort privée de monsieur l’évêque. »

On n’entend plus en chaire un cordelier Menot criant : « Deux crosses, deux mitres, et adhuc non sunt contenti. »

« Entre vous, mesdames, qui faites à monsieur l’évêque le plaisir que savez, et puis dites : Oh ! oh ! il fera du bien à mon fils, ce sera un des mieux pourvus en l’Église. »

« Isti protonotarii, qui habent illas dispensas ad tria, immo in quindecim beneficia, et sunt simoniaci et sacrilegi, et non cessant arripere beneficia incompatibilia : idem est eis. Si vacet episcopatus, pro eo habendo dabitur unus grossus fasciculus aliorum beneficiorum. Primo accumulabuntur archidiaconatus, abbatiæ, duo prioratus, quatuor aut quinque prœbendœ, et dabuntur haec omnia pro compensatione. — Si ces protonotaires, qui ont des dispenses pour trois ou même quinze bénéfices, sont simoniaques et sacriléges, et si on ne cesse d’accrocher des bénéfices incompatibles, c’est même chose pour eux. Il vaque un bénéfice ; pour l’avoir on vous donnera une poignée d’autres bénéfices, un archidiaconat, des abbayes, deux prieurés, quatre ou cinq prébendes, et tout cela pour faire la compensation. »

Le même prédicateur dans un autre endroit s’exprime ainsi : « Dans quatre plaideurs qu’on rencontre au palais, il y a toujours un moine ; et si on leur demande ce qu’ils font là, un clericus répondra : « Notre chapitre est bandé contre le doyen, contre l’évêque, et contre les autres officiers, et je vais après les queues de ces messieurs pour cette affaire. — Et toi, maître moine, que fais-tu ici ? — Je plaide une abbaye de huit cents livres de rente pour mon maître. — Et toi, moine blanc ? — Je plaide un petit prieuré pour moi. — Et vous, mendiants, qui n’avez terre ni sillon, que battez-vous ici le pavé ? — Le roi nous a octroyé du sel, du bois, et autres choses ; mais ses officiers nous les dénient. » Ou bien : « Un tel curé, par son avarice et envie, nous veut empêcher la sépulture et la dernière volonté d’un qui est mort ces jours passés, tellement qu’il nous est force d’en venir à la cour. »

Il est vrai que ce dernier abus, dont retentissent tous les tribunaux de l’Église catholique romaine, n’est point déraciné.

Il en est un plus funeste encore, c’est celui d’avoir permis aux bénédictins, aux bernardins, aux chartreux même, d’avoir des mainmortables, des esclaves. On distingue sous leur domination, dans plusieurs provinces de France et en Allemagne :

Esclavage de la personne,

Esclavage des biens,

Esclavage de la personne et des biens.

[126] L’esclavage de la personne consiste dans l’incapacité de disposer de ses biens en faveur de ses enfants, s’ils n’ont pas toujours vécu avec leur père dans la même maison et à la même table. Alors tout appartient aux moines. Le bien d’un habitant du Mont-Jura, mis entre les mains d’un notaire de Paris, devient dans Paris même la proie de ceux qui originairement avaient embrassé la pauvreté évangélique au Mont-Jura. Le fils demande l’aumône à la porte de la maison que son père a bâtie, et les moines, bien loin de lui donner cette aumône, s’arrogent jusqu’au droit de ne point payer les créanciers du père, et de regarder comme nulles les dettes hypothéquées sur la maison dont ils s’emparent. La veuve se jette en vain à leurs pieds pour obtenir une partie de sa dot : cette dot, ces créances, ce bien paternel, tout appartient de droit divin aux moines. Les créanciers, la veuve, les enfants, tout meurt dans la mendicité.

L’esclavage réel est celui qui est affecté à une habitation. Quiconque vient occuper une maison dans l’empire de ces moines, et y demeure un an et un jour, devient leur serf pour jamais. Il est arrivé quelquefois qu’un négociant français, père de famille, attiré par ses affaires dans ce pays barbare, y ayant pris une maison à loyer pendant une année, et étant mort ensuite dans sa patrie, dans une autre province de France, sa veuve, ses enfants, ont été tout étonnés de voir des huissiers venir s’emparer de leurs meubles, avec des paréatis, les vendre au nom de saint Claude, et chasser une famille entière de la maison de son père.

L’esclavage mixte est celui qui, étant composé des deux, est ce que la rapacité a jamais inventé de plus exécrable, et ce que les brigands n’oseraient pas même imaginer.

Il y a donc des peuples chrétiens gémissant dans un triple esclavage sous des moines qui ont fait vœu d’humilité et de pauvreté ! Chacun demande comment les gouvernements souffrent ces fatales contradictions : c’est que les moines sont riches, et leurs esclaves sont pauvres ; c’est que les moines, pour conserver leur droit d’Attila, font des présents aux commis, aux maîtresses de ceux qui pourraient interposer leur autorité pour réprimer une telle oppression. Le fort écrase toujours le faible ; mais pourquoi faut-il que les moines soient les plus forts[127] ?

Quel horrible état que celui d’un moine dont le couvent est riche ! la comparaison continuelle qu’il fait de sa servitude et de sa misère avec l’empire et l’opulence de l’abbé, du prieur, du procureur, du secrétaire, du maître des bois, etc., lui déchire l’âme à l’église et au réfectoire. Il maudit le jour où il prononça ses vœux imprudents et absurdes ; il se désespère ; il voudrait que tous les hommes fussent aussi malheureux que lui. S’il a quelque talent pour contrefaire les écritures, il l’emploie en faisant de fausses chartes pour plaire au sous-prieur, il accable les paysans qui ont le malheur inexprimable d’être vassaux d’un couvent : étant devenu bon faussaire, il parvient aux charges ; et comme il est fort ignorant, il meurt dans le doute et dans la rage.


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DICTIONNAIRE


PHILOSOPHIQUE




BLASPHÈME[128].

C'est un mot grec qui signifie atteinte à la réputation. Blasphemia se trouve dans Démosthène. De là vient, dit Ménage, le mot de blâmer. Blasphème ne fut employé dans l’Église grecque que pour signifier injure faite à Dieu. Les Romains n’employèrent jamais cette expression, ne croyant pas apparemment qu’on pût jamais offenser l’honneur de Dieu comme on offense celui des hommes.

Il n’y a presque point de synonymes. Blasphème n’emporte pas tout à fait l’idée de sacrilège. On dira d’un homme qui aura pris le nom de Dieu en vain, qui dans l’emportement de la colère aura ce qu'on appelle juré le nom de Dieu : C'est un blasphémateur ; mais on ne dira pas : C’est un sacrilège. L'homme sacrilège est celui qui se parjure sur l’Évangile, qui étend sa rapacité sur les choses consacrées, qui détruit les autels, qui trempe sa main dans le sang des prêtres.

Les grands sacrilèges ont toujours été punis de mort chez toutes les nations, et surtout les sacrilèges avec effusion de sang.

L’auteur des Instituts au droit criminel compte parmi les crimes de lèse-majesté divine au second chef l’inobservation des fêtes et des dimanches. Il devait ajouter l'inobservation accompagnée d’un mépris marqué : car la simple négligence est un péché, mais non pas un sacrilège, comme il le dit. Il est absurde de mettre dans le même rang, comme fait cet auteur, la simonie, l’enlèvement d'une religieuse, et l’oubli d'aller à vêpres un jour de fête. C’est un grand exemple des erreurs où tombent les jurisconsultes qui, n’ayant pas été appelés à faire des lois, se mêlent d’interpréter celles de l’État.

Les blasphèmes prononcés dans l’ivresse, dans la colère, dans l’excès de la débauche, dans la chaleur d’une conversation indiscrète, ont été soumis par les législateurs à des peines beaucoup plus légères. Par exemple, l’avocat que nous avons déjà cité dit que les lois de France condamnent les simples blasphémateurs à une amende pour la première fois, double pour la seconde, triple pour la troisième, quadruple pour la quatrième. Le coupable est mis au carcan pour la cinquième récidive, au carcan encore pour la sixième, et la lèvre supérieure est coupée avec un fer chaud  ; et pour la septième fois on lui coupe la langue. Il fallait ajouter que c’est l’ordonnance de 1666.

Les peines sont presque toujours arbitraires  : c’est un grand défaut dans la jurisprudence. Mais aussi ce défaut ouvre une porte à la clémence, à la compassion  ; et cette compassion est d’une justice étroite  : car il serait horrible de punir un emportement de jeunesse comme on punit des empoisonneurs et des parricides. Une sentence de mort pour un délit qui ne mérite qu’une correction n’est qu’un assassinat commis avec le glaive de la justice.

N’est-il pas à propos de remarquer ici que ce qui fut blasphème dans un pays fut souvent piété dans un autre ?

Un marchand de Tyr, abordé au port de Canope, aura pu être scandalisé de voir porter en cérémonie un oignon, un chat, un bouc ; il aura pu parler indécemment d’Isheth, d’Oshireth, et d’Horeth ; il aura peut-être détourné la tête, et ne se sera point mis à genoux en voyant passer en procession les parties génitales du genre humain plus grandes que nature. Il en aura dit son sentiment à souper, il aura même chanté une chanson dans laquelle les matelots tyriens se moquaient des absurdités égyptiaques. Une servante de cabaret l’aura entendu ; sa conscience ne lui permet pas de cacher ce crime énorme. Elle court dénoncer le coupable au premier shoen qui porte l’image de la vérité sur la poitrine, et on sait comment l’image de la vérité est faite. Le tribunal des shoen ou shotim condamne le blasphémateur tyrien à une mort affreuse, et confisque son vaisseau. Ce marchand était regardé à Tyr comme un des plus pieux personnages de la Phénicie[129].

Numa voit que sa petite horde de Romains est un ramas de flibustiers latins qui volent à droite et à gauche tout ce qu’ils trouvent, bœufs, moutons, volailles, filles. Il leur dit qu’il a parlé à la nymphe Égérie dans une caverne, et que la nymphe lui a donné des lois de la part de Jupiter. Les sénateurs le traitent d’abord de blasphémateur, et le menacent de le jeter de la roche Tarpéienne la tête en bas. Numa se fait un parti puissant. Il gagne des sénateurs qui vont avec lui dans la grotte d’Égérie. Elle leur parle ; elle les convertit. Ils convertissent le sénat et le peuple. Bientôt ce n'est plus Numa qui est un blasphémateur. Ce nom n'est plus donné qu’à ceux qui doutent de l’existence de la nymphe.

Il est triste parmi nous que ce qui est blasphème à Rome, à Notre-Dame de Lorette, dans l’enceinte des chanoines de San-Gennaro, soit piété dans Londres, dans Amsterdam, dans Stockholm, dans Berlin, dans Copenhague, dans Berne, dans Bâle, dans Hambourg. Il est encore plus triste que dans le même pays, dans la même ville, dans la même rue, on se traite réciproquement de blasphémateur.

Que dis-je ? des dix mille Juifs qui sont à Rome, il n’y en a pas un seul qui ne regarde le pape comme le chef de ceux qui blasphèment ; et réciproquement les cent mille chrétiens qui habitent Rome à la place des deux millions de joviens[130] qui la remplissaient du temps de Trajan, croient fermement que les Juifs s’assemblent les samedis dans leurs synagogues pour blasphémer.

Un cordelier accorde sans difficulté le titre de blasphémateur au dominicain, qui dit que la sainte Vierge est née dans le péché originel, quoique les dominicains aient une bulle du pape qui leur permet d’enseigner dans leurs couvents la conception maculée, et qu’outre cette bulle ils aient pour eux la déclaration expresse de saint Thomas d'Aquin.

La première origine de la scission faite dans les trois quarts de la Suisse, et dans une partie de la basse Allemagne, fut une querelle dans l’église cathédrale de Francfort, entre un cordelier dont j’ignore le nom, et un dominicain nommé Vigan[131].

Tous deux étaient ivres, selon l’usage de ce temps-là. L’ivrogne cordelier, qui prêchait, remercia Dieu dans son sermon de ce qu’il n'était pas jacobin, jurant qu’il fallait exterminer les jacobins blasphémateurs qui croyaient la sainte Vierge née en péché mortel, et délivrée du péché par les seuls mérites de son fils ; l’ivrogne jacobin lui dit tout haut : « Vous en avez menti, blasphémateur vous-même. » Le cordelier descend de chaire, un grand crucifix de fer à la main, en donne cent coups à son adversaire, et le laisse presque mort sur la place.

Ce fut pour venger cet outrage que les dominicains firent beaucoup de miracles en Allemagne et en Suisse. Ils prétendaient prouver leur foi par ces miracles. Enfin ils trouvèrent le moyen de faire imprimer, dans Berne, les stigmates de notre Seigneur Jésus-Christ à un de leurs frères lais nommé Jetser[132] : ce fut la sainte Vierge elle-même qui lui fit cette opération ; mais elle emprunta la main du sous-prieur, qui avait pris un habit de femme, et entouré sa tête d’une auréole. Le malheureux petit frère lai, exposé tout en sang sur l’autel des dominicains de Berne à la vénération du peuple, cria enfin au meurtre, au sacrilège ; les moines, pour l’apaiser, le communièrent au plus vite avec une hostie saupoudrée de sublimé corrosif : l’excès de l’acrimonie lui fit rejeter l’hostie[133].

Les moines alors l’accusèrent devant l’évêque de Lausanne d’un sacrilège horrible. Les Bernois, indignés, accusèrent eux-mêmes les moines ; quatre d’entre eux furent brûlés à Berne, le 31 mai 1509, à la porte de Marsilly.

C'est ainsi que finit cette abominable histoire, qui détermina enfin les Bernois à choisir une religion, mauvaise à la vérité à nos yeux catholiques, mais dans laquelle ils seraient délivrés des cordeliers et des jacobins.

La foule de semblables sacrilèges est incroyable. C'est à quoi l’esprit de parti conduit.

Les jésuites ont soutenu pendant cent ans que les jansénistes étaient des blasphémateurs, et l’ont prouvé par mille lettres de cachet. Les jansénistes ont répondu, par plus de quatre mille volumes, que c’étaient les jésuites qui blasphémaient. l’écrivain des Gazettes ecclésiastiques prétend que tous les honnêtes gens blasphèment contre lui ; et il blasphème du haut de son grenier contre tous les honnêtes gens du royaume. Le libraire du gazetier blasphème contre lui, et se plaint de mourir de faim. Il vaudrait mieux être poli et honnête.

Une chose aussi remarquable que consolante, c’est que jamais, en aucun pays de la terre, chez les idolâtres les plus fous, aucun homme n’a été regardé comme un blasphémateur pour avoir reconnu un Dieu suprême, éternel et tout-puissant. Ce n'est pas sans doute pour avoir reconnu cette vérité qu’on fit boire la ciguë à Socrate, puisque le dogme d'un Dieu suprême était annoncé dans tous les mystères de la Grèce. Ce fut une faction qui perdit Socrate. On l’accusa au hasard de ne pas reconnaître les dieux secondaires : ce fut sur cet article qu’on le traita de blasphémateur.

On accusa de blasphème les premiers chrétiens par la même raison ; mais les partisans de l’ancienne religion de l'empire, les joviens, qui reprochaient le blasphème aux premiers chrétiens, furent enfin condamnés eux-mêmes comme blasphémateurs sous Théodose II.

Dryden a dit :


This side to day and the other to morrow burns,
And they are all God’s almighty in their turns.

Tel est chaque parti, dans sa rage obstiné,
Aujourd’hui condamnant, et demain condamné.



BLÉ ou BLED[134].

SECTION PREMIÈRE.

Origine du mot et de la chose.

Il faut être pyrrhonien outré pour douter que pain vienne de panis. Mais pour faire du pain il faut du blé. Les Gaulois avaient du blé du temps de César ; où avaient-ils pris ce mot de blé ? On prétend que c’est de bladum, mot employé dans la latinité barbare du moyen âge par le chancelier Desvignes, de Vincis, à qui l’empereur Frédéric II fit, dit-on, crever les yeux.

Mais les mots latins de ces siècles barbares n’étaient que d'anciens mots celtes ou tudesques latinisés. Bladum venait donc de notre blead ; et non pas notre blead de bladum. Les Italiens disaient biada ; et les pays où l’ancienne langue romance s’est conservée disent encore blia.

Cette science n’est pas infiniment utile ; mais on serait curieux de savoir où les Gaulois et les Teutons avaient trouvé du blé pour le semer. On vous répond que les Tyriens en avaient apporté en Espagne, les Espagnols en Gaule, et les Gaulois en Germanie. Et où les Tyriens avaient-ils pris ce blé ? Chez les Grecs probablement, dont ils l’avaient reçu en échange de leur alphabet.

Qui avait fait ce présent aux Grecs ? C’était autrefois Cérès sans doute ; et quand on a remonté à Cérès, on ne peut guère aller plus haut. Il faut que Cérès soit descendue exprès du ciel pour nous donner du froment, du seigle, de l’orge, etc.

Mais comme le crédit de Cérès, qui donna le blé aux Grecs, et celui d’Isheth ou Isis, qui en gratifia l’Égypte, est fort déchu aujourd’hui, nous restons dans l’incertitude sur l’origine du blé.

Sanchoniathon assure que Dagon ou Dagan, l’un des petits-fils de Thaut, avait en Phénicie l’intendance du blé. Or son Thaut est à peu près du temps de notre Jared. Il résulte de là que le blé est fort ancien, et qu’il est de la même antiquité que l’herbe. Peut-être que ce Dagon fut le premier qui fit du pain, mais cela n’est pas démontré.

Chose étrange ! nous savons positivement que nous avons l’obligation du vin à Noé, et nous ne savons pas à qui nous devons le pain. Et, chose encore plus étrange ! nous sommes si ingrats envers Noé, que nous avons plus de deux mille chansons en l’honneur de Bacchus, et qu’à peine en chantons-nous une seule en l’honneur de Noé notre bienfaiteur.

Un Juif m’a assuré que le blé venait de lui-même en Mésopotamie, comme les pommes, les poires sauvages, les châtaignes, les nèfles, dans l’Occident. Je le veux croire jusqu’à ce que je sois sûr du contraire, car enfin il faut bien que le blé croisse quelque part.

Il est devenu la nourriture ordinaire et indispensable dans les plus beaux climats, et dans tout le Nord.

De grands philosophes dont nous estimons les talents, et dont nous ne suivons point les systèmes[135] ont prétendu, dans l’Histoire naturelle du chien, page 195, que les hommes ont fait le blé ; que nos pères, à force de semer de l’ivraie et du gramen, les ont changés en froment. Comme ces philosophes ne sont pas de notre avis sur les coquilles[136] ils nous permettront de n’être pas du leur sur le blé. Nous ne pensons pas qu’avec du jasmin on ait jamais fait venir des tulipes. Nous trouvons que le germe du blé est tout différent de celui de l’ivraie, et nous ne croyons à aucune transmutation. Quand on nous en montrera, nous nous rétracterons. Nous avons vu, à l’article Arbre à pain, qu’on ne mange point de pain dans les trois quarts de la terre. On prétend que les Éthiopiens se moquaient des Égyptiens, qui vivaient de pain. Mais enfin, puisque c’est notre nourriture principale, le blé est devenu un des plus grands objets du commerce et de la politique. On a tant écrit sur cette matière que si un laboureur semait autant de blé pesant que nous avons de volumes sur cette denrée, il pourrait espérer la plus ample récolte, et devenir plus riche que ceux qui, dans leurs salons vernis et dorés, ignorent l’excès de sa peine et de sa misère.


SECTION II[137].

Richesse du blé.

Dès qu’on commence à balbutier en économie politique, on fait comme font dans notre rue tous les voisins et les voisines qui demandent : Combien a-t-il de rentes, comment vit-il, combien sa fille aura-t-elle en mariage, etc. ? On demande en Europe : L’Allemagne a-t-elle plus de blé que la France ? L’Angleterre recueille-t-elle (et non pas récolte-t-elle) de plus belles moissons que l’Espagne ? Le blé de Pologne produit-il autant de farine que celui de Sicile ? La grande question est de savoir si un pays purement agricole est plus riche qu’un pays purement commerçant.

La supériorité de pays du blé est démontrée par le livre, aussi petit que plein, de M. Melon[138], le premier homme qui ait raisonné en France, par la voie de l’imprimerie, immédiatement après la déraison universelle du système de Law. M. Melon a pu tomber dans quelques erreurs relevées par d’autres écrivains instruits, dont les erreurs ont été relevées à leur tour. En attendant qu’on relève les miennes, voici le fait.

L’Égypte devint la meilleure terre à froment de l’univers lorsqu’après plusieurs siècles, qu’il est difficile de compter au juste, les habitants eurent trouvé le secret de faire servir à la fécondité du sol un fleuve destructeur, qui avait toujours inondé le pays, et qui n’était utile qu’aux rats d’Égypte, aux insectes, aux reptiles et aux crocodiles. Son eau même, mêlée d’une bourbe noire, ne pouvait désaltérer ni laver les habitants. Il fallut des travaux immenses et un temps prodigieux pour dompter le fleuve, le partager en canaux, fonder des villes dans un terrain autrefois mouvant, et changer les cavernes des rochers en vastes bâtiments.

Tout cela est plus étonnant que des pyramides ; tout cela fait, voilà un peuple sûr de sa nourriture avec le meilleur blé du monde, sans même avoir presque besoin de labourer. Le voilà qui élève et qui engraisse de la volaille supérieure à celle de Caux. Il est vêtu du plus beau lin dans le climat le plus tempéré. Il n’a donc aucun besoin réel des autres peuples.

Les Arabes ses voisins, au contraire, ne recueillent pas un setier de blé depuis le désert qui entoure le lac de Sodome, et qui va jusqu’à Jérusalem, jusqu’au voisinage de l’Euphrate, à l’Yémen, et à la terre de Gad : ce qui compose un pays quatre fois plus étendu que l’Égypte. Ils disent : Nous avons des voisins qui ont tout le nécessaire ; allons dans l’Inde leur chercher du superflu ; portons-leur du sucre, des aromates, des épiceries, des curiosités ; soyons les pourvoyeurs de leurs fantaisies, et ils nous donneront de la farine. Ils en disent autant des Babyloniens ; ils s’établissent courtiers de ces deux nations opulentes qui regorgent de blé ; et en étant toujours leurs serviteurs, ils restent toujours pauvres. Memphis et Babylone jouissent, et les Arabes les servent ; la terre à blé demeure toujours la seule riche ; le superflu de son froment attire les métaux, les parfums, les ouvrages d’industrie. Le possesseur du blé impose donc toujours la loi à celui qui a besoin de pain ; et Midas aurait donné tout son or à un laboureur de Picardie.

La Hollande paraît de nos jours une exception, et n’en est point une. Les vicissitudes de ce monde ont tellement tout bouleversé, que les habitants d’un marais, persécutés par l’Océan, qui les menaçait de les noyer, et par l’Inquisition, qui apportait des fagots pour les brûler, allèrent au bout du monde s’emparer des îles qui produisent des épiceries, devenues aussi nécessaires aux riches que le pain l’est aux pauvres. Les Arabes vendaient de la myrrhe, du baume et des perles à Memphis et à Babylone ; les Hollandais vendent de tout à l’Europe et à l’Asie, et mettent le prix à tout.

Ils n’ont point de blé, dites-vous ; ils en ont plus que l’Angleterre et la France. Qui est réellement possesseur du blé ? c’est le marchand qui rachète du laboureur. Ce n’était pas le simple agriculteur de Chaldée ou d’Égypte qui profitait beaucoup de son froment. C’était le marchand chaldéen ou l’Égyptien adroit qui en faisait des amas, et les vendait aux Arabes ; il en retirait des aromates, des perles, des rubis, qu’il vendait chèrement aux riches. Tel est le Hollandais ; il achète partout, et revend partout ; il n’y a point pour lui de mauvaise récolte ; il est toujours prêt à secourir pour de l’argent ceux qui manquent de farine.

Que trois ou quatre négociants entendus, libres, sobres, à l’abri de toute vexation, exempts de toute crainte, s’établissent dans un port ; que leurs vaisseaux soient bons, que leur équipage sache vivre de gros fromage et de petite bière, qu’ils fassent acheter à bas prix du froment à Dantzick et à Tunis, qu’ils sachent le conserver, qu’ils sachent attendre, et ils feront précisément ce que font les Hollandais.


SECTION III[139].

Histoire du blé en France.

Dans les anciens gouvernements ou anciennes anarchies barbares, il y eut je ne sais quel seigneur ou roi de Soissons qui mit tant d’impôts sur les laboureurs, les batteurs en grange, les meuniers, que tout le monde s’enfuit, et le laissa sans pain régner tout seul à son aise[140].

Comment fit-on pour avoir du blé, lorsque les Normands, qui n’en avaient pas chez eux, vinrent ravager la France et l’Angleterre ; lorsque les guerres féodales achevèrent de tout détruire ; lorsque ces brigandages féodaux se mêlèrent aux irruptions des Anglais ; quand Édouard III détruisit les moissons de Philippe de Valois, et Henri V celles de Charles VI ; quand les armées de l’empereur Charles-Quint et celles de Henri VIII mangeaient la Picardie ; enfin, tandis que les bons catholiques et les bons réformés coupaient le blé en herbe, et égorgeaient pères, mères et enfants, pour savoir si on devait se servir de pain fermenté ou de pain azyme les dimanches ?

Comment on faisait ? Le peuple ne mangeait pas la moitié de son besoin : on se nourrissait très-mal ; on périssait de misère ; la population était très-médiocre ; des cités étaient désertes.

Cependant vous voyez encore de prétendus historiens qui vous répètent que la France possédait vingt-neuf millions d’habitants du temps de la Saint-Barthélemy.

C’est apparemment sur ce calcul que l’abbé de Caveyrac a fait l’apologie de la Saint-Barthélemy : il a prétendu que le massacre de soixante et dix mille hommes, plus ou moins, était une bagatelle dans un royaume alors florissant, peuplé de vingt-neuf millions d’hommes qui nageaient dans l’abondance.

Cependant la vérité est que la France avait peu d’hommes et peu de blé, et qu’elle était excessivement misérable, ainsi que l’Allemagne.

Dans le court espace du règne enfin tranquille de Henri IV, pendant l’administration économe du duc de Sully, les Français, en 1597, eurent une abondante récolte : ce qu’ils n’avaient pas vu depuis qu’ils étaient nés. Aussitôt ils vendirent tout leur blé aux étrangers, qui n’avaient pas fait de si heureuses moissons, ne doutant pas que l’année 1598 ne fût encore meilleure que la précédente. Elle fut très-mauvaise ; le peuple alors fut dans le cas de Mlle Bernard, qui avait vendu ses chemises et ses draps pour acheter un collier ; elle fut obligée de vendre son collier à perte pour avoir des draps et des chemises. Le peuple pâtit davantage. On racheta chèrement le même blé qu’on avait vendu à un prix médiocre.

Pour prévenir une telle imprudence et un tel malheur, le ministère défendit l’exportation, et cette loi ne fut point révoquée. Mais sous Henri IV, sous Louis XIII et sous Louis XIV, non-seulement la loi fut souvent éludée, mais quand le gouvernement était informé que les greniers étaient bien fournis, il expédiait des permissions particulières sur le compte qu’on lui rendait de l’état des provinces. Ces permissions firent souvent murmurer le peuple ; les marchands de blé furent en horreur, comme des monopoleurs qui voulaient affamer une province. Quand il arrivait une disette, elle était toujours suivie de quelque sédition. On accusait le ministère plutôt que la sécheresse ou la pluie[141].

Cependant, année commune, la France avait de quoi se nourrir, et quelquefois de quoi vendre. On se plaignit toujours (et il faut se plaindre pour qu’on vous suce un peu moins) ; mais la France, depuis 1661 jusqu’au commencement du XVIIIe siècle, fut au plus haut point de grandeur. Ce n’était pas la vente de son blé qui la rendait si puissante, c’était son excellent vin de Bourgogne, de Champagne, et de Bordeaux ; le débit de ses eaux-de-vie dans tout le Nord, de son huile, de ses fruits, de son sel, de ses toiles, de ses draps, des magnifiques étoffes de Lyon et même de Tours, de ses rubans, de ses modes de toute espèce ; enfin les progrès de l’industrie. Le pays est si bon, le peuple si laborieux, que la révocation de l’édit de Nantes ne put faire périr l’État. Il n’y a peut-être pas une preuve plus convaincante de sa force.

Le blé resta toujours à vil prix : la main-d’œuvre par conséquent ne fut pas chère ; le commerce prospéra, et on cria toujours contre la dureté du temps.

La nation ne mourut pas de la disette horrible de 1709 ; elle fut très-malade, mais elle réchappa. Nous ne parlons ici que du blé, qui manqua absolument ; il fallut que les Français en achetassent de leurs ennemis mêmes ; les Hollandais en fournirent seuls autant que les Turcs.

Quelques désastres que la France ait éprouvés, quelques succès qu’elle ait eus ; que les vignes aient gelé, ou qu’elles aient produit autant de grappes que dans la Jérusalem céleste, le prix du blé a toujours été assez uniforme, et, année commune, un setier de blé a toujours payé quatre paires de souliers depuis Charlemagne[142].

Vers l’an 1750, la nation, rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d’opéras, de romans, d’histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore, et de disputes théologiques sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés.

On oublia même les vignes pour ne parler que de froment et de seigle. On écrivit des choses utiles sur l’agriculture : tout le monde les lut, excepté les laboureurs. On supposa, au sortir de l’Opéra-Comique, que la France avait prodigieusement de blé à vendre. Enfin le cri de la nation obtint du gouvernement, en 1764, la liberté de l’exportation[143].

Aussitôt on exporta. Il arriva précisément ce qu’on avait éprouvé du temps de Henri IV ; on vendit un peu trop ; une année stérile survint ; il fallut pour la seconde fois que Mlle Bernard revendît son collier pour ravoir ses draps et ses chemises. Alors quelques plaignants passèrent d’une extrémité à l’autre. Ils éclatèrent contre l’exportation qu’ils avaient demandée : ce qui fait voir combien il est difficile de contenter tout le monde et son père.

Des gens de beaucoup d’esprit, et d’une bonne volonté sans intérêt, avaient écrit avec autant de sagacité que de courage en faveur de la liberté illimitée du commerce des grains. Des gens qui avaient autant d’esprit et des vues aussi pures écrivirent dans l’idée de limiter cette liberté ; et M. l’abbé Galiani[144], Napolitain, réjouit la nation française sur l’exportation des blés ; il trouva le secret de faire, même en français, des dialogues aussi amusants que nos meilleurs romans, et aussi instructifs que nos meilleurs livres sérieux. Si cet ouvrage ne fit pas diminuer le prix du pain, il donna beaucoup de plaisir à la nation, ce qui vaut beaucoup mieux pour elle. Les partisans de l’exportation illimitée lui répondirent vertement. Le résultat fut que les lecteurs ne surent plus où ils en étaient : la plupart se mirent à lire des romans en attendant trois ou quatre années abondantes de suite qui les mettraient en état de juger. Les dames ne surent pas distinguer davantage le froment du seigle. Les habitués de paroisse continuèrent de croire que le grain doit mourir et pourrir en terre pour germer.


SECTION IV[145].

Des blés d’Angleterre.

Les Anglais, jusqu’au XVIIe siècle, furent des peuples chasseurs et pasteurs, plutôt qu’agriculteurs. La moitié de la nation courait le renard en selle rase avec un bridon ; l’autre moitié nourrissait des moutons et préparait des laines. Les sièges des pairs ne sont encore que de gros sacs de laine, pour les faire souvenir qu’ils doivent protéger la principale denrée du royaume. Ils commencèrent à s’apercevoir, au temps de la restauration, qu’ils avaient aussi d’excellentes terres à froment. Ils n’avaient guère jusqu’alors labouré que pour leurs besoins. Les trois quarts de l’Irlande se nourrissaient de pommes de terre, appelées alors potatoes, et par les Français topinambous, et ensuite pommes de terre. La moitié de l’Écosse ne connaissait point le blé. Il courait une espèce de proverbe en vers anglais assez plaisants, dont voici le sens :

Si l’époux d’Ève la féconde
Au pays d’Écosse était né,

À demeurer chez lui Dieu l’aurait condamné.
Et non pas à courir le monde.

L’Angleterre fut le seul des trois royaumes qui défricha quelques champs, mais en petite quantité. Il est vrai que ces insulaires mangent le plus de viande, le plus de légumes, et le moins de pain qu’ils peuvent. Le manœuvre auvergnac et limousin dévore quatre livres de pain, qu’il trempe dans l’eau, tandis que le manœuvre anglais en mange à peine une avec du fromage, et boit d’une bière aussi nourrissante que dégoûtante, qui l’engraisse.

On peut encore, sans raillerie, ajouter à ces raisons l’énorme quantité de farine dont les Français ont chargé longtemps leur tête. Ils portaient des perruques volumineuses, hautes d’un demi-pied sur le front, et qui descendaient jusqu’aux hanches. Seize onces d’amidon saupoudraient seize onces de cheveux étrangers, qui cachaient dans leur épaisseur le buste d’un petit homme ; de sorte que dans une farce, où un maître à chanter du bel air, nommé M. des Soupirs, secouait sa perruque sur le théâtre, on était inondé pendant un quart d’heure d’un nuage de poudre. Cette mode s’introduisit en Angleterre, mais les Anglais épargnèrent l’amidon.

Pour venir à l’essentiel, il faut savoir qu’en 1689, la première année du règne de Guillaume et de Marie, un acte du parlement accorda une gratification à quiconque exporterait du blé, et même de mauvaises eaux-de-vie de grain sur les vaisseaux de la nation.

Voici comme cet acte, favorable à la navigation et à la culture, fut conçu[146] :

Quand une mesure nommée quarter, égale à vingt-quatre boisseaux de Paris, n’excédait pas en Angleterre la valeur de deux livres sterling huit schellings au marché, le gouvernement payait à l’exportateur de ce quarter cinq schellings — 5 liv. 10 s. de France ; à l’exportateur du seigle, quand il ne valait qu’une livre sterling et douze schellings, on donnait de récompense trois schellings et six sous — 3 liv. 12 s. de France. Le reste, dans une proportion assez exacte.

Quand le prix des grains haussait, la gratification n’avait plus lieu ; quand ils étaient plus chers, l’exportation n’était plus permise. Ce règlement a éprouvé quelques variations ; mais enfin le résultat a été un profit immense. On a vu par un extrait de l’exportation des grains, présenté à la chambre des communes, en 1751, que l’Angleterre avait vendu aux autres nations en cinq années pour 7,405,786 liv. sterling, qui font cent soixante et dix millions trois cent trente-trois mille soixante et dix-huit livres de France. Et sur cette somme, que l’Angleterre tira de l’Europe en cinq années, la France en paya environ dix millions et demi.

L’Angleterre devait sa fortune à sa culture, qu’elle avait trop longtemps négligée ; mais aussi elle la devait à son terrain. Plus sa terre a valu, plus elle s’est encore améliorée. On a eu plus de chevaux, de bœufs et d’engrais. Enfin on prétend qu’une récolte abondante peut nourrir l’Angleterre cinq ans, et qu’une même récolte peut à peine nourrir la France deux années.

Mais aussi la France a presque le double d’habitants ; et en ce cas l’Angleterre n’est que d’un cinquième plus riche en blé, pour nourrir la moitié moins d’hommes : ce qui est bien compensé par les autres denrées, et par les manufactures de la France.


SECTION V[147].

Mémoire court sur les autres pays.

L’Allemagne est comme la France, elle a des provinces fertiles en blé, et d’autres stériles ; les pays voisins du Rhin et du Danube, la Bohême, sont les mieux partagés. Il n’y a guère de grand commerce de grains que dans l’intérieur.

La Turquie ne manque jamais de blé, et en vend peu. L’Espagne en manque quelquefois, et n’en vend jamais. Les côtes d’Afrique en ont, et en vendent. La Pologne en est toujours bien fournie, et n’en est pas plus riche.

Les provinces méridionales de la Russie en regorgent ; on le transporte à celles du nord avec beaucoup de peine ; on en peut faire un grand commerce par Riga.

La Suède ne recueille du froment qu’en Scanie ; le reste ne produit que du seigle ; les provinces septentrionales, rien.

Le Danemark, peu.

L’Écosse, encore moins.

La Flandre autrichienne est bien partagée.

En Italie, tous les environs de Rome, depuis Viterbe jusqu’à Terracine, sont stériles. Le Bolonais, dont les papes se sont emparés parce qu’il était à leur bienséance, est presque la seule province qui leur donne du pain abondamment.

Les Vénitiens en ont à peine de leur cru pour le besoin, et sont souvent obligés d’acheter des firmans à Constantinople, c’est-à-dire des permissions de manger. C’est leur ennemi et leur vainqueur qui est leur pourvoyeur.

Le Milanais est la terre promise, en supposant que la terre promise avait du froment.

La Sicile se souvient toujours de Cérès ; mais on prétend qu’on n’y cultive pas aussi bien la terre que du temps d’Hiéron, qui donnait tant de blé aux Romains. Le royaume de Naples est bien moins fertile que la Sicile, et la disette s’y fait sentir quelquefois, malgré San-Gennaro.

Le Piémont est un des meilleurs pays.

La Savoie a toujours été pauvre, et le sera.

La Suisse n’est guère plus riche ; elle a peu de froment : il y a des cantons qui en manquent absolument.

Un marchand de blé peut se régler sur ce petit mémoire ; et il sera ruiné, à moins qu’il ne s’informe au juste de la récolte de l’année et du besoin du moment.


Résumé.

Suivez le précepte d’Horace : Ayez toujours une année de blé par-devers vous ; provisæ frugis in annum[148].


SECTION VI[149].

Blé, grammaire, morale.

On dit proverbialement : « manger son blé en herbe ; être pris comme dans un blé ; crier famine sur un tas de blé. » Mais de tous les proverbes que cette production de la nature et de nos soins a fournis, il n’en est point qui mérite plus l’attention des législateurs que celui-ci :

« Ne nous remets pas au gland quand nous avons du blé. »

Cela signifie une infinité de bonnes choses, comme par exemple :

Ne nous gouverne pas dans le XVIIe siècle comme on gouvernait du temps d’Albouin, de Gondebald, de Clodivick, nommé en latin Clodovæus ;

Ne parle plus des lois de Dagobert, quand nous avons les œuvres du chancelier d’Aguesseau, les discours de MM. les gens du roi, Montclar, Servan, Castillon, La Chalotais, Dupaty, etc. ;

Ne nous cite plus les miracles de saint Amable, dont les gants et le chapeau furent portés en l’air pendant tout le voyage qu’il fit à pied du fond de l’Auvergne à Rome ;

Laisse pourrir tous les livres remplis de pareilles inepties, songe dans quel siècle nous vivons ;

Si jamais on assassine à coups de pistolet un maréchal d’Ancre, ne fais point brûler sa femme en qualité de sorcière, sous prétexte que son médecin italien lui a ordonné de prendre du bouillon fait avec un coq blanc, tué au clair de la lune, pour la guérison de ses vapeurs ;

Distingue toujours les honnêtes gens, qui pensent, de la populace, qui n’est pas faite pour penser ;

Si l’usage t’oblige à faire une cérémonie ridicule en faveur de cette canaille, et si en chemin tu rencontres quelques gens d’esprit, avertis-les par un signe de tête, par un coup d’œil, que tu penses comme eux, mais qu’il ne faut pas rire ;

Affaiblis peu à peu toutes les superstitions anciennes, et n’en introduis aucune nouvelle ;

Les lois doivent être pour tout le monde ; mais laisse chacun suivre ou rejeter à son gré ce qui ne peut être fondé que sur un usage indifférent ; Si la servante de Bayle meurt entre tes bras, ne lui parle point comme à Bayle, ni à Bayle comme à sa servante ;

Si les imbéciles veulent encore du gland, laisse-les en manger ; mais trouve bon qu’on leur présente du pain.

En un mot, ce proverbe est excellent en mille occasions.



BŒUF APIS (PRÊTRES DU)[150].

Hérodote raconte que Cambyse, après avoir tué de sa main le dieu bœuf, fit bien fouetter les prêtres ; il avait tort, si ces prêtres avaient été de bonnes gens qui se fussent contentés de gagner leur pain dans le culte d’Apis, sans molester les citoyens ; mais s’ils avaient été persécuteurs, s’ils avaient forcé les consciences, s’ils avaient établi une espèce d’inquisition et violé le droit naturel, Cambyse avait un autre tort, c’était celui de ne les pas faire pendre[151].



BOIRE À LA SANTÉ[152].

D’où vient cette coutume ? est-ce depuis le temps qu’on boit ? Il paraît naturel qu’on boive du vin pour sa propre santé, mais non pas pour la santé d’un autre.

Le propino des Grecs, adopté par les Romains, ne signifiait pas : Je bois afin que vous vous portiez bien ; mais : Je bois avant vous pour que vous buviez ; je vous invite à boire.

Dans la joie d’un festin, on buvait pour célébrer sa maîtresse, et non pas pour qu’elle eût une bonne santé. Voyez dans Martial (liv. I, ép. lxxii) :

Nævia sex cyathis, septem Justina bibatur.
Six coups pour Nevia, sept au moins pour Justine[153].

Les Anglais, qui se sont piqués de renouveler plusieurs coutumes de l’antiquité, boivent à l’honneur des dames : c’est ce qu’ils appellent toster; et c’est parmi eux un grand sujet de dispute si une femme est tostable ou non, si elle est digne qu’on la toste.

On buvait à Rome pour les victoires d’Auguste, pour le retour de sa santé. Dion Cassius rapporte qu’après la bataille d’Actium le sénat décréta que dans les repas on lui ferait des libations au second service. C’est un étrange décret. Il est plus vraisemblable que la flatterie avait introduit volontairement cette bassesse. Quoi qu’il en soit, vous lisez dans Horace (liv. IV, od. v) :

Hinc ad vina redit lætus, et alteris

Te mensis adhibet deum :

Te multa prece, te prosequitur mero
Defuso pateris ; et laribus tuum
Miscet numen, uti Græcia Castoris,

Et magni memor Herculis.

Longas o utinam, dux bone, ferias
Præstes Hesperiæ ! dicimus integro
Sicci mane die ; dicimus uvidi

Quum sol Oceano subest.

Sois le dieu des festins, le dieu de l’allégresse ;
Que nos tables soient tes autels.
Préside à nos jeux solennels,
Comme Hercule aux jeux de la Grèce.

Seul tu fais les beaux jours, que tes jours soient sans fin !
C’est ce que nous disons en revoyant l’aurore,
Ce qu’en nos douces nuits nous redisons encore,

Entre les bras du dieu du vin[154].

On ne peut, ce me semble, faire entendre plus expressément ce que nous entendons par ces mots : « Nous avons bu à la santé de Votre Majesté. »

C’est de là, probablement, que vint, parmi nos nations barbares, l’usage de boire à la santé de ses convives : usage absurde, puisque vous videriez quatre bouteilles sans leur faire le moindre bien ; et que veut dire boire à la santé du roi, s’il ne signifie pas ce que nous venons de voir ?

Le Dictionnaire de Trévoux nous avertit « qu’on ne boit pas à la santé de ses supérieurs en leur présence ». Passe pour la France et pour l’Allemagne ; mais en Angleterre c’est un usage reçu. Il y a moins loin d’un homme à un homme à Londres qu’à Vienne.

On sait de quelle importance il est en Angleterre de boire à la santé d’un prince qui prétend au trône : c’est se déclarer son partisan. Il en a coûté cher à plus d’un Écossais et d’un Irlandais pour avoir bu à la santé des Stuarts.

Tous les whigs buvaient, après la mort du roi Guillaume, non pas à sa santé, mais à sa mémoire. Un tory nommé Brown, évêque de Cork en Irlande, grand ennemi de Guillaume, dit qu’il mettrait un bouchon à toutes les bouteilles qu’on vidait à la gloire de ce monarque, parce que cork en anglais signifie bouchon. Il ne s’en tint pas à ce fade jeu de mots ; il écrivit, en 1702, une brochure (ce sont les mandements du pays) pour faire voir aux Irlandais que c’est une impiété atroce de boire à la santé des rois, et surtout à leur mémoire ; que c’est une profanation de ces paroles de Jésus-Christ : « Buvez-en tous ; faites ceci en mémoire « de moi. »

Ce qui étonnera, c’est que cet évêque n’était pas le premier qui eût conçu une telle démence. Avant lui, le presbytérien Prynne avait fait un gros livre contre l’usage impie de boire à la santé des chrétiens.

Enfin il y eut un Jean Géré, curé de la paroisse de Sainte-Foi, qui publia « la divine potion pour conserver la santé spirituelle par la cure de la maladie invétérée de boire à la santé, avec des arguments clairs et solides contre cette coutume criminelle, le tout pour la satisfaction du public ; à la requête d’un digne membre du parlement, l’an de notre salut 1648 ».

Notre révérend père Garasse, notre révérend père Patouillet, et notre révérend père Nonotte, n’ont rien de supérieur à ces profondeurs anglaises. Nous avons longtemps lutté, nos voisins et nous, à qui l’emporterait.



BORNES DE L’ESPRIT HUMAIN[155].

On demandait un jour à Newton pourquoi il marchait quand il en avait envie, et comment son bras et sa main se remuaient à sa volonté. Il répondit bravement qu’il n’en savait rien. Mais du moins, lui dit-on, vous qui connaissez si bien la gravitation des planètes, vous me direz par quelle raison elles tournent dans un sens plutôt que dans un autre ; et il avoua encore qu’il n’en savait rien.

Ceux qui enseignèrent que l’Océan était salé de peur qu’il ne se corrompît, et que les marées étaient faites pour conduire nos vaisseaux dans nos ports[156] furent un peu honteux quand on leur répliqua que la Méditerranée a des ports, et point de reflux. Musschenbroeck lui-même est tombé dans cette inadvertance.

Quelqu’un a-t-il jamais pu dire précisément comment une bûche se change dans son foyer en charbon ardent, et par quelle mécanique la chaux s’enflamme avec de l’eau fraîche ?

Le premier principe du mouvement du cœur dans les animaux est-il bien connu ? sait-on bien nettement comment la génération s’opère ? a-t-on deviné ce qui nous donne les sensations, les idées, la mémoire ? Nous ne connaissons pas plus l’essence de la matière que les enfants qui en touchent la superficie.

Qui nous apprendra par quelle mécanique ce grain de blé que nous jetons en terre se relève pour produire un tuyau chargé d’un épi, et comment le même sol produit une pomme au haut de cet arbre, et une châtaigne à l’arbre voisin ? Plusieurs docteurs ont dit : Que ne sais-je pas ? Montaigne disait : Que sais-je ?

Décideur impitoyable, pédagogue à phrases, raisonneur fourré, tu cherches les bornes de ton esprit. Elles sont au bout de ton nez.

Parle : m’apprendras-tu par quels subtils ressorts
L’éternel artisan fait végéter les corps ? etc.[157]

Nos bornes sont donc partout ; et avec cela nous sommes orgueilleux comme des paons, que nous prononçons pans.


BOUC[158].

BESTIALITÉ, SORCELLERIE.

Les honneurs de toute espèce que l’antiquité a rendus aux boucs seraient bien étonnants, si quelque chose pouvait étonner ceux qui sont un peu familiarisés avec le monde ancien et moderne. Les Égyptiens et les Juifs désignèrent souvent les rois et les chefs du peuple par le mot de bouc. Vous trouverez dans Zacharie[159] : « La fureur du Seigneur s’est irritée contre les pasteurs du peuple, contre les boucs ; elle les visitera. Il a visité son troupeau la maison de Juda, et il en a fait son cheval de bataille. »

[160] « Sortez de Babylone, dit Jérémie aux chefs du peuple ; soyez les boucs à la tête du troupeau. »

Isaïe s’est servi aux chapitres x et xiv du terme de bouc, qu’on a traduit par celui de prince.

Les Égyptiens firent bien plus que d’appeler leurs rois boucs ; ils consacrèrent un bouc dans Mendès, et l’on dit même qu’ils l’adorèrent. Il se peut très-bien que le peuple ait pris en effet un emblème pour une divinité ; c’est ce qui ne lui arrive que trop souvent.

Il n’est pas vraisemblable que les shoen ou shotim d’Égypte, c’est-à-dire les prêtres, aient à la fois immolé et adoré des boucs. On sait qu’ils avaient leur bouc Hazazel, qu’ils précipitaient, orné et couronné de fleurs, pour l’expiation du peuple, et que les Juifs prirent d’eux cette cérémonie, et jusqu’au nom même d’Hazazel, ainsi qu’ils adoptèrent plusieurs autres rites de l’Égypte.

Mais les boucs reçurent encore un honneur plus singulier ; il est constant qu’en Égypte plusieurs femmes donnèrent avec les boucs le même exemple que donna Pasiphaé avec son taureau. Hérodote raconte que lorsqu’il était en Égypte, une femme eut publiquement ce commerce abominable dans le nome de Mendès : il dit qu’il en fut très-étonné, mais il ne dit point que la femme fût punie.

Ce qui est encore plus étrange, c’est que Plutarque et Pindare, qui vivaient dans des siècles si éloignés l’un de l’autre, s’accordent tous deux à dire qu’on présentait des femmes au bouc consacré[161]. Cela fait frémir la nature. Pindare dit, ou bien on lui fait dire :

Charmantes filles de Mendès,
Quels amants cueillent sur vos lèvres
Les doux baisers que je prendrais ?
Quoi ! ce sont les maris des chèvres !

Les Juifs n’imitèrent que trop ces abominations. Jéroboam institua des prêtres pour le service de ses veaux et de ses boucs[162]. Le texte hébreu porte expressément boucs. Mais ce qui outragea la nature humaine, ce fut le brutal égarement de quelques Juives qui furent passionnées pour des boucs, et des Juifs qui s’accouplèrent avec des chèvres. Il fallut une loi expresse pour réprimer cette horrible turpitude. Cette loi fut donnée dans le Lévitique[163], et y est exprimée à plusieurs reprises. D’abord c’est une défense éternelle de sacrifier aux velus avec lesquels on a forniqué. Ensuite une autre défense aux femmes de se prostituer aux bêtes[164] et aux hommes de se souiller du même crime. Enfin il est ordonné[165] que quiconque se sera rendu coupable de cette turpitude sera mis à mort avec l’animal dont il aura abusé. L’animal est réputé aussi criminel que l’homme et la femme ; il est dit que leur sang retombera sur eux tous.

C’est principalement des boucs et des chèvres dont il s’agit dans ces lois, devenues malheureusement nécessaires au peuple hébreu. C’est aux boucs et aux chèvres, aux asirim, qu’il est dit que les Juifs se sont prostitués : asiri, un bouc et une chèvre ; asirim, des boucs et des chèvres. Cette fatale dépravation était commune dans plusieurs pays chauds. Les Juifs alors erraient dans un désert où l’on ne peut guère nourrir que des chèvres et des boucs. On ne sait que trop combien cet excès a été commun chez les bergers de la Calabre, et dans plusieurs autres contrées de l’Italie. Virgile même en parle dans sa troisième églogue[166] : le

Novimus et qui te, transversa tuentibus hircis

n’est que trop connu.

On ne s’en tint pas à ces abominations. Le culte du bouc fut établi dans l’Égypte, et dans les sables d’une partie de la Palestine. On crut opérer des enchantements par le moyen des boucs, des égypans, et de quelques autres monstres auxquels on donnait toujours une tête de bouc.

La magie, la sorcellerie passa bientôt de l’Orient dans l’Occident, et s’étendit dans toute la terre. On appelait sabbatum chez les Romains l’espèce de sorcellerie qui venait des Juifs, en confondant ainsi leur jour sacré avec leurs secrets infâmes. C’est de là qu’enfin être sorcier et aller au sabbat fut la même chose chez les nations modernes. De misérables femmes de village, trompées par des fripons, et encore plus par la faiblesse de leur imagination, crurent qu’après avoir prononcé le mot abraxa, et s’être frottées d’un onguent mêlé de bouse de vache et de poil de chèvre, elles allaient au sabbat sur un manche à balai pendant leur sommeil, qu’elles y adoraient un bouc, et qu’il avait leur jouissance.

Cette opinion était universelle. Tous les docteurs prétendaient que c’était le diable qui se métamorphosait en bouc. C’est ce qu’on peut voir dans les Disquisitions de Del Rio et dans cent autres auteurs. Le théologien Grillandus, l’un des grands promoteurs de l’Inquisition, cité par Del Rio[167], dit que les sorciers appellent le bouc Martinet. Il assure qu’une femme qui s’était donnée à Martinet montait sur son dos et était transportée en un instant dans les airs à un endroit nommé la noix de Bénévent.

Il y eut des livres où les mystères des sorciers étaient écrits. J’en ai vu un à la tête duquel on avait dessiné assez mal un bouc, et une femme à genoux derrière lui. On appelait ces livres Grimoires en France, et ailleurs l’Alphabet du diable. Celui que j’ai vu ne contenait que quatre feuillets en caractères presque indéchiffrables, tels à peu près que ceux de l’Almanach du berger.

La raison et une meilleure éducation auraient suffi pour extirper en Europe une telle extravagance ; mais au lieu de raison on employa les supplices. Si les prétendus sorciers eurent leur grimoire, les juges eurent leur code des sorciers. Le jésuite Del Rio, docteur de Louvain, fit imprimer ses Disquisitions magiques en l’an 1599 : il assure que tous les hérétiques sont magiciens, et il recommande souvent qu’on leur donne la question. Il ne doute pas que le diable ne se transforme en bouc et n’accorde ses faveurs à toutes les femmes qu’on lui présente[168]. Il cite plusieurs jurisconsultes qu’on nomme démonographes[169] qui prétendent que Luther naquit d’un bouc et d’une femme. Il assure qu’en l’année 1595, une femme accoucha dans Bruxelles d’un enfant que le diable lui avait fait, déguisé en bouc, et qu’elle fut punie ; mais il ne dit pas de quel supplice.

Celui qui a le plus approfondi la jurisprudence de la sorcellerie est un nommé Boguet, grand-juge en dernier ressort d’une abbaye de Saint-Claude en Franche-Comté. Il rend raison de tous les supplices auxquels il a condamné des sorcières et des sorciers : le nombre en est très-considérable. Presque toutes ces sorcières sont supposées avoir couché avec le bouc.

On a déjà dit[170] que plus de cent mille prétendus sorciers ont été exécutés à mort en Europe. La seule philosophie a guéri enfin les hommes de cette abominable chimère, et a enseigné aux juges qu’il ne faut pas brûler les imbéciles[171].



BOUFFON, BURLESQUE[172].

Bas comique.

Il était bien subtil ce scoliaste qui a dit le premier que l’origine de bouffon est due à un petit sacrificateur d’Athènes, nommé Bupho, qui, lassé de son métier, s’enfuit, et qu’on ne revit plus. L’aréopage, ne pouvant le punir, fit le procès à la hache de ce prêtre. Cette farce, dit-on, qu’on jouait tous les ans dans le temple de Jupiter, s’appela boufonnerie. Cette historiette ne paraît pas d’un grand poids. Bouffon n’était pas un nom propre ; bouphonos signifie immolateur de bœufs. Jamais plaisanterie chez les Grecs ne fut appelée bouphonia. Cette cérémonie, toute frivole qu’elle paraît, peut avoir une origine sage, humaine, digne des vrais Athéniens.

Une fois l’année, le sacrificateur subalterne, ou plutôt le boucher sacré, prêt à immoler un bœuf, s’enfuyait comme saisi d’horreur, pour faire souvenir les hommes que, dans des temps plus sages et plus heureux, on ne présentait aux dieux que des fleurs et des fruits, et que la barbarie d’immoler des animaux innocents et utiles ne s’introduisit que lorsqu’il y eut des prêtres qui voulurent s’engraisser de ce sang, et vivre aux dépens des peuples. Cette idée n’a rien de bouffon.

Ce mot de bouffon est reçu depuis longtemps chez les Italiens et chez les Espagnols; il signifiait mimus, scurra, joculator ; mime, farceur, jongleur. Ménage, après Saumaise, le dérive de bocca infiata, boursouflé ; et en effet on veut dans un bouffon un visage rond et la joue rebondie. Les Italiens disent buffone magro, maigre bouffon, pour exprimer un mauvais plaisant qui ne vous fait pas rire.

Bouffon, bouffonnerie, appartiennent au bas comique, à la Foire, à Gilles, à tout ce qui peut amuser la populace. C’est par là que les tragédies ont commencé, à la honte de l’esprit humain. Thespis fut un bouffon avant que Sophocle fût un grand homme.

Aux XVIe et XVIIe siècles, les tragédies espagnoles et anglaises furent toutes avilies par des bouffonneries dégoûtantes[173].

Les cours furent encore plus déshonorées par les bouffons que le théâtre. La rouille de la barbarie était si forte que les hommes ne savaient pas goûter des plaisirs honnêtes.

Boileau (Art poétique, ch. III, 393-400) a dit de Molière :

C’est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eut remporté le prix
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures
Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe[174],
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

Mais il faut considérer que Raphael a daigné peindre des grotesques. Molière ne serait point descendu si bas s’il n’eût eu pour spectateurs que des Louis XIV, des Condé, des Turenne, des ducs de La Rochefoucauld, des Montausier, des Beauvilliers, des dames de Montespan et de Thiange ; mais il travaillait aussi pour le peuple de Paris, qui n’était pas encore décrassé ; le bourgeois aimait la grosse farce, et la payait[175]. Les Jodelets de Scarron étaient à la mode. On est obligé de se mettre au niveau de son siècle avant d’être supérieur à son siècle ; et, après tout, on aime quelquefois à rire. Qu’est-ce que la Batrachomyomachie attribuée à Homère, sinon une bouffonnerie, un poëme burlesque ?

Ces ouvrages ne donnent point de réputation, et ils peuvent avilir celle dont on jouit.

Le bouffon n’est pas toujours dans le style burlesque. Le Médecin malgré lui, les Fourberies de Scapin, ne sont point dans le style des Jodelets de Scarron, Molière ne va pas rechercher des termes d’argot comme Scarron, ses personnages les plus bas n’affectent point des plaisanteries de Gilles ; la bouffonnerie est dans la chose, et non dans l’expression. Le style burlesque est celui de Don Japhet d’Arménie.

Du bon père Noé j’ai l’honheur de descendre,
Noé qui sur les eaux fit flotter sa maison,
Quand tout le genre humain but plus que de raison.
Vous voyez qu’il n’est rien de plus net que ma race,
Et qu’un cristal auprès paraîtrait plein de crasse.

(Acte I, scène ii.)

Pour dire qu’il veut se promener, il dit qu’il va exercer sa vertu caminante. Pour faire entendre qu’on ne pourra lui parler, il dit :

Tous aurez avec moi disette de loquelle.

(Acte I, scène ii.)

C’est presque partout le jargon des gueux, le langage des halles ; même il est inventeur dans ce langage.

Tu m’as tout compissé, pisseuse abominable.

(Acte IV, scène xii.)

Enfin la grossièreté de sa bassesse est poussée jusqu’à chanter sur le théâtre :

Amour nabot,
Qui du jabot
De don Japhet
As fait
Une ardente fournaise...
Et dans mon pis
As mis
Une essence de braise.

(Acte IV, scène v.)

Et ce sont ces plates infamies qu’on a jouées pendant plus d’un siècle alternativement avec le Misanthrope, ainsi qu’on voit passer dans une rue indifféremment un magistrat et un chiffonnier. Le Virgile travesti est à peu près dans ce goût ; mais rien n’est plus abominable que sa Mazarinade :

Mais mon Jules n’est pas César ;
C’est un caprice du hasard,
Qui naquit garçon et fut garce,
Qui n’était né que pour la farce....
Tous tes desseins prennent un rat
Dans la moindre affaire d’État.
Singe du prélat de Sorbonne,
Ma foi, tu nous la bailles bonne :
Tu n’es à ce cardinal duc
Comparable qu’en aqueduc.
Illustre en ta partie honteuse,
Ta seule braguette est fameuse.

 

Va rendre compte au Vatican
De tes meubles mis à l’encan....
D’être cause que tout se perde,
De tes caleçons pleins de merde.

Ces saletés font vomir et le reste est si exécrable qu’on n’ose le copier. Cet homme était digne du temps de la Fronde. Rien n’est peut-être plus extraordinaire que l’espèce de considération qu’il eut pendant sa vie, si ce n’est ce qui arriva dans sa maison après sa mort[176].

On commença par donner d’abord le nom de poème burlesque au Lutrin de Boileau ; mais le sujet seul était burlesque ; le style fut agréable et fin, quelquefois même héroïque.

Les Italiens avaient une autre sorte de burlesque qui était bien supérieur au nôtre : c’est celui de l’Arétin, de l’archevêque La Casa, du Berni, du Mauro, du Dolce. La décence y est souvent sacrifiée à la plaisanterie ; mais les mots déshonnêtes en sont communément bannis. Le Capitolo del forno de l’archevêque La Casa roule à la vérité sur un sujet qui fait enfermer à Bicêtre les abbés Desfontaines, et qui mène en Grève les Duchaufour[177] ; cependant il n’y a pas un mot qui offense les oreilles chastes : il faut deviner.

Trois ou quatre Anglais ont excellé dans ce genre : Butler, dans son Hudibras, qui est la guerre civile excitée par les puritains tournée en ridicule ; le docteur Garth, dans la Querelle des apothicaires et des médecins ; Prior, dans son Histoire de l’âme, où il se moque fort plaisamment de son sujet ; Philippe, dans sa pièce du Brillant Schelling.

Hudibras est autant au-dessus de Scarron qu’un homme de bonne compagnie est au-dessus d’un chansonnier des cabarets de la Courtille. Le héros d’Hudibras était un personnage très-réel qui avait été capitaine dans les armées de Fairfax et de Cromwell : il s’appelait le chevalier Samuel Luke[178].

Le poème de Garth sur les médecins et les apothicaires est moins dans le style burlesque que dans celui du Lutrin de Boileau : on y trouve beaucoup plus d’imagination, de variété, de naïveté, etc., que dans le Lutrin ; et, ce qui est étonnant, c’est qu’une profonde érudition y est embellie par la finesse et par les grâces. Il commence à peu près ainsi :

Muse, raconte-moi les débats salutaires
Des médecins de Londre et des apothicaires.
Contre le genre humain si longtemps réunis,
Quel dieu pour nous sauver les rendit ennemis ?
Comment laissèrent-ils respirer leurs malades,
Pour frapper à grands coups sur leurs chers camarades ?
Comment changèrent-ils leur coiffure en armet,
La seringue en canon, la pilule en boulet ?
Ils connurent la gloire ; acharnés l’un sur l’autre,
Ils prodiguaient leur vie, et nous laissaient la nôtre.

Prior, que nous avons vu plénipotentiaire en France avant la paix d’Utrecht, se fit médiateur entre les philosophes qui disputent sur l’âme. Son poème est dans le style d’Hudibras, qu’on appelle doggerel rhymes : c’est le stilo Bernesco des Italiens.

La grande question est d’abord de savoir si l’âme est toute en en tout, ou si elle est logée derrière le nez et les deux yeux sans sortir de sa niche. Suivant ce dernier système, Prior la compare au pape qui reste toujours à Rome, d’où il envoie ses nonces et ses espions pour savoir ce qui se passe dans la chrétienté.

Prior, après s’être moqué de plusieurs systèmes, propose le sien. Il remarque que l’animal à deux pieds, nouveau-né, remue les pieds tant qu’il peut quand on a la bêtise de l’emmaillotter ; et il juge de là que l’âme entre chez lui par les pieds ; que vers les quinze ans elle a monté au milieu du corps ; qu’elle va ensuite au cœur, puis à la tête, et qu’elle en sort à pieds joints quand l’animal finit sa vie.

A la fin de ce poëme singulier, rempli de vers ingénieux et d’idées aussi fines que plaisantes, on voit ce vers charmant de Fontenelle :

Il est des hochets pour tout âge.

Prior prie la fortune de lui donner des hochets pour sa vieillesse :

Give us playthings for our old age.

Et il est bien certain que Fontenelle n’a pas pris ce vers de Prior, ni Prior de Fontenelle : l’ouvrage de Prior est antérieur de vingt ans, et Fontenelle n’entendait pas l’anglais.

Le poëme est terminé par cette conclusion :

Je n’aurai point la fantaisie
D’imiter ce pauvre Caton,
Qui meurt dans notre tragédie
Pour une page de Platon.
Car, entre nous, Platon m’ennuie.
La tristesse est une folie :
Être gai, c’est avoir raison.
Çà, qu’on m’ôte mon Cicéron,
D’Aristote la rapsodie,
De René la philosophie ;
Et qu’on m’apporte mon flacon.

Distinguons bien dans tous ces poèmes le plaisant, le léger, le naturel, le familier, du grotesque, du bouffon, du bas, et surtout du forcé. Ces nuances sont démêlées par les connaisseurs, qui seuls à la longue font le destin des ouvrages.

La Fontaine a bien voulu quelquefois descendre au style burlesque.

Autrefois carpillon fretin
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
On le mit dans la poêle à frire.

(Fable X du livre IX.)

Il appelle les louveteaux, messieurs les louvats. Phèdre ne se sert jamais de ce style dans ses fables ; mais aussi il n’a pas la grâce et la naïve mollesse de La Fontaine, quoiqu’il ait plus de précision et de pureté.

BOULEVERT ou BOULEVART[179].

Boulevart, fortification, rempart. Belgrade est le boulevart de l’empire ottoman du côté de la Hongrie. Qui croirait que ce mot ne signifie dans son origine qu’un jeu de boule ? Le peuple de Paris jouait à la boule sur le gazon du rempart ; ce gazon s’appelait le vert, de même que le marché aux herbes. On boulait sur le vert. De là vient que les Anglais, dont la langue est une copie de la nôtre presque dans tous ses mots qui ne sont pas saxons, ont appelé le jeu de boule bowling-green, le vert du jeu de boule. Nous avons repris d’eux ce que nous leur avions prêté. Nous avons appelé d’après eux boulingrins, sans savoir la force du mot, les parterres de gazon que nous avons introduits dans nos jardins.

J’ai entendu autrefois de bonnes bourgeoises qui s’allaient promener sur le boulevert, et non pas sur le boulevart. On se moquait d’elles, et on avait tort. Mais en tout genre l’usage l’emporte ; et tous ceux qui ont raison contre l’usage sont sifflés ou condamnés.


BOURGES[180].

Nos questions ne roulent guère sur la géographie ; mais qu’on nous permette de marquer en deux mots notre étonnement sur la ville de Bourges. Le Dictionnaire de Trévoux prétend que « c’est une des plus anciennes de l’Europe, qu’elle était le siège de l’empire des Gaules, et donnait des rois aux Celtes ».

Je ne veux combattre l’ancienneté d’aucune ville ni d’aucune famille. Mais y a-t-il jamais eu un empire des Gaules ? les Celtes avaient-ils des rois ? Cette fureur d’antiquité est une maladie dont on ne guérira pas sitôt. Les Gaules, la Germanie, le Nord, n’ont rien d’antique que le sol, les arbres et les animaux. Si vous voulez des antiquités, allez vers l’Asie, et encore c’est fort peu de chose. Les hommes sont anciens, et les monuments nouveaux : c’est ce que nous avons en vue dans plus d’un article.

Si c’était un bien réel d’être né dans une enceinte de pierre ou de bois plus ancienne qu’une autre, il serait très-raisonnable de faire remonter la fondation de sa ville au temps de la guerre des géants ; mais puisqu’il n’y a pas le moindre avantage dans cette vanité, il faut s’en détacher. C’est tout ce que j’avais à dire sur Bourges.


BOURREAU[181].

Il semble que ce mot n’aurait point dû souiller un dictionnaire des arts et des sciences ; cependant il tient à la jurisprudence et à l’histoire. Nos grands poètes n’ont pas dédaigné de se servir fort souvent de ce mot dans les tragédies ; Clytemnestre, dans Iphigénie, dit à Agamemnon :

Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
Que d’en faire à sa mère un horrible festin.

(Acte IV, scène iv.)

On emploie gaiement ce mot en comédie : Mercure dit dans l’Amphitryon (acte I, scène ii) :

Comment ! bourreau, tu fais des cris !

Le joueur dit (acte IV, scène xiii) :

. . . . Que je chante, bourreau !

Et les Romains se permettaient de dire :

Quorsum vadis, carnifex ?

Le Dictionnaire encyclopédique, au mot Exécuteur, détaille tous les privilèges du bourreau de Paris ; mais un auteur nouveau a été plus loin[182]. Dans un roman d’éducation, qui n’est ni celui de Xénophon, ni celui de Télémaque, il prétend que le monarque doit donner sans balancer la fille du bourreau en mariage à l’héritier présomptif de la couronne, si cette fille est bien élevée, et si elle a beaucoup de convenance avec le jeune prince[183]. C’est dommage qu’il n’ait pas stipulé la dot qu’on devait donner à la fille, et les honneurs qu’on devait rendre au père le jour des noces.

Par convenance on ne pouvait guère pousser plus loin la morale approfondie, les règles nouvelles de l’honnêteté publique, les beaux paradoxes, les maximes divines, dont cet auteur a régalé notre siècle. Il aurait été sans doute par convenance un des garçons... de la noce. Il aurait fait l’épithalame de la princesse, et n’aurait pas manqué de célébrer les hautes œuvres de son père. C’est pour lors que la nouvelle mariée aurait donné des baisers âcres, car le même écrivain introduit dans un autre roman, intitulé Héloïse, un jeune Suisse qui a gagné dans Paris une de ces maladies qu’on ne nomme pas, et qui dit à sa Suissesse : Garde tes baisers, ils sont trop âcres[184].

On ne croira pas un jour que de tels ouvrages aient eu une espèce de vogue. Elle ne ferait pas honneur à notre siècle si elle avait duré. Les pères de famille ont conclu bientôt qu’il n’était pas honnête de marier leurs fils aînés à des filles de bourreau, quelque convenance qu’on pût apercevoir entre le poursuivant et la poursuivie.

Est modus in rebus, sunt certi denique fines,
Quos ultra citraque nequit consistere rectum.

(Hor., lib. I, sat. i.)


BRACHMANES, BRAMES[185].

Ami lecteur, observez d’abord que le P. Thomassin, l’un des plus savants hommes de notre Europe, dérive les brachmanes d’un mot juif barac par un C, supposé que les Juifs eussent un C. Ce barac signifiait, dit-il, s’enfuir, et les brachmanes s’enfuyaient des villes, supposé qu’alors il y eût des villes.

Ou, si vous l’aimez mieux, brachmanes vient de barak par un K, qui veut dire bénir ou bien prier. Mais pourquoi les Biscayens n’auraient-ils pas nommé les brames du mot bran, qui exprimait quelque chose que je ne veux pas dire ? ils y avaient autant de droit que les Hébreux. Voilà une étrange érudition. En la rejetant entièrement on saurait moins et on saurait mieux.

N’est-il pas vraisemblable que les brachmanes sont les premiers législateurs de la terre, les premiers philosophes, les premiers théologiens ?

Le peu de monuments qui nous restent de l’ancienne histoire ne forment-ils pas une grande présomption en leur faveur, puisque les premiers philosophes grecs allèrent apprendre chez eux les mathématiques, et que les curiosités les plus antiques, recueillies par les empereurs de la Chine, sont toutes indiennes, ainsi que les relations l’attestent dans la collection de Duhalde ?

Nous parlerons ailleurs du Shasta[186] ; c’est le premier livre de théologie des brachmanes, écrit environ quinze cents ans avant leur Veidam, et antérieur à tous les autres livres.

Leurs annales ne font mention d’aucune guerre entreprise par eux en aucun temps. Les mots d’armes, de tuer, de mutiler, ne se trouvent ni dans les fragments du Shasta, que nous avons, ni dans l’Ézour-Veidam, ni dans le Cormo-Veidam. Je puis du moins assurer que je ne les ai point vus dans ces deux derniers recueils ; et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que le Shasta, qui parle d’une conspiration dans le ciel, ne fait mention d’aucune guerre dans la grande presqu’île enfermée entre l’Indus et le Gange.

Les Hébreux, qui furent connus si tard, ne nomment jamais les brachmanes ; ils ne connurent l’Inde qu’après les conquêtes d’Alexandre, et leurs établissements dans l’Égypte, de laquelle ils avaient dit tant de mal. On ne trouve le nom de l’Inde que dans le livre d’Esther, et dans celui de Job, qui n’était pas Hébreu[187]. On voit un singulier contraste entre les livres sacrés des Hébreux et ceux des Indiens. Les livres indiens n’annoncent que la paix et la douceur ; ils défendent de tuer les animaux : les livres hébreux ne parlent que de tuer, de massacrer hommes et bêtes ; on y égorge tout au nom du Seigneur ; c’est tout un autre ordre de choses.

C’est incontestablement des brachmanes que nous tenons l’idée de la chute des êtres célestes révoltés contre le souverain de la nature ; et c’est là probablement que les Grecs ont puisé la fable des Titans. C’est aussi là que les Juifs prirent enfin l’idée de la révolte de Lucifer, dans le Ier siècle de notre ère.

Comment ces Indiens purent-ils supposer une révolte dans le ciel sans en avoir vu sur la terre ? Un tel saut de la nature humaine à la nature divine ne se conçoit guère. On va d’ordinaire du connu à l’inconnu.

On n’imagine une guerre de géants qu’après avoir vu quelques hommes plus robustes que les autres tyranniser leurs semblables. Il fallait ou que les premiers brachmanes eussent éprouvé des discordes violentes, ou qu’ils en eussent vu du moins chez leurs voisins, pour en imaginer dans le ciel.

C’est toujours un très-étonnant phénomène qu’une société d’hommes qui n’a jamais fait la guerre, et qui a inventé une espèce de guerre faite dans les espaces imaginaires, ou dans un globe éloigné du nôtre, ou dans ce qu’on appelle le firmament, l’empyrée[188]. Mais il faut bien soigneusement remarquer que dans cette révolte des êtres célestes contre leur souverain, il n’y eut point de coups donnés, point de sang céleste répandu, point de montagnes jetées à la tête, point d’anges coupés en deux, ainsi que dans le poëme sublime et grotesque de Milton.

Ce n’est, selon le Shasta, qu’une désobéissance formelle aux ordres du Très-Haut, une cabale que Dieu punit en reléguant les anges rebelles dans un vaste lieu de ténèbres nommé Ondéra pendant le temps d’un mononthour entier. Un mononthour est de quatre cent vingt-six millions de nos années. Mais Dieu daigna pardonner aux coupables au bout de cinq mille ans, et leur Ondéra ne fut qu’un purgatoire.

Il en fit des Mhurd, des hommes, et les plaça dans notre globe à condition qu’ils ne mangeraient point d’animaux, et qu’ils ne s’accoupleraient point avec les mâles de leur nouvelle espèce, sous peine de retourner à l’Ondéra.

Ce sont là les principaux articles de la foi des brachmanes, qui a duré sans interruption de temps immémorial jusqu’à nos jours : il nous paraît étrange que ce fût parmi eux un péché aussi grave de manger un poulet que d’exercer la sodomie.

Ce n’est là qu’une petite partie de l’ancienne cosmogonie des brachmanes. Leurs rites, leurs pagodes, prouvent que tout était allégorique chez eux ; ils représentent encore la vertu sous l’emblème d’une femme qui a dix bras, et qui combat dix péchés mortels figurés par des monstres. Nos missionnaires n’ont pas manqué de prendre cette image de la vertu pour celle du diable, et d’assurer que le diable est adoré dans l’Inde. Nous n’avons jamais été chez ces peuples que pour nous y enrichir, et pour les calomnier.


DE LA MÉTEMPSYCOSE DES BRACHMANES.

La doctrine de la métempsycose vient d’une ancienne loi de se nourrir de lait de vache ainsi que de légumes, de fruits et de riz. Il parut horrible aux brachmanes de tuer et de manger sa nourrice : on eut bientôt le même respect pour les chèvres, les brebis, et pour tous les autres animaux ; ils les crurent animés par ces anges rebelles qui achevaient de se purifier de leurs fautes dans les corps des bêtes, ainsi que dans ceux des hommes. La nature du climat seconda cette loi, ou plutôt en fut l’origine : une atmosphère brûlante exige une nourriture rafraîchissante, et inspire de l’horreur pour notre coutume d’engloutir des cadavres dans nos entrailles.

L’opinion que les bêtes ont une âme fut générale dans tout l’Orient, et nous en trouvons des vestiges dans les anciens livres sacrés. Dieu, dans la Genèse[189], défend aux hommes de manger leur chair avec leur sang et leur âme. C’est ce que porte le texte hébreu. « Je vengerai, dit-il[190], le sang de vos âmes de la griffe des bêtes et de la main des hommes. » Il dit dans le Lévitique[191] : « L’âme de la chair est dans le sang. » Il fait plus ; il fait un pacte solennel avec les hommes et avec tous les animaux[192], ce qui suppose dans les animaux une intelligence.

Dans des temps très-postérieurs, l’Ecclésiaste dit formellement[193] : « Dieu fait voir que l’homme est semblable aux bêtes : car les hommes meurent comme les bêtes, leur condition est égale ; comme l’homme meurt, la bête meurt aussi. Les uns et les autres respirent de même : l’homme n’a rien de plus que la bête. »

Jonas, quand il va prêcher à Ninive, fait jeûner les hommes et les bêtes.

Tous les auteurs anciens attribuent de la connaissance aux bêtes, les livres sacrés comme les profanes : et plusieurs les font parler. Il n’est donc pas étonnant que les brachmanes, et les pythagoriciens après eux, aient cru que les âmes passaient successivement dans les corps des bêtes et des hommes. En conséquence ils se persuadèrent, ou du moins ils dirent que les âmes des anges délinquants, pour achever leur purgatoire, appartenaient tantôt à des bêtes, tantôt à des hommes : c’est une partie du roman du jésuite Bougeant, qui imagina que les diables sont des esprits envoyés dans les corps des animaux. Ainsi de nos jours, au bord de l’Occident, un jésuite renouvelle, sans le savoir, un article de la foi des plus anciens prêtres orientaux.


DES HOMMES ET DES FEMMES QUI SE BRÛLENT CHEZ LES BRACHMANES.

Les brames ou bramins d’aujourd’hui, qui sont les mêmes que les anciens brachmanes, ont conservé, comme on sait, cette horrible coutume. D’où vient que chez un peuple qui ne répandit jamais le sang des hommes ni celui des animaux, le plus bel acte de dévotion fut-il et est-il encore de se brûler publiquement ? La superstition, qui allie tous les contraires, est l’unique source de cet affreux sacrifice : coutume beaucoup plus ancienne que les lois d’aucun peuple connu.

Les brames prétendent que Brama leur grand prophète, fils de Dieu, descendit parmi eux, et eut plusieurs femmes ; qu’étant mort, celle de ses femmes qui l’aimait le plus se brûla sur son bûcher pour le rejoindre dans le ciel. Cette femme se brûla-t-elle en effet, comme on prétend que Porcia, femme de Brutus, avala des charbons ardents pour rejoindre son mari ? ou est-ce une fable inventée par les prêtres ? Y eut-il un Brama qui se donna en effet pour un prophète et pour un fils de Dieu ? Il est à croire qu’il y eut un Brama, comme dans la suite on vit des Zoroastres, des Bacchus. La fable s’empara de leur histoire, ce qu’elle a toujours continué de faire partout.

Dès que la femme du fils de Dieu se brûle, il faut bien que des dames de moindre condition se brûlent aussi. Mais comment retrouveront-elles leurs maris qui sont devenus chevaux, éléphants, ou éperviers ? comment démêler précisément la bête que le défunt anime ? comment le reconnaître et être encore sa femme ? Cette difficulté n’embarrasse point les théologiens indous ; ils trouvent aisément des distinguo, des solutions in sensu composito, in sensu diviso. La métempsycose n’est que pour les personnes du commun ; ils ont pour les autres âmes une doctrine plus sublime. Ces âmes étant celles des anges jadis rebelles vont se purifiant ; celles des femmes qui s’immolent sont béatifiées, et retrouvent leurs maris tout purifiés : enfin les prêtres ont raison, et les femmes se brûlent.

Il y a plus de quatre mille ans que ce terrible fanatisme est établi chez un peuple doux, qui croirait faire un crime de tuer une cigale. Les prêtres ne peuvent forcer une veuve à se brûler ; car la loi invariable est que ce dévouement soit absolument volontaire. L’honneur est d’abord déféré à la plus ancienne mariée des femmes du mort : c’est à elle de descendre au bûcher ; si elle ne s’en soucie pas, la seconde se présente, ainsi du reste. On prétend qu’il y en eut une fois dix-sept qui se brûlèrent à la fois sur le bûcher d’un raïa[194] ; mais ces sacrifices sont devenus assez rares : la foi s’affaiblit depuis que les mahométans gouvernent une grande partie du pays, et que les Européans négocient dans l’autre.

Cependant il n’y a guère de gouverneurs de Madras et de Pondichéry qui n’aient vu quelque Indienne périr volontairement dans les flammes. M. Holwell rapporte qu’une jeune veuve de dix-neuf ans[195] d’une beauté singulière, mère de trois enfants, se brûla en présence de Mme Russel, femme de l’amiral, qui était à la rade de Madras : elle résista aux prières, aux larmes de tous les assistants. Mme Russel la conjura, au nom de ses enfants, de ne les pas laisser orphelins ; l’Indienne lui répondit : « Dieu, qui les a fait naître, aura soin d’eux. » Ensuite elle arrangea tous les préparatifs elle-même, mit de sa main le feu au bûcher, et consomma son sacrifice avec la sérénité d’une de nos religieuses qui allume des cierges.

M. Shernoc[196], négociant anglais, voyant un jour une de ces étonnantes victimes, jeune et aimable, qui descendait dans le bûcher, l’en arracha de force lorsqu’elle allait y mettre le feu, et, secondé de quelques Anglais, l’enleva et l’épousa. Le peuple regarda cette action comme le plus horrible sacrilége.

Pourquoi les maris ne se sont-ils jamais brûlés pour aller retrouver leurs femmes ? Pourquoi un sexe naturellement faible et timide a-t-il eu toujours cette force frénétique ? Est-ce parce que la tradition ne dit point qu’un homme ait jamais épousé une fille de Brama, au lieu qu’elle assure qu’une Indienne fut mariée avec le fils de ce dieu ? Est-ce parce que les femmes sont plus superstitieuses que les hommes ? est-ce parce que leur imagination est plus faible, plus tendre, plus faite pour être dominée ?

Les anciens brachmanes se brûlaient quelquefois pour prévenir l’ennui et les maux de la vieillesse, et surtout pour se faire admirer. Calan ou Calanus ne se serait peut-être pas mis sur un bûcher sans le plaisir d’être regardé par Alexandre. Le chrétien renégat Pellegrinus se brûla en public, par la même raison qu’un fou parmi nous s’habille quelquefois en arménien pour attirer les regards de la populace.

N’entre-t-il pas aussi un malheureux mélange de vanité dans cet épouvantable sacrifice des femmes indiennes ? Peut-être, si on portait une loi de ne se brûler qu’en présence d’une seule femme de chambre, cette abominable coutume serait pour jamais détruite.

Ajoutons un mot ; une centaine d’Indiennes, tout au plus, a donné ce triste spectacle ; et nos inquisitions, nos fous atroces qui se sont dits juges, ont fait mourir dans les flammes plus de cent mille de nos frères, hommes, femmes, enfants, pour des choses que personne n’entendait. Plaignons et condamnons les brames ; mais rentrons en nous-mêmes, misérables que nous sommes.

Vraiment nous avons oublié une chose fort essentielle dans ce petit article des brachmanes, c’est que leurs livres sacrés sont remplis de contradictions. Mais le peuple ne les connaît pas, et les docteurs ont des solutions prêtes, des sens figurés et figurants, des allégories, des types, des déclarations expresses de Birma, de Brama et de Vitsnou, qui fermeraient la bouche à tout raisonneur.


BULGARES ou BOULGARES[197].

Puisqu’on a parlé des Bulgares dans le Dictionnaire encyclopédique, quelques lecteurs seront peut-être bien aises de savoir qui étaient ces étranges gens, qui parurent si méchants qu’on les traita d’hérétiques, et dont ensuite on donna le nom en France aux non-conformistes, qui n’ont pas pour les dames toute l’attention qu’ils leur doivent ; de sorte qu’aujourd’hui on appelle ces messieurs Boulgares, en retranchant l et a.

Les anciens Boulgares ne s’attendaient pas qu’un jour dans les halles de Paris, le peuple, dans la conversation familière, s’appellerait mutuellement Boulgares, en y ajoutant des épithètes qui enrichissent la langue.

Ces peuples étaient originairement des Huns qui s’étaient établis auprès du Volga ; et de Volgares on fit aisément Boulgares.

Sur la fin du VIIe siècle, ils firent des irruptions vers le Danube, ainsi que tous les peuples qui habitaient la Sarmatie ; et ils inondèrent l’empire romain comme les autres. Ils passèrent par la Moldavie, la Valachie, où les Russes, leurs anciens compatriotes, ont porté leurs armes victorieuses en 1769, sous l’empire de Catherine II.

Ayant franchi le Danube, ils s’établirent dans une partie de la Dacie et de la Mœsie, et donnèrent leur nom à ces pays qu’on appelle encore Bulgarie. Leur domination s’étendait jusqu’au mont Hémus et au Pont-Euxin.

L’empereur Nicéphore, successeur d’Irène, du temps de Charlemagne, fut assez imprudent pour marcher contre eux après avoir été vaincu par les Sarrasins ; il le fut aussi par les Bulgares. Leur roi, nommé Crom, lui coupa la tête, et fit de son crâne une coupe dont il se servait dans ses repas, selon la coutume de ces peuples, et de presque tous les hyperboréens.

On compte qu’au IXe siècle, un Bogoris, qui faisait la guerre à la princesse Théodora, mère et tutrice de l’empereur Michel, fut si charmé de la noble réponse de cette impératrice à sa déclaration de guerre, qu’il se fit chrétien.

Les Boulgares, qui n’étaient pas si complaisants, se révoltèrent contre lui ; mais Bogoris leur ayant montré une croix, ils se firent tous baptiser sur-le-champ. C’est ainsi que s’en expliquent les auteurs grecs du Bas-Empire, et c’est ainsi que le disent après eux nos compilateurs.

Et voilà justement, comme on écrit l’histoire[198].

Théodora était, disent-ils, une princesse très-religieuse, et qui même passa ses dernières années dans un couvent. Elle eut tant d’amour pour la religion catholique grecque qu’elle fit mourir, par divers supplices, cent mille hommes qu’on accusait d’être manichéens[199], « C’était, dit le modeste continuateur d’Échard, la plus impie, la plus détestable, la plus dangereuse, la plus abominable de toutes les hérésies. Les censures ecclésiastiques étaient des armes trop faibles contre des hommes qui ne reconnaissaient point l’Église. »

On prétend que les Bulgares, voyant qu’on tuait tous les manichéens, eurent dès ce moment du penchant pour leur religion, et la crurent la meilleure puisqu’elle était persécutée ; mais cela est bien fin pour des Bulgares.

Le grand schisme éclata dans ce temps-là plus que jamais entre l’Église grecque, sous le patriarche Photius, et l’Église latine sous le pape Nicolas Ier. Les Bulgares prirent le parti de l’Église grecque. Ce fut probablement dès lors qu’on les traita en Occident d’hérétiques, et qu’on y ajouta la belle épithète dont on les charge encore aujourd’hui.

L’empereur Basile leur envoya, en 871, un prédicateur nommé Pierre de Sicile, pour les préserver de l’hérésie du manichéisme ; et on ajoute que dès qu’ils l’eurent écouté, ils se firent manichéens. Il se peut très-bien que ces Bulgares, qui buvaient dans le crâne de leurs ennemis, ne fussent pas d’excellents théologiens, non plus que Pierre de Sicile.

Il est singulier que ces barbares, qui ne savaient ni lire ni écrire, aient été regardés comme des hérétiques très-déliés, contre lesquels il était très-dangereux de disputer. Ils avaient certainement autre chose à faire qu’à parler de controverse, puisqu’ils firent une guerre sanglante aux empereurs de Constantinople pendant quatre siècles de suite, et qu’ils assiégèrent même la capitale de l’empire.

Au commencement du XIIIe siècle, l’empereur Alexis voulant se faire reconnaître par les Bulgares, leur roi Joannic lui répondit qu’il ne serait jamais son vassal. Le pape Innocent III ne manqua pas de saisir cette occasion pour s’attacher le royaume de Bulgarie. Il envoya au roi Joannic un légat pour le sacrer roi, et prétendit lui avoir conféré le royaume, qui ne devait plus relever que du saint-siége.

C’était le temps le plus violent des croisades ; le Bulgare, indigné, fit alliance avec les Turcs, déclara la guerre au pape et à ses croisés, prit le prétendu empereur Baudouin prisonnier, lui fit couper les bras, les jambes et la tête, et se fit une coupe de son crâne, à la manière de Crom, C’en était bien assez pour que les Bulgares fussent en horreur à toute l’Europe : on n’avait pas besoin de les appeler manichéens, nom qu’on donnait alors à tous les hérétiques, car manichéen, patarin et vaudois, c’était la même chose. On prodiguait ces noms à quiconque ne voulait pas se soumettre à l’Église romaine.

Le mot de Boulgare, tel qu’on le prononçait, fut une injure vague et indéterminée, appliquée à quiconque avait des mœurs barbares ou corrompues. C’est pourquoi, sous saint Louis, frère Robert, grand inquisiteur, qui était un scélérat, fut accusé juridiquement d’être un boulgare par les communes de Picardie. Philippe le Bel donna cette épithète à Boniface VIII[200].

Ce terme changea ensuite de signification vers les frontières de France ; il devint un terme d’amitié. Rien n’était plus commun en Flandre, il y a quarante ans, que de dire d’un jeune homme bien fait : C’est un joli boulgare ; un bon homme était un bon boulgare.

Lorsque Louis XIV alla faire la conquête de la Flandre, les Flamands disaient en le voyant : « Notre gouverneur est un bien plat boulgare en comparaison de celui-ci. »

En voilà assez pour l’étymologie de ce beau nom.


BULLE[201].

Ce mot désigne la boule ou le sceau d’or, d’argent, de cire, ou de plomb, attaché à un instrument, ou charte quelconque. Le plomb pendant aux rescrits expédiés eu cour romaine porte d’un côté les têtes de saint Pierre à droite, et de saint Paul à gauche. On lit au revers le nom du pape régnant, et l’an de son pontificat. La bulle est écrite sur parchemin. Dans la salutation le pape ne prend que le titre de serviteur des serviteurs de Dieu, suivant cette sainte parole de Jésus à ses disciples[202] : « Celui qui voudra être le premier d’entre vous sera votre serviteur. »

Des hérétiques prétendent que par cette formule, humble en apparence, les papes expriment une espèce de système féodal par lequel la chrétienté est soumise à un chef qui est Dieu, dont les grands vassaux saint Pierre et saint Paul sont représentés par le pontife leur serviteur, et les arrière-vassaux sont tous les princes séculiers, soit empereurs, rois, ou ducs.

Ils se fondent, sans doute, sur la fameuse bulle in Cœna Domini, qu’un cardinal diacre lit publiquement à Rome chaque année, le jour de la cène, ou le jeudi saint, en présence du pape, accompagné des autres cardinaux et des évêques. Après cette lecture, Sa Sainteté jette un flambeau allumé dans la place publique, pour marque d’anathème.

Cette bulle se trouve page 714, tome I du Bullaire. imprimé à Lyon en 1763, et page 118 de l’édition de 1727. La plus ancienne est de 1536. Paul III, sans manquer l’origine de cette cérémonie, y dit que c’est une ancienne coutume des souverains pontifes de publier cette excommunication le jeudi saint, pour conserver la pureté de la religion chrétienne, et pour entretenir l’union des fidèles. Elle contient vingt-quatre paragraphes, dans lesquels ce pape excommunie :

1° Les hérétiques, leurs fauteurs, et ceux qui lisent leurs livres ;

2° Les pirates, et surtout ceux qui osent aller en course sur les mers du souverain pontife ;

3° Ceux qui imposent dans leurs terres de nouveaux péages ;

10° Ceux qui, en quelque manière que ce puisse être, empêchent l’exécution des lettres apostoliques, soit qu’elles accordent des grâces, ou qu’elles prononcent des peines ;

11° Les juges laïques qui jugent les ecclésiastiques, et les tirent à leur tribunal, soit que ce tribunal s’appelle audience, chancellerie, conseil, ou parlement ;

15° Tous ceux qui ont fait ou publié, feront ou publieront des édits, règlements, pragmatiques, par lesquels la liberté ecclésiastique, les droits du pape et ceux du saint-siége seront blessés ou restreints en la moindre chose, tacitement ou expressément ;

14° Les chanceliers, conseillers ordinaires ou extraordinaires, de quelque roi ou prince que ce puisse être, les présidents des chancelleries, conseils ou parlements, comme aussi les procureurs généraux, qui évoquent à eux les causes ecclésiastiques ou qui empêchent l’exécution des lettres apostoliques, même quand ce serait sous prétexte d’empêcher quelque violence.

Par le même paragraphe le pape se réserve à lui seul d’absoudre lesdits chanceliers, conseillers, procureurs généraux et autres excommuniés, lesquels ne pourront être absous qu’après qu’ils auront publiquement révoqué leurs arrêts, et les auront arrachés des registres ;

20° Enfin le pape excommunie ceux qui auront la présomption de donner l’absolution aux excommuniés ci-dessus ; et afin qu’on n’en puisse prétendre cause d’ignorance, il ordonne :

21° Que cette bulle sera publiée et affichée à la porte de la basilique du prince des apôtres, et à celle de Saint-Jean de Latran ;

22° Que tous patriarches, primats, archevêques et évêques, en vertu de la sainte obédience, aient à publier solennellement cette bulle, au moins une fois l’an.

24° Il déclare que si quelqu’un ose aller contre la disposition de cette bulle, il doit savoir qu’il va encourir l’indignation de Dieu tout-puissant, et celle des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul.

Les autres bulles postérieures, appelées aussi in Cœna Domini, ne sont qu’ampliatives. L’article 21, par exemple, de celle de Pie V, de l’année 1567, ajoute au paragraphe 3 de celle dont nous venons de parler que tous les princes qui mettent dans leurs États de nouvelles impositions, de quelque nature qu’elles soient, ou qui augmentent les anciennes, à moins qu’ils n’en aient obtenu l’approbation du saint-siége, sont excommuniés ipso facto.

La troisième bulle in Cœna Domini, de 1610, contient trente paragraphes, dans lesquels Paul V renouvelle les dispositions des deux précédentes.

La quatrième et dernière bulle in Cœna Domini, qu’on trouve dans le Bullaire, est du 1er avril 1627. Urbain VIII y annonce qu’à l’exemple de ses prédécesseurs, pour maintenir inviolablement l’intégrité de la foi, la justice et la tranquillité publique, il se sert du glaive spirituel de la discipline ecclésiastique pour excommunier en ce jour, qui est l’anniversaire de la cène du Seigneur :

1° Les hérétiques ;

2° Ceux qui appellent du pape au futur concile ; et le reste comme dans les trois premières.

On dit que celle qui se lit à présent est de plus fraîche date, et qu’on y a fait quelques additions.

L’histoire de Naples par Giannone fait voir quels désordres les ecclésiastiques ont causés dans ce royaume, et quelles vexations ils y ont exercées sur tous les sujets du roi, jusqu’à leur refuser l’absolution et les sacrements, pour tâcher d’y faire recevoir cette bulle, laquelle vient enfin d’y être proscrite solennellement, ainsi que dans la Lombardie autrichienne, dans les États de l’impératrice-reine, dans ceux du duc de Parme, et ailleurs[203].

L’an 1580, le clergé de France avait pris le temps des vacances du parlement de Paris pour faire publier la même bulle in Cœna Domini. Mais le procureur général s’y opposa, et la chambre des vacations, présidée par le célèbre et malheureux Brisson, rendit le 4 octobre un arrêt qui enjoignait à tous les gouverneurs de s’informer quels étaient les archevêques, évêques, ou les grands-vicaires, qui avaient reçu ou cette bulle ou une copie sous le titre Litteræ processus, et quel était celui qui la leur avait envoyée pour la publier ; d’en empêcher la publication si elle n’était pas encore faite, d’en retirer les exemplaires, et de les envoyer à la chambre ; et en cas qu’elle fût publiée, d’ajourner les archevêques, les évêques, ou leurs grands vicaires, à comparaître devant la chambre, et à répondre au réquisitoire du procureur général ; et cependant de saisir leur temporel, et de le mettre sous la main du roi ; de faire défense d’empêcher l’exécution de cet arrêt, sous peine d’être puni comme ennemi de l’État et criminel de lèse-majesté ; avec ordre d’imprimer cet arrêt, et d’ajouter foi aux copies collationnées par des notaires comme à l’original même[204].

Le parlement ne faisait en cela qu’imiter faiblement l’exemple de Philippe le Bel. La bulle Ausculta, Fili, du 5 décembre 1301, lui fut adressée par Boniface VIII, qui, après avoir exhorté ce roi à l’écouter avec docilité, lui disait : « Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher, détruire, perdre, dissiper, édifier et planter, en son nom et par sa doctrine. Ne vous laissez donc pas persuader que vous n’ayez point de supérieur, et que vous ne soyez pas soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique. Qui pense ainsi est insensé ; et qui le soutient opiniâtrement est un infidèle, séparé du troupeau du bon pasteur. » Ensuite ce pape entrait dans le plus grand détail sur le gouvernement de France, jusqu’à faire des reproches au roi sur le changement de la monnaie.

Philippe le Bel fit brûler à Paris cette bulle, et publier à son de trompe cette exécution par toute la ville, le dimanche 11 février 1302. Le pape, dans un concile qu’il tint à Rome la même année, fit beaucoup de bruit, et éclata en menaces contre Philippe le Bel, mais sans venir à l’exécution. Seulement on regarde comme l’ouvrage de ce concile la fameuse décrétale Unam sanctam, dont voici la substance :

« Nous croyons et confessons une Église sainte, catholique et apostolique, hors laquelle il n’y a point de salut ; nous reconnaissons aussi qu’elle est unique, que c’est un seul corps qui n’a qu’un chef, et non pas deux comme un monstre. Ce seul chef est Jésus-Christ, et saint Pierre son vicaire, et le successeur de saint Pierre. Soit donc les Grecs, soit d’autres, qui disent qu’ils ne sont pas soumis à ce successeur, il faut qu’ils avouent qu’ils ne sont pas des ouailles de Jésus-Christ, puisqu’il a dit lui-même (Jean, chap. x, v. 16) qu’il n’y a qu’un troupeau et un pasteur.

« Nous apprenons que dans cette Église et sous sa puissance sont deux glaives, le spirituel et le temporel ; mais l’un doit être employé par l’Église et par la main du pontife ; l’autre pour l’Église et par la main des rois et des guerriers, suivant l’ordre ou la permission du pontife. Or il faut qu’un glaive soit soumis à l’autre, c’est-à-dire la puissance temporelle à la spirituelle ; autrement elles ne seraient point ordonnées, et elles doivent l’être selon l’apôtre. (Rom., chap, xiii, v. i.) Suivant le témoignage de la vérité, la puissance spirituelle doit instituer et juger la temporelle ; et ainsi se vérifie à l’égard de l’Église la prophétie de Jérémie (chap. i, v, 10) : Je t’ai établi sur les nations et les royaumes, etc. »

Philippe le Bel, de son côté, assembla les états généraux ; et les communes, dans la requête qu’ils présentèrent à ce monarque, disaient en propres termes : « C’est grande abomination d’ouïr que ce Boniface entende malement comme Boulgare (en retranchant l et a) cette parole d’esperitualité (en saint Matthieu, chapitre xvi, v. 19) : Ce que tu lieras en terre sera lié, au ciel ; comme si cela signifiait que s’il mettait un homme en prison temporelle, Dieu pour ce le mettrait en prison au ciel. »

[205] Clément V, successeur de Boniface VIII, révoqua et annula l’odieuse décision de la bulle Unam sanctam, qui étend le pouvoir des papes sur le temporel des rois, et condamne comme hérétiques ceux qui ne reconnaissent point cette puissance chimérique. C’est en effet la prétention de Boniface que l’on doit regarder comme une hérésie, d’après ce principe des théologiens : « On pèche contre la règle de la foi, et on est hérétique, non-seulement en niant ce que la foi nous enseigne, mais aussi lorsqu’on établit comme de foi ce qui n’en est pas. » (Joan. maj. m. 3, sent. dist. 37, q. 26.)

Avant Boniface VIII, d’autres papes s’étaient déjà arrogé dans des bulles les droits de propriété sur différents royaumes. On connaît celle où Grégoire VII dit à un roi d’Espagne : « Je veux que vous sachiez que le royaume d’Espagne, par les anciennes ordonnances ecclésiastiques, a été donné en propriété à saint Pierre et à la sainte Église romaine. »

Le roi d’Angleterre Henri II ayant aussi demandé au pape Adrien IV la permission d’envahir l’Irlande, ce pontife le lui permit, à condition qu’il imposât à chaque famille d’Irlande une taxe d’un carolus pour le saint-siége, et qu’il tînt ce royaume comme un fief de l’Église romaine : « Car, lui écrit-il, on ne doit pas douter que toutes les îles auxquelles Jésus-Christ, le soleil de justice, s’est levé, et qui ont reçu les enseignements de la foi chrétienne, ne soient de droit à saint Pierre, et n’appartiennent à la sacrée et sainte Église romaine. »

BULLES DE LA CROISADE ET DE LA COMPOSITION.

Si l’on disait à un Africain ou à un Asiatique sensé que, dans la partie de notre Europe où des hommes ont défendu à d’autres hommes de manger de la chair le samedi, le pape donne la permission d’en manger par une bulle, moyennant deux réales de plate, et qu’une autre bulle permet de garder l’argent qu’on a volé, que diraient cet Asiatique et cet Africain ? Ils conviendraient du moins que chaque pays a ses usages, et que dans ce monde, de quelque nom qu’on appelle les choses, et quelque déguisement qu’on y apporte, tout se fait pour de l’argent comptant.

Il y a deux bulles sous le nom de la Cruzada, la croisade : l’une, du temps d’Isabelle et de Ferdinand ; l’autre, de Philippe V.

La première vend la permission de manger les samedis ce qu’on appelle la grossura, les issues, les foies, les rognons, les animelles, les gésiers, les ris de veau, le mou, les fressures, les fraises, les têtes, les cous, les hauts-d’ailes, les pieds.

La seconde bulle, accordée par le pape Urbain VIII, donne la permission de manger gras pendant tout le carême, et absout de tout crime, excepté celui d’hérésie.

Non-seulement on vend ces bulles, mais il est ordonné de les acheter ; et elles coûtent plus cher, comme de raison, au Pérou et au Mexique qu’en Espagne. On les y vend une piastre. Il est juste que les pays qui produisent l’or et l’argent payent plus que les autres.

Le prétexte de ces bulles est de faire la guerre aux Maures, Les esprits difficiles ne voient pas quel est le rapport entre des fressures et une guerre contre les Africains ; et ils ajoutent que Jésus-Christ n’a jamais ordonné qu’on fît la guerre aux mahométans sous peine d’excommunication.

La bulle qui permet de garder le bien d’autrui est appelée la bulle de la composition. Elle est affermée, et a rendu longtemps des sommes honnêtes dans toute l’Espagne, dans le Milanais, en Sicile et à Naples. Les adjudicataires chargent les moines les plus éloquents de prêcher cette bulle. Les pécheurs qui ont volé le roi ou l’État, ou les particuliers, vont trouver ces prédicateurs, se confessent à eux, leur exposent combien il serait triste de restituer le tout. Ils offrent cinq, six, et quelquefois sept pour cent aux moines, pour garder le reste en sûreté de conscience ; et, la composition faite, ils reçoivent l’absolution.

Le frère prêcheur[206] auteur du Voyage d’Espagne et d’Italie, imprimé à Paris, avec privilége, chez Jean-Baptiste de L’Épine, s’exprime ainsi sur cette bulle[207] : « N’est-il pas bien gracieux d’en être quitte à un prix si raisonnable, sauf à en voler davantage quand on aura besoin d’une plus grosse somme ? »

BULLE UNIGENITUS.

La bulle in Cœna Domini indigna tous les souverains catholiques, qui l’ont enfin proscrite dans leurs États ; mais la bulle Unigenitus n’a troublé que la France. On attaquait dans la première les droits des princes et des magistrats de l’Europe ; ils les soutinrent. On ne proscrivait dans l’autre que quelques maximes de morale et de piété ; personne ne s’en soucia, hors les parties intéressées dans cette affaire passagère ; mais bientôt ces parties intéressées remplirent la France entière. Ce fut d’abord une querelle des jésuites tout-puissants, et des restes de Port-Royal écrasé.

Le prêtre de l’Oratoire Quesnel, réfugié en Hollande, avait dédié un commentaire sur le Nouveau Testament au cardinal de Noailles, alors évêque de Châlons-sur-Marne. Cet évêque l’approuva, et l’ouvrage eut le suffrage de tous ceux qui lisent ces sortes de livres.

Un nommé Le Tellier, jésuite, confesseur de Louis XIV, ennemi du cardinal de Noailles, voulut le mortifier en faisant condamner à Rome ce livre qui lui était dédié, et dont il faisait un très-grand cas.

Ce jésuite, fils d’un procureur de Vire en basse Normandie, avait dans l’esprit toutes les ressources de la profession de son père. Ce n’était pas assez de commettre le cardinal de Noailles avec le pape, il voulut le faire disgracier par le roi son maître. Pour réussir dans ce dessein, il fit composer par ses émissaires des mandements contre lui, qu’il fit signer par quatre évêques. Il minuta encore des lettres au roi, qu’il leur fit signer.

Ces manœuvres, qui auraient été punies dans tous les tribunaux, réussirent à la cour ; le roi s’aigrit contre le cardinal ; Mme de Maintenon l’abandonna.

Ce fut une suite d’intrigues dont tout le monde voulut se mêler d’un bout du royaume à l’autre ; et plus la France était malheureuse alors dans une guerre funeste, plus les esprits s’échauffaient pour une querelle de théologie.

Pendant ces mouvements, Le Tellier fit demander à Rome par Louis XIV lui-même la condamnation du livre de Quesnel, dont ce monarque n’avait jamais lu une page. Le Tellier, et deux autres jésuites, nommés Doucin et Lallemant, extrairent cent trois propositions que le pape Clément XI devait condamner ; la cour de Rome en retrancha deux, pour avoir du moins l’honneur de paraître juger par elle-même.

Le cardinal Fabroni, chargé de cette affaire, et livré aux jésuites, fit dresser la bulle par un cordelier nommé frère Palerme, Élie capucin, le barnabite Terrovi, le servite Castelli, et même un jésuite nommé Alfaro.

Le pape Clément XI les laissa faire ; il voulait seulement plaire au roi de France, qu’il avait longtemps indisposé en reconnaissant l’archiduc Charles, depuis empereur, pour roi d’Espagne. Il ne lui en coûtait, pour satisfaire le roi, qu’un morceau de parchemin scellé en plomb, sur une affaire qu’il méprisait lui-même.

Clément XI ne se fit pas prier ; il envoya la bulle, et fut tout étonné d’apprendre qu’elle était reçue presque dans toute la France avec des sifflets et des huées. « Comment donc ! disait-il au cardinal Carpegne, on me demande instamment cette bulle, je la donne de bon cœur, et tout le monde s’en moque ! »

Tout le monde fut surpris en effet de voir un pape, qui, au nom de Jésus-Christ, condamnait comme hérétique, sentant l’hérésie, malsonnante, et offensant les oreilles pieuses, cette proposition : « Il est bon de lire des livres de piété le dimanche, surtout la sainte Écriture ; » et cette autre : « La crainte d’une

excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir. »

Les partisans des jésuites étaient alarmés eux-mêmes de cette censure ; mais ils n’osaient parler. Les hommes sages et désintéressés criaient au scandale, et le reste de la nation au ridicule.

Le Tellier n’en triompha pas moins jusqu’à la mort de Louis XIV ; il était en horreur, mais il gouvernait. Il n’est rien que ce malheureux ne tentât pour faire déposer le cardinal de Noailles ; mais ce boute-feu fut exilé après la mort de son pénitent. Le duc d’Orléans, dans sa régence, apaisa ces querelles en s’en moquant. Elles jetèrent depuis quelques étincelles ; mais enfin elles sont oubliées, et probablement pour jamais. C’est bien assez qu’elles aient duré plus d’un demi-siècle. Heureux encore les hommes s’ils n’étaient divisés que pour des sottises qui ne font point verser le sang humain !



  1. Cette section composait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  2. Genèse, chapitre x, v. 5. (Note de Voltaire.)
  3. Chapitre xi, v. 2 et 4. (Id.)
  4. Samuel Bochart, né à Rouen en 1599, mort à Caen en 1653, était un savant orientaliste dont les ouvrages ont été recueillis en 1712, par un éditeur de Leyde, en trois volumes in-folio. Le principal est la Géographie sacrée. Elle eut tant de retentissement que Christine de Suède en désira voir l’auteur, et appela Samuel Bochart à Stockholm en 1652. (E. B.)
  5. Voyez la Bibliothèque orientale. (Note de Voltaire.)
  6. Livre I des Rois, chapitre viii, v. 15 ; livre III, chapitre xxii, v. 9 ; livre IV, chapitre viii, v. 6 ; chapitre ix, v. 32 ; chapitre xxiv, v. 12 ; et chapitre xxv, v. 19. (Note de Voltaire.)
  7. Genèse, chapitre xxxvii, v. 30. (Note de Voltaire.)
  8. Voyez le texte de Cicéron dans une note sur le chapitre viii du Traité de la Tolérance (Mélanges, année 1763).
  9. Juvénal, II, 152.
  10. Larcher. Voyez dans les Mélanges, année 1767, le chapitre ii de la Défense de mon oncle.
  11. Genèse, chapitre xi, v. i.
  12. Cette section composait tout l’article dans l’édition de 1767 du Dictionnaire philosophique. (B.)
  13. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. Voyez aussi sur Bacchus, tome XI, page 79.
  14. Démonstration évangélique, pages 79, 87 et 110. (Note de Voltaire.)
  15. Voyez tome XI, page 144 ; ci-dessus l’article Apocryphes, et dans les Mélanges, année 1769, le chapitre xiv de Dieu et les Hommes.
  16. Réponse de Josèphe. Traduction d’Arnaud d’Andilly, ch. v. (Note de Voltaire.)
  17. Ce morceau parut en 1748 dans le tome VI de l’édition des Œuvres de Voltaire, publiée à Dresde chez Walther. (B.)
  18. Voyez une note, tome XII, page 19.
  19. Cette section composait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  20. Ce morceau est extrait des Éléments de la philosophie de Newton, troisième partie, chapitre i (voyez Mélanges, année 1738).
  21. L’abbé Pluche.
  22. Tome II, page 299. (Note de Voltaire.)
  23. Tome II, page 300. (Note de Voltaire.)
  24. Ibid., page 310. (Id.)
  25. En effet, Maupertuis, dans un petit livre intitulé la Vénus physique, avança cette étrange opinion.
  26. Cette deuxième section se composait de la douzième des Lettres philosophiques. Voyez Mélanges, année 1734.
  27. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  28. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  29. Baci pur bocca curiosa e scaltra
    O seno, o fronte, o mano : unqua non fia
    Che parte alcuna in bella donna baci,
    Che baciatrice sia
    Se non la bocca ; ovo l’un’ alma e l’altr
    Corre e si bacia anch’ella, e con vivac
    Spiriti pellegrini
    Dà vita al bel tesoro
    De’ bacianti rubini, etc.

    (Acte II.)

    Il y a quelque chose de semblable dans ces vers français, dont on ignore l’auteur :

    De cent baisers, dans votre ardente flamme,
    Si vous pressez belle gorge et beaux bras,
    C’est vainement ; ils ne les rendent pas.
    Baisez la bouche, elle répond à l’âme.
    L’âme se colle aux lèvres de rubis.
    Aux dents d’ivoire, à la langue amoureuse ;
    Âme contre âme alors est fort heureuse.
    Deux n’en font qu’une, et c’est un paradis.

    (Note de Voltaire.)
  30. Vie d’ Agricola, cbapitre xl.
  31. Job, chapitre xxxi. (Note de Voltaire.)
  32. Livre II des Rois, chapitre xx, 9-10. (Note de Voltaire.)
  33. Épiphane, Contra hœres, lib. I, t. ii.
  34. En voici la traduction littérale en latin : « Postquam enim inter se permixti fuerunt per scortationis affectum, insuper blasphemiam suam in cœlum extendunt. Et suscipit quidem muliercula, itemque vir, fluxum a masculo in proprias suas manus ; et stant ad cœlum intuentes ; et immunditiam in manibus habentes, precantur nimirum stratiotici quidem et gnostici appellati, ad patrem, ut aiunt, universorum, offerentes ipsum hoc quod in manibus habent, et dicunt : Offerimus tibi hoc donum corpus Christi. Et sic ipsum edunt assumentes suam ipsorum immunditiam, et dicunt : Hoc est corpus Christi, et hoc est pascha. Ideo patiuntur corpora nostra, et coguntur confiteri passionem Christi. Eodum vero modo etiam de fœmina ; ibi contigerit ipsam in sanguinis fluxu esse, menstruum collectum ab ipsa immunditia sanguinem acceptura in communi edunt ; et hic est (inquiunt) sanguis Christi. »

    Comment saint Épiphane eût-il reproché des turpitudes si exécrables à la plus savante des premières sociétés chrétiennes, si elle n’avait pas donné lieu à ces accusations ? comment osa-t-il les accuser s’ils étaient innocents ? Ou saint Épiphane était le plus extravagant des calomniateurs, ou ces gnostiques étaient les dissolus les plus infâmes, et en même temps les plus détestables hypocrites qui fussent sur la terre. Comment accorder de telles contradictions ? comment sauver le berceau de notre Église triomphante des horreurs d’un tel scandale ? Certes rien n’est plus propre à nous faire rentrer en nous-mêmes, à nous faire sentir notre extrême misère. (Note de Voltaire.)

  35. Livre III, chapitre v.
  36. Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. Les alinéas 4 et 5 sont de 1770. (B.)
  37. Dans la troisième partie des Questions sur l’Encyclopédie, publiée en 1770, l’article Bâtard se composait de cet alinéa et du suivant. Ils étaient alors précédés de ces mots : « Nous n’ajouterons que deux mots à l’article Bâtard de l’Encyclopédie ; » et suivis du renvoi qui termine l’article. Ce sont les éditeurs de Kehl qui ont refondu en un seul article le Bâtard de 1770 et le Bala, Bâtards de 1772. (B.)
  38. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  39. Ce profit est souvent beaucoup moindre ; la manière dont on le fait consiste à donner à celui qui vous remet son argent comptant des lettres qui ne sont payables qu’après quelques semaines, en protestant qu’on ne peut lui en fournir à des échéances plus prochaines. (K.)
  40. Ils ne valent réellement que soixante sous ; mais la monnaie courante que l’on dit valoir soixante sous ne les vaut pas, à cause du faiblage dans la fabrique, et du déchet qu’elle éprouve par l’usage. (K.)
  41. J’ai vu un banquier très-connu à Paris prendre 2 pour 100, pour faire passer à Berlin une somme d’argent au pair : c’est quarante sous par livre pesant ; un chariot de poste transporterait de l’argent de Paris à Berlin à moins de vingt sous par livre. Un des principaux objets que se proposait le ministère de France, en 1775, dans l’établissement des messageries royales, était de diminuer ces profits énormes des banquiers, et de les tenir toujours au-dessous du prix du transport de l’argent : aussi les banquiers se mirent à crier que ce ministère n’entendait rien aux finances ; et ceux des financiers qui font un commerce de banque entre les caisses des provinces et le trésor royal ne manquèrent point d’être de l’avis des banquiers. (K.)
  42. Voyez Siècle de Louis XV, chapitre ii.
  43. Ce ne fut pas Law qui provoqua cet édit, mais d’Argenson, qui dirigeait alors les finances. Ses ennemis eux-mêmes se sont plu à l’imputer à Law ; et celui qui se trouvait à leur tête, Paris-Duverney, avait été le protecteur de Voltaire. De là l’erreur de celui-ci. (G. A.)
  44. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie. 1770. (B.)
  45. Boindin, Port de mer, scène v.
  46. Samuel-Jacques Bernard, comte de Coubert, surintendant de la reine, fils du célèbre financier Samuel Bernard. Voyez dans la Correspondance la lettre à Diderot, décembre 1769. (B.)

    — Cette manière de se faire justice d’un malhonnête homme en le signalant, à l’occasion, dans un dictionnaire, semble empruntée par Voltaire à Pierre Richelet, qui marqua au front ses ennemis et tous les hommes dont il fut dupe, dans son dictionnaire français : « Escroquer, dit Richelet, c’est attraper d’une manière fine et peu honnête quelque chose à une personne qui, le plus souvent, est bonne et généreuse, et juge de l’honnêteté des autres par la sienne. Exemple : le fils de François Herrard de Vitry a escroqué dix louis d’or à M. Richelet, et ce faquin, au lieu de cacher la conduite de son fils en rendant ce qu’il avait lâchement escroqué, a l’insolence de l’approuver et de remercier par un sot billet M. Richelet de sa générosité. » (G. A.)

  47. En 1770, cette première section composait tout l’article des Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie. Dans le Dictionnaire philosophique, en 1764, il y avait un article dont les phrases et alinéas se retrouvent ici. (B.)
  48. III, 16.
  49. On s’imprimait ces stigmates principalement au cou et au poignet, afin de mieux faire savoir, par ces marques apparentes, qu’on était initié et qu’on appartenait à la déesse. Voyez le chapitre de la déesse de Syrie, écrit par un initié et inséré dans Lucien. Plutarque, dans son traité de la Superstition, dit que cette déesse donnait des ulcères au gras des jambes de ceux qui mangeaient des viandes défendues. Cela peut avoir quelque rapport avec le Deutéronome, qui, après avoir défendu de manger de l’ixion, du griffon, du chameau, de l’anguille, etc., dit* : « Si vous n’observez pas ces commandements, vous serez maudits, etc. Le Seigneur vous donnera des ulcères malins dans les genoux et dans le gras des jambes. » C’est ainsi que le mensonge était en Syrie l’ombre de la vérité hébraïque, qui a fait place elle-même à une vérité plus lumineuse.

    Le baptême par le feu, c’est-à-dire ces stigmates, était presque partout en usage. Vous lisez dans Ézéchiel** : « Tuez tout, vieillards, enfants, filles, excepté ceux qui seront marqués du thau. » Voyez dans l’Apocalypse*** : « Ne frappez point la terre, la mer, et les arbres, jusqu’à ce que nous ayons marqué les serviteurs de Dieu sur le front. Et le nombre des marques était de cent quarante-quatre mille. » (Note de Voltaire.)

    * Chapitre xxviii, v. 35.
    ** Chapitre ix, v. 6.
    *** Chapitre vii, v. 3, 4.

  50. XV, 29.
  51. Ce morceau fut ajouté dans le Dictionnaire philosophique en 1767. (B.)
  52. « Les ablutions étaient (au temps de Jean-Baptiste) déjà familières aux Juifs, dit M. Renan, Vie de Jésus, comme à toutes les religions de l’Orient. Les esséniens leur avaient donné une extension particulière. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de l’introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une sorte d’initiation. Jamais, pourtant, avant notre Baptiste, on n’avait donné à l’immersion cette importance ni cette forme... La pratique fondamentale qui donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours... »
  53. Matthieu, xxviii, 19,
  54. Cette addition est dans le Dictionnaire philosophique de 1767. (B. )
  55. Cette addition est aussi dans le Dictionnaire philosophique de 1767. (B.)
  56. Voyez dans les Mélanges, année 1763, le chapitre xviii du Traité sur la Tolérance ; et année 1769, le chapitre xlii de Dieu et les Hommes.
  57. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  58. Antiq. jud., livre V. (Note de Voltaire.)
  59. Livre III. (Note de Voltaire.)
  60. Dans sa lettre à Catherine du 27 mai 1769, Voltaire dit que ce fut dans la guerre de 1756 ; et il paraît que ce fut en 1756 ; voyez la lettre à Richelieu, 18 juin 1757.
  61. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  62. Voyez une note sur le chapitre cli de l’Essai sur les Mœurs, tome XII, page 409.
  63. Voyez Essai sur les Mœurs, chapitre cxlvi, tome XII, page 386.
  64. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  65. Cette Addition est aussi de 1770. (B.)
  66. Dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770, l’article Bâtard commençait ainsi : Nous n’ajouterons que deux mots à l’article Bâtard de l’Encyclopédie. Venaient ensuite les deux alinéas de la page 532, commençant par les mots En Espagne, et La race d’Aragon, après lesquels était le renvoi qu’on lit aujourd’hui à la fin de l’article, et qui le terminait. (B.)
  67. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. Voltaire lui a aussi consacré un article dans sa Liste des Écrivains, qui fait partie du Siècle de Louis XIV. (B.)
  68. Même épître, vers 151-52.
  69. Il semble que ce grand mot soit au-dessus de la pensée de Lucain (Phars., livre II, 91) :
     
     Solatia fati

    Carthago Mariusquo tulit, pariterquo jacentes,
    Ignovere Diis.

    « Carthage et Marius, couchés sur le même sable, se consolèrent et pardonnèrent aux dieux. » Mais ils ne sont contents ni dans Lucain ni dans la réponse du Romain. (Note de Voltaire.)

  70. C’est le titre d’un ouvrage de Béroalde de Verville.
  71. L’Académie de Toulouse proposa, il y a quelques années (en 1772 pour 1773) l’éloge de Bayle pour sujet d’un prix ; mais les prêtres toulousains écrivirent en cour, et obtinrent une lettre de cachet qui défendit de dire du bien de Bayle. L’Académie changea donc le sujet de son prix, et demanda l’éloge de saint Exupère, évêque de Toulouse. (K.)
  72. Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
  73. Notes sur le chapitre ii de la Genèse. (Note de Voltaire.)
  74. Le commencement de cet article date de 1770, Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie. (B.)
  75. C’est ici que commençait l’article dans le Dictionnaire philosophique de 1764. (B.)
  76. Fin de l’article en 1764. (B.)
  77. Il était de Dôle, en Franche-Comté. (B.)
  78. C’est le fameux palais d’été qui fut pillé en 1800 par les Anglais et les Français. (G. A.)
  79. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  80. Théologien et prédicateur allemand, né aux environs de Groningue en 1634, mort à Amsterdam en 1698. Son Monde enchanté a été traduit en français (Deventer, 1737, in-8°).
  81. Dans l’édition de 1770 des Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, la fin de l’alinéa et l’alinéa suivant n’existaient pas. Après le mot Prêtres, on lisait Croirait-on, etc. L’addition est posthume. (B.)
  82. Voyez dans les Mélanges, année 1766, l’article ix du Commentaire sur le traité Des Délits et des Peines.
  83. Voyez Arrêts notables.
  84. Voyez tome IX, Guerre de Genève, chant II, vers 16, 18, 19.
  85. Matthieu, iv, 1.
  86. Voyez Brachmanes. (Note de Voltaire.)
  87. On a donné la liste des autres anges principaux à l’article Ange, première section, page 249.
  88. II, 4.
  89. Dans l’édition de 1770 des Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, les sept lignes qui suivent n’existaient pas : après le mot formels, on lisait : On peut demander. L’addition des sept lignes est de 1774. (B.)
  90. Versets 7-12.
  91. Voyez dans le présent dictionnaire l’article Abus des mots ; et dans les Mélanges, année 1769, le chapitre v de Dieu et les Hommes.
  92. Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
  93. Opinion de Descartes, professée dans les colléges au temps de Voltaire.
  94. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  95. Livre de Samuel, ou Ier des Rois, chapitre v, v. 6. (Note de Voltaire.)
  96. I, Rois, vi, 19.
  97. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  98. Voyez dans les Mélanges, année 1737, les Conseils, ou Avis à un journaliste ; et dans la Correspondance, la Lettre à un premier commis, du 20 juin 1733.
  99. Voyez tome XI, page 108 ; dans les Mélanges, année 1761, l’Appel à toutes les nations de l’Europe ; dans le tome V du Théâtre, la première des notes sur Olympie ; et ci-après les articles Idole, troisième section, et Oraison.
  100. Strom., livre V. (Note de Voltaire.)
  101. Voyez Livres. (Id.)
  102. Tel est le titre de cet article dans la Suite des Mélanges (4e partie), 1756. (B.)
  103. Dans la première édition du Dictionnaire philosophique, 1764, l’article commençait ainsi : « L’antiquité a beaucoup disputé sur le souverain bien. Autant aurait-il valu, etc. » Ce qui précède fut ajouté en 1770 dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie. (B.)
  104. Ces vers sont d’Horace ; le premier, épître ii du livre II ; le second, satire ire du livre II.
  105. Fin de l’article en 1764 et 1770. (B.)
  106. Voyez dans Bayle les articles Manichéens, Marcionites, Pauliciens. (Note de Voltaire.)
  107. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.) — C’est à propos de cet axiome que Voltaire composa son admirable roman intitulé Candide.
  108. La Théodicée de Godefroi-Guillaume Leibnitz, publiée en 1716 à Amsterdam, est un cours d’optimisme universel. (E. B.)
  109. Du calme, seigneur don Carlos ; tout ce qui se fait est pour votre bien.
  110. Voyez dans les Mélanges, année 1769, les Adorateurs ; et année 1772, Il faut prendre un parti, paragraphe xviii.
  111. Ici, dans les Questions sur l’Encyclopédie, l’auteur rapportait la fin de son Poëme sur le désastre de Lisbonne (tome IX), depuis ce vers :
    Ce malheur, dites-vous, est le bien d’un autre être. (B.)
  112. Dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770, se trouvaient les quatre sections de cet article, sauf le dernier alinéa. (B.)
  113. Matthieu, chapitre vi, v. 19. (Note de Voltaire.)
  114. Id., chapitre xix, v. 21. (Id.)
  115. Ibid. v. 29. (Id.)
  116. Matthieu, xix, 21.
  117. Cod., tit. De Fund. patrimon. (Note de Voltaire.)
  118. Cod., leg. XXIV, De sacrosanctis Ecclesiis. (Id.)
  119. Voyez la note 2 de la page 586.
  120. Matthieu, chapitre v, v. 50. (Note de Voltaire.)
  121. Homel. De Legend. græc. (Id.)
  122. De gubern. Dei, livre III, page 47, édition de Paris, 1645. (Id.)
  123. Cet avocat prit en main la cause des serfs de Saint-Claude. (G. A.)
  124. Voyez la note 2 de la page 586.
  125. Voyez la note 2 de la page 586.
  126. Cet alinéa et les deux suivants se retrouvent dans la requête Au roi en son conseil, avril 1770, pour les serfs du Mont-Jura. Voyez les Mélanges, année 1770. (B.)
  127. Fin de l’article en 1770. L’alinéa qui le termine aujourd’hui fut ajouté en 1774 dans l’édition in-4°. (B.)
  128. Questions sur l'Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  129. Voltaire fait allusion ici à l’affaire du chevalier La Barre.
  130. Joviens, adorateurs de Jupiter. (Note de Voltaire.)
  131. Voltaire a déjà raconté le fait dans son Essai sur les Mœurs, chapitre CXXIX. Il y revint dans son Avis sur les parricides imputés aux Calas, etc., paragraphe viii. Voyez les Mélanges, année 1766.
  132. Voyez tome XII, la note 1 de la page 292.
  133. Voyez les Voyages de Burnet, évêque de Salisbury ; l’Histoire des dominicains de Berne, par Abraham Ruchat, professeur à Lausanne ; le Procès-verbal de la condamnation des dominicains : et l’Original du procès, conservé dans la bibliothèque de Berne. Le même fait est rapporté dans l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations, chapitre CXXIX. Puisse-t-il être partout ! Personne ne le connaissait en France il y a vingt ans. (Note de Voltaire.)
  134. Les six sections de cet article sont de 1770, Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie. (B.)
  135. Buffon.
  136. Voyez dans les Mélanges, année 1768, le chapitre xv Des Singularités de la nature.
  137. Voyez la note de la page 5.
  138. Voyez dans les Mélanges, année 1738, une des notes sur les Observations sur messieurs Jean Lass, etc.
  139. Voyez la note de la page 5.
  140. C’était un Chilperic. La chose arriva l’an 502. (Note de Voltaire.)
  141. Mais cela n’est arrivé que par la faute du ministère, qui, se mêlant de faire des règlements sur le commerce des blés, donnait droit au peuple de lui imputer les disettes qu’il éprouvait. Le seul moyen d’empêcher ces disettes est d’encourager par la liberté la plus absolue le commerce et les emmagasinements de blé, de chercher à éclairer le peuple, et à détruire le préjugé qui lui fait détester les marchands de blé. (K.)
  142. Mais il y a eu souvent d’énormes différences d’une année à l’autre ; et c’est ce qui cause la misère du peuple, parce que les salaires n’augmentent pas à proportion. (K.)
  143. Cette liberté fut limitée ; il ne sortit que très-peu de blé, et bientôt les mauvaises récoltes rendirent toute exportation impossible. Il résulterait deux grands biens d’une liberté absolue de l’exportation : l’encouragement de l’agriculture, et une plus grande constance dans le prix du grain. (K).
  144. L’abbé Ferdinand Galiani, né dans l’Abbruze Citérieure, vint à Paris, en 1759, en qualité de premier secrétaire d’ambassade. Ses Dialogues sur le commerce des blés, qu’il écrivit en français, et que revirent Grimm et Diderot, parurent à Paris en 1770, in-8°. (E. B.)
  145. Voyez la note de la page 5.
  146. Cette prime ne pouvait avoir d’autre effet que de tenir le blé en Angleterre au-dessus du taux naturel. En la considérant relativement à la culture, elle a pour objet de faire cultiver plus de terres en blé qu’on n’en cultiverait sans cela, ce qui est une perte réelle, parce qu’on ferait rapporter à ces mêmes terres des productions d’une valeur plus grande. Il n’est juste d’encourager la culture du blé aux dépens d’une autre culture que dans les pays où la récolte ne suffit pas, année commune, à la subsistance du peuple, parce que ce serait un mal pour une nation de ne pas être indépendante des autres pour la denrée de nécessité première, du moins tant que les préjugés mercantiles subsisteront. (K.)
  147. Voyez la note de la page 5.
  148. Livre Ier, épître xviii, vers 109.
  149. Voyez la note de la page 5.
  150. Dans les Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770, l’article Bœuf Apis se composait de l’article Apis du Dictionnaire philosophique, mais avec l’intercalation (après le mot Sacrilége) de ce qu’on lit ici. (B.)
  151. Voyez Apis. (Note de Voltaire.)
  152. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  153. Voltaire n’a pas fait attention à l’usage des anciens de boire autant de coups qu’il y avait de lettres dans le nom de la personne qu’on voulait célébrer. Il aurait dû non-seulement écrire Nævia (et non Nevia), mais encore ne pas ajouter dans sa traduction les mots au moins, qui forment un contre-sens. (B.)
  154. Dacier a traduit sicci et uvidi : dans nos prières du soir et du matin. (Note de Voltaire.)
  155. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  156. L’abbé Pluche, dans le Spectacle de la nature. Voyez ci-après l’article Calebasse.
  157. Dans ses Questions sur l’Encyclopédie, Voltaire citait cinquante-quatre autres vers du quatrième de ses Discours sur l’homme.
  158. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  159. Chapitre x, v. 3. (Note de Voltaire.)
  160. Chapitre i, v. 8. (Id.)
  161. M. Larcher, du collège Mazarin, a fort approfondi cette matière. (Id.)
  162. Livre II, Paralip., chapitre xi, v. 15. (Note de Voltaire.)
  163. Lévit., chapitre xvii, v. 7. (Id.)
  164. Chap. xviii, v. 23. (Note de Voltaire.)
  165. Chapitre xx, v. 15 et 16. (Id.)
  166. Vers 8.
  167. Del Rio, page 190. (Note de Voltaire).
  168. Page 180. (Id.)
  169. Page 181. (Id.)
  170. Voyez ci-dessus l’article Bekker, ci-après l’article Brachmanes (à la fin) ; et dans les Mélanges, année 1760, soit l’Avis au public sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven, soit le paragraphe ix du Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines.
  171. Voyez Bekker. (Note de Voltaire.)
  172. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B).
  173. Voyez Art dramatique. (Note de Voltaire.)
  174. Il n’existe aucune édition de Boileau qui ne porte s’enveloppe ; mais M. P. Lami croit que c’est une faute d’impression qui, de la première édition, a passé dans toutes les autres. Il propose de lire : l’enveloppe. Voyez ses Observations sur la tragédie romantique, 1824, in-8°, page 16. (B.)

    — Le fait avéré que Molière remplissait le rôle de Scapin dans sa pièce et non celui de Géronte donne tort à la proposition de P. Lami. Voyez Œuvres complètes de Molière, nouvelle édition, par M. Louis Moland, Paris, Garnier frères, tome VI, page 416.

  175. « Pour défendre Molière du reproche que lui adresse Boileau, dit M. Bazin, on a souvent allégué la nécessité où il était de plaire aux plus humbles spectateurs par des farces ; et l’on a oublié que, sauf les Fourberies de Scapin et le Médecin malgré lui, toutes ses pièces bouffonnes ont été faites pour la cour, tandis que toutes ses comédies sérieuses ont été offertes d’abord au public : ce qui déplace entièrement le blâme et l’excuse. »
  176. Allusion à la fortune de sa veuve, qui devint la femme de Louis XIV.
  177. Ou plutôt Deschauffours.
  178. En donnant cet article dans les Questions sur l’Encyclopédie, Voltaire reproduisait ici sa traduction en vers du commencement d’Hudibras, qui fait partie de la xxiie des Lettres philosophiques ; voyez Mélanges, année 1734.
  179. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.) — Le Dictionnaire de l’Académie écrit boulevard.
  180. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  181. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  182. Roman intitulé Émile, livre V. (Note de Voltaire.)
  183. « Je ne dis pas, écrit J.-J. Rousseau, que les rapports conventionnels soient indifférents dans le mariage ; mais je dis que l’influence des rapports naturels l’emporte tellement sur la leur, que c’est elle seule qui décide du sort de la vie, et qu’il y a telle convenance de goût, d’humeur, de sentiment, de caractère, qui devrait engager un père sage, fût-il prince, fût-il monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il aurait toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du bourreau. »
  184. Voyez la Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau, lettre xiv de la première partie.
  185. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770.

    Voyez aussi dans les Mélanges, année 1773, les Fragments historiques sur l’Inde, chapitre vii. (B.)

    — Au XVIIIe siècle, notre ignorance était la plus complète sur l’Inde. Quelques notions tirées des auteurs grecs, amalgamées avec les renseignements des voyageurs modernes, la bibliothèque orientale d’Herbelot, et le Théâtre de l’idolâtrie, par Abraham, tel fut d’abord le bagage. Un jour Voltaire, prenant un traité de controverse contre le vichnouisme pour un des Védas, le déposa à la Bibliothèque du roi comme étant l’Ézour-Veidam. Les travaux d’Anquetil-Duperron, de William Jones, vinrent plus tard, ainsi que les relations de Sonnerat, du Père Paulin, de la chanoinesse Polier, etc. (G. A.)

  186. Voltaire en a déjà parlé aux articles Ange, section ire, et Bibliothèque. Il en parle dans plusieurs autres ouvrages : voyez tome XI, pages 51 et 183 ; et dans les Mélanges, année 1776 ; la neuvième des Lettres chinoises, indiennes, etc.
  187. Voyez Job. (Note de Voltaire.)
  188. Voyez Ciel matériel. (Note de Voltaire.)
  189. Genèse, chapitre ix, v. 4. (Note de Voltaire.)
  190. Genèse, chapitre ix, v. 5. (Id.)
  191. Lévitique, chapitre xvii, v. 14. (Id.)
  192. Genèse, chapitre ix, v. 10. (Id.)
  193. Ecclésiaste, chapitre iii, v. 19. (Id.)
  194. Voltaire a cité plusieurs autres exemples dans le chapitre clvii de l’Essai sur les Mœurs, tome XII, page 439.
  195. Voltaire ne donne que dix-huit ans à la veuve, dans la neuvième de ses Lettres chinoises, indiennes, etc. Voyez les Mélanges, année 1776.
  196. Voltaire l’appelle Charnoc, dans la neuvième de ses Lettres chinoises.
  197. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  198. Vers de Voltaire, Charlot, I, vii.
  199. Histoire romaine prétendue traduite de Laurent Échard, tome II, page 242. (Note de Voltaire.)
  200. Voyez Bulle. (Note de Voltaire.)
  201. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  202. Matthieu, chapitre xx, v. 27. (Note de Voltaire.)
  203. Le pape Ganganelli, informé des résolutions de tous les princes catholiques, et voyant que les peuples à qui ses prédécesseurs avaient crevé les deux yeux commençaient à en ouvrir un, ne publia point cette fameuse bulle le jeudi de l’absoute l’an 1770. (Note de Voltaire.)
  204. Le rejet de la bulle in Cœna Domini devint un des articles les plus importants de ce qu’on nomma les libertés de l’Église gallicane. (G. A.)
  205. Cet alinéa et les deux qui le suivent n’existaient pas en 1770. Ils furent ajoutés dans les éditions de Kehl. (B.)
  206. Le P. Labat.
  207. Tome V, page 210. (Note de Voltaire.)