Bleak-House/7

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 74-84).



CHAPITRE VII.

Le Promenoir du Revenant.

Esther est endormie ; et tandis qu’elle repose, tandis qu’elle veille, il pleut dans le trou du Lincolnshire. Nuit et jour, la pluie incessante tombe sur les larges dalles que l’on appelle le Promenoir du Revenant ; le temps est si affreux que l’imagination la plus vive a de la peine à se figurer qu’il puisse redevenir beau. D’ailleurs la vie et l’imagination n’abondent pas à Chesney-Wold ; sir Leicester, qui sous ce rapport y eût peu mis du sien, n’est pas dans le Lincolnshire, mais à Paris avec milady Dedlock, et la solitude couvre de ses ailes le château du baronnet.

Il se peut toutefois qu’il se fasse quelque mouvement dans l’esprit des animaux inférieurs qui habitent Chesney-Wold. Les chevaux, par exemple, au fond des longues écuries situées dans la basse-cour, désert entouré de murs en briques, où s’élève une tourelle contenant une cloche et une horloge, il se peut qu’ils contemplent quelque peinture imaginaire d’un beau jour, et se montrent plus artistes que leurs palefreniers. Le vieux rouan, si habile à franchir tout obstacle, qui tourne ses grands yeux vers la fenêtre placée auprès de son râtelier, songe peut-être au vert feuillage qu’à une autre époque il voyait briller, aux senteurs qui accompagnaient la fanfare, et, entraîné par ses souvenirs, il suit peut-être la meute à travers champs et bois, tandis que le groom qui est en train de curer la stalle voisine n’aperçoit rien au delà de son balai et de sa fourche. Le gris pommelé, qui dresse les oreilles chaque fois qu’on ouvre la porte et dont le regard, qu’il lance tristement sur celui qui vient d’entrer, reçoit pour toute réponse : « Ouah ! vieux gris ; reste tranquille, personne n’a besoin de toi, » le sait tout aussi bien que le rustaud qui le lui dit ; et les nobles bêtes qui partagent cette vie monotone passent peut-être ces jours de pluie à instruire si ce n’est à corrompre le poney qui est libre dans la stalle du coin.

Il se peut que le mâtin qui sommeille dans sa niche, sa large tête appuyée sur ses pattes, rêve d’un jour brûlant d’été, où l’ombre en tournant met sa patience à bout, et que, tout haletant, il éprouve le besoin d’avoir autre chose à tourmenter que lui-même ; à cette heure, clignant des yeux et à demi réveillé, peut-être se rappelle-t-il l’époque où la maison est remplie de monde, les remises de voitures, les écuries de chevaux, les cours de valets et d’écuyers ; jusqu’au moment où, doutant du présent, il sort de sa niche pour voir ce qui en est ; et secouant alors sa chaîne, peut-être se grogne-t-il en lui-même : « De la pluie, toujours de la pluie, rien que de la pluie, et personne, personne ! » tandis qu’il rentre dans sa niche, où il se couche en bâillant tristement.

Les limiers que le repos irrite et qui, de leur chenil situé au bout du parc, font entendre leur voix gémissante jusque dans la chambre de milady, parcourent en esprit la contrée tout entière pendant que la pluie tombe et les condamne à l’inaction. Peut-être que, tapis dans leurs terriers, les lapins dissipent leur ennui en songeant aux jours où leurs oreilles sont caressées par la brise ; à la saison intéressante où l’on a de jeunes pousses à grignoter, où les racines sont tendres, savoureuses, et où l’on folichonne à l’ombre des grands arbres. La dinde, vaguement troublée du sort qui attend toute sa race et pressentant la broche, peut se rappeler cette matinée de juillet où, s’échappant de la basse-cour, elle prit le chemin du parc, et, trottant parmi les branches des arbres abattus, arriva jusqu’à la grange qui se trouvait remplie d’orge. L’oie mécontente, qui se baisse pour passer sous la grand’porte, cancane sa préférence pour les jours où l’ombre du portail se projette sur le sable.

C’est à peu près tout ce que l’imagination produit à Chesney-Wold ; mais le peu qu’il y en a ressemble au léger bruit de ce vieux château qui s’enfle répété par l’écho ; elle aussi, quand elle se met en frais, elle ne recule pas même devant les histoires de revenants les plus mystérieuses.

Il pleut donc si fort et depuis si longtemps dans le Lincolnshire, que mistress Rouncewell, la femme de charge de Chesney-Wold, ôte à plusieurs reprises ses lunettes qu’elle essuie, croyant y voir les gouttes d’eau qu’elle aperçoit au dehors ; elle aurait pu se détromper en écoutant la pluie, mais elle est un peu sourde, bien qu’elle ne veuille pas le croire. C’est une belle vieille femme, au port majestueux, d’une propreté merveilleuse, et dont le buste largement développé est tellement bien soutenu, que si après sa mort l’on découvrait un jour qu’elle avait pour corset une ancienne grille de foyer, personne n’en resterait surpris. La pluie l’affecte peu ; le château n’en est pas moins à sa place, et suivant son expression : « C’est la seule chose qui l’occupe. » Elle est assise dans sa chambre située au rez-de-chaussée, dans un corridor latéral, dont la fenêtre cintrée ouvre sur un terrain plat, quadrangulaire et parfaitement uni, planté régulièrement d’arbres lisses à tête ronde, et orné de grosses pierres également lisses et rondes, comme si les arbres étaient là pour faire une partie de boules avec les pierres. Toute la maison est confiée à la fidèle femme de charge ; c’est elle qui, active et affairée, l’ouvre en certaine occasion ; mais aujourd’hui tout est fermé, tout dort, plongé dans un sommeil profond et majestueux, et repose sur la vaste poitrine cerclée de fer de mistress Rouncewell.

Il serait impossible de se figurer Chesney-Wold sans elle ; demandez-lui, en ce jour pluvieux où nous sommes, depuis combien de temps elle l’habite, elle vous répondra : « Cinquante ans, trois mois et quinze jours, si le bon Dieu me fait la grâce de vivre jusqu’à mardi prochain. » M. Rouncewell mourut quelque temps avant la disparition de la mode charmante des catogans et s’en alla cacher modestement la sienne dans un coin du cimetière de l’église du parc tout à côté du portail humide et moisi. Cet honnête homme était né dans le bourg voisin, de même que sa jeune veuve, dont la faveur dans la famille Dedlock remontait au précédent baronnet et avait eu pour origine son habileté dans l’art de distiller les liqueurs.

Le baronnet actuel est un excellent maître ; il suppose ses domestiques privés absolument de tout caractère individuel, ne pouvant avoir ni intentions ni opinions par eux-mêmes ; et demeure intimement persuadé qu’il est venu au monde pour leur épargner la nécessité de réfléchir et de comprendre ; s’il découvrait le contraire, il en serait foudroyé et n’aurait plus qu’à mourir ; néanmoins c’est un excellent maître, et qui regarde l’obligation de se montrer tel, comme faisant partie des devoirs que son rang lui impose. Il a pour mistress Rouncewell une sincère affection, la tient pour une femme éminemment respectable, ne manque jamais de lui serrer la main quand il arrive à Chesney-Wold, ou quand il en part ; et s’il advient qu’il soit malade ou blessé, rompu, écrasé, dans quelque position fâcheuse où un Dedlock n’aime pas à se faire voir : « Laissez-moi, dira-t-il, et qu’on m’envoie mistress Rouncewell, » sachant bien qu’avec la bonne dame sa dignité n’a rien à craindre.

Mistress Rouncewell n’en a pas moins connu l’inquiétude et le chagrin. Elle avait deux fils : le plus jeune, après quelques folies, s’engagea comme soldat, et n’est jamais revenu. Même encore aujourd’hui, les mains de la pauvre femme perdent leur calme habituel, se décroisent et s’agitent quand elle parle de lui : un si beau garçon, plein de cœur et de franchise, toujours gai, toujours joyeux, si aimable et si bon ! L’aîné aurait pu rester à Chesney-Wold, et, avec le temps, y devenir majordome ; mais tout enfant, passionné pour la mécanique, il construisait des machines à vapeur avec les poêlons et les marmites, faisait tirer à ses canaris l’eau qui leur était nécessaire, inventait mille moyens pour que cette tâche pût s’accomplir en dépensant le moins de force possible, et qu’un serin altéré n’eût littéralement qu’à mettre l’épaule à la roue pour que sa besogne fût faite. Ce penchant bien marqué fut pour mistress Rouncewell une cause de grande perplexité. Elle savait que toute aptitude à une profession quelconque se rattachant, de près ou de loin, à la cheminée d’une usine, était aux yeux de sir Leicester le premier pas dans la direction fâcheuse qu’avait prise Wat Tyler, et sentait avec angoisse que son malheureux fils suivait cette voie funeste. Mais le jeune rebelle, très-doux sous tous les autres rapports, loin d’être touché par la grâce, ayant, avec l’âge, persévéré dans ses coupables intentions et fini par construire le modèle d’un métier mécanique, la pauvre mère se vit forcée d’aller, tout en larmes, confier au baronnet l’apostasie de son fils.

«  Mistress Rouncewell, lui avait répondu sir Leicester, vous savez que je ne consens jamais à discuter avec personne ; puisqu’il en est ainsi, vous ferez bien de vous débarrasser de votre fils, et de le placer dans un atelier quelconque. C’est, je le suppose, dans les comtés du nord où l’on travaille le fer, que veut aller un garçon qui a de pareilles tendances. »

Le jeune Rouncewell partit donc pour le nord ; et si, plus tard, le baronnet Dedlock pensa jamais à lui, ce fut pour le considérer comme appartenant à une corporation de quelques milliers de conspirateurs noirs et menaçants, qui, deux ou trois fois par semaine, font, à la lueur des torches, quelque protestation dans un but illégal.

Néanmoins, le fils de mistress Rouncewell a pris des années, est devenu maître dans son art, s’est marié, a des enfants. Il a un fils à son tour dont l’apprentissage est fini, et qui, au retour d’un voyage qu’il a fait en pays étranger pour étendre ses connaissances, est venu voir sa grand’mère. C’est lui qui est précisément appuyé contre la cheminée, dans la chambre que mistress Rouncewell occupe à Chesney-Wold.

«  Je suis bien heureuse de te voir, lui dit la femme de charge, bien heureuse, mon cher Watt. Tu es si beau garçon ! tout le portrait de ton oncle George. »

Les mains de mistress Rouncewell tremblent d’émotion, comme toujours, quand elle parle de ce dernier.

«  On dit, grand’mère, que je ressemble à mon père.

— C’est vrai, mon enfant, mais bien plus encore à ton pauvre oncle. Et ton père, comment va-t-il ?

— À merveille.

— J’en remercie Dieu de tout mon cœur. »

Mistress Rouncewell a pour son fils une affection profonde ; mais elle éprouve en même temps une sorte de pitié douloureuse à son égard, comme si, par exemple, ayant été militaire, il avait passé à l’ennemi.

«  Est-il vraiment heureux ?

— Complétement, grand’mère.

— Dieu soit loué, mon enfant ! Et il t’a élevé pour suivre la même carrière, et t’a fait voyager dans cette intention-là ? Enfin il connaît ça mieux que moi. Il peut y avoir, en dehors de Chesney-Wold, un monde auquel je n’entends rien, quoique je ne sois pas jeune et que j’aie vu toujours d’excellente compagnie.

— Grand’mère, dit Watt en changeant de conversation, quelle jolie personne j’ai trouvée là tout à l’heure ! C’est Rosa que vous l’appelez ?

— Oui, mon enfant ; sa mère est une pauvre veuve du village. Les filles qu’on prend en service ont aujourd’hui la tête si dure que j’ai voulu former celle-là de bonne heure et l’avoir auprès de moi. Elle mange à ma table et ne me quitte guère : c’est une bonne élève ; je crois qu’elle ira bien. Elle montre déjà très-joliment le château aux étrangers qui viennent le visiter.

— J’espère que ce n’est pas moi qui l’ai fait fuir ?

— Elle aura pensé que nous avions à parler d’affaires de famille, et sera partie pour nous laisser plus libres. Elle est très-modeste, qualité précieuse chez une jeune fille, et plus rare aujourd’hui qu’elle ne l’était jadis. »

Mistress Rouncewell met une épingle à son fichu croisé ; le jeune homme incline la tête en signe d’assentiment. Mistress Rouncewell prête l’oreille.

« Des roues ! » dit-elle.

Depuis longtemps déjà son compagnon les avait entendues.

« Qui peut venir par un temps pareil ? »

On frappe à la porte quelques instants après. Une jeune fille brune, aux yeux noirs, entre timidement dans la chambre ; elle a tant de grâce et de délicate fraîcheur, qu’on prendrait les gouttes de pluie qui tremblent sur ses cheveux pour des gouttes de rosée sur une fleur à peine éclose.

« Qu’est-ce que c’est, Rosa ? dit mistress Rouncewell.

— Deux jeunes gens, madame, qui désireraient voir le château. Je leur ai dit que ce n’était ni le jour ni l’heure où on pouvait le visiter ; mais le jeune monsieur qui conduisait le tilbury a ôté son chapeau malgré la pluie, et m’a priée de vous apporter cette carte.

— Lis-moi le nom qui s’y trouve, » dit la femme de charge à son petit-fils.

Rosa est si timide, qu’en donnant la carte au jeune homme elle la laisse tomber entre eux ; ils se précipitent tous les deux pour la ramasser : leurs fronts s’effleurent, et la jeune fille est plus intimidée que jamais.

« La carte ne porte que le nom de M. Guppy.

— Guppy ? répète mistress Rouncewell. Impossible ! je n’ai jamais entendu parler de ce nom-là.

— Il me l’a bien dit, reprend la jeune fille ; mais il a ajouté que lui et le gentleman qui l’accompagne étaient arrivés de Londres la nuit dernière par le courrier, pour assister à la réunion des magistrats qui a eu lieu ce matin dans les environs ; que leur affaire avait été finie de bonne heure, et qu’ayant beaucoup entendu parler de Chesney-Wold, ils étaient venus, malgré la pluie, pour visiter le château ; ce sont de jeunes avocats : il m’a dit qu’il ne travaillait pas dans l’étude de M. Tulkinghorn, mais qu’il pouvait s’autoriser de son nom, si la chose était nécessaire. »

M. Tulkinghorn fait partie de Chesney-Wold ; on pense, en outre, qu’il est dépositaire du testament de mistress Rouncewell, et, puisqu’il connaît cet étranger, la vieille dame consent à l’admission des visiteurs, et envoie Rosa pour leur servir de guide. Watt, à son tour, éprouve tout à coup le plus vif désir de voir cette magnifique résidence, et propose de se joindre aux deux jeunes avocats. Sa grand’mère, enchantée de l’intérêt qu’il témoigne pour Chesney-Wold, se lève et l’accompagne, malgré son insistance pour qu’elle ne se dérange pas.

«  Je vous suis très-obligé, madame, s’empresse de dire M. Guppy en ôtant son pardessus qui ruisselle et qu’il laisse dans le vestibule. Il est rare que nous autres, gens de loi, nous puissions quitter Londres, et, quand cela nous arrive, nous tâchons d’en profiter. »

La femme de charge montre, d’un geste à la fois gracieux et digne, le grand escalier vers lequel on se dirige ; M. Guppy et son ami suivent Rosa ; mistress Rouncewell et son petit-fils viennent ensuite ; un garçon jardinier passe devant pour ouvrir les volets.

Comme il arrive presque toujours à ceux qui visitent n’importe quel château, les deux gentlemen sont morts de fatigue et d’ennui avant d’avoir rien vu, bâillent à chaque porte qu’on ouvre et sont visiblement accablés. Dans toutes les pièces où l’on entre, mistress Rouncewell, aussi droite que le vieux château lui-même, s’assied à l’écart, près d’une fenêtre ou dans un coin, d’où elle approuve majestueusement la démonstration que Rosa fait aux deux étrangers. Son petit-fils est tellement attentif aux paroles de la jeune fille, que Rosa est de plus en plus timide et de plus en plus jolie. On passe d’une chambre à l’autre, évoquant tour à tour les vieux Dedlock, dont l’image disparaît bientôt dans l’ombre où les plonge le garçon jardinier en refermant les volets. Il semble aux visiteurs désolés qu’ils n’arriveront jamais au bout de ces Dedlock, dont la grandeur paraît consister à n’avoir rien fait qui pût les distinguer les uns des autres depuis plus de sept cents ans.

Le grand salon de Chesney-Wold lui-même ne parvient pas à relever les forces de M. Guppy, qui se sent près de défaillir et retrouve à peine assez de courage pour en franchir le seuil. Mais un portrait, dû au pinceau de l’artiste le plus fashionable du jour, et placé au-dessus de la cheminée, le ranime tout à coup ; il le regarde et semble fasciné par l’image qu’il représente.

«  Qui est-ce ? s’écrie-t-il vivement intéressé.

— Le portrait qui est au-dessus de la cheminée ? dit Rosa ; c’est celui de lady Dedlock, celle qui vit à présent ; il est d’une parfaite ressemblance, et c’est, dit-on, le meilleur ouvrage du maître.

— Vraiment ! dit M. Guppy en regardant son ami avec une sorte d’épouvante. Je ne l’ai jamais vue, et cependant je la reconnais. A-t-on gravé ce portrait, mademoiselle ?

— Non, monsieur ; sir Leicester ne l’a jamais permis.

— En ce cas, murmure tout bas M. Guppy, je veux être pendu si je sais comment j’ai pu voir ce portrait que je connais certainement ; c’est fort curieux. Ainsi donc c’est milady Dedlock ?

— Le portrait qui est à droite est celui du baronnet actuel ; le précédent représente le père de celui-ci, le dernier sir Leicester. »

M. Guppy ne donne pas même un regard à ces illustres magnats.

«  Je ne puis comprendre, dit-il en considérant toujours le portrait de milady, comment il se fait que je connaisse ce visage, et surtout aussi bien ; je n’en reviens pas ; il faut que je l’aie rêvé ! »

Personne parmi ceux qui accompagnent M. Guppy ne s’intéressant à ses rêves, cette probabilité n’est pas même discutée ; il reste absorbé par le portrait de milady jusqu’au moment où le dernier volet est fermé ; il quitte le salon dans cet état de vertige qui lui tient lieu d’intérêt et traverse les pièces suivantes au hasard, comme s’il cherchait partout l’image de milady ; mais il ne la voit plus. Il entre dans son appartement qu’on montre le dernier parce qu’il est le plus élégant, et jette un coup d’œil par la fenêtre, d’où naguère elle voyait cet affreux temps qui la faisait mourir d’ennui. Tout prend fin, même les châteaux qu’on visite, et Rosa, la charmante villageoise, arrive au bout de sa description, qui se termine invariablement par ces mots :

«  La terrasse que vous voyez de ces fenêtres est extrêmement admirée ; elle tire son nom d’un fait historique arrivé dans la famille, et s’appelle « le Promenoir du Revenant. »

— Bah ! dit M. Guppy chez qui ces mots excitent une vive curiosité, le fait dont vous parlez se rapporte-t-il au portrait ?

— Oh ! je vous en prie, contez-nous cette histoire, murmure Watt en se penchant vers la jeune fille.

— Je ne la sais pas, monsieur, répond Rosa dont la timidité augmente encore.

— On ne la raconte point aux étrangers ; elle est d’ailleurs presque oubliée, dit mistress Rouncewell en s’avançant, et n’a jamais été qu’une anecdote de famille.

— Pardonnez-moi si j’insiste de nouveau, madame, pour savoir si elle a quelque chose de relatif au portrait du grand salon, reprend M. Guppy ; car je vous assure que, plus je songe à ce portrait, plus je suis assuré de le connaître, sans pouvoir comprendre comment la chose est possible. »

L’histoire en question n’a pas le moindre rapport avec le portrait de milady : la femme de charge l’affirme. M. Guppy lui est fort obligé de cette communication et de la peine qu’on a prise pour lui montrer le château ; il se retire avec son ami, et, guidé par le garçon jardinier, il retrouve son mackintosh et sa voiture, qui ne tarde pas à s’éloigner.

Le jour baisse ; il fait déjà presque nuit ; mistress Rouncewell peut se fier à la discrétion de ses deux jeunes auditeurs et leur dire maintenant pourquoi la grande terrasse porte ce nom lugubre. Assise dans un grand fauteuil, près de la fenêtre qui s’assombrit, elle prend la parole en ces termes :

« À l’époque malheureuse et criminelle où régnait le roi Charles Ier, c’est-à-dire, chers enfants, à l’horrible époque où des rebelles se liguèrent contre cet excellent monarque, le possesseur de Chesney-Wold était sir Morbury Dedlock. Y avait-il avant ce temps-là quelque revenant dans la famille ? c’est ce que je ne saurais dire, bien que je sois portée à le croire. »

Mistress Rouncewell estime qu’une famille de cette importance et d’une telle ancienneté doit avoir son revenant ; car le revenant est l’un des privilèges de l’aristocratie, une distinction à laquelle le vulgaire ne peut nullement prétendre.

« Sir Morbury Dedlock, je n’ai pas besoin de vous le dire, poursuit mistress Rouncewell, était pour le saint roi, dont il soutenait la cause ; mais on pense que sa femme, qui n’avait pas une goutte de sang noble dans les veines, favorisait la rébellion. On dit qu’elle avait des parents parmi les révoltés ; qu’elle correspondait avec eux et les informait des résolutions prises par les fidèles serviteurs du monarque ; et l’on assure que son oreille était toujours collée à la porte quand l’un des gentlemen qui suivaient la bonne cause se rendait au conseil… Watt, n’entends-tu pas quelqu’un traverser la terrasse ? »

Rosa se rapproche de mistress Rouncewell.

« J’entends la pluie qui tombe sur les dalles, répond le jeune homme, et de plus un écho très-curieux ; j’imagine que ce n’est pas autre chose ; mais on dirait le pas inégal d’un boiteux.

Mistress Rouncewell hoche la tête et continue son récit :

« À cause de cette différence d’opinions et par d’autres motifs encore, sir Morbury et sa femme ne vivaient pas en très-bonne intelligence ; milady était fort impérieuse ; une grande différence d’âge et de caractère séparait milord et milady qui n’avaient pas d’enfants pour servir de lien entre eux ; et quand le frère bien-aimé de milady, jeune homme distingué, eut été tué pendant la guerre civile par un proche parent de sir Morbury, son désespoir fut si violent qu’elle étendit sa haine à toute la race de celui qu’elle avait épousé. On dit même qu’il lui arriva plus d’une fois, au moment où les Dedlock allaient quitter le château pour voler au secours du roi, de se glisser dans l’écurie au milieu des ténèbres et de rendre tous leurs chevaux boiteux. L’histoire ajoute qu’une nuit son mari, l’ayant surprise comme elle descendait l’escalier, la suivit jusqu’auprès de son cheval favori, et que, lui saisissant le poignet, soit qu’elle vînt à tomber en se débattant, soit qu’un cheval effrayé lui lançât quelque ruade, elle resta boiteuse de la hanche et depuis lors déclina de jour en jour. »

Mistress Rouncewell avait baissé la voix au point qu’on l’entendait à peine.

« Milady, continua-t-elle, avait eu la taille élégante et la démarche noble ; elle ne se plaignit jamais du changement qui s’était fait en elle, jamais de boiter ou de souffrir ; mais du matin jusqu’au soir elle se promenait sur la terrasse, appuyée sur un bâton, et chaque fois avec une difficulté croissante. Enfin, un jour, comme la nuit approchait, son mari, à qui rien n’avait pu la décider à parler depuis son accident, la vit tomber sur les dalles et se précipita pour la relever ; mais elle le repoussa rudement, et fixant sur lui un regard froid et sévère :

« — Je veux mourir ici, dit-elle, où je me suis tant promenée ; et j’y reviendrai, sortant de ma tombe, jusqu’à ce que l’orgueil de cette maison soit humilié ! Que vos descendants écoutent, ils entendront mon pas chaque fois que le malheur ou la honte planera sur leur famille. »

Watt regarde Rosa, qui, à demi effrayée, à demi intimidée, fixe dans l’ombre ses yeux sur le parquet.

« Elle mourut au même instant, poursuit mistress Rouncewell, et depuis cette époque la terrasse porte le nom de « Promenoir du Revenant. » Si le bruit de ces pas n’est que celui d’un écho, c’est un écho bien étrange, car on ne l’entend qu’à la nuit close, et souvent il s’est passé bien des années sans qu’on l’ait entendu ; toutefois il revient de temps à autre, et soyez sûrs que, dans ce cas, la maladie ou la mort a frappé la famille.

— Et la honte, grand’mère ? demande Watt.

— Jamais la honte ne visite Chesney-Wold, répond la femme de charge.

— C’est vrai, dit Watt en s’excusant.

— Telle est l’histoire. Mais, n’importe d’où il vienne, ce bruit n’en est pas moins tourmentant ; et remarquez bien, dit mistress Rouncewell en se levant, qu’on ne peut pas se dispenser de l’écouter. Milady, qui ne s’effraye de rien, l’admet comme tout le monde. Quand il existe, il faut absolument qu’on l’entende ; rien ne peut l’empêcher d’arriver jusqu’à vous. Il y a derrière toi une grande horloge française qui a été placée là tout exprès, dont le mouvement fait beaucoup de bruit quand elle va, et qui a une musique ; tu sais, Watt, comment la faire marcher ?

— Oui, grand’mère.

— Eh bien, remonte-la un peu. »

Watt remonte à la fois l’horloge et la musique.

« Viens ici, maintenant, dit la femme de charge ; ici enfant, tout près de l’oreiller de milady. Je ne suis pas bien sûre que l’ombre soit assez épaisse ; mais écoute, n’entends-tu pas marcher sur la terrasse, malgré la musique et le tintement de la grande horloge ?

— Assurément, grand’mère. »

C’est ce que dit aussi milady.