Bleak-House/6

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 54-74).



CHAPITRE VI.

Tout à fait chez nous.

Le brouillard s’était dissipé et le ciel devenait de plus en plus clair à mesure que nous avancions vers l’ouest. Nous avions traversé Londres, admirant ses rues immenses, l’éclat de ses magasins, l’activité de son commerce et la foule aux mille couleurs que le soleil attirait au dehors. Après la Cité les faubourgs, qui à eux seuls formeraient une grande ville. Enfin, la route à travers la campagne avec ses bornes milliaires ; et les moulins à vent ; les meules de blé, les charrettes de ferme, la senteur du vieux foin, les enseignes et les augettes aux portes des auberges ; les arbres, les champs et les haies. Sous ses yeux paysage et verdure, et derrière soi la métropole immense, quel plaisir ! Aussi, quand un chariot, dont le magnifique attelage, harnaché de rouge et grelots au collier, passa près de nous en faisant retentir son joyeux carillon, nous fûmes sur le point de joindre notre voix à celle des clochettes, tant l’influence vivifiante des lieux que nous traversions excitait notre gaieté.

« Cette route, dit Richard, me rappelle mon homonyme Wittington[1] ; mais le chariot s’arrête, est-ce à nous qu’on veut parler ? »

Le carillon s’éteignait peu à peu, ranimé de temps en temps par un cheval qui, en relevant la tête ou en secouant sa crinière, faisait vibrer au loin le son éclatant de ses grelots.

« Bonjour, l’ami (le conducteur du chariot était à notre portière) ; mais voyez donc, Éva, nos trois noms dans son chapeau, sur trois billets qui nous sont adressés ; de la part de qui ? demanda Richard.

— De mon maître, monsieur, » répondit le charretier, qui, remettant son chapeau, fit claquer son fouet, réveilla ses clochettes et continua sa route au milieu d’un tourbillon sonore.

« Serait-ce le chariot de M. Jarndyce ? demanda Richard au postillon.

— Oui, monsieur. »

Nous ouvrîmes les billets qui nous avaient été remis ; ils étaient chacun la contre-partie de l’autre, et contenaient ces mots, d’une écriture ferme et lisible :

« Voulant dégager de toute contrainte notre première entrevue et la rendre aussi agréable que possible, je viens, chère enfant, vous proposer de nous aborder en vieux amis, et de considérer le passé comme un fait accompli ; vous et moi nous en serons plus à l’aise.

« Je vous attends et je vous aime.

«  John Jarndyce. »

J’avais craint jusqu’alors de ne pouvoir exprimer assez ma reconnaissance à mon bienfaiteur, au seul appui que je me connusse sur la terre. Il m’avait toujours semblé que ma gratitude était trop profondément ensevelie dans mon cœur pour cela ; et je me demandais à présent comment je pourrais voir cet homme généreux sans le remercier des bienfaits dont il m’avait comblée. Mais ces quelques lignes réveillaient chez Éva et Richard un vague souvenir dont ils ne se rappelaient pas l’origine, et qu’ils avaient pourtant conservé, de l’antipathie que M. Jarndyce éprouvait pour les remercîments que lui attiraient ses bontés ; antipathie qui lui faisait recourir aux expédients les plus étranges, pour éviter toute expression de gratitude. Éva se souvenait d’avoir entendu raconter à sa mère, qu’un jour où elle allait le remercier d’un trait de générosité peu commune, il l’avait aperçue par la fenêtre, et, se doutant du motif de sa visite, s’était échappé par la porte de derrière et qu’il était ensuite resté pendant trois mois sans donner signe de vie. Cette bizarrerie servit de thème à notre conversation, qui roulait naturellement sur la nouvelle existence que nous allions avoir ; que pouvait être Bleak-House ; et M. Jarndyce lui-même ? Que nous dirait-il et quelle serait notre réponse ? Le verrions-nous en arrivant ou ne serait-ce que plus tard ? mille questions qui servaient de base aux conjectures les plus incertaines et qui revenaient sans cesse.

La route était mauvaise pour les chevaux ; le trottoir des piétons au contraire paraissait assez bon. Nous descendîmes de voiture pour gravir la colline. Arrivés au sommet, trouvant du plaisir à marcher, nous continuâmes notre promenade. On relayait à Barnet : les chevaux étaient prêts, mais ils venaient de manger ; il fallut les attendre ; les jours étaient courts, et il faisait nuit close avant que nous eussions atteint la petite ville de Saint-Albans, près de laquelle est située Bleak-house.

L’inquiétude commençait à nous gagner ; Richard avouait lui-même qu’il éprouvait une certaine émotion et comme un vague désir de retourner sur ses pas. Quant à miss Clare et à moi, le froid aidant, nous tremblions de la tête aux pieds. Saint-Albans était maintenant derrière nous ; à un détour de la route, le postillon nous regarda, nous fit un signe, et, nous levant pour mieux voir (Richard tenait Éva pour l’empêcher de tomber), nous cherchâmes à distinguer quelque chose à l’horizon ; une lumière brillait à la crête d’une colline et le postillon, nous la montrant avec son fouet, nous cria : « C’est Bleak-House ! » Il mit ses chevaux au galop, pressa leur allure, faisant jaillir les cailloux autour de nous comme l’eau écumante que fouette la roue d’un moulin. La lumière disparue à nos yeux reparut encore ; de grands arbres nous la masquèrent ; nous franchîmes une avenue et nous la revîmes bientôt, brillant d’un plus vif éclat ; elle s’échappait de la fenêtre d’une vieille façade à trois pignons et à laquelle on arrivait par une allée tournante. Au bruit de nos roues, une cloche se fit entendre ; et aux sons graves que sa voix jetait dans l’air, aux aboiements des chiens, à la lueur des flambeaux, aux battements précipités de nos cœurs, nous descendîmes de voiture au milieu d’une extrême agitation.

« Éva, Esther, chers enfants ! soyez ici les bienvenus ; que je suis heureux de vous voir. Rick ! si j’avais une troisième main, elle serait pour vous, mon ami. »

Celui qui disait ces mots d’une voix franche et hospitalière nous entourait de ses bras, Éva et moi, et, nous couvrant de baisers paternels, il nous entraîna dans un petit salon où brillait un bon feu. Il nous fit asseoir près de lui sur une causeuse à côté de la cheminée.

« Maintenant, Rick, reprit M. Jarndyce, ma main est libre, la voici ; un mot du cœur vaut autant qu’un discours : je suis enchanté de vous voir ; approchez-vous du feu, vous êtes ici chez vous. »

Richard lui serra la main avec un mélange instinctif de respect et de franchise et n’ajoutant que ces paroles (mais avec tant d’âme que j’eus peur de voir s’enfuir M. Jarndyce) : « Vous êtes bien bon, monsieur, nous vous sommes très-reconnaissants. » Il se débarrassa de son chapeau et de son manteau et revint auprès du feu.

« Êtes-vous contents de votre voyage ? Et que pensez-vous de mistress Jellyby ? » demanda M. Jarndyce en se tournant vers Éva.

Je saisis cette occasion de l’examiner avec soin, tandis qu’il écoutait la réponse que lui faisait miss Clare. Il avait une belle et bonne figure, expressive et mobile, des cheveux d’un gris de fer argenté, et me parut avoir de cinquante à soixante ans ; mais il était droit et vigoureux et portait bien sa taille. Le son de sa voix avait, de prime abord, réveillé dans mon esprit une idée vague que je ne pouvais définir, mais son regard plein de bonté, et quelque chose de spontané dans ses manières, me rappelaient ce gentleman que j’avais rencontré dans la diligence le jour mémorable où j’avais quitté la maison de ma marraine pour me rendre à Reading, six ans auparavant. C’était lui, je ne pouvais en douter ; il me regarda au moment où je venais de faire cette découverte, et de ma vie je ne fus plus effrayée, car il sembla lire ma pensée dans mes yeux et se tourna vers la porte d’un air qui me fit croire qu’il voulait s’en aller ; cependant il n’en fit rien et me demanda de lui dire à mon tour mon opinion sur mistress Jellyby.

« Elle se donne beaucoup de mal pour l’Afrique, répondis-je.

— Noble conduite, répliqua M. Jarndyce ; mais c’est répondre comme Éva (je crois qu’Éva n’avait rien dit), et vous pensez autre chose.

— Peut-être oublie-t-elle un peu sa maison, ajoutai-je en regardant Richard qui m’engageait à parler.

— Continuez, reprit M. Jarndyce ; j’ai besoin de connaître votre opinion tout entière ; ce n’est pas sans motif que je vous ai envoyés là-bas…

— Nous pensons, repris-je en hésitant, qu’il faut d’abord remplir les devoirs que la famille impose et qu’on ne saurait les remplacer par d’autres.

— Les petits Jellyby sont vraiment dans un état… Je ne trouve pas d’expression assez forte pour qualifier leur abandon, monsieur, dit Richard qui s’empressa de venir à mon secours.

— Elle a de bonnes intentions, reprit M. Jarndyce avec vivacité… il fait un vent d’est qui…

— Il était du nord quand nous sommes arrivés, fit observer Richard. De l’est, mon cher Rick, dit M. Jarndyce en attisant le feu ; j’éprouve toujours une sensation pénible quand le vent souffle de ce côté, et cela ne me trompe jamais.

— Un rhumatisme ?

— Probablement.

— Ainsi donc les petits Jellyby… je m’en doutais, sont dans un é… Le vent est bien de l’est, je vous le jure. »

Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, tenant d’une main le tisonnier, de l’autre ébouriffant ses cheveux avec une originalité si plaisante et d’un air où la bonté se mêlait tellement à la mauvaise humeur, que nous nous surprîmes à l’aimer plus que je ne pourrais vous le dire. Puis, offrant un bras à Éva, l’autre à moi, et priant Richard de s’emparer d’une bougie, M. Jarndyce nous fit sortir du salon.

« Ces petits Jellyby ! poursuivit-il ; mais ne pouviez-vous pas… et d’ailleurs ne l’avez-vous pas fait ?… enfin s’il avait plu des dragées, des tartes aux confitures ou n’importe quoi du même genre…

— Oh ! mon cousin… dit Éva qui s’interrompit en rougissant.

— Très-bien, ma charmante ; j’aime cela, appelez-moi mon cousin ; cousin John serait mieux encore.

— Eh bien donc, cousin John, reprit Éva en riant, il a plu pour eux quelque chose de meilleur que les dragées : c’est Esther.

— Vraiment ? qu’est-ce qu’elle a donc fait ?

— Figurez-vous, dit Éva en croisant ses mains sur le bras de M. Jarndyce, et en me faisant des signes de tête négatifs pour répondre à ceux que je lui adressais de mon côté pour la faire taire, figurez-vous qu’elle est devenue tout de suite leur amie et qu’elle les a soignés, dorlotés, bercés, débarbouillés, habillés ; qu’elle leur racontait des histoires, leur faisait des cadeaux.

— Ma chérie, que dites-vous là ? pour un mauvais petit cheval de plomb….

— Et ce n’est pas tout, cousin John ; elle consolait Caroline, la fille aînée de mistress Jellyby, pensait à tout, veillait sur moi et s’est montrée si bonne et si aimable !… Non, non, chère Esther, je ne veux pas m’arrêter, encore moins être contredite ; vous savez bien que je dis vrai. »

Et la ravissante créature, se penchant vers moi, m’embrassa de tout son cœur ; puis regardant M. Jarndyce en face, elle lui dit audacieusement : « Quoique vous puissiez faire et dire, cousin John, je veux vous remercier de la compagne que vous m’avez donnée. » Je craignais de le voir partir ; mais se retournant vers Richard :

« De quel côté disiez-vous qu’était le vent ? lui demanda-t-il.

— Du nord, quand nous sommes arrivés, dit Richard.

— Vous aviez raison, mon ami ; pas le moindre petit vent d’est ; c’était une méprise de ma part. Allons, venez, enfants, que je vous fasse voir votre demeure. »

C’était une de ces vieilles maisons délicieusement irrégulières où l’on monte deux marches, on en descend trois, pour aller d’une pièce à l’autre ; où vous découvrez encore des chambres quand vous croyez avoir tout vu ; et qui contiennent une foule de cabinets, de petits passages, de couloirs, de chambrettes avec des jalousies aux fenêtres, à travers lesquelles passent les branches flexibles des plantes grimpantes qui tapissent la muraille. La mienne, dans laquelle nous entrâmes d’abord, était de ces dernières, en mansarde, avec toutes sortes de petits coins et une cheminée garnie intérieurement de carreaux de faïence qui reflétaient la flamme d’un feu de bois clair et vif. Nous descendîmes deux marches et nous nous trouvâmes dans un charmant petit salon, donnant sur le parterre et qui nous était réservé. Trois marches à monter et nous fûmes dans la chambre de miss Clare, belle et grande pièce dont la fenêtre à profonde embrasure dominait la campagne et d’où l’on devait découvrir un magnifique horizon ; pour l’instant, nous n’aperçûmes que d’immenses ténèbres se déroulant sous les étoiles. On sortait de cette chambre par une petite galerie avec laquelle communiquaient les deux chambres d’honneur et d’où l’on revenait à la grande salle du rez-de-chaussée par un petit escalier avec des embranchements sans nombre. Mais au lieu de suivre cette direction, nous revînmes sur nos pas, montâmes quelques marches et nous engageâmes dans des corridors où se trouvaient des cylindres, des tables triangulaires, une chaise hindoue qui servait en même temps de sofa, de lit et de coffre, qui tenait à la fois d’un bambou et d’une grande cage, et avait été rapportée des Indes on ne savait plus par qui. De là on entrait dans la chambre de Richard, mi-bibliothèque et mi-salon. De là, nous allâmes par un corridor directement dans celle où M. Jarndyce couchait toute l’année, la fenêtre ouverte, et dont le lit sans rideaux occupait le milieu de la pièce afin d’y avoir plus d’air. À côté, dans un petit cabinet, se trouvait la baignoire où chaque matin il prenait son bain froid. Venait ensuite un couloir sur lequel donnait l’escalier dérobé, et d’où l’on pouvait entendre le pied des chevaux glisser sur le pavé en sortant de l’écurie et les paroles que le palefrenier leur adressait chaque fois ; ou bien, si vous preniez la porte opposée (toutes les chambres en avaient au moins deux), vous n’aviez que six marches à descendre et à traverser un corridor voûté, et vous étiez tout étonné de vous retrouver dans la salle.

La variété de cette disposition irrégulière se montrait également dans l’ameublement qui n’était pas vieux, mais à la vieille mode. Même la chambre où couchait Éva n’était que fleurs et guirlandes, sur le papier des murs, sur la perse des rideaux, le brocart des grands fauteuils qui se dressaient de chaque côté de la cheminée, fauteuils de cour roides et massifs ayant en guise de page un tabouret à leurs pieds. Notre salon était vert et contenait, dans des cadres accrochés aux murailles, de nombreux portraits d’oiseaux surprenants et non moins surpris de ce qu’ils voyaient autour d’eux ; une véritable truite dans sa vitrine où elle était aussi brune et aussi luisante que si on venait de la servir dans son jus ; enfin on y voyait la mort du capitaine Cook, avec une série de tableaux représentant la préparation du thé en Chine et dus au pinceau d’un artiste chinois.

Dans ma chambre étaient les mois de l’année, jeunes ladies à taille courte, un grand chapeau attaché sous le menton, et fanant du bout des doigts, pour représenter juin ; gentilshommes, au chapeau à trois cornes, au jarret tendu, montrant au loin quelque clocher de village, pour figurer octobre. Et partout dans la maison des portraits demi-grandeur, mais tellement dispersés, que je retrouvai le pendant du frère d’un jeune officier de mes amis dans le cabinet aux porcelaines, et celui de la jolie fiancée de ma chambre, devenue une tête grise, et portant une fleur au corsage, dans la salle à manger. Par contre, j’avais l’ascension d’un gentleman du temps de la reine Anne, que quatre anges entouraient de guirlandes et s’efforçaient d’enlever au ciel, non sans difficulté ; plus, un tableau en tapisserie représentant des fruits, un chaudron et un alphabet. En un mot, tous les meubles, depuis les armoires jusqu’aux pelotes et aux flacons des tables de toilette, offraient la même diversité, et n’avaient de commun entre eux que leur exquise propreté, et la profusion de feuilles de rose et de lavande que renfermait chaque tiroir. C’est ainsi que nous apparut pour la première fois Bleak-House, avec ses fenêtres versant dans la nuit la lumière des flambeaux, avec sa flamme dans chaque foyer, ses habitudes de confort, son cliquetis hospitalier d’assiettes et de couverts qui annonçaient le dîner, le visage de son généreux maître éclairant tout de son regard, et juste assez de vent au dehors pour accompagner de son murmure cette harmonie intérieure.

« Je suis enchanté que Bleak-House vous convienne, nous dit M. Jarndyce en nous ramenant au petit salon de miss Clare ; c’est une demeure sans prétention, mais confortable, et qui le deviendra bien davantage avec de jeunes sourires et de si beaux yeux dans ses murs. Il vous reste une demi-heure à peine jusqu’au dîner ; nous n’avons personne, si ce n’est la meilleure créature du monde…. un enfant.

— Encore un bambin à dorloter, Esther, me dit Éva.

— Non pas comme vous l’entendez, reprit mon tuteur ; celui dont je parle est un homme de mon âge ; mais ce n’en est pas moins un enfant, par la simplicité, la fraîcheur, l’enthousiasme de son esprit et l’innocente inaptitude qu’il a conservée pour toutes les choses de ce monde. Il est excellent musicien, dessine parfaitement, pourrait exercer la profession d’artiste et vit en amateur ; il est fort instruit, et ses manières sont des plus séduisantes. Il n’a pas été heureux dans ses affaires, ses entreprises, son intérieur, mais il ne s’en souvient même pas.

— A-t-il des enfants ? demanda Richard.

— Certes, une demi-douzaine : huit ou dix peut-être ; mais il ne s’en est jamais occupé ; comment l’aurait-il fait, lui qui ne pense pas même à ses propres besoins ?

— Et que sont-ils devenus ? poursuivit Richard ; ont-ils pu au moins se tirer d’affaire tout seuls ?

— Je l’espère, dit M. Jarndyce, dont la figure s’attrista. On ne porte pas l’enfant du pauvre, on le traîne, et ce n’est pas à force de soins qu’on l’élève, mais à force de coups ; enfin, d’une manière ou de l’autre ceux d’Harold Skimpole ont culbuté dans le fossé… Le vent tourne, j’en ai peur. »

Richard fit observer que Bleak-House était en effet très-exposé à la bise.

« Assurément, répondit M. Jarndyce ; et nul doute que ce ne soit la cause de ce que j’éprouve ; mais votre chambre est près de la mienne, et je vais vous y conduire. »

Je fus habillée en quelques minutes, et je défaisais mes malles, quand une servante, que je n’avais pas encore vue, m’apporta un panier contenant deux trousseaux de clefs soigneusement étiquetées.

« Pour vous, s’il vous plaît, miss.

— Pour moi ?

— Les clefs de la maison, qu’on m’a dit de vous remettre ; je ne me trompe pas ; vous êtes bien miss Summerson ?

— Oui, répliquai-je.

— Le gros paquet de clefs est celui des chambres ; l’autre, celui de la cave ; demain matin, à l’heure que vous voudrez, je vous montrerai les armoires et les portes qu’elles ouvrent. »

Je lui répondis que je serais prête à six heures et demie. Elle s’en alla, et je restai debout en face du panier, tout émue de la grandeur et de l’importance de mes nouvelles fonctions ; mais lorsque j’eus montré mes clefs à Éva, et que je lui eus tout dit, elle me témoigna tant de confiance, que c’eût été de l’ingratitude de ne pas me sentir encouragée. Assurément c’était pure bienveillance de sa part, je le savais ; mais il m’était bien doux de me laisser tromper ainsi.

De retour au salon, nous fûmes présentées à M. Skimpole, que nous trouvâmes racontant à Richard combien, lorsqu’il était au collège, il avait été passionné pour le jeu de ballon. C’était un petit homme, à l’air vif et enjoué, avec la tête un peu forte, le visage délicat, la voix douce, un grand charme dans toute sa personne, et quelque chose de si imprévu et de si spontané dans l’esprit, que ses moindres paroles, dites avec une gaieté charmante, vous captivaient complétement. Il paraissait bien moins âgé que M. Jarndyce, et me faisait plutôt l’effet d’un jeune homme flétri que d’un vieillard bien conservé ; sa toilette participait de l’insouciance pleine de grâce qu’il montrait dans ses manières ; et ses cheveux, qui retombaient négligemment sur ses épaules, sa cravate lâche et flottante, comme celle que j’avais remarquée dans le portrait de certains artistes peints par eux-mêmes, ajoutaient à l’idée qu’il faisait naître en moi d’un jeune homme romanesque, déchu par quelque cause inconnue, et vieilli avant l’âge, sans avoir suivi la route commune à travers les années, l’expérience et les soucis.

Il avait étudié la médecine dans sa jeunesse, et avait été placé chez un prince allemand en qualité de médecin ; mais comme il n’avait jamais rien su des poids et mesures, si ce n’est qu’il n’y avait rien de plus antipathique à son caractère, il avait toujours été incapable de prescrire la dose nécessaire des médicaments qu’il indiquait. Ne pouvant en outre s’astreindre à la pratique d’une science qui exigeait une précision de détails pour laquelle, disait-il, sa tête n’était pas faite, il avait trouvé fort naturel et fort juste que le prince eût rompu leur engagement.

C’est alors que n’ayant plus pour vivre que son cœur, et plus rien à faire que d’aimer, il s’était vivement épris d’une jeune fille qu’il avait épousée, et suivant son expression « s’était entouré de chérubins aux joues roses. » M. Jarndyce et plusieurs de ses amis avaient essayé maintes fois de lui ouvrir une carrière ; mais que peut faire en ce monde un homme qui ne sait pas compter et n’a jamais pu avoir une idée précise ni du temps ni de l’argent ? pas de rendez-vous possible, de terme à fixer, ni d’engagement à prendre ; d’entreprise à tenter, ou de mission à remplir ; il avait donc mené la vie tout bonnement sans rien voir aux affaires d’ici-bas. Il aimait passionnément à lire, à dessiner et à chanter ; passionnément la nature et passionnément l’art. Tout ce qu’il demandait à la société, c’était de le laisser vivre, et c’était bien peu de chose ; qu’il eût des journaux, de la musique, une aimable causerie, un beau site, une côtelette, du café, des fruits dans la saison, quelques feuilles de Bristol et un peu de vin de Bordeaux, il n’en demandait pas davantage. Il n’était qu’un enfant, mais il n’exigeait pas qu’on lui donnât la lune.

« Vivez en paix chacun comme vous l’entendez, disait-il aux autres ; portez l’habit bleu ou l’habit rouge[2], prenez le surplis ou le tablier ; mettez-vous la plume derrière l’oreille ; courez après la gloire, la fortune ou la sainteté ; faites ce qui vous plaira ; mais laissez vivre Skimpole à sa guise. »

Il nous disait tout cela, non-seulement avec un brio sans pareil, mais surtout avec une franchise et une candeur singulières ; parlant de lui-même comme d’un étranger dont il connaissait les bizarreries et les défauts, mais dont il n’était pas permis néanmoins à la société de méconnaître les droits. Il m’enchantait, bien que je ne pusse faire concorder ses théories avec les convictions que j’avais toujours eues relativement aux exigences de la vie et aux devoirs qu’elle impose. Mais si je ne comprenais pas comment il avait pu s’en affranchir, j’étais bien obligée de reconnaître que néanmoins il l’avait fait complétement.

« Je ne convoite rien, poursuivit-il d’un ton enjoué ; la propriété n’aurait aucun charme pour moi, au contraire. Voilà mon ami Jarndyce qui a une excellente maison ; je lui suis très-reconnaissant de vouloir bien la posséder ; dès que j’y viens, elle m’appartient suffisamment, sans que j’en aie l’embarras et la dépense ; je suis ici chez moi : mon intendant s’appelle Jarndyce et je puis compter sur sa fidélité.

« Nous parlions tout à l’heure de mistress Jellyby, une femme de tête, qui a une puissance d’application extraordinaire pour les choses de détail, et qui se jette dans les affaires avec une ardeur surprenante. Je l’admire, mais sans lui porter envie. Je puis sympathiser avec l’objet de ses préoccupations ; je puis en rêver, me coucher sur l’herbe par un beau jour et m’abandonner au courant d’une rivière africaine, embrassant tous les nègres que je rencontre, ou jouissant du profond silence de ces rivages déserts, dessiner la végétation des tropiques tout aussi exactement que si j’y étais allé. Je ne dis pas que ce soit d’une utilité absolue et directe ; mais c’est tout ce que je puis faire, et je le fais en conscience. Que le monde, ce composé d’individus affairés, se donne donc toute la peine qu’il aime à prendre, mais qu’il laisse vivre tout simplement Skimpole ; qu’il lui permette d’admirer la nature, et souffre que ce vieil enfant se berce joyeusement sur son cheval à bascule ; pourquoi ne pas lui laisser son dada ? »

Il était évident que M. Jarndyce n’avait pas négligé de se rendre à cette prière ; la position que M. Skimpole occupait à Bleak-House le prouvait suffisamment.

« Charmantes créatures, continua ce dernier en s’adressant à nous, c’est vous seules que j’envie ; c’est le pouvoir que vous avez de répandre la joie autour de vous qui ferait tous mes délices, et loin de ressentir pour vous une gratitude vulgaire, il me semble que c’est vous qui me devez de la reconnaissance, à moi qui vous donne l’occasion de jouir du bonheur qu’on éprouve à se montrer généreux. Peut-être ne suis-je venu au monde que pour accroître la somme de jouissances qui vous est destinée ; pour être l’un de vos bienfaiteurs en vous mettant à même de m’assister dans mes perplexités. Pourquoi regretterais-je alors mon inaptitude aux affaires, quand elle a de si agréables conséquences ? »

De tout ce qu’il avait dit jusqu’alors, rien ne sembla plaire davantage à M. Jarndyce que ces dernières paroles ; et je me suis demandé bien des fois comment un homme qui se montrait si reconnaissant du bien qu’on lui donnait l’occasion de faire pouvait éprouver un si vif désir d’échapper à la gratitude qu’il faisait naître chez les autres.

Nous étions ravis de M. Skimpole, et j’attribuai aux qualités attrayantes de mes nouveaux amis l’abandon avec lequel cet esprit aimable se livrait sans réserve à des êtres qu’il ne connaissait pas. Éva et surtout Richard en paraissaient vivement touchés, et considéraient comme un rare privilège la confiance que leur témoignait cet homme séduisant. Plus nous l’écoutions, plus M. Skimpole montrait de verve et de gaieté ; plus il semblait nous dire par ses manières enjouées, sa grâce légère, sa franchise en parlant de ses faiblesses, son rire plein d’insouciance : « Je ne suis qu’un enfant, vous le savez ; oubliez un instant, vous qui êtes graves et réfléchis, oubliez votre science du monde et vos projets sérieux pour jouer avec moi, qui suis tout innocence ; » et nous restions éblouis. D’ailleurs très-sensible, le sentiment qu’éveillait en lui tout ce qui était beau, généreux et tendre, aurait suffi pour lui gagner tous les cœurs. Le soir, comme je préparais le thé, pendant qu’Éva, au piano dans le salon voisin, chantait à Richard une romance dont il avait été question, il vint s’asseoir auprès de moi et me parla de cette charmante créature en des termes qui auraient suffi pour me le faire aimer.

« Elle ressemble, disait-il, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et humides, cette teinte rose, délicate et si fraîche dont ses joues sont couvertes, au matin d’un beau jour. Les oiseaux la prendraient pour l’aurore en la voyant sourire. Nous ne pouvons pas appeler orpheline cette créature ravissante, qui fait la joie de l’humanité ; c’est l’enfant de l’univers. »

M. Jarndyce s’était approché de nous et l’écoutait en souriant :

« Je crains, dit-il, que l’univers ne soit un assez mauvais père.

— Je ne sais pas ! s’écria M. Skimpole.

— Je crois pouvoir l’affirmer, répliqua mon tuteur.

— Fort bien, reprit M. Skimpole. Vous connaissez la société, qui à vos yeux est l’univers, et je ne sais rien de ce monde ; conservez donc votre opinion : mais dans celui dont je parle, continua-t-il en regardant les deux jeunes gens, il n’y aurait pour eux ni ronces, ni réalités sordides ; leur sentier serait jonché de roses, et se déroulerait à l’ombre de bocages délicieux, où l’été serait éternel, et dont les années ne flétriraient pas les fleurs : monde divin d’où n’approcheraient pas les soucis et près duquel le mot argent ne serait jamais prononcé. »

M. Jarndyce lui frappa doucement sur la tête, comme on fait aux enfants, et tourna ses yeux vers les deux pupilles qui lui étaient confiés. Son regard devint pensif, mais d’une bienveillance que j’y ai vue bien souvent, et dont l’expression est restée gravée dans mon cœur. Le salon où se trouvaient les deux jeunes gens n’avait d’autre lumière que la flamme du foyer ; Éva était assise au piano ; Richard, debout auprès d’elle, inclinait sa tête vers la sienne ; leurs ombres s’unissaient et se confondaient sur la muraille, où elles s’agitaient vaguement, à la lueur tremblante qui éclairait la pièce et dont chaque objet, autour d’eux, recevait une apparence de vie au milieu des formes indécises qu’ils revêtaient aux yeux. Éva effleurait à peine les touches d’ivoire, et le vent, qui gémissait au loin en passant sur les collines, mêlait ses soupirs aux accents affaiblis qu’elle murmurait tout bas à l’oreille de Richard : tableau charmant, rempli d’ombres flottantes, dont l’avenir semblait déjà percer le mystère.

Mais ce n’est pas pour parler de cette vision que j’ai décrit la scène qui me la rappelle. Ce qui alors me frappa, ce fut, au milieu du contraste que présentait ce silence avec le flux de paroles qui l’avait précédé, le regard significatif que mon tuteur jeta vers le piano, et celui qu’immédiatement il reposa sur moi ; il me sembla qu’il me confiait sa pensée, qu’il se sentait compris, et me disait son espérance de voir un jour Éva et Richard s’unir plus étroitement qu’ils ne l’étaient déjà par les liens de la famille.

M. Skimpole jouait du violoncelle et du piano ; il était compositeur, avait commencé un opéra qu’il avait laissé à moitié, et dont il exécuta plusieurs fragments avec un goût parfait. Après le thé, nous eûmes un véritable concert, dont Richard, complétement subjugué par la voix d’Éva, M. Jardnyce et moi fûmes les auditeurs ravis. Tout à coup, M. Skimpole s’éclipsa ; Richard quelques instants après, au moment où je m’étonnais de le voir si longtemps sans reparaître et perdre ces chants qui l’avaient passionné, la servante qui m’avait remis les clefs entre-bâilla la porte et me demanda si je pouvais venir une minute.

«  Oh ! s’il vous plaît, miss, allez-y ! s’écria la pauvre fille en joignant les mains dès que nous fûmes dans l’antichambre. M. Carstone vous prie de monter chez M. Skimpole, où il est en ce moment, et qui vient d’être pris….

— Que voulez-vous dire ?

— Oui, miss, il a été saisi tout à coup. »

Je craignis qu’une attaque soudaine n’eût mis sa vie en danger ; toutefois, je m’efforçai de calmer la pauvre fille, et lui recommandai de n’en parler à personne. Je tâchai, de mon côté, de rappeler toute ma présence d’esprit, et je la suivis en toute hâte, cherchant le meilleur remède qui pût servir en pareille occasion, quand, à ma grande surprise, au lieu de voir M. Skimpole étendu sur le carreau ou couché sur son lit, comme je m’y attendais, je le trouvai debout devant la cheminée, le dos au feu et souriant à Richard, qui regardait avec un extrême embarras un homme assis sur le sofa, vêtu d’une redingote blanche, avec des cheveux lisses et rares, qu’il rendait plus lisses et plus rares encore en les essuyant avec son mouchoir de poche.

« Miss Summerson, me dit vivement Richard, donnez-nous un conseil. Quel bonheur que vous soyez montée ! notre ami M. Skimpole, … n’ayez pas peur…. est arrêté pour dettes.

— Et vraiment, chère miss, ajouta M. Skimpole avec son aisance habituelle, je n’ai jamais été dans une situation qui exigeât plus de ce calme, de cet esprit d’ordre et de méthode, de cette pratique des affaires et de ce sens droit que peut observer en vous quiconque a eu le bonheur de vous voir un instant. »

L’individu qui était sur le sofa, et qui me parut être enrhumé du cerveau, renifla si bruyamment que je ne pus m’empêcher de tressaillir.

« La somme que vous devez est-elle considérable ? demandai-je à M. Skimpole.

— Chère miss, répondit-il en secouant la tête d’un air aimable, il me serait impossible de vous le dire ; il s’agit je crois de quelques centaines de francs, sans oublier les centimes.

— Six cent vingt francs soixante-quinze centimes, fit observer l’étranger.

— Ne croirait-on pas, à l’entendre, que c’est une petite somme ? » reprit M. Skimpole.

L’étranger ne répondit pas, mais fit entendre un nouveau reniflement d’une puissance à l’enlever du sofa.

« M. Skimpole, dans sa délicatesse, me dit Richard, éprouve quelque hésitation à s’adresser pour cette affaire à mon cousin Jarndyce, ayant eu, depuis peu…. Je crois avoir compris, monsieur, que c’était tout dernièrement….

— Oui, oui, répliqua M. Skimpole en souriant, il y a très-peu de temps, bien que je ne me rappelle plus ni l’époque ni combien ce pouvait être. Jarndyce recommencerait encore, et ce n’est pas là ce qui m’occupe ; mais je préférerais un nouveau bienfaiteur ; et je sens que la variété ajouterait une certaine volupté à l’appui qui me serait donné. J’aimerais, ajouta-t-il en me regardant ainsi que Richard, à développer la générosité dans un sol vierge, et à l’y voir fleurir sous une forme nouvelle.

— Qu’en pensez-vous, miss Summerson ? » me dit tout bas Richard.

Avant de répondre, je voulus savoir ce qui arriverait si M. Skimpole ne trouvait pas d’argent.

« La prison, me répondit l’étrange petit homme en mettant froidement son mouchoir dans son chapeau qui était à ses pieds ; la prison ou bien Coavinses.

— Et qu’est-ce que c’est que Coavinses ?

— Une prison pour dettes. »

Nous nous regardâmes, Richard et moi, profondément troublés ; et, chose bizarre, partageant seuls l’inquiétude et l’embarras que nous causait cette triste perspective. Quant à M. Skimpole, l’intérêt avec lequel il observait notre visage était sincère, et, quelque étrange que puisse paraître cette assertion, n’avait rien d’égoïste. Il s’était mis à l’écart, s’était retiré de la cause, et ne s’inquiétait plus que pour nous de cette difficulté, qui devenait notre affaire.

« J’ai pensé, nous suggéra-t-il dans notre propre intérêt et désirant nous aider à sortir d’embarras, j’ai pensé que M. Richard ou sa charmante cousine, étant parties intéressées dans un procès important où se trouvent engagées d’immenses propriétés, pourraient l’un ou l’autre ou l’un et l’autre signer, ou faire quelque chose comme un bon, une traite, un engagement, je ne sais quel nom les gens d’affaires donnent à ces sortes de formalités, mais je suppose qu’il existe en leur pouvoir quelque moyen d’agir et d’arranger tout cela.

— Nullement, répondit le petit homme.

— En vérité ? reprit M. Skimpole. Eh bien ! ça paraît drôle, je vous assure, à un être qui n’est pas, il est vrai, bon juge en cette matière.

— Drôle ou non, répliqua l’étranger d’un air brusque et maussade, je vous dis que c’est impossible.

— Ne vous fâchez pas, mon ami ; restez calme, dit M. Skimpole raisonnant l’étranger avec douceur, tandis qu’il faisait le croquis de sa figure sur la page volante d’un livre. Ne vous tourmentez pas de l’office que vous avez à remplir ; nous savons distinguer l’homme de ses actes, et séparer l’individu des fonctions qu’il exerce. Nul doute que, dans la vie privée, vous ne soyez fort estimable, et que votre nature ne possède un fonds de poésie dont peut-être ne vous doutez-vous pas. »

L’étranger ne répondit que par un violent reniflement, soit qu’il voulût par là reconnaître le fonds de poésie qui lui était attribué, soit, au contraire, pour rejeter cette imputation avec mépris, ce qu’il ne m’a pas confié.

« Maintenant, chère miss Summerson et cher monsieur Richard, poursuivit M. Skimpole avec enjouement et confiance, tout en regardant son dessin et en penchant la tête de côté, vous me voyez dans la complète impuissance de rien faire pour moi-même. Mon sort repose entièrement entre vos mains. Je ne demande qu’à être libre. Les papillons jouissent de leur liberté : l’humanité ne refusera pas à Skimpole ce qu’elle accorde aux papillons.

— J’ai deux cent cinquante francs que j’ai reçus de M. Kenge, me dit tout bas Richard, et je m’en vais les offrir. »

De mon côté, j’avais près de quatre cents francs, résultat de plusieurs années d’épargnes, et que j’avais conservés avec soin, craignant toujours de me trouver, à un moment donné, sans appui et sans ressource ; je le dis à Richard, en le priant, tandis que j’irais chercher mon trésor, d’annoncer à M. Skimpole que nous allions avoir le plaisir de le libérer complétement. À mon retour, M. Skimpole me baisa la main d’un air vraiment ému, non pas pour son compte, mais relativement à nous, comme si, toute considération personnelle lui étant impossible, la vue seule de notre bonheur causait son émotion. Richard m’ayant priée, pour rendre la chose plus gracieuse, de terminer l’affaire avec Coavinses, ainsi que notre ami appelait joyeusement le petit homme aux cheveux plats, je comptai l’argent et reçus la quittance en échange, formalité qui amusa beaucoup M. Skimpole, dont les compliments, d’une exquise délicatesse, diminuèrent ma rougeur. L’affaire une fois réglée sans méprise de ma part, le petit homme mit l’argent dans sa poche en disant brièvement :

« Bonsoir, miss.

— Mon ami, reprit M. Skimpole, qui maintenant, le dos au feu, avait abandonné son esquisse à moitié terminée, je voudrais vous faire une question, toutefois sans avoir l’intention de vous blesser : saviez-vous, ce matin, que vous auriez ce soir pareille mission à remplir ?

— J’l’ai su hier dans l’après-midi, à l’heure du thé, répondit l’agent de la maison Coavinses.

— Et vous n’en avez pas perdu l’appétit, pas éprouvé de malaise ?

— Pas un brin. J’savais que, si je vous manquais aujourd’hui, je ne vous manquerais pas demain ; un jour de plus ou d’moins, c’est pas ça une affaire.

— Mais aujourd’hui, continua M. Skimpole, c’était une belle journée : le soleil brillait sans nuages ; le vent avait d’harmonieux soupirs ; la lumière et l’ombre des effets magiques, et les oiseaux chantaient.

— Personne ne dit l’contraire, répondit Coavinses.

— Assurément, reprit M. Skimpole ; mais à quoi pensiez-vous, sur la route ?

— À quoi ? grommela Coavinses d’un air profondément irrité ; j’ai ben trop d’choses à faire et trop peu à gagner, sans qu’j’aille encore penser…. Penser ! ajouta-t-il avec mépris.

— Alors, vous ne vous êtes pas dit à ce propos : « Harold Skimpole aime à voir briller le soleil, à entendre le vent souffler et gémir, à regarder les effets changeants de la lumière et des ombres, à écouter les oiseaux, ces choristes divins du temple de la nature, et je vais priver Skimpole de la part qu’il a dans tous ces biens, son unique héritage. » Vous n’avez pas songé à tout cela, Coavinses ?

— As-su-ré-ment non ! répondit celui-ci en articulant avec colère chacune de ses syllabes, et en accompagnant le mot non ! d’un signe de tête assez violent pour disloquer un cou moins solidement attaché.

— Singulière chose, que la manière dont l’intelligence procède chez vous autres hommes d’affaires, répliqua M. Skimpole d’un air pensif ! Merci, mon ami, et bonsoir. »

Comme notre absence avait été assez longue pour que l’on pût s’en étonner, je m’empressai de retourner au salon, où Éva travaillait auprès du feu et causait avec son cousin John. M. Skimpole revint bientôt nous rejoindre, et Richard quelques instants après. Le reste de ma soirée fut consacré à ma première leçon de trictrac, jeu favori de M. Jarndyce, et que, par conséquent, je voulais apprendre le plus tôt possible, afin de pouvoir faire sa partie quand il n’aurait pas d’autre adversaire. Toutefois, en écoutant M. Skimpole jouer et chanter quelques-unes de ses compositions avec cette grâce qui lui était particulière, ou causer avec cet abandon, cette aisance qui donnaient tant de charme à sa conversation, je ne pus m’empêcher de faire cette remarque assez curieuse, qu’il nous avait transféré complétement, à Richard et à moi, l’impression qu’il aurait dû ressentir, et que c’était vraiment nous qu’on semblait avoir arrêtés quelques instants auparavant.

Il était fort tard lorsque nous nous séparâmes, car, Éva ayant voulu se retirer vers onze heures, M. Skimpole se mit au piano en lui disant gaiement que le meilleur moyen de prolonger l’existence était de dérober quelques heures au sommeil ; ce n’est qu’après minuit qu’il prit son bougeoir, et que sa figure radieuse disparut du salon. Je crois vraiment qu’il nous eût bien retenus jusqu’au jour, s’il l’avait voulu. Éva et Richard restèrent quelques moments encore à jaser auprès du feu, et se demandaient si mistress Jellyby avait fini de dicter ses lettres à la pauvre Caddy, lorsque rentra M. Jarndyce, qui nous avait quittés en même temps que M. Skimpole.

« Qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que c’est ? dit-il en se frottant la tête et en marchant à grands pas de cet air à la fois si bon et si vexé que nous connaissions déjà. Rick, mon enfant ! et vous, chère Esther, qu’est-ce qu’on vient de me dire là ? qu’avez-vous fait ? pourquoi et comment ? dites un peu…. Le vent tourne de nouveau ; je le sens jusqu’à la moelle. »

Nous ne savions que lui répondre.

«  Voyons, Rick, voyons, poursuivit-il, je veux régler cette affaire avant d’aller me coucher ; qu’est-il sorti de votre poche ? C’est vous deux qui avez fait la somme, je le sais ; mais pourquoi cela ? Comment avez-vous pu ?… Oh ! mon Dieu, quel vent d’est ?

— En vérité, monsieur, dit Richard, je ne crois pas pouvoir en tout honneur vous parler de cette affaire ; M. Skimpole s’est confié à nous…

— Que Dieu vous bénisse, mon cher enfant ! il se confie à tout le monde, répondit M. Jarndyce en se frappant la tête et en s’arrêtant tout à coup.

— Vraiment, monsieur ?

— À tout le monde, reprit mon tuteur qui arpenta de nouveau le salon à grands pas, tenant à la main sa bougie qu’il avait éteinte sans s’en apercevoir ; il sera dans le même bourbier la semaine prochaine ; il y est toujours : il est né poursuivi et contraint ; je suis persuadé que l’on trouverait ces lignes dans le journal qui publia sa naissance : « Mardi dernier, Mme Skimpole est accouchée, en son domicile d’Argencourt, d’un garçon protesté. »

Richard éclata de rire.

« Toutefois, dit-il, je ne crois pas devoir divulguer le secret de M. Skimpole ; à moins qu’après y avoir réfléchi vous ne me donniez tort et n’insistiez pour que je vous le confie.

— Très-bien, répliqua M. Jardnyce qui s’arrêta et fit avec distraction quelques efforts pour mettre son bougeoir dans sa poche. Donc je… Prenez ceci, ma chère, et emportez-le ; je ne sais pas ce que je veux en faire ; c’est le vent d’est ; toujours le même effet ; Rick, je n’insisterai pas davantage ; il est possible que vous ayez raison ; mais vraiment… vous empaumer, Esther et vous ; et vous pressurer comme deux oranges de San-Miguel ; affreux vent d’est ! une véritable tempête ! » Et il plongeait alternativement les mains dans ses poches comme si elles devaient y rester, mais il les en retirait bientôt pour se frotter la tête avec violence. J’insinuai que M. Skimpole n’était vraiment qu’un enfant en matière d’intérêt.

« Plaît-il ? reprit M. Jardnyce que ce dernier mot avait frappé.

— Je dis que c’est un véritable enfant, et si différent de tout le monde, que…

— Vous avez bien raison, répliqua M. Jarndyce, dont le visage s’éclaircit tout à coup ; votre pénétration féminine a trouvé le mot ; c’est un enfant, et rien de plus ; tout d’abord je vous l’ai dit, quand je vous ai parlé de lui.

— Certainement, répondis-je.

— N’est-ce pas ? continua M. Jarndyce, dont les yeux rayonnèrent. C’est de votre part, du moins de la mienne, le comble de l’enfantillage, que de l’avoir considéré un instant comme un homme. Il ne saurait être responsable de ses actes ; Harold Skimpole ayant un but, faisant un plan et tirant des conséquences !… Ah ! ah ! ah ! »

Il était si touchant de voir les nuages qui avaient couvert son front se dissiper pour faire place à une joie sincère, et de sentir que cette joie prenait sa source dans un cœur pour lequel la nécessité de blâmer quelqu’un ou de s’en défier était une véritable torture, que je vis des larmes dans les yeux d’Éva, et que j’en sentis dans les miens, tout en nous joignant au rire bienveillant et sonore de mon excellent tuteur.

« Je ne suis vraiment qu’un imbécile, d’avoir eu besoin qu’on me le rappelât, continua M. Jarndyce ; l’affaire d’un bout à l’autre prouve assez que ce n’est en effet qu’un enfant ; un enfant seul pouvait avoir recours à vous et supposer que vous aviez cet argent ; car la somme eût-elle été de vingt-cinq mille francs, il vous l’aurait demandée avec la même confiance. »

Tout ce que nous avions vu confirmait cette opinion, et nous nous empressâmes de le lui dire.

« Certainement, poursuivit-il ; néanmoins, Rick, Esther, et vous aussi, Éva, car je ne crois pas que votre petite bourse elle-même soit à l’abri de son inexpérience, promettez-moi que rien de pareil n’arrivera plus ; aucun prêt, fût-il même de dix sous. »

Nous fîmes la promesse qui nous était demandée, et Richard mit la main à sa poche en me regardant avec malice, pour me rappeler qu’il n’y avait pas le moindre danger que nous vinssions à manquer à notre parole.

« Quant à Skimpole, continua M. Jarndyce, une maisonnette de poupée avec une bonne table et des bonshommes d’étain à qui l’on puisse emprunter quelque argent, et devoir toujours quelque chose, voilà tout ce qu’il lui faut ici-bas. Je suis sûr qu’il dort comme un enfant, bercé par des songes de l’autre monde, et je m’en vais à mon tour mettre ma tête, infiniment plus positive, sur mon oreiller terrestre. Bonsoir, mes bien-aimés, bonsoir, et que Dieu vous garde ! »

Il rouvrit la porte et nous dit avec un sourire : « J’ai été voir la girouette ; c’était une fausse alerte ; le vent est bien du sud, » et nous l’entendîmes s’éloigner en chantant.

Quand nous fûmes montés, Éva et moi, nous parlâmes de cette préoccupation de M. Jarndyce relativement au vent d’est, et nous restâmes d’avis que c’était une fiction, le prétexte qu’il se donnait à lui-même pour détourner sa mauvaise humeur, quand il lui devenait impossible de n’être pas mécontent, et pour ne pas avoir à blâmer celui qui l’avait irrité. C’était une bizarrerie qui témoignait de son excessive bonté ; mais elle mettait aussi une distance entre lui et ces gens maussades qui, loin d’invoquer la bise pour oublier leurs ennemis, s’en font au contraire un nouveau motif d’avoir le spleen et de se montrer plus grognons et plus sombres.

Cette soirée avait ajouté tant d’affection à ma gratitude pour mon tuteur, qu’il me sembla d’avance, aidée par ces doux sentiments, pénétrer ses intentions et comprendre ses actes. Quant à M. Skimpole et à mistress Jellyby, j’avais trop peu d’expérience pour m’expliquer leur conduite et ne l’essayai même pas. Une seule fois, je reportai mon esprit sur Éva et sur Richard, et songeai à la confidence que j’avais cru saisir, relativement à eux, dans le regard de mon tuteur. Enfin, peut-être égarée par le vent d’est, mon imagination vint à se replier sur elle-même en dépit de mes efforts, et à s’occuper de moi, quelque désir que j’eusse d’échapper à l’égoïsme. Je me retrouvai chez ma marraine, je parcourus de nouveau les années que j’avais passées à Greenleaf ; et les folles visions qui avaient tremblé dans l’ombre où s’était écoulée mon enfance surgirent encore, me rappelant cette idée qui m’était venue souvent : M. Jarndyce devait connaître mon histoire ; j’avais été jusqu’à rêver qu’il pouvait être mon père ; mais ce rêve était maintenant complétement effacé. Je me levai tout à coup et rentrant en moi-même : « Ce n’est plus au passé, me dis-je, mais au présent que j’appartiens aujourd’hui et que je dois me consacrer tout entière avec joie et reconnaissance. À tes devoirs, Esther, à tes devoirs ! » m’écriai-je en secouant mon petit panier ; les clefs qu’il contenait, vibrèrent comme des clochettes, et, encouragée par leur tintement joyeux, je me couchai pleine d’espoir.


  1. Richard Whittington, né vers 1360, fit un noble usage de l’immense fortune qu’il avait acquise dans le commerce, fonda plusieurs établissements publics, hôpitaux et collèges, et fut nommé trois fois maire de Londres. (Note du traducteur.)
  2. Uniforme de la marine et de l’armée en Angleterre.
    (Note du traducteur.)