Bleak-House/8

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 84-102).
CHAPITRE VIII.
La narration d’Esther continue.

Dès que je fus habillée, mon premier soin fut de regarder par la fenêtre où mes bougies se reflétaient comme deux phares en attendant la venue du jour. Tout reposait encore, enveloppé de ténèbres, et j’éprouvais un vif intérêt à guetter le retour de la lumière, afin de voir ce qui sortirait de l’obscurité. Peu à peu, la perspective se dévoila. Ces lieux, sur lesquels pendant la nuit le vent errait dans l’ombre comme ma mémoire sur le passé, apparurent graduellement, et je distinguai bientôt les objets dont j’étais environnée ; d’abord vaguement, à travers le brouillard, au-dessus duquel les dernières étoiles brillaient encore ; puis cette pâle vapeur se dissipa, le cadre du tableau s’élargit et s’emplit tellement vite qu’à chaque nouveau coup d’œil je découvrais un nouvel horizon. Mes bougies pâlirent devant l’éclat du jour ; les dernières ténèbres s’évanouirent, et le soleil éclaira l’église de l’ancienne abbaye, dont la vieille tour projetait une ombre gracieuse sur ses lignes austères. Ce n’était pas la première fois que j’avais vu la rudesse des formes cacher la douceur et la sérénité.

La maison était tenue avec tant d’ordre, et tout le monde se montra si attentif et si bon envers moi, que mes deux trousseaux de clefs ne me causèrent nul embarras. Néanmoins, la visite des buffets et des tiroirs de l’office, les notes que je pris sur les jambons, les conserves, les bouteilles, les verres, la porcelaine et tant d’autres menues choses, en un mot tous les soins que j’apportai dans mes recherches, car je suis de ma nature une personne méthodique et tant soit peu vieille fille, m’occupèrent au point que je ne pouvais croire qu’il fût l’heure du déjeuner quand j’entendis la cloche qui nous y appelait tous. J’y courus aussitôt et m’empressai de faire le thé, car c’était à moi que la théière avait été confiée. Puis, comme personne n’était encore descendu, je crus pouvoir jeter un coup d’œil au dehors. Devant la porte d’entrée s’étendait l’avenue par laquelle nous étions arrivés et l’allée circulaire qui conduisait au perron. Derrière la maison était le jardin rempli de fleurs ; Éva le regardait de sa fenêtre, et me jeta un sourire, comme si elle avait voulu m’embrasser à distance. Après le jardin on trouvait le potager, puis un enclos, un terrain rempli de meules de foin et de blé, enfin une petite cour de ferme. Quant à la maison par elle-même, avec ses trois pignons, ses fenêtres variées et toutes charmantes, son treillage au midi pour palisser le chèvrefeuille et les roses, son aspect confortable. son air hospitalier, elle était, selon l’expression d’Éva qui vint à ma rencontre au bras de M. Jarndyce, digne, sous tous les rapports, de son propriétaire, parole audacieuse qui valut à la ravissante créature d’avoir la joue pincée.

M. Skimpole fut aussi aimable à déjeuner qu’il l’avait été la veille.

«  Je n’élève aucune objection contre le miel, nous dit-il, mais je proteste contre l’arrogance des abeilles. De quel droit m’imposeraient-elles leur exemple ? Si elles fabriquent du miel, c’est que la chose les amuse ; personne ne les y force. Pourquoi se ferait-on un mérite de ses goûts ? Si chaque producteur s’en allait bourdonnant, quereller le premier venu, et, dans son égoïsme, tracasser chacun pour lui faire observer qu’on ne doit pas le déranger pendant qu’il va à son ouvrage, le monde deviendrait un lieu insupportable. C’est, d’ailleurs, une position ridicule, que d’être enfumé par celui qui vous prend votre fortune aussitôt qu’elle est faite. Vous auriez une bien pauvre opinion d’un fabricant de Manchester, s’il ne filait le coton que pour arriver à ce but. Ne pensez-vous pas que le bourdon personnifie une idée plus souriante et plus sage ? Il vous dit tout bonnement : « Veuillez bien m’excuser ; mais je ne puis vraiment pas m’occuper du magasin. Je me trouve dans un monde où il y a tant à voir et où l’on reste si peu, que je m’empresse de regarder autour de moi, ne demandant qu’une chose, c’est d’être pourvu de ce qui m’est nécessaire par ceux qui n’ont « pas besoin de regarder autour d’eux. »

Suivant M. Skimpole, toute la philosophie du bourdon était renfermée dans ce peu de mots, et il la trouvait excellente, ajoutant que le bourdon, facile à vivre par nature, consentirait volontiers à rester en bons termes avec l’abeille et y resterait toujours, si cette dernière avait moins de prétentions orgueilleuses pour son miel.

Il poursuivit ce raisonnement, qu’il étendit à une foule de sujets, avec une délicatesse et une vivacité qui nous firent beaucoup rire, bien qu’il parût attacher une intention réelle au sens de ses paroles, et y mettre tout le sérieux dont il était capable. Je le laissai développant ses théories, et je retournais vaquer à mes occupations, lorsque, traversant un corridor, M. Jarndyce m’appela et me fit entrer dans une petite pièce où l’on voyait, d’un côté, des papiers et des livres qui la faisaient ressembler à une bibliothèque ; de l’autre, une collection de bottes, de souliers et de cartons à chapeau qui la convertissaient en un véritable musée de toilette.

« Asseyez-vous, et apprenez, chère fille, me dit M. Jarndyce, que vous êtes dans mon grognoir. Quand je suis de mauvaise humeur, je viens ici, je m’y enferme et j’y grogne ; c’est, de toute la maison, la pièce qui me sert le plus. Vous ne vous doutez pas de mon affreux caractère ;… mais vous tremblez, chère enfant ? »

Comment n’être pas émue ? J’essayais de me contenir ; mais me trouver en face de cet homme généreux, voir son regard s’arrêter sur le mien avec tant de bienveillance, et me sentir si heureuse, si honorée ; oh ! que mon cœur était plein !…

Je pris sa main, que je baisai. Je ne sais pas ce qu’il me dit ou même s’il me parla : il sembla déconcerté, fit quelques pas vers la fenêtre, et je crus qu’il allait la franchir et disparaître ; mais je fus bientôt rassurée en voyant dans ses yeux ce qui l’avait fait s’éloigner afin de me le cacher. Il me frappa doucement sur la tête, et nous nous assîmes tous les deux.

« Ah !… dit-il, c’est fini ; bouh ! pas de folies, mon enfant !

— Cela ne m’arrivera plus, monsieur, répondis-je ; mais, tout d’abord, il est bien difficile…

— Au contraire ; rien n’était plus aisé. Pourquoi pas ? j’entends parler d’une petite orpheline qui n’a personne au monde ; je me mets en tête de devenir son protecteur ; elle grandit, fait plus que justifier mes espérances, et je reste son tuteur et son ami : c’est tout ce qu’il y a de plus simple. Maintenant les vieux comptes sont réglés, et j’ai devant moi ton aimable figure, aimable et franche s’il en fut.

L’effet des paroles de mon tuteur avait été si puissant que je retrouvai tout à coup mon sang-froid et que je croisai tranquillement mes mains sur mon panier. M. Jarndyce m’approuva du regard et se mit à me parler avec la même confiance que si j’avais eu l’habitude de causer avec lui chaque matin.

« Ainsi donc, me dit mon tuteur, vous ne comprenez rien à cette affaire ? »

Je fis un signe négatif.

« Eh bien ! je ne crois pas, poursuivit-il, que personne y comprenne davantage ; les avocats ont si bien dénaturé le fait primitif et l’ont tellement embrouillé qu’il a disparu depuis longtemps et qu’il n’est même plus en cause. C’est à propos de testament et de fidéicommis : du moins c’était à ce sujet-là, car aujourd’hui le procès n’existe plus que relativement aux frais, la seule chose dont on s’occupe. Nous comparaissons, disparaissons, interrogeons, verbalisons, contre-verbalisons, disputons, motionnons, rapportons, référons, considérons, tournons autour du grand chancelier et de tous ses satellites ; et nous valsons ainsi en toute équité jusqu’à ce que mort s’ensuive, rien qu’à propos des frais. C’est là toute la question ; le reste s’est évanoui je ne sais comment.

— Mais n’était-ce pas, disiez-vous, à propos d’un testament ? lui demandai-je pour le rappeler à lui-même, car il commençait à se frotter vivement la tête.

— Oui, répondit-il ; autrefois, quand c’était à propos de quelque chose. Un certain Jarndyce avait, dans un jour de malheur, fait une fortune considérable, et crut devoir, à sa mort, en disposer par testament. La fortune a passé tout entière à savoir comment seraient administrés les fidéicommis ; ceux qu’elle devait enrichir ont été réduits à une telle misère qu’ils n’auraient pas pu être plus rudement châtiés, s’ils s’étaient, par un crime, approprié les sommes qui leur étaient léguées. Pour le testament, ce ne fut jamais qu’une lettre morte ; et depuis le commencement de cette affaire, chaque fois qu’une chose connue de tout le monde est ignorée d’un seul individu, on la lui signifie : chacun alors reçoit une nouvelle copie de toutes les pièces ; et à chaque incident les copies s’accumulent et s’entassent jusqu’à former la charge de plusieurs charrettes ; souvent même on les paye sans qu’elles aient été faites, ce qui est le plus ordinaire, car personne n’en a besoin. Et vous êtes forcé de prendre part à ce chassé-croisé de frais et d’honoraires, de sottise et de corruption plus infernal, cent fois, qu’on n’en rêva jamais dans les plus folles visions du sabbat des sorcières. L’équité naturelle pose des questions au droit légal ; le droit y répond par d’autres questions à l’équité. Le droit trouve que cela ne peut pas aller comme ceci ; l’équité que cela ne peut pas se passer comme ça, et ni l’un ni l’autre ne peuvent rien pour vous sans maîtres tels et tels, avocats et avoués comparaissant pour A ; et maîtres tels et tels comparaissant pour B ; ainsi de suite jusqu’à Z ; et les choses vont de la sorte d’années en années, de plaideurs en plaideurs, recommençant toujours et ne finissant jamais ; et vous ne pouvez pas même renoncer à ce procès, car vous en faites partie, et partie vous devez être — que vous le vouliez ou non. D’ailleurs cela ne servirait à rien d’y penser ; sitôt que l’idée en vint à notre pauvre oncle Tom, ce fut pour lui le commencement de la fin.

— Le M. Jarndyce dont l’histoire m’a été racontée ? demandai-je.

— Oui, répondit-il gravement ; j’héritai de lui ; cette maison était la sienne, et méritait bien qu’on l’appelât la maison désolée ; quel cachet de misère n’avait-elle pas alors ! Autrefois on la nommait les Pignons ; c’est mon pauvre oncle Tom qui lui donna le nom lugubre qu’elle porte aujourd’hui. Le malheureux y vivait enfermé, courbé nuit et jour sur les pièces du procès, dans l’espoir de le dépouiller de ses mystifications et de l’amener à bonne fin. Pendant ce temps-là, sa demeure dépérissait ; le vent soufflait à travers les murailles ; le toit effondré laissait passer la pluie, l’herbe emplissait les allées qui conduisaient à la porte vermoulue ; et quand je vins ici, rapportant ce qui restait de mon malheureux oncle, il me sembla que sa maison s’était, en même temps que lui, fait sauter la cervelle, car on n’y voyait plus que débris et que ruines. »

Il marchait à grands pas et tressaillit en disant ces paroles ; puis il me regarda ; son visage s’éclaircit, et il revint s’asseoir, ses deux mains dans ses poches.

« Esther, je vous l’ai dit, reprit-il, c’est pour grogner qu’on vient ici. Où en étais-je ?

— À l’heureux changement que vous avez fait dans cette maison, répondis-je.

— C’est vrai, dit-il, et je reprends mon récit. Nous possédons dans certains quartiers de Londres d’autres immeubles qui sont aujourd’hui dans l’état où Bleak-House était alors. Quand je dis nous, c’est du procès que je parle, et à vrai dire cette propriété n’appartient plus qu’à lui ; pour tout autre ce ne sera jamais qu’une plaie vive. C’est toute une rue de maisons délabrées, sans vitres et sans fenêtres, dont les ouvertures, aveuglées par des pierres, ne laissent plus pénétrer le jour ; dont les contrevents sont arrachés de leurs gonds et pendent aux murailles ; dont les grilles sont rongées par la rouille ; dont les marches des portes (véritable seuil du palais de la Mort) croupissent dans l’humidité qui les verdit, et dont les étais mêmes, béquilles sur lesquelles sont appuyées ces ruines, ont pourri à leur tour. La chancellerie n’avait aucun droit sur Bleak-House, mais Tom Jarndyce appartenait à la cour, et la maison où il vivait a été mise comme lui sous les scellés : les scellés du grand sceau qui règne sur toute l’Angleterre ; … les enfants ne le connaissent que trop, le grand sceau !

— Quel changement vous avez fait ici ! répétai-je.

— Assurément, répondit-il d’un ton plus gai ; et c’est de votre part une grande habileté que de remettre sous mes yeux le beau côté de la médaille. (Parler de ma sagesse et avoir l’air d’y croire !)… Voilà de ces choses, ma fille, continua mon tuteur, dont je ne m’entretiens jamais et qu’il vaudrait mieux oublier. Cependant, poursuivit-il en me regardant sérieusement, si vous trouvez bon d’en causer avec Éva et Richard, vous pouvez le faire ; je vous en laisse juge.

— J’espère, monsieur, répondis-je…

— Appelez-moi votre tuteur, chère enfant ! »

Je me sentis de nouveau gagner par l’émotion en écoutant ces paroles qu’il disait avec une feinte indifférence, comme s’il n’avait voulu exprimer qu’un caprice, et sous lesquelles se cachait une tendresse ingénieuse ; mais j’imprimai une légère secousse à mes deux trousseaux de clefs qui me rappelèrent à moi-même.

« J’espère, tuteur, continuai-je, que vous n’allez pas vous en rapporter à mon propre jugement ; vous pourriez vous méprendre, et je crains que vous ne soyez désappointé en apprenant que j’ai peu d’intelligence et que je n’ai pas d’esprit ; pourtant rien n’est plus vrai, et vous l’auriez bientôt découvert si je n’avais pas la franchise de vous l’avouer maintenant. »

Il ne sembla pas étonné, bien au contraire, et me dit en souriant qu’il me connaissait à merveille, et que j’étais assez intelligente comme cela pour lui.

« Je pourrai peut-être le devenir, mais j’ai bien peur…

— Vous le serez toujours assez pour être l’excellente petite femme qu’il faut à Bleak-House afin qu’on y soit bien ; vous savez la bonne petite vieille de la chanson de l’enfant (je ne parle pas de Skimpole) :

Son bras n’est pas si petit
Qu’au besoin elle ne puisse
Balayer du ciel de lit
La toile qui le tapisse.

Et vous aussi, vous tiendrez notre ciel si net et si brillant, chère Esther, qu’un de ces jours nous ne reviendrons plus au grognoir, dont nous fermerons la porte. »

C’est depuis lors qu’on m’appela petite vieille, petite femme, petite mère, bonne maman, dame Durden, et que j’eus tant de noms de ce genre, que celui d’Esther ne tarda pas à disparaître.

« Pour en revenir à ce que nous disions tout à l’heure, reprit M. Jarndyce, voilà Richard, un beau jeune homme, un garçon plein d’avenir, mais qu’allons-nous en faire ? »

Bonté divine ! avoir l’idée de me consulter, et sur un point de cette importance !

« Il faut qu’il ait une profession, mais laquelle ? ajouta M. Jarndyce en mettant les mains dans ses poches et en allongeant ses jambes. Il va falloir que nous ayons là-dessus un perrucobalivernage[1] qui n’en finira pas.

— Un perruco…

— Oui, répondit-il ; je ne sais pas d’autre nom qui convienne à la chose. Il est pupille en chancellerie : Kenge et Carboy auront leur mot à dire ; maître un tel, espèce de fossoyeur, qui dans une arrière-chambre, au bout de Chancery-Lane, creuse la fosse où l’on enterre le bon droit et le bon sens qui se trouvent dans un procès, l’avocat, le chancelier, ses acolytes auront leur mot à dire, et chacun, pour ce mot, touchera de gros honoraires ; la chose se fera solennellement, verbeusement, désagréablement, surtout dispendieusement, et voilà ce que j’appelle un perrucobalivernage. D’où vient que l’humanité est affligée de cette plaie ? ou pour quelle faute ces malheureux jeunes gens furent-ils plongés dans cet abîme ? je l’ignore ; mais il en est ainsi. »

Et se frottant la tête avec violence, M. Jarndyce fit allusion au vent d’est ; mais, preuve touchante de sa bonté pour moi, son visage recouvrait son expression bienveillante dès qu’il rencontrait le mien.

« Ce qu’il y aurait peut-être de mieux à faire, répondis-je, ce serait d’abord de demander à Richard quelle serait la profession qui semble avoir pour lui de l’attrait.

— Précisément, répliqua mon tuteur ; parlez-en souvent avec Éva et lui ; mettez-y votre tact habituel, et nous verrons ensuite. »

Ce n’était pas là ce que j’avais voulu dire ; je pensais que ce serait lui qui parlerait à Richard, je me sentais donc effrayée de l’importance que l’on me donnait et du nombre de choses qui allaient reposer sur moi. Néanmoins je promis de faire de mon mieux, répétant que j’avais peur qu’il ne me supposât une sagacité que j’étais bien loin d’avoir ; ce à quoi mon tuteur répondit par le plus aimable de tous les rires que j’eusse jamais entendus.

« Allons, dit-il en se levant et en repoussant son fauteuil, assez de grognerie pour un jour ; mais un seul mot encore. Avez-vous quelque chose à me demander, chère Esther ? »

Il fixa sur moi des yeux si attentifs qu’il attira mon regard, et je crus comprendre sa pensée.

« Relativement à moi ? lui demandai-je.

— Oui, répondit-il.

— Rien, cher tuteur, répliquai-je en mettant dans la sienne ma main qui se trouva tout à coup plus tremblante que je ne l’aurais voulu ; s’il existait une chose qu’il me fallût savoir, je n’aurais pas besoin de vous prier de me la dire ; il faudrait que mon cœur fût bien profondément endurci pour que toute ma confiance ne vous soit pas acquise ; non, tuteur, je n’ai rien à vous demander. »

Il me donna son bras ; nous sortîmes pour aller à la recherche d’Éva ; et depuis ce moment je me sentis complétement à l’aise auprès de lui, complétement heureuse et ne désirant pas en savoir davantage.

La vie que nous menions à Bleak-House fut d’abord assez active : nous avions à faire connaissance avec les personnes du voisinage que voyait M. Jarndyce, et nous fîmes cette remarque, Éva et moi, qu’il semblait connaître tous ceux qui éprouvent le besoin de faire quelque chose avec l’argent des autres. Un jour que nous étions occupées dans le grognoir à trier ses lettres et à répondre à quelques-unes d’entre elles, nous en restâmes confondues. La plupart de ses correspondants paraissaient n’avoir d’autre affaire que de se former en comités pour demander de l’argent ; les femmes tout aussi bien que les hommes, et peut-être plus encore. Elles y mettaient une passion vraiment extraordinaire, et leur vie nous sembla n’avoir pas d’autre but que de jeter à la poste des billets de souscription, depuis un sou jusqu’à un souverain ; elles demandaient sans cesse et avaient besoin de tout : de vêtements, de vieux linge, de charbon, d’intérêt, d’aliments, de flanelle, d’autographes et d’argent, de tout ce que M. Jarndyce avait ou n’avait pas. Leurs projets n’étaient pas moins variés que ne l’étaient leurs demandes ; elles avaient à construire un nouvel édifice ; à terminer tel autre sur lequel on redevait et qu’il fallait payer ; à établir la confrérie de Marie du Moyen Âge, construction pittoresque dont la gravure de la façade était jointe au billet ; à donner un témoignage d’admiration publique à mistress Jellyby ; à faire faire le portrait à l’huile du secrétaire de leur comité, pour l’offrir à sa belle-mère, dont le profond dévouement à ce gendre estimable était bien connu de tous. En un mot, elles éprouvaient le besoin d’ériger tout au monde, depuis un hôpital jusqu’au marbre d’une tombe ; de tout offrir, depuis une rente de cinq cent mille livres jusqu’à une théière d’argent ; et prenaient une multitude de titres, s’appelant les femmes d’Angleterre, les filles de la Grande-Bretagne, les sœurs de la foi, de la charité, de l’espérance, de toutes les vertus du monde ; s’occupaient continuellement d’intriguer et d’élire, et notre faible tête se brisait, rien qu’à penser à la vie fiévreuse que devaient mener toutes ces dames.

Parmi celles que faisait remarquer entre toutes la rapacité de leur bienfaisance, était une mistress Pardiggle. À en juger par le nombre de ses lettres à M. Jarndyce, elle devait avoir une puissance épistolaire presque égale à celle de mistress Jellyby. Nous avions observé que le vent changeait toujours quand le nom de mistress Pardiggle se mêlait par hasard à la conversation, et que la bise interrompait invariablement M. Jarndyce dès qu’il avait exprimé cette opinion : qu’il existe deux sortes de gens charitables, ceux qui font beaucoup de bruit et peu de bien ; ceux qui font beaucoup de bien sans faire le moindre bruit. Nous étions fort curieux de voir mistress Pardiggle, qui devait, pensions-nous, être un type de charité bruyante ; aussi fûmes-nous enchantées lorsqu’un beau jour nous vîmes entrer cette dame avec cinq petits garçons qui lui appartenaient.

C’était une grande femme d’un aspect formidable, avec des lunettes, un nez proéminent, la voix haute et des mouvements si brusques et d’une telle force qu’elle renversait les chaises rien qu’en les effleurant de sa robe, dont l’immense ampleur exigeait une place énorme. Nous étions seules à la maison, Éva et moi, et nous la reçûmes avec timidité, saisies par le froid glacial qui entrait en même temps qu’elle et bleuissait le visage des petits Pardiggle dont elle était suivie.

« Jeunes ladies, nous dit-elle après les salutations d’usage et avec une grande volubilité, je vous présente mes cinq fils, dont vous avez pu voir les noms sur les listes de souscription imprimées que possède M. Jardnyce, mon estimable ami : Egbert, mon fils aîné (douze ans) est celui qui envoya tout son argent de poche, cinq schellings et trois pence, aux Indiens Tockahoupo  ; Oswald, mon second fils (dix ans et demi) contribua pour deux schellings et neuf pence à la grande manifestation nationale des forgerons ; ainsi que François, mon troisième (neuf ans), qui donna pour le même objet un schelling six pence et un demi-penny ; Félix, mon quatrième (sept ans), a envoyé huit pence à la société des veuves ; Alfred, mon petit dernier (cinq ans), fait volontairement partie de l’association des enfants de la joie, et s’est engagé pour la vie à ne jamais user de tabac sous une forme quelconque. »

Vous n’avez jamais vu d’enfants plus mécontents, et dont la figure, contractée par la fureur, exprimât plus de rage concentrée en entendant citer le chiffre de leurs contributions ; quant à l’enfant de la joie, on n’a pas l’air plus malheureux ni plus stupide.

« Si j’ai bien compris, nous dit mistress Pardiggle, vous avez fait une visite à mistress Jellyby ?

— Oui, madame, répondis-je, nous y avons même couché.

— Mistress Jellyby, poursuivit notre interlocutrice d’un ton dogmatique, d’une voix qui me sembla porter des lunettes et avec de gros yeux qui lui sortaient de la tête… mistress Jellyby est un bienfait pour la société tout entière, et mérite qu’on la soutienne ; mes fils ont contribué pour leur part à ses projets sur l’Afrique ; Egbert y a souscrit pour un schelling et six pence, montant de la petite somme qui lui est allouée pour neuf semaines ; Oswald pour un schelling et un penny, et les autres suivant leurs faibles moyens. Toutefois je ne partage pas entièrement la manière de voir de mistress Jellyby et n’approuve pas sa conduite envers sa jeune famille. On a fait cette remarque fâcheuse, que ses enfants sont exclus de toute participation à l’œuvre qu’elle a entreprise. Elle peut avoir raison, comme elle peut avoir tort ; mais à tort ou à raison, ce n’est pas ainsi que je me conduis envers ma jeune famille, que je conduis partout avec moi. »

Ces paroles arrachèrent au malheureux Egbert une plainte qu’il termina par un bâillement, mais qui, j’en suis certaine, commença par un cri.

« Ils me suivent à l’église, où nous allons tous les jours à six heures et demie du matin, même au plus fort de l’hiver, continua mistress Pardiggle avec volubilité ; ils viennent avec moi dans tous les lieux où m’appellent les devoirs que mes fonctions m’imposent. Je suis dame lectrice, surveillante des écoles, distributrice de secours et dame visitante des ouvriers et des malades. J’appartiens au comité local des layettes, à plusieurs comités généraux, et mes œuvres particulières sont extrêmement nombreuses, plus peut-être que celles de qui que ce soit. Eh bien ! mes enfants ne me quittent jamais, et c’est ainsi qu’ils apprennent à connaître les pauvres, qu’ils acquièrent l’intelligence des affaires de charité, s’exercent à les traiter en général, et prennent le goût de ces occupations qui, plus tard, les rendront utiles à leur prochain et seront pour eux une source de satisfaction. Mes enfants n’ont rien de frivole ; tout l’argent qui leur est alloué pour leurs menus plaisirs est dépensé par eux en souscriptions, que je dirige ; et les réunions publiques auxquelles je les fais assister, les sermons, les oraisons et les discussions qu’ils entendent dépassent en nombre tout ce qu’il est possible d’imaginer. Alfred (cinq ans), dont je vous ai parlé comme s’étant, de son propre mouvement, engagé à n’user jamais de tabac sous aucune forme, est l’un des rares enfants qui, dans cette occasion solennelle, montrèrent qu’ils avaient conscience de ce qu’ils faisaient, après avoir écouté le discours plein de chaleur que le président leur adressa dans cette soirée mémorable, et qui dura deux heures.

« Vous avez pu, miss Summerson, poursuivit mistress Pardiggle, remarquer dans quelques-unes des listes de souscription que possède notre estimable ami M. Jarndyce, après les noms de ma jeune famille, celui de O. A. Pardiggle, F. R. S., souscrivant pour une livre, c’est mon mari ; nous suivons toujours le même ordre ; j’ouvre la marche et dépense mon obole la première ; viennent ensuite mes enfants par rang d’âge et souscrivant d’après leurs faibles ressources ; enfin M. Pardiggle forme l’arrière-garde, heureux d’apporter, sous ma direction, la modeste offrande qu’il peut donner.

« C’est ainsi que la chose est faite, non-seulement pour nous être agréable, mais encore pour servir d’exemple aux autres, et rendre meilleurs ceux qui peuvent en profiter. »

Supposez que M. Pardiggle et M. Jellyby, ayant dîné ensemble, voulussent après boire soulager leur esprit et en vinssent à se confier mutuellement leurs pensées !… J’étais vraiment confuse d’avoir eu cette idée, mais malgré moi elle me trottait dans la tête.

« Cette maison est parfaitement située, » dit tout à coup mistress Pardiggle.

Et fort contente de lui voir changer de conversation, je m’approchai de la fenêtre et lui fis remarquer les beautés du paysage, sur lesquelles ses lunettes me parurent se reposer avec indifférence.

« Vous connaissez M. Gusher ? » reprit-elle aussitôt.

Nous fûmes obligées de répondre que non.

« Vous y perdez beaucoup, répliqua mistress Pardiggle avec un air d’importance ; M. Gusher est un orateur fervent et passionné, dont la parole est pleine de feu. Monté dans une charrette sur cette pelouse, qui, par la disposition des lieux semble naturellement destinée pour un meeting, il pourrait parler pendant des heures entières sur n’importe quel sujet et le développer avec une éloquence saisissante ! Maintenant, jeunes ladies, ajouta mistress Pardiggle, en reculant son fauteuil et en renversant comme par une puissance invisible une petite table ronde où était mon panier à ouvrage et qui se trouvait à l’autre bout du salon, maintenant, j’ose le dire, vous m’avez comprise et jugée. »

À ces paroles embarrassantes, Éva me regarda tout interdite, et ma rougeur exprima trop clairement ma pensée.

« Je veux dire, poursuivit mistress Pardiggle, que vous devez maintenant connaître le trait saillant de ma nature. Il est assez marquant pour être immédiatement découvert ; d’ailleurs je me livre sans réserve et j’avoue franchement que je suis une femme pratique, adonnée aux affaires. J’aime les difficultés et ne redoute pas la peine ; elle m’excite et m’est vraiment salutaire ; je suis accoutumée, endurcie aux travaux pénibles et ne connais pas la fatigue. »

Nous balbutiâmes quelques mots sans suite, exprimant à la fois notre étonnement et les félicitations que nous dictait la politesse.

« Le mot lassitude n’existe pas pour moi, je ne le comprends pas, continua mistress Pardiggle ; vous voudriez me lasser que vous ne le pourriez jamais ; tout ce que je fais (et sans efforts), la quantité d’affaires que j’expédie (et que je regarde comme peu de chose) m’étonne souvent moi-même. J’ai vu M. Pardiggle et ma jeune famille se lasser complétement, rien qu’en me voyant agir, alors que je me sentais aussi vive qu’une alouette. »

Si jamais le sombre visage du fils aîné put exprimer plus de haine malicieuse qu’il ne l’avait fait depuis le commencement de cette visite, ce fut en entendant ces paroles ; et fermant le poing, il en donna un coup discret, mais significatif, dans le fond de son chapeau qu’il portait sous le bras gauche.

« Cette faculté, poursuivit mistress Pardiggle, me donne un grand avantage lorsque je fais mes tournées ; si je rencontre une personne qui refuse de m’écouter, je lui dis tout de suite : « Mon ami, je ne connais pas la fatigue ; je ne me lasse jamais et j’ai la ferme intention de persévérer jusqu’au bout… » Mais cela se trouve à merveille, j’ai précisément à voir quelques malheureux dans les environs ; puis-je espérer, miss Summerson et miss Clare, que vous voudrez bien m’accompagner ?

— Je suis, lui dis-je, trop occupée pour sortir ; » et voyant que cette excuse n’était pas acceptée, j’ajoutai que je ne me croyais pas les qualités nécessaires pour remplir une telle mission ; que j’avais trop peu d’expérience pour savoir mettre mon esprit à la portée des gens dont la situation était différente de la mienne ; que je n’avais pas cette connaissance du cœur humain, ce tact indispensable pour une telle œuvre ; qu’il me restait trop à apprendre pour que je pusse me livrer à l’enseignement des autres et que mes bonnes intentions ne me semblaient pas suffire ; que par tous ces motifs je croyais devoir limiter mes efforts et tâcher de me rendre utile à ceux qui m’entouraient, essayant d’étendre peu à peu le cercle de mes devoirs, à mesure que se développeraient mes facultés et mes forces.

« Vous avez tort, me dit mistress Pardiggle. Toutefois il se peut que vous n’ayez pas la vigueur nécessaire pour vous livrer à cette pénible tâche. Mais s’il vous plaisait de me voir à l’œuvre, je vais de ce pas, avec ma jeune famille, visiter un briquetier du voisinage (fort vilain homme du reste), et je serais enchantée de vous avoir toutes les deux avec moi. »

J’échangeai un coup d’œil avec Éva et j’acceptai l’offre qui nous était faite, puisque dans tous les cas nous devions nous promener. Quand nous revînmes au salon, après avoir été chercher notre chapeau et notre châle, nous trouvâmes la jeune famille languissant dans un coin, tandis que mistress Pardiggle marchait à grands pas, renversant tous les petits meubles qui se trouvaient dans la pièce. Elle prit possession d’Éva et je les suivis avec tous les enfants.

J’aime passionnément les enfants, et je me suis toujours estimée fort heureuse de leur pétulante confiance ; mais, dans cette occasion, ce fut le contraire, et j’eus beaucoup à souffrir de tous ces petits Pardiggle. À peine étions-nous dehors, qu’Egbert, s’adressant à moi comme l’eût fait un mendiant, me demanda un schelling, sous prétexte qu’on lui avait volé son argent ; et sur l’observation que je me permis de lui faire relativement à l’inconvenance de son langage, car il avait ajouté « c’est elle, » en désignant sa mère : « C’est bon, dit-il, et je voudrais vous y voir ; pourquoi est-ce qu’elle m’attrape en me disant qu’elle me donne de l’argent pour me le reprendre ensuite ? Pourquoi dit-elle que c’est à moi, et qu’elle m’empêche de le dépenser ? c’est bien la peine de parler de ce qu’on me donne par semaine ! » Ces questions brûlantes l’exaspérèrent tellement, ainsi qu’Oswald et Francis, qu’ils me pincèrent tous à la fois, et d’une manière si atroce que j’eus beaucoup de peine à m’empêcher de crier. En même temps Félix me marchait sur les pieds, et l’Enfant de la joie, dont tout l’argent passait en souscriptions, et qui se trouvait condamné par le fait à s’abstenir de gâteaux en même temps que de tabac, devint tellement pourpre de rage quand nous passâmes devant la boutique du pâtissier, que j’en fus vivement effrayée. Jamais enfants ne m’ont fait autant souffrir ; aussi me félicitai-je d’arriver à la maison du briquetier ; pauvre masure pourtant, faisant partie d’un groupe de misérables cabanes situées au milieu d’un terrain argileux, ayant devant la porte un jardin ne produisant autre chose que des flaques d’eau stagnante, avec l’étable aux cochons près des fenêtres brisées ; et çà et là un vieux cuvier pour recevoir, quand il pleut, l’eau qui découle du toit, ou bien rempli d’argile et ressemblant à un gros pâté de boue. Des hommes et des femmes étaient aux fenêtres ou sur les portes et ne semblèrent pas nous voir ; toutefois ils se mirent à ricaner lorsque nous passâmes devant eux et à jaser du beau monde qui ferait mieux de penser à ses affaires que de s’occuper de celles des autres, et de crotter ses souliers pour venir voir ce qui ne le regarde pas.

Mistress Pardiggle ouvrait la marche d’un air déterminé, et tout en parlant des habitudes de désordre et de saleté des gens près desquels nous passions (je doute que la plus soigneuse d’entre nous eût pu être plus propre qu’eux dans un pareil endroit), elle nous conduisit à l’une des masures les plus reculées, dont la chambre d’en bas était à peine assez grande pour pouvoir nous contenir. Dans cette pièce humide et puante se trouvaient une femme ayant un œil poché, assise auprès du feu, et tenant sur ses genoux un petit enfant qui râlait ; un homme ignoble, aux vêtements souillés de boue, qui gisait sur le carreau, où il fumait sa pipe ; un grand garçon qui mettait un collier à un chien, et une fille effrontée, faisant une espèce de savonnage dans une eau épaisse et bourbeuse. Ils nous regardèrent quand nous entrâmes : la femme se détourna pour cacher son œil meurtri ; mais personne ne nous souhaita le bonjour.

« Eh bien ! mes amis, comment vous portez-vous ? demanda mistress Pardiggle d’une voix brève et dure qui n’avait rien d’affectueux ; me voilà revenue ; je vous l’avais dit : vous ne pourrez pas me lasser ; j’aime les difficultés, la rude besogne, et je suis fidèle à ma parole.

— Y a-t-i’ encore queuqu’un à entrer avec vous ? grommela entre ses dents l’homme étendu par terre, et qui, sans se relever, posa sa tête sur sa main pour nous regarder fixement.

— Non, mon ami, répondit mistress Pardiggle, qui renversa l’un des escabeaux en s’asseyant sur l’autre.

— C’est que j’trouvons qu’vous n’êtes pas assez d’monde, » dit l’homme sans quitter sa pipe et en promenant sur nous un regard peu bienveillant.

Le fils et la fille se mirent à rire ainsi que deux amis du jeune homme accourus pour nous voir et qui se tenaient debout près de la porte, les deux mains dans leurs poches.

« Vous ne me lasserez pas, braves gens, reprit mistress Pardiggle ; je me fais un jeu de toutes les difficultés, et plus vous rendrez ma tâche pénible, plus vous me la ferez aimer.

— Eh ben ! alors, à vos souhaits ! grogna l’homme à la pipe. J’en ons assez comme ça, et i’faut qu’ça finisse. J’n’en veux pus d’ces libertés qu’on prend dans ma maison ; c’est-i’ que j’sommes un blaireau pour qu’on me r’lance dans mon trou ? Vous v’là encore fourrant vot’nez ici pour faire tout’vos questions comme à vot’habitude. J’vous connaissons et j’savons tout c’que vous v’nez nous dire. Mais pas la peine, j’m’en vas vous l’épargner. Ma fille savonne-t-elle ? Eh ben ! oui, la v’là qui lave ; r’gardez un peu c’t’ eau-là, et flairez-la pour voir ; c’est pourtant c’ que j’ buvons. Comment la trouvez-vous ? qu’ pensez-vous du gin auprès de c’te boisson ? Ma baraque est-elle sale ? Eh ben ! oui, elle est sale, et par elle-même, encore, tout comme elle est malsaine, et cinq enfants qu’ nous avons, qui sont sales et malsains, et condamnés d’avance ; tant mieux pour eux s’ils meurent, et tant mieux pour nous autres. J’ai-t-y lu l’ petit liv’ que vous avez laissé ? Non ; je n’lisons pas les liv’ que vous nous apportez ; y a personne ici qui sache seulement y lire, et quand y en aurait, ça n’ nous conviendrait pas. C’est bon pour un marmot, et j’ sommes pas un enfant ; si c’était vot’ idée de m’laisser une poupée, est-c’ que j’ m’en occuperais ? Maint’nant c’est ma conduite, vous v’nez pour la savoir ? Eh ben ! j’vas vous la dire ; j’ons été soûl trois jours, et j’ l’aurions été quat’, si j’avions eu de l’argent. J’ai-t-y été à l’église ? Non, j’ n’y mettons pas les pieds ; c’est pas là qu’on m’verra ; le bedeau est un mon-sieur trop dis-tin-gué pour moi ; et comment que ma femme a attrapé sa tape à l’œil ? C’est moi qui l’y ai fichue, et si alle vous dit qu’non, all’ en aura menti. »

Et reprenant sa pipe, qu’il avait quittée pour nous faire ce discours, il nous tourna le dos et se remit à fumer.

Mistress Pardiggle, qui, tout le temps, l’avait regardé à travers ses lunettes d’une façon provocante, tira de sa poche un livre, et, s’en servant comme d’un bâton de constable, fit main basse sur toute la famille, condamnée en bloc, de par elle, à entendre la lecture qu’elle s’apprêtait à faire.

Nous étions fort mal à notre aise, Éva et moi, nous sentant déplacées aussi bien qu’importunes, et supposant que mistress Pardiggle serait arrivée plus sûrement à son but en agissant d’une tout autre manière. Ses enfants, l’œil fixe et l’air maussade, regardaient tout sans rien voir ; et, dans la famille du briquetier, personne ne s’occupait plus de nous, à l’exception du fils aîné, qui ne manquait pas de faire aboyer son chien toutes les fois que mistress Pardiggle déployait le plus d’emphase. Une barrière infranchissable nous séparait de ces malheureux. Pouvait-elle s’abaisser ? Nous n’aurions pas su le dire ; mais assurément notre nouvelle connaissance n’était pas destinée à opérer ce miracle. Sa lecture, aussi bien que ses paroles, nous sembla mal choisie pour de tels auditeurs, et n’aurait produit aucun bon résultat, même alors qu’elle eût été faite avec douceur et en s’y prenant mieux. Quant au petit livre auquel le briquetier avait fait allusion, nous en apprîmes le titre, et mon tuteur nous dit que Robinson Crusoé ne l’aurait même pas lu au fond de son île déserte.

Enfin mistress Pardiggle termina sa lecture, et ce fut pour nous un véritable soulagement.

« Vous avez donc fini ? demanda le briquetier d’un ton bourru en se retournant vers elle.

— Pour aujourd’hui, mon ami, répliqua mistress Pardiggle ; mais vous savez que je ne me fatigue jamais, et vous aurez ma visite quand votre tour reviendra.

— C’est bon ! Filez d’abord, et, quand vous s’rez ailleurs, faites tout c’ qui vous plaira, » répondit l’homme en croisant les bras et en accompagnant ces paroles d’un juron énergique.

Mistress Pardiggle se leva, formant un tourbillon qui faillit entraîner la pipe de l’ouvrier, prit deux de ses enfants par la main, appela les autres, exprima l’espoir qu’à sa prochaine visite elle trouverait la maison et la famille du briquetier dans un état plus convenable, et se dirigea vers une cabane voisine. Je ne crois pas manquer de bienveillance, ni me tromper, en supposant qu’elle voulait, en ceci comme dans tout le reste, montrer qu’elle faisait la charité en gros et donnait à ses affaires une immense extension.

Elle supposait que nous allions la suivre ; mais, dès qu’elle fut sortie de la chambre, nous nous approchâmes de la femme qui était assise près du feu, pour lui demander ce qu’avait l’enfant qu’elle tenait sur ses genoux.

Elle regarda le pauvre petit sans nous répondre, en cachant son œil meurtri, comme pour séparer toute idée de violence et de mauvais traitement du pauvre ange dont la vie s’éteignait. Éva, profondément émue, s’inclina vers l’enfant. Le pauvre petit n’était plus !

« Esther ! s’écria-t-elle en s’agenouillant auprès de lui, voyez donc la malheureuse petite créature, comme elle est calme et jolie ! Oh ! mon Dieu, quel chagrin ! et que je suis triste pour sa pauvre mère. Je n’ai jamais rien vu qui me causât autant de peine. Cher ange, cher petit ange ! »

Elle mit, en pleurant, sa main sur celle de la malheureuse femme, qui, la regardant tout étonnée, éclata en sanglots.

Je pris l’enfant, que j’arrangeai pour son dernier sommeil ; et le posant sur une planche, je le couvris de mon mouchoir. Nous essayâmes de consoler sa pauvre mère en lui disant tout bas les paroles de notre Sauveur au sujet des enfants. Elle ne répondit pas et continua de pleurer.

Le fils aîné avait mis son chien dehors et se tenait auprès de la porte. Ses yeux étaient secs, mais n’avaient plus rien d’insolent. Sa sœur avait quitté son savonnage ; elle était assise dans un coin et regardait vaguement par terre. Le briquetier s’était levé ; il fumait toujours sa pipe et conservait un air sombre et défiant, mais il était silencieux. Comme je les regardais, une femme très-laide et misérablement vêtue se précipita dans la chambre en s’écriant :

« Jenny ! Jenny ! »

À cette voix, la pauvre mère quitta sa chaise et se jeta dans les bras de celle qui l’appelait ainsi. La nouvelle arrivée portait, sur les mains et sur le visage, la marque des mauvais traitements qu’elle recevait chaque jour. Elle était laide, sans grâce aucune, mais bonne et sensible ; et, lorsqu’elle mêla ses pleurs à ceux de la malheureuse qu’elle était venue consoler, la beauté ne lui manquait plus. Quand je dis consoler, elle ne trouvait que ces mots : « Jenny ! Jenny ! » Tout le reste était dans la manière dont elle les prononçait. Rien n’était plus touchant que de voir ces deux femmes battues et misérables, si étroitement unies, éprouver l’une pour l’autre une sympathie si vive et se soutenir mutuellement ; de sentir que les rudes épreuves de leur cruelle existence avaient attendri leur cœur et les faisaient s’entr’aider et s’aimer. Le bon côté de ces malheureux, pensai-je, nous est toujours caché. Tout le monde ignore ce que le pauvre est pour le pauvre, excepté lui et Dieu.

Nous jugeâmes plus convenable de ne pas les interrompre et de nous retirer sans bruit. Personne ne remarqua notre départ, si ce n’est le briquetier, qui, appuyé contre le mur, se dérangea pour nous laisser passer. Nous l’en remerciâmes ; mais il ne voulut pas avoir l’air de l’avoir fait avec cette intention et ne nous répondit pas.

Éva était si désolée de ce que nous avions vu, et Richard, que nous trouvâmes en rentrant, fut si triste de la voir pleurer (bien qu’il m’avouât que les larmes l’embellissaient encore), que nous fîmes le projet de retourner le soir chez la pauvre Jenny et de lui porter diverses choses.

Quant à M. Jarndyce, il avait suffi de lui en dire un seul mot pour que le vent changeât immédiatement.

Le soir venu, Richard nous accompagna jusqu’où nous devions aller. Sur la route se trouvait un cabaret où beaucoup d’hommes étaient rassemblés devant la porte ; et, parmi ces hommes, le briquetier dont l’enfant venait de mourir se querellait bruyamment. Un peu plus loin, nous rencontrâmes son fils aîné avec son chien ; quant à sa fille, elle riait et causait avec d’autres jeunes femmes ; mais elle parut confuse en nous apercevant, et se détourna quand nous passâmes près d’elle.

Richard nous quitta lorsque nous fûmes arrivées près de la maison de Jenny. La pauvre femme que nous y avions laissée y était toujours et regardait au dehors avec anxiété.

« Est-ce vous, bonnes demoiselles ? nous demanda-t-elle tout bas. J’suis là, guettant not’ maît’, et j’en suis toute tremblante, car il m’assommerait de coups s’il venait à me trouver ailleurs qu’à la maison.

— Votre mari ? lui demandai-je.

— Oui, mademoiselle, not’ maît’. Jenny dort ; elle a eu tant de peine avec son pauv’ petit, qu’elle en est épuisée ; elle l’a gardé sept jours et sept nuits sur ses genoux sans vouloir le quitter, si c’ n’est lorsque j’ pouvais le lui prendre pour une minute ou deux. »

Elle nous laissa entrer, et nous posâmes ce que nous avions apporté à côté du grabat où dormait la pauvre mère. Nul effort n’avait été fait pour nettoyer la chambre, qui était sale par nature. Mais le pauvre ange endormi, dont la présence répandait tant de solennité dans cette triste demeure, avait été lavé soigneusement, enveloppé de quelques lambeaux de linge blanc, et, sur mon mouchoir, qui le recouvrait toujours, un bouquet d’herbes aromatiques avait été posé délicatement par ces mains calleuses et couvertes de cicatrices.

« Que le ciel vous récompense ! dis-je à la pauvre femme. Vous êtes une bonne créature.

— Moi ? répondit-elle avec surprise. Mais chut… Jenny ! Jenny ! »

La malheureuse mère avait fait entendre une plainte et s’était agitée ; le son de la voix qui lui était familière la calma tout à coup, et son sommeil redevint paisible.

Je soulevai le mouchoir qui couvrait le petit enfant pour regarder une dernière fois ce pauvre ange, auquel les cheveux d’Éva, qui s’était penchée vers lui, semblaient faire une auréole. Je me doutais bien peu qu’après avoir abrité ce chérubin si calme dans les bras de la mort, mon mouchoir reposerait un jour sur un cœur dévoré d’inquiétudes ; et je m’en allai en pensant que l’ange du pauvre petit reconnaîtrait celle qui replaçait d’une main pieuse la batiste que je venais d’écarter, et qu’il se souviendrait de cette femme que nous laissions tremblante sur le seuil de cette pauvre masure, écoutant avec effroi les pas qu’elle entendait au loin, et maîtrisant sa frayeur pour répéter de sa voix douce et affectueuse : « Jenny ! Jenny ! »



  1. Allusion au babil sans fin des gens de loi, qui portent perruque en Angleterre.