Bleak-House/64

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 357-367).



CHAPITRE XXXIV.

Narration d’Esther.

Peu de temps après la conversation que j’avais eue avec mon tuteur, il me remit un papier cacheté en me disant : « C’est pour le mois prochain, Esther. » J’y trouvai deux cents livres.

Je commençai donc tranquillement à faire les préparatifs qu’exigeait la circonstance ; et, réglant mes achats d’après le goût de mon tuteur qui m’était bien connu, je composai ma garde-robe à son goût, j’eus lieu de croire que j’avais complétement réussi. Je fis tout cela sans en parler à personne, car j’avais bien encore quelques appréhensions de la peine que ce projet d’union avait semblé faire autrefois à Éva ; et d’ailleurs mon tuteur lui-même avait l’air de ne s’occuper de rien. J’avais toujours pensé que notre mariage se ferait sans bruit et le plus simplement possible ; que j’irais dire à Éva : « Voulez-vous venir me voir marier demain matin, chère mignonne ? » c’est du moins ce que je préférais, si le choix m’était laissé.

Je ne m’écartai du silence que je m’étais imposé qu’envers mistress Woodcourt ; je lui dis que j’allais me marier avec M. Jarndyce, à qui je m’étais promise depuis déjà longtemps. Elle m’approuva beaucoup, et me témoigna une excessive tendresse ; ses manières avaient bien changé à mon égard depuis l’époque où elle était venue pour la première fois à Bleak-House ; il n’y avait pas de bontés, de prévenances qu’elle n’eût pour moi ; et elle se serait mise en quatre pour m’être utile ou agréable.

Ce n’était pas assurément l’occasion de négliger mon tuteur, et je ne pouvais pas davantage délaisser ma chère fille ; si bien que j’étais extrêmement occupée, et j’en étais ravie. Quant à Charley, son bonheur consistait à s’entourer de corbeilles, de paniers à ouvrages, de travaux d’aiguille qui la rendaient invisible ; à faire peu de besogne, mais à ouvrir de grands yeux, et à se figurer avec délice qu’elle allait finir à elle seule tout ce qu’il y avait à faire.

Je dois dire que pendant ce temps-là nous étions en discussion mon tuteur et moi ; je ne pouvais pas être de son avis au sujet du testament ; et je concevais de grandes espérances sur Jarndyce contre Jarndyce ; du reste, nous allions bientôt savoir qui de nous deux avait raison. La découverte du testament avait redoublé l’agitation de Richard et lui avait rendu l’activité qu’il avait autrefois ; mais il semblait avoir perdu la faculté d’espérer, même alors qu’il en avait le plus de motifs, et ne paraissait plus conserver que son inquiétude fébrile. Un jour que nous en parlions avec mon tuteur, je compris à quelques paroles de M. Jarndyce que notre mariage n’aurait lieu qu’après l’ouverture de la cour ; et je me réjouis en pensant qu’Éva et Richard seraient plus heureux à cette époque.

La session devait s’ouvrir très-prochainement, lorsque mon tuteur s’absenta pour aller dans le Yorkshire, où l’appelaient les affaires de M. Woodcourt. Je revenais de chez Éva, et j’étais assise au milieu de mon trousseau, regardant un peu rêveuse tous les objets dont j’étais entourée, quand on me remit une lettre de M. Jarndyce. Il me priait d’aller le rejoindre, m’indiquait la voiture que j’avais à prendre, à quelle heure je devais partir, et ajoutait, en post-scriptum, que je ne serais pas longtemps éloignée de ma chère Éva.

Je ne m’attendais certainement pas à voyager dans ce moment-là ; toutefois je m’apprêtai en moins d’une demi-heure, et je partis le lendemain matin, suivant les instructions que j’avais reçues. Je voyageai toute la journée, et toute la journée je me demandai pour quel motif M. Jarndyce me faisait venir ; supposant tantôt une chose, tantôt une autre, mais sans pouvoir jamais, jamais deviner la vérité.

Il faisait nuit quand j’arrivai ; mon tuteur était là pour me recevoir, ce qui me délivra d’un grand poids ; car, dans la soirée, j’avais fini par craindre qu’il ne fût tombé malade, d’autant plus que sa lettre, excessivement brève, avait l’air de me dissimuler quelque chose.

Il était là, néanmoins, aussi bien portant que possible ; et quand je revis sa figure ouverte, plus radieuse que jamais, je me dis à moi-même : « Il aura fait encore quelque belle et bonne action ; » chose, après tout, qui n’était pas difficile à deviner, puisqu’il n’était venu dans le Yorkshire que pour obliger quelqu’un.

Le souper était préparé à l’hôtel ; quand nous fûmes à table et qu’on nous, eut laissés seuls :

« Voilà, dit-il, une petite femme qui, j’en suis sûr, est bien curieuse de savoir pourquoi je l’ai fait demander.

— Mais, répondis-je, sans être une Fatime et vous une Barbe-Bleue, j’avoue que ma curiosité est passablement éveillée.

— Dans ce cas, ma chère, pour que vous puissiez dormir tranquille, je n’attendrai pas jusqu’à demain, et je vais vous le dire tout de suite. Il y a longtemps que j’éprouvais le besoin d’exprimer au docteur combien sa conduite envers le pauvre Jo m’avait ému ; combien je suis touché des soins qu’il donne à Richard ; enfin de lui témoigner l’affection et l’estime qu’il nous inspire à tous. Il me vint donc à l’esprit, quand il fut décidé à s’établir ici, de le prier d’accepter quelque maisonnette, où il pût convenablement reposer sa tête. Une excellente occasion s’est justement offerte ; je me suis empressé de la saisir et d’accommoder cette petite demeure à son usage. Mais avant-hier, au moment où l’on vint me dire que tout cela était prêt, je ne me sentis pas assez bon maître de maison pour juger par moi-même si chaque chose était comme il faut, et s’il n’y manquait rien. J’ai donc fait venir la meilleure ménagère qu’il soit possible de voir, pour lui demander son avis et prendre ses conseils. Et la voilà ! » dit mon tuteur en riant et en pleurant à la fois. Il était si bon, si admirablement bon ! J’essayai de lui dire tout ce que je pensais de sa bonté, mais je ne pus articuler un seul mot.

« Allons, allons, reprit-il ; vous donnez à cela plus d’importance que cela ne vaut, petite femme. Mais, quoi ! vous pleurez, dame Durden !

— C’est de joie et de reconnaissance, tuteur.

— Bien, bien ; je suis enchanté que vous m’approuviez ; je le supposais d’ailleurs, et je pensais bien que ce serait une agréable surprise pour la petite maîtresse de Bleak-House. »

J’essuyai mes yeux et j’allai l’embrasser. « Eh bien ! je le savais, lui dis-je ; il y a longtemps que je l’avais vu sur votre figure.

— Quelle petite femme habile à déchiffrer un visage ! » s’écria-t-il en riant.

Il se montrait si aimable et si gai, que je ne pus faire autrement que de m’égayer aussi ; mais une fois dans mon lit, je dois l’avouer, mes larmes coulèrent de nouveau. J’espère que c’est de plaisir ; cependant je n’en suis pas tout à fait sûre, et je me répétai deux ou trois fois les paroles de sa lettre.

Le lendemain matin, après le déjeuner, mon tuteur me donna le bras et nous partîmes, par le plus beau temps du monde, pour aller voir la maison sur laquelle j’étais appelée à donner mon avis. Nous entrâmes dans un jardin par une porte latérale dont M. Jarndyce avait la clef ; la première chose qui me frappa, fut que les plates-bandes et les fleurs étaient disposées de la même manière que les miennes à Bleak-House.

« Vous voyez, me dit mon tuteur en examinant mon visage, que, ne pouvant mieux faire, j’ai suivi les plans que vous avez adoptés. »

Nous traversâmes ensuite un joli petit verger, où les cerises étaient nichées dans les feuilles vertes, et où l’ombre des pommiers jouait sur l’herbe des pelouses ; nous arrivâmes à la maison ; un véritable cottage rustique, composé de chambres de poupée, mais situé dans un endroit si tranquille et si doux, entouré d’une campagne si fertile et si riante ! un ruisseau serpentait à quelque distance, étincelant entre les arbres dont ses bords étaient couverts, et faisant tourner un moulin ; dans la prairie qui se déployait à côté de la ville, on voyait des joueurs de paume rassemblés en groupes joyeux, et une tente surmontée d’un drapeau dont la brise faisait flotter les plis. Nous entrâmes dans le cottage ; et là, depuis la porte d’entrée jusqu’aux moindres petites chambres, comme dans le parterre et sous la galerie de bois tapissée de chèvrefeuille et de jasmin, je retrouvai dans les tentures des murailles, dans la couleur des meubles, dans l’arrangement des plus petites choses, le souvenir de mes goûts, de mes inventions, et jusqu’à celui des méthodes et des manies dont ils avaient coutume de rire tout en les approuvant.

Je ne pouvais assez exprimer combien j’admirais tout cela ; mais je me demandais en moi-même s’il en serait plus heureux. N’aurait-il pas mieux valu pour son repos que je n’eusse pas été ainsi rappelée à sa mémoire ? car il m’aimait ; et sans me flatter d’atteindre l’idéal qu’il croyait trouver en moi, tout cela ne ferait que lui faire regretter davantage ce qu’il croyait avoir perdu. Je ne désirais certainement pas qu’il m’oubliât, et peut-être n’avait-il besoin d’aucune aide pour se souvenir de moi ; mais ma route était plus facile que la sienne, et je me serais résignée, même à son oubli, s’il avait dû en être plus heureux.

« Maintenant, petite femme, dit mon tuteur que je n’avais jamais vu si rayonnant et si fier, maintenant, il ne nous reste plus à connaître que le nom de cette maisonnette.

— Comment la nommez-vous, tuteur ?

— Venez voir, chère enfant. »

Il m’emmena vers le portail que jusqu’alors il avait eu le soin d’éviter, et s’arrêtant tout à coup : « Enfant, me dit-il, est-ce que vous ne devinez pas ?

— Non, » répondis-je.

Nous franchîmes la porte, et il me montra le nom de Bleak-House gravé sur la façade.

Puis me conduisant à un banc caché au milieu du feuillage, et s’asseyant à côté de moi :

« Chère fille, me dit-il en me prenant la main, depuis que je vous connais, j’ai toujours éprouvé pour vous une vive sollicitude, et j’espère vous l’avoir témoigné ; quand je vous écrivis cette lettre, dont vous m’avez apporté la réponse, je pensais beaucoup trop à mon bonheur ; mais je songeais toujours au vôtre. J’avais rêvé plusieurs fois, quand vous étiez enfant, de vous prendre un jour pour ma femme, et je ne sais plus à quelle occasion cet ancien rêve me revint à la pensée ; toujours est-il que j’écrivis ma lettre et que vous y avez répondu… Vous m’écoutez, mon enfant ? »

J’avais froid et je tremblais de tous mes membres, mais je ne perdais pas une seule de ses paroles ; je le regardais fixement ; les rayons du soleil, qui, en traversant la feuillée, descendaient sur sa tête, me paraissaient l’entourer d’une céleste auréole. « Écoutez-moi, cher ange, et ne parlez pas, me dit-il ; peu importe à quel moment je me suis demandé si la détermination que j’avais prise était bien celle qui dût vous rendre heureuse ; Woodcourt vint à la maison et tous mes doutes cessèrent. »

Je me jetai dans ses bras, et, posant ma tête sur sa poitrine, je me mis à fondre en larmes. « Appuyez-vous avec confiance sur mon cœur, me dit-il en me pressant contre lui ; je suis votre tuteur, votre père, mon enfant. »

Il continua ainsi, d’une voix douce et caressante comme le murmure du vent dans les feuilles, et apaisa mon trouble sous l’influence de sa parole vivifiante.

« Comprenez-moi bien, chère fille, reprit-il, je ne doute pas qu’auprès de moi vous n’eussiez été contente de votre sort ; vous êtes si bonne et si dévouée ; mais je découvris bientôt celui qui vous rendrait plus heureuse. Que j’aie pénétré ce secret avant vous, cela n’a rien d’étonnant ; quant à Woodcourt, il y a longtemps que j’étais dans sa confidence, bien qu’il ne soit dans la mienne que d’hier seulement, de quelques heures avant votre arrivée. Mais je ne voulais pas qu’un seul des mérites de ma chère fille fût inconnu, et je n’aurais pas consenti pour tout l’or des montagnes du pays de Galles à voir admettre par tolérance mon Esther dans la descendance de Morgan-ap-Kerrig et de son illustre lignée. »

Il me baisa au front et mes larmes coulèrent de nouveau, car ses louanges me causaient plus de bonheur que je n’en pouvais supporter.

« Allons, petite femme, ne pleurez pas ; c’est un heureux jour que celui-ci ; j’y pense depuis bien longtemps, s’écria-t-il d’une voix triomphante. Quelques mots encore, dame Durden, et j’aurai dit tout ce que j’avais à vous dire. Étant donc bien résolu à voir apprécier jusqu’au moindre atome de la valeur de mon Esther, je pris à part mistress Woodcourt : « Madame, lui dis-je, je m’aperçois et je sais d’ailleurs que votre fils aime ma pupille ; je suis très-sûr en outre que ma pupille aime votre fils ; mais qu’elle sacrifiera son amour au devoir qu’elle s’est imposé, et qu’elle le fera si complétement, si religieusement que vous ne le soupçonneriez même pas, alors que vous la verriez sans cesse. Je lui confiai ce qui avait eu lieu entre nous et je la priai d’habiter notre maison. « Venez, lui dis-je, voyez ma chère fille à toute heure ; comparez après cela tout ce que vous aurez vu avec sa généalogie (car j’aurais dédaigné de lui cacher votre naissance), et quand vous y aurez longuement pensé, vous me direz où est la vraie noblesse et la véritable légitimité. » Mais honneur à son vieux sang gallois, dame Durden ! s’écria mon tuteur avec enthousiasme ; je crois en vérité que le bon cœur qu’il vivifie ne bat pas avec moins de chaleur et ne sent pas pour mon Esther moins d’admiration ni d’amour que celui-là qui bat dans ma poitrine. »

Il me releva tendrement la tête et m’embrassa plusieurs fois d’une manière toute paternelle.

« Un mot encore, ajouta-t-il : quand l’autre soir, Allan Woodcourt vous fit part de ses sentiments, chère fille, je le savais et j’y avais consenti ; mais je ne lui avais donné aucun espoir ; la surprise que je voulais vous faire à tous les deux était ma seule récompense et j’étais trop avare de ce bonheur pour vouloir en perdre la moindre parcelle. Il vint ensuite me dire tout ce qui s’était passé, comme nous en étions convenus. J’ai tout dit, chère fille. Allan Woodcourt s’est trouvé au lit de mort de votre père, au lit de mort de votre mère : voici Bleak-House je lui donne aujourd’hui sa petite maîtresse, et devant Dieu, c’est le plus beau jour de toute ma vie. »

Il me releva ; nous n’étions plus seuls ; mon mari (il y a maintenant sept années révolues que je l’appelle ainsi), mon mari était à mes côtés.

« Allons, lui dit mon tuteur, recevez de ma main la meilleure épouse qu’un homme ait jamais eue. Je sais que vous en êtes digne et c’est le plus grand éloge que l’on puisse faire de vous. Acceptez la maison qu’elle vous apporte ; vous savez quel charme elle saura y répandre ; Allan, vous vous rappelez ce qu’elle a fait de l’homonyme de cette demeure. Laissez-moi partager quelquefois la félicité qu’on y trouvera et je n’aurai rien perdu. »

Il m’embrassa de nouveau et ajouta d’une voix plus douce avec des pleurs dans les yeux :

« Esther, mon enfant, après tant d’années passées ensemble, c’est une espèce de séparation. Je sais que la méprise que j’ai faite vous a causé quelque chagrin ; pardonnez à votre vieux tuteur en lui rendant l’ancienne place qu’il occupait dans votre affection, et oubliez l’instant où il s’était trompé. »

Il s’éloigna sous la voûte de feuillage, se retourna comme il venait d’en sortir, et nous regardant, tout inondé de lumière : « Vous me retrouverez d’un côté ou de l’autre ; je serai dans les environs, dit-il. Le vent est de l’ouest, petite femme, tout à fait de l’ouest. Surtout qu’on ne pense plus à me remercier ; car je reprends mes anciennes habitudes ; et si quelqu’un venait à oublier cette recommandation, je m’enfuirais et je ne reviendrais plus. »

Quel bonheur que le nôtre pendant toute cette journée ! que de joie, d’espérance et de gratitude ! quelle félicité parfaite !

Nous devions nous marier avant la fin du mois ; mais l’époque à laquelle nous devions prendre possession de notre maison dépendait de Richard et d’Éva.

Le lendemain nous partîmes tous les trois pour Londres. Dès que nous fûmes arrivés, Allan courut à Symond’s Inn pour voir Richard et lui porter la bonne nouvelle ainsi qu’à ma chère fille. J’avais moi-même l’intention d’aller passer quelques minutes auprès d’Éva, malgré l’heure avancée ; mais je revins d’abord à la maison, pour faire le thé de mon tuteur et reprendre à côté de lui mon ancienne place que je ne pouvais me résoudre à quitter sitôt.

On nous dit, en arrivant, qu’un jeune homme était venu trois fois dans la journée pour me voir, et qu’ayant fini par apprendre à la troisième fois que je ne rentrerais pas avant dix heures du soir, il avait laissé un mot pour dire qu’il repasserait de nouveau à cette heure-là. On nous remit ses trois cartes ; elles portaient le nom de M. Guppy.

Comme je cherchais naturellement à deviner le motif de ses trois visites et que, dans ma pensée, quelque chose de risible s’associait toujours au souvenir du visiteur, il advint qu’en riant de ce pauvre jeune homme, je racontai à M. Jarndyce l’ancienne proposition qu’il m’avait faite et la rétractation qui avait eu lieu plus tard. « Après cela, dit mon tuteur, nous ne pouvons pas nous dispenser de recevoir ce héros ; » et à peine l’ordre était-il donné de le faire entrer dès qu’il se présenterait, que M. Guppy sonnait à notre porte.

Il fut très-embarrassé lorsqu’il vit M. Jarndyce auprès de moi ; mais, se remettant bien vite, il lui demanda comment il se portait.

« Et vous, monsieur ? répondit mon tuteur.

— Assez bien, monsieur, je vous remercie. Voudriez-vous me permettre de vous présenter ma mère, mistress Guppy d’Old-Street-Road, et mon ami particulier M. Weevle, c’est-à-dire M. Jobling, car Weevle n’est pas son véritable nom. »

Mon tuteur les pria de s’asseoir, ce qu’ils firent tous les trois.

« Tony, voulez-vous exposer la cause ? dit M. Guppy en s’adressant à M. Jobling après un silence assez embarrassant.

— Faites-le vous-même, » répondit aigrement M. Jobling. M. Guppy réfléchit un instant et prit la parole en ces termes, à la grande satisfaction de sa mère qui poussa M. Jobling du coude et me lança un clignement d’œil des plus significatifs : « Monsieur Jarndyce, dit-il, je m’attendais à voir miss Summerson toute seule, et je n’étais nullement préparé à votre honorée présence. Mais peut-être miss Summerson vous a-t-elle informé de ce qui s’est passé entre elle et moi dans de précédentes entrevues.

— Miss Summerson, répondit mon tuteur en souriant, m’en a dit en effet quelque chose.

— Ceci rend plus facile l’exposition des faits, répliqua M. Guppy. Je viens, monsieur, de terminer mon stage et d’obtenir mes diplômes chez Kenge et Carboy, et, j’ose le dire, à la satisfaction de toutes les parties. Je suis maintenant (après avoir subi un examen d’une stupidité exaspérante sur un tas de balivernes qu’il est inutile de connaître), je suis maintenant, dis-je, inscrit sur la liste des procureurs ; j’en ai le certificat ; je pourrais le produire si c’était pour vous une satisfaction de le voir.

— Je vous remercie, répliqua mon tuteur ; je ne fais nulle opposition, je crois me servir d’un terme légal, nulle opposition à admettre ledit certificat. »

Sur cette assurance, M. Guppy se désista de tirer quelque chose de sa poche et continua ainsi :

« Je ne possède rien de mon propre chef ; mais ma mère jouit d’une petite propriété, sous forme de rente, et les quelques livres à débourser pour le roulement des affaires ne manqueront pas dans ma caisse ; elles seront, en outre, libres d’intérêt, ce qui, ajouta M. Guppy d’une voix émue, est un grand avantage.

— Certainement, dit mon tuteur.

— J’ai quelques relations du côté de Walcot-Square, reprit M. Guppy, et j’ai loué, par ce motif, une maison située dans ce quartier ; maison que d’après l’opinion de mes amis, j’ai obtenue pour moins que rien (des impôts presque nuls, des glaces, des tablettes et autres agencements compris dans le chiffre du loyer) et c’est là que je vais immédiatement ouvrir mon cabinet. »

Mistress Guppy, dont la joie s’était déjà manifestée lorsqu’il avait été question de sa petite rente, n’y tint plus en entendant les dernières paroles de son fils, et, prise d’un véritable délire, roula sa tête sur ses épaules avec une verve effrayante, en souriant d’un air malin à tous ceux qui la regardaient.

« Cette maison, poursuivit M. Guppy, se compose de six pièces, sans compter la cuisine, et constitue, suivant l’opinion de mes amis, une habitation fort commode. Quand je parle de mes amis, je fais principalement allusion à mon ami Jobling, qui me connaît depuis ma première adolescence, » ajouta M. Guppy d’un air sentimental.

Assertion que M. Jobling confirma par un mouvement des deux jambes.

« Mon ami Jobling m’assistera en qualité de clerc, et vivra dans la maison, continua M. Guppy ; ma mère également viendra vivre chez moi à l’expiration de son présent terme dans Old-Street-Road ; par conséquent la société ne fera pas défaut. Mon ami Jobling a, par nature, des goûts aristocratiques, et, connaissant d’autre part tous les mouvements des cercles supérieurs, il me soutient et m’appuie dans les intentions que je suis en train de développer.

— Certainement, dit M. Jobling en s’éloignant un peu du coude de la mère de M. Guppy.

— Je n’ai pas, monsieur, puisque vous êtes dans la confidence de miss Summerson, je n’ai pas besoin de vous dire (je voudrais bien, ma mère, que vous restassiez tranquille), de vous dire que l’image de miss Summerson fut autrefois gravée dans mon cœur, et que je lui fis alors des propositions de mariage.

— C’est ce que j’ai appris, répondit mon tuteur.

— Certaines circonstances, complétement indépendantes de ma volonté, continua M. Guppy, affaiblirent à une certaine époque l’impression que m’avait faite cette image, époque à laquelle la conduite de mistress Summerson fut, dois-je le dire, des plus nobles et des plus magnanimes. »

Mon tuteur, que tout cela paraissait beaucoup divertir, me frappa sur l’épaule en souriant.

« Je suis maintenant, monsieur, dans une disposition d’esprit où cette conduite magnanime éveille en moi le besoin d’y répondre avec réciprocité ! s’écria M. Guppy. Je veux prouver à miss Summerson que je puis m’élever à une hauteur que peut-être elle ne me croyait pas capable d’atteindre. Je sens que l’image autrefois gravée dans mon cœur, et que j’en croyais effacée, y est restée profondément empreinte ; son influence sur moi est toujours effroyable ; et, cédant à sa puissance, je renouvelle, au mépris des circonstances que personne ne pouvait dominer, je renouvelle à miss Summerson la proposition que j’eus l’honneur de lui adresser autrefois, et je mets à ses pieds la maison de Walcot-Square, mon titre, mon diplôme et ma personne, en la priant de vouloir bien les accepter.

— Votre conduite, monsieur, est en effet très-magnanime, répondit mon tuteur.

— C’est mon plus vif désir, monsieur, que de me montrer magnanime, répliqua M. Guppy avec sincérité. Je ne considère pas, d’ailleurs, la proposition que je fais à miss Summerson comme désavantageuse pour moi, loin de là ; c’est également l’opinion de mes amis. Néanmoins certaines circonstances ont amené certains changements qui peuvent être mis en balance de mes désavantages et rétablir à peu près l’équilibre.

— Je prends sur moi, monsieur, de répondre, au nom de miss Summerson, à la proposition que vous voulez bien lui faire, répliqua mon tuteur en dirigeant sa main vers le cordon de la sonnette. Elle est très-sensible à vos bonnes intentions ; elle vous souhaite le bonsoir et fait des vœux pour votre prospérité.

— Que voulez-vous dire par là, s’il vous plaît ? monsieur, demanda M. Guppy d’un air incertain. Est-ce un rejet, une acceptation, ou seulement une prise en considération ?

— Un rejet absolu, monsieur, répondit mon tuteur.

— Vraiment, monsieur ! Et vous, Jobling, si vous étiez l’ami sincère que je suppose, vous donneriez le bras à ma mère pour l’emmener d’ici, au lieu de souffrir qu’elle restât plus longtemps dans un endroit où l’on n’a pas besoin d’elle. »

Mais mistress Guppy refusa positivement de partir et ne voulut pas en entendre parler.

« Sortez vous-même, dit-elle à mon tuteur. Qu’est-ce que ça signifie, votre rejet absolu ? Est-ce que mon fils ne la vaut pas ? N’êtes-vous point honteux ? Sortez, vous-même.

— Ma chère dame, il est peu raisonnable de me prier de sortir de chez moi, répondit mon tuteur.

— Je m’en soucie bien que ce soit raisonnable ou non ! reprit mistress Guppy. Si vous ne trouvez pas que nous valions assez pour vous, allez chercher quelqu’un qui vaille mieux. Allez, allez le chercher.

J’étais loin de m’attendre à la rapidité avec laquelle mistress Guppy avait passé de la joie la plus expansive au ressentiment le plus profond. Rien ne paraissait l’indigner et l’étonner autant que de nous voir rester à notre place.

« Mais allez donc ! s’écria-t-elle ; allez chercher quelqu’un d’assez huppé pour vous ? Pourquoi n’y allez-vous pas ? qu’est-ce qui vous retient ici ?

— Ma mère, lui dit son fils, qui tâchait de la pousser dehors et de se placer devant elle, ma mère, vous tairez-vous, enfin ?

— Non, William, non ; je ne me tairai pas avant qu’il soit sorti. »

Cependant William et son ami Jobling finirent par entraîner mistress Guppy, qui devenait fort insolente, et dont la voix montait d’un degré à mesure qu’on lui faisait descendre une marche, en continuant d’insister pour que nous sortissions immédiatement, afin d’aller chercher quelqu’un d’assez huppé pour nous.