Bleak-House/60

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 319-330).



CHAPITRE XXX.

Perspective.

Je trouvai de telles consolations dans la bonté de ceux qui m’entouraient que je ne puis y penser, même aujourd’hui, sans être émue. J’ai déjà tant parlé de moi-même, et il me reste encore tant de choses à dire, que je ne m’arrêterai pas à ma douleur ; je fus malade ; mais peu de temps, et je n’en parlerais même pas si je pouvais faire taire le souvenir que m’a laissé leur touchante sympathie. Je passe donc à d’autres événements.

Nous étions restés à Londres, et mistress Woodcourt était venue demeurer avec nous, sur l’invitation de mon tuteur. Lorsque je fus assez bien pour causer comme autrefois, je repris mon ouvrage et ma place à côté de M. Jardnyce. Un jour, il me pria de venir le lendemain dans son cabinet, à une heure qu’il avait fixée lui-même. Je m’y rendis ; nous étions seuls.

« Dame Durden, me dit-il en m’embrassant au front, soyez la bienvenue dans le grognoir où je suis heureux de vous retrouver. J’ai un plan que je désire vous soumettre ; je songe à rester six mois à Londres, peut-être plus, peut-être moins : bref, à m’y établir pour quelque temps encore.

— Et que deviendra Bleak-House ?

— Ah ! chère fille, il faut que Bleak-House apprenne à se passer des autres et à se soigner toute seule. »

Je crus remarquer dans sa voix une certaine nuance de tristesse, mais le plus aimable sourire éclairait son visage.

« Bleak-House est trop loin d’Éva, reprit-il gaiement, et le cher ange a besoin de nous.

— Toujours le même, lui dis-je ; que vous êtes bon d’avoir songé à cela !

— Ne vantez pas ma vertu, je suis beaucoup moins désintéressé que vous ne le croyez, chère fille ; car enfin si vous êtes toujours en route, vous serez rarement près de moi. D’ailleurs, j’ai besoin de voir par moi-même où en est la pauvre enfant, comment elle va ; il me faut de ses nouvelles ; et non pas seulement des siennes mais encore de ce pauvre Richard.

— Avez-vous vu M. Woodcourt aujourd’hui, tuteur ?

— Je le vois tous les matins, dame Durden.

— Que dit-il de Richard ?

— Toujours la même chose ; il ne lui trouve aucune maladie, et pourtant il est inquiet.

— Pauvre Rick ! cher et malheureux ami ! quand s’éveillera-t-il de sa triste illusion.

— Je ne crois pas qu’il en prenne le chemin, répondit mon tuteur ; plus il souffre, plus il est exaspéré contre moi, parce que je représente à ses yeux la principale cause de ses douleurs.

— Quelle folie !

— Hélas ! y a-t-il autre chose dans ce malheureux procès ? folie à la base, au sommet, au cœur de l’affaire ; iniquité et folie depuis le commencement jusqu’à la fin, si jamais elle doit en avoir une. Comment ce pauvre Rick aurait-il fait pour y puiser du bon sens ? On ne cueille pas plus aujourd’hui qu’autrefois du raisin sur les chardons, et j’imagine que le grand chancelier et toute sa cour seraient plus surpris que personne s’ils trouvaient cette folle merveille chez un pauvre plaideur. Pour moi, je ne m’en étonnerais pas moins que de voir ces doctes gentlemen faire naître des roses de la poudre qu’ils sèment dans leur perruque. »

Il s’arrêta au moment où il allait regarder par la fenêtre de quel côté soufflait le vent ; et revint s’appuyer, au contraire, sur le dos de mon fauteuil.

« Allons, petite femme, reprit-il, allons ! abandonnons au temps et au hasard cet écueil de notre famille ; tâchons seulement d’empêcher la pauvre Éva d’aller y briser son existence. N’en parlons pas, surtout devant le pauvre Rick ; j’ai prié Woodcourt, je vous le demande également, de ne jamais lui en toucher le moindre mot ; dans huit jours ou dans un an, tôt ou tard enfin, ses yeux se dessilleront ; il me reverra tel que je suis ; j’ai de la patience et je peux attendre. »

Je fus obligée d’avouer que nous avions discuté plusieurs fois là-dessus, Richard et moi ; et que j’avais des raisons de croire que M. Woodcourt en avait fait autant.

« Il me l’a dit, répliqua mon tuteur ; et, de son côté, dame Durden m’ayant fait son aveu, il n’y a plus à s’en occuper ; passons à autre chose. Que pensez-vous de mistress Woodcourt ? vous plaît-elle ? »

Un peu troublée par cette question imprévue, je répondis que je l’aimais beaucoup ; d’autant plus qu’elle me paraissait maintenant plus aimable qu’autrefois.

— « Je le trouve aussi, répondit M. Jarndyce. Elle parle moins de sa généalogie, de Morgan-ap…, etc. »

C’était précisément ce que j’avais voulu dire, j’en convins ; tout en reconnaissant que cette excellente femme n’en était pas moins bonne au fond, dans le temps où elle s’occupait davantage de Morgan-ap-Kerrig.

« Je ne dis pas non, reprit mon tuteur ; cependant elle a bien fait de le laisser dans ses montagnes ; et, puisque nous sommes du même avis à cet égard, ne croyez-vous pas, dame Durden, que je ferais bien d’inviter mistress Woodcourt à rester avec nous ?

— Oui, tuteur ; et cependant… »

M. Jarndyce me regarda, comme s’il attendait la fin de ma phrase ; mais je n’avais rien à dire, ou du moins rien que je pusse exprimer ; seulement une vague idée qu’il aurait mieux valu ne pas installer cette vieille dame chez nous.

« Cette pensée m’est venue, dit mon tuteur, parce que Woodcourt a souvent l’occasion de venir par ici ; qu’il pourrait alors voir sa mère autant qu’il le voudrait, sans se déranger beaucoup ; d’ailleurs, elle est aimable et me paraît avoir pour vous une sincère affection. »

Tout cela était incontestable ; je n’avais rien à dire contre un arrangement que je ne pouvais qu’approuver ; et cependant j’avais l’esprit inquiet : « Pourquoi donc cela ? » me disais-je… Il fallut bien pourtant finir par répondre

« Vous avez raison, dis-je à M. Jarndyce ; vous ne pouvez pas mieux faire.

— Bien sûr, petite femme.

— Assurément.

— Tant mieux, reprit mon tuteur ; mon projet passe donc à l’unanimité ?

— À l’unanimité, » répétai-je en reprenant mon ouvrage, une tapisserie que je faisais pour la table de sa bibliothèque ; je la lui montrai, il l’admira hautement ; et lorsque j’en eus fait valoir le dessin dans ses moindres détails, que j’eus montré l’effet merveilleux qu’en produirait l’ensemble, je crus pouvoir renouer la conversation et la remettre sur le même sujet.

« Ne m’avez-vous pas dit, il y a déjà longtemps, demandai-je à mon tuteur, que M. Woodcourt pensait à repartir de nouveau pour les contrées lointaines ? lui en avez-vous parlé ?

— Oui, petite femme ; très-souvent.

— Pense-t-il toujours à ce voyage ?

— Je ne crois pas.

— Peut-être une autre perspective s’est-elle ouverte devant lui ?

— Peut-être. On doit créer d’ici à quelques mois une place de médecin des pauvres dans un coin du Yorkshire ; l’endroit prend chaque jour une nouvelle importance, il est bien situé, il réunit tous les avantages de la ville et de la campagne ; des rues et de l’eau courante, des moulins, des champs et des bois. C’est un poste qui peut lui convenir. Un homme de son mérite aurait le droit peut-être d’être plus ambitieux ; mais il est de ceux à qui tous les postes conviennent dès qu’ils fournissent l’occasion de se rendre utile.

— Croyez-vous qu’il puisse obtenir la place dont vous parlez ?

— Comme je ne suis pas un oracle, je ne puis pas vous l’assurer, petite femme ; mais je l’espère, dit mon tuteur en souriant. Il jouit d’une haute réputation dans le pays ; plusieurs personnes du Yorkshire étaient avec lui sur le vaisseau qui a fait naufrage, et cette fois, chose étonnante, c’est l’homme qui a le plus de droits au succès, qui a le plus de chances de réussir. N’allez pas croire que c’est le Pérou, c’est une affaire très-médiocre ; beaucoup de besogne et peu d’argent ; mais c’est une position d’avenir, et je ne doute pas qu’avant peu elle ne soit excellente.

— Les pauvres du pays auront lieu de bénir le choix qu’on aura fait, s’il tombe sur M. Woodcourt.

— Assurément, petite femme. »

Et nous passâmes à autre chose, sans parler toutefois de Bleak-House et de l’avenir qui lui était réservé.

Je recommençai mes visites quotidiennes à ma chère fille qui habitait toujours le coin obscur de Symond’s-Inn. En général c’était le matin que j’allais la voir ; mais toutes les fois que j’avais une heure à moi dans le courant de la journée, je mettais mon chapeau et je courais à Chancery-Lane. À cette heure-là, Richard était presque toujours absent ; le matin, je le trouvais écrivant ou feuilletant les papiers dont sa table était couverte ; parfois je le rencontrais dans le voisinage, attendant à la porte de M. Vholes en mordillant ses ongles ; ou bien errant dans Lincoln’s-Inn, où je l’avais vu pour la première fois. Qu’il était changé depuis cette époque !

Je savais que tout l’argent qu’Éva lui avait apporté fondait avec les chandelles que je voyais brûler dans l’étude de M. Vholes. La somme n’avait jamais été bien forte ; Richard avait des dettes lorsqu’il s’était marié, et il était facile de comprendre que tout allait bon train, à voir M. Vholes pousser à la roue avec tant d’ardeur. Éva conduisait on ne peut mieux son petit ménage et tâchait d’économiser le plus possible ; mais je voyais bien qu’ils s’appauvrissaient de jour en jour.

Elle rayonnait dans cette misérable demeure qu’elle éclairait de sa beauté ; plus pâle et plus sérieuse qu’autrefois, elle conservait néanmoins une sérénité si parfaite, que je la croyais aveuglée par son amour au point de ne pas voir la ruine dont ils étaient menacés.

Un jour surtout que j’étais allée dîner avec eux, j’étais tout entière à cette pensée. J’avais, en entrant dans Symond’s-Inn, rencontré miss Flite qui en sortait ; elle venait de faire une visite aux pupilles de la cour et avait éprouvé la joie la plus vive de cette pompeuse démarche. Éva m’avait déjà raconté que tous les lundis, à cinq heures, l’excellente fille allait lui rendre ses devoirs, ayant au bras ses plus nombreux documents et à son chapeau un nœud d’une blancheur exceptionnelle, qui disparaissait après la cérémonie.

« Miss Summerson ! avait-elle dit en m’apercevant ; je suis enchantée de vous rencontrer. Comment vous portez-vous ? Que je suis heureuse ! Vous allez faire une visite à nos intéressants pupilles. Notre beauté est chez elle, et sera charmée de vous voir.

— Richard n’est pas rentré ? lui dis-je ; car je craignais de me faire attendre.

— Non, pas encore ; l’audience a duré très-longtemps ; je l’y ai laissé avec son avoué. J’espère que vous n’aimez pas ce M. Vholes ! Un homme dangereux.

— Vous voyez Richard à la cour plus souvent qu’autrefois ? lui demandai-je

— Tous les jours, ma chère ; et depuis le commencement jusqu’à la fin. Vous savez ce que je vous ai dit de l’attraction de la table du chancelier. Après moi, c’est le plus assidu, le plus constant des plaideurs à la cour. Il commence à divertir notre petit cercle ; une jolie petite société, n’est-ce pas ? Bref, ma très-chère, me dit-elle en se penchant vers moi d’un air mystérieux et protecteur, il faut que je vous dise un secret : je l’ai fait mon exécuteur testamentaire. Je l’ai nommé, désigné, constitué par testament en bonne forme.

— Vraiment ? lui dis-je.

— Oui, chère belle ; mon délégué, mon ayant-cause (termes de chancellerie, mon amour). Je me suis dit qu’au moins après ma mort, il surveillerait mes affaires et pourrait attendre ce jugement. »

Je ne pus m’empêcher de soupirer.

« J’avais songé autrefois à désigner ce pauvre Gridley, poursuivit-elle en répétant mon soupir. Très-assidu également, chère amie ; d’une exactitude exemplaire, je vous assure. Mais il n’est plus ; et j’ai dû lui substituer un successeur. N’en parlez pas : je vous le dis en confidence. »

Elle entr’ouvrit son réticule et me montra un papier soigneusement plié, qui était, disait-elle, un acte de constitution établissant les droits de M. Carstone.

« Encore un secret, chère amie ; j’ai augmenté ma collection d’oiseaux.

— En vérité ? » lui dis-je, sachant combien elle aimait à voir ses confidences accueillies avec intérêt.

Elle hocha la tête et son visage devint triste.

« J’en ai ajouté deux, répondit-elle, que j’ai nommés : Pupilles-dans-Jarndyce. Oui, ma chère. Ils sont en cage avec les autres ; avec Jeunesse, Joie, Espérance, Paix, Repos, Vie, Cendres, Poussière, Désordre, Besoin, Ruine, Désespoir, Fureur, Trépas, Ruse, Folie, Paroles, Perruques, Haillons, Parchemins, Dépouilles, Arrêt, Jargon, Épinards et Trictrac. »

Elle m’embrassa d’un air troublé que je ne lui avais jamais vu et s’éloigna rapidement. La manière dont elle avait débité les noms de ses oiseaux, comme si elle eût craint d’entendre les mots qui s’échappaient de ses lèvres, m’avait serré le cœur. J’arrivais donc assez triste ; et je me serais bien passée de la compagnie de M. Vholes que Richard amena précisément pour dîner avec nous. Bien que ce fût sans façon, Éva et son mari nous quittèrent un instant pour faire quelques préparatifs ; et M. Vholes profita de la circonstance pour entamer avec moi une conversation à voix basse. Il s’approcha de la fenêtre où je me trouvais assise, et jetant les yeux dans Symond’s-Inn :

« Pour quiconque n’est pas dans la procédure, c’est un endroit bien triste que celui-ci, me dit-il en salissant la vitre avec son gant noir, sous prétexte de la rendre plus claire.

— Il n’y a pas grand’chose à voir, répondis-je.

— Ni à entendre, miss Summerson ; parfois un orchestre ambulant s’égare jusque dans ces parages. Mais nous autres, gens de loi, nous ne sommes pas musiciens, et nous renvoyons bien vite les joueurs de vielle ou de tout autre instrument. J’espère que M. Jarndyce est aussi bien portant que ses amis peuvent le souhaiter ? »

Je le remerciai et répondis qu’il allait à merveille.

« Je n’ai pas le plaisir d’être du nombre de ses amis, répliqua M. Vholes ; je sais d’ailleurs qu’il ne voit pas d’un fort bon œil tous ceux qui appartiennent à la magistrature. Notre devoir, néanmoins, est de procéder avec franchise, quelle que soit l’opinion que l’on ait conçue à notre égard, je dirai même le préjugé ; car nous sommes victimes de bien des erreurs. Et comment trouvez-vous M. Carstone ?

— Mais, pas bien : il a l’air horriblement inquiet.

— C’est vrai, » dit M. Vholes qui se tenait derrière moi, avec sa longue figure habillée de noir, et touchait presque au plafond de cette chambre peu élevée, caressant les boutons enflammés qui ornaient son pâle visage, comme s’il les prenait pour un enjolivement, et s’exprimant d’une voix calme et intérieure, comme si l’émotion n’avait jamais eu de prise sur sa nature insensible.

« M. Woodcourt ne vient-il pas voir régulièrement M. Carstone ? reprit l’avoué.

— M. Woodcourt est son ami, répondis-je.

— Mais c’est comme médecin que je veux dire.

— La médecine est impuissante, quand c’est l’esprit qui souffre.

— Assurément, » répondit M. Vholes avec la même froideur.

Il me semblait que Richard s’éteignait peu à peu sous l’influence de cet homme impassible et décharné qui avait quelque chose du vampire.

« M. Carstone a fait là un bien triste mariage, » reprit-il en frottant l’une contre l’autre ses mains gantées de noir, comme s’il n’y avait pas eu pour son tact glacé de différence entre la peau de chevreau et la sienne.

Je lui demandai la permission de n’être pas du même avis.

« Ils s’aimaient depuis longtemps, continuai-je, et s’étaient promis de s’épouser à une époque où l’avenir était moins sombre, où Richard n’avait pas encore cédé à la malheureuse influence qui pèse maintenant sur lui.

— Très-bien, dit M. Vholes ; mais, regardant comme un devoir de poser nettement les faits, je persiste à dire, miss Summerson, que ce mariage est regrettable. Je dois non-seulement à la famille de M. Carstone de m’exprimer sans réserve ; mais cette franchise m’est encore et surtout commandée par le soin que je dois prendre de ma réputation, qui m’est précieuse comme à tout homme respectable ; précieuse à mes trois filles, dont je tiens à préparer l’avenir ; précieuse à mon vieux père, que j’ai le privilége de soutenir.

— Ce serait bien le plus heureux et le meilleur de tous les mariages, monsieur Vholes, si on pouvait persuader à Richard d’abandonner ce procès fatal.

— Cela peut être, miss Summerson, » répliqua l’avoué après avoir toussé, ou plutôt bâillé sans bruit derrière son gant et incliné la tête, comme s’il eût été de mon avis. « J’admets sans réserve que la jeune femme à qui M. Carstone a donné son nom d’une manière aussi inconsidérée (vous ne contesterez pas le fait et me passerez l’expression), d’une manière, dis-je, aussi inconsidérée, est une jeune femme de la plus haute distinction. Les affaires m’ont toujours empêché de voir le monde ; toutefois, je le connais assez pour me prononcer à cet égard et pour comprendre que mistress Carstone est extrêmement distinguée. Quant à la beauté, je ne pourrais en juger par moi-même ; je n’ai jamais fait nulle attention à ces choses-là depuis l’époque où je suis entré dans la carrière ; mais j’ose dire qu’à ce point de vue, cette jeune femme est également fort remarquable ; c’est du moins l’opinion des clercs de l’Inn, dont la compétence, en pareille matière, ne saurait être contestée. Pour en revenir aux intérêts de M. Carstone…

— Ses intérêts, monsieur Vholes !

— Pardon, mademoiselle, reprit l’avoué conservant toujours la même impassibilité. M. Carstone a certains droits en vertu d’un testament, contesté il est vrai, sur certains domaines dont ce procès est appelé à régler la possession. Je vous ai dit la première fois que j’eus l’honneur de vous voir, miss Summerson (et j’en suis sûr, car j’ai pris note de mes propres paroles sur mon mémorandum que je puis produire à toute heure), je vous ai dit que M. Carstone avait posé en principe qu’il tenait à surveiller lui-même ses propres intérêts, et que toutes les fois qu’un de mes clients établissait une règle qui n’avait rien d’immoral (c’est-à-dire rien d’illégal), mon devoir m’obligeait à ne point m’en départir. C’est ce que j’ai fait, et c’est ce que je continuerai de faire. Mais je ne dissimulerai pas la vérité à la famille et aux amis de M. Carstone. Je vous le dirai franchement, comme je l’ai dit à M. Jarndyce, malgré tout ce qu’un pareil aveu a de pénible. Suivant mon opinion, les affaires de M. Carstone prennent une fort mauvaise tournure ; lui-même est dans un état fort inquiétant, et je regarde son mariage comme l’un des plus irréfléchis et des plus tristes qu’on puisse voir… Oui, monsieur, je suis toujours là, répondit-il à Richard qui entrait, en ce moment, dans la chambre ; oui, monsieur, et j’ai avec miss Summerson une conversation fort agréable dont je vous suis redevable. »

C’est ainsi qu’il coupa court à notre conversation, en voyant entrer Richard, me donnant un échantillon de la franchise scrupuleuse dont il se piquait dans l’exercice respectable de ses devoirs et de sa fidélité envers ses clients ; échantillon qui n’était pas fait pour diminuer mes craintes.

Nous nous mîmes à table ; Richard, dont il ne détournait pas les yeux, était pâle, amaigri ; négligé dans sa toilette jusqu’à la malpropreté, distrait dans ses manières, faisant de temps à autre un effort pour dire quelques paroles et retombant aussitôt dans un morne silence. Son regard, autrefois si joyeux et si vif, était inquiet et morne, ou, s’il perdait parfois sa langueur, c’était pour briller d’un éclat fébrile. Je ne peux pas dire qu’il eût vieilli ; la jeunesse a des ruines qui ne ressemblent pas à celles des années. Mais la beauté de Richard, sa verve, sa gaieté juvéniles, tout avait disparu.

Il mangea peu, avec indifférence, et poussa l’irritation jusqu’à s’impatienter contre Éva. Par instants, néanmoins, la grâce de son esprit et sa vive insouciance reparaissaient au milieu de sa tristesse : à peu près comme en certains moments, je retrouvais dans mon miroir quelque chose de mon ancien visage. Son rire ne l’avait pas complétement abandonné ; mais l’écho affaibli d’un son joyeux est toujours plein de tristesse. Il me témoigna néanmoins la même affection qu’autrefois ; il parut content de m’avoir auprès de lui, et nous causâmes du passé avec plaisir ; ce n’était pas un sujet de conversation bien intéressant pour M. Vholes, qui, pourtant, à l’occasion, bâillait d’une certaine manière qu’on pouvait prendre, si l’on voulait, pour un sourire. Il se leva quelques instants après le dîner et demanda la permission de retourner à son étude.

« Je vous reconnais là, s’écria Richard, toujours le même et tout entier aux affaires.

— Oui, monsieur, avant tout l’intérêt des clients ; c’est l’unique pensée d’un homme de loi comme moi, qui tient à conserver l’estime de ses collègues et à mériter celle des gens respectables. La privation que je m’impose, en renonçant à la société de ces dames, n’est pas étrangère à vos propres intérêts, monsieur Carstone. »

Richard lui en exprima sa gratitude et le reconduisit jusqu’au bas de l’escalier. Quand il revint, il nous répéta plusieurs fois que M. Vholes était un excellent avoué ; rempli de zèle, de probité, de franchise ; et mit tant d’insistance à nous prouver la bonne foi de cet honnête homme, qu’évidemment il commençait à en douter lui-même.

Accablé de fatigue, il se jeta sur le divan. Lorsque nous eûmes tout rangé, car ma pauvre chérie n’avait qu’une femme de ménage, Éva se mit au piano et chanta les romances favorites de Richard ; nous avions porté la lampe dans la pièce voisine parce qu’il s’était plaint de ce que la lumière lui faisait mal aux yeux ; j’allai m’asseoir à côté de ma chère fille, et je sentais l’émotion me gagner en écoutant sa douce voix. Richard aussi était ému ; et j’imagine que c’est pour cela qu’il avait fait emporter la lampe.

Éva chantait depuis quelque temps, lorsque entra M. Woodcourt. Il se plaça auprès de notre pauvre ami ; et, se mettant à causer d’un ton moitié plaisant, moitié sérieux, il finit par lui faire dire comment il se trouvait et ce qu’il avait fait dans la journée. Enfin il lui proposa une courte promenade, l’engageant à profiter d’un temps magnifique et d’un beau clair de lune. Richard accepta avec empressement et je restai seule avec Éva.

Elle était toujours au piano et j’avais gardé ma place auprès d’elle. Quand ces messieurs furent partis, je passai mon bras autour de sa taille ; elle mit sa main gauche dans la mienne et de l’autre continua d’effleurer les touches d’ivoire mais sans les faire parler.

« Je ne suis jamais plus tranquille, et Richard n’est jamais plus heureux, me dit-elle enfin, rompant le silence la première, que lorsqu’il est avec M. Woodcourt ; et c’est vous qu’il faut en remercier, dame Durden. »

Je lui dis qu’elle se trompait ; que M. Woodcourt les avait connus chez M. Jarndyce en même temps que moi ; et que c’était à l’affection qu’ils lui avaient inspirée qu’ils devaient tous ses soins.

« Je sais bien, reprit-elle, qu’il a toujours été bon pour Richard ; mais c’est égal, chère amie, c’est à vous que nous devons son dévouement sans bornes. »

Je pensai qu’il valait mieux ne pas la contredire et je répondis quelques paroles insignifiantes.

« Chère Esther, reprit-elle, j’ai de grands devoirs à remplir ; je veux être une bonne épouse, une bonne femme de ménage, vous me l’apprendrez, n’est-ce pas ? »

Je compris à l’agitation nerveuse de la main qui courait sur le clavier, qu’elle avait autre chose à me dire et que je ne devais pas prendre la parole.

« Quand je me suis mariée, poursuivit-elle, je connaissais la position de Richard et l’avenir qui l’attendait. J’étais heureuse auprès de vous ; j’ignorais l’embarras, l’inquiétude ; vous aviez pour moi tant affection et de bonté ; mais je connaissais le danger qui le menaçait, chère Esther.

— Je le sais, cher ange.

— Et puis j’avais l’espoir de le faire revenir de son erreur ; je me disais qu’une fois marié, il envisagerait les choses sous un autre point de vue et comprendrait mieux ses intérêts en même temps que les miens ; mais je n’aurais pas eu cet espoir, que j’aurais également épousé Richard, oui, chère Esther, je l’aurais également épousé.

La fermeté avec laquelle ces mots furent prononcés ne me laissait pas le moindre doute sur leur sincérité.

« Ne croyez pas, chère Esther, que je sois aveugle et que je ne partage pas les craintes que vous pouvez avoir ; je connais Richard et je le comprends mieux que personne ; l’expérience la plus clairvoyante n’aurait pas la pénétration de mon amour. Je suis près de lui dans ses plus mauvais moments ; je le guette pendant son sommeil, je saisis le moindre nuage qui passe sur son front et je vois combien il est changé. Mais, lorsque je me suis mariée, j’étais bien résolue, avec l’aide de Dieu, à ne pas augmenter ses chagrins en lui montrant la peine que me faisait sa conduite. Je ne veux pas qu’il y ait d’inquiétude sur mon visage, quand il rentre à la maison ; et, quand il me regarde, je veux qu’il retrouve ce qu’il aimait en moi ; c’est avec cette pensée que je suis devenue sa femme, et c’est elle encore qui me soutient. »

Elle tremblait ; j’attendis qu’elle reprît la parole et je crus deviner ce qu’elle allait dire.

« Il y a encore autre chose qui soutient mes forces, chère Esther. » Elle s’arrêta une minute ; sa main continua de courir sur le clavier.

« D’ici à quelque temps, il m’arrivera sans doute une aide bien puissante. Quand alors Richard tournera ses yeux vers moi, peut-être y aura-t-il dans mes bras quelque chose qui lui parlera, d’une manière plus éloquente que je n’ai jamais su le faire, et qui lui montrera mieux que moi sa véritable route. »

Elle se jeta dans mes bras et je la serrai sur mon cœur.

« Et si, par malheur, continua-t-elle, le pauvre ange ne devait pas réussir plus que nous, je regarde au loin, par delà bien des années, et je songe à l’époque où je serai vieille, peut-être morte ; alors sa fille, heureuse et charmante femme, sera son orgueil et sa consolation. Ou bien, je me représente un beau jeune homme plein d’ardeur et de générosité, comme l’était Richard autrefois, et qui, rayonnant de bonheur, se promènera au soleil avec lui, honorant ses cheveux blancs, et se disant en lui-même : « Je remercie Dieu de me l’avoir donné pour père. Un héritage fatal l’avait ruiné ; et c’est moi qui lui ai tout rendu. »

Chère Éva ! quel cœur pur et dévoué que celui qui battait si fort en ce moment contre ma poitrine !

« Cet espoir ranime mon courage, bonne Esther ; et pourtant il s’évanouit parfois devant la crainte qui me saisit quand je regarde Richard. »

J’essayai de la rassurer et lui demandai ce qu’elle redoutait.

« Qu’il ne voie pas son enfant, » répondit-elle en fondant en larmes.