Bleak-House/49

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 202-214).




CHAPITRE XIX.

Amitié fidèle.

Il y a gala dans la maison de M. Joseph Bagnet, surnommé Lignum vitæ, ex-artilleur, et maintenant joueur de basson et marchand de musique. C’est un jour de naissance qu’on célèbre en famille ; non pas celui de M. Bagnet : celui-là ne se distingue des autres jours de l’année que par un baiser plus sonore sur les joues des enfants, une pipe de plus après le dîner ; et, dans la soirée, quelques réflexions de Lignum, qui se demande ce que fait sa pauvre mère ; sujet qui prête d’autant plus à l’interprétation, que mistress Bagnet est morte depuis au moins vingt ans. Il y a des hommes qui songent rarement à leur père et semblent avoir transféré le total de leur amour filial au compte de leur mère ; M. Bagnet est l’un de ces hommes ; peut-être le doit-il à son appréciation exaltée des mérites de sa femme, qui va jusqu’à lui faire penser que le substantif dévouement est du genre féminin.

Ce n’est pas non plus le jour de naissance de l’un des trois enfants : il est rare qu’en cette occasion on aille au delà d’un pudding et des souhaits ordinaires ; et si la dernière fois que revint celui de Woolwich, M. Bagnet, après avoir observé combien son fils avait grandi, crut devoir l’interroger sur le catéchisme avec un air d’importance complétement orthodoxe, ce fut un incident particulier, et non pas un trait général appartenant à toutes les solennités de ce genre.

Mais c’est aujourd’hui l’anniversaire de l’heureux jour où naquit mistress Bagnet ; et c’est pour Lignum la plus grande fête de l’année. Il a depuis longtemps réglé le cérémonial qui doit présider au festin ; et, comme il est persuadé qu’une paire de poulets est le nec plus ultra d’un luxe vraiment impérial, l’ex-artilleur ne manque jamais d’aller lui-même, le matin du grand jour, acheter ses deux volailles, de se faire attraper par le vendeur et d’entrer en possession des deux plus vieux coqs de toutes les basses-cours de l’Europe. Il rapporte invariablement ces miracles d’acabit coriace dans un mouchoir de coton à carreaux bleus et blancs, tiré tout exprès de l’armoire, et indispensable à ses projets. À la fin du déjeuner, il invite mistress Bagnet, comme par hasard, à déclarer ce qu’elle préférerait pour son dîner. L’excellente femme répond, avec infiniment d’à-propos, qu’elle aurait bien envie de manger du poulet. Sur quoi Lignum va tirer les deux coqs de leur cachette, et les produit au milieu de la joie et de la surprise générales. Il exige, en outre, que l’héroïne de la fête, parée de sa plus belle robe, ne fasse rien de la journée, et consente à être servie par tous les membres de la famille, dirigés par lui-même ; comme il est loin d’être un excellent cuisinier, il est probable que cette dernière condition est plutôt pour mistress Bagnet un honneur qu’un plaisir ; toutefois, elle conserve la dignité qu’on lui impose de l’air le plus heureux qu’on puisse imaginer.

À l’heure où nous sommes, M. Bagnet a accompli tous les préliminaires d’usage, et surveille la cuisson des deux poulets, tandis que mistress Bagnet, en grande tenue, voit que les choses vont tout de travers et sent les doigts qui lui démangent.

Malte et Québec mettent la table. Woolwich, sous les ordres de son père, tourne la broche et arrose le rôti.

« Dans une demi-heure tout sera prêt, » dit Lignum.

Mistress Bagnet regarde avec angoisse l’un des poulets qui brûle.

« Ma vieille, reprend l’ex-artilleur, tu vas avoir un repas, mais un repas digne d’une reine. »

La vieille répond à son mari par un sourire ; mais ses yeux expriment un si profond malaise, que le jeune rôtisseur, inquiet à son tour, la regarde, bouche béante, et oublie tout à fait les poulets qui ne tournent plus du tout. Heureusement que sa sœur devine la cause de l’inquiétude de leur mère et le rappelle à ses fonctions par un coup de poing significatif. La broche est remise en mouvement, et mistress Bagnet ferme les yeux dans l’ivresse du soulagement qu’elle éprouve.

« Georges arrivera très-certainement à quatre heures et demie précises, dit Lignum. Combien y a-t-il d’années qu’il nous vient voir à pareil jour, sans jamais y manquer ?

— Autant qu’il en a fallu pour faire une vieille femme d’une jeune ; ni plus ni moins, répond mistress Bagnet en riant et en hochant la tête.

— La vieille, répond l’ex-artilleur, tu es aussi jeune qu’autrefois, sinon plus. Chacun peut le voir. »

Malte et Québec frappent dans leurs mains, en s’écriant que leur bon ami apportera bien sûr quelque chose à maman, et cherchent à deviner quel cadeau il lui fera.

« Sais-tu, Lignum, reprend la vieille en faisant signe à Québec de mettre le sel sur la table, et à Malte de ne pas oublier le poivre, sais-tu bien que Georges me fait l’effet de vouloir prendre de la poudre d’escampette ?

— Georges ne désertera jamais, répond l’ex-artilleur. Ne crains pas ça, la vieille. Il n’est pas homme à quitter son vieux camarade et à le laisser dans la peine.

— J’en suis bien sûre, et ce n’est pas ça que je veux dire. Je crois seulement que s’il avait tout payé, il ne tarderait pas à prendre la clef des champs.

— Pourquoi ça ?

— Parce qu’il me semble inquiet, ennuyé de sa position. Je ne veux pas dire que ses manières ne soient plus aussi franches ; il ne serait plus lui-même, s’il avait moins de franchise ; mais il est comme irrité, hors de lui. Enfin, il n’est plus dans son assiette.

— Et c’est bien naturel, avec ce robin qui le persécute et qui ferait damner le diable.

— Je ne dis pas le contraire ; mais ça revient à ce que je dis. »

La conversation est forcément interrompue par la nécessité où se trouve M. Bagnet de veiller au dîner qui est gravement compromis ; les poulets, d’une nature un peu sèche, ne rendent pas le moindre jus, et leurs pattes, excessivement écailleuses, sont un peu plus longues qu’il ne serait désirable ; la perversité des pommes de terre est au delà de ce qu’on peut dire ; elles crèvent tout à coup et tombent en miettes dès qu’on veut les peler ; néanmoins l’ex-artilleur surmonte toutes ces difficultés, et finit par servir le festin : on se met à table ; Mme Bagnet occupe à la droite de l’époux la place d’honneur de l’invitée.

Il est bien heureux pour la vieille qu’elle n’ait par an qu’un seul jour de naissance ; un pareil luxe de volaille qui se renouvellerait plus souvent pourrait être dangereux. Tout ce qu’il y a de tendons et de ligaments dans un poulet ordinaire s’est transformé dans ceux-ci en cordes à guitare, et leurs membres ont jeté de profondes racines dans leur chair, ainsi que les vieux arbres dans le terrain qui les porte ; mais M. Bagnet, qui ne s’aperçoit pas de ces défauts, s’applique de tout son cœur à faire manger à la vieille une énorme quantité de ce rôti luxueux ; et l’excellente femme, qui, pour rien au monde, ne voudrait lui causer le plus petit désappointement, surtout un jour comme celui-ci, compromet vaillamment sa digestion. Elle se demande comment Woolwich peut ainsi nettoyer les pilons sans être de la famille des autruches ; et tandis qu’elle cherche à le comprendre, les soins du ménage, confiés à ses deux filles, lui font subir une épreuve qu’elle supporte avec le même héroïsme. L’énergie et l’activité dont Québec et Malte, grimpées sur leurs patins, et leurs jupes relevées à l’instar de leur mère, font preuve en balayant la chambre, en lavant la vaisselle, en rangeant la cuisine, donnent les plus grandes espérances pour l’avenir, mais font naître, quant à présent, les plus vives inquiétudes. Enfin, après beaucoup de bruit et de paroles, de l’eau répandue jusqu’à saturation complète des deux sœurs, spectacle trop émouvant pour que mistress Bagnet conserve le sang-froid qu’exige sa dignité, toute la besogne se termine d’une façon triomphante. Malte et Québec changent des pieds à la tête, reviennent dans leurs plus beaux atours ; le tabac et les pipes, une bouteille et des verres sont placés sur la table ; et mistress Bagnet jouit du premier moment de tranquillité d’esprit qu’elle ait encore goûté depuis le commencement de la fête.

C’est alors que s’asseyant à sa place ordinaire, quatre heures et demie allant bientôt sonner, Lignum s’écrie :

« Bravo, Georges ! heure militaire. »

Celui-ci, après avoir présenté ses compliments à mistress Bagnet, qu’il embrasse en l’honneur de la circonstance, souhaite le bonsoir aux enfants et à Lignum, et termine en leur disant qu’il fait des vœux pour leur bonheur à tous.

« Mais Georges, mon bonhomme, répond mistress Bagnet en le regardant avec intérêt, qu’est-ce qui vous arrive donc ?

— À moi ?

— Certainement ; vous êtes si pâle et vous avez l’air si défait ; n’est-ce pas, Lignum ?

— Georges, dit M. Bagnet, raconte à la vieille ce qui t’arrive.

— Je ne savais pas que j’avais si mauvaise mine, répond le maître d’armes en passant la main sur son front ; et je regrette de vous faire une si triste figure ; mais le fait est que la mort de ce pauvre Jo, arrivée hier au soir, m’a beaucoup affecté.

— Pauvre enfant ! dit mistress Bagnet d’un ton de pitié maternelle, pauvre enfant ! il est donc mort ?

— Je n’avais pas l’intention d’en parler, car ce n’est pas un récit à faire un jour de fête ; mais vous avez deviné tout de suite que j’avais quelque chose ; vous êtes si prompte, mistress Bagnet !

— Tu as raison, dit Lignum, aussi prompte que la poudre.

— Et, ce qui vaut mieux que tout ça, c’est qu’elle est aujourd’hui la reine de la fête ; aussi faut-il se l’attacher, répond l’ancien soldat ; voici donc une petite broche, mistress Bagnet, que je vous ai apportée ; un rien, comme vous voyez ; ce n’est qu’un souvenir que je vous offre de bon cœur ; c’est là tout son mérite. »

Le présent de M. Georges est salué des bonds joyeux et des applaudissements de la jeune famille, et accueilli avec une sorte d’admiration respectueuse de la part de Lignum. « La vieille, dit-il, exprime-lui ce que j’en pense.

— Mais c’est une merveille, Georges ; la plus jolie chose qu’on puisse voir, s’écrie mistress Bagnet.

— Très-bien, dit Lignum ; tout à fait mon opinion.

— C’est charmant, Georges, poursuit l’excellente femme en tournant l’épingle de tous les côtés ; vraiment, c’est trop joli pour moi !

— Mauvais, dit Lignum ; ce n’est pas là mon avis.

— Mais, n’importe, mon vieux camarade ; mille remercîments, reprend mistress Bagnet en donnant une poignée de main au sergent ; car bien que j’aie été quelquefois un peu rude envers vous, comme une vieille femme de soldat que je suis, nous n’en sommes pas moins les meilleurs amis du monde ; et maintenant, Georges, attachez-moi votre épingle, ça me portera bonheur. »

Les enfants se pressent autour de leur mère pour voir accomplir cette manœuvre importante ; et M. Bagnet regarde de son côté par-dessus la tête de Woolwich d’un air à la fois si grave et si plaisamment enfantin, que la vieille ne peut s’empêcher de rire en lui disant :

« Mon brave Lignum ! quelle bonne figure tu nous fais là ! »

Mais le sergent ne peut pas en venir à bout ; sa main tremble, il a mal aux nerfs et la broche lui échappe.

« Qui le croirait ? dit-il en ramassant l’épingle ; je suis si peu dans mon assiette, que je ne peux pas même faire la chose du monde la plus simple. »

Mistress Bagnet pense que le meilleur remède à cela est de fumer une ou deux pipes ; et, attachant l’épingle en un clin d’œil, elle installe le sergent à la petite place qu’il choisit d’habitude, et lui présente tout ce qu’il lui faut pour fumer.

« Si cela ne suffit pas, ajoute l’excellente femme, jetez les yeux de temps en temps sur votre joli cadeau, et cela, joint à la pipe, vous remettra complétement.

— Je ne doute pas que vous n’y réussissiez, mistress Bagnet, répond l’ancien soldat ; mais, comme je vous le disais tout à l’heure, je suis dans mes humeurs noires. Il m’a été si pénible de voir mourir ce pauvre Jo sans pouvoir le secourir !

— Vous avez fait au contraire tout ce que vous avez pu, Georges ; vous l’avez recueilli, vous l’avez…

— C’est vrai, mistress Bagnet ; mais tout cela est bien peu de chose, quand je pense qu’il est mort sans qu’on lui ait appris à connaître sa main droite de sa main gauche !

— Pauvre garçon ! dit mistress Bagnet.

— Et cela m’a rappelé ce pauvre Gridley, poursuit le maître d’armes en passant la main dans ses cheveux ; un autre genre de misère, mais tout aussi affreuse ; et les deux ensemble m’ont fait souvenir d’un vieux coquin plus dur que la pierre ; et, voyez-vous, rien que de songer à cette vieille carabine que rien n’émeut dans son coin, c’est plus qu’il n’en faut, je vous assure, pour faire bouillir le sang d’un honnête homme.

— Raison de plus pour allumer votre pipe, reprend mistress Bagnet ; c’est un calmant, et beaucoup meilleur pour la santé que de se calciner à propos de ce procureur.

— Vous avez raison, mistress Bagnet. »

Et M. Georges allume sa pipe, mais avec tant de gravité, que M. Bagnet remet à un peu plus tard de boire à la santé de la vieille, ce qu’il accompagne toujours, en pareille occasion, d’un speech d’une excessive clarté. Quelques instants après, les deux sœurs ayant préparé ce qu’il appelle la mixture, et la pipe de M. Georges étant maintenant en pleine activité, Lignum prend son verre et s’adresse à la compagnie dans les termes suivants : « Georges, Woolwich, Malte, Québec, c’est aujourd’hui l’anniversaire du jour de sa naissance. On pourrait faire plus d’une étape, sans trouver sa pareille. Buvons à sa santé !

— À la vôtre, répond la vieille en présentant son verre à chacun des convives, ainsi qu’elle fait toujours en pareille occasion, mais, cette fois, elle s’arrête tout à coup en s’écriant : Voici quelqu’un ! »

Un homme est en effet à la porte du parloir ; un homme à l’œil fin, au regard perçant, et qui produit une vive sensation dans le petit cercle de M. Bagnet.

« Bonsoir, Georges, comment vous portez-vous ?

— Tiens, c’est M. Bucket ! s’écrie l’ancien soldat.

— Mon Dieu, oui, répond l’officier de police en entrant et en fermant la porte ; je descendais la rue, quand je vis par hasard des instruments de musique étalés aux fenêtres de ce magasin ; j’ai précisément un ami qui m’a prié de lui chercher un violoncelle d’occasion et d’une certaine qualité : j’aperçois en même temps qu’il y a du monde au fond de l’arrière-boutique, et je crois vous reconnaître dans la personne du coin ; vous voyez que je ne m’étais pas trompé. Comment vont les affaires, mon brave ami ? Passablement ? tant mieux ; et vous, madame ? Eh ! Seigneur ! des enfants ! s’écrie M. Bucket en leur tendant les bras ; il suffit de me montrer cette petite graine pour faire de moi tout ce que l’on veut ; embrassons-nous, chers petits anges ; inutile de demander qui sont vos père et mère ; la ressemblance est frappante. »

M. Bucket s’est assis à côté de M. Georges, et prend Malte et Québec sur ses genoux.

« Encore un baiser, mes chères mignonnes ; c’est la seule chose dont je ne puisse me lasser ; quel âge ont-elles, madame ? elles se portent à merveille ; je parierais qu’elles ont de huit à dix ans.

— Vous ne vous trompez guère, monsieur, répond mistress Bagnet.

— Il est rare que je me trompe, répond M. Bucket ; j’aime tellement les enfants ! Un de mes amis en a dix-neuf, madame ; et d’une seule mère qui est restée fraîche et rose comme l’aurore, pas autant que vous, néanmoins ;… comment appelez-vous cela, chère mignonne ? poursuit M. Bucket en pinçant les joues de Malte ; de véritables pêches ? oui, ma foi, belle petite ; et pensez-vous que papa ait un bon violoncelle d’occasion à offrir à l’ami de M. Bucket, chère enfant ? je m’appelle Bucket, un drôle de nom, n’est-ce pas ? »

Cette amabilité gagne immédiatement à l’étranger le cœur de toute la famille, et mistress Bagnet oublie le cérémonial du jour, qui lui interdit les œuvres serviles, au point de bourrer une pipe et de remplir un verre qu’elle offre à M. Bucket en lui disant qu’elle aurait eu certainement dans toutes les circonstances beaucoup de plaisir à recevoir quelqu’un d’aussi aimable que lui, mais qu’elle est d’autant plus heureuse d’accueillir ce soir un ami de M. Georges, que celui-ci « n’est pas dans son assiette ordinaire.

— Et comment cela ? s’écrie M. Bucket ; mon pauvre Georges, qu’est-ce donc qui vous arrive ? qui peut être cause de ce malaise ? vous n’avez rien qui vous tourmente ?

— Rien de particulier, répond M. Georges.

— J’en étais bien sûr, poursuit M. Bucket ; qu’est-ce qui pourrait vous tourmenter ? et ces chères petites, n’ont-elles rien qui fasse trotter leurs petites têtes ? pas encore ; un jour viendra où elles mettront à l’envers celles de certains jeunes gens, qui en auront dans l’aile ; je ne suis pas grand prophète, mais je prédis cela, madame. »

Mistress Bagnet, enchantée, espère que M. Bucket a lui-même de la famille.

« Eh ! mon Dieu, non, madame ; vous ne l’auriez jamais cru, n’est-ce pas ? Eh bien ! c’est pourtant vrai. Ma femme et une locataire, voilà tout ce qui constitue mon intérieur. Mistress Bucket est, comme moi, passionnée pour les enfants. Elle en désirerait par-dessus tout ; mais non ! les biens de ce monde sont inégalement répartis, et l’homme doit se résigner à son sort… Vous avez là par derrière une petite cour qui me semble assez commode ; a-t-elle une issue au dehors ?

— Non, monsieur.

— Vraiment ! j’aurais pensé le contraire ; je n’ai jamais vu de petite cour qui fût plus à mon goût ; me permettez-vous de la visiter ? En effet, pas de sortie à l’extérieur ; mais elle est parfaitement proportionnée. »

M. Bucket revient s’asseoir auprès de son ami Georges et lui frappe amicalement sur l’épaule.

« Et ce moral, comment va-t-il maintenant ?

— Très-bien, répond l’ancien troupier.

— À la bonne heure ; pourquoi seriez-vous triste ? un homme de votre figure et de votre constitution n’a pas le droit de se démoraliser ; ce n’est pas avec une pareille poitrine qu’on peut se laisser abattre ; n’est-ce pas, madame ? d’ailleurs, vous n’avez rien dans l’esprit qui puisse vous tourmenter, rien du tout, Georges, pas de préoccupations. »

M. Bucket appuie cette phrase d’un regard étrange et la répète deux ou trois fois, en prêtant à la réponse un visage attentif. Mais sa verve de belle humeur reparaît bientôt après cette brève éclipse, et fait de nouveau rayonner sa figure.

« Et ce jeune homme est notre frère, bons petits choux ? reprend M. Bucket en s’adressant à Malte et à Québec ; frère de père, veux-je dire ; il est certainement trop âgé pour être le fils de madame.

— Je suis pourtant bien sa mère, répond en riant mistress Bagnet.

— Vous m’étonnez beaucoup, madame ; et cependant il vous ressemble d’une manière surprenante, quoiqu’il ait aussi quelque chose de son père ; les sourcils, par exemple, ajoute M. Bucket en fermant un œil pour comparer les deux visages. »

Mistress Bagnet saisit cette occasion de lui dire que Woolwich est le filleul de M. Georges.

« Vraiment, répond M. Bucket avec cordialité ; une poignée de main au filleul de ce cher Georges ; filleul et parrain se font également honneur. Et que pensez-vous faire de ce garçon-là, madame ? Montre-t-il des dispositions et du goût pour la musique ?

— Il joue du fifre admirablement, dit tout à coup Lignum.

— Singulière coïncidence ! répond M. Bucket ; vous ne le croiriez pas, madame ; j’ai joué du fifre dans ma première jeunesse ; non pas avec méthode, ainsi que doit le faire ce jeune garçon ; mais d’instinct, par routine : Seigneur Dieu ! quand j’y pense. Grenadiers anglais… » Voilà un air qui vous réchauffe et vous ranime ; pourriez-vous nous le faire entendre, mon jeune ami ? »

Rien ne peut être plus agréable à toute la société que cette flatteuse invitation ; Woolwich se lève immédiatement, va chercher son fifre et se met à exécuter l’entraînante mélodie. M. Bucket bat la mesure avec enthousiasme, et répète le refrain en fausset : Gre-na-diers an-glais. Bref, il fait preuve d’un goût musical tellement éclairé, que Lignum ôte sa pipe de ses lèvres et ne doute pas qu’il ne doive chanter à merveille. M. Bucket avoue modestement que jadis il avait de la voix ; et, pour témoigner sa reconnaissance de l’accueil qui lui est fait, répond au désir que chacun éprouve de l’entendre, par la ballade : Si vos charmes divins, ballade qui fut, dit-il, son plus puissant auxiliaire auprès de mistress Bucket, à l’époque où, jeune fille, elle se laissa conduire à l’autel.

En un mot, l’officier de police brille d’un tel éclat pendant toute la soirée, que M. Georges, qui d’abord l’avait vu entrer avec un certain déplaisir, commence à être fier de sa société. C’est un homme si cordial, si ouvert, qui a tant de ressources dans l’esprit, que le maître d’armes est bien aise d’en avoir procuré la visite aux Bagnet. Lignum, de son côté, apprécie tellement la valeur d’une pareille connaissance, qu’il prie M. Bucket de vouloir bien les honorer de sa compagnie au prochain anniversaire de la naissance de la vieille. Si quelque chose peut ajouter à l’estime que M. Bucket ressent pour l’aimable société, c’est la découverte qu’il fait du motif qui la rassemble ; il boit à la santé de mistress Bagnet avec chaleur, accepte l’engagement qui vient de lui être offert et l’inscrit sur son memorandum, en exprimant le désir et l’espoir que mistress Bagnet et sa femme seront bientôt comme deux sœurs. « Que serait la vie, ajoute-t-il, sans les liens de l’amitié ? » ce n’est pas dans les fonctions qu’il occupe, dans les emplois publics que l’on trouve le bonheur ; non, c’est dans les joies de la famille, dans les douceurs de la vie intime ; et naturellement il se rapproche encore de l’estimable ami qui lui a procuré des relations où il rencontrera tant de jouissances ; il le regarde avec tendresse et l’attend pour partir ; l’intérêt qu’il lui porte descend jusqu’à ses bottes qu’il observe avec soin, tandis que M. Georges fume, les jambes croisées, au coin de la cheminée.

Le maître d’armes se lève enfin pour retourner chez lui ; M. Bucket se lève également, embrasse une dernière fois Malte et Québec, et s’adressant à l’ex-artilleur :

« Quant à ce violoncelle d’occasion, lui dit-il, que cherche mon ami, croyez-vous, monsieur, pouvoir me le procurer ?

— Par douzaines, répond M. Bagnet.

— Je vous en serai fort obligé, réplique M. Bucket en écrasant la main de Lignum ; ami dans le besoin est un ami certain ;… une bonne qualité de son, ne l’oubliez pas ; c’est pour un virtuose qui joue Mozart, Haendel, tous les grands maîtres, comme un artiste accompli ; je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur Bagnet, ajoute l’officier de police en baissant la voix, qu’il faudra marquer pour vous un chiffre assez élevé ; je ne dois pas permettre que mon ami paye trop cher, mais il faut cependant que vous touchiez une somme assez ronde pour votre commission et la perte de temps qui en résultera. C’est trop juste ; il faut que tout le monde vive. »

M. Bagnet regarde la vieille en secouant la tête d’un air qui signifie : « Quelle précieuse connaissance ! »

« Voyons, poursuit M. Bucket, si je repassais demain matin à dix heures et demie, pourriez-vous me dire le prix de quelques-uns de ces violoncelles ?

— Rien n’est plus facile. » M. et Mme Bagnet s’engagent même à s’en procurer une certaine quantité pour que l’on puisse choisir.

« Merci, répond M. Bucket ; bonsoir, madame ; bonsoir, monsieur ; bonsoir, mes chérubins ; je suis bien touché de votre accueil ; c’est la meilleure soirée que j’aie passée de toute ma vie. »

Les Bagnet, de leur côté, ne sont pas moins reconnaissants du plaisir que leur a donné la compagnie de M. Bucket, et l’on se quitte de part et d’autre en échangeant la promesse de se revoir. « Et maintenant, mon vieil ami, allons-nous-en chez nous, » dit l’officier de police à M. Georges en le prenant par le bras, et en le tenant de si près que Lignum et sa femme, qui sont restés sur le pas de leur porte pour les voir plus longtemps, remarquent avec plaisir combien M. Bucket paraît aimer le sergent.

La rue voisine étant fort étroite et surtout mal pavée, il devient difficile de marcher deux de front en se donnant le bras : et M. Georges propose à son compagnon d’aller seul ; mais M. Bucket, attaché plus que jamais à sa personne, lui répond : « Une minute, cher ami, que je vous parle d’abord, » et le poussant immédiatement dans le parloir d’une taverne dont il ferme la porte.

« Le devoir est le devoir et l’amitié est l’amitié, dit-il ; je désire, autant que possible, les maintenir en bonne intelligence ; j’ai fait ce soir tous mes efforts pour qu’il en soit ainsi, je m’en rapporte à vous ; mais à présent, mon cher Georges, considérez-vous comme prisonnier.

— Prisonnier ! et pourquoi ? demande le maître d’armes foudroyé par cette nouvelle.

— Le devoir et la conversation sont deux choses, répond M. Bucket ; je dois vous avertir que vos moindres paroles pourraient tourner contre vous ; c’est pourquoi je vous conseille, mon cher Georges, de faire bien attention à tout ce que vous direz. N’avez-vous pas entendu dire qu’on ait assassiné quelqu’un ?

— Assassiné quelqu’un !

— Rappelez-vous ce que je viens de vous recommander, Georges, poursuit M. Bucket en agitant son index. Je ne vous demande rien ; toute la journée vous avez été triste, distrait, abattu. Eh bien ! je vous le répète, vous n’avez pas entendu parler du meurtre qui vient d’être commis ?

— Non ; où il y a-t-il eu un meurtre ?

— Écoutez-moi, Georges, et ne vous compromettez pas : on a tué d’une balle, hier au soir, dans Lincoln’s-Inn-Fields, un gentleman appelé Tulkinghorn, et c’est pour cela que je vous arrête. »

Le sergent se laisse tomber sur une chaise ; une sueur froide coule de son front, et la pâleur de la mort se répand sur son visage.

« Bucket ! dit-il d’une voix faible, il est impossible que M. Tulkinghorn ait été assassiné, et que ce soit moi que vous soupçonniez d’être son assassin ?

— C’est plus que possible, puisque la chose est sûre. Le fait s’est passé hier au soir à dix heures ; quant à vous, vous savez où vous étiez alors, et je ne doute pas que vous ne parveniez à prouver votre alibi.

— Hier au soir, à dix heures ? répète le maître d’armes en cherchant dans sa mémoire. Miséricorde ! s’écrie-t-il tout à coup, mais j’étais à sa porte !

— C’est bien ce que l’on m’a dit, répond M. Bucket ; on ajoute que depuis quelque temps vous rôdiez presque toujours dans ces parages ; que plus d’une fois vous vous êtes querellé avec lui ; je ne dis pas que cela soit, notez-le bien ; mais la chose est possible ; on va même jusqu’à dire qu’il vous aurait traité d’homme dangereux, de scélérat, d’assassin.

M. Georges ouvre la bouche probablement pour reconnaître que tout cela est vrai, mais la parole lui manque.

« Mon désir, continue l’officier de police en mettant son chapeau sur la table, est de faire les choses le plus agréablement possible. Une récompense de cent guinées est offerte par le baronnet sir Leicester Dedlock à celui qui découvrira le meurtrier ; vous et moi nous avons toujours été bons amis, je me plais à le reconnaître ; mais j’ai des devoirs à remplir ; et, si quelqu’un doit gagner les cent guinées promises, autant que ce soit moi qu’un autre ; je n’ai donc pas besoin de vous démontrer qu’il faut que je vous arrête ; du diable si j’y manque ! Dois-je appeler à mon aide, ou est-ce une affaire faite ? »

M. Georges a recouvré tout son empire sur lui-même : « Allons ! dit-il d’un air martial ; je suis prêt à vous suivre.

— Un moment, continue l’officier de police en tirant de sa poche une paire de menottes de l’air d’un tapissier qui se dispose à garnir de bourrelets une fenêtre ; c’est une accusation grave, mon pauvre Georges, et mon devoir exige que les formalités soient remplies. »

Le rouge monte au front du maître d’armes qui hésite un instant, mais qui bientôt présente ses mains jointes à l’officier de police.

M. Bucket ajuste les menottes en un clin d’œil et demande à M. Georges si par hasard elles ne le gênent pas. « Si elles vous blessent, dites-le-moi ; vous savez que mon dessein est d’allier autant que possible le devoir à l’amitié ; j’en ai là une autre paire dans ma poche, et nous pouvons l’essayer ; » l’officier de police dit ces paroles du ton d’un respectable marchand qui désire satisfaire sa pratique. « Elles vont bien comme elles sont ? tant mieux ; vous voyez, poursuit-il en prenant un manteau qu’il attache au cou du maître d’armes, vous voyez que j’ai pensé à ménager votre susceptibilité en apportant ce vêtement : là ! qui pourrait maintenant se douter de rien ?

— Moi, répond M. Georges, moi seul, et c’est déjà trop. Rendez-moi le service de me rabattre mon chapeau sur les yeux.

— Vraiment ! ce serait dommage.

— Je ne peux pas regarder en face d’honnêtes gens avec ces affaires-là aux mains, répond vivement le maître d’armes. Pour l’amour de Dieu, je vous en supplie, tirez-moi mon chapeau sur la figure. »

M. Bucket se laisse fléchir, abaisse le chapeau du sergent, et, sortant de la taverne, conduit son prisonnier dans la rue. M. Georges marche d’un pas aussi ferme qu’à l’ordinaire, bien que la tête un peu moins haute ; et l’officier de police lui indique, en le poussant du coude, les détours qu’il doit faire et la route qu’il doit suivre.