Bleak-House/48

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 189-201).





CHAPITRE XVIII.

Avertissement.

Chesney Wold a fermé toutes ses fenêtres ; la famille est à Londres ; les vieux Dedlock sommeillent dans leurs cadres au fond du Lincolnshire, bercés par le vent qui murmure en traversant la galerie, pendant qu’au soir leurs descendants roulent à la ville dans leur équipage aux yeux de flamme, et que leurs Mercures, la tête couverte de poudre, peut-être pour figurer les cendres du cilice, en signe d’humilité, passent les matinées aux fenêtres de l’antichambre pour ne pas s’endormir.

Le grand monde, sphère effrayante d’environ cinq milles de tour, est en pleine évolution, et le système solaire gravite respectueusement à la distance qui lui est assignée.

Dans le salon d’honneur, à l’endroit où les lumières brillent le plus, où l’on a rassemblé tout ce qui peut ravir les sens par le charme et la délicatesse, vous trouverez lady Dedlock au centre de la foule ; elle occupe toujours le sommet éblouissant, qu’elle a conquis ; et, bien qu’elle ait perdu la certitude qu’elle se croyait autrefois, de pouvoir tout cacher sous son manteau d’orgueil, et qu’elle ne sache pas si demain tous ceux qui l’entourent ne lui rendront pas mépris pour mépris, elle conserve son attitude altière en face des envieux qui la contemplent ; on dit même que, depuis quelque temps, elle est plus belle et plus fière que jamais. « Elle a de quoi fournir, à elle seule, une pacotille de jolies femmes, » zézaye languissamment le cousin débilité ;… « mais, ce n’est pas une beauté commode,… ni rassurante, elle rappelle cette reine de Shakespeare, dont les courses nocturnes troublent toute la maison. »

M. Tulkinghorn ne dit rien, ne regarde rien ; aujourd’hui comme toujours, la cravate blanche tortillonnée autour du cou, il se tient près de la porte où il reçoit l’accueil protecteur de la pairie sans faire seulement un geste ; de tous les hommes, il est le dernier à qui l’on supposerait la moindre influence sur lady Dedlock ; de toutes les femmes, milady est bien la dernière qu’on soupçonnerait de le craindre.

Il y a longtemps que midi est passé d’après le soleil ordinaire ; mais c’est le matin pour le grand monde ; les Mercures, fatigués de regarder à la fenêtre, ont fini par s’asseoir au fond de l’antichambre ; sir Leicester est dans la bibliothèque, et vient de s’endormir, pour le plus grand bien du pays, sur le rapport d’une commission de la chambre. Lady Dedlock est dans le petit salon où elle a reçu M. Guppy ; Rosa est près d’elle et travaille à l’aiguille, après lui avoir servi tour à tour de secrétaire et de lectrice. Il y a quelque temps que milady la regarde en silence :

« Rosa ! » dit-elle enfin.

La jolie fille relève la tête, et son charmant visage exprime l’embarras et la surprise en voyant l’air sérieux de milady.

« Voyez si la porte est fermée.

— Oui, milady.

— J’ai à vous parler, mon enfant ; je sais combien vous m’êtes dévouée ; et je compte sur votre attachement, Rosa ; ne dites jamais rien à personne de ce que je vais vous dire. »

Rosa le promet de tout son cœur.

« Savez-vous, reprend lady Dedlock en lui faisant signe d’approcher, savez-vous bien que je me montre pour vous toute différente de ce que je suis pour les autres.

— Oui, milady ; bien meilleure ; et je me dis souvent qu’il n’y a que moi qui vous connaisse réellement.

— Vous vous dites cela ? Pauvre enfant ! »

Il y a dans ces paroles une certaine amertume qui ne s’adresse pas à la jeune fille.

« Avez-vous pensé quelquefois, reprend milady après être restée longtemps silencieuse et en regardant Rosa d’un air rêveur, que votre jeunesse, votre charmant naturel, votre affection me faisaient trouver du plaisir à vous avoir auprès de moi ?

— Je ne sais pas, milady, j’ose à peine l’espérer ; mais je le voudrais de tout mon cœur.

— Soyez-en persuadée, chère petite ; et croyez bien qu’en vous disant de me quitter pour toujours, c’est pour moi un véritable chagrin, mon enfant ; et que votre départ me laissera bien triste, bien isolée.

— Vous aurais-je offensée, milady ?

— Non, chère enfant ; mais écoutez-moi, poursuit milady en posant la main sur la tête de Rosa, qui est assise à ses pieds. Je vous ai dit combien je désirais votre bonheur ; j’aurais fait tout au monde pour que vous fussiez heureuse ; mais je ne peux pas, et c’est pour cela qu’il faut partir ; des motifs qui vous sont étrangers rendent votre départ nécessaire ; vous ne devez pas rester dans cette maison ; j’ai écrit à M. Rouncewell, qui doit arriver aujourd’hui, et c’est par affection pour vous, enfant, que je lui ai dit de venir. »

La jeune fille tout en larmes couvre de baisers la main de milady.

« Que deviendrai-je, dit-elle, quand je ne vous verrai plus ?

— Soyez heureuse, enfant ; soyez aimée, dit sa maîtresse en l’embrassant.

— Oh ! milady, pardonnez-moi cette liberté, mais j’ai pensé quelquefois que vous n’étiez pas heureuse ; le serez-vous davantage quand je ne serai plus ici ?

— Je vous ai dit, enfant, que c’était pour vous et non pour moi que j’avais fait cette démarche ; tout est fini, Rosa ; mes véritables sentiments à votre égard sont ceux que je viens de vous exprimer, non pas ceux que vous verrez tout à l’heure ; ne l’oubliez jamais, n’en dites rien à personne ; et que désormais toute relation soit rompue entre nous. »

Quand un peu plus tard milady sort de sa chambre, elle est plus froide, plus hautaine que jamais, et paraît aussi indifférente que si la passion, la tendresse et la pitié avaient disparu de la surface de la terre avec les autres monstres antédiluviens. M. Rouncewell est au salon, et c’est pour le recevoir qu’elle est sortie de chez elle ; mais avant d’aller trouver le maître de forges, elle désire parler à sir Leicester et se dirige vers la bibliothèque.

« Sir Leicester, j’aurais un mot à… mais vous êtes occupé.

— Du tout, ce n’est que M. Tulkinghorn. »

Toujours lui ! pas une minute de sécurité, un seul instant de repos.

« Mille pardons, lady Dedlock ; permettez que je me retire.

— Ce n’est pas nécessaire, » répond-elle en s’approchant d’un siège.

Le procureur lui avance un fauteuil en la saluant, et va se mettre dans l’embrasure d’une fenêtre, où, placé entre milady et les derniers rayons du couchant, il l’enveloppe de son ombre et répand la nuit devant elle, de même qu’il assombrit ses jours.

La rue sur laquelle donne la fenêtre où s’est retiré M. Tulkinghorn est triste et déserte ; deux rangées de maisons qui se regardent d’un air si glacial qu’on les croirait pétrifiées d’effroi, toutes d’une pièce plutôt que bâties, dans l’origine, avec les pierres isolées qui les composent ; de grands hôtels d’une sévérité effrayante, dont les portes, dans la répulsion que leur inspirent le mouvement et la vie, étalent avec un sombre orgueil la couleur noire de leurs panneaux et la poussière qui les couvre ; et dont les écuries, à l’aspect froid et lourd, semblent avoir été construites pour abriter les chevaux de pierre des nobles statues qui décorent chaque côté des perrons. Dans cette rue solennelle les branches contournées des rampes s’enlacent, et du milieu de cette ramée inflexible, des éteignoirs[1], destinés à des flambeaux depuis longtemps hors de service, bayent au gaz, ce parvenu d’hier, qui a supplanté les lampes ; de petits cerceaux[2] à travers lesquels de hardis gamins aspirent à lancer les casquettes de leurs camarades (seul usage qu’ils aient aujourd’hui), conservent leur place dans cette feuillée couverte de rouille, en mémoire de l’huile qui n’est plus ; que dis-je ? l’huile elle-même y brûle encore, de loin en loin, dans de petits pots absurdes, au fond bossu comme une huître, et clignotent maussadement chaque nuit aux lumières modernes, ainsi que le fait à la chambre haute leur maître orgueilleux et arriéré comme eux.

La vue que lui cache M. Tulkinghorn est donc peu attrayante, et pourtant milady jette vers la fenêtre où se tient l’avoué un regard qui semble exprimer que son plus vif désir serait de voir disparaître cette sombre figure.

Sir Leicester demande pardon à milady et lui rappelle ce mot qu’elle avait à lui dire.

« Presque rien ; seulement que M. Rouncewell est en bas (c’est moi qui lui ai dit de passer) ; il faut en finir avec lui au sujet de cette jeune fille ; cette affaire me fatigue et m’ennuie à périr.

— En quoi mon assistance peut-elle vous être utile ? demande sir Leicester avec hésitation.

— Je désirerais qu’il vînt ici ; voulez-vous dire qu’on le fasse monter ?

— Monsieur Tulkinghorn, ayez l’obligeance de sonner ; merci. Priez le… monsieur de forges de venir ici, » dit à Mercure sir Leicester, qui ne se souvient pas du terme commercial par lequel on désigne le fils de mistress Rouncewell.

Mercure va chercher le maître de forges, qu’il introduit, et à qui sir Leicester fait un gracieux accueil.

« Vous vous portez bien, monsieur Rouncewell ? j’en suis enchanté ; asseyez-vous. Milady a quelque chose à vous communiquer, monsieur, ajoute sir Leicester, qui d’un geste solennel passe adroitement la parole à sa dame.

— Je serai toujours heureux d’écouter ce que lady Dedlock me fera l’honneur de me dire, » répond le maître de forges.

L’impression que lui fait éprouver milady est moins agréable que la dernière fois qu’il l’a vue ; un air de hauteur indicible répand autour d’elle une atmosphère glacée, et rien dans son attitude ne provoque la franchise.

« Pourrais-je vous demander, monsieur, s’il a été question entre vous et votre fils du caprice qu’il a eu autrefois ? »

Milady ne prend pas même la peine de regarder le maître de forges.

« Si je m’en souviens bien, lady Dedlock, je vous ai dit, lorsque j’eus l’honneur de vous voir, que je conseillerais sérieusement à mon fils d’oublier ce… caprice.

— L’avez-vous fait ?

— Sans doute, milady. »

Sir Leicester incline la tête en signe d’approbation ; le gentleman de forges était tenu de le faire, puisqu’il avait dit qu’il le ferait ; il ne devait y avoir, sous ce rapport, nulle différence entre les vils métaux et le métal précieux de l’aristocratie.

« Et a-t-il fait ce que vous lui avez dit ?

— Je ne puis rien vous répondre de précis à cet égard, lady Dedlock ; mais je ne le suppose pas ; les gens de notre condition appuient en général leurs… caprices sur des motifs qui les empêchent d’y renoncer aisément : il est dans notre nature d’être sérieux et de persévérer dans nos désirs. »

Le baronnet soupçonne quelque intention Wat-Tylérienne cachée sous ces paroles et s’irrite intérieurement ; M. Rouncewell est d’une extrême politesse ; mais il est évident qu’il mesure son langage sur la réception qui lui est faite.

« Je vous le demande, continue milady, parce que j’ai songé à cette affaire qui m’ennuie énormément.

— J’en suis désolé, milady.

— Je partage complétement l’opinion de sir Leicester (le baronnet est flatté), et si vous ne pouvez pas m’assurer que le caprice de votre fils n’existe plus, il vaut mieux pour cette jeune fille qu’elle s’en aille.

— Excusez-moi, milady, mais ce serait faire injure à cette jeune personne, qui ne l’a pas méritée, fait gravement observer le baronnet ; une jeune fille, poursuit-il en étendant la main droite pour présenter l’affaire, comme sur un plateau d’argent, a cette bonne fortune d’attirer l’attention et d’obtenir la faveur d’une éminente lady, et de vivre entourée de tous les avantages que confère une pareille position, avantages incontestablement énormes ; énormes, dis-je, pour une jeune fille de cette classe. Faudra-t-il que, sans motif, elle soit privée de ces précieux avantages et perde la bonne fortune qu’elle avait eue, parce qu’il lui est arrivé de fixer les regards du fils de M. Rouncewell ? (Le baronnet en signe d’excuse incline la tête avec dignité vers le maître de forges.) A-t-elle mérité cette punition ? est-ce bien juste envers elle, et ne sortons-nous pas des termes de notre première conférence ?

— Pardonnez-moi, sir Dedlock, répond le père du fils de M. Rouncewell ; permettez que je simplifie la question, et veuillez pour un instant oublier les avantages que vous venez de signaler. Si vous voulez bien vous rappeler une circonstance aussi peu importante, ce dont je ne me flatte pas, vous savez que ma première pensée fut précisément de m’opposer à ce que cette jeune personne conservât la position qu’elle occupe. »

Oublier un instant la faveur des Dedlock ! Il faut bien que sir Leicester soit tenu de croire au témoignage des oreilles que lui ont transmises une pareille suite d’aïeux, pour ne pas douter de ce que les siennes lui rapportent des paroles du maître de forges.

« Il est inutile de discuter plus longtemps à ce sujet, reprend milady avec un redoublement de froideur ; cette jeune personne est une bonne fille ; je n’ai rien à dire contre elle ; mais elle est tellement insensible aux nombreux avantages de sa position, qu’elle s’est éprise de ce jeune homme, du moins elle le croit, pauvre folle ! et n’apprécie pas du tout sa bonne fortune. »

Sir Leicester demande à faire observer que cet incident change tout à fait la question ; il est d’ailleurs persuadé que milady ne peut jamais avoir que d’excellentes raisons pour motiver sa conduite, et se range complétement à l’opinion qu’elle vient d’émettre.

« Ainsi donc, monsieur Rouncewell, poursuit languissamment lady Dedlock, cette jeune fille va partir ; je l’en ai prévenue ; voulez-vous qu’on l’envoie au village, ou aimez-vous mieux qu’elle s’en aille avec vous ?

— Je préférerai, milady, ce qui vous débarrassera le plus vite de l’ennui qu’elle vous donne et ce qui l’éloignera le plus tôt de la position où elle se trouve.

— Alors, vous préférez l’emmener ? »

Pour toute réponse, le maître de forges s’incline devant milady.

« Sir Leicester, voulez-vous sonner ? »

M. Tulkinghorn s’approche de la cheminée et tire le cordon de la sonnette.

« Je vous remercie, monsieur, je vous avais oublié. »

Il fait son salut ordinaire et retourne auprès de la fenêtre ; Mercure se présente immédiatement, reçoit l’ordre d’aller chercher la jeune fille, s’éclipse, amène Rosa et disparaît.

La pauvre enfant a les yeux rouges, elle est encore bien triste.

Le maître de forges se lève en la voyant entrer, lui donne le bras et se dispose à partir.

« Vous voyez qu’on se charge de vous, reprend lady Dedlock de son air indifférent et fatigué ; vous partez sous une bonne protection ; j’ai rendu bon témoignage de votre conduite ; il n’y a pas là de quoi pleurer.

— Il paraît après tout qu’elle a du chagrin de s’en aller, dit M. Tulkinghorn en faisant quelques pas hors de la fenêtre, les mains derrière le dos.

— C’est une enfant sans éducation, dit le maître de forges avec un peu de vivacité, n’étant pas fâché d’avoir à répondre au procureur, elle n’a pas d’expérience, pauvre petite ! et je suis certain qu’elle eût beaucoup gagné à rester dans cette maison. »

Rosa dit en sanglotant que ça lui fait beaucoup de peine de quitter milady, qu’elle était heureuse auprès d’elle, et se plaisait beaucoup à Chesney-Wold ; qu’elle remercie mille fois lady Dedlock de toutes ses bontés…

« Allons, allons, petite folle, pensez un peu à Wat, si vous l’aimez, lui dit tout bas le maître de forges avec douceur.

— Assez, enfant, assez ; vous êtes une bonne fille, reprend milady avec indifférence et en lui montrant la porte ; mais il faut que vous partiez. »

Le baronnet s’est dégagé de la question, et s’est retiré dans le sanctuaire de son habit bleu à boutons d’or. Quant à M. Tulkinghorn, il a repris sa place devant la fenêtre ; et, dans l’ombre qui commence à se répandre, il semble épaissir les ténèbres qui enveloppent milady.

« Sir Leicester et lady Dedlock, dit M. Rouncewell après quelques instants de silence, veuillez m’excuser de vous avoir dérangés une seconde fois ; je comprends à merveille combien cette affaire à dû ennuyer milady ; j’aurais pu emmener cette jeune fille sans vous en parler ; mais j’ai cru, m’exagérant sans doute l’importance de la chose, devoir vous exposer les faits et m’informer respectueusement de vos désirs ; vous voudrez bien, je l’espère, me pardonner mon ignorance des usages du grand monde. »

Le baronnet, évoqué des profondeurs de l’habit bleu par cette remarque, répond à M. Rouncewell que de part et d’autre il n’y a pas lieu de se justifier, et se lève pour recevoir le salut du maître de forges. M. Tulkinghorn tire le cordon de la sonnette ; Mercure paraît de nouveau, et Rosa quitte l’hôtel avec le père de Wat.

Ce jour-là sir Leicester ne dîne pas à l’hôtel ; il est envoyé à la rescousse du parti Doodle contre la faction Coodle ; et milady se fait servir dans son appartement ; elle est horriblement pâle et ressemble plus que jamais à cette reine de Shakespeare, que citait le cousin débilité.

« Sir Leicester est-il parti ? demande-t-elle à Mercure.

— Oui, milady.

— Et M. Tulkinghorn ?

— Non, milady.

— Que fait-il ? »

Mercure suppose qu’il est occupé à écrire dans la bibliothèque.

« Milady veut-elle le voir ?

— Pas le moins du monde. »

C’est lui qui désire parler à Sa Seigneurie, et qui fait demander la faveur de lui dire un mot ou deux quand elle aura dîné.

Milady consent à le recevoir immédiatement ; il entre quelques minutes après et s’excuse de se présenter pendant le repas de Sa Seigneurie, bien qu’il en ait reçu la permission. Dès qu’ils sont seuls, milady lui fait signe de la main qu’elle le dispense de ce respect dérisoire, et lui demande ce qu’il veut.

M. Tulkinghorn s’assied dans un fauteuil, à peu de distance de milady, et se frotte lentement les jambes en lui répondant qu’il est étonné du parti qu’elle vient de prendre.

« Vraiment ?

— Oui, lady Dedlock ; je ne m’y attendais pas. Je considère cela comme un manque de parole de votre part, qui me met dans une position toute nouvelle, et je suis forcé de vous dire que je n’approuve pas votre conduite. »

Il pose ses mains sur ses genoux et la regarde ; son extérieur est toujours le même ; cependant il y a dans ses manières une certaine nuance indéfinissable de liberté qu’il n’avait pas autrefois, et qui n’échappe point à l’observation de milady.

« Je ne vous comprends pas, lui dit-elle.

— Oh ! que si, parfaitement ; il est inutile de vous en défendre, lady Dedlock ; vous aimez cette jeune fille.

— Après, monsieur ?

— Vous ne l’avez pas renvoyée pour le motif que vous avez donné ; mais simplement pour l’éloigner de vous avant l’éclat dont vous êtes menacée. Excusez-moi de rappeler ce fait qui touche au fond même de l’affaire.

— Après, monsieur ?

— Eh bien ! lady Dedlock, poursuit l’avoué en croisant les jambes et en se caressant le genou, voilà ce que je désapprouve ; c’était inutile, et je considère cette démarche comme dangereuse ; cela ne peut qu’éveiller les soupçons et faire jaser autour de vous ; d’ailleurs c’est une violation de notre traité ; vous aviez promis de rester exactement telle que vous étiez autrefois ; et il est évident, même pour vous, lady Dedlock, que vous avez été ce soir toute différente de vous-même.

— Sachant que mon secret…

— Pardon, ceci est précisément le fond de l’affaire, et l’on ne saurait, en matière de ce genre, s’exprimer trop clairement. Ce n’est plus votre secret, milady, c’est le mien que je garde fidèlement dans l’intérêt de sir Leicester et de la famille ; si c’était le vôtre, lady Dedlock, cette conversation n’aurait pas lieu entre nous.

— Sachant donc que le secret est connu, monsieur, j’ai voulu empêcher que la honte qui m’attend ne vînt à rejaillir sur une jeune fille innocente ; je me rappelais cette histoire que vous avez racontée aux hôtes de Chesney-Wold, et rien au monde n’aurait pu m’ébranler dans ma résolution. »

Milady prononce ces paroles d’une voix ferme et d’un air impassible ; quant à M. Tulkinghorn, il discute le fond de l’affaire comme si la femme qu’il avait sous les yeux n’était qu’un simple instrument en matière de procédure.

« On ne peut plus dès lors, ajoute-t-il, se fier à vous, milady. Vous avez divulgué le fait qui, d’après nos conventions, devait être caché ; on ne peut plus se fier à vous.

— Peut-être vous rappelez-vous, monsieur, que j’avais exprimé quelque inquiétude à cet égard, dans l’entretien que nous eûmes à Chesney-Wold ?

— Oui, répond l’avoué en se levant et en se tenant debout devant la cheminée. Je me rappelle que vous avez fait allusion à cette jeune fille ; mais avant l’arrangement qui termina la conversation que nous eûmes ensemble. Quant à l’épargner, quelle valeur a-t-elle donc ? Lorsque le nom d’une illustre famille est compromis, lady Dedlock, il faut marcher droit au but, sans souci de ce que l’on foule aux pieds. »

Elle lève les yeux et le regarde ; l’expression de la figure de milady est sévère, et ses dents mordent sa lèvre inférieure.

« Elle m’a compris, pense M. Tulkinghorn ; pourquoi épargne-t-elle les autres, puisqu’elle-même ne sera pas épargnée ? »

Lady Dedlock n’a pas mangé, elle a seulement bu trois verres d’eau qu’elle s’est versés d’une main ferme. Elle sort de table et s’étend sur une chaise longue ; elle est sombre et pensive, mais en elle rien n’exprime la faiblesse, rien n’invoque la pitié. « Cette femme est un sujet digne d’étude, » se dit encore M. Tulkinghorn, et tous les deux s’étudient à loisir.

« Lady Dedlock, dit-il enfin, rompant un silence que milady était résolue à garder, il nous reste à traiter la partie la plus pénible de cette affaire ; nos conventions n’existent plus ; une femme de votre intelligence doit comprendre que je rentre par cela même dans toute ma liberté.

— Je m’y attendais, monsieur Tulkinghorn.

— C’est tout ce que j’avais à vous dire, ajoute l’avoué en inclinant la tête.

— Est-ce l’avertissement que je dois recevoir ? Je tiens, dit-elle, à ce qu’il n’y ait point de méprise entre nous.

— Pas précisément, lady Dedlock ; l’avertissement convenu supposerait que nos conditions auraient été remplies ; mais c’est virtuellement la même chose ; il n’y a de différence que dans les termes ; pure distinction de droit.

— Vous n’avez pas l’intention de m’avertir de nouveau ?

— Non, milady.

— Est-ce ce soir que vous parlerez à sir Leicester ?

— La question est directe, répond l’avoué en souriant légèrement ; non, pas ce soir.

— Demain ?

— Tout bien considéré, milady, j’aime mieux ne pas vous répondre. Vous ne me croiriez pas si je vous disais que j’ignore le moment où j’instruirai sir Leicester, et cela ne servirait à rien de vous le dire. Peut-être sera-ce demain ; peut-être un autre jour ; mais vous êtes préparée à tout ; et les circonstances ne peuvent que justifier votre attente. J’ai l’honneur de vous souhaiter le bonsoir.

— Allez-vous rester quelque temps dans la bibliothèque ? dit-elle au moment où le procureur va sortir.

— Seulement pour y prendre mon chapeau, et je retourne chez moi. »

Quand il est dans l’escalier, l’avoué regarde à sa montre et suppose qu’elle avance d’une minute ; il y a dans le vestibule une horloge magnifique renommée pour son exactitude : « Qu’est-ce que vous dites ? » lui demande le procureur. C’est une horloge d’un grand prix, mais combien ne serait-elle pas plus précieuse encore si elle répondait à ce vieillard : « Ne retournez pas chez vous ! » « Sept heures trois quarts, reprend M. Tulkinghorn ; tiens ! vous êtes plus coupable que je ne pensais, dit-il à sa montre ; deux minutes d’avance ! il paraît que vous êtres pressée de me faire vivre. » Quelle bonne montre, si rendant le bien pour le mal, son tic tac disait au procureur : « Ne retournez pas chez vous ! »

Il est dans la rue, marchant les mains derrière le dos, plongé dans l’ombre des vastes hôtels dont les embarras pécuniaires et autres, les hypothèques, les mystères de toute espèce sont enfermés sous son vieux gilet de satin noir ; il est le confident des murailles ; les hautes cheminées lui télégraphient le secret des familles ; et cependant il ne trouve pas une seule voix sur sa route qui lui dise : « Ne retournez pas chez vous ! » Il va, traversant les rues vulgaires, au milieu du roulement des voitures, du bruit des pas, du bruit des voix ; le gaz des boutiques lance sur lui ses éclairs ; le vent d’ouest l’entoure de ses plaintes, la foule le presse, la fatalité l’entraîne et rien ne murmure à son oreille : « Ne retournez pas chez vous ! » Il arrive dans son cabinet, allume ses bougies, regarde au plafond et voit le Romain de l’allégorie, montrant du doigt, comme toujours, un point vague du tapis ; et rien dans le geste du Romain, dans le battement des ailes du groupe d’enfants qui l’environnent, rien ne lui dit : « Ne restez pas ici. »

La lune vient de se lever, les étoiles brillent, comme elles brillaient au-dessus de Chesney-Wold ; et « cette femme, » ainsi que maintenant il appelle milady, a les yeux fixés au ciel ; son cœur est navré ; elle étouffe dans ces vastes pièces qui lui semblent trop étroites, et veut sortir, pour aller respirer seule dans un jardin du voisinage. Trop impérieuse dans ses volontés pour que ce désir excite la surprise de ceux qui l’entourent, elle s’enveloppe d’un manteau et sort au clair de la lune. Mercure ouvre la porte de la grille, dont il lui remet la clef sur sa demande, et reçoit l’ordre de retourner à l’hôtel. Milady se promènera quelque temps pour apaiser son mal de tête ; une heure, peut-être plus ; elle n’a pas besoin qu’on l’escorte. La grille se referme avec bruit. Mercure s’éloigne ; et milady reste seule et disparaît sous les arbres.

C’est une belle nuit ; la lune est brillante et les étoiles scintillent. M. Tulkinghorn, pour aller au cellier où repose son vieux vin, traverse une petite cour pareille à celle d’une prison, et remarque, en levant les yeux, combien la nuit est belle, la lune brillante et les étoiles nombreuses.

C’est une nuit paisible entre toutes. On dirait que la lune verse le calme et le silence en même temps que sa lumière, et fait planer une certaine quiétude sur les lieux mêmes où la vie déborde et s’agite. Non-seulement la nuit est calme sur les routes poudreuses et sur le haut des collines, sur la campagne endormie, découpant à l’horizon la frange de ses arbres ; sur la rivière, dont le courant étincelle en passant au milieu des roseaux qui soupirent ; et qui, reflétant les arches des ponts et les vaisseaux qui l’assombrissent, fuit entre les maisons pressées pour aller se jeter dans la mer. Non-seulement la nuit est calme sur l’Océan profond, sur le rivage, d’où le guetteur suit du regard le navire qui, les ailes déployées, franchit le sentier lumineux qui semble n’exister que pour lui ; mais encore sur la ville immense où le repos est descendu. À la pâle clarté qui les baigne, ses clochers et ses tours prennent une forme éthérée ; la silhouette de ses toits est moins massive et perd sa trivialité. Les bruits qui montent de la rue s’amortissent ; les pas, devenus plus rares, s’éloignent tranquillement ; et, dans le quartier qu’habite M. Tulkinghorn, dans ces champs[3] où les bergers font entendre des pipeaux judiciaires qui n’ont qu’un son, et où les brebis gardées à coups de houlette sont tondues jusqu’au vif, les bruits légers qui s’élèvent se noient dans le bourdonnement de la Cité qui vibre comme une vaste cloche.

Un coup de feu ! Qui l’a tiré ? d’où vient-il ?

On s’arrête et on regarde autour de soi. Quelques visages paraissent aux fenêtres ; les portes s’ouvrent. La détonation a éclaté vivement et l’écho la prolonge. Tout s’éveille ; les chats, terrifiés, bondissent ; les chiens aboient. L’un d’eux hurle comme un démon. Le bourdonnement des rues grandit tout à coup, c’est un cri général ; l’airain s’ébranle ; mais, avant que dix heures aient fini de sonner à la dernière horloge, tout s’apaise, tout est calme, et la lune verse tranquillement sa lumière au sein de la nuit paisible.

M. Tulkinghorn n’a-t-il rien entendu ? Ses fenêtres sont noires et tranquilles comme si de rien n’était, et sa porte est fermée ? il faudrait, certes, quelque chose de bien extraordinaire pour le tirer de sa coquille ! On ne le voit pas, on ne l’entend pas ; il n’y a donc qu’un coup de canon qui fût capable de faire sortir ce vieillard de son calme impassible ?

Le personnage allégorique du plafond conserve également l’attitude dans laquelle il persiste ; Romain ou Breton, il n’a toujours qu’une idée en tête, il montre toujours avec la même ardeur le point qu’il désigne depuis un siècle, sans que personne pense à lui.

Cependant l’obscurité succède au clair de lune, le soleil à l’aurore ; et, quand on vient chez l’avoué pour faire son cabinet, soit qu’il y ait quelque chose de nouveau dans le geste de l’allégorie, soit que la personne qui entre devienne folle tout à coup, pour avoir levé les yeux et regardé ensuite par terre le point que désigne le Romain, elle se sauve en poussant un cri d’effroi ; d’autres personnes arrivent, regardent, crient et s’enfuient à leur tour, et l’alarme se répand dans le quartier.

Quel peut en être le motif ? Des gens habitués à ces sortes de besogne entrent dans le cabinet de l’homme de loi, dont les fenêtres restent fermées, et transportent quelque chose de pesant dans la chambre voisine. On chuchote, on s’étonne. On fouille tous les coins de l’appartement, on cherche dans tous les meubles. On suit la trace des pas ; on lève les yeux au plafond, et toutes les voix murmurent en parlant du Romain : « S’il pouvait seulement raconter ce qu’il a vu ! »

Il montre sur une table une bouteille de vin presque pleine, un verre, deux bougies qui ont été soufflées tout à coup, peu de temps après avoir été allumées, une chaise vide ; et, par terre, devant cette chaise, une tache que l’on pourrait couvrir avec la main, et qu’il montrera tant que l’humidité, la poussière et les araignées le laisseront subsister. Désormais, son geste a un but qu’il n’avait pas du vivant de M. Tulkinghorn, car le vieil avoué n’est plus ; l’allégorie a vainement désigné la main qui s’est levée contre lui et montre depuis la veille au soir l’endroit où gît le vieillard, la face contre terre, le cœur percé d’une balle.




  1. Dans lesquels les porteurs de torches éteignaient jadis, en arrivant à l’hôtel, le flambeau qu’ils portaient devant leurs maîtres.
    (Note du traducteur.)
  2. Où l’on accrochait une lampe.
  3. Lincoln’s Inn Fields (champs de Lincoln’s Inn).