Bleak-House/47

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 177-188).



CHAPITRE XVII.

Le testament de Jo.

Tout en parcourant les rues, où les flèches des églises se découpent nettement sur le ciel, M. Woodcourt réfléchit à ce qu’il va faire de Jo. « N’est-il pas étrange, se dit-il, qu’au centre du monde civilisé, on soit plus embarrassé d’une créature humaine que d’un chien égaré ? Mais le fait n’en existe pas moins, si étrange qu’il puisse être ; » et le docteur ne voit pas comment il pourra y remédier.

Jo, fidèle à sa promesse, rampe le long des maisons, de l’autre côté de la rue, tournant la tête de temps en temps vers le gentleman, qui se demande toujours où il pourra le conduire. Une laiterie, près de laquelle il passe, rappelle d’abord au docteur ce qu’il y a de plus pressé ; il fait un signe au pauvre Jo qui vient à lui clopin clopant, tournant les os de sa main droite dans le creux de sa main gauche où il pétrit la crasse avec le pilon de la nature, et qui l’instant d’après est en face d’un déjeuner qui doit lui paraître excellent.

Mais le pauvre garçon, après avoir porté la tasse de café à ses lèvres, la repose sur la table en regardant autour de lui, comme un animal effarouché ; il est si malade et si pauvre, que la faim elle-même l’abandonne.

« J’ créyais, dit-il, qu’ j’avais besoin d’manger ; y a si longtemps…, mais j’ai pas l’cœur d’avaler ; ça n’passe pas. »

Et, tout frissonnant, il regarde son pain avec des yeux surpris. Le docteur lui tâte le pouls et met la main sur sa poitrine :

« Respirez fortement, dit-il.

— Ah !… qu’c’est lourd, répond Jo ; aussi lourd qu’une charrette. » Il aurait pu dire que cela faisait le même bruit, mais il se contente d’ajouter :

« Faut que j’circule, m’sieur. »

Allan cherche un pharmacien autour de lui, et n’en trouve pas dans le voisinage ; une taverne qu’il aperçoit fait tout aussi bien son affaire, si ce n’est mieux. Il en rapporte un peu de vin dont il fait boire une ou deux gorgées au pauvre Jo.

« Nous en reprendrons tout à l’heure, dit-il ; en attendant reposez-vous un peu ; nous circulerons ensuite. »

Jo reste dans la laiterie pendant que M. Woodcourt se promène au soleil, et jette de temps en temps un coup d’œil sur lui pour voir ce qu’il fait et comment il se trouve. Il est mieux, sa figure est moins sombre ; il reprend son pain et commence à y mordre. Allan revient auprès de lui ; la conversation s’engage, et le docteur écoute avec étonnement l’histoire de la belle dame au voile, et de ce qui en résulta pour le malheureux Jo ; celui-ci, qui mange tout en parlant, finit son pain en même temps que son histoire. Le docteur ayant pensé à miss Flite pour lui demander conseil relativement à son pauvre compagnon, dit à Jo de le suivre, et se dirige vers la petite cour où demeurait sa cliente ; mais tout est bien changé dans la maison du vieux Krook ; les fenêtres sont fermées ; la vieille fille n’y est plus ; une femme aux traits durs, couverte de poussière, et dont l’âge est un problème, l’intéressante Judy, en un mot, lui répond aigrement que miss Flite et ses oiseaux demeurent chez mistress Blinder, qui reste dans Bell-Yard. M. Woodcourt se rend immédiatement à l’endroit indiqué, où miss Flite, toujours matinale afin d’arriver la première à l’audience, descend quatre à quatre, les bras ouverts et les yeux baignés de larmes, en s’écriant :

« Mon cher docteur ! le plus généreux, le plus distingué, le plus brave de tous les officiers ! »

Allan, toujours plein de douceur avec elle, écoute avec patience l’expression du ravissement de la vieille fille, et attend, pour lui dire le motif de sa visite, qu’elle ait épuisé tous les transports d’enthousiasme que lui dicte son cœur.

« Où pourrais-je le loger ? dit-il, en montrant Jo, qui frissonne sous la porte. J’ai pensé que vous qui savez tant de choses et qui avez un si grand sens, vous me donneriez un bon conseil. »

Miss Flite, enchantée de cet éloge, réfléchit longtemps avant de rien trouver ; tout est loué chez mistress Blinder ; c’est elle qui occupe la chambre du pauvre Gridley. « Gridley ! s’écrie-t-elle tout à coup ; Gridley !… mais certainement ! cher docteur ! le général Georges va nous tirer d’affaire. »

Et courant aussitôt chercher son pauvre petit châle, son vieux chapeau et son sac de documents, elle vient retrouver le docteur à qui elle raconte, chemin faisant, que le général Georges, qu’elle voit quelquefois, connaît sa chère Fitz-Jarndyce, et lui porte un grand intérêt ; d’où Allan conclut que le général est un excellent homme qui ne peut manquer de leur être utile.

En entrant dans la galerie de tir, qui heureusement n’est pas loin, M. Woodcourt augure à merveille de ce qu’il voit, et surtout de M. Georges qui fume sa pipe en se promenant de long en large, et dont les muscles vigoureux se devinent sous la simple toile qui les couvre.

« Votre serviteur, monsieur ! dit-il en saluant militairement après avoir écouté avec un sourire la présentation pompeuse que miss Flite vient de lui faire.

— Un officier de marine ? ajoute le maître d’armes.

— Je suis fier de la méprise, reprend Allan ; mais je n’appartiens à la marine qu’en qualité de chirurgien.

— Vraiment, monsieur, j’aurais pensé que vous portiez l’habit bleu. »

M. Woodcourt espère que c’est un motif pour que M. Georges lui pardonne sa visite importune, et veuille bien surtout ne pas éteindre sa pipe ainsi qu’il en avait d’abord manifesté l’intention.

« Vous êtes bien bon, monsieur, répond le sergent, et comme je sais que le tabac ne déplaît pas à miss Flite, je vais donc, monsieur, puisque vous le permettez… »

M. Georges complète sa phrase en portant sa pipe à ses lèvres et en continuant de fumer tandis que M. Woodcourt lui raconte l’histoire du pauvre Jo.

« C’est lui ? demande le maître d’armes en regardant la porte d’entrée où Jo examine, bouche béante, les grandes lettres peintes sur le mur, qui ne signifient rien du tout pour lui.

— Oui, monsieur, répond Allan, et je suis fort embarrassé ; je ne veux pas le conduire à l’hôpital, car il n’y resterait pas deux heures, en supposant qu’on voulût bien l’y recevoir ; la même objection s’applique aux maisons de refuge, en admettant que, pour l’y faire entrer, j’eusse la patience de supporter les prétextes et les mensonges qu’on emploierait pour me renvoyer de Caïphe à Pilate, système qui ne me va pas du tout.

— À personne, monsieur, dit le maître d’armes.

— Je suis sûr qu’il ne resterait dans aucun endroit public, poursuit M. Woodcourt, en raison de la terreur que lui inspire un certain individu qui lui a ordonné de quitter Londres, et à qui, dans son ignorance, il suppose la faculté d’être partout et de savoir tout ce qui se passe.

— Le nom de cette personne est-il un secret ? demande M. Georges.

— C’en est un pour ce malheureux qui en a peur, mais c’est tout simplement M. Bucket.

— De la police, monsieur ?

— Précisément.

— Je le connais, répond le sergent après avoir jeté en l’air un nuage épais de fumée ; et le pauvre gars est assez près de la vérité en disant que… c’est un drôle de particulier. »

M. Georges reprend sa pipe d’une manière significative, et regarde miss Flite en silence.

« Je voudrais aussi, continue le docteur, faire savoir à miss Summerson et à M. Jarndyce que l’on a retrouvé ce malheureux, afin qu’ils pussent lui parler si toutefois ils le désirent ; et c’est pour cela qu’il faudrait, au moins quant à présent, le placer dans une maison décente ; mais ce pauvre Jo n’a jamais eu, comme vous voyez, beaucoup de rapport avec les honnêtes gens, et c’est là ce qui m’embarrasse ; connaissez-vous quelqu’un, dans le voisinage, qui consentirait à le recevoir ; je payerais d’avance son loyer. »

Tandis qu’il fait cette question au maître d’armes, le docteur remarque un petit homme au visage barbouillé de poudre, qui est venu se placer à côté du sergent ; M. Georges tire plusieurs bouffées de sa pipe en jetant un regard de côté au petit homme qui lui répond par un clignement d’yeux affirmatif.

« Monsieur, dit le maître d’armes, je me ferais volontiers casser la tête si cela pouvait être agréable à miss Summerson ; pour moi, c’est un privilége et un honneur que de lui rendre un service, quelque mince qu’il puisse être, et je m’estime fort heureux de pouvoir vous offrir l’asile que vous cherchez ; nous sommes de vrais bohémiens, Phil et moi ; vous voyez notre demeure ; choisissez la place qui vous conviendra le mieux pour y installer votre protégé ; vous n’aurez rien à payer, du moins pour le logement ; quant aux rations, il nous serait impossible de les fournir ; nos affaires ne sont pas florissantes ; on peut, d’un moment à l’autre, nous exproprier et nous chasser d’ici ; mais, en attendant, monsieur, telle qu’elle est, disposez de cette maison qui est entièrement à votre service ; vous me garantissez, toutefois, en votre qualité de docteur, qu’il n’y a rien de contagieux dans la maladie de ce pauvre garçon. »

Allan affirme qu’il n’y a rien à craindre à cet égard.

« C’est que, voyez-vous, reprend M. Georges, nous en avons eu déjà assez comme ça. »

M. Woodcourt partage les regrets du maître d’armes, et, tout en lui assurant de nouveau qu’il n’y a rien de contagieux dans l’affection dont il s’agit, il croit néanmoins devoir lui dire qu’elle est d’une extrême gravité.

« Pensez-vous qu’il puisse en mourir ?

— J’en ai peur, répond M. Woodcourt.

— Raison de plus pour ne pas le laisser dehors ; va le chercher, Phil, et amène-le ici. »

Le petit homme exécute immédiatement l’ordre du maître d’armes, et Jo entre dans la galerie ; pauvre Jo ! il ne vient pas de Tockahoupo ni de Barrioboula-Gha ; ce n’est pas l’un des Indiens favoris de mistress Pardiggle, ou des agneaux de mistress Jellyby ; ce n’est point un sauvage exotique dont les traits sont adoucis par la distance, et qui intéresse par son cachet étranger ; c’est tout simplement un article de fabrique anglaise, affreux et sale, révoltant à la fois tous les sens, informe de corps, païen dans l’âme, tout chrétien qu’il est de naissance ; un être vulgaire qu’on rencontre dans la rue voisine, couvert de la fange natale, dévoré par des poux indigènes ; ses haillons, la crasse qui le défigure, les ulcères qui le rongent, sont des produits anglais ; cette ignorance, qui l’a fait tomber au-dessous de la brute, a germé et grandi sur le sol britannique, et voilà ce qui fait, pauvre Jo, que tu n’intéresses personne !

Il entre lentement dans la salle, et, ramassé sur lui-même, il regarde autour de lui sans oser lever les yeux ; il sent qu’il inspire un dégoût involontaire, et s’éloigne instinctivement des autres ; qu’a-t-il de commun avec eux ? il n’est ni homme, ni bête : où le classer ? Il n’y a point de catégorie pour lui dans toute la création.

« Jo, lui dit M. Woodcourt, regardez M. Georges, un bon ami pour vous, qui veut bien vous loger. »

Il promène son regard sur le plancher, lève les yeux qu’il baisse immédiatement, et fait un geste de la main, qui est probablement sa manière de saluer ; enfin, après avoir changé plusieurs fois le pied sur lequel il se pose : « Ben obligé, dit-il entre ses dents.

— Vous n’avez rien à craindre ; il ne vous reste plus qu’une chose à faire ; c’est d’être obéissant et de reprendre des forces ; ne manquez pas surtout de bien dire la vérité quand on vous questionnera.

— Que j’sois pendu si j’la dis pas ; j’ai jamais rin fait d’abord que tout c’que j’vous ai dit ; et jamais auparavant j’avais été en peine, excepté que j’ai jamais rin su faire, et qu’j’avais trop grand’faim.

— Je le crois, Jo ; mais écoutez M. Georges qui voudrait vous parler.

— Je voulais seulement lui montrer l’endroit où il couchera, dit celui-ci en conduisant Jo à l’autre bout de la salle, et en ouvrant la porte du petit cabinet. Il y a un matelas, comme vous voyez, continue le maître d’armes ; vous pourrez être tranquille et rester là tant que M. Woodcourt le jugera convenable ; n’ayez pas peur des coups de pistolet que vous entendrez ; c’est la cible qu’on vise et non pas vous, mon garçon. Mais il y a autre chose que je voudrais vous soumettre, dit M. Georges en s’adressant au docteur ; Phil, viens ici : voilà un homme qui, dans son enfance, a été trouvé dans un ruisseau. Il doit conséquemment s’intéresser à ce malheureux ; n’est-ce pas, Phil ?

— Assurément, gouv’neur.

— Voilà donc ce que je propose, dit M. Georges avec une sorte d’assurance martiale, comme s’il avait donné son opinion devant un conseil de guerre, je propose que Phil emmène ce jeune homme au bain et lui achète divers objets indispensables.

— J’allais précisément vous le demander, » répond le docteur en prenant sa bourse.

Phil Squod et Jo vont immédiatement accomplir cette œuvre nécessaire, et miss Flite, enchantée du résultat de sa démarche, demande la permission de se rendre à la Cour, dans la crainte que son ami le grand chancelier ne soit inquiet de ne pas la voir, ou qu’il ne vienne par hasard à prononcer en son absence le jugement qu’elle espère. « Vous comprenez, général, et vous, mon cher docteur, que ce serait ridiculement malheureux après tant d’années d’attente. »

M. Woodcourt sort avec elle pour aller chercher quelques cordiaux qu’il fait préparer devant lui, et revient bientôt à la galerie où il retrouve M. Georges se promenant de long en large.

« Il m’a semblé comprendre, lui dit le maître d’armes, que vous connaissiez beaucoup miss Summerson.

— Oui, monsieur.

— Vous êtes peut-être son parent ?

— Non.

— Pardonnez-moi, monsieur, mon indiscrétion apparente ; mais j’ai pensé que l’intérêt que vous portez à cet infortuné provenait peut-être de la pitié que miss Summerson lui avait témoignée ; c’est du reste le sentiment que j’éprouve.

— Le mien aussi, monsieur Georges. »

L’ancien militaire jette un regard de côté sur le visage bronzé du docteur, le toise rapidement, et paraît satisfait de son examen : « Pendant votre absence, dit-il, je pensais à l’histoire de ce malheureux enfant, et je suis persuadé que je connais la maison où l’a conduit Bucket. Il n’a pas pu vous dire le nom de l’individu qui l’avait fait venir, mais ce ne peut être que M. Tulkinghorn ; je pourrais dire que j’en suis sûr.

— Tulkinghorn ? répète M. Woodcourt en l’interrogeant du regard.

— Oui, monsieur, je connais cet homme, et je sais qu’il était en rapport avec Bucket, au sujet d’un malheureux qui lui avait dit des injures que sans doute il n’avait pas volées.

— Quel homme est-ce ?

— Au physique ?

— Je le connais de vue ; c’est au moral que je veux dire.

— Eh bien ! monsieur, je vais vous le dire franchement, dit le maître d’armes à qui la colère fait monter le sang au visage ; c’est un homme de la pire espèce ; un être à part, aussi insensible qu’une vieille carabine, un bourreau sans entrailles ; par saint Georges ! il m’a causé plus d’inquiétude, de peine, de regrets que tous les autres ensemble.

— Je regrette, dit Allan, d’avoir posé le doigt sur une plaie si douloureuse.

— Ce n’est pas votre faute, monsieur ; mais vous allez en juger. C’est lui qui peut m’exproprier d’un moment à l’autre ; le misérable s’en est procuré les moyens, et il en use pour me faire droguer perpétuellement ; impossible de le voir et de s’expliquer ; ai-je un payement à lui faire, une chose à lui demander ou à lui dire, il me passe à l’ordre d’un certain Melchisédech ou d’un autre qui ne manque pas de me renvoyer à lui ; et je ne fais plus maintenant qu’aller et venir de ma porte à la sienne, où il me tient le bec dans l’eau comme si j’étais du bois dont on l’a fait lui-même ; et pourquoi, je vous le demande ? pour le plaisir de m’irriter, de me torturer… Mais bah !… Pardonnez-moi, monsieur Woodcourt ; c’est un vieillard ; et tout ce que je puis dire, c’est qu’il est bien heureux que je n’aie pas eu la chance de le rencontrer sur quelque champ de bataille, monsieur ; car de l’humeur où il me met toujours…, il y a longtemps que je l’aurais descendu. »

M. Georges est dans un tel état d’excitation, qu’il s’essuie la figure avec sa manche, et que tout en sifflant le God save the queen pour dissiper sa mauvaise humeur, il ne parvient pas à réprimer certains mouvements de la tête et de la poitrine, sans parler de son col de chemise qu’il ouvre de temps en temps comme s’il craignait de suffoquer.

Le docteur ne doute plus le moins du monde de ce qui serait arrivé, si M. Georges et M. Tulkinghorn s’étaient rencontrés sur quelque champ de bataille.

Phil vient de ramener Jo et le conduit à son matelas, où il l’aide à s’étendre ; il reçoit les instructions du docteur, qui, après avoir administré lui-même quelques gouttes d’un élixir au malade, retourne chez lui, s’habille à la hâte, déjeune et va trouver M. Jarndyce pour lui faire part de sa découverte. Celui-ci l’accompagne immédiatement chez M. Georges, en lui disant qu’il y a de graves motifs pour que cette aventure, à laquelle il paraît prendre un sérieux intérêt, soit tenue secrète autant que possible. Jo répète à M. Jarndyce tout ce qu’il a dit au docteur, sans varier d’une syllabe. Seulement la charrette qu’il trouvait déjà si lourde, ce matin, sur sa poitrine, est plus pesante encore, et fait un bruit plus caverneux que dans la matinée.

« Laissez-moi rester là ; n’me chassez pas, balbutie le pauvre Jo ; qu’est-ce qui voudrait ben, en passant près de l’endrêt où c’que j’avais coutume de balayer, dire à M. Sangsby, qu’Jo, qu’il a connu autr’fois, circule, circule, comme on l’y a commandé ; et qu’i’ lui est ben reconnaissant, et voudrait l’être encore pus, si c’était possible à un misérab’ comme lui ? »

Jo parle si souvent du papetier, qu’après avoir consulté M. Jarndyce, le docteur se décide à aller trouver M. Snagsby. Au moment où il arrive chez le papetier, celui-ci est derrière son comptoir ; il a son habit gris, ses manches de lustrine, et collationne plusieurs contrats sur parchemin que l’expéditionnaire vient justement de lui rapporter. Il pose sa plume et salue l’étranger de la toux préparatoire dont il fait en général précéder ses transactions commerciales.

  • Vous ne me reconnaissez pas, monsieur Snagsby ? » lui demande M. Woodcourt.

Le cœur du papetier bat violemment, car il est toujours en proie aux mêmes appréhensions ; et c’est tout au plus s’il a la force de répondre. « Je ne puis pas dire que… et à parler sans détour, je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu.

— Deux fois, monsieur : la première au lit de mort d’un malheureux, et la seconde…

— Ah ! pardon, monsieur, je me souviens parfaitement ; » et le pauvre homme conserve encore assez de présence d’esprit pour conduire le docteur dans l’arrière-boutique dont il ferme la porte.

« Êtes-vous marié, monsieur ? lui dit-il.

— Pas encore.

— Quoique célibataire, seriez-vous assez bon, continue le papetier d’un air mélancolique, pour parler à voix basse ? car je parierais cinq cents livres que ma petite femme nous écoute ; je n’ai jamais eu de secret pour elle, monsieur, et je n’ai pas sur la conscience d’avoir, jusqu’ici, rien caché à ma petite femme ; pour tout dire, je ne l’aurais pas osé ; et malgré cela, je me trouve mêlé à tant de mystères, que la vie m’est devenue un fardeau. »

M. Woodcourt exprime tous les regrets que lui inspire la position du papetier, et lui demande s’il se rappelle un balayeur nommé Jo.

« Après moi, monsieur, répond-il avec abattement, c’est la personne contre laquelle ma petite femme est le plus montée.

— Pourquoi cela ?

— Pourquoi ! s’écrie-t-il en saisissant la touffe de cheveux qui est derrière sa tête chauve ; je n’en sais rien moi-même. Mais vous êtes célibataire, monsieur ; sans cela vous ne feriez pas une pareille question à un homme marié. »

M. Snagsby, après avoir toussé tristement, se résigne enfin à écouter le docteur.

« Encore ! dit-il en pâlissant ; mon Dieu ! où en suis-je ? Il y a une personne qui me recommande instamment de ne parler de Jo à âme qui vive, pas même à ma petite femme ; et voilà, monsieur, que vous venez m’entretenir de ce même Jo, en me recommandant également le secret le plus absolu, surtout à l’égard de la personne en question, et sans que je sache pourquoi ; mais c’est à en devenir fou, monsieur ! »

Néanmoins, comme les choses tournent mieux qu’il ne s’y attendait, et qu’après tout il a bon cœur, il est touché de la position du pauvre Jo, et promet, si toutefois sa femme n’y met pas obstacle, de passer chez M. Georges le soir même, aussitôt qu’il pourra s’échapper.

Jo éprouve une joie profonde en revoyant son ancien ami ; à peine les a-t-on laissés seuls, que le pauvre enfant essaye de dire au papetier combien il le trouve « bon d’avoir venu si loin pour un malheureux comme lui. » Et le brave homme, touché du spectacle qu’il a sous les yeux, pose sur la table son petit écu, panacée infaillible, qui, dans son opinion, doit guérir tous les maux.

« Comment vous trouvez-vous, mon pauvre Jo ? lui demande le papetier en toussant de compassion.

— J’suis dans un’fameuse passe, m’sieur Sangshy ; j’ai tout’c’qu’i m’faut ; si vous saviez comme j’suis ben ! Ah ! m’sieur Sangsby, qu’j’ai de chagrin de c’que j’ai fait ; mais pour sûr j’n’y allais pas pour ça. »

Le papetier pose sur la table un autre petit écu, et lui demande ce qu’il a fait pour avoir tant de chagrin.

« M’sieur Sangsby, j’suis été comm’ça chez une lady, qu’était pas l’autr’que vous savez, mais une lady tout d’même, et j’y ai donné mon mal ; i’n’m’en ont seulement rin dit ; cause qui’sont si bons et moi si malheureux ; all’est venue me voir hier, et qu’elle a dit comme ça : « Mon pauvre Jo ! qu’elle a dit, nous vous croyions perdu. » Et qu’elle s’est assise près de mon lit en m’souriant ; et pas un’parole, pas un regard pour me reprocher c’que j’avais fait ; et qu’alors moi, je m’a tourné cont’le mur, monsieur Sangsby ; et M. Jarndyce s’est r’tourné tout comme moi, et pis M. Woodcot a venu pour me donner queuqu’chose qui m’soulage, comm’y fait jour et nuit ; et quand i’s’est penché en m’parlant pour faire l’brave, j’ai ben vu ses larmes qui tombaient sur mon lit, monsieur Sangsby. »

Le papetier dépose un troisième petit écu à côté des deux autres, dans l’espoir que la répétition de ce remède infaillible soulagera son propre cœur.

« Alors j’ai pensé comme ça, m’sieur Sangsby, continue Jo, qu’vous saviez p’-t’être écrire ben gros.

— Sans doute, mon pauvre ami.

— Mais là, ben gros, ben gros, répète le pauvre enfant avec chaleur.

— Tout ce qu’il y a de plus gros, mon garçon. »

Jo se met à rire.

— C’est qu’voyez-vous, m’sieur Sangsby, v’là c’que’j’veux vous demander : quand j’vas avoir fini d’circuler, et que j’s’rai où c’qu’on n’peut pas aller pus loin, vous aurez la bonté, n’est-c’pas, d’écrire ben gros, si gros qu’tout l’monde puisse le voir, comme quoi j’ai eu tant d’chagrin d’l’avoir fait, et qu’j’avais pas été chez elle avec l’idée d’lui faire du mal ; et que je l’savais pas ; et vous mettrez qu’j’ai vu M. Woodcot en pleurer ; et qu’j’espère qu’i’voudra ben m’pardonner ; et si l’écrit où qu’vous direz tout ça est ben gros, et qu’tout l’monde puisse le voir, j’suis sûr qu’i’m’pardonn’ra.

— Je le ferai, Jo ; et soyez tranquille, j’écrirai le plus gros possible.

— Ben obligé, monsieur Sangsby ; c’est une grande bonté d’ vot’ part ; et ça m’ fait encore pus ben aise que j’étais tout à l’heure. »

M. Snagsby, dont la toux s’arrête dans le gosier, glisse un quatrième petit écu sur la table, et dit à Jo qu’il reviendra ; mais Jo et lui ne se verront plus sur la terre, car le pauvre vagabond approche du terme de son voyage. Phil, qui travaille dans un coin tout en gardant son malade, tourne souvent la tête pour lui dire quelques paroles encourageantes ; M. Georges s’approche fréquemment de la porte du cabinet, qu’il remplit de ses formes athlétiques, et semble ranimer le pauvre Jo en lui versant un peu de sa vigueur ; M. Jarndyce vient souvent, et M. Woodcourt est presque toujours là, songeant tous les deux à la manière étrange dont le destin a mêlé ce rebut de l’humanité à des existences si opposées à la sienne.

Jo a dormi toute la journée ; peut-être n’est-ce que de la torpeur. Allan, qui est auprès de lui, regarde sa figure décharnée ; M. Georges est debout à l’entrée du cabinet, et Phil a suspendu son travail ; M. Woodcourt, assis au bord du lit comme il l’était jadis sur le grabat de l’expéditionnaire, jette un regard au sergent et fait signe à l’ouvrier d’emporter sa petite table ; quand celui-ci reprendra sa besogne, il y aura une tache de rouille au fer de son marteau.

« Qu’est-ce que c’est, mon pauvre Jo ? n’ayez pas peur, lui dit Allan avec bonté.

— J’croyais, répond Jo tout effayé, qu’j’étais r’tourné dans Tom-all~alone’s. Y n’y a qu’vous, ici, monsieur Woodcot ?

— Oui, Jo.

— Et j’suis pas dans Tom-all-alone’s, m’sieur Woodcot.

— Non, Jo.

— Ah ! merci ; j’vous suis ben reconnaissant. »

Il ferme les yeux, et M. Woodcourt, se penchant à son oreille :

« Jo, lui dit-il, savez-vous une prière ?

— Moi, j’sais rin du tout, m’sieur.

— Une bien courte.

— Non, m’sieur ; rin du tout ; j’ai été un’fois chez M. Sangsby avec M. Chadband, qui en faisait un’ de prière ; mais i’s’parlait comm’ à lui-même, pas à moi, et j’ai rin entendu ; il en a venu aussi dans Tom-all-alone’s des aut’ m’ sieurs qui disaient des prières ; mais c’était tout d’même ; i’criaient cont’le monde et n’nous parlaient pas à nous aut’. »

Jo, dont la parole devient de plus en plus difficile à comprendre, épuisé par l’effort qu’il vient de faire pour répondre à M. Woodcourt, retombe dans sa torpeur, et se réveille quelques instants après en cherchant à sortir de son lit.

« Qu’avez-vous encore, Jo ?

— Il est temps que j’parte, m’sieur, pour aller au cemetière.

— À quel cimetière, Jo ? Restez tranquille et recouchez-vous.

— À l’endret où c’qu’ils l’ont porté, lui qu’était bon pour moi ; faut que j’parte, m’sieur ; il est temps ; qu’j’aille là-bas qu’on m’enterre ; j’demanderai qu’on m’mette à côté d’lui. I’m’disait comm’ça : « J’suis aussi pauv’que toi aujourd’hui, » qu’i’m’disait ; j’vas l’y dire à mon tour, qu’à présent j’suis aussi pauv’que lui, et qu’j’ai venu au cimetière pour êt’couché auprès d’lui.

— Pas encore, Jo, pas encore.

— P’t-êt’ben qu’i’n’le feraient pas si j’y allais tout seul ; mais vous viendrez avec moi, et vous m’ferez met’auprès de lui ; est-ce pas, m’sieur Woodcot ?

— Je vous le promets, Jo.

— Merci, m’sieur, merci ben. Faudra qu’ils aillent chercher la clef de la porte avant d’me faire entrer, pa’c’que all’est toujours fermée ; gn’y a un’marche devant, qu’j’avais coutume de balayer… Comm’ i’ fait noir, m’sieur Woodcot ; y a-t-i’ d’ la lumière qui va v’nir ?

— Oui, Jo ; elle approche.

— La route est ben rude ; mais v’là qu’ j’arrive au bout.

— Jo, mon pauvre ami !

— J’vous entends, m’sieur Woodcot ; mais j’vous vois pas ; j’suis à tâtons ; laissez-moi prend’ vot’ main.

— Jo, voulez-vous répéter ce que je vais dire ?

— Oui, m’sieur ; car c’est bon pour le sûr.

Notre Père.

— Notre Père ! Oui, c’est bon, m’sieur Woodcot.

Qui êtes aux cieux.

— Aux cieux…. C’est i’la lumière qui vient ?

— Elle est tout près, Jo. Que votre nom soit sanctifié.

— Sanc-ti-fié. »

La lumière vient dissiper enfin les ténèbres de sa route ; il est mort ! Entendez-vous, Majesté, il est mort ! milords et gentlemen, révérends de toutes les églises, il est mort ! Hommes et femmes à qui le ciel a mis la compassion au cœur, il est mort ! et chaque jour il en meurt ainsi, combien ! autour de nous.