Bleak-House/38

Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 98-106).



CHAPITRE VIII.

Lutte intérieure

Nous arrivâmes à Bleak-House le jour que nous avions fixé ; nous y fûmes accueillis de la manière la plus touchante. J’avais recouvré mes forces ; et quand je repris mes clefs qui tintèrent joyeusement comme le carillon de Noël, je m’écriai en moi-même : « À ton devoir, Esther, à ton devoir ! si tu ne le remplis pas gaiement et avec bonheur jusqu’au bout, je ne t’en dis pas davantage ; mais penses-y bien, Esther ! »

J’eus d’abord tant de choses à faire pendant les premiers jours ; tant de comptes à régler, d’armoires à ouvrir et à fermer, qu’il ne me resta pas un seul moment de loisir ; mais lorsque j’eus remis tout en ordre, je résolus d’aller passer une après-midi à Londres pour exécuter un projet qui m’avait été inspiré par la lettre de ma mère. Le désir de faire une visite à Caroline Jellyby me servit de prétexte ; et je partis un jour de si bonne heure que j’arrivai dans la matinée à l’académie de Newman-Street. Caroline, que je n’avais pas revue depuis son mariage, fut si contente de me voir et me témoigna tant d’affection, que j’eus peur un instant que son mari n’en fût jaloux ; mais il partageait son indulgence à mon égard, et c’était toujours à qui, par sa bonté, m’enlèverait tout le mérite de ce que j’aurais pu faire de bien.

M. Turveydrop était encore couché à l’heure où j’arrivai ; Caroline lui préparait son chocolat, qu’un pauvre petit garçon, l’apprenti de son mari, attendait pour le monter au gentleman. Elle me dit que son beau-père était charmant pour elle, et qu’ils vivaient fort bien ensemble : c’est-à-dire que M. Turveydrop faisait d’excellents repas et logeait dans une bonne et belle chambre, tandis qu’elle et son mari mangeaient comme ils pouvaient et perchaient dans un coin au-dessus des écuries.

Je lui demandai comment allait sa mère.

« Je la vois très-peu, me répondit-elle ; mais j’en ai des nouvelles par mon père ; nous sommes maintenant les meilleures amies du monde ; seulement elle trouve absurde que j’aie épousé un maître de danse ; et peut-être craint-elle, en venant chez moi, de partager mon déshonneur.

— Et votre père, Caroline ?

— Oh ! lui, c’est différent ; il passe toutes ses soirées chez nous, et se trouve si heureux dans son petit coin, qu’il fait plaisir à voir.

— Quant à vous, Caroline, vous êtes toujours fort occupée ?

— Je crois bien, chère Esther ; figurez-vous que j’étudie pour parvenir à enseigner ; c’est un secret que je vous confie. Prince n’est pas d’une forte santé ; il a besoin d’être aidé ; les pensions, les cours, les leçons particulières et les apprentis, c’est vraiment trop de fatigue. »

Je trouvais si étrange ce mot d’apprentis à propos de danse, que je demandai à Caddy s’ils en avaient plusieurs.

« Quatre, me répondit-elle ; un interne et trois externes ; de bons enfants, qui, lorsqu’ils sont ensemble, pensent à jouer plutôt qu’à travailler ; mais c’est de leur âge. On les distribue comme on peut dans tous les coins de la maison ; et pendant que je vous parle, le petit garçon que vous avez vu tout à l’heure valse tout seul dans la cuisine.

— Comment, tout seul ?

— Mais oui, pour s’exercer ; on leur montre les pas, et puis ils vont les étudier en particulier ; puis ils viennent à l’académie prendre une leçon générale, qui, à cette époque de l’année, se donne à cinq heures du matin.

— Quelle vie laborieuse ! m’écriai-je.

— Je vous en réponds, dit-elle en souriant ; quand les pauvres petits nous réveillent le matin (la sonnette est dans notre chambre pour que mon beau-père ne l’entende pas) et qu’ouvrant la fenêtre je les vois à la porte, leurs escarpins sous le bras, je pense toujours aux ramoneurs. »

Caroline s’amusait beaucoup de la surprise que je témoignais en écoutant ces détails, et ajouta gaiement : « Vous comprenez quel avantage ce serait pour nous si je savais jouer du piano et de la pochette : par conséquent, j’étudie ces deux instruments, indépendamment de la danse ; si ma mère avait été comme tout le monde, j’aurais appris la musique ; mais je n’en savais pas la première note, et j’avoue que dans le commencement c’était décourageant. Par bonheur j’ai un peu d’oreille, et grâce à ma mère je suis habituée à piocher ; d’ailleurs, comme dit le proverbe : « Vouloir c’est pouvoir. » Elle ouvrit en disant cela un petit piano criard, et me joua un quadrille avec infiniment d’entrain. Quand elle eut fini, elle se leva toute joyeuse, et me dit en rougissant : « Ne riez pas de moi, chère Esther, il y a si peu de temps que j’ai commencé. »

J’avais moins envie de rire que de pleurer ; mais je retins mes larmes et je l’encourageai de tout mon cœur en la louant sincèrement ; car je sentais en conscience que l’aimable industrie qu’elle avait prise valait bien une mission, et qu’il y avait autant de mérite dans le courage et la persévérance qu’elle apportait à ses études, que dans tous les discours des philanthropes.

« Si vous saviez comme vos paroles me font plaisir, me dit-elle ; c’est à vous que je dois tout cela ; quel changement dans ma petite personne ! Vous rappelez-vous la première fois que vous m’avez vue, quand j’étais si maussade et les doigts tout pleins d’encre ? Auriez-vous jamais cru que je deviendrais maîtresse de danse ? »

Prince, qui pendant ce temps-là était allé donner une leçon, venait de rentrer pour s’occuper des apprentis. Je suis à vous si vous voulez sortir, me dit sa femme à qui j’avais parlé d’une course à faire ensemble ; mais il était encore de bonne heure et je me joignis à elle pour figurer dans le quadrille que l’on allait former.

C’étaient bien les plus singulières créatures que l’on pût voir que ces quatre apprentis : une frêle petite fille en robe de gaze, avec un affreux chapeau de tulle, apportant ses souliers de prunelle dans un vieux sac de velours, râpé jusqu’à la corde ; et trois gamins, que la danse rendait mélancoliques, les poches pleines de ficelles, de billes et d’osselets ; quelles jambières éraillées, quels bas et surtout quels talons ! Je demandai à Caroline quel pouvait être le motif qui avait engagé leurs parents à leur donner cette profession ; elle me dit qu’elle n’en savait rien, que probablement on les destinait au théâtre, à moins que ce ne fût à l’enseignement. Ils appartenaient tous à de très-pauvres familles ; la mère de l’interne vendait du pain d’épice.

Nous dansâmes pendant une heure avec beaucoup de gravité. Le plus mélancolique des gamins, celui qui, pendant que nous causions, valsait dans la cuisine, faisait des merveilles avec ses pieds et ses jambes, où se révélait une satisfaction intime qui ne dépassait pas la ceinture. Caddy joignait à ce qu’elle avait appris une grâce charmante qui lui était personnelle, et qui formait avec son joli visage un ensemble des plus séduisants. Prince jouait du violon, et la petite fille en robe de gaze, faisant des mines à ces malheureux petits qui ne la regardaient même pas, était vraiment à peindre.

Au bout d’une heure, Prince courut bien vite à une pension où on l’attendait. Caroline alla mettre son chapeau et son châle pour venir avec moi. Quant aux apprentis, deux des externes, après avoir été sur le carré changer de chaussures et tirer les cheveux de leur camarade, du moins à en juger par les récriminations de la victime, revinrent dans la salle où j’étais, leurs souliers boutonnés dans leur habit, exhibèrent un morceau de pain et une tranche de viande froide, et s’installèrent sous une des lyres qui décoraient la muraille ; la petite fille, habillée de gaze, fourra ses chaussons de prunelle dans son sac et mit une paire de gros souliers éculés. « Aimez-vous la danse ? lui demandai-je

— Pas avec les garçons, » répondit-elle en sortant de la salle avec un air de dégoût et de mépris.

« M. Turveydrop est désolé, me dit Caroline, mais il n’a pas fini sa toilette et ne pourra pas vous présenter ses hommages ; il le regrette bien vivement, car il a pour vous une telle admiration ! »

Je répondis que j’étais très-reconnaissante de la bonne opinion qu’il avait de moi, et je crus inutile d’ajouter que je me dispenserais fort bien de le voir.

« Sa toilette exige de grands soins et lui demande beaucoup de temps, poursuivit Caroline ; vous savez combien il est remarqué ; il a une réputation à soutenir. Vous n’imaginez pas comme il est bon pour mon père ! il lui parle du prince régent pendant des heures entières, et je n’avais jamais vu papa aussi vivement intéressé. »

L’idée de M. Turveydrop déployant toutes les grâces de sa tournure pour M. Jellyby m’amusait énormément.

« Est-ce qu’il parvient à faire causer votre père ? demandai-je à Caroline.

— Oh ! non, dit-elle ; c’est lui qui parle et papa l’écoute avec un plaisir dont vous n’avez pas d’idée. Ils s’entendent à merveille, c’est au point que mon père, qui n’avait jamais pu souffrir le tabac, prend régulièrement une prise dans la tabatière de M. Turveydrop et la respire pendant toute la soirée. »

N’était-ce pas la chose la plus bizarre du monde, que le dernier des gentlemen eût traversé toutes les vicissitudes de la vie pour en venir à délivrer M. Jellyby des amertumes de Borrioboula-Gha ?

« C’était Pépy, surtout, que je redoutais pour M. Turveydrop, poursuivit Caroline ; eh bien ! au contraire ; la bonté du gentleman pour cet enfant est au delà de tout ce qu’on peut dire ; il lui permet de lui apporter son journal, lui donne la croûte de sa rôtie, lui fait faire ses commissions, l’envoie me demander six pence ; bref, je suis la plus heureuse des femmes, et je serais bien ingrate si je n’appréciais pas tout mon bonheur. Où allons-nous, Esther ?

— Dans Old-Street, où j’ai quelques mots à dire à un clerc d’avoué ; la première personne à qui j’aie parlé en arrivant à Londres, et précisément le gentleman qui m’a conduite chez vous.

— Il est alors tout naturel que ce soit moi qui vous accompagne chez lui. » répondit Caroline.

Nous étions encore au bas de l’escalier, que mistress Guppy se précipita hors du parloir où elle nous attendait, et nous pria de monter ; c’était une vieille dame au nez rouge, avec un grand bonnet, des yeux sans cesse en mouvement, et qui souriait toujours. Elle nous introduisit dans un petit salon qui sentait le renfermé, et qui était orné du portrait de son fils, beaucoup plus ressemblant que le fils lui-même, tant l’artiste avait insisté sur les traits de son modèle. Non-seulement le portrait, mais encore l’original était là, habillé de toutes les couleurs et lisant le journal, le front appuyé sur l’index et le coude sur une table.

« Ce salon, miss Summerson, dit-il en se levant, est désormais une oasis. Ma mère, ayez la bonté de donner une chaise et de ne pas vous mettre dans le passage. »

Mistress Guppy alla s’asseoir dans un coin, et, toujours souriante, appliqua son mouchoir de poche sur sa poitrine, en l’y maintenant à deux mains comme une compresse.

Je présentai Caroline ; et m’adressant ensuite à M. Guppy :

« Vous avez reçu, lui dis-je, le billet que je vous ai envoyé ? »

Pour toute réponse, il tira ma lettre de sa poche de côté, la porta à ses lèvres et me salua profondément. Quant à sa mère, elle sourit de plus belle, hocha la tête et donna un coup de coude à sa voisine ; mais ce fut bien autre chose lorsque j’eus demandé au jeune homme s’il pouvait m’accorder quelques instants d’entretien particulier. Je n’ai rien vu de comparable à la gaieté de mistress Guppy, dont la tête roulait sur les épaules au milieu d’un rire muet des plus étranges, et qui, poussant Caroline du coude, éprouva quelque peine, dans l’ivresse de sa joie, à conduire ma pauvre amie dans la pièce d’à côté.

« Miss Summerson, me dit son fils, pardonnez à une mère l’expression un peu vive des sentiments que lui inspire le bonheur de son enfant. »

Je n’aurais pas cru qu’il fût possible d’être aussi rouge que le devint M. Guppy lorsque je levai mon voile.

« Si je vous ai prié de me recevoir chez vous, lui dis-je sans avoir l’air de remarquer son trouble, c’est parce que j’ai pensé qu’il valait mieux venir ici que d’aller chez M. Kenge, me rappelant ce que vous m’aviez dit à Bleak-House.

— Miss Summerson, balbutia le pauvre jeune homme dont l’embarras était au comble, je… veuillez m’excuser… mais dans notre profession la franchise est nécessaire ; vous venez de rappeler une circonstance où j’eus l’honneur de… de vous faire une déclaration que… »

Il porta la main à son gosier comme si quelque chose l’étranglait, fit une grimace, toussa deux ou trois fois, essaya vainement d’avaler ce qui le gênait, toussa de nouveau et finit par me dire qu’une « sensation inexprimable, une espèce de vertige venait de le prendre ; je suis un peu sujet à ces sortes de spasmes…, poursuivit-il ; hum… ; je voulais vous faire observer, miss… (quelque chose dans les bronches) hum… vous faire observer que vous aviez repoussé, dans ladite circonstance, la déclaration que je viens d’avoir l’honneur de vous rappeler. Bien que nous n’ayons pas de témoins, ce pourrait être une satisfaction pour vous de…

— Je me souviens parfaitement d’avoir décliné toutes vos propositions, monsieur Guppy, et sans aucune réserve.

— Je vous remercie, dit-il en arpentant la table d’une main tremblante. Cet aveu complet… vous fait honneur. Hum… quelque bronchite, assurément ; hum ! vous ne vous offenserez point si je vous rappelle que… non pas qu’il soit nécessaire de le démontrer à un esprit comme le vôtre, si je vous rappelle ici que la déclaration que je vous fis alors ayant été rejetée, l’affaire ne devait avoir aucune suite, et que…

— C’est ainsi que je l’ai toujours entendu, croyez-le bien, monsieur.

— Et vous ne refuseriez pas de le reconnaître si…

— Je le reconnais au contraire pleinement et librement.

— Merci mille fois ; c’est fort honorable de votre part ; je regrette que l’état de mes affaires, joint à des circonstances que je ne puis maîtriser, ne me permette pas de vous renouveler cette proposition ; mais j’en garderai le souvenir, qui, pour moi, s’enlacera toujours… aux berceaux de l’amitié !… »

La bronchite de M. Guppy vint heureusement à son secours.

Je profitai de l’occasion pour lui demander si je pouvais enfin lui dire quel était l’objet de ma visite.

« Assurément, répondit-il ; vous tenez pour certain, j’espère, que je ne puis éprouver que du plaisir à recevoir les observations qu’il vous plaira de me communiquer.

— Vous avez eu, repris-je, lorsque vous êtes venu à Bleak-House, la bonté de…

— Pardon, miss ; je ne peux pas admettre que nous revenions sur une affaire complétement terminée.

— Vous m’avez dit alors, continuai-je, qu’il vous était possible de servir ma fortune en faisant certaines découvertes auxquelles, disiez-vous, j’avais le plus grand intérêt ; je suis orpheline, et je présume que vous fondiez cet espoir sur l’isolement où s’est passée mon enfance. Je viens donc vous demander, monsieur, de ne faire aucune démarche pour moi et d’oublier tout ce qui me concerne ; j’y ai beaucoup pensé depuis quelque temps, surtout depuis la maladie que j’ai faite ; et j’ai cru devoir, non-seulement vous prier d’abandonner votre projet de m’être utile, mais encore vous dire que vous vous abusiez ; vous ne pouvez faire aucune découverte qui me soit profitable ; je connais parfaitement tout ce qui m’est personnel, et je puis vous assurer, qu’en vous occupant de moi, vous perdriez votre temps ; il est possible que vous ayez renoncé de vous-même à l’idée que vous aviez eue dans l’origine ; pardonnez-moi, s’il en est ainsi, de vous avoir dérangé ; mais, si vous y pensiez encore, je vous supplierais, au nom de mon repos, de n’y donner aucune suite.

— Je dois le reconnaître, miss, répondit M. Guppy évidemment soulagé d’un grand poids, vous vous exprimez avec ce tact et cette droiture que j’ai toujours admirés chez vous ; rien n’est plus honorable que de pareils sentiments, et, si j’ai pu me méprendre une seconde sur la nature de vos intentions, je suis prêt à vous en faire mes excuses.

— Permettez-moi, monsieur, de terminer ce que j’avais à vous dire : je suis venue aujourd’hui sans en parler à personne, désirant vous garder le secret relativement à la confidence que vous m’avez faite à Bleak-House ; je sais à merveille que les motifs qui auraient pu m’empêcher autrefois de vous demander une entrevue n’existent plus aujourd’hui ; c’est une raison, n’est-ce pas, pour qu’à ma prière, vous abandonniez ce projet dont vous m’aviez parlé. »

Je dois rendre cette justice à M. Guppy, qu’il avait l’air de plus en plus confus.

« Sur ma vie et sur mon âme, répondit-il chaleureusement : croyez, miss Summerson, que j’agirai selon vos vœux ; je vous en fais le serment solennel ; jamais un de mes pas ne sera en opposition avec vos moindres désirs ; en foi de quoi je déclare, touchant l’affaire en question, dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

— Je vous remercie, monsieur, » répondis-je en me levant, et j’appelai Caroline.

Mistress Guppy revint avec elle ; et c’est à moi qu’elle adressa cette fois ses sourires et ses coups de coude ; son fils nous reconduisit jusqu’en bas et nous le laissâmes sur la porte où il avait l’air d’un homme qui rêve tout éveillé ; mais il nous rejoignit l’instant d’après, ses longs cheveux flottant au vent et me dit avec ferveur :

« Sur mon âme, vous pouvez compter moi, miss Summerson.

— J’en suis persuadée, répondis-je.

— Pardon, miss, continua-t-il en ne sachant sur quelle jambe se poser ; mais en présence de cette dame, votre propre témoin, ce pourrait être une tranquillité pour vous dont le repos m’est si précieux, de répéter ce que vous avez reconnu si noblement tout à l’heure ?

— Caroline, dis-je en me tournant vers ma compagne, vous ne serez pas étonnée d’apprendre qu’il n’y a jamais eu d’engagement…

— Ni de promesse de mariage quelconque, me souffla M. Guppy.

— Ni de promesse de mariage quelconque, répétai-je, entre ce gentleman…

— William Guppy de Penton-Place, Penton-Ville, Middlessex, murmura-t-il.

— Et moi, ajoutai-je.

— Merci, miss, très-bien ; les nom et prénom de cette dame, s’il vous plaît ?

— Caroline Turveydrop.

— Femme mariée ?

— Oui, monsieur ; autrefois Caroline Jellyby, demeurant alors Thavies-Inn, cité de Londres, extra muros ; et maintenant Newman-Street, Oxford-Street.

— Bien obligé. »

Il s’en alla et revint à nous.

« Touchant l’affaire en question, reprit-il, je regrette sincèrement que l’état de mes affaires, joint à des circonstances sur lesquelles je n’ai aucun pouvoir, ne me permette pas de renouveler cette proposition ; mais, est-ce possible, je vous le demande et je m’en rapporte à vous ?

— Assurément non, répondis-je ; cela ne fait pas le moindre doute ; » il me remercia, s’en alla et revint encore.

« C’est on ne peut plus honorable de votre part, dit-il ; et si, dans le temple de l’amitié, on pouvait élever un autel… Mais, sur mon honneur, comptez sur moi à tous égards, miss Summerson, je n’excepte de mon dévouement que la plus tendre des passions humaines. »

Le combat que se livrait intérieurement M. Guppy, surtout ses allées et venues et ses cheveux d’une longueur démesurée commençaient à produire assez d’effet, dans cette rue fort exposée au vent, pour nous faire désirer de partir en toute hâte ; mais au moment de quitter Old-Street nous jetâmes un coup d’œil en arrière et nous vîmes le malheureux jeune homme, toujours en proie à la même agitation, qui oscillait encore entre sa porte et nous.