Voyage en Espagne (Doré et Davillier)/05


VOYAGE EN ESPAGNE,

PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET CH. DAVILLIER[1].




VALENCE. — COMBAT DE TAUREAUX.

1862. — DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. — TEXTE INÉDIT DE M. CH. DAVILLIER.


Un combat de taureaux à Valence. — Le despejo. — Le défilé de la Cuadrilla : les Alguaciles. — Les espadas, les banderillos, les chulos et les picadores. — La sortie du taureau. — Les suertes et les cogidos. — Le picador Calderon et sa blessure. — Un quite. — Pedro Romero et les picadores. — El Gordito.

Quand nous pénétrâmes dans l’intérieur de la plaza de toros de Valence, nous fûmes éblouis par un de ces spectacles qu’on n’oublie jamais, ne les ait-on vus qu’une fois. Qu’on se figure douze ou quinze mille hommes aux brillants costumes, éclairés par un soleil splendide, et grouillant comme une immense fourmilière ! En face de nous, les asientos de sol, les places au soleil, étaient déjà presque au complet ; à chaque instant de nouveaux arrivants venaient combler les derniers vides. Enfin il n’y eut plus une seule lacune dans cette mosaïque humaine, dont les couleurs variées se détachaient sur le bleu cru du ciel valencien. Au-dessus de cette foule s’élevait un bourdonnement sourd, interrompu de temps en temps par les cris des marchands d’eau et de chufas, et par ceux des naranjeros, dont les oranges, habilement lancées, arrivaient jusqu’aux gradins les plus élevés ; les marchands d’éventails à deux cuartos (un peu plus d’un sou) faisaient d’excellentes affaires aux asientos de sol, où les labradores de la huerta cuisaient comme des lézards au soleil. On voyait circuler dans leurs rangs d’énormes botas, outres de cuir pleines d’un vin noir, qui se dégonflaient à mesure qu’elles passaient de main en main. Il y eut bien çà et là quelques disputes, mais tout se borna à quelques mots échangés, comme il arrive souvent aux courses, ce qui a donné naissance à la locution proverbiale : bromas de toros, querelles de taureaux, employées pour désigner celles qui n’ont pas de résultat.

Bientôt une grande rumeur annonça qu’il allait se passer quelque chose : c’est le despejo, nous dit notre ami don José, l’aficionado valencien, qui nous faisait les honneurs de la corrida. Cette opération consiste à faire place nette dans l’arène et dans la valla, couloir circulaire qui l’entoure ; les soldats poussaient peu à peu devant eux les retardataires, aux cris du public impatient de voir la course commencer. Le redondel fut enfin évacué, mais non sans peine, car c’était à qui sortirait le dernier ; une musique commença l’air :

Aimes-tu, Marco la belle…,

qui n’a pas cessé d’être en vogue en Espagne, et bientôt commença le défilé, cérémonie qui précède invariablement toutes les corridas. En tête marchaient deux alguaciles, montés sur des chevaux noirs couverts de housses de velours cramoisi ; leur costume, entièrement noir, s’est conservé sans altération tel qu’il était au seizième siècle : chapeau à bords relevés, surmonté d’une épaisse touffe de plumes, fraise blanche empesée, l’ancienne golilla, justaucorps serré par une large ceinture de cuir, petit collet flottant sur les épaules, culotte courte, bas de soie et souliers à boucles.

L’alguacil est un agent de l’autorité qui participe à la fois de l’officier de police et de l’huissier ; il figure en tête de toutes les cérémonies publiques, et accompagne les condamnés à mort pendant leur dernier voyage. Les alguaciles ne jouissent pas d’une très-grande popularité, si nous en jugeons par la formidable décharge de sifflets et d’apostrophes qui salua leur entrée en scène.

Après eux venait la gente de a pié, les gens à pied, qu’on appelle aussi los peones ; on comprend sous ces différents noms les espadas, les banderilleros, et enfin les chulos, appelés aussi quelquefois capcadores. Dès qu’ils parurent, les sifflets se changèrent en bruyants applaudissements ; ils portent un costume d’une grande élégance : la tête est coiffée de la monterilla de velours noir, chargée de chaque côté d’une grappe de pompons de soie ; derrière la nuque, la moña, espèce de chignon de soie noire, est attachée à la coleta, cette petite tresse de cheveux que tous les toreros se laissent pousser. Ce chignon, qui ressemble beaucoup à celui d’une femme, forme un étrange contraste avec une paire d’épais favoris noirs. La veste courte à retroussis et le gilet, chaleco, disparaissent sous une couche de franges et d’agréments de soie qui s’agitent sur les broderies et le paillon ; de chaque côté de la veste s’ouvre une poche d’où sort le coin d’un mouchoir de fine batiste, ordinairement brodé par la main de la querida ; sur un jabot également brodé tombe une mince cravate nouée à la Colin. La culotte courte, qui dessine les formes aussi bien que le ferait un maillot, est toujours de satin bleu, rose, vert ou lilas, toujours des nuances les plus tendres ; la taille est serrée par l’inévitable faja, la ceinture de soie aux tons éclatants ; des bas de soie couleur de chair complètent ce costume, qui ne s’éloigne guère de celui de Figaro. Ces gladiateurs de l’Espagne ressemblent tout à fait à des danseurs. Nous avions peine à croire que des gens si coquettement habillés allaient exposer leur vie et jouer avec le sang, et nous pensions à ce passage de Moratin où il dit que l’art est arrivé à tant de délicatesse qu’il semble qu’on va faire une saignée à une dame, et non tuer d’une estocade un animal aussi redoutable. Le costume des différentes classes de toreros est à peu près le même, seulement celui des espadas se fait remarquer par une très-grande richesse d’ornements ; il n’est pas rare qu’un habillement complet d’espada revienne à plus de mille francs.

Les toreros s’avançaient avec une désinvolture charmante, fièrement drapés dans leur capa, long manteau de couleurs éclatantes au moyen duquel ils détournent le taureau, et qui joue un très-grand rôle dans l’action.

Derrière eux venaient les cinq picadores, solidement campés sur leurs chevaux et coiffés du chapeau de feutre à larges bords, de forme basse et arrondie, surmonté d’une énorme touffe de rubans s’élevant en cône sur le côté ; une veste courte et étroite, surchargée de pompons, de broderies et de paillons, s’ouvre sur la poitrine et laisse voir un gilet non moins orné d’où sort un jabot brodé ; une large ceinture de soie retient un pantalon de cuir jaune sous lequel est cachée une armure ou jambart de tôle, qui rend inoffensifs les nombreux coups de cornes que le picador reçoit sur les jambes. La selle est très-élevée devant et derrière, à la mode arabe ; le cavalier, souvent exposé à être désarçonné, s’y trouve comme emboîté ; les étriers, également à la mode arabe, sont en bois, et le pied y disparaît comme dans une boîte. Quant aux éperons d’une longueur démesurée, ils rappellent ceux qu’on portait au moyen âge, et sont tels qu’il en faut pour galvaniser de malheureux chevaux qui ont à peine le souffle.

L’arrivée des picadores. — Dessin de G. Doré.

Viennent ensuite les deux tiros ou attelages de mules empanachées, couvertes de housses rouges, et faisant résonner de nombreux grelots ; au-dessus de leur tête s’élèvent plusieurs étages de pompons, et des petits drapeaux aux couleurs nationales rouge et jaune flottent au sommet de leur collier. Ces mules sont attelées trois de front à un palonnier ; comme elles sont ordinairement très-rétives, deux muchachos les tiennent par la bride, et un troisième, placé en arrière, soutient le palonnier auquel est fixé un crochet de fer qui sert à enlever de l’arène les taureaux et les chevaux tués. La marche est fermée par la troupe des garçons de service en costume andalou, comparses qui ne sont là que pour faire nombre. Autrefois le cortége s’augmentait de huit ou dix perros de presa, vigoureux molosses retenus en laisse par autant de muchachos, et qu’on lançait sur les taureaux dont la défense était trop molle ; les perros ne sont plus guère employés aujourd’hui : on se sert pour exciter les taureaux trop mous de banderillas de fuego, engins que nous verrons fonctionner tout à l’heure.

Le cortége défila lentement autour de l’arène et alla saluer le senor alcade, président de la place, qui venait d’entrer dans son palco ; puis chacun gagna son poste de combat. D’après le cérémonial, un des alguaciles reçoit du président la clef du toril ; un muchacho s’avança en courant vers l’alguacil qui se trouvait au milieu du redondel et lui tendit son sombrero, dans lequel tomba la clef, ornée d’un gros nœud de rubans. Le peuple attendait ce moment pour huer de nouveau l’alguacil, qui n’eut pas un instant à perdre pour se retirer ; car il savait que le taureau ne tarderait pas à sortir ; il fut donc accablé d’une grêle de sifflets et de quolibets plus formidables encore qu’à son entrée, lorsqu’il partit au grand galop, excitant son cheval à grands renforts de coups de cravache et d’éperons. Il n’avait pas encore quitté l’arène quand les muchachos ouvrirent à deux battants la porte du toril, la frappant de leurs mains à coups redoublés, et poussant de grands cris pour appeler le taureau. Celui-ci ne se fit pas attendre, et nous le vîmes arriver rapide comme une flèche. C’était un superbe animal au pelage noir, de haute taille et aux cornes écartées ; la divisa de ruban grenat qui flottait à son cou indiquait une des ganaderia de Colmenar-Viejo.

Calderon le picador était à son poste réglementaire, c’est-à-dire à huit ou neuf pas à gauche de la porte et à deux pas de la barrière ; déjà il avait assuré sur l’œil de son cheval le foulard rouge destiné à l’empêcher de voir venir le taureau, et avait solidement fixé à son pouce le doitier de peau qui empêche la lance de glisser. La bête farouche, qui sortait de l’obscurité, hésita quelques secondes, éblouie par le soleil et par la foule, puis fondit tête baissée sur Calderon. La pique, passée sous le bras nerveux du picador et retenue par un poignet d’acier, arrêta un instant le taureau en le frappant à l’épaule, et un long filet rougeâtre se dessina sur son flanc d’ébène ; mais le fer auquel un bourrelet d’étoupe ne laisse que quelques centimètres de saillie, n’avait fait qu’entamer la peau. L’animal ayant fait un mouvement de côté, la pointe glissa en ne lui faisant qu’une légère blessure, et on vit une de ses cornes s’enfoncer presque entière dans le poitrail du cheval, d’où le sang jaillit à flots. Le pauvre animal se cabra, puis bientôt commença à chanceler ; le picador lui laboura les flancs de ses éperons pour s’assurer s’il lui restait encore quelques minutes à vivre ; mais le cheval s’affaissa après avoir fait trois ou quatre pas en boitant, et le cavalier, sans faire la moindre attention à cet incident, cria aux muchachos de lui amener un autre cheval. Embarrassé par ses jambarts, il se dirigea d’un pas lourd vers sa nouvelle monture, tandis que l’autre, gisant à terre au milieu d’une mare de sang, ne donnait plus signe de vie qu’en agitant par quelques saccades convulsives la queue et les jambes.

La mort du cheval. — Dessin de G. Doré.

Pendant ce temps, le taureau avait repris sa course vers l’autre extrémité de l’arène, et se ruait sur Pinto, surnommé el bravo, le second picador, qui le recevait avec un bon coup de pique dans l’épaule. Le bois plia un instant sous le choc, mais il avait été si impétueux que le cavalier désarçonné alla rouler à terre, et que le cheval retomba lourdement sur lui. On dit que la vue du sang excite les taureaux : c’est un fait que nous avons remarqué ; mais ce qui est singulier, c’est que l’animal furieux, ne sachant pas distinguer son véritable ennemi, exhale presque toujours sa rage sur les malheureux chevaux, au lieu de s’attaquer aux picadores démontés. Pendant que deux chulos soulevant Pinto par les épaules essayaient de le dégager et de le remettre sur ses jambes, d’autres faisaient flotter leurs capas devant le taureau pour détourner son attention du cheval mourant, dont il labourait le flanc de ses deux cornes. Il abandonna enfin sa victime et se mit à poursuivre un des chulos, qui prit sa course en faisant des crochets et en laissant traîner derrière lui sa capa ; mais, se sentant serré de très-près, il ne tarda pas à l’abandonner et disparut en sautant d’un seul bond par-dessus le tableros ; le taureau s’arrêta comme surpris de voir son ennemi lui échapper, et tournant sa fureur contre la barrière de planches, il l’ébranla en y laissant l’empreinte de ses cornes.

Les exploits du Morito, c’était le nom du premier taureau, avaient provoqué des salves d’applaudissements ; en moins d’une minute il avait désarçonné deux picadores et tué deux chevaux ; les cris : Bravo, toro ! bravo, toro ! étaient répetés par des milliers de voix ; on applaudit ou on siffle un taureau, exactement comme on ferait pour un acteur ; les picadores eurent aussi leur part de bravos, car ils avaient vaillamment fait leur devoir, et les suerta de pica n’avaient pas été moins brillantes que les cogidas ; on entend par suerte, tout acte offensif ou défensif de torero, et par cogida, toute attaque du taureau ; lorsqu’un torero est atteint d’un coup de corne, on dit qu’il est enganchado.

Le Morito était un taureau courageux, bayente et duro, c’est-à-dire franc et n’hésitant pas à attaquer ; dès le matin, lors de l’apartado, nous l’avions remarqué à cause de ses proportions parfaites ; des chulos qui se trouvaient-là nous l’avaient signalé comme cornabierto, aux cornes écartées, et nous avaient assuré qu’il ne craindrait pas le costigo, le châtiment, ainsi que disent les gens du métier. Calderon, qui avait une chute à venger, voulut montrer à ses nombreux admirateurs qu’il ne craignait pas ce terrible adversaire. Donc, enfonçant ses éperons dans les flancs de son rocin, il arriva en quelques temps de galop à peu de distance de l’animal farouche, qui s’était arrêté au milieu du cirque, faisant voler le sable sous ses pieds et poussant des beuglements effroyables. C’était d’une extrême témérité. Lorsqu’un picador attaque le taureau, il s’arrange autant que possible pour tomber entre le corps de son cheval, qui lui sert de bouclier, et la cloison de bois, qui le garantit du côté opposé ; or, lorsqu’il tombe désarçonné au milieu de l’arène, il se trouve exposé de toutes parts aux coups de corne. Le courage de Calderon souleva dans tous les coins du cirque les applaudissements les plus frénétiques. Surexcité par cette ovation, il cita le taureau, c’est-à-dire il l’appela, le provoqua en brandissant sa pique en l’air. L’animal restait immobile. Calderon fit avancer son cheval d’un pas, et par un mouvement rapide, jeta son large chapeau devant le taureau, qui, étonné sans doute d’une telle audace, ne bougea pas davantage : c’est ce qu’on appelle en terme du métier obligar à la fiera, obliger la bête farouche à attaquer. Calderon alla jusqu’à piquer de la pointe de sa lance les naseaux de l’animal ; ce dernier affront mit enfin le taureau en fureur, et il chargea avec tant d’impétuosité, que le cavalier et sa monture allèrent rouler ensemble sur le sable. Les chulos accoururent, leur cape à la main, le Tato à leur tête : ce courageux jeune homme n’abandonne jamais un torero en danger. Quant aux chulos, leur emploi consiste à attirer ou à détourner les taureaux au moyen de leurs capes ; leur qualité la plus essentielle est une grande agilité, comme l’indique leur nom, qui signifie également gracieux et léger. Cependant le cheval s’était relevé, en lançant des ruades furieuses ; Calderon, étourdi par sa chute, n’avait pas eu le temps de se relever, et venait d’être foulé aux pieds en même temps par le cheval et par le taureau ; le Tato, après quelques brillantes suertes de capa, parvint à entraîner l’animal, qui se mit à le poursuivre à outrance ; mais l’espada, faisant un détour subit, se laissa devancer et s’arrêta court, en s’embossant dans sa cape, avec une grâce parfaite ; le taureau étant revenu sur lui, il recommença plusieurs fois ces manœuvres de cape, tout en se jouant de sa poursuite, et, de l’air le plus dégagé, laissant les cornes effleurer son vêtement sans jamais l’atteindre.

Le picador démonté. — Dessin de G. Doré.

Pendant ce temps-là, les spectateurs s’étaient levés comme par un mouvement électrique en voyant les chulos emporter dans leurs bras Calderon évanoui. Quand ils passèrent devant nous dans la valla, nous aperçûmes avec effroi une large blessure qui s’ouvrait sur le front ensanglanté du picador : no es nada, ce n’est rien, dirent les chulos à qui on demandait si la blessure était grave, et ils se dirigèrent vers l’infirmerie.

Calderon venait de courir un grand danger, et il aurait pu être tué sur la place si le Tato n’était venu si à propos détourner le taureau : délivrer ainsi un torero s’appelle en langage du métier faire un quite ; heureux les picadors quand l’amo, le maître, comme on appelle le chef de la quadrilla, vient ainsi à leur secours. Un bel exemple de quite est rapporté dans une lettre d’un picador, nommé Manuel Jimenez, qu’un aficionado a conservée. « Ce soir, écrit-il, j’ai bien failli mourir d’un coup de corne, et si je suis encore vivant, c’est grâce au courage et à l’adresse de Pedro Romero ; le troisième taureau m’a mis dans une position des plus critiques ; c’était un animal de haute taille et de beaucoup de sang-froid ; aussitôt que je le citai, il me chargea, et je le piquai à l’épaule ; quand il sentit le fer, sa fureur augmenta, il fonça de nouveau sur mon cheval, me désarçonna et je tombai tout de mon long, entièrement à découvert. Romero se trouvait à quelques pas, sa cape à la main. Le taureau me fixa, mais sans me charger, et de temps en temps il fixait aussi Romero, qui agitait en vain sa cape pour l’attirer vers lui ; cette disposition de l’animal était fatale et ma vie courait un danger imminent, car ma chute avait été si violente, que je ne pouvais me retirer qu’à pas lents ; j’étais plein d’angoisses, quand j’entends Romero qui me dit : « Père Manuel, relevez-vous et ne craignez rien ; » j’obéis, et je parvins, non sans peine, à atteindre la barrière : alors il se retira lentement en marchant à reculons, et le taureau me quittant enfin pour le poursuivre, je fus sauvé. »

Une autre fois, le picador Carmona venait d’être renversé par un taureau des plus durs ; étourdi par sa chute, il ne fit pas attention, en se relevant, à la position où il se trouvait par rapport au taureau une fois sur pied,

il s’aperçut avec effroi qu’il était très-exposé, étant placé entre le taureau et la cape de Romero ; celui-ci, au moment où l’animal furieux fonça sur le picador, ne vit pour lui qu’une chance de salut : d’un geste plus prompt que la pensée, il le poussa violemment et l’étendit à terre, en même temps il fit rapidement passer la cape de sa main droite dans sa gauche, en sorte que le taureau ne rencontra qu’un morceau d’étoffe. Carmona, s’étant relevé, se jeta dans les bras de Romero en l’appelant son sauveur.

On voit par ces deux exemples que le métier de picador est parfois assez dangereux ; il l’est moins encore, cependant, que celui de l’espada, qui se trouve entière ment à découvert pour tuer le taureau, tandis que le cavalier est ordinairement garanti par le corps de son cheval.

Un des reservas, picador de réserve, venait d’entrer dans l’arène, en remplacement de Calderon, qui s’était inituzilado, c’est-à-dire rendu inutile ; son cheval ne tarda pas à partager le sort des autres ; cependant il ne fut pas tué roide : la corne avait pénétré sous le ventre, et de la large blessure qu’elle venait d’ouvrir, nous vîmes sortir un énorme paquet d’intestins qui restèrent un instant suspendus entre ses jambes et ne tardèrent pas à traîner jusqu’à terre, de sorte que le pauvre cheval s’embarrassait les pieds dans ses propres entrailles. Le picador redoubla des éperons, mais la malheureuse bête ne marchait pas assez vite, et un muchacho vint la tirer par la bride pendant qu’un autre la frappait à coups redoublés de son bâton. Les cris : Fuera ! fuera ! (dehors) et otro caballo ! (un autre cheval) retentirent de toutes parts ; ce n’était pas qu’on eût la moindre pitié pour l’agonie de la pauvre rosse ; le public des taureaux est blasé sur le spectacle de toutes ces souffrances ; on demandait un autre cheval tout simplement parce que celui-ci avait à peine la force de porter son cavalier, et que le service de la place était mal fait. Heureusement le taureau vint mettre fin à cette scène dégoûtante en renversant du premier choc une victime à moitié morte, et en l’achevant d’un seul coup.

C’était le troisième cheval tué depuis peu d’instants ; deux autres périrent bientôt sous les cornes du terrible Morito, sans compter les trois qu’il blessa. La course commençait bien : cinq chevaux tués et trois blessés, vingt-cinq coups de pique (puyazos), huit chutes de picadores, sans parler de Calderon mis hors de combat, tel était le résultat des cinq premières minutes ; aussitôt qu’un cheval était tombé, les muchachos venaient lui frapper les naseaux à coups de bâton pour voir s’il pouvait être utilisé ; quand l’animal était trop malade, ils s’empressaient d’ôter la selle et la bride, ainsi que le mouchoir rouge qui couvrait l’œil droit ; d’autres parcouraient l’arène, tenant de petites corbeilles pleines de sable et en semant quelques poignées sur les mares de sang, précaution sans laquelle les toreros seraient exposés à glisser.

Deux trompettes accompagnés d’un roulement de timbales, tamboriles, sonnèrent quelques notes d’une fanfare aigre et fausse pour annoncer que la tâche des picadores était finie, et que celle des banderilleros allait commencer. On les vit aussitôt accourir d’un pas leste, agitant en l’air leurs banderilles pour exciter le taureau et l’attirer de leur côté.

La pose des banderillas. — Dessin de G. Doré.

Les banderilles, qu’on appelle aussi palillos, zarcillos ou rehiletes, sont de petits morceaux de bois de la grosseur d’un pouce, longs de soixante centimètres environ et enjolivés dans toute leur longueur de papier de différentes couleurs, frisé et découpé ; à une extrémité est fixé un dard de fer de quelques centimètres, qui ressemble exactement à la pointe d’un hameçon : les banderilleros doivent piquer dans les épaules du taureau ces espèces de flèches qui, une fois entrées dans la peau, y restent solidement fixées : il s’agit de rendre plus furieux, sans le blesser, l’animal déjà excité par sa lutte avec les picadores. Les banderilles sont piquées par paire, une de chaque côté de l’épaule : c’est une des opérations les plus difficiles, qui exige à la fois beaucoup d’agilité et de sang-froid, car il faut lever les deux bras à la fois par-dessus les cornes du taureau, de manière à les toucher presque ; la moindre hésitation, le moindre faux pas peut exposer le banderillero à un très-grand danger. Il arrive quelquefois qu’un banderillero remplit en même temps le rôle de media espada, c’est-à-dire demi-épée, ou espada en sous-ordre. On cite un torero qui remplit un jour, dans la même course, le triple rôle de picador, de banderillero et d’espada.

Le taureau, provoqué par le Gordito, ne se fit pas attendre et fondit sur lui comme l’éclair ; le torero fit un pas de côté en battant un entrechat et l’animal continua sa course, secouant les deux banderilles qui venaient d’être piquées sur ses épaules. Un second banderillero ne tarda pas à en ajouter deux autres, qui mirent l’animal au comble de la fureur : l’effet produit par ces petites flèches est tellement irritant et agace tellement les taureaux, qu’il a donné lieu à la locution populaire poner banderillas, mettre des banderilles à quelqu’un lorsqu’on veut parler d’une personne qu’on taquine ou à qui on adresse des paroles satiriques.

Bientôt nous entendîmes dire autour de nous que le Gordito allait poser des banderillas de á cuarta. La cuarta est le quart de la vara, qui a un peu moins d’un mètre ; les banderilles de á cuarta ont donc moins de vingt-cinq centimètres de longueur, ce qui augmente considérablement le danger, comme il est facile de le comprendre, puisqu’en les posant, les mains du banderillero doivent effleurer les cornes du taureau. Ce tour de force qu’on ne voit exécuter que très-rarement, fut exécuté de la manière la plus habile et très-chaleureusement applaudi.

Le Gordito est aujourd’hui le banderillero le plus renommé de l’Espagne ; sa hardiesse et son agilité vraiment extraordinaires contrastent singulièrement avec son embonpoint, qui lui a valu le nom de Gordito, littéralement le grassouillet. Nous nous rappelons un autre banderillero, Blas Meliz, qu’on avait surnommé el Minuto, le menu, à cause de l’exiguïté de sa taille, ce qui ne l’empêchait pas d’être un des plus adroits qu’on eût jamais vus ; de plus, il était boiteux, par suite d’une blessure au talon droit, qu’il avait reçue d’une façon assez singulière dans la plaza de Ségovie : un taureau venait d’être frappé par l’espada, et l’épée était restée engagée dans le cou, ainsi que cela se voit fréquemment ; l’animal, en se débattant, rejeta l’arme en l’air, et elle alla retomber la pointe en avant sur le talon de Minuto.

L’espada. — Dessin de G. Doré.

Le Gordito, pour répondre aux nombreux bravos qui avaient salué son tour de force, se préparait à poser une quatrième paire de banderilles, quoique le nombre réglementaire soit de trois paires seulement ; mais il s’arrêta tout à coup. A matar suena èl clarin ! (le clairon sonne la mort !) C’est le signal qui annonce le troisième acte du drame, invariablement terminé par la mort du taureau.


Le Tato. — L’épée et la muleta. — La estocada à volapies. — Une avalanche de sombreros. — Le cachetero. — Les tiros de mules. — Les banderillas de fuego. — Le sobresaliente. — Les suertes de capa. — El Gordito Sentado. — Un banderillo accroché. — Les taureaux sauteurs. — La suerte de descabellar.

À tout seigneur tout honneur ! il appartenait au Tato de porter le premier coup d’épée : l’usage veut que l’espada, avant de se mettre en devoir, de tuer, s’adresse au président pour lui demander la permission d’immoler le taureau, en s’engageant à accomplir courageusement sa tâche : c’est ce qu’on appelle echar el brindis, — c’est-à-dire littéralement : porter le toast. Le Tato se dirigea donc vers la loge de la présidence, et ayant fait passer dans sa main gauche l’épée et sa muleta, il se découvrit et salua gracieusement de sa montera le senor présidente ; le brindis terminé, l’alcade fit un signe de tête affirmatif : alors le Tato, faisant une pirouette, lança en l’air sa montera d’un air tout à fait dégagé et comme pour dire qu’il allait jouer son va-tout ; puis il se dirigea d’un air résolu vers le taureau, l’épée dans la main droite et la muleta dans la gauche.

El Tato. — Dessin de G. Doré.

La muleta est un drapeau rouge, un peu, moins grand qu’une serviette, fixé à un bâton de la longueur du bras ; ce petit lambeau d’etoffe est le palladium, la sauvegarde de l’espada ; d’abord il lui sert à bien connaître les allures de la bête stupide qui se précipite sur l’engaño, le leurre, comme on l’appelle aussi, au lieu de se jeter sur l’homme, puis au moment de tuer, à détourner son attention. Quant à l’épée, elle est de longueur ordinaire, à lame plate et flexible ; la poignée, courte et pesante, pour être mieux en main, ne se tient pas comme celle des épées ordinaires ; l’espada pose l’index sur le talon de la lame, et porte un coup en appuyant le pommeau sur la paume de la main ; s’il nous était permis d’employer une comparaison un peu vulgaire, nous dirions qu’il tient son épée exactement comme on tient une fourchette. À voir le Tato se placer en face du taureau, l’attirer avec sa muleta et recevoir avec insouciance l’attaque de l’animal, on eût dit un enfant jouant avec un jeune chien : ces évolutions, que l’espada répète plus ou moins de fois, suivant la nature du taureau, s’appellent pases de muleta ; elles sont soigneusement notées par les aficionados sur les bulletins préparés en blanc qu’on leur distribue avant la course, et dont on a déjà eu le fac-similé ; ils attachent au maniement de la muleta une très-grande importance. Tous les espadas n’y réussissent pas au même degré ; on en cite un, Juan Gimenez, surnommé El Morenillo, qui avait acquis une habileté extraordinaire en ce genre ; il s’était étudié à être ambidextre, se servant à volonté tantôt de la main droite, tantôt de la gauche pour tenir l’épée et la muleta ; cette faculté lui fut très-utile dans des situations dangereuses.

Revenons au Tato. Il multipliait les passes de muleta devant le taureau, qui commençait à perdre de sa vigueur et devenait aplomado, c’est-à-dire de plomb, alourdi, refusant obstinément de charger. Le torero s’approcha de lui, soulevant par manière de défi les banderilles avec la pointe de son épée ; puis il se mit en position, tenant son arme horizontale et sa muleta inclinée à terre. Le Tato était superbe à voir dans cette attitude. Qué bien plantado ! qu’il est bien campé ! disaient avec admiration des voix de femme autour de nous. L’instant du dénoûment approchait : tous les regards étaient fixés sur l’épée : tout d’un coup nous vîmes le Tato se précipiter vers le taureau, en sautant légèrement du pied gauche ; les cornes effleurèrent le satin de sa veste, et l’épée s’enfonça tout entière dans l’épaule du taureau.

Le Tato venait de donner une magnifique estocada à volapies.

Disons ici quelques mots de cette fameuse estocade si estimée des aficionados, et qui a été définie d’une manière inexacte dans plusieurs descriptions de courses de taureaux. La suerta estocada à volapies ne consiste pas, comme on l’a dit, à frapper le taureau sans qu’il perde une seule goutte de sang et en le faisant tomber à genoux devant son vainqueur. Ce coup a été inventé, comme nous l’avons dit précédemment, par le célèbre Joaquin Rodriguez, dit Costillares ; il permet de tuer les taureaux aplomados, dont les jambes ont perdu de leur vigueur et qui refusent d’attaquer. C’est alors l’espada qui doit se précipiter vers l’animal. Voici, du reste, la définition que Pepe-Illo, aussi connu comme torero que comme auteur didactique, donne de la suerte de volapies dans son traité sur la tauromachie : « Le Diestro (c’est-à-dire l’habile, nom qu’on donne quelquefois à l’espada) se met en position pour donner la mort, et aussitôt que le taureau, trompé par le mouvement de la muleta, baisse la tête et découvre ses épaules, il court vers lui, enfonce son épée et saute sur un pied… Coup très-brillant, ajoute Pepe-Illo, mais qu’on ne doit mettre en pratique que quand les taureaux ont perdu leur agilité et refusent de se précipiter sur l’espada. »

Les suertes de espada sont de deux sortes principales : celle de volapies que nous venons de voir, et la suerte de recibir ou recibiendo, qui est tout le contraire de la première ; c’est-à-dire que dans le cas où l’espada l’exécute, il doit foncer sur le taureau au lieu d’attendre son attaque. On compte encore une autre suerte de espada, celle de descabellar, assez difficile à exécuter ; nous aurons tout à l’heure l’occasion de la voir.

La belle estocade á volapies que venait de donner le Tato lui valut un tonnerre d’applaudissements, et on vit de toutes parts une quantité de chapeaux voler en l’air et retomber drus comme grêle dans le redondel : chapeaux de tous genres et de toutes formes, les sombreros calameses des Andalous, les larges chapeaux valenciens et les tuyaux de poêle de la civilisation : il y avait jusqu’à des casquettes ! Cette avalanche de coiffures est la plus haute expression de l’enthousiasme des amateurs, et on pourrait dire que le mérite des coups peut se juger d’après le nombre des chapeaux. Des cigares furent aussi jetés en grand nombre, et nous vîmes même de charmantes aficionadas lancer leurs bouquets sur l’arène, tandis que d’autres applaudissaient de toute la force de leurs petites mains.

Pendant ce temps-là l’espada, drapé dans sa cape et le poing sur la hanche, les remerciait du regard et les saluait cavalièrement, sa montera à la main ; Autour de lui gisaient quelques chevaux ; les uns morts, d’autres soulevant leur tête et la laissant retomber pour la dernière fois, en rendant avec le dernier soupir des flots d’un sang noir qui s’échappait de leur bouche ; çà et là des monceaux d’entrailles encore palpitantes. Étranges contrastes ! Des fleurs, du sang et du satin, n’est-ce pas l’image d’un combat de taureaux ?

Le triomphe de l’espada. — Dessin de G. Doré.

Quand les transports des amateurs commencèrent à se calmer, les garçons de service ramassèrent les chapeaux et les renvoyèrent très-adroitement à leurs propriétaires, depuis les tendidos jusqu’aux gradas cubiertas les plus élevées, et chacun rentra en possession de son couvre-chef quelque peu endommagé, pour en faire le même usage à la prochaine occasion. Il y a certains chapeaux qui font ainsi une demi-douzaine de voyages quand la corrida est brillante.

Cependant le taureau n’était pas encore tombé, quoique la lame de l’épée eût disparu tout entière dans son corps et qu’on n’aperçût plus que la garde au-dessus de l’épaule ; mais l’animal commençait à chanceler, en décrivant des courbes comme ferait un homme pris de vin ; puis il se mit à tourner sur lui-même, ce qui indiquait qu’il allait bientôt tomber. Se marea ! Se marea ! (il se trouve mal !) cria la foule. Les chulos formèrent alors le cercle autour de lui et commencèrent à faire jouer leurs capes l’un après l’autre, de manière à accélérer encore le mouvement du taureau, qui ne tarda pas à s’affaisser sur lui-même.

Mais l’animal était encore vivant. Bien que ses yeux fussent devenus ternes et vitreux, bien que le sang coulât de sa bouche en abondance, il portait encore la tête droite. On eût dit qu’il ne voulait pas mourir. Nous vîmes alors arriver le cachetero, personnage tout de noir habillé, qui ne s’était pas montré jusqu’à ce moment ; car sa seule mission est de terminer d’un coup les souffrances du taureau, au moyen d’un petit poignard appelé cachete, de forme arrondie, dont la pointe va en s’élargissant et ressemble exactement à la lame d’un grattoir.

Le taureau, qui s’était couché le long des tableros, regardait d’un air impuissant les ennemis qui venaient de le combattre et qui tardaient tant à mettre un terme à son agonie : pendant ce temps-là le cachetero s’était glissé entre le taureau et la barrière, en suivant le rebord qui sert aux toreros à prendre leur élan ; se retenant de la main gauche, il se pencha vers le taureau et choisit un point entre les deux cornes ; sa main droite, armée du cachete, s’abaissa et se releva immédiatement ; aussitôt la tête de l’animal tomba lourdement à terre, comme frappée par la foudre ; le cachete avait traversé la moelle épinière, et la mort avait été instantanée.

Le cachetero. — Dessin de G. Doré.

Pour célébrer la mort du taureau, l’orchestre joua un de ces airs de danse andalous qui passionnent tant les Espagnols et qui sont si pleins d’originalité ; le public en accompagnait le mouvement saccadé en battant des mains. Deux tiros ou attelages de trois mules empanachées entrèrent au grand galop dans l’arène, et les garçons de service accrochèrent au gancho, crochet de fer préparé pour la circonstance, le taureau et un des chevaux morts ; cette opération ne s’accomplit pas sans quelque difficulté, car les mules, rétives comme à l’ordinaire, étaient impatientes de s’élancer avant que les victimes fussent accrochées au gancho. Elles partirent enfin à fond de train, excitées par de vigoureux coups de fouet, et guidées à droite et à gauche par deux muchachos qui les dirigeaient à grand-peine en se suspendant à leurs brides ; puis on les vit reparaître autant de fois qu’il restait de corps à élever.

Pendant l’entracte, — si on peut donner ce nom à l’intervalle de quelques minutes qui sépare la mort d’un taureau de la sortie du suivant, — les narangeros recommencèrent à distribuer leurs oranges, et les marchands d’orchata de chuchas ne purent suffire a étancher la soif des Valenciens assis aux tendidos ; des garçons de service nivelèrent le sol de l’arène, tandis que d’autres couvraient de sable quelques mares qui indiquaient la place des chevaux enlevés.

Ainsi qu’on vient de le voir, la lutte contre chaque taureau peut se diviser en trois parties bien distinctes, ou, si l’on veut, en trois actes : dans le premier, les picadores remplissent le rôle principal ; le second est consacré aux exercices des banderilleros ; quant au troisième, il est rempli par le diestro, l’habile par excellence, dont l’épée termine invariablement le drame par la mort du taureau. On consacre à chaque taureau un quart d’heure ou vingt minutes au plus, ce qui donne environ deux heures et demie pour la durée totale d’une course de huit taureaux.

La première fois qu’un étranger assiste à ces sanglants exercices, il est rare qu’il puisse se défendre d’une certaine émotion : un de nous ne put s’empêcher de pâlir à la première vue du sang, et fut obligé d’avaler un grand verre d’eau glacée pour se remettre. Quant aux Espagnols, généralement habitués à voir des combats de taureaux dès leur enfance, ils assistent à ce spectacle comme à un drame quelconque ; on y voit un assez grand nombre de femmes et de jeunes filles, et il nous est arrivé bien des fois d’y apercevoir une mère allaitant son enfant.

L’arène étant déblayée, l’orchestre fut subitement interrompu par la fanfare criarde des clairons et le roulement sourd des tamboriles ; la porte du toril s’ouvrit avec fracas, et le second taureau, annoncé sous le nom de Cuquillo (le coucou), fit son entrée dans le redondel. Le coucou ne plut guère, à première vue, aux aficionados, nos voisins ; sa démarche un peu lourde n’annonçait pas un de ces taureaux qu’on appelle boyantes, claros, sencillos, c’est-à-dire francs et intrépides ; il alla flairer successivement les deux picadores, qui lui administrèrent chacun un vigoureux coup de pique, sans qu’il parût se soucier de venger ces affronts : puis il se retira d’un air penaud à l’autre extrémité du cirque, où les chulos allèrent le relancer à grand renfort de capes. C’était décidément un taureau cobardo, blando, lâche et mou, et de plus querenciado. Ce dernier mot demande une explication particulière, Presque tous les taureaux affectionnent un endroit quelconque de l’arène et y reviennent de préférence, soit qu’ils refusent le combat, soit qu’ils veulent seulement jouir d’un instant de trêve ; ceux qui abusent de la querencia qu’ils ont choisie sont flétris du nom de querenciados — le coucou était un de ceux-là. Cependant après avoir reçu avec résignation un certain nombre de puyazos de la main des picadores, il s’anima un instant et finit par leur tuer deux chevaux ; mais, glorieux sans doute de ce bel exploit, il parut décidé à se reposer sur ses lauriers ; aussi, dès que le clairon annonça qu’il était temps de poser les banderillas, les cris de fuego ! fuego ! (le feu) retentirent de toutes parts. Les banderilles de fuego étaient demandées au président de la place, qui les accorda aussitôt. Voici en quoi consiste le perfectionnement apporté à ces flèches de bois que nous avons déjà décrites : au lieu de papier frisé, elles sont garnies de différentes pièces d’artifices, disposées de manière à s’enflammer au moment où le fer pénètre dans la peau de l’animal.

Le malheureux Cuquillo reçut ses deux premières banderillas de fuego des mains du Gordito ; à peine étaient-elles posées, qu’une longue traînée de feu siffla le long de ses flancs et fut bientôt suivie de l’explosion de plusieurs de ces bruyants pétards qu’on appelle des marrons ; deux autres banderillas de feu ne tardèrent pas à prendre place à côté des premières, et furent encore suivies d’une troisième paire ; l’animal beuglait en tournant sur lui-même, partait au galop, puis s’arrêtait pour repartir de nouveau, furieux d’être en même temps écorché par le fer, grillé par la poudre et étourdi par le bruit ; cela n’empêcha pas un des banderilleros de vouloir lui poser une quatrième paire ; mais une seule banderille le toucha, et en touchant à terre éclata sous son ventre, ce qui mit le comble à sa rage. On sonna enfin la mort, et le sobresaliente, c’est-à-dire l’espada remplaçant, l’espada doublure, après avoir prononcé son brindis devant le président et jeté sa montera en l’air, se prépara à tuer le taureau. Après plusieurs pases de muleta, il lui fit quelques pinchazos, ou piqûres, dont une ayant porté sur un os, faussa son épée, ce qui souleva quelques murmures de mécontentement parmi les amateurs les plus sévères ; sans se déconcerter, le sobresaliente redressa du bout de son pied la lame dont il avait appuyé la pointe sur la terre, et donna au Cuquillo une estocade plus heureuse, qui ne tarda pas à lui faire rendre le sang ; bientôt le cachetero apparut de nouveau et recommença son office de bourreau ; puis les mules vinrent, suivant le cérémonial obligé, enlever les chevaux et le taureau.

Sans vouloir passer en revue tous les incidents qui se produisirent pendant le reste de la course, nous en signalerons quelques-uns qui méritent d’être rapportés : ce fut d’abord la réapparition inattendue du picador Calderon qui, on se le rappelle, avait été emporté sans connaissance dès le commencement de la course. Il semble vraiment que les picadores ne soient pas faits de la même étoffe que les autres hommes : ils sont tellement habitués à recevoir à chaque instant des coups et des horions, qu’ils paraissent insensibles aux chutes les plus formidables. La moitié de la figure de Calderon disparaissait sous un bandeau qui soutenait les compresses appliquées sur sa blessure. Ce bandeau, la maigre haridelle qui lui servait de monture, la longue pique qu’il brandissait de la main droite, tout lui donnait une certaine ressemblance avec l’ingénieux Hidalgo de la Manche monté sur Rossinante. Résolu à venger sa blessure, il se plaça le plus près du toril pour recevoir le premier choc du Brujo (le sorcier) le troisième taureau, et il s’en tira le mieux du monde, aux applaudissements d’un public sympathique, au moyen d’un vigoureux puyazo qui fit couler quelques filets de sang ; à partir de ce moment, Calderon, échauffé par les bravos, et poussé par l’amour propre qui est commun à tous les toreros, tint à se surpasser lui-même, et sa terrible pua ne laissa pas de repos au taureau ; on eût dit que cet homme, qui venait d’avoir le crâne fendu, avait à peine reçu une égratignure. Il est vrai que ses camarades l’avaient beaucoup engagé à ne pas reparaître sur l’arène ce jour-là, mais il n’y voulut jamais consentir. On aurait de la peine à se faire une idée de l’obstination extraordinaire que montrent souvent les toreros dans des circonstances analogues. Ainsi un torero bien connu, Roque Miranda, surnommé Rigores, ayant reçu un jour trois coups de corne dans la plaza de Madrid, voulut figurer peu après dans une course qui se donnait à plus de cent lieues de là, à Bilbao : bien qu’il s’en fallût de beaucoup qu’il ne fût guéri, il entreprit ce long voyage ; mais le célèbre Montès ne voulut jamais lui permettre de prendre l’épée, et l’engagea à retourner à Madrid. Peu de temps après il prit part à une corrida dans l’amphithéâtre de cette ville ; mais ses blessures, à peine fermées, s’envenimèrent, et il mourut après avoir subi deux cruelles opérations.

La course continuait avec un entrain parfait ; le Tato, poussé à la fois par l’ardeur de la jeunesse et par une vraie passion qu’il professe pour son art, se multipliait et se trouvait toujours prêt à secourir un des toreros au moment du danger : ce jour-là fut, au dire d’afficionados très-experts, un des plus brillants de sa carrière tauromachique : il nous donna des suertes de capa des plus brillantes et des plus difficiles ; ces jeux de cape, très-variés, sont désignés par des noms particuliers, et s’emploient suivant les allures de chaque taureau ; ainsi nous le vîmes exécuter la suerta de espaldas, qu’on appelle ainsi parce que le diestre se place devant l’animal en lui présentant les épaules, puis, grâce a un mouvement rapide, le laisse passer à côté de lui ; nous vîmes encore la suerte à la navarra, une des plus gracieuses, et celle de las tijeras ou des ciseaux, qui consiste à s’embosser en face du taureau en se croisant les bras. Dans ces différents exercices, le Tato déploya une grâce et une assurance qu’aucun autre torero ne saurait égaler. Quand arriva le moment de tuer le troisième taureau, il l’immola d’un superbe coup d’épée qu’on appelle mete y saca, littéralement met et retire ; c’est-à-dire qu’après avoir enfoncé la lame jusqu’au trois quarts il la retira de suite et la conserva à la main.

Le quatrième taureau était attendu par les spectateurs avec une très-grande impatience, car on avait annoncé que le Gordito devait lui poser une paire de banderillas sentado, c’est-à-dire assis sur une chaise. La chose nous paraissait difficile, pour ne pas dire impossible, et il nous tardait aussi de voir comment le fameux banderillero se tirerait d’un tour de force aussi dangereux ; le clairon annonça enfin le moment attendu, et nous vîmes un garçon de service apporter une chaise grossière recouverte en paille, qu’il plaça au milieu de l’arène. Le Gordito vint s’y asseoir, et ses deux dards à la main, il attendit d’un air souriant le choc de l’animal : celui-ci, attiré par les capes des chulos, ne tarda pas à prendre le Gordito pour point de mire. Des milliers de poitrines palpitaient à la pensée du danger auquel l’exposait sa témérité. Le taureau se précipita bientôt, faisant voler sous ses pas des tourbillons de poussière ; quand il ne fut plus qu’à deux pas de la chaise, un immense cri de terreur retentit dans tout l’amphithéâtre nous eûmes à peine le temps de voir le Gordito élever les bras et se jeter rapidement de côté en faisant une pirouette ; puis le taureau, doublement furieux de se sentir piqué par le fer et de voir son ennemi lui échapper, fit voler la chaise en l’air à plusieurs reprises et continua sa course, chaque flanc orné d’une superbe banderilla.

El Gordito. — Dessin de G. Doré.

Dire l’enthousiasme provoqué par l’intrépidité et l’adresse du Gordito serait chose impossible : il va sans dire qu’une nouvelle avalanche de chapeaux tomba sur l’arène avec des centaines de cigares, que le banderillero s’empressa de partager avec ses camarades.

Bientôt après un autre incident, qui faillit avoir un dénoûment fatal, vint émouvoir de nouveau l’assemblée, Un des banderilleros, au moment où le clairon venait de donner le signal de la mort, eut la malheureuse idée de vouloir poser encore une paire de banderillas : mais ayant fait un faux pas, il glissa et tomba la face contre terre, les bras étendus en avant ; il n’avait pas encore eu le temps de se relever, que les chulos étaient déjà venus à son secours, les uns attirant le taureau au moyen de leurs capes, un autre le saisissant par la queue. Cependant la tête de l’animal venait de s’abaisser vers le malheureux, qui fut enlevé au bout des cornes, les bras et les jambes pendantes ; tout le monde le crut perdu en le voyant ainsi suspendu aux cornes du tanreau, qui avait déjà fait deux fois le tour de l’arène en le secouant d’une manière furieuse. Tout à coup, le pauvre diable tomba à terre sans mouvement, et le taureau continua sa course, emportant au bout de ses cornes quelques lambeaux de satin. Voici ce qui s’était passé : le banderillero, par un bonheur providentiel, avait eu sa ceinture et sa veste accrochées par les cornes de l’animal, qui, à force de saccades, les avaient déchirées, envoyant l’homme rouler à quelques pas. Étourdi par sa chute, il fut relevé par ses camarades qui s’assurèrent, à leur grand étonnement et à celui du public tout entier, qu’il n’avait pas reçu la moindre blessure.

Un banderillero en danger. — Dessin de G. Doré.

Cet accident nous fit penser à l’eau-forte de Goya, qui représente la mort de Pepe-Illo, dans le cirque de Madrid ; seulement, le malheureux torero était tombé sur le dos ; ce fut une mort affreuse ; bien que ses entrailles sortissent de son corps et qu’il eût plus de dix côtes brisées, il eut encore la force de chercher à saisir les cornes du taureau ; mais, lancé en l’air à plusieurs reprises, il ne tarda pas à rester inanimé sur la place. La course ne fut interrompue qu’un instant, et Pedro Romero fut chargé de tuer le taureau à sa place.

Le cinquième taureau, le Sevillano, fut tué sans incidents particuliers ; ensuite vint le Judio, le juif, qui était un taureau sauteur, de ceux qu’on appelle de muchas piernas, ce qui signifie mot à mot, de beaucoup de jambes ; plusieurs fois il essaya inutilement de franchir la barrière, mais il y réussit enfin, et sauta d’un seul bond par-dessus les tableros ; tous ceux qui se trouvaient dans la valla, ou couloir intérieur, s’empressèrent de sauter dans l’arène ou de grimper vers les gradins. Le taureau, resté seul dans le couloir, s’y promena quelque temps, accompagné de nombreux coups de canne que lui portaient de leur place les spectateurs des delanteras ; mais il ne tarda pas à rentrer dans l’arène par une des portes qu’on venait d’ouvrir et qui se referma aussitôt sur lui.

Taureau franchissant la barrière. — Dessin de G. Doré.

Goya, dont la pointe a reproduit la plupart des incidents de la tauromachie, a représenté un taureau sauteur, qui, après avoir franchi la barrière, est arrivé jusque sur les tendidos garnis de spectateurs : plusieurs sont déjà étendus morts à ses pieds, d’autres prennent la fuite, épouvantés ; au milieu de cette scène de carnage se tient le taureau, portant embroché sur ses deux cornes le corps inanimé de l’alcade de Torrejon. Une autre planche de Goya rappelle le tour de force que nous vîmes faire au Gordito, c’est celle qui a pour titre : Témérité de Martincho dans le cirque de Saragosse. Cet espada, assis sur une chaise, et les pieds retenus par des entraves de fer, est armé, au lieu de banderilles, d’une épée qu’il saura plonger dans l’épaule du taureau, en évitant, malgré ses entraves, le choc de l’animal.

Le septième taureau, le Perdigon, venait d’être tué, non sans peine, car il s’était vigoureusement défendu, malgré le nom pacifique de Perdreau qu’on lui avait donné. Quant au huitième et dernier, il avait nom Zapatero, le savetier. Le Gordito termina dignement sa tâche en exécutant par-dessus son dos le salto de la garrocha, ou salto trascuerno, saut qui s’exécute au moyen d’une longue perche, exactement comme s’il s’agissait de franchir un fossé ; Calderon venait déjà d’enlever du bout de sa pique la divisa du Zapatero, et quand retentit le signal de la mort, le public demanda au Tato de le descabellar. La suerte de descabellar consiste à piquer le cervelet de la pointe de l’épée au moment ou le taureau baisse la tête ; il meurt alors comme s’il était frappé par la main du cachetero. Cucharès, qui excellait dans cette suerte, l’a apprise au Tato, son gendre ; celui-ci voulut montrer qu’il avait profité des leçons du célèbre espada, et le taureau foudroyé tomba à genoux devant son vainqueur.

La course était terminée : en un instant l’arène fut envahie par les gens du peuple, qui s’empressèrent d’aller toucher le taureau de la main ; puis la foule s’écoula peu à peu, chacun appréciant à sa manière les divers incidents de la journée.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner le côté moral des courses de taureaux ; il est certain qu’elles sont très-attaquables à un point de vue très-digne de considération. La Société protectrice des animaux flétrirait assurément la manière cruelle dont des chevaux inoffensifs sont voués à la mort, et il n’est pas d’étranger qui ne soit saisi de dégoût à la vue d’une semblable boucherie ; nous avons vu des personnes qui finissaient par prendre plus d’intérêt au sort de ces malheureux chevaux qu’à celui des toreros eux-mêmes. Il existe en Espagne un parti assez nombreux contre les corridas ; cependant ce divertissement, dont il n’est pas facile de nier la barbarie, fait tellement partie des mœurs nationales, qu’il y a lieu de douter qu’il disparaisse de sitôt.

Il est très-probable que dans cent ans on écrira encore contre les combats de taureaux, et qu’il y aura encore des toreros[2].

Ch. Davillier.

(La suite du voyage à un autre volume.)



  1. Suite. — voy. pages 289, 305 et 321.
  2. Un écrivain français d’un très-grand mérite a défendu et loué les combats de taureaux en Espagne. Voici un passage de cette apologie ou nos lecteurs ne verront, j’espère, qu’un ingénieux paradoxe :

    « … La guerre cesse ; le taureau épuisé se retire ; le cirque vomit la foule par ses trente bouches ; l’ombre oblique envahit la scène ; la nuit est arrivée.

    « Je reste seul cloué à mon banc, tous mes membres sont brisés par la fièvre. Ce mélange de meurtre, de grâce, d’enchantement, de danse, me laisse dans l’accablement et la stupeur. Je vois encore ce sang, ces sourires, ces horribles blessures, ces odieuses agonies,… j’entends ces mugissements et ces rêves ! je passe du cercle des centaures du Dante au ciel du Coran. Jamais songe ne m’a porté si rapidement aux deux extrémités de l’infini.

    « Ce matin, je ne comprenais pas que les yeux des femmes espagnoles pussent s’arrêter sur cette arène ; en ce moment, il me semble qu’il n’est pas une héroïne de Calderon, de Lope de Vega, de Rojas, qui n’ait assisté, au moins une fois, à une corrida de novillos. C’est dans cet amusement qu’elles ont trempé de bonne heure leur âme tragique. La Chimène du Cid n’a-t-elle pas une goutte de sang de taureau dans le cœur ? Qui voudrait le jurer après avoir lu les romances ?…

    « Ce spectacle si fortement enraciné dans les mœurs n’est pas un amusement, c’est une institution. Elle tient au fond même de l’esprit de ce peuple. Elle fortifie, elle endurcit, elle ne corrompt pas. Qui sait si les plus fortes qualités du peuple espagnol ne sont pas entretenues par l’émulation des toros, le sang froid, la ténacité, l’héroïsme, le mépris de la mort. Dans les légendes du Nord, Siegfried, pour être invincible, se baigne dans le sang du monstre.

    « Ni le souffle du midi, ni la galanterie des Maures, ni le régime monacal n’ont pu amollir l’Espagne, depuis qu’elle reçoit l’éducation du centaure. De combien de jeux dissolus ces jeux robustes ne l’ont-ils pas préservée ? toujours le taureau a combattu avec elle. Ornez son front d’une devise d’argent et d’or ; il a vaincu Mahomet, Philippe II, Napoléon ! »

    (Edgar Quinet, Mes vacances en Espagne.)