Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l’Indo-Chine (éd. 1863, Le Tour du monde)/06

Sixième livraison
Le Tour du mondeVolume 8 (p. 289-304).
Sixième livraison

Les jungles (pays des Stiêngs). — Dessin de Catenacci d’après M. Mouhot.


VOYAGE DANS LES ROYAUMES DE SIAM, DE CAMBODGE, DE LAOS

ET AUTRES PARTIES CENTRALES DE L’INDO-CHINE


PAR FEU HENRI MOUHOT, NATURALISTE FRANÇAIS[1].
1858-1861. TEXTE ET DESSINS INÉDITS.


XVI

Retour à Pinhalu et à Udong. — Le grand lac Touli-Sap. — Rencontre de neuf éléphants. — Oppression du peuple. — Sur la régénération éventuelle du Cambodge.

Je passai trois mois à Brelum, rayonnant de cette localité hospitalière partout où m’entraînait l’ardeur de la chasse ou les exigences de l’étude. Celles-ci me poussèrent au nord, dans la vallée du grand fleuve, jusqu”à mi-chemin de Bassac, dans un district métallurgique où d’excellent minerai de fer attend l’industrie européenne. La chasse m’entraîna souvent au sud ouest, dans la zone forestière que les haines de races ont ménagée entre les tribus du Mékong et l’empire annamite ; sorte de marche déserte dont les tigres seuls font la police.

Pendant ces trois mois, mes deux pauvres serviteurs furent presque constamment malades des fièvres. Je m’estime fort heureux d’avoir eu jusqu’ici la chance de conserver ma santé ; même dans ces forêts je n’ai pas eu une seule attaque de fièvre. Dans la saison des pluies l’air est d’une humidité et d’une pesanteur extrêmes ; au milieu des forêts les plus épaisses et ou le soleil pénètre à peine, on se croirait dans une étuve, et au moindre exercice un peu violent je rentrais mouillé de transpiration. Pendant les mois de septembre et d’octobre, les pluies torrentielles tombèrent sans interruption le jour et la nuit. En juillet et août nous n’avions guère eu que quelques violents orages éclatant tous les deux ou trois jours. Au commencement de novembre, le vent changea, et nous amena quelques nuits fraîches qui firent tomber le thermomètre à douze degrés centigrades. De midi à trois heures, la température variait peu, c’est-à-dire de trente à trente-trois degrés centigrades.

Le 29, je quittai mon aimable compatriote et ami M. Arnoux à notre commun regret, j’ose le dire, et me mis en route accompagné du P. Guilloux, qui avait quelques affaires à terminer à Pinhalu. Tous deux auraient bien voulu que je restasse en leur compagnie jusqu’à ce que la Cochinchine fût ouverte et que je pusse la traverser. Je l’aurais désiré si j’avais prévu une fin prochaine à la guerre ; mais dans l’état où étaient les choses, c’était de toute impossibilité.

Jusqu’à Pump-ka-Daye, qui est, ainsi que je l’ai déjà dit, le premier village que l’on rencontre en venant de Brelum, j’eus la société et l’aide des missionnaires et du vieux chef des Stiengs, qui me fournirent trois chariots pour mon bagage, tandis que Phraï et les Annamites de la suite du P. Guilloux se chargèrent de mes boîtes d’insectes qui n’auraient pu supporter sans se briser les cahots de la route.

Les pluies avaient cessé depuis trois semaines, et je fus agréablement surpris en retrouvant la nature, dans les endroits que nous traversions plus riante qu’au mois d’août ; les sentiers étaient secs ; et je n’avais plus à braver des mares fangeuses et des nuits de pluie.

Arrivés à une des stations où nous devions passer la nuit, nos domestiques allumaient du feu pour cuire le riz et éloigner les animaux sauvages, quand nous vîmes nos bœufs, notre chien et notre singe témoigner également une sorte d’anxiété et donner les signes du plus grand effroi ; presque aussitôt nos oreilles furent frappées d’un rugissement semblable à celui du lion. Notre premier mouvement fut de sauter sur nos armes, toujours chargées et d’attendre. Plusieurs rugissements semblables se faisant entendre à une distance très-rapprochée augmentèrent l’effroi de nos animaux, et ne laissèrent pas que de nous faire éprouver à nous-mêmes une certaine émotion. Je propose d’aller au-devant de l’ennemi, proposition aussitôt acceptée, et nous nous engageons dans l’intérieur de la forêt du côté d’où nous venait le bruit, tous armés de fusils et de piques. Nous tombons sur les traces que les animaux, perturbateurs de notre repos, venaient de laisser sur leur passage, et dans une petite éclaircie de la forêt, au bord d’un marécage, reste des pluies, neuf éléphants, conduits par un vieux mâle d’une taille monstrueuse, s’offrent à nos regards, la tête tournée de notre côté.

À notre vue, le chef de la troupe poussa un rugissement plus formidable encore que les autres, et tous s’avancèrent gravement au-devant de nous. Nous nous tenions baissés et en partie cachés par des arbres et des herbes, mais ces arbres à huile étaient tous trop gros pour qu’il fût possible d’y grimper. J’armai mon fusil et me préparais à viser la tempe du mâle conducteur de la bande, seul endroit vulnérable, quand l’Annamite qui était à côté de moi, et qui est un ancien chasseur, releva mon arme, me suppliant de ne point tirer, « car, dit-il, si vous blessez ou tuez un de ces animaux, nous sommes perdus ; et si même nous réussissions personnellement à nous échapper, nos bœufs, nos voitures et leur contenu, tout sera réduit en pièces par les autres éléphants devenus furieux. S’ils n’étaient que deux ou trois, ajouta-t-il, j’aurais déjà moi-même descendu le premier, et peut-être parviendrions-nous à tuer les autres, mais en présence de neuf, dont cinq de la plus grande espèce, il est plus prudent de les éloigner. » Au même moment le P. Guilloux, qui ne se fiait pas à la vitesse de ses jambes, déchargeait son arme en l’air pour effrayer l’ennemi. Le moyen réussit parfaitement ; les neuf colosses s’arrêtèrent étonnés sur la même ligne, firent brusquement demi-tour à droite et s’enfoncèrent dans la forêt.

Arrivés à Pemptiélan, nous descendîmes chez le mandarin dont l’autorité s’étend sur toute cette partie du Cambodge, et contre l’usage du pays il nous offrit l’hospitalité sous son propre toit. À peine installés, il vint nous visiter et me demanda le meilleur de mes fusils. Voyant que je ne pouvais m’en séparer, il me demanda quelque autre chose, nous donnant à comprendre que nous aurions dû débuter par des cadeaux. Je lui fis présent d’un habillement européen complet, d’une poudrière, d’un couteau de chasse, de poudre et de quelques autres petits objets ; alors pour se montrer reconnaissant, il me donna une trompe de cornac en ivoire, nous offrit deux éléphants pour continuer notre route et expédia nos gens avec une excellente lettre pour les chefs de son district.

Nous reprîmes notre route le lendemain, l’abbé sur un éléphant, lisant tranquillement son bréviaire, et moi sur un autre, jouissant de la beauté des paysages de ce district. C’est ainsi que nous traversâmes les belles plaines occupées par les pauvres Thiâmes lors de mon premier passage ; mais, au lieu de riches moissons, je fus étonné de n’y plus trouver que de grandes herbes ; leurs villages étaient abandonnés, les maisons et les clôtures tombaient en ruine. Voici ce qui était arrivé : Le mandarin de Pemptiélan, exécutant ou dépassant les ordres de son maître le roi du Cambodge, tenait ces malheureux dans un esclavage et sous une oppression tels qu’ils tentèrent de soulever leur joug. Privés de leurs instruments de pêche et de culture, sans argent, sans vivres, ils étaient abandonnés à une misère si affreuse que beaucoup d’entre eux moururent de faim.

Ces malheureux, au nombre de plusieurs milliers et sous la conduite d’un de leurs chefs dont la tête était mise à prix, et qui était revenu secrètement de l’Annam, se levèrent en masse. Ceux des environs de Penom-Penh remontèrent jusqu’à Udong pour protéger la fuite de leurs compatriotes établis sur ce point, puis une fois réunis, ils descendirent le fleuve et passèrent en Cochinchine. Le roi donna des ordres pour arrêter la marche des Thiâmes, mais toute la population cambodgienne, mandarins en tête, s’était enfuie dans les bois à la seule nouvelle du soulèvement.

Outre l’intérêt que les malheurs de ce pauvre peuple inspirent, leur conduite, quand tout fuyait devant eux, et que Udong, Pinhalu et Penom-Penh étaient sans un seul défenseur, fut des plus nobles.

« Nous n’en voulons pas au peuple, disaient-ils sur leur passage ; qu’on nous laisse partir et nous respecterons les propriétés ; mais nous massacrerons quiconque cherchera à s’opposer à notre fuite. » Et de fait, ils ne touchèrent pas même à une seule des larges embarcations qui étaient amarrées sans gardiens près des marchés, et ils s’abandonnèrent au fleuve dans leurs étroites et misérables pirogues.

En passant devant l’île de Ko-Sutin, nous nous y arrêtâmes pour voir le P. Cordier. Ce pauvre missionnaire était dans le plus triste état ; sa maladie s’était aggravée, et ce n’était qu’avec peine qu’il pouvait se traîner de son lit à sa chaise. Cependant il était là, sans secours, n’ayant que du riz et du poisson sec pour toute nourriture. Deux enfants d’une dizaine d’années étaient seuls pour le soigner et le servir. Nous le priâmes de venir à Pinhalu avec nous, mais il refusa à cause de son état de faiblesse. « Tout ce que je regrette, disait-il, ce sont mes pauvres parents que je ne reverrai plus ; je vois venir la mort avec calme, presque avec joie. » Toutes nos instances pour l’emmener furent inutiles, et il nous fallut poursuivre notre route, profondément attristés de le laisser dans cette pénible position sans pouvoir rien faire pour le soulager.

Le 21 décembre, nous étions enfin rendus à Pinhalu.

C’est par le 103° 03’ 50’’ de longitude méridien de Paris, vers le 11° 37’ 30’’ de latitude nord et à deux ou trois lieues seulement de la frontière de la Cochinchine, que se trouve Penom-Penh, ce grand marché du Cambodge. C’est le point où le Mékong se divise ; le grand fleuve remonte au nord-est d’abord, puis au nord-ouest jusqu’en Chine et aux montagnes du Thibet où il prend sa source. L’autre bras, qui ne porte aucun nom et qu’il serait bon, pour le distinguer, d’appeler Mé-Sap, du nom du lac Touli-Sap, remonte au nord-ouest. Vers le 12° 25’ de latitude, commence le grand lac, qui s’étend jusqu’au 13° 53’ ; sa forme est celle d’un violon. Tout l’espace compris entre ce dernier et le Mékong est une plaine peu accidentée, tandis que le côté opposé est traversé par les hautes chaînes de Poursat et leurs ramifications.

L’entrée du grand lac du Cambodge est belle et grandiose. Elle ressemble à un vaste détroit ; la rive en est basse, couverte d’une épaisse forêt à demi submergée, mais couronnée par une vaste chaîne de montagnes dont les dernières cimes bleuâtres se confondent avec l’azur du ciel ou se perdent dans les nuages ; puis, quand peu à peu l’on se trouve entouré, de même qu’en pleine mer, d’un vaste cercle liquide dont la surface, au milieu du jour, brille d’un éclat que l’œil peut à peine supporter, on reste frappé d’étonnement et d’admiration comme en présence de tous les grands spectacles de la nature.

Au centre de cette mer intérieure est planté un grand mât qui indique les limites communes des royaumes de Siam et de Cambodge ; mais, avant de quitter ce dernier pays, disons tout ce qui nous reste à en dire.

L’état présent du Cambodge est déplorable et son avenir chargé d’orages[2].

Jadis cependant c’était un royaume puissant et très-peuplé, comme l’attestent les ruines splendides qui se trouvent dans les provinces de Battambang et d’Ongkor, et que nous nous proposons de visiter ; mais aujourd’hui cette population est excessivement réduite par les guerres incessantes que le pays a dû soutenir contre ses voisins, et je ne pense pas qu’elle dépasse un million d’âmes, d’après mon appréciation propre comme aussi d’après les recensements de la population. On y compte trente mille hommes corvéables, libres et en état de porter les armes, car l’esclave, au Cambodge comme à Siam, n’est sujet ni à l’impôt ni à la corvée.

Outre un nombre de Chinois, relativement considérable, il s’y trouve plusieurs Malais établis depuis des siècles dans le pays, et une population flottante d’Annamites que l’on peut estimer à deux ou trois mille. Comme les dénombrements de la population ne se rapportent qu’aux hommes corvéables, ni le roi ni les mandarins ne peuvent donner de chiffres plus exacts.

La domination européenne, l’abolition de l’esclavage, des lois protectrices et sages, et des administrateurs fidèles, expérimentés et d’une honnêteté scrupuleuse, seraient seuls capables de régénérer cet État, si voisin de la Cochinchine, où la France cherche à s’établir et où elle s’établira sans aucun doute ; alors il deviendrait certainement un grenier d’abondance, aussi fertile que la basse Cochinchine.

Le tabac, le poivre, le gingembre, la canne à sucre, le café, le coton et la soie y réussissent admirablement ; je note particulièrement le coton, cette matière première qui constitue les trois quarts de celle employée dans la confection des étoffes, non-seulement en France, ou même en Europe, mais je pourrais dire sur toute la surface du globe ! Aujourd’hui que, par suite d’un jugement de Dieu, l’Amérique va se trouver plongée dans une guerre civile dont nul ne saurait prévoir les conséquences et le terme, il est évident que nous ne pourrons désormais compter sur ce pays pour la production de cette matière première ? Donc le coton peut nous faire défaut, sinon entièrement, du moins en partie, et le pain manquer à des millions d’ouvriers qui ne vivent que de cette industrie. Quel beau et vaste champ s’ouvrirait ici à l’activité, au travail, au capital !

L’Angleterre, cette nation colonisatrice par excellence, aurait bien vite fait de la basse Cochinchine et de ce pays une vaste plantation de coton ; il n’est pas douteux, si elle s’en occupe, qu’avant peu d’années elle aura le monopole de cette précieuse substance, comme l’Amérique l’a maintenant, avec ses colonies d’Australie, des Indes, de la Jamaïque, de la Nouvelle-Zélande, etc. ; et nous serons peut-être obligés d’acheter d’elle, de même qu’elle et nous aujourd’hui nous achetons à l’étranger. Pourquoi ne deviendrions-nous pas nous-mêmes nos propres fournisseurs ? Les terres de la seule île de Ko-Sutin, comme toutes celles des rives du Mékong sont, à titre de propriétés royales, louées aux planteurs de coton à raison d’une livre d’argent en poids et par lots d’un hectare à peu près, donnant un revenu de plus de douze cents francs. Les forêts situées sur les terrains élevés donnent de beaux bois de construction, célèbres à juste titre ; on y trouve également des arbres à gomme et à résine très-recherchés dans le commerce, le bois d’aigle et plusieurs espèces de bois de teinture.

Les montagnes renferment des mines d’or, de plomb argentifère, de zinc, de cuivre et de fer ; ces dernières surtout sont très-communes.

On s’étonne de voir une production minime, une industrie nulle dans ces contrées si fertiles et si riches, mais on ignore généralement que les rois et les mandarins s’enrichissent par la spoliation et la concussion, et tous les abus qui ruinent le peuple et arrêtent le progrès. Que ce pays soit administré avec sagesse et prudence, avec loyauté et protection pour le peuple, et tout y changera d’aspect avec une merveilleuse rapidité.

Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur ; plus il produit, plus il paye ; donc, porté à la paresse par l’influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira, moins il payera, et par conséquent moins il aura à travailler. Non-seulement on retient la plus grande et la meilleure partie de la population en esclavage, mais toute espèce d’extorsions, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs, les ministres, les princes, les rois eux-mêmes.


XVII

Traversée du lac Touli-Sap. La rivière, la ville et la province de Battambâng. — Population et ruines. — Voyage aux ruines d’Ongkor. — Leur description.

Il me fallut trois grandes journées de navigation pour traverser, dans son grand diamètre, la petite Méditerranée du Cambodge, vaste réservoir d’eau douce, et on pourrait dire, de vie animale, tant les poissons abondent en son sein, tant les palmipèdes de toute taille et de toutes couleurs pullulent à sa surface.

À l’extrémité nord du lac, des milliers de pélicans cinglent en troupes serrées dans toutes les directions, tantôt rentrant, tantôt allongeant leur cou pour saisir quelque proie ; des nuées de cormorans fendent l’air à quelques pieds au-dessus de l’eau : la teinte de leur sombre manteau tranche avec la couleur claire des pélicans, parmi lesquels ils se confondent, et surtout avec l’éclatante blancheur des aigrettes qui, groupées sur les branches des arbres de la rive, ressemblent à d’énormes boules de neige.

En entrant dans la rivière de Kun-Borèye, formée de plusieurs cours d’eau, dont l’un porte le nom de Battambâng, le même spectacle se continue sur une scène plus resserrée ; partout c’est une animation extraordinaire de cette gent volatile et pêcheuse.

Et nous, à son exemple, nous cherchons à mettre à profit les heures de notre navigation.

Le soleil est sur son déclin, vite il faut écorcher oiseaux et animaux, que la chaleur peut gâter en très-peu de temps ; nous serrons nos rames ; les domestiques allument le feu pour cuire le riz, et tout en nous laissant bercer par la vague et fumant quelques bons bouris, nous écoutons mon petit Chinois Phraï nous racontant quelque histoire dans son langage mêlé de français, de siamois et de chinois.

À la pointe du jour, tandis que les premiers rayons de lumières et le léger souffle d’une fraîche brise emportent nos ennemis acharnés les moustiques, de nouveau les avirons se mettent en mouvement. Arrivés à un endroit où la rivière se divise, nous entrons dans un étroit ruisseau qui vient du sud-est et qui, tortueux comme un serpent, coule avec la rapidité d’un torrent. Ce cours d’eau, sur lequel s’élève Battambâng, n’a parfois que douze à quinze mètres de largeur ; les branches des arbres plongeaient dans notre bateau ; et d’énormes singes accrochés aux rameaux discontinuaient leurs jeux pour nous regarder passer. De temps à autre, quelque alligator, éveillé en sursaut par le bruit des rames ou les chants de nos rameurs, bondissait de la rive, où il dormait sur le sol humide, et s’enfonçait sous l’eau.

Enfin nous apercevons devant nous une bourgade dominée par les murailles en terre de ce qu’on appelle ici pompeusement une citadelle ; nous sommes à Battambâng, et comme partout c’est un prêtre français qui vient nous offrir l’hospitalité. Que M. Sylvestre reçoive ici l’expression de ma gratitude pour son bienveillant accueil et pour l’aide qu’il a prêtée a mes recherches de naturaliste et d’archéologue.

Vue de Battambâng. — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

Il y a près d’un siècle que la province de Battambâng est soumise au Siam ; depuis ce temps, plusieurs fois elle a cherché à se soulever et même à se donner aux Annamites qui s’étaient emparés, il y a une vingtaine d’années, de tout le Cambodge ; mais ceux-ci furent repoussés par les Siamois jusqu’au delà de Penom-Penh. Depuis ce temps le Cambodge n’a pas éprouvé d’autre attaque des Cochinchinois, mais il est resté tributaire de Siam.

Sans la guerre que depuis deux ans la France fait à l’empire d’Annam, il est probable qu’aujourd’hui la dernière heure aurait sonné pour le petit royaume de Cambodge, dont la destinée peu douteuse est de s’éteindre et d’être assimilé aux peuples voisins.

Toutes les habitations construites sur les bords de cette petite rivière sont entourées de belles plantations de bananiers, et perdues au milieu de leur feuillage rubanné et de la verdure intense de superbes manguiers.

La majorité de la population de Battambâng est cambodgienne ; les cultivateurs ont leurs rizières derrière leurs demeures ; et quoique soumis à l’étranger depuis près d’un siècle, ils ont conservé les mœurs et les usages de leur pays, et le gouvernement actuel, par une politique habile, leur laisse toute la liberté qui règne au Cambodge, et les exempte des impôts et des taxes qui ruinent les autres provinces. Cette faveur crée une prospérité relative à Battambâng, dont les habitants jouissent d’un certain bien-être qui apparaît au premier abord. La vie y est d’un bon marché extraordinaire. La ville actuelle ne date que de l’époque de la prise de la province par les Siamois ; l’ancienne ville était située à trois lieues plus à l’est, sur le bord de la rivière que l’on a barrée et détournée de son cours.

Tous les anciens habitants ont été alors conduits au Siam et au Laos, de sorte que la nouvelle population s’est formée de gens venus de Penom-Penh, de Udong et d’autres points du Cambodge.

Quelle que soit leur origine, les Battambonais sont de vrais Siamois par leur amour pour le jeu et les amusements les plus puérils. Ils sont passionnés surtout pour les courses de chevaux qui ont lieu chaque année, et dans lesquelles on engage des paris qui montent parfois jusqu’à onze naines (près de 1 100 fr.), somme assez considérable pour ce pays. On trouve là des poneys d’une vélocité extraordinaire et que l’on recherche pour la chasse aux daims et aux buffles. Lancés dans la plaine, ils devancent les animaux sauvages les plus rapides à la course, ce qui permet aux chasseurs de les tuer à coups de pique. Pour les combats de coqs et de tortues, il se fait aussi des paris considérables. Ces derniers sont très-curieux : deux tortues sont placées entre deux planches resserrées dans un étroit espace ; une autre planche les sépare, de manière à ce qu’en s’avançant en même temps vers la seule sortie qu’on leur ménage, ce ne soit que par le recul de l’une d’elles que l’autre puisse sortir de la cage. On fait alors sur leur carapace un petit foyer d’argile, on prend du charbon que l’on divise en deux parties très-égales, on le place allumé sur le dos des animaux en l’attisant avec un éventail. Dès que la chaleur commence à pénétrer les chairs, les pauvres bêtes font tous leurs efforts pour s’évader et se pressent vers l’ouverture jusqu’à ce que la plus faible, épuisée par ses efforts, finisse par céder.

La province de Battambâng est semée de ruines d’une époque inconnue. Elles forment tout autour de l’extrémité septentrionale du grand lac un demi-cercle immense. Commençant aux sources de la petite rivière de Battambâng, il se prolonge et se perd dans les forêts désertes qui se déroulent à l’est, entre le Touli-Sap et le Mékong. Sur tout ce parcours, le voyageur rencontre à chaque pas les vestiges irrécusables d’un empire écroulé et d’une civilisation disparue.

Dans le voisinage même de Battambâng se trouvent les monuments de Bassette, de Banone et de Wat-Ék.

Nous avons visité Bassette à deux reprises, avant d’aller à Ongkor et à notre retour ; mais tout ce que nous avons pu en rapporter est le dessin d’un bas-relief parfaitement conservé et sculpté sur un bloc de grès de un mètre cinquante centimètres de long, qui forme le dessus de la porte d’une tour en briques.

Tout le monument a tellement été maltraité par le temps, que sa vue fait naître la pensée d’un ennemi jaloux qui se serait acharné à le dégrader et à le démolir. Une végétation excessivement touffue, repaire d’animaux redoutables, a tout envahi, et l’on peut à peine se figurer que la main de l’homme seul ait pu causer un bouleversement pareil à celui que l’on y remarque, et qu’un tremblement de terre n’y ait pas aussi contribué.

Des galeries ont disparu sous le sol ; on en voit des soubassements fragmentés et des dessus de porte à plus de deux mètres au-dessus du niveau du terrain actuel et de celui des parties du monument qui sont restées debout.

Le seul édifice dont la base soit encore plus ou moins intacte est un bâtiment de vingt-cinq mètres de long sur six de largeur, séparé en deux par un mur intérieur et dont les extrémités sont en forme de tour.

Il est tout en grès taillé ; l’extérieur offre des traces de belles sculptures sur des frontons de portes et des corniches d’un travail qui devait égaler ceux des plus antiques monuments d’Ongkor ; à l’intérieur, les murs sont nus, mais il n’est guère de pierre qui ne porte la marque des coups de pic et de marteau.

Les fenêtres étaient ornées de barreaux tournés dont il ne reste plus qu’un tronçon ou deux.

Les sujets représentés sur le dessus des portes des autres tours et des bâtiments écroulés sont d’abord un personnage à longue barbe, assis, portant une haute coiffure conique et les mains reposant sur la poignée d’un poignard ou placées l’une sur l’autre, un éléphant à quatre têtes et quelques autres figures de fantaisie.

Un peu au delà on remarque de magnifiques colonnes, les unes encore debout, les autres penchées ou renversées, des portes dont le sommet seul dépasse le sol, çà et là des monceaux de pierres taillées, des tours presque entièrement éboulées, des pans de murs de galeries, enfin un magnifique bassin à sec, de dix-huit mètres carrés, profond encore de deux mètres, et dont chaque côté forme des escaliers en concrétions ferrugineuses, qui occupent toute la largeur du réservoir.

La tradition fait de Bassette un palais de plaisance où les souverains du pays séjournaient de temps en temps.

Battambâng est d’origine assez récente ; il n’y a guère qu’un siècle qu’autour des ruines de Bassette se groupait encore une nombreuse population cambodgienne qui a disparu en entier à la suite des guerres réitérées que ce pays a eu à soutenir contre Siam.

Les habitants de cette province furent emmenés captifs par les vainqueurs, qui peuplèrent de la sorte plusieurs parties désertes de leur pays.

C’est ainsi que l’on voit à Siam et au Laos des provinces entières, dont la plupart des habitants sont d’origine cambodgienne.

Dépeupler une province pour en peupler une autre, est, à peu près, toute l’économie politique de l’Orient moderne. Engourdi par la mollesse et la servitude, il dort insoucieux sur les ruines de l’Orient antique, ruines qui n’ont désormais d’éloquence et de leçons que pour les fils de l’Occident.

En remontant la rivière de Battambâng l’espace de douze à treize lieues, dans la direction du sud, on arrive à un des premiers monts détachés d’une des ramifications de la grande chaîne de Poursat. À ses pieds est une misérable pagode d’origine récente ; dans les environs sont dispersés quelques hameaux, tandis que sur le sommet aplani du mont même se trouve le monument en ruine de Banone. Huit tours sont reliées par des galeries et communiquent de deux côtés, par un mur de terrassement, à une tour centrale qui a plus de huit mètres de diamètre et vingt d’élévation.

L’édifice est de plain-pied, bâti en pierre de grès, et doit remonter à la même époque que Bassette. Quoiqu’il n’y ait rien de particulièrement remarquable, ce qui est resté debout des tours et des galeries n’en indique pas moins un travail imposant, beaucoup de goût dans l’ensemble, d’habileté dans la construction et d’art dans les détails. Ce monument, de même que tous ceux de la province d’Ongkor, contraste autant, par la nature de ses matériaux, avec les constructions de briques et de faïence de l’architecture siamoise, qu’avec les fragiles et puérils monuments de l’art chinois.

Monument religieux des Chinois de Bangkok. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

Banone devait être un temple ; on voit encore dans la cour centrale et aux deux petites tours opposées qui sont reliées par une galerie, un grand nombre d’énormes idoles bouddhiques, probablement aussi anciennes que l’édifice lui-même, et entourées d’une infinité d’autres petites divinités qui paraissent dater de toutes les époques.

Tour de Banone, près de Battambâng. — Dessin de Thérond d’après M. Mouhot.

Au pied du mont voisin se trouve une profonde caverne aux voûtes élevées, sombres, et aux roches de calcaire desquelles pendent de belles stalactites. On n’y pénètre qu’en rampant l’espace de plusieurs mètres. Comme l’eau qui découle de ces stalactites est regardée comme sainte par les Cambodgiens, qui lui attribuent, entre autres vertus et propriétés, celle de posséder la connaissance du passé, du présent et de l’avenir, et d’en réfléchir les images comme une glace, les dévots s’y rendent encore de temps en temps en pèlerinage pour demander à ces eaux de leur rendre la santé ou de jeter des lumières sur leur sort ou celui du pays, et pour adresser quelques prières aux nombreuses idoles que l’on trouve partout éparses dans les anfractuosités des rochers ou entassées sur le sol.

Le temple de Wat-Èk se trouve dans la direction opposée à celle de Banone, et à deux lieues de Battambâng. C’est un édifice assez bien conservé, probablement de l’âge du précédent.


XVIII

Province d’Ongkor. — Notions préliminaires. — Ongkor. Ville, temple, palais et pont.

Après avoir visité les ruines dont nous venons de parler, le 20 janvier, au lever de l’aurore, M. Sylvestre et moi nous partîmes pour Ongkor, situé au nord-est du lac, et le 22 nous arrivâmes à l’embouchure d’un petit cours d’eau que dans la saison des pluies nous aurions pu remonter presque jusqu’à la nouvelle ville.

À deux milles au-dessus de son embouchure, nous quittâmes notre bateau pour suivre pendant un peu plus d’une heure une ancienne chaussée encore praticable, et nous traversâmes une longue plaine aride, sans arbres, sablonneuse et couverte de hautes herbes.

Au sud, elle est bordée par la chaîne de montagnes des Somrais, qui est une ramification de celle de Kôrat ; à l’ouest par le joli mont Chrôme, dans le voisinage duquel on voit de loin une haute tour en pierres qui est avec la chaussée le premier vestige que l’on trouve de l’ancienne civilisation de ces lieux.

Arrivés à Ongkor, nous fîmes halte dans un petit caravansérail à moitié détruit par les voyageurs de toute espèce, qui en ont arraché tout ce qu’ils ont pu de bois pour faire cuire leur riz. Le Cambodgien n’est pas hospitalier, et il n’admet que rarement un étranger dans son intérieur ; s’il le fait, ce n’est que pour un temps très-limité, contrairement aux usages des pays voisins.

Nokhor ou Ongkor était la capitale de l’ancien royaume du Cambodge, ou de Khmer, si fameux autrefois parmi les grands États de l’Indo-Chine que la seule tradition encore vivante dans le pays rapporte qu’il comptait cent vingt rois tributaires, une armée de cinq millions de soldats, et que les bâtiments du trésor royal couvraient à eux seuls un espace de plusieurs lieues.

Dans la province qui a conservé le même nom et qui est située à l’est du grand lac Touli-Sap, vers le quatorzième degré de latitude et le cent deuxième de longitude à l’orient de Paris, se trouvent des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques.

Un de ces temples surtout, qui figurerait avec honneur à côté de nos plus belles basiliques, et qui l’emporte pour le grandiose sur tout ce que l’art des Grecs ou des Romains a jamais édifié, fait un contraste étonnant et pénible avec le triste état de barbarie dans lequel est plongé ce qui reste des descendants de ce grand peuple.

Malheureusement le temps qui ne respecte rien, les invasions de barbares venus de tous les points de l’horizon, et dernièrement des Siamois modernes, peut-être aussi les tremblements de terre, ont bouleversé la plus grande partie de ces somptueux monuments. L’œuvre de destruction continue même pour ceux qui s’élèvent encore, imposant et majestueux, à côté d’amas de décombres, et c’est en vain que l’on cherche d’autres souvenirs historiques de tous les rois qui ont dû se succéder sur le trône de l’auguste royaume Maha-Nokhor-Khmer, que celui d’un roi lépreux auquel quelques-uns attribuent la fondation du grand temple. Tout le reste est totalement oublié, les quelques inscriptions qui couvrent certaines parois sont indéchiffrables pour les lettrés du pays, et lorsque l’on interroge les indigènes sur les fondateurs d’Ongkor-Wat, ils font invariablement une de ces quatre réponses : « C’est l’ouvrage du roi des anges, Pra-Enn, » ou bien : « c’est l’œuvre des géants, » ou encore : « on doit ces édifices au fameux roi lépreux, » ou enfin : « ils se sont créés d’eux-mêmes. »

Façade orientale du grand temple d’Ongkor. — Dessin de Guiaud d’après M. Mouhot.

Un travail de géants ! L’expression certainement serait juste si on l’employait au figuré pour parler de ces travaux prodigieux dont la vue seule peut donner une juste idée, et dans lesquels la patience, la force et le génie de l’homme semblent s’être surpassés, afin de confondre l’imagination et laisser des preuves de leur puissance aux générations futures.

Chose étrange, cependant, aucun de ces monuments ne semble avoir été créé en vue de servir d’habitation ; tous semblent porter le cachet des idées du bouddhisme. Dans le palais même, statues et bas-reliefs ne représentent que des sujets exclusivement civils ou religieux ; c’est une suite de rois entourés de leurs femmes, la tête et le corps chargés d’ornements, tels que bracelets et colliers, et vêtus d’un étroit langouti.

Partout ailleurs l’on découvre des monceaux de débris de porcelaine et de poterie, beaucoup d’ornements, des instruments de fer, des lingots d’argent, pareils à ceux en usage comme monnaie en Cochinchine et appelés naines, mais beaucoup plus gros.

Naines ou lingots servant de monnaie.

Les naines actuelles pèsent trois cent soixante-dix-huit grammes.

Monnaies nouvelles de Siam.

Ce qui a pu faire choisir cette localité de préférence à d’autres peut-être plus avantageuses sons bien des rapports, c’est sans doute la position centrale qu’elle occupe, car le minerai d’or dont nous avons reconnu l’existence dans une roche de quartz du voisinage ne doit entrer que pour peu dans ce choix, je le suppose du moins.

Situé à quinze milles du grand lac, dans une plaine en grande partie sablonneuse et aride, sous tous les rapports en un mot, à moins que la nature du terrain n’ait changé, la métropole d’un grand empire aurait trouvé sur les rives du grand fleuve, un autre emplacement plus abondant en ressources, et offrant surtout des communications faciles.

Quoique sans la moindre prétention en science architecturale, non plus qu’en archéologie, j’essayerai cependant de décrire ce que j’ai vu et senti à Ongkor, dans le seul espoir de contribuer, selon mes faibles capacités, à enrichir d’un nouveau champ le terrain de la science, et d’attirer sur une scène nouvelle l’attention des savants qui font de l’Orient l’objet de leurs études spéciales.

Nous commencerons notre étude par le temple d’Ongkor, qui est le plus beau et surtout le mieux conservé de tous ces monuments ; c’est aussi le premier qui sourit au voyageur, lui fait oublier les fatigues du voyage lorsqu’il arrive d’Ongkor la nouvelle, le transporte d’admiration et le remplit d’une joie bien plus vive encore que ne le serait la rencontre de la plus riante oasis au milieu du désert. Subitement, et comme par enchantement, on se croit transporté de la barbarie à la civilisation, des profondes ténèbres à la lumière.

Avant d’aller plus loin, toutefois, nous sentons le besoin d’exprimer ici notre profonde gratitude envers le digne missionnaire de Battambâng, M. l’abbé E. Sylvestre, qui, avec une complaisance sans bornes et une ardeur infatigable, a daigné nous accompagner depuis sa résidence, nous guider partout au milieu des épaisses forêts qui couvrent une partie des ruines, et auquel nous devons d’avoir pu recueillir bon nombre de matériaux dans un espace de temps assez court.

Lorsque de Battambâng on se rend à Ongkor, après avoir coupé le grand lac de l’embouchure de l’un à l’autre des cours d’eau qui traversent ces deux localités, on s’engage dans un ruisseau que l’on remonte l’espace de deux milles dans la saison sèche, puis l’on arrive à un endroit où il s’élargit quelque peu et forme un petit bassin naturel qui tient lieu de port. De là une chaussée en terre, assez élevée, praticable encore et qui s’étend jusqu’à la limite que les eaux atteignent à l’époque de l’inondation actuelle, c’est-à-dire sur un espace de trois milles, conduit à Ongkor la nouvelle, bourgade insignifiante, chef-lieu de la province actuelle et située à quinze milles nord-nord-ouest des bords du lac.

Le vice-roi de la province de Battambâng se trouvait à Ongkor au moment de notre visite ; il venait de recevoir l’ordre du gouvernement siamois d’enlever un des plus petits, mais en même temps un des plus jolis monuments d’Ongkor et de le transporter à Bangkok.

Nous trouvâmes dans la personne du gouverneur d’Ongkor un homme beaucoup plus affable et beaucoup mieux élevé sous tous les rapports que celui de Battambâng. Je lui offris pour tout présent un pain de savon, et M. Sylvestre deux feuilles lithographiées représentant des militaires français, et nous fûmes aussitôt dans les bonnes grâces de Son Excellence.

Il s’approcha de moi et passa sa main dans ma barbe avec une sorte d’admiration.

« Que dois-je faire pour faire croître la mienne ainsi ? dit-il. Je désirerais en avoir une pareille. Ne connaîtriez-vous pas un moyen pour la faire pousser ? »

Enfin il nous promit un chariot pour faire conduire nos bagages à Ongkor-Wat, ainsi qu’une lettre pour nous recommander au chef du district et lui ordonner de nous accorder tout ce que nous lui demanderions. Le lendemain, nous nous mîmes en route. Nous traversâmes d’abord le chef-lieu moderne qui ne compte pas beaucoup plus de mille habitants, tous cultivateurs, et à l’extrémité duquel se trouve un fort d’un mille carré : c’est une muraille crénelée, construite en beaux blocs de concrétions ferrugineuses tirés des ruines. Enfin, après trois heures de marche dans un sentier couvert d’un lit profond de poussière et de sable fin qui traverse une forêt touffue, nous débouchâmes tout à coup sur une belle esplanade pavée d’immenses pierres bien jointes les unes aux autres, et bordée de beaux escaliers qui en occupent toute la largeur et ayant à chacun de ses quatre coins deux lions sculptés dans le granit.

Quatre larges escaliers donnent accès sur la plate-forme.

De l’escalier nord, qui fait face à l’entrée principale, on longe, pour se rendre à cette dernière, une chaussée longue de deux cent trente mètres, large de neuf, couverte ou pavée de larges pierres de grès et soutenue par des murailles excessivement épaisses.

Cette chaussée traverse un fossé d’une grande largeur qui entoure le bâtiment, et dont le revêtement qui a trois mètres de hauteur sur un mètre d’épaisseur, est aussi formé de blocs de concrétions ferrugineuses, à l’exception du dernier rang, qui est en grès, et dont chaque pierre a l’épaisseur de la muraille.

Épuisés par la chaleur et une marche pénible dans un sable mouvant, nous nous disposions à nous reposer à l’ombre des grands arbres qui ombragent l’esplanade, lorsque, jetant les yeux du côté de l’est, je restai frappé de surprise et d’admiration.

Au delà d’un large espace dégagé de toute végétation forestière s’élève, s’étend une immense colonnade surmontée d’un faîte voûté et couronnée de cinq hautes tours. La plus grande surmonte l’entrée, les quatre autres les angles de l’édifice ; mais toutes sont percées, à leur base, en manière d’arcs triomphaux. Sur l’azur profond du ciel, sur la verdure intense des forêts de l’arrière-plan de cette solitude, ces grandes lignes d’une architecture à la fois élégante et majestueuse me semblèrent, au premier abord, dessiner les contours gigantesques du tombeau de toute une race morte !

Les ruines de la province de Battambâng, quoique splendides, ne peuvent donner une idée de celles-ci, ni même laisser supposer rien qui en approche.

En effet, peut-on s’imaginer tout ce que l’art architectural a peut-être jamais édifié de plus beau, transporté dans la profondeur de ces forêts, dans un des pays les plus reculés du monde, sauvage, inconnu, désert, où à chaque pas on rencontre les traces d’animaux sauvages, où ne retentissent guère que le rugissement des tigres, le cri rauque des éléphants et le brame des cerfs.

Portique central d’Ongkor-Wat. — Dessin de Thérond d’après M. Mouhot.

Nous mîmes une journée entière parcourir ces lieux, et nous marchions de merveille en merveille, dans un état d’extase toujours croissante.

Ah ! que n’ai-je été doué de la plume d’un Chateaubriand ou d’un Lamartine, ou du pinceau d’un Claude Lorrain, pour faire connaître aux amis des arts combien sont belles et grandioses ces ruines peut-être incomparables, seuls vestiges malheureusement d’un peuple qui n’est plus et dont le nom même, comme celui des grands hommes, artistes et souverains qui l’ont illustré, restera probablement toujours enfoui sous la poussière et les décombres.

J’ai déjà dit qu’une chaussée traversant un large fossé revêtu d’un mur de soutènement très-épais conduit à la colonnade, qui n’est qu’une entrée, mais une entrée digne du grand temple. De près, la beauté, le fini et la grandeur des détails l’emportent de beaucoup encore sur l’effet gracieux du tableau vu de loin et sur celui de ses lignes imposantes.

Au lieu d’une déception, à mesure que l’on approche, on éprouve une admiration et un plaisir plus profonds. Ce sont tout d’abord de belles et hautes colonnes carrées, toutes d’une seule pièce ; des portiques, des chapiteaux, des toits arrondis, tous composés de gros blocs admirablement polis, taillés et sculptés.

Chaussée et entrée principale d’Ongkor-Wat. — Dessin de Guiaud d’après M. Mouhot.

À la vue de ce temple, l’esprit se sent écrasé, l’imagination surpassée ; on regarde, on admire, et, saisi de respect, on reste silencieux ; car où trouver des paroles pour louer une œuvre qui n’a peut-être pas son équivalent sur le globe, et qui n’aurait pu avoir sa rivale que dans le temple de Salomon !

L’or, les couleurs ont presque totalement disparu de l’édifice, il est vrai ; il n’y reste que des pierres ; mais que ces pierres parlent éloquemment, qu’elles disent bien haut quels étaient le génie, la force, la patience, le talent, la richesse et la puissance des « Kmer-dôm » ou Cambodgiens d’autrefois !

Qu’il était élevé le génie de ce Michel-Ange de l’Orient qui a conçu une pareille œuvre, en a coordonné toutes les parties avec l’art le plus admirable, en a surveillé l’exécution et a obtenu, de la base au faîte, un fini dans les détails digne de l’ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l’entendement des générations à venir !

Quelle force a soulevé ce nombre prodigieux de blocs énormes jusqu’aux parties les plus élevées de l’édifice, après les avoir tirés des montagnes éloignées, équarris, polis et sculptés ?

Lorsqu’au soleil couchant mon ami et moi nous parcourions lentement la superbe chaussée qui joint la colonnade au temple, ou qu’assis en face du superbe monument principal, nous considérions, sans nous lasser jamais ni de les voir ni d’en parler, ces glorieux restes d’une nation éclairée qui n’est plus, nous éprouvions au plus haut degré cette sorte de vénération, de saint respect que l’on ressent auprès des hommes de grand génie ou en présence de leurs créations.

Mais en voyant, d’un côté, l’état de profonde barbarie des Cambodgiens actuels, de l’autre, les preuves de la civilisation avancée de leurs ancêtres, je ne pouvais me figurer les premiers autrement que comme les descendants des Vandales, dont la rage s’était portée sur les œuvres du peuple fondateur plutôt que la postérité de celui-ci.

Que n’aurais-je donné pour pouvoir évoquer alors une des ombres de ceux qui reposent sous cette terre, et écouter l’histoire de leur longue ère de paix et celle de leurs malheurs ! Que de choses n’eût-elle pas révélées qui resteront toujours ensevelies dans l’oubli !

Ce monument, ainsi qu’on peut le voir par le plan, qui en donnera une idée plus claire que la description technique la plus détaillée, se compose de deux carrés de galeries concentriques et traversées à angle droit par des avenues aboutissant à un pavillon central, couronnement de l’édifice, saint des saints, pour lequel l’architecte religieux semble avoir réservé les détails les plus exquis de son ornementation. Dans ce tabernacle, une statue de Bouddha, présent du roi actuel de Siam, trône encore, desservie par de pauvres talapoins dispersés dans la forêt voisine, et attire de loin en loin à ses pieds quelques fidèles pèlerins. Mais que sont ces dévotions comparées aux solennités d’autrefois, alors que les princes et rois de l’extrême Orient venaient, en personne, rendre hommage à la divinité tutélaire d’un puissant empire ; que des milliers de prêtres couvraient de leurs processions les gradins et les terrasses de ce temple immense ; que du haut de ses vingt-quatre coupoles le son des cloches répondait au carillon des innombrables pagodes de la capitale voisine ; de cette Ongkor la Grande, dont l’enceinte de quarante kilomètres de pourtour a pu, certes, contenir autant d’habitants que les plus peuplées métropoles de l’Occident ancien ou moderne !

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XIX

Ruines de la province d’Ongkor. — Mont-Ba-Khêng.

À deux milles et demi au nord d’Ongkor-Wat, sur le chemin même qui conduit à la ville, un temple a été élevé au sommet du mont Ba-Khêng, qui a cent mètres à peu près de hauteur.

Au pied du mont, au milieu des arbres, s’élèvent deux magnifiques lions de deux mètres vingt centimètres de haut, ne formant qu’un avec les piédestaux.

Des escaliers en partie détruits conduisent au sommet du mont, d’où l’on jouit d’une vue si étendue et si belle, que l’on n’est pas surpris que ce peuple qui a montré tant de goût dans la disposition de ses magnifiques édifices, dont nous cherchons à donner une idée, ait couronné cette cime d’un splendide monument.

D’un côté, l’œil après avoir plongé sur la plaine boisée et contemplé le pyramidal temple d’Ongkor et sa riche colonnade, autour desquels ondule le feuillage des cocotiers et des palmiers, va se perdre à l’horizon sur les eaux du grand lac, après s’être arrêté encore un moment sur une nouvelle ceinture de forêts et sur le petit mont dénudé nommé Crôme qui est au delà de la nouvelle ville.

Du côté opposé se déroule la longue chaîne de montagnes qui a fourni, dit-on, les riches carrières d’où l’on a extrait tant de beaux blocs de grès ; puis, un peu plus à l’ouest et toujours au milieu d’épaisses forêts qui en dérobent une partie, un joli petit lac apparaît comme un ruban d’azur étendu sur un tapis de verdure.

Cette belle nature est aussi muette et déserte aujourd’hui qu’elle devait être vivante et animée autrefois ; le cri des animaux sauvages et le chant d’un petit nombre d’oiseaux troublent presque seuls ces profondes solitudes.

Triste fragilité des choses humaines ! Que de siècles et de milliers de générations ont passé là, dont rien probablement ne nous dira jamais l’histoire ; que de richesses et de trésors d’art demeureront à jamais enfouis sous ces ruines ; que d’hommes illustres, artistes, souverains, guerriers, dont les noms dignes de passer à l’immortalité ne sortiront jamais de l’épaisse couche de poussière qui recouvre leurs tombeaux !

Façade septentrionale d’Ongkor-Wat. — Dessin de Guiaud d’après M. Mouhot.

Tout le sommet du mont est couvert d’une croûte de calcaire qui a été taillé de manière à offrir une vaste surface plane. À des espaces réglés, se trouvent quatre rangs de trous carrés assez profonds et en face les uns des autres ; dans quelques-uns sont encore debout des colonnes carrées également, qui devaient supporter deux toits, et former une galerie qui conduisait de l’escalier à l’édifice principal et dont deux bras transversaux reliaient également quatre tours avancées. Ces dernières sont construites, partie en briques, partie en grès. À en juger par le travail des détails, et surtout par l’état de vétusté de la pierre qui se réduit en poussière sous les doigts en maints endroits à l’extérieur, cet édifice aurait une origine de beaucoup antérieure à celle de quelques autres monuments ; l’art était alors dans son enfance comme la science ; les difficultés étaient surmontées, mais on voit que ce n’était pas sans de grands efforts de travail et d’intelligence. Le goût était déjà grand et beau, mais le génie, la volonté et la force faisaient un peu défaut ; en un mot, le temple du mont Ba-Khêng paraît avoir été un des préludes de cette civilisation comme Ongkor-Wat en aurait été plus tard le couronnement.

À six ou sept kilomètres au nord-ouest du temple, gisent les ruines d’Ongkor-Thôm, l’ancienne capitale. Un bout de chaussée, en partie détruite, cachée sous un épais lit de sable et de poussière et traversant un large fossé bordé de débris de pierres, de blocs, de colonnes, de lions et d’éléphants, conduit à la porte de la ville, qui a la forme et les proportions d’un arc de triomphe.

Ce monument, assez bien conservé, est composé d’une tour centrale haute de dix-huit mètres, entourée de quatre tourelles et flanqué de deux autres tours avec galeries se reliant ensemble.

Au sommet se trouvent placées quatre énormes têtes dans le goût égyptien.

Tout le reste est chargé de sculptures. Le pied de la grande tour est percé d’une voûte qui permet le passage aux chars et de chaque côté de laquelle on a ménagé dans les murs deux ouvertures pour les portes et les escaliers qui font communiquer les tours entre elles et avec les murailles. L’édifice tout entier est construit en pierre de grès. La grande muraille d’enceinte est formée de blocs de concrétions ferrugineuses, et s’étend à droite et à gauche de la porte.

Cette muraille a de développement près de vingt-quatre milles ; sa largeur est de trois mètres quatre-vingts centimètres. Haute de sept mètres, elle sert d’appui à un glacis qui partant presque du sommet, s’étend sur une distance de quinze mètres de sa base.

Aux quatre points cardinaux se trouvent des portes pareilles ; le côté de l’est en compte deux.

Dans cette vaste enceinte, aujourd’hui couverte de tous côtés d’une forêt presque impénétrable, on découvre à chaque pas des édifices plus ou moins ruinés, mais qui tous témoignent de l’ancienne splendeur de cette ville.

En quelques endroits effondrés par les pluies ou creusés par les mineurs qui recherchent sans doute des trésors enfouis sous ces décombres, on voit sous une épaisse couche d’humus, des lits épais d’un mètre et formés de porcelaine et de poterie.

Trois murs d’enceinte assez éloignés les uns des autres et bordés chacun d’un fossé, entourent ce qui reste du Palais des anciens rois.

Dans la première enceinte sont deux tours reliées par des galeries, et qui forment de quatre côtés comme un arc de triomphe. Les murs sont bâtis en concrétions ferrugineuses dont chaque gros bloc forme sur sa longueur l’épaisseur du mur ; les tours et les galeries sont en grès comme dans les édifices précédents.

À une centaine de mètres de l’angle du carré qui se trouve formé du côté nord par le mur d’enceinte se trouve un singulier édifice consistant en deux hautes terrasses carrées avec angles rentrants, et reliées au mur d’enceinte par une autre muraille ; le tout ruiné à demi.

Dans une cavité creusée récemment par des mineurs sont de gros blocs travaillés et sculptés qui remplissent l’intérieur et paraissent provenir de la partie supérieure qui se serait écroulée.

Les murs, encore intacts, sont couverts sur toutes leurs parois de bas-reliefs, formant quatre séries superposées et dont chacune représente un roi assis à l’orientale, les mains reposant sur la moitié d’un poignard, et ayant à ses côtés une cour de femmes. Toutes ces figures sont chargées d’ornements, tels que pendants d’oreilles excessivement longs, colliers et bracelets. Elles n’ont pour costume qu’un léger langouti, et toutes ont la tête surmontée d’une coiffure terminée en pointe que l’on dirait composée de pierreries, de perles et d’ornements d’or et d’argent. Les bas-reliefs d’un autre côté représentent des combats ; on y remarque des enfants portant la chevelure longue, nouée en torchon, ainsi que l’étroit langouti des sauvages de l’est.

Toutes ces figures le cèdent cependant en beauté à la statue dite du roi lépreux, dont la tête, type admirable de noblesse, de régularité, aux traits fins, doux et au port altier, a dû être l’œuvre du plus habile des sculpteurs d’une époque qui en comptait un grand nombre doués d’un rare talent. Une moustache fine recouvre la lèvre supérieure, et une longue chevelure bouclée retombe sur les épaules ; mais tout le corps est nu et n’est recouvert d’aucun ornement.

Un pied et une main ont été brisés.

Statue du roi lépreux. — Dessin de Thérond d’après M. Mouhot.

Le type de cette statue est essentiellement celui des Arians de l’Inde antique ; cette circonstance, jointe au caractère d’une portion du moins des bas-reliefs des temples et des palais d’Ongkor, et qui semblent inspirés de la mythologie et des combats chantés dans le Ramayâna, nous reporte à la plus haute civilisation de l’Inde ; à l’époque qui a précédé la scission de ses croyances et les luttes de dix siècles entre le brahmanisme et le bouddhisme. Toujours est-il que la tradition locale confond l’original de cette statue avec le fondateur d’Ongkor.

Cette ville garde encore, dans son voisinage, de la supériorité de ses premiers architectes sur tous ceux de l’Indo-Chine moderne, un témoignage non moins irrécusable que ses temples et que ses palais. C’est un pont de très-ancienne date, en assez bon état de conservation sauf le parapet et une partie du tablier qui ne présentent plus aux yeux qu’un amas de ruines en désordre. Les piles, les arches et les voûtes qui les forment, construites dans le même système que les toits en voûte des temples, restent encore debout. Les piles sont formées de blocs de grès, les uns longs, les autres carrés posés en assises irrégulières ; on en voit quelques-uns qui sont sculptés et qui, s’ils n’ont pas été pris à d’autres monuments, devaient être des rebuts rejetés à cause de quelques défauts, car ils sont souvent posés à contre-sens.

Ce pont, avec ses quatorze arches étroites, peut avoir quarante-deux à quarante-trois mètres de long et quatre à cinq mètres de large.

La rivière, au lieu de passer sous les arches, coule maintenant à côté ; son lit ayant été modifié depuis la construction du pont par les sables qu’elle charrie, et qui se sont accumulés au pied des arches et autour des pierres éboulées, de manière à cacher la moitié des premières.

Sous le pont même, il y a très-peu de sable.

Il devait servir a faire communiquer la cité d’Ongkor la grande avec la haute et large chaussée qui, coupant la province de l’ouest à l’est sur un espace d’une trentaine de milles, se dirige ensuite vers le sud.

Presque chaque ruine, sur ce sol bouleversé, est riche en inscriptions gravées en divers caractères dont les uns sont employés assez généralement et les autres fort rarement. Les caractères les plus usités parmi les Cambodgiens sont ceux de l’alphabet pali ; mais personne, à Siam ou au Cambodge, n’a encore pu traduire ces inscriptions, quoiqu’on puisse les distinguer facilement. Les naturels prétendent qu’il y a une clef à trouver pour déchiffrer ces caractères ; mais ils ne l’ont pas encore découverte. Ils montrent une pierre qu’ils prétendent communiquer sous terre jusqu’à la mer ; ils affirment que, lorsque les vagues sont hautes, la pierre remue ; leurs connaissances géologiques ne sont pas assez avancées pour qu’ils puissent expliquer ce fait. À trois jours de distance de Ongkor, on voit, suivant les récits des indigènes, les ruines de trois cités à côté d’un vaste sanctuaire, et de tous les côtés il existe des vestiges d’édifices qui prouvent que cette contrée, aujourd’hui déserte, a été autrefois très-peuplée et très-florissante. Il y a peu de nations qui présentent un contraste aussi étonnant que le Cambodge, entre la grandeur de leur passé, arrivée au point le plus culminant, et l’abjection de la barbarie actuelle. On n’en rencontrerait aujourd’hui aucune autre aussi complétement privée de souvenirs, de traditions, de documents quelconques sur son histoire. À part les récits fabuleux des historiens chinois et quelques légendes plus probablement composées par les prêtres qui dominent les esprits de ce peuple superstitieux, que transmises de génération en génération, le monde ne possède aucune relation sur ce pays autrefois si puissant, aujourd’hui si dégradé.

Le roi actuel du Cambodge, a prétendu avoir trouvé des documents assez positifs pour pouvoir établir l’histoire d’Ongkor jusqu’à une époque qui précède l’ère chrétienne ; il y a quelques années, en interdisant la monnaie sphérique pour la remplacer par une monnaie plate, il saisit l’occasion de perpétuer le souvenir d’Ongkor-Wat et de sa grandeur, en faisant représenter une vue de l’édifice sur la monnaie. Le souverain régnant de Siam, qui a été pendant plusieurs années chef d’un temple, et qui porte un grand intérêt à cette question, soit à cause des associations d’idées de son ancienne profession, soit parce que le fondateur de sa dynastie était originaire de Cambodge, assure que toute l’histoire de l’Inde au delà du Gange, remontant à plus de quatre cents ans, est indigne de foi et remplie de fables ridicules. Dans un des livres Canoniques bouddhistes, le Cambodge, cité comme la seizième des seize nations les plus puissantes de la terre, est signalé comme un pays où les idées libérales ont un grand essor, car on n’y connaît ni aristocratie ni servitude héréditaire. Suivant le même document, ce serait au troisième siècle de l’ère chrétienne qu’aurait vécu le fondateur d’Ongkor-Wat. Il s’appelait Bua-Sivisithiwong ; le premier, il a fait venir des prêtres bouddhistes du Ceylan dans son pays, importation qui s’est souvent renouvelée depuis. Ces exilés volontaires apportèrent avec eux leurs travaux dogmatiques, et, dans le but de préserver ces documents sacrés, le roi fit construire tout exprès un monument de pierre où l’on prétend qu’ils sont restés intacts. Ces livres étaient faits avec les matériaux ordinaires à cette époque, des feuilles de palmiers.

« Et vous pensez qu’ils dureraient encore ? »

Telle a été l’observation du roi actuel, lorsqu’on lui a rapporté cette circonstance. Cette réponse indique le doute : elle est, jusqu’à plus ample informé, le dernier mot de la science sur le sujet en question. Voici maintenant la légende :

Bua-Sivisithiwong était, nous pouvons dire heureusement, un lépreux, et c’est pour obtenir des dieux la santé, qu’il fit bâtir ce temple. Cette œuvre achevée, le roi n’étant pas guéri, perdit confiance dans ses divinités et recourut aux soins des simples mortels. Il fit donc une proclamation et offrit une grande récompense à celui qui pourrait le guérir. Ce qui eut lieu à cette époque est laissé aux conjectures de chacun ; mais s’il ne s’est pas alors trouvé plus qu’aujourd’hui au Cambodge et à Siam d’hommes capables de guérir cette maladie, nous ne nous en étonnerons pas. Seul, un brahmane illustre, djogui ou fakir, osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de l’hydropathie, mais il préférait que le liquide fût en état d’ébullition et proposa à son client royal de le tremper dans un bain d’eau-forte, liquide assez corrosif. Le roi hésitant naturellement devant un pareil procédé, exprima le désir de voir d’abord faire l’expérience sur un tiers ; mais personne ne se présenta pour la subir, et le fakir proposa de la tenter sur un criminel. Le roi, qui au fond était jaloux du pouvoir surnaturel du brahmane, lui demanda s’il voulait essayer sur lui-même. « Je le veux bien, répliqua le fakir, si Votre Majesté veut me promettre solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais vous laisser. » Le roi promit et le malheureux médecin, trop crédule, entra dans la chaudière bouillante. Le roi lépreux la fit enlever et jeter avec celui qu’elle contenait dans le fleuve.

C’est, dit-on, cette trahison qui a amené sur cette ville la décadence et la ruine.

D’après une autre légende d’égale valeur, sur l’emplacement du lac Touli-Sap, s’étendait autrefois une plaine fertile, au milieu de laquelle florissait une superbe cité. Un roi, pour s’amuser, élevait de petites mouches, tandis que l’instituteur des jeunes princes, ses fils, élevait lui-même des araignées. Il arriva qu’une des araignées mangea les mouches du roi, qui entra dans une grande colère et fit mettre le précepteur à mort. Ce dernier s’envola dans les airs, maudissant le roi et sa ville. À l’instant la plaine fut submergée par le lac. La tradition ajoute que la statue de jaspe de Bouddha, qui est la gloire du temple, dans le palais du roi, à Bangkok, fut retrouvée, flottant, à la surface du lac, entourée de lotus et portée par un yak ou bœuf tibétain.

Elle fut retirée de l’eau par les Siamois à Chieug-Rai, ville située au nord de Laos, et on construisit pour elle une pagode, autour de laquelle s’éleva plus tard la capitale actuelle du royaume de Siam.

Voilà les récits qu’inspire à la Clio de l’Indo-Chine l’aspect de monuments plus grandioses que ceux de Ninive et de Persépolis !

Pavillon central d’Ongkor-Wat. — Dessin de Thérond d’après M. Mouhot.

À cette pensée amère, à cette preuve ironique du néant des grandeurs humaines, que de fois me suis-je senti comme étreint par les rameaux de l’épaisse forêt qui encombre, presse, ensevelit les palais et les temples d’Ongkor, et quand le déclin du jour me surprenait au milieu de mes études et de mes réflexions, j’étais entraîné, comme un de mes devanciers en ce lieu à comparer « les teintes que la nuit efface dans le paysage, à celles de la vie des peuples quand la gloire et l’espérance cessent de lui prêter la magie de leurs couleurs[3]. »

Henri Mouhot.

(La fin à la prochaine livraison.)


  1. Suite. — Voy. pages 219, 225, 241, 257 et 273.
  2. Cette prédiction s’est déjà en partie réalisée par une insurrection en faveur du jeune roi contre le vieux, peu de temps après le départ de M. Mouhot. Mais cette révolution de palais n’a fait que multiplier l’anarchie dans le royaume, comme le témoigne le passage suivant d’une lettre de Mgr Miche, provicaire du Cambodge, publiée dans le numéro de septembre 1863 des Annales de la Propagation de la foi.

    « Voilà huit mois que nous sommes en pleine révolution : trois princes se disputent un trône vermoulu, sans qu’on puisse prédire qui l’obtiendra. La cause de cette anarchie persévérante, c’est l’incurie de la cour de Siam, qui nous envoie chaque mois un ou deux petits mandarinets sans autorité, lesquels expédient à Bangkok des rapports contradictoires en embrouillant les affaires de plus en plus. Il est vrai que le roi de Siam a dirigé un général sur Battambâng avec trois mille hommes ; mais Battambâng est en paix et se trouve placé à huit journées de marche du théâtre de la guerre. C’est ici qu’il devrait être. Ce soldat au cœur de poule a peur d’une poignée de rebelles, qu’il pourrait facilement cerner et écraser. En attendant que les choses s’arrangent d’elles-mêmes, il reçoit les présents de tous les partis, fait bonne mine à tout le monde, et se repose le soir au milieu de sa troupe de comédiens. Comme dans les ventes à l’encan, je suis convaincu que la couronne sera adjugée au plus haut et dernier enchérisseur.

    « Je traçais ces lignes lorsqu’on m’a appris que quatre bateaux à vapeur siamois venaient d’arriver à Kampot, amenant le prince rebelle pour le placer sur le trône ! Je puis à peine en croire mes oreilles. Nous attendions le roi légitime dans la huitaine, et la même nouvelle porte qu’on va le conduire de Battambâng à Bangkok. C’est tout juste le contraire de ce qu’il fallait faire.

    « D’après les détails qui précèdent et tout ce que vous avez appris d’ailleurs sur l’état du Cambodge, vous comprendrez, sans que je le dise, que l’administration de la mission, dans le courant de la présente année, se réduit à peu de chose. Pendant les six premiers mois de 1861, le Cambodge a eu la guerre avec l’étranger, et pendant les six autres mois il a été en proie aux horreurs de la guerre civile. »

  3. Voyage dans l’Indo-Chine, par M. C. E. Bouillevaux, ancien missionnaire apostolique. Paris, 1858.