Une mission en Acadie/06

VI. De Québec au lac Saint-Jean
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VI. De Québec au lac Saint-Jean


VI

DE QUÉBEC AU LAC SAINT-JEAN

Québec et ses environs. — Lorette. — Le lac Saint-Jean. — Roberval. — La Pointe-Bleue. — Chicoutimi. — Le Saguenay. — Tadoussac. — Le Saint-Laurent.


Passer des Provinces Maritimes à Québec, sans transition, tout d’une traite — grâce à l’Intercolonial — est un grand soulagement ; l’impression pénible et déprimante causée par l’infériorité numérique et sociale des Acadiens disparaît dès que l’on a posé le pied sur le quai du Cap Lévis. À partir de ce moment ; les rôles semblent retournés : le Français règne en maître, il est chez lui, tient le haut du pavé et tout en vivant en excellents termes avec ses compatriotes anglo-saxons, les considère toujours un peu comme des « uitlanders », car il revendique pour lui seul ce nom de « Canadien » dont, à bon droit, il est très fier.

On voit, parfois, de par le monde, des panoramas si parfaits que le plus génial décorateur se garderait de modifier leur ordonnance, de crainte d’en détruire la suprême harmonie, comme, par exemple, le fond du lac Léman, la baie de Naples ou le Bosphore ; telle est Québec, cité du Bois-Dormant abandonnée par nous, jadis, au bout du Nouveau-Monde et qui, depuis, somnole en murmurant, parfois : Je me souviens[1]. La gare de l’Intercolonial se trouve, avons-nous dit, sur la rive droite du fleuve, au Cap Lévis, que des bateaux, traversant tous les quarts d’heure, mettent en communication avec la ville, cette ville de clochers et de tours que, du pont du navire qui franchissait le Saint-Laurent, je regardais venir à moi dans la lumière cendrée d’une matinée de printemps.

Au moment d’aborder, mon regard rencontra un mur, un grand mur blanc tout nu, portant en lettres énormes et noires, ces deux seuls mots : La France : simple réclame, au reste, d’un fabricant quelconque, au nom de famille très répandu là-bas, mais qui semblait me héler du rivage le mot d’ordre magique qu’il fallait employer pour entrer dans la place.

Spontanément, des ressouvenirs de Granville et de Saint-Malo s’imposent : Québec, au fond, est plus fille du Vieux Monde que du Nouveau où, de toutes pièces, elle paraît avoir été transplantée avec ses habitants ; son charme pénétrant et l’incomparable décor qui l’environne vous saisissent tout entier au débarqué, sans : donner à l’esprit le temps de se défendre, et si plus tard, l’on était tenté de se ressaisir, son hospitalité vous en empêcherait.

Québec, capitale de l’ancienne Nouvelle-France, est la porte du Canada et le Gibraltar du Saint-Laurent ; pas un coin de son territoire qui ne soit historique ou consacré à la mémoire de quelque grand événement, depuis le point du rivage où atterrit Champlain, jusqu’aux plaines d’Abraham, où Wolfe fut enseveli dans sa victoire et où Montcalm versa son sang pour sauver l’honneur d’un pays qui l’abandonnait.

Une fois débarqué, l’on grimpe pendant un demi-mille à travers d’étroites rues en spirale accrochées au flanc de falaises mouvementées, entre deux rangs de constructions vieillottes, jusqu’à ce qu’on atteigne une des plus belles promenades de l’Amérique entière, la terrasse Dufferin. Plus haut encore, on parvient à la vieille citadelle d’où se déroule, sous un ciel presque toujours pur, un panorama qui ne saurait être surpassé dans aucun des deux mondes : devant vous, c’est une ville de 75 000 âmes, Québec, anneau qui unit la chaîne des anciens jours à celle du temps présent, tout un chaos de toits antiques, d’édifices aux silhouettes étranges et surannées dont la vue vous transporte à 150 ans en arrière ; puis, çà et là, l’Université Laval, les nouvelles constructions du Parlement, le Palais de Justice, et toutes les maisons neuves qui se dressent à côté des témoins du passé glorieux, attestent les efforts continus et la vitalité d’une race confiante dans l’avenir.

QUÉBEC. CHÂTEAU FRONTENAC, TERRASSE DUFFERIN ET CITADELLE. — LIGNE DU CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT-JEAN ».

Après avoir longuement contemplé la cité et sa singulière confusion de constructions éparpillées, comme au hasard, sur les versants de la montagne, dévalant, pour ainsi dire, jusque dans les eaux du Saint-Laurent, si vous regardez au loin par-dessus les clochers et les monastères, les monuments et les remparts, vous découvrez les hauteurs de Lévis que couronnent de sourcilleuses fortifications ; en face de vous, l’île d’Orléans et ses frondaisons vertes, tel un navire ancré au large, divise en deux le fleuve immense et semble, d’en bas, implorer la protection de la hautaine citadelle ; à gauche, le long et étroit village de Beauport, dont les maisons brillent dans le soleil, s’étire comme un serpent le long du rivage ; plus loin, au delà des plaines, défile mont à mont la chaîne bleue des Laurentides qui finit par se confondre en légers nuages avec l’horizon ; plus à l’Ouest, on aperçoit les méandres du Saint-Charles qui coule, sinueux, à travers les prairies pour venir se jeter dans le Saint-Laurent, puis ce sont la route de Sainte-Foye et les plaines d’Abraham, témoins de scènes terribles et glorieuses, aux jours lointains déjà du conflit décisif.

QUÉBEC VU DU CAP LÉVIS. — LIGNE DU CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT-JEAN ».

Pénétrant dans la ville, après lavoir ainsi parcourue à vol d’oiseau, vous rencontrez le château Frontenac, nouvel hôtel de style Henri IV dont le profil majestueux orne l’un des angles de la terrasse Dufferin. Cette plate-forme, qui a un quart de mille de longueur sur 60 pieds de large, est à l’ombre de la citadelle et domine tout le bas Québec ; le fleuve s’étale à 200 pieds au-dessous dans un décor d’incomparable magnificence.

Malgré quelques différences de costume, très superficielles, l’aspect de la foule est bien français — et que les phrases que l’on entend, les expressions saisies au vol, paraissent vieilles, dans ce pays pourtant si jeune ! — car, ne l’oublions pas, quoiqu’on ait peine à le croire : à quelques lieues seulement de l’antique cité aux rues tortueuses, les Laurentides à l’horizon prochain, cachent, comme un écran, de vastes solitudes : le Grand Nord, désert immense de forêts et de lacs qui va, de là, jusqu’à la baie d’Hudson !

Ces territoires, naguère inexplorés, commencent seulement à s’entr’ouvrir, grâce à des lignes de pénétration le long desquelles les colonies s’échelonnent.

Mais avant de pousser une pointe dans ces réserves de l’avenir, il faut aller visiter les célèbres chutes de Montmorency, tout près de la ville, sur la rive gauche, au delà de Beauport.

CHUTES DE MONTMORENCY. — DESSIN DE BOUDIER.
CLICHÉ DE LA COMMISSION CANADIENNE POUR L’EXPOSITION FRANÇAISE DE 1900.

Je les avais déjà entrevues du train quelques minutes avant d’arriver à Québec ; leur grand rideau liquide et miroitant produit de loin un effet extraordinaire ; il ne perd pas, d’ailleurs, à être contemplé de près. À ce moment, je n’avais pas encore vu le Niagara auprès duquel toute cataracte — si majestueuse soit-elle — et Montmorency tombe de plus haut — semble puérile. Les eaux, d’ailleurs, en ce mois de juin, étaient fort basses et la chute incomparable à ce qu’elle devient, paraît-il, à la fonte des neiges. Bien qu’elle fût digne, telle quelle, de toute mon admiration, je me félicitai, quelques instants après, de ne l’avoir pas totalement épuisée à la contempler : les « Marches Naturelles » qui la précèdent se chargèrent de ce soin.

Ces « Marches » ne sont autre qu’une gorge étroite de plusieurs lieues aux parois rocheuses taillées en forme d’escaliers et dans laquelle bouillonne la rivière en une succession ininterrompue de rapides avant d’arriver à la chute. Cette gorge, aux tournants les plus imprévus, traverse une sapinière dont les arbres poussent jusqu’au bord du gouffre et parfois le surplombent. Ce lieu solitaire répand un charme pénétrant que la sensation du « déjà vu » ne pouvait encore gâter en moi et auquel, d’ailleurs, les Canadiens eux-mêmes sont sensibles : telles elles étaient au siècle de Champlain, telles sont encore les « Marches Naturelles », sauvages et murmurantes, au fond des bois.

LES MARCHES NATURELLES. — CLICHÉ DE L’AUTEUR.

En traversant à l’aller comme au retour la grande paroisse de Beauport qui s’échelonne en une unique rue tout le long du fleuve, je pus admirer à loisir la campagne québecquoise, aussi fertile et bien cultivée que nos plus belles provinces et l’aspect des habitants qui « jasaient » en groupes sur le pas de leurs portes (c’était un dimanche) rendait plus complète encore l’illusion de la France.

HURONNE DE LORETTE.
CLICHÉ LIVERNOIS, QUÉBEC.

L’étranger qui vient à Québec ne manque jamais d’aller visiter le village indien de Lorette, situé à quelques lieues seulement de la ville. Le jour où je m’y rendis, le curé était souffrant et hors d’état de m’accompagner ; pour y suppléer, il voulut bien écrire sur sa carte : « Je recommande M. de Beaumont, voyageur français, au bienveillant accueil de Messieurs les Hurons, » et il m’indiqua M. Gros-Jean comme étant l’un des naturels le plus à même de me renseigner. Muni de ce « sésame », je me promenai dans le village qui ne me parut différer en rien des autres paroisses canadiennes que j’avais déjà visitées, puis j’entrai dans l’élégant cottage de la famille Gros-Jean où je trouvai deux jeunes filles qui travaillaient à des broderies indiennes ; n’était la couleur un peu bistrée de leur peau, on les prendrait aisément pour des blanches. Sur ma demande, l’une d’elles se leva pour aller chercher son père qui arriva presque aussitôt et me reçut (comme dans la chanson) d’une façon charmante. La conversation commença, à bâtons rompus, pendant que nous faisions ensemble le tour du propriétaire. En contemplant ce grand vieillard, sec et tanné, aux yeux bleus très caves, à la moustache de gendarme, habillé comme tout le monde et qui me parlait dans le français le plus pur, je me demandais, pareil au personnage de Montesquieu : « Se peut-il vraiment que l’on soit Huron ! » et finalement, j’insinuai : « Alors, comme ça, monsieur Gros-Jean, vous n’êtes ni Français, ni Anglais ?

— Nenni, monsieur, je suis Huron.

— Vraiment…

— Vraiment Huron et foncièrement, oui, monsieur.

— Et vous aussi, sans doute, demandai-je à un ouvrier qui rangeait des peaux dans un coin de la boutique.

— Moi, je suis Canadien, » répondit-il sans détourner la tête.

Un petit silence, je me mordis les lèvres ; M. Gros-Jean, debout, tapotait sur un piano entr’ouvert : « En jouez-vous ? interrogea-t-il.

— Non, répliquai-je, je ne suis pas assez civilisé pour cela… Mais puisque vous n’êtes ni Français, ni Anglais, voulez-vous me dire ce que vous pensez des uns et des autres ?

— Je vois, fit-il, vous voulez prendre le sauvage pour arbitre.

— Et d’abord, repris-je, n’avez-vous pas de regret en songeant que tout ce beau pays ne vous appartient plus ? »

Il répartit, souriant : « Ça, monsieur, c’est la loi du plus fort, il n’y a pas à aller contre… Pas moins, les Anglais n’auraient pas dû nous prendre la seigneurie de Sillery que les rois de France, dont nous fûmes toujours les alliés fidèles, nous avaient donnée… Aussi, aimons-nous toujours la France, nous autres, Hurons, et voudrions-nous lui voir un gouvernement plus stable. Vous changez par trop souvent de ministres[2] ; ce ne sont cependant pas les hommes qui vous manquent ; en ce moment, vous en avez un qui à déjà fait ses preuves aux Affaires Étrangères, il a brillamment représenté son pays au Congrès de La Haye : M. Bourgeois ; Que ne le charge-t-on de constituer le ministère ? Ce serait, ou jamais, le cas de répéter avec les Anglais : The right man in the right place. »

Ainsi parla le vieux sachem ; il en savait plus long sur notre politique que bien des maires de campagne, et paraissait, de plus, s’y intéresser davantage. Il me montra : ensuite, pendue au mur, sa photographie en grande tenue de chef, plumail en tête ; puis, me faisant remarquer des enfants au type sauvage très accentué qui jouaient sur le pas des portes, il ajouta : « La génération prochaine sera plus huronne que la nôtre où le sang blanc domine : les vieux Indiens que j’ai connus dans ma-jeunesse et que l’on croyait à jamais disparus sont venus revivre dans nos petits enfants ; n’est-ce pas curieux, tout de même, cela, monsieur ? ».

Un jeune homme en tenue de ville était entré dans le jardin ; le chef me l’indiqua du doigt :

« Mon neveu, docteur à Montréal, qui est venu nous voir… Les réserves indiennes fournissent leur petit contingent aux carrières libérales. »

Je demandai : « Est-il toujours Huron ?

— C’est-à-dire, répondit M. Gros-Jean, qu’il lui a fallu renoncer à ses privilèges d’homme libre pour devenir un citoyen et entrer dans le droit commun ; cela se fait sur une simple déclaration. Nous autres, Indiens, nous jouissons d’un statut particulier, comme vos Arabes, je crois : nous sommes des protégés, des mineurs, possédant en commun les terres de nos réserves, et quand l’un de nous échange sa qualité de Huron ou d’Iroquois, pour celle — moins enviable à mon gré — de médecin, notaire ou avocat, il sort de l’indivision et on lui taille un lot à même les terres de la tribu ». Passant à ce moment devant un enclos où se trouvaient deux bisons : « Ils disparaissent comme nous, remarqua le chef ; il faut aller maintenant bien loin dans le Nord-Ouest pour en trouver, mais il y a encore, aux environs d’ici, du gros gibier. Dommage que vous repartiez avant l’hiver ; je ne vous aurais pas proposé de vous accompagner, quoique j’aie couru les bois toute ma vie, car je suis trop vieux, mais je vous aurais donné mon garçon ; il vous aurait fait chasser l’orignal, en raquette, sur la neige… J’ai l’air, dites-vous, d’un vieux Français : c’est pas étonnant, ma mère était Canadienne, mais, malgré tout, en chasse, rien qu’à ma manière de marcher, du plus loin qu’on m’apercevait, on s’écriait toujours : « Voilà un sauvage ! »

Comme il n’est si bonne société qui ne finisse par se quitter, ainsi fîmes-nous, le chef et moi, qui retournai à Québec pour en repartir le lendemain matin, 8 heures 40, à destination du lac Saint-Jean, dans ces régions, naguère encore si mystérieuses, qui s’étendent depuis la chaîne des Laurentides jusqu’aux rivages glacés de la baie d’Hudson.



À mesure que le train s’éloigne dans la plaine, Québec s’élargit avec sa majestueuse perspective de clochers et de tours, on repasse devant Lorette, puis l’on atteint bientôt le pays des montagnes entrelacé de bois, de rivières et de lacs. De nombreux clubs de pêche et de chasse se sont constitués dans ces solitudes où ils ont construit pour leurs membres des demeures élégantes et confortables. Truites et saumons abondent dans des proportions inconnues en Europe : étant descendu pendant un arrêt à je ne sais quelle petite station où notre train se trouvait en partie engagé sur un pont, je vis avec étonnement le préposé aux bagages jeter dans la rivière, du haut de son fourgon, une ligne qu’il avait toute préparée d’avance pour les quelques minutes que devait durer l’arrêt, et ce fanatique eut encore le temps d’attraper une truite de moyenne grosseur.

ARRIVÉE DU BOIS À QUÉBEC. — CLICHÉ DU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR DU CANADA.

Le pays, peu à peu, devient tout à fait sauvage, et les traces de colonisation se font de plus en plus rares ; la rivière Batiscan que le train suit pendant une trentaine de milles, coule si près de la montagne, qu’elle laisse à la voie ferrée juste assez de place sur l’un de ses bords ; son cours n’est qu’une succession de cascades et de rapides écumants, avec, de temps en temps, des nappes d’eau calmes et sombres qui contrastent étrangement avec les fureurs qui précèdent et suivent.

À mi-chemin environ de notre trajet, et à 113 milles de Québec, nous côtoyons le lac Edward — ou des Grandes Îles — dont les bords sont remarquablement boisés ; on arrive ensuite au cœur de la région montagneuse et, par moments, du train qui longe les précipices, on aperçoit au-dessous de soi, très bas, le sommet des futaies. Après avoir franchi ces solitudes, on atteint, à 160 milles de Québec, les lacs Gros-Vison et Bouchette, entrevus de loin, au fond d’une vallée. À partir de ce point, les traces de colonisation réapparaissent en augmentant graduellement jusqu’au lac Saint-Jean et, de son « sleeping », le voyageur peut contempler à l’aise les humbles débuts des nouveaux défricheurs, attirés comme autant de limaille par l’aimant de la voie ferrée, qui bâtissent et labourent aux dépens de la forêt vierge. Chambord — suprême hommage rendu par les Canadiens français au drapeau blanc qui fut celui de leurs pères, — Chambord est à 177 milles de Québec et le point où l’on atteint le lac Saint-Jean ou Pikouagami (lac plat), ainsi que l’appellent les Indiens. Cette mer intérieure, découverte en 1647 par le Père de Quen, est de forme ronde et tellement large, qu’on en aperçoit difficilement les rives opposées ; le pays qui l’environne est plat et bordé par de hautes montagnes qui s’élèvent de 3 à 5 lieues de ses rives.

À cette station de Chambord, la ligne se subdivise en deux branches, dont l’une, longeant le Sud du lac, se dirige à l’Est, vers Chicoutimi, tête de navigation du Saguenay ; l’autre, qui va vers l’Ouest, sur les bords du lac, pendant 14 milles, jusqu’au point terminus de Roberval. Un peu avant d’arriver à cette dernière station, on aperçoit du train la chute du Ouiatchouan, formée par les eaux du lac Bouchette, qui se précipite de 236 pieds de haut, et peut, par sa beauté et la grandeur sauvage de ses alentours, rivaliser avec celle de Montmorency. Vers six heures du soir, enfin, on descend du train, heureux de se dégourdir les jambes sur le quai de Roberval, grande paroisse française, au bord même du lac, et qui possède, à quelques centaines de mètres de la gare, un hôtel aménagé en forme de club de chasse et de pêche, ne laissant, quoique en bois, rien à désirer au point de vue du confort.

RAPIDES DE LA PERIBONKA, À HONFLEUR (LAC SAINT-JEAN). — CLICHÉ DE LA COMPAGNIE DE CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT-JEAN ».

Les jours sont longs au mois de juin ; aussi, ayant appris qu’il se trouvait en ce moment beaucoup d’Indiens Montagnais à la Pointe-Bleue, sur le bord du lac, je pris une voiture et m’y fis conduire.

Ces Montagnais, à moitié nomades, chassent l’hiver, dans les bois immenses qui s’étendent entre le lac Saint-Jean et la baie d’Hudson et redescendent l’été à cette réserve de la Pointe-Bleue où est établi un poste de traite qui échange leurs fourrures contre les provisions dont ils ont besoin pour passer l’année. Quand le gibier est rare, dans ces déserts où ils s’enfoncent, avec femme et enfants, les malheureux souffrent cruellement de la faim, et parfois même en meurent. Ils sont extrêmement bruns de peau, et, quoique chrétiens, bien moins civilisés que ceux de l’intérieur ; leur nom de Montagnais provient de ce qu’ils habitaient jadis les Laurentides ; ils furent, pendant des siècles, en guerre avec les Esquimaux du Labrador. L’été, ils servent de guides aux étrangers et se préparent pour leur campagne d’hiver. Si l’on songe qu’ils ne fournissent pas, annuellement, moins de 36 000 oies sauvages à la Compagnie de la baie d’Hudson, on peut se faire une idée des nuées de gibier qui s’abattent chaque automne sur le lac Saint-Jean.

Arrivé vers 7 heures à la Pointe-Bleue, j’entrai dans l’église qui était pleine de fidèles. Le missionnaire prononça une allocution en montagnais, puis l’assistance se mit à chanter des cantiques avec beaucoup de justesse et d’ensemble. À part quelques femmes au costume étrange et au type indien très accentué, tout ce monde ne différait guère des Hurons de Lorette ; les enfants de chœur, notamment, étaient blonds et roses comme de vrais petits Anglais. Je sus plus tard que cette assemblée n’était composée que de métis issus des alliances contractées par les agents irlandais de la Compagnie de la baie d’Hudson avec des Montagnaises. Cette population forme la partie sédentaire et agricole de la tribu. Le recueillement était tel, que mon entrée fit à peine lever les yeux ; cependant, comme je me tenais debout près de la porte, un des hommes me fit, de la main, signe de venir m’asseoir à ses côtés, puis, comme la nuit tombait et que le chemin de croix semblait devoir durer longtemps encore, je me retirai sur la pointe du pied et regagnai l’hôtel.

Le lendemain matin, le temps s’annonçant bien, je résolus de prendre avec le pays un contact plus intime en retournant à pied à la Pointe-Bleue que, du rivage, on voyait se profiler à l’horizon. Heureusement qu’il faisait fort sec, car le mauvais chemin qui y mène doit être, quand il pleut, à peu près impraticable. Ce chemin traverse une région vague où des commencements de culture alternent avec des boqueteaux rabougris et marécageux dans lesquels de maigres bestiaux errent à l’aventure. Au bout d’une heure de marche, j’arrivai à la réserve et me dirigeai vers un bâtiment entouré d’une véranda que je jugeai, avec raison, devoir être la mission. Il pouvait être onze heures ; les Pères vaquaient à leurs affaires ; je pus cependant, sans trop de peine, en découvrir un qui, non loin de là, surveillait une église en bois que les Indiens étaient en train de construire avec une rare habileté, pour suppléer à la chapelle, devenue trop petite, où j’étais entré la veille. Ce missionnaire, qui était Français, avait quitté l’Europe depuis quarante ans et ne pensait pas y retourner jamais ; un long séjour avec les sauvages l’avait rendu un peu taciturne ; ce vieux prêtre, maigre et rasé, avait l’air d’un véritable ascète, mais, quelque détaché qu’il fût des choses d’ici-bas, la vue d’un compatriote parut lui faire plaisir, et il m’invita à déjeuner, ce que j’acceptai de grand cœur. À ce repas des plus copieux, servi dans un grand réfectoire en pitchpin, assistaient deux autres Pères, dont l’un était également Français et le troisième Canadien. Le Français était préposé aux défrichements et avait la surveillance de l’exploitation agricole : grand, gros, haut en couleur, avec une barbe de fleuve, des bottes sauvages en cuir fauve et un veston de chasse, il formait un vivant contraste avec le premier qui m’avait reçu. Le troisième, Canadien, de beaucoup le plus jeune, était allé évangéliser les peuplades païennes des pays arctiques ; il avait erré sur les mousses argentées de ce mystérieux Labrador dont les lueurs boréales tremblent à l’horizon comme un rideau de feu ; provoqué par un jongleur qui redoutait son influence, il avait été assez heureux pour le tomber et lui faire toucher les épaules : véritable jugement de Dieu qui décida, paraît-il, plus de conversions que toutes les homélies que le saint homme avait prononcées. Quelque loin que l’on aille dans ce pays où gronde, dit-on, une cataracte qui fait trembler le sol à plusieurs lieues à entour, et près de laquelle Niagara n’est qu’un jeu d’enfant, on rencontre des traces de nos coureurs des bois : au missionnaire lui demandant son nom, un Esquimau répondit : «  La Palisse ! » qui, de sa vie, peut-être, n’avait vu d’autre blanc.

LAC SAINT-JEAN. — CLICHÉ DE LA COMPAGNIE DE CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT JEAN ».

La Pointe-Bleue n’est point la seule mission sédentaire établie de la sorte, dans la région du lac Saint-Jean ; aux confins du monde civilisé : à 20 milles plus loin, sur les bords du Mistassini (ou rivière du Gros-Rocher), se trouve la trappe d’Oka, fondée en 1892 par des moines français. En vertu d’un accord avec le gouvernment de la province de Québec, ces religieux se sont voués au défrichement et à la colonisation de la vaste contrée au milieu de laquelle ils ont élevé leur monastère ; ils y ont réussi au delà de toute espérance, et le désert d’il y a quelques années s’est transformé en une florissante paroisse de plus de 400 habitants qui est desservie, deux fois la semaine, par un vapeur partant de Roberval ; j’ai beaucoup regretté de n’avoir pas eu le loisir d’en profiter pour aller saluer, dans leur retraite, ces vaillants Français.

CAMPEMENT D’INDIENS MONTAGNAIS. — (POINTE-BLEUE). CLICHÉ DE L’AUTEUR.

À cette époque de la fin de juin, les Montagnais nomades commencent à redescendre vers la Pointe-Bleue ; j’avais déjà remarqué leurs tentes disséminées sur le rivage, et le Père Supérieur voulut bien m’accompagner, dans le camp où je pus enfin contempler quelques « échantillons d’indiens pur sang, quoique plus ou moins vêtus à l’européenne, aux mocassins près, grâce aux complets de traite fournis par la Compagnie. Pour la même raison, les anciens wigwams coniques en écorce de bouleau ont été remplacés par des tentes en toile analogues à celles de nos soldats, mais les femmes ont conservé un costume spécial dont les parties les plus saillantes consistent en un foulard d’indienne aux couleurs vives jeté sur les épaules, et un bonnet d’étoffe analogue à celui des pêcheurs de la Méditerranée et dont la pointe est fixée, par le retroussis, au milieu du front. Ce bonnet, que les Canadiens appellent tuque, est tricolore, formé de bandes rouges et noires, brodée dé bleu. J’assistai aussi à la naissance d’un canot d’écorce, ce chef-d’œuvre de l’art sauvage, si élancé, léger et gracieux avec ses pinces pointues et recourbées, tout embaumé de résine, tel, enfin, que l’a chanté Longfellow dans son poème indien d’Hiawatha :


Le canot de bouleau fut construit — dans la vallée, près la rivière, — au cœur même de la forêt ; — la vie des bois était en lui, — tous ses mystères, toute sa magie, — la légèreté du bouleau, — toute la fermeté du cèdre ; — avec la souplesse du tremble, — puis il flotta sur la rivière — comme une feuille jaunie par l’automne, — comme un lys d’eau couleur de feu.


MONTAGNAIS DE LA POINTE-BLEUE. — LIGNE DU CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT-JEAN ».

Avant de quitter le lac Saint-Jean, il convient de dire au moins quelques mots du ouananiche, le célèbre saumon d’eau douce dont les bonds sont, parait-il, prodigieux, et qui abonde, non seulement dans le lac, mais encore dans les rivières qui en découlent ; sa chair passe pour être supérieure à celle du saumon ordinaire et, chaque printemps, sa renommée attire, de toutes les parties du monde, des pêcheurs passionnés désireux de se mesurer avec lui ; quant aux truites de toute grosseur, elles pullulent tellement qu’on les rapporte à pleins paniers, comme j’en ai pu être témoin. Je rentrai d’assez bonne heure pour avoir le temps de faire un tour dans le village de Roberval, presque exclusivement peuplé de Canadiens qui lui ont donné cette physionomie française, ce goût de terroir inexprimable, rappelant la vieille province et qui les suit partout où ils s’implantent. L’hôtel, par contre, et le décor de son dîner, me plongèrent dans un bain d’esthétisme ultra-britannique, inattendu dans un pareil endroit. Douze ou quinze maids, tout de blanc vêtues — telles des vestales — robes de mousseline, ceintures et grands nœuds de soie, souliers de peau assortis, évoluaient sans bruit dans le modern style de cette grande salle à manger dont, seules, elles assuraient le service — contraste étrange qui ne manquait pas de charme, après un jour passé dans une tribu sauvage. Après quoi, le jour même, je remontai dans le train pour retourner à Chambord, l’embranchement de Chicoutimi, point où le Saguenay devient navigable. À partir de Chambord, le train longe la partie Sud du lac jusqu’à Saint-Jérôme, centre d’un pays agricole déjà fort avancé, puis l’on pénètre dans une région forestière qui commence seulement à se relever d’un effrayant incendie, survenu en 1870 et qui la dévasta tout entière : en sept heures, le feu détruisit cent vingt milles de bois ; les habitants essayèrent vainement de se sauver en se plongeant dans le lac qui entra en ébullition ; le poisson des rivières fut cuit et remonta à la surface ; des rochers énormes éclatèrent, ce fut comme la fin d’un monde. Toute vie disparut de ce malheureux canton.

CHICOUTIMI. — LIGNE DU CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT-JEAN ».

Les villages de Saint-Gédéon, Hébertville, Dorval et La Jonquière, que l’on traverse ensuite, sont autant de ruches agricoles en pleine prospérité, fondées par des essaims de Canadiens français, venus eux ou leurs pères, des environs de Québec et de Montréal. La ville de Chicoutimi doit son existence aux nombreuses scieries qui s’y sont développées sur les bords du Saguenay pour exploiter les richesses forestières de la contrée. Il faisait nuit quand le train y arriva et comme l’on nous annonça à l’hôtel qu’en raison de la marée le bateau partirait à trois heures du matin, j’estimai qu’en cette occurrence le parti le plus sage était de m’aller coucher.

Avant le jour, on frappe à ma porte, mais la crainte de manquer le départ m’a déjà fait lever ; je vais me promener devant l’hôtel ; cette nuit d’été, quoique fraîche, est très supportable ; insensiblement, le jour paraît et, avec lui, le fleuve, très large et encaissé, sur lequel traînent, comme des écharpes blanches négligemment dénouées, des flocons de vapeurs. Derrière l’hôtel s’étend la ville ensommeillée, et tout autour, sur le ciel pâle, des hauteurs boisées se dressent qui donnent à cet ensemble un cadre de tranquille grandeur. Quelques groupes de touristes surviennent ; trois heures sont sonnées, le bateau a du retard ; il apparaît enfin au tournant du Saguenay, tout blanc et or, fumant avec un grand bruit de roues, un bon bateau très large, au pont couvert de tentes, dans le genre de ceux du lac de Genève. Quand on démarre, il est près de cinq heures, le soleil pointe à l’horizon, et la journée promet, ce qu’elle tint en effet, d’être très belle.


(À suivre.) Gaston du Boscq de Beaumont.


UNE MISSION EN ACADIE[3]

ET DU LAC SAINT-JEAN AU NIAGARA.
PAR GASTON DU BOSCQ de BEAUMONT.


LE SAGUENAY. — LES CAPS TRINITÉ ET ÉTERNITÉ. — LE SAINT-LAURENT.



Dante, illustré par Gustave Doré : telle est la première impression produite par ce fleuve de mort qu’est le Saguenay, prodigieux torrent d’un à deux milles de large sur soixante-cinq de long, coulant entre deux murailles abruptes taillées en plein roc à même la chaîne des Laurentides.

Cet Érèbe aux eaux noires à reflets métalliques est un gouffre insondable, dont l’ancre n’a jamais pu trouver le fond, de bien des centaines de pieds plus bas que le lit du Saint-Laurent.

De Chicoutimi à l’entrée de la baie des Ha ! Ha ! (huit milles en descendant le fleuve), la scène est, certes, déjà bien grandiose, mais elle n’a pas encore cet aspect titanesque qu’elle acquiert plus près de l’embouchure. La baie des Ha ! Ha ! qui est d’une profondeur d’environ sept milles, doit, dit-on, son nom féerique aux exclamations que poussèrent les premiers découvreurs en s’apercevant que ce qu’ils avaient pris pour le principal bras du fleuve, ou l’embouchure de quelque grande rivière, n’était, en réalité, qu’un cul de sac, dont l’arrière-plan est maintenant formé par les prairies de Saint-Alphonse.

Une dizaine de milles après on voit se dresser un énorme roc qui présente, à plusieurs centaines de pieds de hauteur, une face entièrement polie et verticale à laquelle il doit son nom de « Tableau » et qu’heureusement aucun industriel n’a encore songé à utiliser pour y faire peindre quelque gigantesque réclame. Le panorama devient maintenant d’une sauvage grandeur qui ne saurait, je crois, être jamais dépassée ; déjà de loin, à droite, deux énormes promontoires attirent l’attention par leur masse imposante et leur profil majestueux : « Trinité » et « Éternité », tels sont les noms de ces caps qui, bien que de trois hauteurs et ayant chacun une physionomie distincte, ne forment cependant qu’un seul bloc, Sinaï monstrueux de dix-sept cents pieds, surmonté d’un calvaire ! À mesure que le bateau s’en approche davantage, l’impression produite par sa majesté augmente au point de devenir oppressante. Maintenant que le vaisseau paraît frôler les flancs luisants du monstre, on se rend mieux compte de ses effrayantes proportions ; ce sont bien là les assises même du globe, les muets témoins des convulsions de son enfance et qui lui survivront sans doute, quelques éternités encore, lorsque la Vie l’aura quitté. Le roc paraît si près qu’il semble qu’on le toucherait en étendant le bras : essayez de l’atteindre en lançant un caillou de toutes vos forces, et vous verrez avec surprise combien grande encore est la distance qui vous en sépare.

Nous sommes maintenant dans la baie de l’Éternité, entre les deux grands caps ; le sifflet de la machine qui retentit au milieu de ces solitudes, et en fait comprendre toute la profondeur, est indéfiniment répété par les échos d’alentour. Cette eau noire comme de l’encre, sur laquelle nous glissons, cache un gouffre de plus de deux mille pieds et le cap Éternité qui la surplombe, plus grand de huit cents pieds que la Trinité, a, me dit-on, six fois la hauteur de la citadelle de Québec !

ÉTERNITÉ ET TRINITÉ, RIVIÈRE SAGUENAY.
CLICHÉ DE LA COMPAGNIE DE CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT-JEAN ».

À partir de ce point jusqu’à l’embouchure, la scène est, sans discontinuer, de la plus sublime grandeur ; les détours du fleuve et le nombre de baies qui dentellent ses bords offrent à chaque tournant un panorama nouveau qui ne donne pas à l’attention le temps de se lasser. Après avoir longé deux îles, franchi les embouchures du petit Saguenay et de la Marguerite, nous rencontrons la pointe de la Boule, sorte de tour naturelle en granit qui semble vouloir barrer le passage, puis c’est, deux ou trois milles plus loin, Tadoussac, point où le Saguenay se jette dans le Saint-Laurent. Deux rocheux promontoires gardent l’entrée de la sombre rivière : la pointe aux Bouleaux et la pointe aux Vaches ; cette dernière, à gauche, en descendant le cours, doit son nom à la quantité de veaux marins qui, jadis, venaient hanter sa grève.

PETIT SAGUENAY. — CLICHÉ DE LA COMPAGNIE DE CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT-JEAN ».

À la pointe de Tadoussac se dresse un grand hôtel tout blanc qui, de loin, semble un château de neige ; du beau jardin qui l’entoure, un coup de canon salue notre passage, au moment où nous franchissons la barre d’écume qui sépare l’encre du Saguenay des eaux bleuâtres du golfe. Autour de nous, maintenant, l’horizon s’élargit, au point parfois de s’effacer. On pourrait aisément se croire en mer ; dans ces eaux calmes et déjà très salées, des baleineaux s’ébattent.

TADOUSSAC. — CLICHÉ DE LA COMPAGNIE DE CHEMIN DE FER « QUÉBEC ET LAC SAINT-JEAN ».

Le navire traverse alors le Saint-Laurent pour aller, à vingt-deux milles de là, faire escale à la Rivière du Loup, station d’été très prospère. Puis, dans la fin de cette éclatante journée de juin, continue l’inoubliable montée du fleuve immense, parsemé d’îles, aux rives boisées et très peuplées, pourtant, si l’on en juge par les clochers qui s’érigent au loin sur le ciel palissant où pointent des étoiles.

La nuit, maintenant, se hâte, l’eau change de couleur et se marbre de moires ; le fleuve rétréci, mais formidable encore, roule assombri entre deux haies de sapinières, et la pleine lune, telle un large jouis d’or — un vieux louis d’or fleurdelisé de France — éclaire cette scène qui n’a pas dû changer depuis le soir où remontèrent les vaisseaux de Champlain allant fonder Québec.

  1. Devise de Québec.
  2. Ma visite à Lorette est du 22 juin 1899. Le ministère Waldeck-Rousseau n’était pas encore constitué.
  3. Suite. Voyez p. 529, 541 et 553.