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Un pari de milliardaires, et autres nouvelles/Un pari de milliardaires (v2)/Chapitre 7

Traduction par François de Gaïl.
Société du Mercure de France (p. 21-23).
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— Voyons, dépêchez-vous, Tod ; finissez-en et donnez-lui sa monnaie.

— C’est facile à dire, reprit Tod, regardez donc le billet qu’il me présente.

Le patron du magasin examina le billet, siffla entre ses dents, les yeux écarquillés, et se dirigea vers la pile des vieux vêtements ; il se mit à les tripoter en les rangeant et en se parlant à lui-même d’un air très agité :

— Oser vendre une telle défroque à un archi-millionnaire ! Tod est fou à lier, ma parole ! Il n’en fait jamais d’autres. Il me fait perdre ma meilleure clientèle, car il est incapable d’attirer le public, à plus forte raison un millionnaire. Je vais essayer de réparer sa bévue. Je vous en prie, Monsieur, débarrassez-vous de ce complet et jetez-le vite loin de vous. Faites-moi l’honneur d’essayer cette chemise et ce vêtement. C’est tout à fait ce qu’il vous faut : un riche complet, étoffe parfaite, de bon goût, coupe à la dernière mode. Ce vêtement m’avait été commandé par un prince — vous le connaissez sans doute — son Altesse Sérénissime le Hospodar d’Halifax. Il me l’a laissé pour compte et s’est commandé un complet de deuil, sa mère venait de mourir. Mais peu importe ; tenez, le pantalon vous va à ravir ; le gilet de même ; quant au veston, c’est tout bonnement une merveille. L’ensemble est parfait ; voyez vous-même, Monsieur, si on peut rêver un plus charmant complet ?

Je me déclarai satisfait.

— C’est entendu, Monsieur, vous prenez ce complet comme pis-aller, si je puis m’exprimer ainsi ; mais vous allez voir ce que je vous livrerai sur commande. Permettez-moi de prendre vos mesures. Tod ! de l’encre, une plume et le carnet. Inscrivez : longueur de la jambe 32 ; entrejambe 26… etc.

Avant que j’aie pu placer un mot, il avait pris toutes mes mesures et commandait pour moi des vêtements de cérémonie, complets du matin, vestons d’appartement, des chemises, bref un trousseau complet.

Je finis pourtant par lui dire :

— Mais, mon bon Monsieur, je ne puis pas vous payer toute cette commande, à moins que vous ne consentiez à attendre votre facture « indéfiniment », ou que vous me changiez mon billet.

— Attendre indéfiniment ! Vous plaisantez, Monsieur ! Mais j’attendrai, s’il le faut, éternellement ! Tod, rassemblez tout ceci et envoyez-le sans perdre une seconde à l’adresse de monsieur qui voudra bien vous indiquer où il demeure. Ne craignez pas de faire attendre les autres clients qui viennent d’entrer et mettez-vous exclusivement aux ordres de monsieur.