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Un pari de milliardaires, et autres nouvelles/Un pari de milliardaires (v2)/Chapitre 6

Traduction par François de Gaïl.
Société du Mercure de France (p. 19-21).
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Ce dernier commis me dit enfin : — Je suis à vous dans un instant. Quand il eut terminé ce qu’il était en train de faire, il m’emmena au fond du magasin, s’arrêta devant un tas de vêtements de rebut, choisit le moins mauvais et me le donna à essayer : il ne m’allait pas ; mais comme il me paraissait à peu près neuf, je me décidai et arrêtai mon choix. Au moment de prendre mon complet, je demandai timidement à l’employé :

— Verriez-vous un inconvénient à n’être payé que dans quelques jours ? Je n’ai pas de monnaie sur moi.

Le commis me répondit en prenant un air plutôt sarcastique :

— Vous n’avez pas d’argent ; je m’en doutais bien ; les clients comme vous n’ont pas l’habitude de porter sur eux de fortes sommes.

Piqué au vif, je repris :

— Mon brave ami, vous ne devriez pas juger les étrangers sur les vêtements qu’ils portent ; je peux parfaitement vous payer ce complet. Je voulais seulement vous éviter la peine de me faire de la monnaie sur un gros billet.

Il changea de figura sensiblement, et me dit d’un air narquois :

— Je me permettrai de vous faire observer qu’il ne vous appartient pas de nous supposer incapables de changer votre billet de banque. Nous sommes parfaitement en mesure de le faire.

Je le lui tendis le billet en disant : — C’est pour le mieux, veuillez donc m’excuser.

Il reçut l’argent avec un sourire, un de ces sourires larges et béants qui fendent la bouche jusqu’aux oreilles et vous font immédiatement penser aux rides cerclées que vous avez remarquées à la surface de l’eau lorsque vous jetez de grosses pierres dans un étang.

Au moment où il examina le billet, ce sourire se figea sur sa figure et il pâlit immédiatement ; on eût dit qu’un de ces torrents de lave qu’on rencontre sur les flancs du Vésuve venait de se solidifier sur son visage. Je n’avais jamais vu un homme aussi complètement pétrifié : il demeurait stupide et immobile, en extase devant ce billet.

Le patron du magasin s’approcha pour voir ce qui arrivait, et dit :

— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui vous embarrasse !

— Rien, répondis-je ; j’attends tout simplement ma monnaie.