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Un pari de milliardaires, et autres nouvelles/Un pari de milliardaires (v2)/Chapitre 8

Traduction par François de Gaïl.
Société du Mercure de France (p. 23-26).
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— Je suis en train de déménager, répondis-je ; aussi vais-je vous donner ma nouvelle adresse.

— Parfaitement, Monsieur, comme il vous plaira. Voici la sortie. Au revoir, Monsieur, au revoir !

Comme bien vous le pensez, je tirai parti de la situation et continuai à acheter tout ce qui me manquait en essayant de changer mon billet. Au bout d’une semaine j’étais équipé à neuf, très élégamment, et j’avais pris pension dans un hôtel somptueux de Hanovre Square. J’y prenais mes repas du soir, mais pour le déjeuner j’étais resté fidèle à l’humble gargote de Harris, où j’avais mangé mon premier déjeuner sur présentation du fameux billet d’un million de livres.

J’étais devenu le « clou » du restaurant et lui valais une vogue immense : comme une traînée de poudre le bruit s’était répandu que l’individu qui trimbalait un million de livres dans son gilet était le pensionnaire assidu de la gargote ; cela suffit pour transformer cette pauvre guinguette, qui faisait péniblement ses frais au jour le jour, en un restaurant où les pensionnaires affluaient.

Harris m’en sut tant de gré qu’il persuada à ses clients de me prêter de l’argent ; tous s’empressèrent si bien que je reçus des sommes considérables et pus mener la vie à grandes guides.

J’avais pourtant peur de finir par un beau crac, car, engagé comme je l’étais, il fallait pouvoir traverser le torrent des difficultés ou se noyer irrévocablement. Il n’y a rien de tel que le danger d’un désastre imminent pour donner aux choses et aux situations les plus grotesques un caractère sérieux et sobre qui va même parfois jusqu’au tragique. La nuit, dans l’obscurité, je n’envisageais guère que le côté tragique de ma position ; j’en avais des cauchemars, je gémissais, m’agitais et ne pouvais dormir. Mais, au grand jour, mes idées s’égayaient et je me promenais d’un pas alerte, grisé en quelque sorte par mon bonheur si imprévu.

C’était d’ailleurs bien naturel, car je me sentais maintenant en passe de devenir une des notoriétés de la métropole et mon succès commençait à me tourner la tête.

Impossible de jeter les yeux sur un journal anglais, écossais ou irlandais sans tomber sur un article relatif aux faits et gestes du milliardaire qui porte un million de livres dans la poche du son gilet. Au début, on me cita au bas de la colonne de la chronique locale ; mais, peu à peu, on me donna le pas sur les chevaliers et les barons ; tant et si bien que, ma notoriété augmentant de jour en jour, je finis par atteindre le faste des grandeurs et eus la préséance sur les ducs et les hauts membres du clergé ; seuls, la famille royale et le primat d’Angleterre passaient avant moi dans les « mondanités ». Mais notez bien que tout ceci n’était que de la pure notoriété ; j’aspirais à mieux encore ; il me fallait une renommée universelle. Le coup décisif fut porté par Punch, qui me caricatura, et en un instant je vis mon humble et périssable notoriété se transformer en une gloire inaltérable ; je venais de recevoir « l’accolade », j’étais maintenant un homme « arrivé » ! On pouvait plaisanter sur mon compte, mais avec respect et sans grossièreté ; on riait de mon aventure, mais personne ne se serait avisé de se moquer de moi.

Punch me représenta sous les traits d’un vagabond couvert de haillons, en train de bavarder avec un garde de la Cour de Londres.

Vous imaginez-vous l’affolement que j’éprouvai ? Moi, pauvre diable auquel personne ne faisait attention hier, je devenais subitement le point de mire universel ; impossible de dire un mot sans qu’il fût répété de bouche en bouche ; impossible de remuer une jambe sans entendre autour de moi : « Tenez, le voilà, il va par là. » Pendant mes repas, on me regardait comme une bête curieuse ; à l’Opéra, mille lorgnettes étaient braquées sur ma loge. Bref, je nageais littéralement au milieu de la gloire et cela du matin au soir.