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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 220-222).


CHAPITRE LX.


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治大國若烹小鮮。以道蒞天下,其鬼不神;非其鬼不神,其神不傷人;非其神不傷人,聖人亦不傷人。夫兩不相傷,故德交歸焉。


Pour gouverner un grand royaume, (on doit) imiter (celui qui) fait cuire (1) un petit poisson.

Lorsque le prince dirige l’empire par le Tao, les démons (2) ne montrent point leur puissance (3).

Ce n’est point que les démons manquent de puissance, c’est que les démons ne blessent point les hommes.

Ce n’est point que les démons ne (puissent) blesser les hommes, c’est que le Saint lui-même ne blesse point les hommes.

Ni le Saint ni les démons ne les blessent (4) ; c’est pourquoi ils confondent ensemble leur vertu (5).


NOTES.


(1) A : Lorsqu’on fait cuire un petit poisson, on n’ôte ni ses entrailles ni ses écailles ; on n’ose le manier rudement de peur de l’écraser. De même (B), lorsqu’on gouverne un grand royaume, il ne faut pas se donner beaucoup de mouvement, ni établir une multitude de lois et de règlements, de peur de tourmenter les inférieurs et de les exciter au désordre.

Le reste du chapitre offre le retour fréquent des mêmes mots, et semble aussi insignifiant qu’inintelligible, si l’on donne aux mots chinois leur acception ordinaire.

Je me bornerai à citer en grande partie le commentateur B, qui, comme tous les autres, a pris ici la glose ancienne de Ho-chang-kong (A) pour base de ses développements.

Le Saint emploie le vide et la lumière (c’est-à-dire se dépouille de ses passions et dissipe leurs ténèbres) pour nourrir sa nature, la modération et l’économie pour subvenir aux besoins de son corps, la pureté et l’attention la plus sévère pour fortifier sa volonté, le calme et la quiétude pour gouverner son royaume.

Lorsqu’on gouverne l’empire par le Tao, les démons n’osent (A) montrer leur puissance, parce qu’un Saint est assis sur le trône. Si les démons n’osent montrer leur puissance pour nuire aux hommes, ce n’est pas qu’ils manquent de puissance, c’est uniquement parce que la perversité ne peut vaincre la droiture. C’est pourquoi on reconnaît que si les démons n’osent attaquer les hommes, c’est parce qu’ils craignent et respectent l’homme droit et sage qui est sur le trône. Si le Saint n’ose nuire au peuple, c’est qu’il l’affectionne comme s’il était son père. Si, dans le nombre, il se trouve des hommes aveugles qui se laissent aller au mal, le Saint se garde de les punir immédiatement à cause du mal qu’ils ont fait. Il les sauve par sa bonté, il les console par ses bienfaits et les fait revenir au bien. Le Saint ne fait point de mal au peuple, et alors les démons se convertissent. Cela montre la grandeur de sa vertu. De leur côté, les démons ne font point de mal aux hommes ; cela prouve aussi l’excellence de leur vertu.

Tout l’empire en attribue le mérite au Saint ; mais celui-ci ne voit aucun mérite dans ses œuvres, et il rapporte ce mérite aux démons. Ainsi ils confondent ensemble leur vertu.


(2) Toutes les éditions portent chin « esprits » au lieu de koueï « démons » (nos 23 et 29 du texte chinois). J’ai cru devoir adopter la leçon koueï , afin de rétablir le parallélisme qui semble devoir exister entre ces deux phrases et celles qui précèdent.

E explique le mot koueï « démons, » par koueï-chin 鬼神 « esprits » en général. Cependant les malheurs qu’il cite plus bas, tels que fléaux, morts prématurées, pestes, etc. montrent qu’il faut prendre le mot koueï en mauvaise part et le rendre par « démons. »


(3) Le mot chin (nos 16 et 21) signifie « être doué d’une puissance surnaturelle. »


(4) E : Les esprits (sic) et le Saint ne font point de mal aux hommes.


(5) C’est le sens de C : 聖人與鬼合其德 « Sanctus vir et dæmones conjungunt ipsorum virtutem. » Il y a une grande différence entre cette glose, qu’appuient plusieurs commentateurs, et celle-ci de E : « Itaque Viæ et Virtutis merita simul congregantur in præsenti sæculo. »