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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 223-226).


CHAPITRE LXI.


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大國者下流,天下之交,天下之牝。牝常以靜勝牡,以靜為下。故大國以下小國,則取小國;小國以下大國,則取大國。故或下以取,或下而取。大國不過欲兼畜人,小國不過欲入事人。夫兩者各得其所欲,大者宜為下。


Un grand royaume (doit s’abaisser comme) les fleuves et les mers, où se réunissent (toutes les eaux de) l’empire (1).

Dans le monde, tel est le rôle de la femelle (2). En restant en repos, elle triomphe constamment du mâle. Ce repos est une sorte d’abaissement.

C’est pourquoi, si un grand royaume (3) s’abaisse devant les petits royaumes, il gagnera les petits royaumes.

Si les petits royaumes s’abaissent (4) devant un grand royaume, ils gagneront le grand royaume.

C’est pourquoi les uns s’abaissent (5) pour recevoir, les autres s’abaissent pour être reçus.

Ce que désire uniquement un grand royaume, c’est de réunir et de gouverner (6) les autres hommes.

Ce que désire uniquement un petit royaume (7), c’est d’être admis à servir les autres hommes.

Alors tous deux obtiennent ce qu’ils désiraient.

Mais les grands doivent s’abaisser !


NOTES.


(1) E : L’expression hia-lieou 下流, « ce qui coule en bas, » désigne les fleuves et les mers. La voie, c’est-à-dire la conduite d’un grand royaume peut être comparée aux fleuves et aux mers et omnibus mundi fœminis. Or les fleuves et les mers se tiennent (littéral. « résident ») au-dessous du niveau de toutes les eaux ; et, parce qu’ils occupent une situation basse et inférieure, les eaux de tout l’empire (ou de tout l’univers) vont se rendre dans leur sein.

Liu-kie-fou donne un autre sens aux mots 下流 ; il les explique par « état d’abaissement, » littéral. « courant inférieur. » Si un grand royaume peut véritablement se tenir dans le courant inférieur, c’est-à-dire s’abaisser, s’humilier, pour amener l’empire à se joindre et à se soumettre à lui.... C’est aussi le sens de Li-si-tchaï : Si un grand royaume peut s’abaisser pour attirer à lui les êtres, ils ne pourront s’empêcher de venir se joindre et se soumettre à lui.

B : Celui qui gouverne un grand royaume doit ressembler aux fleuves et aux mers qui, coulant en bas, reçoivent dans leur sein toutes les rivières du monde. Si le prince d’un grand royaume sait s’humilier et accueillir les inférieurs avec bonté, ceux qui sont près de lui se réjouiront, ceux qui sont éloignés accourront avec empressement ; tout l’empire viendra se soumettre à lui, de même que les eaux se précipitent vers les fleuves et les mers, et vont se réunir dans leur sein.


(2) E : La femelle n’est pas plus forte que le mâle, et cependant, au moyen de la douceur et du calme, elle triomphe constamment du mâle. Cela vient de ce que, par ce calme, elle s’humilie et s’abaisse au-dessous du mâle.


(3) B : Si le prince d’un grand royaume peut s’humilier, s’abaisser, rester calme et tranquille, et traiter les petits royaumes avec bienveillance et humanité, ceux-ci seront touchés de sa vertu et se soumettront à lui. Voilà l’art par lequel les grands royaumes gagnent les petits royaumes, les attirent à eux et s’enrichissent de leur territoire.


(4) B : Si le prince d’un petit royaume sait s’humilier et s’abaisser, être calme, tranquille, et servir docilement le chef d’un grand royaume, celui-ci le traitera avec bienveillance et humanité. Il (C) le recevra au nombre de ses tributaires et le préservera des attaques de ses ennemis. Voilà l’art par lequel les petits royaumes gagnent la bienveillance et la protection des grands royaumes.


(5) E : Les mots i-thsiu 以取 signifient thsiu-jin 取人, « prendre, gagner les hommes, » c’est-à-dire, suivant Liu-kie-fou, « gagner leur affection et ne point la perdre. »

Les mots eul-thsiu 而取 signifient thsiu-iu-jin 取於人, littéral. « être pris (c’est-à-dire être accueilli) par les hommes. »


(6) A explique le mot par mo , verbe qui, comme ποιμαίνειν, en grec, veut dire « faire paître » et « gouverner. »


(7) E : Un grand royaume désire de réunir sous sa puissance et de gouverner les hommes des autres états. Si maintenant il s’abaisse devant les petits royaumes, les petits royaumes viendront se soumettre à lui. Un petit royaume désire d’être admis à servir les hommes (c’est-à-dire les princes des grands royaumes). Si maintenant il s’abaisse devant un grand royaume, et que ce grand royaume l’accueille avec bienveillance, ils obtiendront l’un et l’autre ce qu’ils désiraient.

Les vœux d’un petit royaume se bornent à vouloir servir les hommes (les princes puissants) ; mais le vœu que forme un grand royaume est de réunir sous sa puissance et de gouverner les hommes (des états voisins). Si celui qui sert les autres hommes voit que tel prince manque d’égards envers lui, il le quittera et ira offrir son obéissance à un autre. Si celui qui avait réuni sous sa puissance et qui gouvernait les hommes (des états voisins) vient à perdre l’obéissance d’un petit royaume, on ne pourra plus dire qu’il réunit et gouverne les hommes. C’est pourquoi les grands doivent surtout s’abaisser.

En s’abaissant, dit Wang-fou-sse, un petit royaume se conserve ; c’est là toute son ambition. Il ne peut déterminer tout l’empire à se soumettre à lui. Mais si un grand royaume s’abaisse, tous les autres états viendront se soumettre à lui. Voilà pourquoi les grands surtout doivent s’humilier et s’abaisser.