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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 214-216).


CHAPITRE LVIII.


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其政悶悶,其民淳淳;其政察察,其民缺缺。禍兮福之所倚,福兮禍之所伏。孰知其極?其無正。正復為奇,善復為妖。人之迷,其日固久。是以聖人方而不割,廉而不劌,直而不肆,光而不燿。


Lorsque l’administration (paraît) dépourvue de lumières (1), le peuple devient riche (2).

Lorsque l’administration est clairvoyante (3), le peuple manque de tout.

Le bonheur (4) naît du malheur, le malheur est caché au sein du bonheur. Qui peut en prévoir la fin (5) ?

Si le prince n’est pas droit, les hommes droits (6) deviendront trompeurs, et les hommes vertueux, pervers.

Les hommes sont plongés dans l’erreur, et cela dure depuis bien longtemps (7) !

C’est pourquoi le Saint est juste (8) et ne blesse pas (le peuple).

Il est désintéressé et ne lui fait pas de tort.

Il est droit (9) et ne le redresse pas.

Il est éclairé (10) et ne l’éblouit pas.


NOTES.


(1) A : Lorsque l’administration est large, libérale et indulgente, lorsqu’elle néglige d’entrer dans des détails minutieux, de rechercher les plus légères fautes pour tourmenter le peuple.


(2) G explique l’expression chun-chun 醇醇 par fou , « (le peuple) devient riche ; » A la rend par fon-heou 富厚, même sens. D’autres interprètes lui donnent le sens ordinaire de « fidèle, honnête, et, par conséquent (B), « facile à gouverner » ; mais ils font disparaître l’opposition qui doit exister entre cette phrase et celle qui suit.


(3) B, C : Lorsque l’administration devient minutieuse et tracassière, lorsqu’elle fait exécuter les lois dans toute leur rigueur, le peuple, gêné par une multitude de règlements, ne peut gagner tranquillement sa vie, et se voit hors d’état d’échapper au besoin et à la mort.


(4) B : En général, lorsqu’un homme est tombé dans quelque calamité, s’il peut se repentir de ses fautes, s’examiner sévèrement, être sans cesse sur ses gardes, il change son malheur en bonheur.

Lorsqu’au contraire un homme est au comble de ses vœux, s’il s’enorgueillit et s’abandonne à ses passions sans songer à revenir au bien, une foule de malheurs vient fondre sur lui.


(5) G : Le mot ki veut dire tchong , « fin. » E : Au commencement, quelques-uns semblent être malheureux ; qui peut prévoir s’ils ne finiront pas par être heureux ? D’autres semblent être heureux au commencement ; qui sait s’ils ne finiront pas par être malheureux ?

Liu-kie-fou : Qui peut en prévoir la fin, de manière à éviter l’un (le malheur) et à arriver à l’autre (au bonheur) ?


(6) A : Les inférieurs imiteront son exemple.


(7) B : Ce n’est pas d’hier que les hommes sont aveuglés et ont abandonné la droiture. Cet aveuglement vient d’une manière insensible ; leur malheur est de ne pas s’en apercevoir. C’est pourquoi le Saint prend garde aux choses les plus légères ; il craint toujours que le peuple ne se perde. A rapporte aux princes ce que B et les. autres commentateurs appliquent aux hommes en général. Suivant lui, il faut traduire : « Il y a bien longtemps que les rois sont plongés dans l’aveuglement ! »


(8) B : Les hommes injustes ou cupides deviennent justes et désintéressés par la seule influence de son exemple et sans qu’il ait besoin de les punir.

E : Lorsque le Saint gouverne, quoiqu’il soit extrêmement juste et éclairé, il conserve une généreuse indulgence pour tous les hommes. S’il en était autrement, il montrerait une sévérité excessive et tomberait dans les excès où conduit l’abus des lumières, c’est-à-dire, l’abus d’une pénétration qui ne s’exerce qu’à trouver des fautes dans les autres.


(9) A rend le mot sse par chin , « étendre, » c’est-à-dire, « redresser. »


(10) A : Quoique le Saint soit très-éclairé, il concentre (B) ses lumières en lui-même et aime à paraître ignorant comme les hommes vulgaires.