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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 209-213).


CHAPITRE LVII.


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以正治國,以奇用兵,以無事取天下。吾何以知其然哉?以此:天下多忌諱,而民彌貧;民多利器,國家滋昏;人多伎巧,奇物滋起;法令滋彰,盜賊多有。故聖人云:我無為,而民自化;我好靜,而民自正;我無事,而民自富;我無欲,而民自樸。


Avec la droiture, on gouverne le royaume ; avec la ruse (1), on fait la guerre ; avec le non-agir, on devient le maître de l’empire (2).

Comment sais-je qu’il en est ainsi de l’empire (3) ? Par ceci.

Plus le roi (4) multiplie les prohibitions et les défenses (5), et plus le peuple s’appauvrit ;

Plus le peuple a d’instruments de lucre (6), et plus le royaume se trouble ;

Plus le peuple (7) a d’adresse et d’habileté, et plus l’on voit fabriquer d’objets bizarres ;

Plus les lois se manifestent, et plus les voleurs s’accroissent (8).

C’est pourquoi le Saint (9) dit : Je pratique le non-agir, et le peuple se convertit de lui-même.

J’aime la quiétude, et le peuple se rectifie de lui-même (10).

Je m’abstiens de toute occupation (11), et le peuple s’enrichit de lui-même.

Je me dégage de tous désirs, et le peuple revient de lui-même à la simplicité (12).


NOTES.


(1) A, H : Le mot khi a ici le sens de t’cha , « fausseté, ruse, artifice. »

E : Dans la guerre on désire prendre l’ennemi à l’improviste ; c’est pourquoi l’on a recours à des stratagèmes habilement combinés.


(2) B : Lorsque le prince observe le non-agir, quand il évite de créer une multitude de lois, les peuples jouissent de la paix et lui donnent toute leur affection. Lorsque, au contraire, l’administration devient importune et tracassière, les peuples se soulèvent et ne savent plus que le haïr.


(3) H : Comment sais-je que, par le non-agir, on peut devenir le maître paisible de l’empire ? Je le sais en voyant que les prohibitions, les instruments de lucre, les arts, les lois, qui tous se rattachent à une activité blâmable, sont impuissants pour procurer le gouvernement paisible de l’empire.


(4) Suivant A, les mots thien-hia 天下 (vulgo « empire » ) désignent ici « le prince, » jin-tchou 人主. On pourrait conserver la signification usuelle de cette expression, et, à cause du mot to (vulgo « beaucoup »), qui devient, par position, le verbe actif multiplier, la rendre au locatif par « dans l’empire. » Plus bas, 36, 45, le mot to veut dire « avoir beaucoup de ; » mais le dernier to (57e mot du texte) reprend le sens ordinaire de « beaucoup, en grande abondance. »


(5) A : L’expression ki-weï 急諱 veut dire « défenses, prohibitions. » Liu-kie-fou : Quand les défenses et les prohibitions sont très-relâchées, les hommes de l’empire jouissent d’une entière liberté d’agir ou de parler. ( H explique ki par « défense d’agir, » et weï par « défense de parler de certaines choses »). Mais quand les défenses sont très-multipliées et très-sévères, beaucoup d’hommes violent les lois, bravent les prohibitions et perdent leur emploi ; c’est pourquoi le peuple ne fait que s’appauvrir de plus en plus.


(6) E : Lorsque le peuple s’applique sincèrement à ses devoirs sans courir après des choses futiles, quand il aurait beaucoup d’instruments de lucre, il n’en ferait pas usage.

Ibid. L’expression to-li-khi 多利器, « lorsqu’il y a beaucoup d’instruments de lucre, » veut dire lorsqu’il « court avec ardeur après le lucre. »

Sou-tseu-yeou explique les mots li-ki 利器, par khiouen-meou 權謀, « trames, stratagèmes. » Lao-tseu veut que le prince rende le peuple ignorant et exempt de désirs, afin de le ramener à sa simplicité et à sa pureté primitives ; si, au contraire, le peuple est habile à former des plans, des stratagèmes, pour obtenir du profit et assouvir sa cupidité, le royaume tombera dans le désordre.


(7) La plupart des éditions portent jin , « les hommes. » E lit min , « le peuple. » Lorsque le peuple est véritablement pur et simple, nul n’a besoin de briller par une habileté extraordinaire. Mais quand le peuple montre beaucoup d’adresse et d’habileté dans les arts, on voit paraître une foule d’objets aussi étranges qu’inutiles qui deviennent pour l’empire des instruments de trouble et de désordre.

E explique l’adjectif khi (vulgo « rare, extraordinaire » ), par khie-sie 奇邪, expression à laquelle on donne dans le dictionnaire de Khang-hi, le sens de « étrange, bizarre. » E ajoute les mots wou-i 無益, « inutile, » (des objets étranges et inutiles) pour mieux caractériser les résultats de l’espèce d’habileté que recherchait le peuple dont parle Lao-tseu.

Le mot khi signifie « surgir, naître. »


(8) E : En temps de paix, les lois et les règlements se réduisent à peu de chose ; en temps de trouble, ils sont très-multipliés. Si le prince emploie des lois d’une sévérité excessive pour contenir les inférieurs, ceux-ci éludent les lois à force de ruse et d’adresse et se moquent du prince ; alors les trahisons s’augmentent, et les voleurs se multiplient de jour en jour. Les quatre sortes de malheurs que nous venons de rapporter viennent de ce que le roi se livre à l’action. Voilà les désordres qu’une telle activité fait naître dans l’empire. On voit par là que, pour devenir le maître de l’empire, il faut absolument observer le non-agir.


(9) E : Le Saint (cette expression désigne un prince parfait) observe le non-agir ; il instruit sans parler (c’est-à-dire, par son exemple) : c’est pourquoi le peuple vit dans une douce harmonie et se convertit de lui-même.


(10) E : Lorsque le Saint aime la quiétude, le peuple aussi observe le non-agir. En observant le non-agir, il se rectifie de lui-même.


(11) E : Si le roi est très-occupé (si, par exemple, il ordonne des travaux publics, s’il entreprend des expéditions militaires), le peuple est forcé d’abandonner ses travaux particuliers, de quitter son état, sa profession ; comment pourrait-il ne pas devenir pauvre ? C’est pourquoi, lorsque le roi ne se livre à aucune occupation, le peuple s’enrichit de lui-même.


(12) E : Si le roi a des désirs, le peuple s’empressera de les satisfaire, et on verra paraître la fausseté et l’hypocrisie. C’est pourquoi, lorsque le roi est sans désirs, le peuple revient de lui-même à la simplicité.

A : Si le roi est constamment sans désirs, s’il supprime le luxe et la magnificence, le peuple imitera son exemple et reviendra de lui-même à la simplicité.