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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 194-196).


CHAPITRE LIII.


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使我介然有知,行於大道,唯施是畏。大道甚夷,而民好徑。朝甚除,田甚蕪,倉甚虛;服文綵,帶利劍,厭飲食,財貨有餘;是謂盜夸。非道也哉!


Si j’étais doué de quelque connaissance (1), je marcherais dans la grande Voie.

La seule chose que je craigne, c’est d’agir (2).

La grande Voie est très-unie, mais le peuple (3) aime les sentiers.

Si les palais sont très-brillants (4), les champs sont très-incultes, et les greniers très-vides.

Les princes s’habillent de riches étoffes (5) ; ils portent un glaive tranchant ; ils se rassasient de mets exquis ; ils regorgent (6) de richesses.

C’est ce qu’on appelle se glorifier du vol (7) ; ce n’est point pratiquer le Tao (8).


NOTES.


(1) E, H, et la plupart des commentateurs expliquent kiaï-jen 介然 par « petit, mimce, un peu. » A seul le rend par « grand, » ta A : Lao-tseu déteste les princes de son temps qui ne pratiquent pas le grand Tao. C’est pourquoi il fait cette supposition (pour les avertir) : « Si j’avais de grandes connaissances (E, H : quelque connaissance) dans l’art de l’administration, je marcherais dans la « grande Voie, et je donnerais moi-même le salutaire exemple du non-agir. »


(2) A explique chi par chi-weï 是為 « agir. » Je désire récompenser les hommes vertueux, mais je crains de faire surgir une vertu hypocrite ; je veux donner ma confiance à des hommes fidèles et loyaux, mais je crains de donner naissance à une fausse loyauté.

E explique chi par tch’ang-ta 長大, « s’agrandir, paraître grand. » H le rend par donner, l’opposé de recevoir. « Si je veux, dit-il, donner (c’est-à-dire, enseigner aux hommes) le grand Tao, et qu’ils se refusent à le recevoir, etc. »


(3) H : Le cœur de l’homme est pervers et corrompu ; il ne suit pas la grande Voie. Alors l’influence de l’instruction dépérit de jour en jour, la ruse et la méchanceté du peuple s’augmentent, et les lois deviennent de plus en plut sévères.


(4) E : Le mot tch’ou a le sens de kie-hao 潔好 « propre (c’est-à-dire bien nettoyé) et beau (avoir). »


(5) B : Pour que le prince puisse porter des vêtements de soie de différentes couleurs et se nourrir de mets exquis, il faut qu’il accable le peuple d’impôts, qu’il le dépouille de ses richesses. Hoc est quod agunt prœdones !


(6) E : Pour que le prince ait du superflu, il faut que le peuple soit privé du nécessaire.


(7) E : L’expression thao-khoua 盜誇 veut dire « prendre le bien d’autrui et s’en faire gloire. »

Plusieurs éditeurs ont adopté, d’après le célèbre philosophe Han-fei, la leçon thao-iu 盜竽 « donner l’exemple du vol. » On la trouve aussi dans le Dictionnaire de Khang-hi, à propos de ce même passage de Lao-tseu. « la y est-il dit, est le plus grand des cinq instruments de musique. Il a quatre pieds deux pouces de longueur. Dans un concert, lorsqu’il commence à se faire entendre, tous les autres instruments se mettent à l’unisson. De même, quand les grands voleurs donnent l’exemple, les petits voleurs les imitent C’est pourquoi Lao-tseu dit ici 盜竽, « donner l’exemple du vol ; » (littéralement : « pour le vol, imiter l’instrument », c’est-à-dire donner le signal, donner l’exemple). »


(8) E : Le Saint n’habite qu’une humble maison, il porte des habits grossiers et se nourrit de la manière la plus simple ; mais il s’applique à l’agriculture et il estime les grains. De cette manière, le profit ne manque pas de se répandre également sur tous les hommes, et les riches n’éblouissent pas les pauvres. Les princes d’aujourd’hui font tout le contraire ; aussi Lao-tseu dit qu’ils ne pratiquent point le Tao.