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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 189-193).


CHAPITRE LII.


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天下有始,以為天下母。既得1其母,以2知其子,既知其子,復守其母,沒身3不殆。塞其兌,閉其門,終身不勤。開其兌,濟其事,終身不救。見小曰明,守柔曰強。用其光,復歸其明,無遺身殃;是為習常。


Le principe (1) du monde est devenu la mère du monde.

Dès qu’on possède la mère (2), on connaît ses enfants.

Dès que l’homme connaît les enfants et qu’il conserve leur mère, jusqu’à la fin de sa vie il n’est exposé à aucun danger (3).

S’il clot sa bouche (4), s’il ferme ses oreilles et ses yeux (5), jusqu’au terme de ses jours, il n’éprouvera aucune fatigue.

Mais s’il ouvre sa bouche et augmente ses désirs (6), jusqu’à la fin de sa vie, il ne pourra être sauvé.

Celui qui voit les choses les plus subtiles (7) s’appelle éclairé ; celui qui conserve la faiblesse s’appelle fort (8).

S’il fait usage (9) de l’éclat (du Tao) et revient à sa lumière, son corps n’aura plus à craindre aucune calamité.

C’est là ce qu’on appelle être doublement éclairé (10).


NOTES.


(1) Sou-tseu-yeou : Lorsque le Tao n’avait pas encore de nom, les êtres reçurent de lui leur principe ; lorsqu’il eut un nom (lorsqu’il eut le nom de Tao), les êtres reçurent de lui leur vie. C’est pourquoi le Tao est appelé d’abord principe et ensuite mère. Les mots ses enfants désignent tous les êtres. Le Saint connaît tous les êtres, parce qu’il s’est identifié avec le Tao, de même que par la mère on connaît les enfants. Mais, quoique sa rare prudence lui permette de pénétrer tous les êtres, jamais les êtres ne lui font oublier le Tao. C’est pourquoi, jusqu’à la fin de sa vie, il conserve fidèlement leur mère (le Tao). Le malheur des hommes du siècle, c’est d’oublier le Tao, en recherchant avec ardeur les objets et les choses qui flattent leurs sens.

(2) E : Toutes les choses du monde sont étalées devant nos yeux. Parmi les hommes instruits, il y en a qui ne les connaissent pas ; alors ils conservent encore une multitude de doutes. Il est quelques hommes qui les connaissent, mais d’une manière vague et incertaine. Il leur est impossible de posséder la mère des êtres (le Tao) ; ils diffèrent peu de ceux qui ne connaissent pas les êtres. Mais lorsqu’un homme connaît les enfants (les êtres), par cela même qu’il connaît la mère (le Tao), il n’y a rien au monde qu’il ne connaisse. Or celui qui possède la mère ne veut pas uniquement connaître les enfants ; ce qu’il désire, c’est de conserver la mère (le Tao).

Si l’homme connaissait les enfants et ne conservait pas la mère, il laisserait le principal (le Tao) pour courir après l’accessoire (les créatures), et il finirait par détruire sa vie de mille manières. Quand il pourrait embrasser par ses connaissances le ciel et la terre, façonner par son habileté les dix mille êtres, pénétrer par sa puissance l’intérieur des mers, il ne mériterait aucune estime.


(3) E : Celui qui conserve la mère des êtres (qui pratique constamment le Tao) est comme un arbre qui a des racines profondes et une tige solide ; il possède l'art de subsister longtemps. Cf. ch. lix.


(4) E : Suivant le I-king 易經, le mot touï désigne la bouche, kheou . Il faut fermer la bouche, afin que les choses intérieures ne s’échappent pas au dehors. Alors, dit Liu-kie-fou, le cœur ne s’égare pas en voulant se mettre en rapport avec les objets sensibles.


(5) Littéralement : « S’il ferme ses portes. » H : Le mot men « portes » désigne ici les oreilles et les yeux. H : Si l’homme se laisse entraîner par le goût de la musique ou l’amour de la beauté, et oublie de revenir sur ses pas, il poursuit les êtres et se révolte contre sa nature. Il doit donc concentrer intérieurement son ouïe et sa vue. C’est pourquoi Lao-tseu lui conseille de fermer les oreilles et les yeux, afin (E) que les choses extérieures n’entrent point dans son âme. S’il agit ainsi, il pourra, toute sa vie, faire usage du Tao et n’éprouvera jamais aucune fatigue. Mais s’il se livrait aux désirs qui flattent les oreilles et les yeux, s’il se laissait entraîner par l’impétuosité des sens sans revenir dans la bonne voie, il perdrait son cœur sous l’influence des êtres, et, jusqu’à la fin de sa vie, il ne pourrait être sauvé.


(6) A explique les mots tsi-khi-sse 濟其事 (littéralement auxiliari suis rebus) par « augmenter ses désirs. » Cette interprétation est appuyée par Li-si-tchaï et plusieurs autres commentateurs.

E : Si l’homme ouvre sa bouche (A : et augmente ses désirs), il sera bientôt entraîné vers la mort et ne pourra jamais être sauvé.


(7) E : Si l’homme ne voit les choses que lorsqu’elles ont éclaté au grand jour, il est évident que son esprit est incapable de connaître ce qu’il y a de plus subtil. Mais (A) celui qui aperçoit les germes imperceptibles du malheur et du désordre avant qu’ils aient commencé à poindre, ne peut ( B) être aveuglé par les choses extérieures. C’est pourquoi on l’appelle éclairé.


(8) A : Celui qui conserve la force n’est pas longtemps fort ; celui qui conserve la faiblesse devient fort.

C : Si l’homme s’affaiblit extérieurement, il se fortifie à l’intérieur.

On peut voir, chap. lxxvi et lxxviii, comment Lao-tseu prouve la supériorité des choses faibles sur les choses fortes.


(9) Liu-kie-fou : Si l’homme se sert de l’éclat du Tao pour apercevoir les mouvements imperceptibles des créatures et se soustraire à leur influence, s’il revient à la lumière du Tao pour rentrer dans une quiétude absolue, il n’ouvrira pas la bouche, les oreilles, ni les yeux, et n’augmentera pas ses désirs ; il ne sera pas réduit à un état de malheur sans remède. Quelles calamités pourrait-il redouter ?

Aliter Li-si-tchaï : Le Tao peut être considéré comme un arbre dont sa lumière est la racine, et l’émanation de sa lumière, les branches. Ces branches se divisent et produisent dans l’homme la faculté de voir, d’entendre, de sentir, de percevoir. Le Tao coule de la racine aux branches. L’étude part des branches pour chercher la racine. C’est pourquoi Lao-tseu dit : Si l’homme fait usage de l’éclat du Tao pour revenir à sa lumière, c’est ce qu’on appelle être doublement éclairé.


(10) Ce passage a reçu de nombreuses interprétations. Je me bornerai à rapporter les principales.

G : L’expression si-tch’ang 襲常 a le même sens que les mots si-ming 襲明 être doublement éclairé, » du chapitre xxvii. E : Le mot si veut dire tchong « double. » Li-si-tchaï : Le mot tch’ang désigne ici la lumière, ming (qui émane du Tao).

Aliter A : 是謂習修常道 « C’est ce qu’on appelle « cultiver l’éternel Tao. » L’édition A porte si-tch’ang 習常 « s’appliquer au Tao, » au lieu de si-tch’ang 襲謂.

H croit aussi que tch’ang « ce qui est éternel » désigne le Tao ; de plus il explique le mot si par « hériter de. » Le Tao vrai et éternel, nous l’avons reçu dès l’origine ; mais les hommes vulgaires ne peuvent en conserver l'héritage et l’abandonnent. Si l’homme suit les conseils de Lao-tseu, on pourra dire qu’il conserve l’héritage du Tao.

Sou-tseu-yeou pense quue le mot tch’ang signifie ici la nature constante, éternelle de l’homme. « Alors, dit cet interprète, il conserve sa nature éternelle (其常性) sans interruption et dans « toute sa pureté. »

On voit que Sou-tseu-yeou et le commentateur H prennent le mot si dans le sens de « continuer, conserver. »