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=== CONSTRUCTIONS CIVILES ===
Vers les premiers temps du moyen âge, les
traditions romaines s'étaient perpétuées, sur le sol des Gaules, dans les
constructions civiles comme dans les constructions militaires; cependant
le bois jouait alors un rôle plus important que pendant la période gallo-romaine.
Le système de construction gallo-romaine ne diffère pas du
système romain: ce sont les mêmes procédés employés, plus grossiers
quant à l'exécution. Pendant la période mérovingienne, on reconnaît
l'emploi très-fréquent du bois, non-seulement pour les couvertures, mais
dans les plafonds, les lambris, les portiques, les parois même des habitations.
La Germanie et les Gaules produisaient le bois de charpente à
profusion, et cette matière étant d'un emploi facile, il était naturel de
s'en servir de préférence à la pierre et à la brique, qui exigent une extraction
difficile, des tailles, des transports pénibles ou une cuisson préalable
et du temps<span id="note1"></span>[[#footnote1|<sup>1</sup>]].
 
Les incendies qui détruisirent un si grand nombre de villes et de bourgades
pendant les IX<sup>e</sup>, X<sup>e</sup> et XI<sup>e</sup> siècles, contribuèrent à faire abandonner le
bois dans la construction des bâtiments privés comme dans la
construction des églises. On n'employa plus ces matériaux que pour les planchers,
les combles et les divisions intérieures des habitations. Au XII<sup>e</sup> siècle
déjà, nombre de villes présentaient des façades de maisons en pierre
d'appareil ou en moellon, si ce n'est cependant sur certains territoires
dépourvus de carrières, comme en Champagne et en Picardie, par
exemple.
 
Les établissements monastiques, si riches au XII<sup>e</sup> siècle, donnèrent
l'exemple des constructions civiles en pierre, et cet exemple fut
suivi par les particuliers. Il faut dire, à l'honneur des constructeurs
de cette époque, qu'en adoptant la pierre ou le moellon à la place du
bois, ils prirent très-franchement un mode de construction approprié à
ces matériaux, et ne cherchèrent pas à reproduire, dans leur emploi, les
formes ou les dispositions qui conviennent au bois de charpente. Toujours
disposés à conserver à la matière mise en œuvre sa fonction réelle et
l'apparence qui lui convient, ils n'essayèrent point de dissimuler la nature
des matériaux. Les moyens employés étaient d'ailleurs d'une extrême
simplicité, et ces artistes qui, dans leurs constructions religieuses, montraient,
dès le XII<sup>e</sup> siècle, une subtilité singulière, une recherche de
moyens si compliqués, se contentaient, pour les bâtiments civils, des
méthodes les plus naturelles et les moins cherchées. Économes de matériaux
qui coûtaient alors, comparativement, plus cher qu'aujourd'hui,
leurs habitations sont, pendant les XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècles, réduites au nécessaire,
sans prétendre paraître plus ou autre chose qu'elles ne sont,
c'est-à-dire
des murs percés de baies, soutenant des planchers composés de
poutres et de solives apparentes, bien abrités sur la rue et les cours par
des toits saillants rejetant les eaux loin des parements.
Très-rarement, si
ce n'est dans quelques villes du midi et du centre, les
rez-de-chaussée
étaient voûtés; par conséquent, nul contre-fort, nulle saillie à l'extérieur.
Le plus souvent des murs en moellons smillés apparents, avec quelques
bandeaux, des jambages et des linteaux de portes et de fenêtres en pierre
de taille; encore ces linteaux et ces jambages ne faisaient-ils pas parpaings,
mais seulement tableaux sur le dehors; les bandeaux seuls reliaient les
deux parements intérieur et extérieur des murs.
</div>
[[Image:Facade.maison.Cluny.png|center]]
<div class="text">
<span id=Cluny1>Pour donner une idée de ces constructions civiles les plus ordinaires au
XII<sup>e</sup> siècle et au commencement du XIII<sup>e</sup>, de la simplicité des moyens employés,
nous choisissons, parmi un assez grand nombre d'exemples, l'une
des maisons de la ville de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes C#Cluny|Cluny]], si riche en habitations du moyen âge.
Voici (115) la face du mur extérieur de cette maison sur la rue. On voit que
la construction ne consiste qu'en un moellonnage avec quelques pierres de
taille pour les bandeaux, les arcs, les fenêtres et leurs linteaux. Les arcs
du bas s'ouvrent dans des boutiques. À droite est la porte de l'allée qui
conduit à l'escalier. Le premier étage présente une galerie à jour composée
de pieds-droits et de colonnettes éclairant la grande salle. Les baies
sont carrées pour pouvoir recevoir des châssis ouvrants. Dans les linteaux,
sous les arcs intérieurs qui portent le mur du second étage, sont percés
de petits
</div>
[[Image:Plan.etage.maison.Cluny.png|center]]
<div class="text">
<br>
jours dormants. Le second étage est éclairé par une
claire-voie moins importante, et un comble très-saillant rejette les eaux loin des
parements. En plan, le premier étage donne la fig. 116, et la fig. 117
reproduit le mur de face vu de l'intérieur, avec ses arcs de décharge
au-dessus des linteaux du premier étage, les bancs dans les fenêtres et la
portée des poutres soutenant le solivage. Ces poutres principales, posées
sur le mur de face entre les arcs, reliaient les deux murs parallèles de la
maison et servaient de chaînage; elles étaient soulagées sous leur portée
par des corbeaux en bois, ainsi que le fait voir la coupe (118) (voy. [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6, Maison|Maison]]).
</div>
[[Image:Interieur.facade.maison.Cluny.png|center]]
<div class="text">
C'est là l'expression la plus simple de l'architecture privée pendant
le moyen âge; mais les constructions civiles n'avaient pas toujours un
caractère aussi naïf. Dans les grandes habitations, dans les châteaux, les
services étant beaucoup plus compliqués, les habitants très-nombreux, il
fallait trouver des distributions intérieures, des dégagements. Cependant
il était certaines dispositions générales qui demeuraient les mêmes pour
l'habitation seigneuriale comme pour celle du bourgeois. Il fallait toujours
avoir la salle, le lieu de réunion de la famille chez le bourgeois, de la
<i>maisnée</i><span id="note2"></span>[[#footnote2|<sup>2</sup>]] chez le seigneur; puis les chambres, avec leurs garde-robes et
leurs retaits; des dégagements pour arriver à ces pièces, avec des escaliers
particuliers: c'était donc, sous le même toit, des pièces très-grandes
et d'autres très-petites, des couloirs, de l'air et du jour partout. On se
figure, bien à tort, que les habitations des seigneurs comme des petits
bourgeois, au moyen âge, ne pouvaient être que sombres et tristes, mal
éclairées, mal aérées; c'est encore là un de ces jugements absolus comme
on n'en doit point porter sur cette époque. À moins que des dispositions
de défense n'obligeassent les seigneurs à n'ouvrir que des jours
très-rares,
ils cherchaient, au contraire, dans leurs châteaux, la lumière, l'air, la
vue sur la campagne, les orientations différentes pour avoir partout du
soleil ou de la fraîcheur à volonté. Pour peu que l'on prenne la peine d'y
songer, on comprendra, en effet, que des hommes qui passaient la plus
grande partie de leur existence à courir la campagne ne pouvaient bénévolement
se renfermer, quelquefois pendant des semaines entières, dans
des chambres sombres, sans vue, sans air, sans lumière. Si les
</div>
[[Image:Corbeaux.bois.maison.Cluny.png|center]]
<div class="text">
<br>
dispositions défensives d'une résidence obligeaient les habitants à ouvrir le
moins de jours possible à l'extérieur,
si les cours des châteaux
entourés de bâtiments élevés étaient
tristes et sombres souvent, les
habitants, cependant, cherchaient,
par toutes sortes de moyens ingénieux,
à se procurer des vues sur
la campagne, de l'air et du soleil.
De là ces tourelles flanquantes, ces
échauguettes, ces encorbellements,
ces retours d'équerre qui permettaient
d'ouvrir des jours masqués
du dehors. Des habitudes fort sensées
imposaient encore aux architectes,
dans les grandes habitations,
des dispositions particulières. On
n'admettait, pendant le moyen âge,
pas plus que pendant l'antiquité,
qu'une grande salle et une petite
chambre eussent la même hauteur
entre planchers; qu'un couloir fût
aussi élevé que les pièces qu'il est
destiné à desservir. Il a fallu des
siècles de faux raisonnements en
architecture pour oublier des principes
si vrais et pour nous obliger
à vivre dans de grandes salles basses
sous plafond, si l'étage que nous
occupons est bas, ou dans de petits
cabinets démesurément élevés, si
nous possédons un étage ayant
quatre ou cinq mètres entre planchers.
Dans de grandes villes, les
étages étant réglés forcément, on
comprend encore que la nécessité
ait imposé des dispositions aussi
peu commodes que ridicules; mais
là où l'architecte est libre, dans une
maison de plaisance, dans un château,
il est fort peu raisonnable de
ne pas avoir égard aux dimensions
en superficie des pièces pour fixer
la hauteur qui convient à chacune
d'elles, d'éclairer des cabinets ou couloirs par des fenêtres ayant la
même dimension que celles ouvertes sur de grandes pièces, de faire
que des corridors latéraux obstruent tous les jours d'une des faces
d'un bâtiment, que des paliers d'escaliers coupent des baies à moitié
de leur hauteur, que des entre-sols soient pris aux dépens de grandes
fenêtres pour ne pas déranger une certaine ordonnance d'architecture
qui importe assez peu aux habitants d'un palais; ou bien encore,
d'établir, au milieu de bâtiments doubles, des corridors desservant des
pièces à droite et à gauche, corridors éclairés par des jours de souffrance,
mal aérés, sombres, bruyants comme des couloirs d'auberges,
perdant une place précieuse et chargeant les planchers dans leur partie
la plus faible. Les architectes du moyen âge ne faisaient rien de tout
cela, et ne pensaient même pas que ce fût possible; ce n'est pas nous
qui les en blâmerons. Leurs bâtiments d'habitation étaient presque toujours
simples en profondeur, et pour que les pièces qui les divisaient
transversalement ne se commandassent pas, ce qui eût été fort incommode
dans bien des cas, ils établissaient, le long de ces bâtiments, des
galeries fermées, basses, qui desservaient chaque pièce, en permettant
encore d'ouvrir des jours au-dessus d'elles. Exemple (119).
</div>
[[Image:Coupe.batiment.medieval.png|center]]
<div class="text">
Si le bâtiment avait plusieurs étages, cette disposition pouvait être conservée
avec tous ses avantages (120). On voit en A le premier étage avec
sa galerie de service C, au-dessus de laquelle s'ouvrent des jours éclairant
les salles; en B, l'étage supérieur, presque toujours lambrissé, éclairé
par des fenêtres surmontées de lucarnes du côté opposé à la galerie et par
des lucarnes seulement au-dessus de cette galerie. Le couloir de l'étage
supérieur est porté sur des arcs qui permettent, entre leurs
pieds-droits,
l'ouverture des jours éclairant directement le premier étage. Une disposition
de ce genre existe encore au Palais-de-Justice de Paris, dans la partie
occidentale; elle date du XIII<sup>e</sup> siècle. On ne peut méconnaître ce qu'il y a
de raisonnable, de vrai, dans une pareille construction, qui donne à
chaque service son importance relative, qui laisse aux pièces principales
tout l'air et la lumière dont elles ont besoin, et qui accuse bien franchement,
à l'extérieur, les services et les distributions intérieures du
bâtiment.
Cela est certainement plus conforme aux bonnes traditions antiques
que ne l'est une suite de colonnes ou de pilastres plaqués, on ne sait
pourquoi, contre un mur. C'est qu'en effet l'architecture religieuse du
moyen âge, qui s'écarta des formes antiques, en sut longtemps conserver
l'esprit dans l'architecture civile. Nous allons en fournir plus d'une
preuve.
</div>
[[Image:Coupe.batiment.medieval.2.png|center]]
<div class="text">
Lorsque les habitations sont vastes et les bâtiments composés de
plusieurs
étages, ce dont les architectes du moyen âge ne se faisaient pas
faute, par cette raison simple que deux étages l'un sur l'autre coûtent
moins à bâtir que si l'on couvre une superficie égale à celle de ces deux
étages à rez-de-chaussée, puisque alors il faut doubler les fondations et
les combles; si, disons-nous, les bâtiments contiennent plusieurs étages,
l'architecte multiplie les escaliers de façon que chaque appartement ait le
sien. Cependant il y a toujours un degré principal, un escalier d'honneur
qui conduit aux pièces destinées aux réceptions. Pendant la période
romane, les degrés de pierre de taille sont assez rares; on les faisait, le
plus souvent, en charpente, c'est-à-dire en superposant des tronçons de
poutres équarris, des billes de bois quelque peu engagées dans les murs
latéraux. Alors les escaliers se composaient de deux rampes droites avec
paliers, et se trouvaient compris dans une cage barlongue longitudinalement
traversée par un mur de refend (voy. [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5, Escalier|Escalier]]). Cette méthode fut
presque entièrement abandonnée par les constructeurs du XIII<sup>e</sup> siècle,
qui adoptèrent les escaliers à vis avec noyau et emmarchements de
pierre, comme tenant moins de place et desservant plus aisément les
divers étages auxquels il fallait arriver. Si ces escaliers à vis étaient d'un
très-petit diamètre, c'est-à-dire de cinq pieds dans œuvre, ils étaient
souvent noyés dans l'épaisseur des murs formant une saillie peu
prononcée
à l'extérieur plutôt qu'à l'intérieur; si, au contraire, ils occupaient
une cage cylindrique ou polygonale d'un assez grand diamètre dans
œuvre (huit ou dix pieds), ils formaient complètement saillie à l'extérieur
et ne gênaient pas les distributions intérieures. Quant aux corps de logis,
ils possédaient chacun leur comble particulier, et si les bâtiments étaient
doubles en profondeur, il y avait un comble sur chacun d'eux avec
chéneau intermédiaire. Les architectes du moyen âge ayant cru devoir
adopter des combles dont la pente est au-dessus de 45 degrés, et ne
connaissant pas les toits à brisis, ne pouvaient comprendre un bâtiment
double en profondeur sous un seul toit, car ce toit eût atteint alors des
dimensions énormes en hauteur. Chaque corps de logis, chaque pavillon,
chaque escalier possédant son comble particulier, soit en pyramide, soit
en appentis, soit à deux pentes avec pignons ou avec croupes, il était
facile de poser, au besoin, ces combles à des niveaux différents, d'obtenir
ainsi des pièces élevées entre planchers lorsqu'elles étaient grandes, ou
basses lorsqu'elles étaient petites. Cette méthode employait beaucoup de
bois, une surface de couverture très-étendue, exigeait des chéneaux en
plomb à l'intérieur; mais elle avait cet avantage sur celle qui consiste à
envelopper tous les services d'un bâtiment sous un même toit, de fournir
aux architectes des ressources variées quant aux hauteurs à donner aux
pièces, de leur permettre d'ouvrir un très-grand nombre de lucarnes
pour éclairer les pièces supérieures, de dégager les couronnements des
escaliers qui servaient ainsi de guettes au-dessus des combles et procuraient
une ventilation pour les étages inférieurs. Comme aspect, ces
combles distincts couvrant des corps de logis groupés, accusant leur
forme et leur destination, étaient très-pittoresques et donnaient aux
grandes habitations l'apparence d'une agglomération de maisons plus ou
moins hautes, plus ou moins étendues en raison des services qu'elles
contenaient. Cela, on le conçoit, différait de tous points de nos constructions
modernes, et il faut dire que ces traditions se conservèrent jusque
vers le milieu du XVII<sup>e</sup> siècle. Comme principe, sinon comme forme, on
retrouve dans ces dispositions la trace des grandes habitations antiques,
des <i>villæ</i>, qui n'étaient, à vrai dire, que des groupes de bâtiments plus
ou moins bien agencés, mais distincts par leur forme, leur hauteur et
leur couverture. Très-peu soumis aux lois de la symétrie, les architectes
du moyen âge plaçaient d'ailleurs les différents services des grandes
habitations, d'après l'orientation, en raison des besoins des habitants et
en se conformant à la configuration du sol. C'était encore là un point de
ressemblance avec les <i>villæ</i> antiques qui, dans leur ensemble, n'avaient
rien de symétrique. Dans les cités, presque toutes fortifiées alors, le
terrain était rare comme dans toutes les villes fermées. Dans les châteaux,
dont on cherchait toujours à restreindre le périmètre autant par des
motifs d'économie que pour les pouvoir défendre avec une garnison
moins nombreuse, la place était comptée. Il fallait donc que les architectes
cherchassent, à la ville comme à la campagne, à renfermer le plus
de services possibles dans un espace relativement peu étendu. Sous ce
rapport, les constructions civiles du moyen âge diffèrent de celles des
anciens; ceux-ci, dans leurs <i>villæ</i>, ne bâtissaient guère que des rez-de-chaussée
et occupaient de grandes surfaces. Obligés de se renfermer
dans des espaces resserrés, les constructeurs du moyen âge se virent
contraints de prendre des dispositions intérieures différentes également
de celles adoptées chez les Romains, de superposer les services, de
trouver des dégagements dans l'épaisseur des murs; par suite, de
chercher des combinaisons de constructions toutes nouvelles.
N'oublions
pas cependant ce point important, savoir: que les traditions antiques se
perpétuent dans les constructions civiles, par cette raison bien naturelle
que tout ce qui tient à la vie de chaque jour se transmet de générations
en générations sans interruption possible, que les habitudes intérieures
ne peuvent se modifier brusquement, et que s'il est possible de faire une
révolution radicale dans le système de construction de monuments
publics, comme les églises, cela devient impossible pour les maisons ou
les palais que l'on habite, et dans lesquels chacun a pris l'habitude de
vivre comme vivait son père.
 
Le système de construction appliqué, à la fin du XII<sup>e</sup> siècle, aux édifices
religieux, n'a, dans les édifices civils, qu'une faible influence. L'arc en
tiers-point avec ses conséquences si étendues, comme nous l'avons fait
voir, apparaît à peine dans ces derniers édifices. La construction civile et
militaire conserve quelque chose de l'art romain, quand déjà les dernières
traces de cet art ont été abandonnées depuis longtemps dans l'architecture
religieuse. Il y avait donc, à dater de la fin du XII<sup>e</sup> siècle, deux modes
bien distincts de bâtir: le mode religieux et le mode civil; et cet état de
choses existe jusque vers le milieu du XVI<sup>e</sup> siècle. Les monastères même
adoptent l'un et l'autre de ces modes; les bâtiments d'habitation n'ont
aucun rapport, comme système de construction, avec les églises ou les
chapelles. Cependant l'une des qualités principales de la construction au
moment où elle abandonne les traditions romanes, la hardiesse, se
retrouve aussi bien dans l'architecture civile que dans l'architecture
religieuse; mais, dans l'architecture civile, il est évident que les idées
positives, les besoins journaliers, les habitudes transmises, ont une
influence plus directe sur les méthodes adoptées par le constructeur.
Ainsi, par exemple, les constructions en moellons et blocages se retrouvent
longtemps dans l'architecture civile, après que toutes les
constructions
religieuses s'élèvent en pierre de taille; les plates-bandes en pierre
s'appliquent partout aux habitations des XII<sup>e</sup>, XIII<sup>e</sup>, XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup>
siècles,
quand on n'en trouve plus trace dans les églises. Les contre-forts, même
lorsqu'il existe des étages voûtés, sont évités autant que possible à l'extérieur
des palais et maisons, tandis qu'à eux seuls ils constituent tout le
système de la construction des églises. Le bois ne cesse d'être employé
par les architectes civils, tandis qu'il n'est plus réservé que pour les
combles des cathédrales et de tous les monuments religieux de quelque
importance. Enfin, les architectes cherchent à éviter les pleins, à diminuer
les points d'appui, ils arrivent à supprimer totalement les murs en
élevant leurs grandes constructions religieuses; tandis que, dans l'architecture
civile, ils augmentent l'épaisseur des murs à mesure que les
habitudes de bien-être pénètrent partout, et que l'on tient à avoir des
habitations mieux fermées, plus sûres et plus saines. L'étude de ces deux
modes de bâtir doit donc être poursuivie séparément, et si nous trouvons
des points de rapport inévitables entre ces deux systèmes, c'est moins
dans les moyens pratiques que dans cette allure franche et hardie, ces
ressources infinies qui appartiennent aux architectes laïques du moyen
âge.
</div>
[[Image:Construction.romaine.cellulaire.png|center]]
<div class="text">
Toutes les personnes qui ont quelque notion d'architecture savent que
les Romains, même lorsqu'ils construisaient des édifices voûtés, maintenaient
plutôt la poussée des voûtes par des contre-forts intérieurs que par
des piles formant saillie à l'extérieur. Ils avaient adopté, surtout en élevant
des bâtiments civils, le système de construction que nous appellerons
<i>cellulaire</i>, c'est-à-dire qu'ils composaient ces bâtiments d'une série de
salles voûtées en berceau sur des murs de refend se contre-buttant réciproquement
et n'exerçant ainsi aucune action de poussée à l'extérieur.
De ce principe, suffisamment expliqué par la fig. 121, découlaient des
conséquences naturelles. Si, par exemple, on voulait de toutes ces
cellules accolées ne faire qu'une seule salle, il suffisait de faire pénétrer
un berceau longitudinalement à travers tous ces berceaux transversaux:
on obtenait ainsi une succession de voûtes d'arête (122), bien
contre-buttées
par les contre-forts intérieurs A, restes des murs de refend B,
indiqués en plan perspectif dans la fig. 121. Cette disposition permettait
d'élever en C soit des murs pleins, soit des claires-voies aussi légères que
possible, puisque rien ne les chargeait. C'était là une construction très-simple,
très-durable, facile à élever, et qui servit longtemps de type aux
édifices civils de l'époque carlovingienne.
</div>
[[Image:Construction.romaine.cellulaire.2.png|center]]
<div class="text">
Pour éviter la dépense, et si l'on ne tenait pas absolument aux voûtes,
on se contentait de poser, pendant la période romane, des planchers sur
deux rangées parallèles d'arcs plein-cintre. On pouvait, par ce moyen,
élever plusieurs étages les uns sur les autres, sans craindre de voir les
murs latéraux se déverser, puisqu'ils étaient composés de contre-forts
donnant une suite de piliers à l'intérieur et réunis par des arcs qui les
étrésillonnaient; sous ces arcs, on ouvrait des baies autant que le besoin
l'exigeait pour donner de l'air et de la lumière aux salles. Les fig.
115,
116, 117 et 118, qui nous présentent une des maisons élevées au XIII<sup>e</sup> siècle
dans la ville de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes C#Cluny|Cluny]], conservent encore les restes de cette tradition
romaine, car le mur de face de cette maison ne se compose, en réalité,
que d'une suite d'arcs en décharge masqués derrière le parement
extérieur.
<span id=Angers19></span>Si cette combinaison se prêtait aux constructions civiles les plus
ordinaires, elle était également favorable aux constructions militaires,
ainsi que nous le verrons bientôt; elle fut appliquée fort tard encore dans
la construction des <i>grand'salles</i> des châteaux et des évêchés, puisque la
salle de Henri II à Fontainebleau nous en montre un des derniers
exemples, qu'avant elle on voyait une salle du XIII<sup>e</sup> siècle dans l'enceinte
du château de Montargis, et que l'on voit encore à [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes A#Angers|Angers]], près de la
cathédrale, une ancienne salle synodale du XII<sup>e</sup> siècle, élevées toutes
deux d'après ce principe (voy. [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8, Salle|Salle ]]).
 
Ce qu'il est fort important de constater dans les constructions civiles
du moyen âge, c'est l'attention avec laquelle les constructeurs prévoient
jusqu'aux moindres détails de la bâtisse. Ont-ils un plancher à monter,
ils réserveront les trous des poutres bien équarris dans les parements
intérieurs des murs, et ne les perceront pas après coup; ils engageront
des corbeaux de pierre sous la portée de ces poutres; ils réserveront des
rainures horizontales pour recevoir, le long des murs de refend, les lambourdes
dans lesquelles s'assembleront les solives ou les trous
régulièrement
espacés de leurs scellements. Dans les ébrasements des baies, ils
scelleront les gonds en construisant, ils ménageront des renforts à
l'intérieur des meneaux pour recevoir les gâches des targettes ou verroux.
Leurs cheminées, élevées en même temps que les murs, auront des
tuyaux taillés avec le plus grand soin à l'intérieur; les jambages des âtres
seront reliés aux murs et non accolés; le passage des tuyaux à travers les
planchers, les supports des foyers supérieurs indiquent une extrême
prévoyance, des dispositions étudiées avant la mise à exécution. Toutes
ces choses seraient pour nous aujourd'hui un excellent enseignement, si
nous voulions voir et nous défaire de cette manie de croire que nous
ne pouvons rien prendre de bon dans le passé, lorsque ce passé est
en-deçà des monts. Dans les grandes constructions civiles, comme les
salles d'assemblée, les <i>halles</i>, les constructeurs du moyen âge ont presque
toujours le soin de prendre des jours inférieurs et supérieurs: les jours
inférieurs permettent de voir ce qui se passe au dehors, de donner de
l'air; les jours supérieurs envoient la lumière directe du ciel. Ces baies
relevées sont prises dans la hauteur du comble et forment lucarnes à
l'extérieur. Si étendues que fussent les salles comme surface et hauteur,
les fenêtres se trouvaient toujours proportionnées à la dimension
humaine, et, ce qui est plus important, à la dimension raisonnable que
l'on peut donner à un châssis de menuiserie destiné à être ouvert
fréquemment.
Quant aux châssis des lucarnes, ils s'ouvraient en tabatière
au moyen de poulies et de cordelles (voy. [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6 Lucarne|Lucarne]])<span id="note3"></span>[[#footnote3|<sup>3</sup>]].
 
On est trop porté à croire que, pendant le moyen âge, si ingénieux que
fussent les architectes, ceux-ci ne savaient concevoir ces larges dispositions d'ensemble, ces vastes bâtiments d'ordre civil réclamés par nos
besoins modernes prenant de jour en jour plus d'importance: c'est là
encore un préjugé. Il faut dire que la plupart de nos grandes églises,
debout encore aujourd'hui, font bien voir que, dans l'architecture religieuse, les constructeurs savaient entreprendre et mener à fin des monuments très-vastes; mais pour les bâtiments civils du moyen âge, dénaturés
pendant les derniers siècles, condamnés à une destruction systématique
depuis la révolution, méprisés par nos édilités françaises, qui se donnent,
en petit, le faible de Louis XIV, et veulent que tout dans leur ville rappelle
leur passage..., pour nos bâtiments civils d'une date ancienne,
disons-nous, ils sont devenus très-rares, et il n'est pas surprenant que les
populations en aient perdu jusqu'au souvenir. Cependant il eût été bien
étrange que des hommes capables de concevoir et d'exécuter de si vastes
édifices religieux se fussent contentés, pour les besoins ordinaires de la
vie, de petits bâtiments peu étendus, peu élevés, étroits, sortes de cabanes
de chétive apparence. Il est certaines personnes qui voudraient faire
croire, par suite d'un esprit de système dont nous n'avons pas à faire ici
la critique, parce qu'il est complétement étranger aux idées d'art, que la
société du moyen âge était enserrée entre l'église et la forteresse; qu'elle
était, par suite, hors d'état de concevoir et de mettre à exécution de ces
grands établissements d'utilité publique réclamés par nos mœurs
modernes; qu'enfin elle vivait misérable, étouffée sous une oppression
double, souvent rivale, mais toujours unie pour arrêter son développement. Au point de vue politique, le fait peut être discuté, ce n'est pas
notre affaire; mais, au point de vue de l'art, il n'est pas soutenable. Les
artistes qui traçaient les plans de nos cathédrales n'étaient point embarrassés lorsqu'il s'agissait de construire de ces grands établissements civils,
tels que des hospices, des collèges, des maisons de ville, des marchés, des
fermes amplement pourvues de tous leurs services. Comme architectes,
il nous importe peu de savoir si ces hôpitaux, ces colléges, ces fermes
dépendaient d'abbayes ou de chapitres, si ces maisons de ville étaient
fréquemment fermées par les suzerains, si ces marchés payaient un
impôt au seigneur du lieu. Ces établissements existaient, c'est là tout ce
que nous tenons à constater; ils étaient bien disposés, bien construits,
d'une manière durable et sage, c'est là ce qu'il faut reconnaître<span id="note4"></span>[[#footnote4|<sup>4</sup>]].
 
<span id=Mont.Saint.Michel.en.Mer6></span>Prenons quelques exemples: examinons les belles dispositions des
grand'salles des abbayes d'Ourscamp, de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons, du [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes M#Mont.Saint.Michel.en.Mer|Mont-Saint-Michel-en-Mer]], des hôpitaux d'[[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes A#Angers|Angers]]<span id="note5"></span>[[#footnote5|<sup>5</sup>]], de Chartres,
qui datent de la fin du XII<sup>e</sup> siècle et du commencement du XIII<sup>e</sup>. Où trouverons-nous de meilleures constructions, mieux conçues, plus grandioses,
plus saines, sans luxe, et qui donnent une plus haute idée du savoir et du
sens pratique des architectes? Les ensembles et les détails de quelques-uns de ces vastes bâtiments étant gravés avec un soin minutieux dans
l'ouvrage de M. Verdier sur l'architecture civile, nous ne croyons pas
nécessaire de les reproduire ici; nous donnerons à nos lecteurs quelques
constructions qui n'ont point encore été étudiées et qui ont une importance
au moins égale à celles-ci. <span id=Breteuil>Il existait, dans l'abbaye de Sainte-Marie
de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes B#Breteuil|Breteuil]], un vaste bâtiment flanqué de quatre tourelles et crénelé, qui
pouvait au besoin se défendre. Son rez-de-chaussée renfermait les cuisines
et leurs dépendances. Le premier étage contenait les dortoirs des hôtes
du monastère; le deuxième, une grande infirmerie; le troisième, des
magasins de provisions, et le quatrième, sous le comble, un grenier pour
les grains. Un escalier latéral, passant à travers les contre-forts et couvert
en appentis, s'élevait jusqu'au second étage; les tourelles d'angles possédaient
en outre des escaliers à vis communiquant d'un étage à l'autre.
Ce bâtiment n'était voûté qu'à rez-de-chaussée et sous les combles; il
était divisé par un rang de piliers dans la longueur. Des contre-forts
latéraux maintenaient la poussée des voûtes. Voici (123) quel était
l'aspect de ce bâtiment à l'extérieur<span id="note6"></span>[[#footnote6|<sup>6</sup>]].
</div>
[[Image:Abbaye.Sainte.Marie.Breteuil.png|center]]
<div class="text">
Nous voyons le pignon auquel est
adossée la grande cheminée de la cuisine. Un contre-fort triangulaire, un
éperon donnent de la force à ce mur pignon au droit du tuyau de la
cheminée. Pour bien saisir cette construction, il faut recourir au plan (123 bis), pris au niveau du rez-de-chaussée. Tout l'espace AA, c'est-à-dire
la dernière travée de la salle, est occupé par la cheminée dont le tuyau
s'élève en B entre deux arcs. En C sont des ouvertures extérieures communiquant par une trémie à des ventouses D destinées à activer vigoureusement le feu posé sur des grilles relevées, et à établir un courant
d'air suffisant pour entraîner la fumée dans le tuyau central. La fig. 123 ter,
faite sur la ligne IK du plan, nous indique en B le tuyau de la cheminée,
en C, la trémie ponctuée, et en D, les ventouses. On observera que la
circulation du crénelage latéral n'est point interrompue par les tourelles
et les pignons, mais, au contraire, que cette circulation subsiste devant
les pignons à un niveau inférieur. La fig. 123 quater indique, en A, la
coupe du rez-de-chaussée sur la ligne EF du plan, et, en B, cette coupe
sur la ligne GH. Dans la coupe A, on voit en C les arcs qui forment le
manteau de la cheminée divisée par la grosse pile; en D, les bouches de
ventouses avec la grille relevée. Dans la coupe B, les arcs M qui forment
</div>
[[Image:Detail.plan.abbaye.Sainte.Marie.Breteuil.png|center]]
 
[[Image:Coupe.abbaye.Sainte.Marie.Breteuil.png|center]]
 
[[Image:Coupe.abbaye.Sainte.Marie.Breteuil.2.png|center]]
<div class="text">
<br>
la voussure de la cheminée sont en brique, et le tuyau est marqué ponctué en O. Un tracé ponctué indique également les deux prises d'air P
destinées à alimenter les ventouses par la trémie derrière la languette en
brique qui forme le contre-cœur de la cheminée. La coupe (124) faite
sur le travers du bâtiment, en regardant le pignon opposé à la cheminée,
complète la description de cette belle et simple construction. On voit, en
A, l'escalier latéral qui monte jusqu'au second étage, à travers les contre-forts,
augmentés de saillie pour le laisser passer. Les fenêtres B du
troisième étage servant de magasins sont percées dans le pignon, au
niveau du sol intérieur, afin de faciliter le montage des objets emmagasinés
par des poulies et des potences extérieures. Il en est de même des
portes G percées au niveau du sol du grenier. Les murs latéraux, épais,
maintenaient à l'intérieur une température égale; l'aération des étages
pouvait se faire facilement, au moyen des fenêtres ouvertes sur les quatre
faces du bâtiment isolé de toutes parts. Les contre-forts enserrant les
murs évitaient tout chaînage transversal, et cela d'autant mieux que souvent
le nu des murs à l'intérieur était posé en surplomb d'un étage à
l'autre, ainsi que l'indique la coupe transversale, fig. 124. C'était là un
moyen souvent employé pour faire tendre les murs à s'incliner du dehors
au dedans, et c'est en effet un excellent principe de construction, lorsque
l'on peut donner à la base des murs assez d'épaisseur pour ne pas craindre
un bouclement. Il faut remarquer, d'ailleurs, qu'habituellement les
planchers intermédiaires (voy. la coupe transversale) ne relient pas les
murs-goutterots; car voici comme sont disposées les portées de ces
planchers sur les piliers intermédiaires. À chaque étage, les piles sont
munies d'un chapiteau A (125), saillant seulement au droit des portées des
poutres. Il fallait donc que les murs-goutterots exerçassent une action de
pression sur ces poutres et non de tirage. On peut ne pas adopter cette
méthode dans les constructions, mais elle n'est pas sans avoir ses avantages, et, bien avant l'époque dont nous nous occupons, les Grecs de
l'antiquité l'avaient suivie en élevant leurs temples. Si, dans les grandes
constructions voûtées portées sur des piles isolées, les architectes du moyen âge avaient suivi des lois d'équilibre dont nous avons essayé de
faire apprécier l'importance, ils avaient en même temps cherché à obtenir
la concentration, la réunion de toutes les forces agissantes au centre de
leurs édifices, de façon à ce que toutes les parties eussent une certaine
disposition à se contre-butter réciproquement. Dans les constructions
civiles, où les voûtes ne jouent qu'un rôle secondaire, où les planchers
offrent des surfaces horizontales et rigides à différentes hauteurs, les
constructeurs adoptèrent des méthodes de bâtir qui
</div>
[[Image:Coupe.abbaye.Sainte.Marie.Breteuil.3.png|center]]
<div class="text">
<br>
agissent du dehors en dedans contre ces surfaces rigides. Ils arrivaient à ce résultat par des
dispositions d'ensemble et par des procédés tenant au détail de la construction. Ils donnaient aux murs, par exemple, des retraites en saillie
les unes sur les autres à l'intérieur, comme nous l'avons dit tout à l'heure,
et ils bâtissaient ces murs au moyen de grandes pierres à l'extérieur et
de pierres basses de banc ou de moellon à l'intérieur.
</div>
[[Image:Pilier.abbaye.Sainte.Marie.Breteuil.png|center]]
<div class="text">
Supposons la coupe d'un mur AB destiné à porter des planchers (126):
le parement extérieur de ce mur sera composé de hautes assises de pierre
ne formant pas parpaing, et chaque étage, séparé par un bandeau de
pierre, sera en retraite de quelques centimètres l'un sur l'autre. Le
parement intérieur, au contraire, sera monté en pierres plus basses et
portera une saillie à chaque étage sur celui du dessous. Ainsi ce mur
aura une propension à s'incliner du dehors au dedans: 1º parce que son
axe B tombera en B' en dedans de l'axe inférieur A, 2º parce que le
parement extérieur offrira une surface moins compressible que le
parement
intérieur. Donc ce mur ainsi construit exercera contre les bouts des
poutres C une pression d'autant plus puissante que ces planchers seront
plus élevés au-dessus du sol. Donc il sera superflu de chaîner les murs,
qui, loin de tendre à s'écarter, auront au contraire une propension à
s'incliner vers le centre du bâtiment.
</div>
[[Image:Coupe.mur.support.planchers.png|center]]
<div class="text">
On voit, par cet exemple, que, bien que la construction civile du moyen
âge ait son caractère propre, distinct de la construction religieuse, cependant
les architectes cherchent, dans l'une comme dans l'autre, à remplacer
les masses inertes par des forces agissantes. Dans les constructions civiles,
les planchers sont considérés comme des étrésillonnements posés entre
des murs qui tendent à se rapprocher. Ainsi ces planchers sont roidis
par la pression des murs, et l'ensemble de la bâtisse offre une grande
solidité par suite de ces pressions contre un étrésillonnement.
 
Les constructeurs du moyen âge font preuve, dans les combinaisons
des voûtes tenant aux édifices civils, d'une grande indépendance: le
berceau, la voûte d'arête romaine, la voûte gothique en arcs d'ogive
plein-cintre ou surbaissée, la voûte composée d'arcs espacés supportant
des plafonds ou des voûtains, tout leur est bon, suivant l'occasion ou le
besoin. Lorsque, dans l'architecture religieuse, ils ne suivaient plus
qu'un seul mode de voûte, c'est-à-dire pendant les XIII<sup>e</sup> et XIV<sup>e</sup>
siècles, ils
avaient cependant le bon esprit de n'appliquer ce système, dans les
constructions civiles, qu'autant qu'il offrait des avantages. Souvent des
bâtiments très-larges nécessitaient l'érection d'un ou deux rangs de piliers
à l'intérieur pour porter les planchers des étages supérieurs, ainsi que
nous l'avons vu plus haut; alors le rez-de-chaussée était généralement
voûté; mais, comme ces quilles superposées, étrésillonnées seulement
par les planchers, n'avaient pas de stabilité, on faisait en sorte de les
bien asseoir, au moins sur les piles inférieures portant les voûtes, et,
dans la crainte d'écraser les sommiers de ces voûtes sous la charge, on
les rendait indépendants des piles.
</div>
[[Image:Pile.support.voute.png|center]]
<div class="text">
Ainsi, par exemple (127): soit une pile A de rez-de-chaussée destinée
à porter des voûtes, on établissait sur cette pile deux ou trois assises B
formant encorbellement sur les quatre faces; on obtenait ainsi un repos
C. Aux angles, on posait des sommiers D suivant les diagonales du carré,
pour recevoir les claveaux E des arcs ogives de la voûte; au centre, on
continuait d'élever librement la pile G recevant les planchers supérieurs,
puis on fermait en moellon les remplissages H des voûtes. Les sommiers
de ces voûtes, non plus que ses remplissages, ne recevaient aucune
charge, et le massif garnissant les reins ne faisait qu'étrésillonner les
piles. Craignant l'action des poussées au rez-de-chaussée sur des murs
qui n'étaient pas toujours munis de contre-forts, les constructeurs établissaient
souvent de très-puissants encorbellements le long de ces murs,
pour diminuer d'autant les poussées et reporter leur résultante en plein
mur ou même sur le parement intérieur de ces murs. Sur ces
encorbellements,
ils pouvaient alors se permettre de poser des arcs surbaissés, afin
de prendre moins de hauteur. Renonçant aux voûtes d'arêtes ou en arcs
d'ogive sur les grands arcs A perpendiculaires aux murs (128), ils
montaient
des tympans verticaux B jusqu'au niveau de l'extrados de la clef de
ces arcs A; puis ils bandaient, sur ces tympans, des berceaux C
surbaissés
eux-mêmes. Par ce moyen, ils arrivaient à voûter de grands
espaces sans prendre beaucoup de hauteur et sans faire descendre les
naissances des arcs assez bas pour gêner le passage. En multipliant et
rapprochant ces arcs, ils pouvaient remplacer les voûtains C par des
dalles formant plafond, posées sur des pannes en pierre (si les matériaux
s'y prêtaient), ainsi que le fait voir la fig. 129. Ces pannes étaient munies
de feuillures, de façon à présenter leur surface supérieure au niveau de
l'aire du dallage, comme l'indique la ligne ponctuée EF. Ces méthodes
de bâtir se conservèrent très-tard sans
</div>
[[Image:Arcs.surbaisses.png|center]]
 
[[Image:Arcs.surbaisses.2.png|center]]
<div class="text">
<br>
modifications sensibles, car nous voyons encore des constructions du XV<sup>e</sup> siècle qui reproduisent ces dispositions
sévères, grandioses et simples. <span id=Hohen-Koenigsbourg1>Le plus bel exemple que nous
connaissions de ces constructions civiles dans lesquelles les encorbellements
jouent un rôle très-important est le château de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes H#Hohen-Koenigsbourg|Hoh-Kœnigsbourg]]
près Schelestadt<span id="note7"></span>[[#footnote7|<sup>7</sup>]]. On pourrait prendre les salles principales de ce château
pour des constructions du XIII<sup>e</sup> siècle, tandis qu'elles ne furent bâties
qu'au XV<sup>e</sup> siècle. Mais l'Alsace avait conservé, surtout dans l'architecture
civile, les anciennes traditions de la bonne époque gothique. Le bâtiment
principal du château de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes H#Hohen-Koenigsbourg|Hoh-Kœnigsbourg]], adossé au rocher (130), ne se
compose que de contre-forts intérieurs avec mur extérieur fort mince du
côté des cours. Il contient quatre étages; le rez-de-chaussée, qui servait de
cuisines, est voûté en berceau surbaissé reposant sur des arcs
très-plats en
moellon, bandés d'une pile à l'autre. Le premier étage est plafonné au
moyen de grandes plates-bandes appareillées soulagées par de puissants
corbeaux; entre les plates-bandes, les parallélogrammes restant vides sont
bandés en moellon. Le second étage est couvert par un plancher en bois
dont les poutres maîtresses portent sur des corbeaux engagés dans les piles.
Le troisième étage est voûté en berceau plein-cintre reposant sur des plates-bandes
et sur de larges encorbellements disposés comme ceux du premier.
</div>
[[Image:Coupe.Hoh.Koenigsbourg.png|center]]
<div class="text">
Cette voûte supérieure portait une plate-forme ou terrasse couverte en
dalles. La coupe perspective (fig. 130) donne l'ensemble de cette singulière construction. Il faut dire que les matériaux du pays (grès rouge) se
prêtent à ces hardiesses; on ne pourrait, avec nos matériaux calcaires des
bassins de la Seine, de l'Oise ou de l'Aisne, se permettre l'emploi de
linteaux aussi minces et d'une aussi grande portée<span id="note8"></span>[[#footnote8|<sup>8</sup>]]. Mais dans l'architecture
civile et militaire, plus encore que dans l'architecture religieuse, la
nature des matériaux eut une influence très-marquée dans l'emploi des
moyens de construction: cet exemple en est une preuve. Les
plates-bandes
longitudinales entre les contre-forts et celles transversales d'un
contre-fort à l'autre sont appareillées en <i>coupes</i>. Si nous faisons une
section longitudinale sur ce bâtiment, chaque travée nous donne la
fig. 131<span id="note9"></span>[[#footnote9|<sup>9</sup>]]. On ne peut se faire une idée de la grandeur magistrale de ces
bâtiments si on ne les a vus. Ici, rien n'est accordé au luxe; c'est de la
construction pure, et l'architecture n'a d'autre forme que celle donnée
par l'emploi judicieux des matériaux; les points d'appui principaux et les
linteaux sont seuls en pierre de taille; le reste de la bâtisse est en moellon
enduit. Nous avouons que cette façon de comprendre l'architecture civile
a pour nous un attrait particulier. Il faut dire que le château de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes H#Hohen-Koenigsbourg|Hoh-Kœnigsbourg]]
est bâti sur le sommet d'une haute montagne, huit mois de
l'année au milieu des neiges et des brouillards, et que, dans une pareille
situation, il eût été fort ridicule de chercher des formes architectoniques
qui n'eussent pu être appréciées que par les aigles et les vautours; que
l'aspect sauvage de ces constructions est en parfaite harmonie avec l'âpreté
du lieu.
</div>
[[Image:Coupe.Hoh.Koenigsbourg.2.png|center]]
<div class="text">
À ce propos, nous nous permettrons une observation qui ne manque
pas d'importance. Nous croyons être les premiers appréciateurs de ce
qu'on appelle le <i>pittoresque</i>, parce que, depuis le XVII<sup>e</sup> siècle, on ne
trouvait plus de beautés que dans les parcs plantés à la française, dans les
bâtiments alignés et symétriques, dans les terrasses revêtues de pierres
et les cascades doublées de plomb. Sans nier la valeur de cette nature
arrangée par l'art, il faut reconnaître cependant que la nature livrée à
elle-même est plus variée, plus libre, plus grandiose et partant plus
réellement belle. Un seigneur de la cour de Louis XIV ou de Louis XV
préférait de beaucoup les parcs de Versailles ou de Sceaux aux aspects
sauvages des gorges des Alpes ou des Pyrénées; le duc de Saint-Simon,
qui n'avait aucun emploi à la cour, aimait mieux demeurer dans un
appartement étroit et sombre à Versailles que de vivre dans sa
charmante
résidence de la Ferté. Or nos seigneurs du moyen âge étaient
au contraire sensibles à ces beautés naturelles, ils les aimaient parce
qu'ils vivaient au milieu d'elles. Sans parler de l'appréciation
très-vive
de la nature que l'on trouve dans les nombreux romans du moyen âge,
nous voyons que les châteaux, les manoirs, les abbayes sont toujours
situés de manière à faire jouir leurs habitants de l'aspect des sites qui les
entourent. Leur construction s'harmonise avec les localités; sauvage et
grandiose dans les lieux abrupts, élégante et fine au pied de riants coteaux,
sur les bords des rivières tranquilles, au milieu de plaines verdoyantes.
Dans les habitations, les vues sur les points les plus pittoresques sont
toujours ménagées avec art et de façon à présenter des aspects imprévus
et variés. Il faut donc, lorsqu'on étudie les constructions civiles du moyen
âge, avoir égard au lieu, à la nature du climat, au site, car tout cela
exerçait une influence sur le constructeur. Tel bâtiment qui est convenablement
disposé et construit en plaine, dans une contrée douce et tranquille d'aspect, serait ridicule au sommet d'un rocher sauvage, entouré
de précipices. Tel autre, par son caractère sévère, brutal même, semble
tenir au sol désolé sur lequel il s'élève, mais paraîtrait difforme et grossier
entouré de prairies et de vergers. Ces hommes barbares, au dire de
plusieurs, étaient donc sensibles aux beautés naturelles, et leurs habitations
reflétaient, pour ainsi dire, ces divers genres de beauté, se mettaient
en harmonie avec elles. Nous qui sommes civilisés et qui prétendons
avoir inventé le <i>pittoresque</i>, nous élevons des pavillons élégants sur
quelque site agreste qui semble destiné à porter une forteresse, et nous
bâtissons des constructions massives au bord d'un ruisseau courant à
travers des prés. Ceci nous ferait croire que ces barbares du moyen âge
aimaient et comprenaient la nature, sans en faire autrement de bruit, et
que nous, qui la vantons à tout propos, en prose et en vers, nous la
regardons d'un œil distrait, sans nous laisser pénétrer par ses beautés.
Les siècles sont comme les individus, ils veulent toujours qu'on les croie
doués des qualités qui leur manquent et se soucient médiocrement de
celles qu'ils possèdent. Tout le monde se battait pour la religion au
XVI<sup>e</sup> siècle, et les neuf dixièmes des combattants, d'une part comme de
l'autre, ne croyaient même pas en Dieu. On se piquait de chevalerie et de
belles manières au XVII<sup>e</sup> siècle, et les esprits se tournaient
très-fort, à cette
époque déjà, vers les idées positives et la satisfaction des besoins matériels.
On ne parlait, au XVIII<sup>e</sup> siècle, que de <i>vertu</i>, de <i>nature</i>, de <i>douce
philosophie</i>, quand la vertu n'était guère de mise, qu'on observait la
nature à travers les vitres de son cabinet, et qu'en fait de douce philosophie
on ne pratiquait que celle appuyée sur un bien-être assuré pour
soi et ses amis.
 
Revenons à nos bâtisses... Le système de constructions en encorbellement
était fort en vogue, dès le XII<sup>e</sup> siècle, dans les bâtiments civils;
c'est qu'en effet il est économique et présente quantité de ressources,
soit pour soutenir des planchers, pour éviter de fortes épaisseurs de murs
et des fondations considérables, recevoir des charpentes, porter des
saillies, obtenir des surfaces plus étendues dans les étages supérieurs des
bâtiments qu'à rez-de-chaussée, trouver des dégagements, des escaliers
de communication d'un étage à un autre, offrir des abris, etc. C'était
encore une application de ce principe des architectes du moyen âge,
consistant à employer des forces agissantes au lieu de forces passives; car
un encorbellement est une bascule qui demande un contre-poids pour
conserver la fonction qu'on prétend lui donner. Les encorbellements ont
l'avantage de ne pas produire des poussées, toujours difficiles à maintenir
dans des constructions composées, comme toute habitation, de murs peu
épais se coupant irrégulièrement, suivant la destination des pièces. Ils
prennent moins de hauteur que les arcs, ou peuvent neutraliser leur
poussée en avançant les sommiers en dehors des parements des murs, ce
qu'il est facile de démontrer.
</div>
[[Image:Coupe.voute.et.plancher.png|center]]
<div class="text">
Soit AB (132) l'ouverture d'une salle dont le plancher sera supporté
par des arcs, ainsi que le font voir les fig. 128 et 129; AC, BD, l'épaisseur
des murs; CE, la hauteur entre planchers. Si nous bandons des arcs GF
venant pénétrer dans les murs, en admettant même que nous ayons une
forte charge en K, il y a lieu de croire que nous exercerons une telle
poussée de G en H que le mur bouclera en dehors, car la résistance de
frottement du lit GH ne sera pas suffisante pour empêcher un glissement;
s'il n'y a pas de glissement, la longueur GH n'est pas telle que le lit ne
puisse s'ouvrir en dehors et s'épauffrer en dedans, ainsi qu'il est figuré en
I, effet qui produira le bouclement du mur et, par suite, la chute des arcs.
Mais si nous avons un sommier très-saillant L et deux assises en encorbellement
MN, en supposant une charge raisonnable K', nous pourrons
résister au glissement par un lit LO beaucoup plus étendu et par un frottement
plus considérable; la courbe des pressions exercée par l'arc venant
pénétrer le lit LO en P trouvera là une résistance qui se résoudra en une
ligne PR, plus ou moins inclinée en raison inverse du plus ou moins de
poids de la charge K' supérieure. Si cette charge est très-puissante, du
point R la résultante des poussées pourra devenir verticale et tomber en
dedans du parement intérieur du mur, ou peu s'en faudra; c'est tout ce
que l'on doit demander. Le constructeur a le soin, dans ce cas, de placer
au moins une assise ayant son parement intérieur vertical à l'aplomb de
la rencontre de l'arc avec le sommier en encorbellement, car il augmente
ainsi la résistance à la poussée par le frottement de deux lits de pierres,
tandis que s'il ne mettait qu'une seule assise en encorbellement sous le
sommier, comme nous l'avons tracé en S, il n'aurait à opposer à la
poussée que la résistance du lit TV, et le bouclement du mur pourrait se
produire en Y comme il se produit en H'. Lorsque les constructeurs ne
peuvent donner à leur encorbellement, par une cause quelconque, la
hauteur de trois ou quatre assises, alors ils se procurent des pierres très-résistantes
et (133) ils les posent assez en saillie, comme l'indique la
coupe A, pour que la courbe des pressions de l'arc tombe en B en dedans
du parement intérieur du mur; alors la pierre A tend à basculer, ils la
soulagent par une faible saillie C; son mouvement de bascule décrirait
une portion de cercle dont D est le centre, Pour résister à ce mouvement
de bascule, il y a la charge E, plus le remplissage F en maçonnerie. Ne
pouvant basculer, l'encorbellement A ne tend plus qu'à glisser de B en
G. Or il s'agit de rendre le frottement assez puissant sur ce lit DG au
moyen de la charge verticale E pour empêcher ce glissement. Les
encorbellements possèdent donc deux propriétés: le soulagement des portées
au moyen des bascules arrêtées par les charges en queue, et l'action de
résistance aux poussées obliques par l'augmentation des surfaces de
frottement.
</div>
[[Image:Detail.encorbellement.png|center]]
<div class="text">
On reconnaît donc que, dans tous les cas, les constructeurs du moyen
âge emploient les résistances actives, c'est-à-dire le système d'équilibre,
au lieu du principe des résistances passives de la construction romaine.
Comme toujours, d'ailleurs, ces constructeurs poussent les conséquences
d'un principe admis jusqu'à ses dernières limites; ils ne semblent pas
connaître ces impossibilités que notre art moderne oppose, sous forme de
<i>veto</i> académique, aux tentatives hardies. La construction, pour eux, n'est
pas cette science qui consiste à dire: «Voici les règles, voici les exemples,
suivez-les, mais ne les franchissez pas.» Au contraire, la science, pour
eux, dit: «Voici les principes généraux, ils sont larges, ils n'indiquent
autre chose que des moyens. Dans l'application, étendez-les autant que la
matière et votre expérience vous le permettent; nous ne vous demandons
que de rester fidèles à ces principes généraux: d'ailleurs, tout est possible
à celui qui les sait appliquer.» Est-ce là un art stationnaire, hiératique,
étranger à l'esprit moderne, comme on a prétendu si longtemps nous le
faire croire? Est-ce rétrograder que de l'étudier, de s'en pénétrer? Est-ce
la faute de cet art si beaucoup n'en traduisent que l'apparence extérieure,
en compromettent le développement par des pastiches maladroits?
Imputons-nous
à l'antiquité les mauvaises copies de ses arts? Pourquoi donc
faire retomber sur les arts du moyen âge en France les fausses applications
qu'on a pu en faire, soit en Italie avant la renaissance, soit chez nous de
notre temps? Depuis le moment où il a été admis qu'il n'y avait d'architecture
qu'en Italie, que les architectes ont été, comme des moutons marchant
sur les pas les uns des autres, étudier leur art dans cette contrée, l'enseignement
académique n'a voulu voir le moyen âge que là. Or les édifices
du moyen âge en Italie sont, au point de vue de la structure, des bâtisses
médiocrement entendues. Presque toujours ce ne sont que des
constructions
dérivées de l'antiquité romaine, revêtues d'une assez méchante
enveloppe empruntée aux arts du Nord ou de l'Orient. À coup sûr, ce n'est
pas là ce qu'il faut aller étudier au delà des monts. Comme construction,
on n'y trouve ni principes arrêtés, ni suite, mais un amas désordonné de
traditions confuses, des influences qui se combattent, un amour barbare
pour le luxe à côté d'une impuissance évidente<span id="note10"></span>[[#footnote10|<sup>10</sup>]]. Qu'est-ce que les basiliques de Rome, par exemple, reconstruites la plupart au XIII<sup>e</sup> siècle, si on
les compare aux édifices élevés chez nous à cette époque? De mauvais
murs de brique, mal maçonnés sur des tronçons et des chapiteaux
arrachés
à des monuments antiques. Dans ces bâtisses barbares, où est l'art,
où est l'étude? Si nous les considérons avec respect et curiosité, n'est-ce
pas parce qu'elles nous présentent les dépouilles d'édifices magnifiques?
Si nous nous émerveillons devant de riches joyaux pillés dans un palais,
est-ce le pillard qui excite notre admiration? Soyons donc sincères, et
mettons les choses à leur vraie place. Si les Romains du moyen âge trouvaient
un sol couvert de débris antiques; si, au XIII<sup>e</sup> siècle encore, les
thermes d'Antonin Caracalla étaient debout et presque intacts, ainsi que
le Colisée, le Palatin, et tant d'autres édifices, irons-nous admirer les
œuvres d'hommes plus barbares que les Vandales et les Huns, qui ont
détruit froidement ces monuments pour élever de mauvaises bâtisses,
dans lesquelles ces débris même sont maladroitement employés,
grossièrement
mis en œuvre? Nous ne voyons apparaître là que la vanité d'un
peuple impuissant; l'intelligence, les idées, l'art enfin font complétement
défaut. Quel autre spectacle chez nous! C'est alors que les architectes
laïques en France poursuivent avec persistance leur labeur; sans songer à
leur gloire personnelle, ils ne cherchent qu'à développer les principes qu'ils
ont su découvrir; ils croyaient que l'avenir était pour eux, et ce n'était pas
une illusion, car, les premiers, ils commencent, dans l'ère moderne, la
grande lutte de l'homme intellectuel contre la matière brute. Les constructeurs
de l'antiquité sont les alliés et souvent les esclaves de la matière, ils
subissent ses lois; les constructeurs laïques du moyen âge se déclarent
ses antagonistes, ils prétendent que l'esprit doit en avoir raison, qu'il doit
l'assujettir, et qu'elle obéira. Est-ce bien à nous, qui perçons les montagnes
pour voyager plus à l'aise et plus vite, qui ne tenons plus compte
des distances et défions les phénomènes naturels, de méconnaître ceux
qui, par leur esprit investigateur et subtil, leur foi désintéressée en des
principes basés sur la raison et le calcul (désintéressée, certes, car à peine
quelques-uns nous ont laissé leur nom), nous ont devancés de quelques
siècles, et n'ont eu que le tort d'arriver trop tôt, d'être trop modestes, et
d'avoir cru qu'on les comprendrait. On dit que l'histoire est juste: c'est à
souhaiter; mais sa justice se fait parfois attendre longtemps. Nous accordons
que, du XII<sup>e</sup> au XV<sup>e</sup> siècle, la société politique est désordonnée, le
clergé envahissant, les seigneurs féodaux des tyrans, les rois des ambitieux
tantôt souples, tantôt perfides; les juifs des usuriers, et les paysans
de misérables brutes; que cette société est mue par de ridicules superstitions,
et se soucie peu de la morale; mais nous voyons à travers ce chaos
naître sans bruit une classe d'hommes qui ne sont ni religieux, ni nobles,
ni paysans, s'emparant de l'art le plus abstrait, celui qui se prête aux
calculs, aux développements logiques; de l'art auquel chacun doit
recourir, car il faut se loger, se garder, se défendre, faire des temples,
des maisons et des forteresses. Nous voyons cette classe attirer autour
d'elle tous les artisans, les soumettre à sa discipline. En moins d'un
demi-siècle, cette association de travailleurs infatigables a découvert des
principes entièrement nouveaux, et qui peuvent s'étendre à l'infini; elle
a fait pénétrer dans tous les arts l'analyse, le raisonnement, la recherche,
à la place de la routine et des traditions décrépites; elle fonde des écoles;
elle marche sans s'arrêter un jour, isolée, mais ordonnée, tenace, subtile,
au milieu de l'anarchie et de l'indécision générale. Elle franchit les
premiers échelons de l'industrie moderne dont nous sommes fiers avec
raison; et parce que cette association passe son temps au travail au lieu
de tracer des mémoires à sa louange; parce que ses membres, plus
soucieux de faire triompher leurs principes que d'obtenir une gloire
personnelle, inscrivent à peine leurs noms sur quelques pierres; qu'à
force de recherches ils arrivent à l'abus même de ces principes; parce
qu'enfin cette association est écrasée sous les trois derniers siècles dont
la vanité égale au moins l'éclat, nous serions assez ingrats aujourd'hui
pour ne pas reconnaître ce que nous lui devons, assez fous pour ne pas
profiter de son labeur? Et pourquoi cette ingratitude et cette folie? Parce
que quelques esprits paresseux ont leur siège fait et prétendent conserver
les principes d'un art mort, qu'ils se gardent de mettre en pratique, qu'ils
n'énoncent même pas clairement? Qui sont les esprits rétrogrades? Sont-ce
ceux qui nous condamneraient à reproduire éternellement les tentatives
incomplètes ou mal comprises faites par les trois derniers siècles pour
régénérer l'architecture des Romains, ou ceux qui cherchent à remettre
en honneur les ressources d'un art raisonné et audacieux à la fois, se
prêtant à toutes les combinaisons et à tous les développements que nécessitent
les besoins variables de la civilisation moderne? La balance de
l'histoire des arts serait juste si on voulait la tenir d'une main impartiale,
si on ne mettait pas toujours dans ses plateaux des noms au lieu d'y placer
des faits, des individualités au lieu de monuments. Qu'avons-nous, en
effet, à opposer à des noms comme ceux de Dioti Salvi, d'Arnolpho di
Lapo, de Brunelleschi, de Michelozzo, de Baltazar Peruzzi, de Bramante,
de San Micheli, de Sansovino, de Pirro Ligorio, de Vignola, d'Ammanati,
de Palladio, de Serlio, de Jean Bullant, de Pierre Lescot, de Philibert
Delorme, de Ducerceau, etc.? Deux ou trois noms à peine connus. Mais
si nos monuments français du moyen âge pouvaient parler; s'ils pouvaient
nous donner les noms modestes de leurs auteurs; si surtout, en face des
œuvres des hommes que nous venons de citer, ils pouvaient nous montrer
tous les mystères de leur construction, certainement alors l'histoire leur
rendrait justice, et nous cesserions d'être les dupes, à notre détriment,
d'une mystification qui dure depuis plus de trois siècles.
 
L'Europe occidentale peut s'enorgueillir à bon droit d'avoir provoqué
le grand mouvement intellectuel de la renaissance, et nous ne sommes
pas de ceux qui regrettent ce retour vers les arts et les connaissances de
l'antiquité païenne. Notre siècle vient après celui de Montesquieu et de
Voltaire; nous ne renions pas ces grands esprits, nous profitons de
leurs clartés, de leur amour pour la vérité, la raison et la justice; ils
ont ouvert la voie à la critique, ils ont étendu le domaine de l'intelligence.
Mais que nous enseignent-ils? Serait-ce, par hasard, de nous
astreindre à reproduire éternellement leurs idées, de nous conformer
sans examen à leur goût personnel, de partager leurs erreurs et leurs
préjugés, car ils n'en sont pas plus exempts que d'autres? Ce serait bien
mal les comprendre. Que nous disent-ils à chaque page? «Éclairez-vous;
ne vous arrêtez pas; laissez de côté les opinions toutes faites, ce sont
presque toujours des préjugés; l'esprit a été donné à l'homme pour examiner,
comparer, rassembler, choisir, mais non pour conclure, car la
conclusion est une fin, et bien fou est celui qui prétend dire: «J'ai clos le
livre humain!» Est-ce donc le goût particulier à tel philosophe qu'il faut
prendre pour modèle, ou sa façon de raisonner, sa méthode? Voltaire
n'aime pas le gothique, parce que l'art gothique appartient au moyen âge
dont il sape les derniers étais: cela prouve seulement qu'il ne sait rien de
cet art et qu'il obéit à un préjugé; c'est un malheur pour lui, ce n'est pas
une règle de conduite pour les artistes. Essayons de raisonner comme
lui, apportons dans l'étude de notre art son esprit d'analyse et de critique,
son bon sens, sa passion ardente pour ce qu'il croit juste, si nous pouvons,
et nous arrivons à trouver que l'architecture du moyen âge s'appuie sur
des principes nouveaux et féconds, différents de ceux des Romains; que
ces principes peuvent nous être plus utiles aujourd'hui que ne le sont les
traditions romaines. Les esprits rares qui ont acquis en leur temps une
grande influence sont comme ces flambeaux qui n'éclairent que le lieu où
on les place; ils ne peuvent faire apprécier nettement que ce qui les
entoure. Est-ce à dire qu'il n'y ait au monde que les objets sur lesquels
ils ont jeté leurs clartés? Placez-les dans un autre milieu, ils jetteront sur
d'autres objets la même lumière. Mais nous sommes ainsi faits en France:
nous regardons les objets éclairés sans nous soucier du flambeau, sans le
transporter jamais ailleurs pour nous aider de sa lumière afin de tout
examiner. Nous préférons nous en tenir aux jugements prononcés par
des intelligences d'élite plutôt que de nous servir de leur façon d'examiner
les faits, pour juger nous-mêmes. Cela est plus commode, en vérité.
Nous admirons leur hardiesse, l'étendue de leurs vues, mais nous n'oserions
être hardis comme eux, chercher à voir plus loin qu'eux ou autre
chose que ce qu'ils ont voulu ou pu voir.
 
Mais nous voici bien loin de nos maîtres des œuvres du moyen âge.
Retournons à eux, d'autant qu'ils ne se doutaient guère, probablement,
qu'il fallût un jour noircir tant de papier, dans leur propre pays, pour
essayer de faire apprécier leurs efforts et leurs progrès. En avance sur
leur siècle, par l'étendue de leurs connaissances, et plus encore par leur
indépendance comme artistes; dédaignés par les siècles plus éclairés, qui
n'ont pas voulu se donner la peine de les comprendre, en vérité leur
destinée est fâcheuse. Le jour de la justice ne viendra-t-il jamais pour
eux?
 
Les besoins de la construction civile sont beaucoup plus variés que
ceux de la construction religieuse; aussi l'architecture civile fournit-elle
aux architectes du moyen âge l'occasion de manifester les ressources
nombreuses que l'on peut trouver dans les principes auxquels ils s'étaient
soumis. Il est nécessaire de bien définir ces principes, car ils ont une
grande importance. L'architecture des Romains (non celle des Grecs,
entendons-nous bien<span id="note11"></span>[[#footnote11|<sup>11</sup>]]) est une structure revêtue d'une décoration qui
devient ainsi, par le fait, l'architecture, l'architecture visible.
Si l'on
relève un monument romain, il faut faire deux opérations: la première
consiste à se rendre compte des moyens employés pour élever la carcasse,
la construction, l'édifice véritable; la seconde, à savoir comment cette
construction a pris une forme visible plus ou moins belle, ou plus ou
moins bien adaptée à ce corps. Nous avons rendu compte ailleurs de
cette méthode<span id="note12"></span>[[#footnote12|<sup>12</sup>]]. Ce système possède ses avantages, mais il n'est souvent
qu'un habile mensonge. On peut étudier la construction romaine
indépendamment
de l'architecture romaine, et ce qui le prouve, c'est que les
artistes de la renaissance ont étudié cette forme extérieure sans se rendre
compte du corps qu'elle recouvrait. L'architecture et la construction du
moyen âge ne peuvent se séparer, car cette architecture n'est autre chose
qu'une forme commandée par cette construction même. Il n'est pas un
membre, si infime qu'il soit, de l'architecture gothique, à l'époque où
elle passe aux mains des laïques, qui ne soit imposé par une nécessité de
la construction; et si la structure gothique est très-variée, c'est que les
besoins auxquels il lui faut se soumettre sont nombreux et variés
eux-mêmes.
Nous n'espérons pas faire passer sous les yeux de nos lecteurs
toutes les applications du système de la construction civile chez les
gens
du moyen âge; nous ne pouvons prétendre non plus tracer à grands
traits les voies principales suivies par ce système; car l'un des caractères
les plus frappants de l'art comme des mœurs du moyen âge, c'est d'être
individuel. Si l'on veut généraliser, on tombe dans les plus étranges
erreurs, en ce sens que les exceptions l'emportent sur la règle; si l'on
veut rendre compte de quelques-unes de ces exceptions, on ne sait trop
quelles choisir, et on rétrécit le tableau. On peut, nous le croyons, faire
ressortir les principes, qui sont simples, rigoureux, et chercher parmi
les applications celles qui expriment le mieux et le plus clairement ces
principes.
 
Les quelques exemples que nous avons donnés mettent en lumière,
nous en avons l'espoir, les conséquences du principe admis par les architectes
laïques du moyen âge: apparence des moyens employés dans la
structure des édifices, et apparence produisant réellement l'architecture,
c'est-à-dire la forme visible; solution des problèmes donnés, par les lois
naturelles de la statique, de l'équilibre des forces, et par l'emploi des
matériaux en raison de leurs propriétés; acceptation de tous les programmes,
quelle que soit leur variété, et assujettissement de la construction
à ces programmes, par suite de l'architecture elle-même, puisque
cette architecture n'est que l'apparence franchement admise de cette
construction. Avec ces principes médités, avec quelques exemples choisis
parmi les applications de ces principes, il n'est pas un architecte qui ne
puisse construire comme les maîtres du moyen âge, procéder comme eux
et varier les formes en raison des besoins nouveaux qui naissent perpétuellement
au milieu d'une société comme la nôtre, puisque chaque
besoin nouveau doit provoquer une nouvelle application du principe. Si
l'on nous accuse de vouloir faire rétrograder notre art, il est bon que
l'on sache du moins comment nous entendons le ramener en arrière; la
conclusion de tout ce que nous venons de dire étant: « Soyez vrais.» Si
la vérité est un signe de barbarie, d'ignorance, nous serons heureux
d'être relégués parmi les barbares et les ignorants, et fiers d'avoir entraîné
quelques-uns de nos confrères avec nous.
</div>
[[Image:Maison.medievale.Champagne.png|center]]
<div class="text">
Les encorbellements jouent un rôle important dans les constructions
civiles, nous en avons donné plus haut la raison; il nous reste à suivre
les applications variées de cette méthode. Il existe dans la partie de la
Champagne qui touche à la Bourgogne, <i>et vice versa</i>, des maisons, très-simples
d'ailleurs, construites pendant les XIII<sup>e</sup> et XIV<sup>e</sup> siècles, qui portent
pignon sur rue, et se composent, à l'extérieur, d'une sorte de porche avec
balcon au-dessus, abrité par un comble très-saillant. Tout le système ne
se compose que d'encorbellements adroitement combinés. Ainsi (134), les
murs goutterots portent un premier encorbellement en retour d'équerre,
destiné à soutenir un poitrail recevant les bouts des solives du plancher
du premier étage portant aussi sur le mur en retraite. Ce poitrail est
surmonté d'un garde-corps. Un second encorbellement A donne aux
murs goutterots une saillie qui protège le balcon et reçoit une ferme de
pignon disposée de façon à porter le plancher du grenier et à permettre
l'introduction des provisions dans ce grenier. La clôture en retraite à
l'aplomb du mur de rez-de-chaussée n'est qu'un pan de bois hourdé.
Observons que le second encorbellement A (134 bis) laisse, au-dessus de
sa dernière assise H, une portion de mur vertical HI, afin de charger les
queues de pierres en encorbellement par une masse de maçonnerie. En
arrière est le pan de bois G, qui clôt le premier étage. Pour éviter à la
masse en encorbellement toute chance de bascule, les doubles sablières N
qui portent le comble et qui couronnent les murs goutterots sur toute leur
</div>
[[Image:Detail.encorbellement.maison.medievale.Champagne.png|center]]
<div class="text">
<br>
longueur, sont armées à leur extrémité de fortes clefs O qui maintiennent
la tête des encorbellements. Cette disposition si simple se retrouve dans
beaucoup de maisons de paysans (voy. [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6, Maison|Maison]]).
</div>
[[Image:Detail.plan.maison.medievale.Champagne.png|center]]
<div class="text">
Mais voyons maintenant comment, dans des bâtisses plus riches, plus
compliquées, plus importantes, les constructeurs arrivent à se servir des
encorbellements avec adresse, en se soumettant à des dispositions
commandées
par un besoin particulier. Il s'agit de percer une porte dans
l'angle rentrant formé par deux bâtiments qui se coupent à angle droit,
disposition assez commode, d'ailleurs, et qui était souvent commandée
par les habitants d'un manoir ou d'une maison; de faire que cette porte
donne entrée dans les salles du rez-de-chaussée à droite et à gauche, puis
au premier étage; de supprimer le pan coupé dans lequel s'ouvre la porte,
de retrouver l'angle droit formé par la rencontre des murs de face, dont
l'un des deux, au moins, fera mur de refend en se prolongeant, et d'établir
alors, au-dessus de cette porte et dans l'angle rentrant, un escalier de
service communiquant du premier étage aux étages supérieurs. À force
de ferrailles recouvertes de plâtre, on arriverait facilement aujourd'hui à
satisfaire à ce programme. Mais s'il ne faut point mentir à la construction,
la chose devient moins aisée. Soit donc (135) le plan A du
rez-de-chaussée
de cette construction et le plan B du premier étage. On voit, en
C, la porte qui s'ouvre dans le pan
</div>
[[Image:Vue.exterieure.maison.medievale.Champagne.png|center]]
<div class="text">
<br>
coupé; en D, les piles
intérieures; en E, la projection horizontale des encorbellements intérieurs supportant
l'angle rentrant, et en F, la projection horizontale des encorbellements
portant l'angle saillant; GG sont les arcs contre-buttant l'angle rentrant
et portant les murs de refend du premier étage. Nous présentons (136)
la vue extérieure de la porte avec les encorbellements qui lui servent
d'auvent et qui portent l'angle saillant de l'escalier de service
tracé sur
le plan B du premier étage. Au besoin même, ces encorbellements
peuvent masquer un mâchicoulis destiné à défendre la porte. La fig. 137
donne la vue intérieure de la porte avec les encorbellements portant l'angle
rentrant; en G sont les deux arcs contre-buttant ces encorbellements et
supportant les murs de refend supérieurs. Le noyau de l'escalier s'élève
sur le milieu H du pan coupé, et les encorbellements intérieurs et
extérieurs
sont maintenus en équilibre par les pesanteurs opposées des deux
angles saillants de la cage de cet escalier. On a, depuis, voulu obtenir des
résultats analogues au moyen de trompes; mais les trompes chargent
les maçonneries inférieures beaucoup plus que ce système
d'encorbellements,
exigent des matériaux plus nombreux et plus grands, des coupes
de pierres difficiles à tracer et plus difficiles encore à tailler. Ce n'est donc
point là un progrès, à moins que l'on ne considère comme un progrès le
plaisir donné à un appareilleur de montrer son savoir au détriment de la
bourse de celui qui fait bâtir.
</div>
[[Image:Vue.exterieure.maison.medievale.Champagne.2.png|center]]
<div class="text">
Si, pendant les XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles, les constructions religieuses ne modifièrent
que peu les méthodes appliquées à l'art de bâtir par les architectes
du XIII<sup>e</sup> siècle, il n'en est pas de même dans les constructions civiles.
Celles-ci prennent une allure plus franche; les procédés employés sont
plus étendus, les méthodes plus variées; les architectes font preuve de
cette indépendance qui leur manque dans les monuments religieux. C'est
que déjà, en effet, la vie se retirait de l'architecture religieuse et portait
toute son énergie vers les constructions civiles. Sous les règnes de
Charles V et de Charles VI, le développement de l'architecture appliquée
aux édifices publics, aux châteaux et aux maisons, est très-rapide. Aucune
difficulté n'arrête le constructeur, et il arrive, en étendant les principes
admis par ses devanciers, à exécuter les constructions les plus hardies et
les mieux entendues sous le double point de vue de la solidité et de l'art.
À cette époque, quelques seigneurs surent donner une impulsion extraordinaire
aux constructions; ils les aimaient, comme il faut les aimer, en
laissant à l'artiste toute liberté quant aux moyens d'exécution et au caractère
qui convenait à chaque bâtiment<span id="note13"></span>[[#footnote13|<sup>13</sup>]]. Les ducs de Bourgogne et Louis
d'Orléans, frère de Charles VI firent élever des résidences, moitié forteresses,
moitié palais de plaisance, qui indiquent chez les artistes auxquels
furent confiés ces travaux une expérience, un savoir rares, en même
temps qu'un goût parfait; chez les seigneurs qui commandèrent ces
ouvrages, une libéralité sage et bien entendue qui n'est guère, depuis
lors, la qualité propre aux personnages assez riches et puissants pour
entreprendre de grandes constructions. Si Louis d'Orléans fut un grand
dissipateur des deniers publics et s'il abusa de l'état de démence dans
lequel le roi son frère était tombé, il faut reconnaître que, comme grand
seigneur pourvu d'immenses richesses, il fit bâtir en homme de goût. Ce
fut lui qui reconstruisit presque entièrement le château de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes C#Coucy|Coucy]], qui
éleva les résidences de Pierrefonds, de la Ferté-Milon, et augmenta celles
de Crépy et de Béthisy. Toutes les constructions entreprises sous les
ordres de ce prince sont d'une exécution et d'une beauté rares. On y
trouve, ce qu'il est si difficile de réunir dans un même édifice, la parfaite
solidité, la force, la puissance avec l'élégance, et cette richesse de bon aloi
qui n'abandonne rien aux caprices. À ce point de vue, les bâtiments de
[[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes C#Coucy|Coucy]], élevés vers 1400, ont toute la majesté grave des constructions
romaines, toute la grâce des plus délicates conceptions de la renaissance.
Laissant de côté le style de l'époque, on est obligé de reconnaître, chez
les architectes de ce temps, une supériorité très-marquée sur ceux du
XVI<sup>e</sup> siècle, comme constructeurs; leurs conceptions sont plus larges et
leurs moyens d'exécution plus sûrs et plus savants; ils savent mieux
subordonner les détails à l'ensemble et bâtissent plus solidement. La
grand'salle du château de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes C#Coucy|Coucy]], dite <i>salle des Preux</i>, était une œuvre
parfaite (voy. [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 8, Salle|Salle ]]); nous n'en montrerons ici que certaines parties
tenant plus particulièrement à l'objet de cet article. Cette salle s'élevait
au premier étage sur un rez-de-chaussée dont les voûtes reposaient sur
une épine de colonnes et sur les murs latéraux. Elle n'a pas moins de
16<sup>m</sup>,00 de largeur sur une longueur de 60<sup>m</sup>,00; c'est dire qu'elle pouvait
contenir facilement deux mille personnes. D'un côté, elle prenait ses
jours sur la campagne, à travers les épaisses courtines du château; de
l'autre, sur la cour intérieure (voy. [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3, Château|Château]], fig. 16 et 17). Deux énormes
cheminées doubles la chauffaient, et les baies latérales étaient au nombre
de six, trois sur le dehors et trois sur la cour, sans compter un immense
vitrage percé au midi sous le lambris de la voûte en bois. Les baies latérales
étaient surmontées de lucarnes pénétrant dans le comble. Voici (138)
</div>
[[Image:Coupe.Salle.des.Preux.chateau.Coucy.png|center]]
 
[[Image:Salle.des.Preux.chateau.Coucy.png|center]]
<div class="text">
<br>
la coupe de cette salle prise sur une des fenêtres latérales avec la
lucarne
ouverte au-dessus, et (139) la vue perspective intérieure de cette fenêtre,
qui n'a pas moins de 4<sup>m</sup>,00 d'ébrasement. La plate-bande qui la couvre
est appareillée de dix claveaux, posés avec grand soin, lesquels, serrés
par les courtines qui ont près de 4<sup>m</sup>,00 d'épaisseur, se sont maintenus
horizontaux sans le secours d'aucune armature de fer. Dans la vue
perspective, nous avons supposé le comble enlevé en A, afin de faire voir
la construction de la lucarne du côté de l'intérieur. Ces lucarnes (voy. la
coupe) donnaient sur le large chemin de ronde crénelé extérieur, de sorte
qu'au besoin les gens postés sur ce chemin de ronde pouvaient parler aux
personnes placées dans la salle. Les défenseurs étaient à couvert sous un
petit comble posé sur le crénelage et sur des piles isolées A. La lumière
du jour pénétrait donc sans obstacle dans la salle par les lucarnes, et
cette construction est à une si grande échelle que, de la salle en B, on ne
pouvait voir le sommet du comble du chemin de ronde, ainsi que le
démontre la ligne ponctuée BC<span id="note14"></span>[[#footnote14|<sup>14</sup>]]. De la charpente, il ne reste plus trace,
et on ne trouve sur place, aujourd'hui, de cette belle construction, que
les fenêtres et la partie inférieure des lucarnes; ce qui suffit, du reste,
pour donner une idée de la grandeur des dispositions adoptées. <span id=Coucy1>Dans la
salle des Preuses, dépendant du même château, nous voyons encore des
fenêtres dont les ébrasements sont voûtés, ainsi que l'indique la fig. 140,
afin de porter une charge considérable de maçonnerie. Les sommiers des
arcs doubles en décharge s'avancent jusqu'à la rencontre de l'ébrasement
avec les pieds-droits A (voy. le plan) de la fenêtre, afin d'éviter des
coupes biaises dans les claveaux dont les intrados sont ainsi parallèles
entre eux. L'arc supérieur seul reparaît à l'extérieur et décharge complétement
le linteau.
</div>
[[Image:Detail.Salle.des.Preuses.chateau.Coucy.png|center]]
<div class="text">
Mais il va sans dire que les constructeurs n'employaient cette puissance
de moyens que dans des bâtiments très-considérables et qui devaient
résister moins à l'effort du temps qu'à la destruction combinée des
hommes. Il semble même que, dans les intérieurs des châteaux, là où
l'on ne pouvait craindre l'attaque, les architectes voulussent distraire
les yeux des habitants par des constructions très-élégantes et légères.
On sait que Charles V avait fait faire dans le Louvre, à Paris, un escalier
et des galeries qui passaient pour des chefs-d'œuvre de l'art de bâtir, et
qui fixèrent l'admiration de tous les connaisseurs jusqu'au moment où
ces précieux bâtiments furent détruits. Les escaliers particulièrement,
qui présentent des difficultés sans nombre aux constructeurs, excitèrent
l'émulation des architectes du moyen âge. Il n'était pas de seigneur qui
ne voulût avoir un <i>degré</i> plus élégant et mieux entendu que celui de son
voisin, et, en effet, le peu qui nous reste de ces accessoires indispensables
des châteaux indique toujours une certaine recherche autant qu'une
grande habileté dans l'art du tracé (voy. [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5, Escalier|Escalier]]).
 
Pour les habitations plus modestes, celles des bourgeois des villes, leur
construction devint aussi, pendant les XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles, plus légère, plus
recherchée. C'est alors que l'on commence à vouloir ouvrir des jours
très-larges sur la voie publique, ce qui était d'autant plus nécessaire que
les rues étaient étroites; que l'on mêle avec adresse le bois à la pierre
ou à la brique; que l'on cherche à gagner de la place dans les intérieurs
en diminuant les points d'appui, en empiétant sur la voie publique par
des saillies données aux étages supérieurs; que, par suite, les constructeurs
sont portés à revenir aux pans-de-bois en façade.
 
Nous ne voulons pas étendre cet article, déjà bien long, outre mesure,
et donner ici des exemples qui trouvent leur place dans les autres articles
du <i>Dictionnaire</i>; nous avons essayé seulement de faire saisir les différences profondes qui séparent la construction civile de la construction
religieuse au moyen âge. Nos lecteurs voudront bien recourir, pour de
plus amples détails, aux mots [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 2, Boutique|Boutique]], [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3, Charpente|Charpente]],
[[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3, Chéneau|Chéneau]], [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5, Égoût|Égoût]], [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5, Escalier|Escalier]],
[[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5, Fenêtre|Fenêtre]], [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 5, Fontaine|Fontaine]], [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6, Galerie|Galerie]], [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6, Maison|Maison]],
[[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7, Pan de bois|Pan de bois]], [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7, Pont|Pont ]], etc.
 
<br><br>
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<span id="footnote1">[[#note1|1]] : Ce n'est guère que vers la fin du XIII<sup>e</sup> siècle que les forêts des Gaules commencèrent
à perdre en étendue et en qualité, c'est-à-dire au moment où l'organisation
féodale décroît. Pendant le XIV<sup>e</sup> siècle, beaucoup de seigneurs féodaux furent obligés
d'aliéner partie de leurs biens, et les établissements monastiques, les chapitres ou les
communes défrichèrent une notable portion des forêts dont ils étaient devenus possesseurs.
Lors des guerres des XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles, les forêts n'étant plus soumises, dans
beaucoup de localités, au régime conservateur du système féodal, furent cruellement
dévastées. Celles qui existaient sur les montagnes furent ainsi perdues à tout jamais,
par suite de l'entraînement des terres sur les pentes rapides. C'est ainsi que le midi et
tout le centre de la France actuelle se virent dépouillés des futaies qui garnissaient
les plateaux et dont nous constatons l'existence encore vers la fin du XIII<sup>e</sup> siècle.
 
<span id="footnote2">[[#note2|2]] : La <i>maisnée</i>, c'est-à-dire la maisonnée, comprenant non-seulement la famille, mais
les serviteurs, les hommes et femmes à gage et tout le personnel d'un château.
 
<span id="footnote3">[[#note3|3]] : On établissait des lucarnes avec face en pierre sur les bâtiments dès le XIII<sup>e</sup> siècle,
et cependant, sous Louis XIV, on prétendit que ce mode d'ouvrir des jours à la base
des combles fut inventé par Mansard; et pour consacrer le souvenir de cette utile
invention, on a donné depuis lors, à ces jours, le nom de <i>mansardes</i>, comme si tous
les bâtiments civils, les châteaux et les maisons n'étaient pas pourvus de mansardes
sous François 1<sup>er</sup>, sous Louis XIII et bien avant eux. Mais tel est le faible du XVII<sup>e</sup> siècle,
qui prétendit avoir tout trouvé. Or ce n'est qu'une prétention. Il en est de celle-ci
comme de beaucoup d'autres à cette époque. Il a été écrit et répété bien des fois que
la brouette, par exemple, avait été inventée au XVII<sup>e</sup> siècle, lors des grands travaux de
terrassement entrepris à Versailles; or nous avons des copies nombreuses de brouettes
figurées sur des manuscrits et des vitraux du XIII<sup>e</sup> siècle. Il est vrai que la forme de
ces petits véhicules, à cette époque, est beaucoup plus commode pour le porteur que
celle adoptée depuis le XIII<sup>e</sup> siècle, et que nous reproduisons religieusement dans nos
chantiers, comme si c'était là un chef-d'œuvre. Il en est de même du haquet, inventé,
dit-on, par Pascal.
 
<span id="footnote4">[[#note4|4]] : On peut comprendre l'esprit de passion qui fit détruire les châteaux et même les
églises; mais ce qu'il est plus difficile d'expliquer, c'est la manie aveugle qui a fait
démolir en France, depuis soixante ans, quantité d'édifices civils fort bons, fort
beaux, fort utiles, uniquement parce qu'ils étaient vieux, qu'ils rappelaient un autre
âge, pour les remplacer par des constructions déplorables et qui coûtent cher, bien
qu'elles soient élevées avec parcimonie et qu'elles soient souvent très-laides. Beaucoup
de villes se sont privées ainsi d'établissements qui eussent pu satisfaire à des besoins
nouveaux, qui attiraient l'attention des voyageurs, et qui, à tout prendre, leur faisaient
honneur.
 
<span id="footnote5">[[#note5|5]] : Voy. l'<i>Archit. civ. et domest.</i> de MM. Aymar Verdier et Cattois.
 
<span id="footnote6">[[#note6|6]] : Voy. la <i>Monog. d'abbayes</i>. Bib. Sainte-Geneviève.
 
<span id="footnote7">[[#note7|7]] : Voy. le plan général de ce château au mot [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3, Château|Château]], fig. 30 et 31, salle M.
 
<span id="footnote8">[[#note8|8]] : Au XVI<sup>e</sup> siècle, un accident obligea les propriétaires du château de [[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes H#Hohen-Koenigsbourg|Hoh-Kœnigsbourg]]
à bander des arcs sous le plafond du premier étage.
 
<span id="footnote9">[[#note9|9]] : M. Bœswilwald, qui a relevé le château de
[[Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle - Index communes H#Hohen-Koenigsbourg|Hoh-Kœnigsbourg]] avec le plus grand
soin, a bien voulu mettre ses dessins à notre disposition.
 
<span id="footnote10">[[#note10|10]] : Un seul exemple pour prouver que nous n'exagérons pas. Nous avons vu, dans cet
article, à la suite de quels efforts persistants les constructeurs du Nord sont arrivés à se
rendre maîtres de la poussée des voûtes, et dans quelles conditions ils voulaient assurer
la stabilité de ces voûtes. Or, en Italie, les écartements des arcs des monuments voûtés
pendant le moyen âge et même la renaissance sont maintenus au moyen de barres de
fer posées à leur naissance et restées <i>visibles</i>. À ce compte, on peut bien se passer
d'arcs-boutants et de tout l'attirail des contre-forts, de combinaisons d'équilibre. On
se garde bien, ou de reproduire ces barres de fer dans les dessins qu'on nous donne, ou
d'en parler dans les ouvrages sur la matière. Mais, en vérité, est-ce là un moyen de
construction? N'est-ce pas plutôt un aveu d'impuissance?
 
<span id="footnote11">[[#note11|11]] : Pour les architectes qui ont quelque peu étudié les arts de l'antiquité, la différence
entre l'architecture des Grecs et celle des Romains est parfaitement tranchée: ces deux
arts suivent, ainsi que nous l'avons dit bien des fois, des voies opposées; mais pour le
vulgaire, il n'en est pas ainsi, et l'on confond ces deux arts, comme si l'un n'était qu'un
dérivé de l'autre. Combien de fois n'a-t-on pas dit et écrit, par exemple, que le portail
de Saint-Gervais, à Paris, est un portail d'architecture grecque? Il n'est guère plus grec
que romain. C'est cependant sur des jugements aussi aveugles que la critique des arts
de l'architecture se base chez nous depuis longtemps, et cela parce que nous, architectes,
par insouciance peut-être, nous sommes les seuls en France qui n'écrivons pas
sur notre art.
 
<span id="footnote12">[[#note12|12]] : Voy. nos <i>Entretiens sur l'Architecture</i>.
 
<span id="footnote13">[[#note13|13]] : Rien ne nous semble plus funeste et ridicule que de vouloir, comme cela n'arrive
que trop souvent aujourd'hui, imposer aux architectes autre chose que des programmes;
rien ne donne une plus triste idée de l'état des arts et de ceux qui les professent, que de
voir les artistes accepter toutes les extravagances imposées par des personnes étrangères
à la pratique, sous le prétexte qu'elles payent. Les tailleurs ont, à ce compte, plus de
valeur morale que beaucoup d'architectes; car un bon tailleur, si on lui commande un
habit ridicule, dira: «Je ne puis vous faire un vêtement qui déshonorerait ma maison
et qui ferait rire de vous.» Ce mal date d'assez loin déjà, car notre bon Philibert Delorme
écrivait, vers 1575: «...Je vous advertiray, que depuis trente cinq ans en ça,
et plus, j'ay observé en divers lieux, que la meilleure partie de
ceux qui ont faicts ou
voulu faire bastiments, les ont aussi soubdainement commencez, que légèrement en
avoient délibéré: dont s'en est ensuivy le plus souvent repentance et dérision, qui
toujours accompagnent les mal advisez: de sorte que tels pensans bien entendre ce
qu'ils vouloient faire, ont veu le contraire de ce qui se pouvoit et devoit bien faire.
Et si par fortune ils demandoient à quelques uns l'advis de leur délibération et entreprinse,
c'estoit à un maistre maçon, ou à un maistre charpentier, comme l'on
a
accoutumé de faire, ou bien à quelque peintre, quelque notaire, et autres qui se
disent fort habiles, et le plus souvent n'ont gueres meilleur
jugement et conseil que
ceux qui le leur demandent... Souventes fois aussi j'ay veu de grands personnages
qui se sont trompez d'eux-mêmes, pour autant que la plupart de ceux qui sont auprès
d'eux, jamais ne leur veulent contredire, ains comme désirant de leur complaire, ou
bien à faulte qu'ils ne l'entendent, respondent incontinent tels mots,
<i>C'est bien dict</i>,
<i>monsieur; c'est une belle invention, cela est fort bien trouvé, et montrez bien que vous
avez très bon entendement; jamais ne sera veu une telle œuvre au monde<i>. Mais les
fascheux pensent tout le contraire, et en discourent par derrière, peult-être ou autrement.
Voilà comment plusieurs seigneurs se trompent et sont contentez des leurs.»
Nous pourrions citer les six premiers chapitres tout entiers du
traité de Philibert
Delorme; nous y renvoyons nos lecteurs comme à un chef-d'œuvre de bon sens, de
raison, de sagesse et d'honnêteté.
 
<span id="footnote14">[[#note14|14]] : Ces grandes salles étaient habituellement dallées; on les lavait chaque jour, et des
gargouilles étaient réservées pour l'écoulement de l'eau. «Le sang des victimes s'écoulait
de toute part et ruisselait par les ouvertures (rigel-stein) pratiquées vers le seuil
des portes.» (<i>Les Niebelungen</i>, 35<sup>e</sup> aventure.)
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