Simon/Chapitre 15

◄  XIV.
XVI.  ►

XV.

Cinq ans après l’époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière en revenant d’un voyage entrepris avec l’intention d’oublier Fiamma, et où il l’avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre, toujours entourée de feuillage. Madame Féline n’avait voulu rien changer à sa manière de vivre, et c’est tout au plus si son fils avait pu lui faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s’attendait point à revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le groupe de ces trois femmes à peu près tel qu’il l’avait vu jadis lorsqu’il s’écria O Fatum ! Seulement Jeanne tournait moins vite son fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia, devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle attendait Simon ; elle n’était pas à beaucoup près aussi calme et aussi gaie que la première fois. Elle se leva dès qu’il parut et marcha à sa rencontre… Simon ne l’avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d’exclusif ; mais à peine l’eut-il aperçue qu’il devint pâle comme la mort, et, s’appuyant contre le mur de la cabane, il s’écria dans une sorte d’égarement : « Oui, c’est ma destinée ! »

Fiamma lui prit la main avec tendresse.

« Allons, embrassez-le donc ! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de brusquerie dans les bras de Féline. C’est à présent un plus grand personnage que vous, madame la dogaresse.

— Pourquoi êtes-vous changée Fiamma ? dit vivement Féline en regardant son amie ; mon Dieu ! qu’y a-t-il ? Je ne vous ai jamais vue ainsi ! Vous est-il arrivé malheur ? J’ai cru que cela n’était pas fait pour vous.

— Allons donc ! s’écria Bonne avec une familiarité qu’elle n’avait jamais eue avec Simon vous voyez bien que c’est la joie de vous revoir. Et vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle figure que vous faites ?

— Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée. Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous voyant ? Et pensez-vous qu’à l’heure qu’il est il se souvienne de m’avoir priée avant-hier d’être sa femme ?

— Pourquoi non ? et qu’importe ?

— Taisez-vous, taisez-vous, fourbe ! s’écria Bonne ; vous savez bien qu’il vous aime et qu’il n’en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie ; je ne comptais pas sur un pareil miracle, et j’ai dit hier à mon jeune médecin qu’il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez ! je n’en meurs pas de désespoir ! Ai-je maigri depuis une demi-heure ? Mes cheveux n’ont pas blanchi, que je sache ? Ne m’est-il pas tombé quelque dent ? C’est inexplicable, mais depuis que Simon s’est trouvé mal je me sens tout à fait bien ; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là puisse aimer, de même qu’il est le seul homme…

— Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma d’un ton si grave que Bonne n’osa pas répliquer. »

M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille à la suite duquel il l’embrassa en fondant en larmes et en lui disant : « Bonne, les noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c’est égal ; il faut que j’aille trouver la dogaresse ; elle se couche tard, et d’ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbée comme moi… Il fut un temps… Mais la douce philosophie… »

En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée de l’appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre ; mais en reconnaissant la voix de son sigisbée, elle se rassura et courut lui ouvrir.

Après un assez long exorde : « Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous aime à la folie ; ce qui le prouve, c’est qu’il m’a demandé ma fille avant-hier, et qu’aujourd’hui il ne s’en souvient pas plus que de la première pomme qu’il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce sujet. Tenez, voyez quelle lettre ! et sachez comme on vous aime ici. »

« Mon bon Simon, quoique vous m’ayez reproché l’autre jour d’être une coquette de village, je vous dirai qu’une vraie coquette vous écrirait aujourd’hui d’un petit ton sec, qu’elle ne vous aime pas et qu’elle dédaigne vos propositions ; mais à Dieu ne plaise que je renie l’amitié sainte que j’ai pour vous depuis que j’existe ! Si je vous écris, ce n’est pas pour sauver mon orgueil humilié, c’est pour vous épargner l’embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon ! vous vous êtes trompé ; vous ne m’aimez pas. Vous aimez celle que j’aime aussi de toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour qu’elle renonce au couvent. Tout le désir de mon cœur serait de vivre entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre amitié pour moi sur le mari que j’ai choisi et à qui je commanderai de vous chérir et de vous estimer. Ella lo sa, comme dit quelqu’un. Adieu, Simon.

« Votre soeur, Bonne. »

— Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu’elle croit produire, mais à cause de la sainteté du cœur de celle qui l’a écrite. Ah ! Parquet, c’est bien là votre fille !… Mais ne vous abusez pas, mon ami ; je ne peux pas épouser Simon. Il n’y faut pas songer.

— Oh ! cette fois, je n’y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet ; car c’est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous dis-je, c’est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne sortirai pas d’ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre secret, ou je l’irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos deux petits frères, à l’univers entier.

— Taisez-vous, mon sigisbée ; ne parlez pas si haut. Vous n’aurez mon secret qu’avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux jumeaux, qui, Dieu merci ! se portent bien et seront peut-être suivis de beaucoup d’autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire pourquoi : c’est que, jusqu’ici, je n’ai pu épouser Simon Féline, et que maintenant je ne peux pas en épouser d’autre.

— Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouser Féline ?

— Parce qu’il n’avait rien.

— Singulière réponse dans votre bouche ! Et maintenant, pourquoi ne pouvez-vous pas en épouser un autre ?

— Parce que je le préfère à tout autre.

— Bon, ceci est mieux, Eh bien pourquoi ne pouvez-vous pas l’épouser maintenant ?

— Parce qu’il est riche.

— Oh ! ma foi, je m’y perds ! Je ne suis pas le sphinx ; et cependant je vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement.

— Eh bien ! je vais m’expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu’il m’est impossible de vous dire, j’ai renoncé volontairement à jamais rien recevoir de mon père tant qu’il vivra ; et j’aurais beaucoup hésité, même après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd’hui je ne voyais son héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix.

— Quelle chose étrange ! et pourquoi cela ?

— C’est là ce que je ne vous dirai pas ; mon père ignorait cette résolution, et j’ai des raisons pour la lui cacher.

— En vérité ?

— En vérité ; il ignore encore que j’ai fait vœu de pauvreté en entrant dans l’âge de raison.

— Bon Dieu ! c’est donc une affaire de dévotion ? un vœu de pauvreté, de chasteté ?…. Ah ! pour le vœu d’humilité, dogaresse, vous y avez manqué souvent !

— C’est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi. Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d’argent ou de convenance, il fallait, ou apporter de l’argent, et je n’en voulais pas recevoir de mon père ; ou en trouver, et je n’en voulais pas recevoir de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d’un jeune homme qui m’eût prise à la condition d’une fortune que je ne pouvais accepter, ni d’un vieillard qui eût daigné me donner la sienne en apprenant que je n’avais rien… et puis, pour refuser cette dot, il eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c’est là ce que je craignais plus que la mort.

— Hum ! dit Parquet, pensez-vous bien qu’un renard aussi madré ait pu vivre auprès d’un secret où son argent jouait un rôle, sans le découvrir ?

— J’espère que oui ; mais quand même je saurais qu’il en est informé, j’aimerais mieux mourir que de m’en expliquer avec lui. Il est certaines choses qu’il ne dirait pas devant moi sans que… mais ne divaguons pas, Parquet ; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m’assurer d’un mari qui respecterait mes scrupules, et qui n’accepterait pas tout d’abord la dot que mon père eût offerte.

— Sans doute, mais Simon Féline pourtant…

— Simon Féline était le seul homme de la terre qui m’eût inspiré cette confiance ; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait encore pour accepter l’alliance d un fils de laboureur, Féline, n’ayant rien, ne pouvait se charger d’une famille avant d’avoir un état bien assuré.

— Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu’il serait possible de lever les autres difficultés ? votre père n’eût-il pas dérogé un peu devant la considération de ne point vous donner de dot ?

— Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d’avoir des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible.

— Mais, que diable ! une fille majeure…

— Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de Fougères que si j’étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis dépositaire d’un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m’est plus défendu et plus impossible que si toutes les lois de la terre s’y opposaient.

— Étrange ! étrange ! dit Parquet en se frappant le front ; mais, lorsque votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative ; car il ne prit une femme qu’en désespoir de cause : nous le savons, quoi qu’il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon, si vous m’eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot ; moins qu’aujourd’hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous.

— Non, mon ami, vous vous trompez. J’ai mieux compris que vous la position de Simon. Je l’ai examinée avec plus d’attention et de sollicitude, quoique vous n’en ayez pas manqué ; j’ai vu que Simon n’était pas seulement un homme de talent, j’ai vu qu’il était un homme de génie, et qu’il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor…

— Non, vous vous trompez, Fiamma je vous jure ; tout cela pour vous, et avec vous, l’eût fait marcher plus vite.

— Je ne le pensai pas, et je n’en juge pas encore ainsi. Ma présence lui devenait funeste ; je m’éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon nom sans être assurée du succès, suffisait pour m’empêcher de le tenter, moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu’on me connaisse assez pour savoir quelle langue je parle.

— Mais maintenant qu’allons-nous faire ?

— Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche ; et bientôt Simon sera puissant avec la révolution qui se prépare en France. Moi, je n’ai rien ; je ne peux plus vouloir d’un époux qui m’enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice inexplicable, je renoncerais à ma dot.

— Oh ! si c’est là tout, c’est peu de chose. 1o Simon Féline se soucie fort peu de votre dot, je crois qu’il sera charmé de ne pas avoir à compter avec votre père ; 2o quant à vos scrupules de fierté, j’espère qu’il saura bien les lever ; 3o je sais une chose que vous ne savez pas, et qui va singulièrement amener à vous monsieur le comte. Je ne répondrais pas qu’avant deux jours je n’en fisse un agneau.

— Que voulez-vous dire ?

— Eh ! cela c’est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je me retire, et vous me permettez d’emporter quelque espoir ?

— Oh ! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l’esprit de ce jeune homme.

— Vous ne l’aimez donc pas ?

— Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas affirmativement quand même j’aurais dans le cœur la plus belle passion de roman qui ait jamais été inventée.

— Je ne vous demande pas de me dire si vous l’aimez. Seulement, si vous ne l’aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile… Allons, parlez : dites que vous ne l’aimez pas !… »

De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut toute tremblante.

« Mon père ! ma Fiamma ! s’écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est gravement indisposée : elle a le délire. Je ne sais que faire pour la calmer ; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la voir et m’aider à la soigner. »

Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force.

« Ô mon Dieu ! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d’une voix étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n’aurai pas la force de voir cela. Le délire me gagne. Oh ! le secret… l’heure fatale… la nuit… la mort !… Laissez-moi m’enfuir, mes amis !

— Au nom du ciel ! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme ; elle avance les bras vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l’horreur de vos souvenirs.

— Oui, vous avez raison, dit Fiamma ; manquer de force ici serait un crime. »

Elle s’approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne.

« Ô mon enfant ! lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette terrible nuit pour vous marier ? C’est l’anniversaire des funérailles de mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût fallu respecter la mémoire. C’est un jour de deuil, et non pas un jour de fête. Mais Simon était si pressé d’aller à l’église ! Jamais je n’ai pu l’en empêcher ; je l’ai appelé par toute la maison. Il est parti sans moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là ! Vous le rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée ? Vous en êtes digne autant que fille d’Ève peut l’être. Ma Fiamma, ma Ruth bien-aimée, mais où est mon fils ? Il est donc resté à l’église ? Oh ! n’entends-je pas le cri de la duchesse ? Elle chante les funérailles de mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres ; vous avez fait sonner les cloches de la joie ; et moi je pleure… »

Elle fondit en larmes comme un enfant ; puis elle s’endormit au milieu des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne, et qu’elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se réveillait parfois pour dire à l’oreille de Fiamma : « Simon est allé à l’église. Pourquoi Simon ne revient-il pas ? »

Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l’inquiétude pour son ami, et, ne partageant pas l’opinion où l’on était que Simon fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s’esquiva pour monter dans sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les vêtements épars ; cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors, laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les paroles qu’elle lui avait entendue répéter dans son délire, elle courut à l’église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse s’offrit à elle, et elle s’y jeta en courant, appelée par une sorte de divination. L’horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s’abaissait vers l’horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il avait l’air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n’avait peur de rien au monde.

« C’est vous ! s’écria-t-il ; que venez-vous faire ici ? Que voulez-vous de moi ? N’êtes-vous pas lasse de me tuer ? Faut-il que je vous aide ? Avez-vous apporté le fer ou le poison ? Êtes-vous un spectre ou une femme ? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie ? Pourquoi m’ôtez-vous le présent et l’avenir ? Pourquoi êtes-vous revenue ? J’allais guérir peut-être, et maintenant je suis perdu.

— Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre la main.

— Laissez-moi, s’écria-t-il en la repoussant ; ne me touchez pas, je suis capable de vous tuer !… Vous êtes ma damnation, vous êtes l’enfer qui me consume ! Savez-vous ce que vous faites de moi ? un fou et un lâche !… Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd’hui. Tout mon sang ne pourra laver l’insulte faite aux cheveux blancs de son père ; son père ! mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi ; car je lui dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j’y serais resté. Oh ! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je n’eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m’a béni le jour de ma naissance en me disant : « Suis la noble profession de tes pères ; ouvre de ton bras un sillon pénible ; connais la misère, et, avec elle, la résignation ! » ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là, autour de moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me dire : « Tu vas faire une infamie ! » et cependant j’aimerais mieux souffrir mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les pieds dans la maison où est la fille que j’ai outragée. Dis-moi, Fiamma, connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer ?

— Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force, rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi ! vous dis-je ; ne me reconnaissez-vous pas ?

— Oh ! je te reconnais ! dit Simon en tombant à genoux avec une autre expression d’égarement dans les yeux ; tu es l’étoile du matin, toujours blanche ; l’étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l’éclat ! Tu es tout ce que j’aime, tout ce que j’aimerai sur la terre.

— Simon, au nom du ciel ! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs ne sont pas fondées ; vous n’avez pas outragé vos amis. J’ai là une lettre de Bonne pour vous ; je ne devrais peut-être pas me charger de vous la remettre ; mais je vous vois si agité.

— Quelle lettre ? Que peut-elle m’écrire ? Charge-t-elle son amant de me tuer ? Olh ! à la bonne heure ! Si je pouvais lui donner ma vie au lieu de mon cœur qui ne m’appartient pas !

— Bonne vous rend votre promesse et s’engage ailleurs ; elle vous aime toujours ; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux au monde. M’entendez-vous, me comprenez-vous, Simon ?

— Je vous entends, et je ne sais pas si c’est un rêve. Où sommes-nous ? Comment êtes-vous venue ici ? Oh ! certainement je rêve. »

Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie profonde. Fiamma ne sachant comment le ramener à la raison et l’arracher à cet état violent qui lui déchirait l’âme, oubliant dans cet état d’agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l’effet du délire qu’elle venait de contempler deux fois dans quelques heures, jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes.

« Ô mon Dieu ! que vous ai-je fait ? s’écria-t-elle, et pourquoi ne me reconnaissez-vous plus ? Pourquoi ne m’aimez-vous plus ? Pourquoi m’avez-vous maudite ? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en m’éloignant de vous, en me criant : « Ôte-toi de là, ma honte ! ôte-toi de là, mon crime ! » Hélas ! je n’ai jamais fait de mal à personne, et tout ce que j’aime me repousse, tout ce que j’aime meurt dans les convulsions, en me disant que c’est moi qui suis le péché et la mort ! »

En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre couverte de mousse ; et, cachant son visage sous les tresses éparses de ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose aussi rare que violente pour Fiamma.

Simon sortit comme d’un profond sommeil en entendant les accents de douleur de cette voix chérie ; sans comprendre ce qu’elle disait, il l’écouta ; il la vit par terre, abîmée dans ses larmes, couverte de la pluie glacée du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant dans ses bras, il la pressa contre son cœur en l’appelant des plus doux noms, et en réchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains humides. Peu à peu ils se reconnurent, et, revenus à eux-mêmes, ils n’eurent pas la force de détacher leurs bras enlacés et leurs lèvres unies ; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans leur âme avec l’héroïsme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que Simon avait souffert ; mais tout ce qu’elle lui apprit était si nouveau pour lui qu’il faillit mourir de joie.

« Comment n’en étais-tu pas sûr ? lui dit-elle ; comment n’as-tu pas vu dans toute ma conduite, que, malgré le peu d’espoir que je m’étais permis, tous mes désirs, tous mes efforts ont tendu à t’élever jusqu’à moi et à me conserver pour toi ? Hélas ! qu’est-ce que je fais aujourd’hui qu’il y a encore tant d’obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te dévoiler les secrets de mon âme, moi pour qui les épanchements ont toujours été des crimes, et qui en commets sans doute un à l’heure qu’il est, en te donnant des espérances que je ne pourrai peut-être pas réaliser ?

— Ô ma sœur ! ô ma femme ! s’écria Simon, ne parle pas d’obstacles. Dis-moi que tu m’aimes, dis-moi que c’est de l’amour que tu as pour moi depuis cinq ans… Non, ne dis pas cela, je ne le mérite pas ; dis que c’est de l’amour que tu as maintenant. C’est encore un bonheur et une gloire à rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t’aimais et que tu le voulais, et que tu ne m’as ni oublié, ni déshérité de ta tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je lèverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d’impossible à un amour pareil au mien, à une joie comme celle que j’éprouve ? Laisse-moi me mettre à genoux devant toi et baiser l’herbe que foule ton pied. Ô Fiamma ! c’est ici que je t’ai vue pour la première fois. Le soleil se couchait dans toute sa magnificence ; il t’embrasait de sa beauté, il t’inondait de ses reflets ardents. Tu étais si belle que tu me fis peur. Je ne croyais point aux anges ; je te pris pour un démon. J’étais si troublé que je te vis à peine. Un nuage t’enveloppait, et tes yeux seuls t’illuminaient de leurs éclairs. Il me sembla ensuite que je ne te voyais pas pour la première fois, que je t’avais déjà vue quelque part, dans mes rêves peut-être. Souvenir de la tombe ou révélation de l’autre vie, tu étais ma sœur. J’avais ce type de grandeur et de beauté devant les yeux depuis que je songeais à la beauté et à la grandeur. Et cependant tu m’épouvantais par l’air d’autorité surhumaine avec lequel tu semblais dire : « Je suis ton maître et ton Dieu ; mets-toi à genoux et commence à m’adorer, car c’est ta destinée. » Mais quand je te rencontrai ensuite couverte de ce sang que j’ai encore sur les lèvres, je tombai à tes pieds, je te rendis hommage sans hésiter, sans comprendre ce que je faisais. Ô Fiamma ! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton sang m’a inoculé ! »



Sa taille se redressa, et… (Page 34.)

Ils auraient oublié la marche des heures sans un incident que le hasard, toujours poétique en faveur des amants, fit naître au milieu de leur entretien passionné. L’oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des ruines, apercevant les premières clartés du soleil, s’envola épouvanté vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, déjà troublés par l’éclat du jour, ne distinguèrent pas le couple assis au pied de sa demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri d’alarme.

« C’est la duchesse ! dit Simon en se levant, c’est son dernier cri du matin ; c’est l’heure et le jour où l’abbé Féline, le vénérable frère de ma mère, a rendu son âme au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont coutume de se glorifier du mérite de leurs ancêtres ou de leurs parents. Ce n’est pas là un préjugé, je le sens à la force morale et aux sentiments religieux que j’ai tirés toute ma vie du souvenir de ce bon prêtre. C’est là l’humble gloire de mon humble famille. Je l’ai invoquée toutes les fois que mes maux ont ébranlé mon courage, et que j’ai craint d’offenser son ombre sacrée, toujours debout entre moi et l’attrait du mal. Jamais je n’ai laissé écouler cette heure solennelle sans me prosterner chaque année, ou dans le secret de ma cellule quand j’étais loin d’ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les ferventes prières de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aimée ; viens t’agenouiller dans cette petite église dont il fut le lévite assidu, et où jamais il n’entra sans avoir le cœur et les mains pures. Ce n’est pas pour lui qu’il faut prier, c’est pour nous-mêmes, afin que les impérissables sympathies de son âme immortelle descendent sur nous, afin que l’émulation de ses vertus nous rende semblables à lui, afin aussi que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour, bénisse notre amour qui, pour nous, est le ciel. »

Les deux amants, appuyés l’un sur l’autre, descendirent le sentier et se rendirent à l’église du village où ils prièrent avec enthousiasme. Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinité et de l’immortalité de l’âme. Fiamma, Italienne et femme, était franchement catholique. Pour n’être point remarqués par le grand nombre de villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient régulièrement dire, ce jour-là, les prières des morts pour l’abbé Féline, ils avaient traversé les ombrages du cimetière, et ils montèrent à la travée par la petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la tribune seigneuriale ; Simon était à ses côtés. Un rideau rouge les cachait à tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu. Par une fente de ce rideau, Simon vit l’autel étinceler aux rayons empourprés du matin. Tout était prêt pour le service funèbre qui devait être célébré à midi. La piété de Bonne s’était occupée la veille de ces saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la première fois, n’en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix d’argent, était étendu sur le cénotaphe et semé de violettes printanières. Des lis sans tache, mêlés à des branches de cyprès fraîchement coupées, embaumaient le chœur. Les oiseaux chantaient et voltigeaient autour des fenêtres entr’ouvertes, devant lesquelles on voyait se balancer les branches des arbres émus par la brise matinale. À l’intérieur régnait un religieux silence, interrompu seulement de temps à autre par les pas inégaux d’un vieillard qui entrait avec précaution, ou par le cri d’un enfant que sa mère allaitait en priant.



Et cachant son visage… (Page 39.)

« Ô mon amie ! dit Simon à l’oreille de sa fiancée, quel charme indicible votre présence répand sur cette heure ordinairement si mélancolique dans ma vie ! Quelle promesse de bonheur m’apporte-t-elle donc pour que l’aspect d’un cercueil et le souvenir d’un mort fassent naître en moi des idées si suaves et un calme si délicieux ?

— Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui répondit Fiamma ; son départ cause des larmes, mais son souvenir laisse l’espérance et la consolation sur la terre. »