J. Hetzel et Cie, Victor Lecou (p. 203-384).



SIMON





NOTICE




Simon vint, je crois, en 1836, vers le même temps que Mauprat. Le roman n’est pas, je crois, des mieux conduits ; mais il m’a semblé que maître Parquet et sa fille Bonne étaient des personnages assez vrais. J’avais connu leurs types, en plusieurs exemplaires, dans la réalité.

GEORGE SAND.

Nohant, octobre 1853.



À MADAME LA COMTESSE DE ***.


Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.
  Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.
    Madame, ne dites à personne que vous êtes sa sœur.
Cœur trois fois noble, descendez jusqu’à lui et rendez-le fier.
      Comtesse, soyez pardonnée.
   Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies.


SIMON





I.


À quelque distance du chef-lieu de préfecture, dans un beau vallon de la Marche, on remarque, au-dessus d’un village nommé Fougères, un vieux château plus recommandable par l’ancienneté et la solidité de sa construction que par sa forme ou son étendue. Il parait avoir été fortifié. Sa position sur la pointe d’une colline assez escarpée à l’ouest, et les ruines d’un petit fort posé vis-à-vis sur une autre colline, semblent l’attester. En 1820, on voyait encore plusieurs bastions et de larges pans de murailles former une dentelure imposante autour du château ; mais ces débris encombrant les cours de la ferme, les propriétaires en vendaient chaque année les matériaux, et même les donnaient à ceux des habitants qui voulaient bien prendre la peine de les emporter. Ces propriétaires étaient de riches fermiers qui habitaient une maison blanche à un étage et couverte en tuiles, à deux portées de fusil du château. Quelques portions de bâtiment, qui avaient été les communs et les écuries du châtelain, servaient désormais d’étables pour les troupeaux et de logement pour les garçons de ferme. Quant aux vastes salles du manoir féodal, elles étaient vides, délabrées, et seulement bien munies de portes et de fenêtres, car elles servaient de greniers à blé. Ce n’est pas que le pays produise beaucoup de grains ; mais les cultivateurs qui avaient acheté les terres de Fougères comme biens nationaux, avaient amassé une assez belle fortune en s’approvisionnant, dans le Berry, de céréales qu’ils entassaient dans leur château, et revendaient dans leur province à un plus haut prix. C’est une spéculation dont le peuple se trouverait bien, si le spéculateur consentait à subir avec lui le déficit des mauvaises années. Mais alors, au contraire, sous prétexte du grand dommage que les rats et les charançons ont fait dans les greniers, il porte ses denrées à un taux exorbitant, et s’engraisse des derniers deniers que le pauvre se laisse arracher au temps de la disette.

Les frères Mathieu, propriétaires de Fougères, avaient, à tort ou à raison, encouru ce reproche de rapacité ; il est certain qu’on entendit avec joie, dans le hameau, circuler la nouvelle suivante :

Le comte de Fougères, émigré, que le retour des Bourbons n’avait pas encore ramené en France, écrivait d’Italie à M. Parquet, ancien procureur, maintenant avoué au chef-lieu du département, pour lui annoncer qu’ayant relevé sa fortune par des spéculations commerciales, il désirait revenir dans sa patrie et reprendre possession du domaine de ses pères. Il chargeait donc M. Parquet d’entrer en négociation avec les acquéreurs du château et de ses dépendances, non sans lui recommander de bien cacher de quelle part venaient ces propositions.

Pourtant le comte de Fougères, las de la profession de négociant qu’il exerçait depuis vingt ans au delà des Alpes, et voyant la possibilité de reprendre ses honneurs et ses titres en France, ne put s’empêcher d’écrire son espoir et son impatience à ses parents et à ses alliés, lesquels, pour leur part, ne purent s’empêcher de dire tout haut que la noblesse n’était pas tout à fait écrasée par la révolution, et que bientôt peut-être on verrait les armoiries de la famille refleurir au tympan des portes du château de Fougères.

Pourquoi la population reçut-elle cette nouvelle avec plaisir ? La famille de Fougères n’avait laissé dans le pays que le souvenir de dîners fort honorables et d’une politesse exquise. Cela s’appelait des bienfaits, parce qu’une quantité de marmitons, de braconniers et de filles de basse-cour avaient trouvé leur compte à servir dans cette maison. Le bonheur des riches est inappréciable, puisqu’on se contentant de manger leurs revenus de quelque façon que ce soit, ils répandent l’abondance autour d’eux. Le pauvre les bénit, pourvu qu’il lui soit accordé de gagner, au prix de ses sueurs, un mince salaire. Le bourgeois les salue et les honore, pour peu qu’il en obtienne une marque de protection. Leurs égaux les soutiennent de leur crédit et de leur influence, pourvu qu’ils fassent un bon usage de leur argent, c’est-à-dire pourvu qu’ils ne soient ni trop économes ni trop généreux. Ces habitudes contractées depuis le commencement de la société n’avaient pas tendu à s’affaiblir sous l’empire. La restauration venait leur donner un nouveau sacre en rendant ou accordant à l’aristocratie des titres et des privilèges tacites, dont tout le monde feignait de ne point accepter l’injustice et le ridicule, et que tout le monde recherchait, respectait ou enviait. Il en est, il en sera encore longtemps ainsi. Le système monarchique ne tend pas à ennoblir le cœur de l’homme.

Quelques vieux paysans patriotes déclamèrent un peu contre les bastions qu’on allait reconstruire, contre les meurtrières du haut desquelles on allait assommer le pauvre peuple. Mais on n’y crut pas. La seule logique que connaisse bien le paysan, c’est le sentiment de sa force. On ne s’effraya donc pas du retour des anciens maîtres : on en plaisanta un peu, on le désira encore davantage. Les fermiers enrichis sont de mauvais seigneurs pour la plupart ; l’économie, qui faisait leur vertu dans le travail, devient leur grand vice dans la jouissance. Le journalier les trouve rudes et parcimonieux ; il aime mieux avoir affaire à ces hommes aux mains blanches qui ne savent pas au juste combien pèse le soc d’une charrue au bras d’un rustre, et qui payent selon les convenances plus que selon le tarif.

Et puis le maire, l’adjoint, le percepteur, le curé et toutes les autorités civiles et religieuses du canton, tressaillaient d’aise à l’idée de ces estimables dîners qui leur revenaient de droit si la noble famille recouvrait son héritage. On a beau dire, les fonctionnaires ont un grand crédit sur l’esprit du peuple. Ils proclament, ils placardent, ils emprisonnent et ils délivrent, ils protègent et ils nuisent. Jamais des hommes qui ont à leur disposition les pancartes imprimées, les ménétriers, les gendarmes, les clefs de l’hôpital et les listes de dénonciation, ne seront des personnages indifférents. Ils pourront se passer du suffrage de leurs administrés, et leurs administrés ne pourront se dispenser de leur complaire. Quand donc le curé, le maire, les adjoints, le percepteur, le juge de paix, et tutti quanti, eurent décidé que le retour de la famille de Fougères était un bonheur inappréciable pour la commune, les vieilles femmes dirent des prières pour qu’il plût au ciel de la ramener bien vite ; la jeunesse du village se réjouit à l’idée des fêtes champêtres qui auraient lieu pour célébrer son installation, et les journaliers tinrent une espèce de conseil dans lequel il fut résolu qu’on demanderait au nouveau seigneur l’augmentation d’un sou par jour dans le salaire du travail agricole.

M. de Fougères, qui, en recevant de son avoué M. Parquet la promesse d’un succès, s’était rendu à Paris afin d’être plus à portée de négocier son affaire, fut informé de ces détails, et reçut même une lettre écrite par le garde-champêtre de Fougères, et revêtue, en guise de signatures, d’une vingtaine de croix, par laquelle ou le suppliait d’accéder à cette demande d’augmentation dans le salaire des journées. On ajoutait que la commune faisait des vœux pour la réussite des négociations de M. Parquet, et on espérait qu’en fin de cause, pour peu que les frères Mathieu montrassent de l’obstination, sa majesté le Roi Dix-huit ferait finir ces difficultés et lâcherait un ordre de mettre dehors les spogliateurs de la famille de M. le comte.

M. de Fougères avait trop bien appris la vie réelle durant son exil pour ne pas savoir que les affaires ne se faisaient pas ainsi ; mais, en véritable négociant qu’il était, il comprit le parti qu’il pouvait tirer des dispositions de ses ex-vassaux. Il chargea ses émissaires de promettre une augmentation de deux sous par jour aux journaliers ; et dès lors ce qu’il avait prévu arriva. Il n’y eut sorte de vexations sourdes et perfides dont les frères Mathieu ne fussent accablés. On arrachait l’épine qui bordait leurs prés, afin que toutes les brebis du pays pussent, en passant, manger et coucher l’herbe ; et si un des agneaux de la ferme Mathieu venait, par la négligence du berger, à tondre la largeur de sa langue chez le voisin, on le mettait en fourrière, et le garde-champêtre, qui était à la tête de la conspiration pour cause de vengeance particulière, dressait procès-verbal et constatait un délit tel que quinze vaches n’eussent pu le faire. D’autres fois on habituait les oies de toute la commune à chercher pâture jusque dans le jardin des Mathieu ; et si une de leurs poules s’avisait de voler sur le chaume d’un toit, on lui tordait le cou sans pitié, sous prétexte qu’elle avait cherché à dégrader la maison. On poussa la dérision jusqu’à empoisonner leurs chiens, sous prétexte qu’ils avaient eu l’intention de mordre les enfants du village.

Mais l’artifice tourna contre son auteur ; les frères Mathieu comprirent bientôt de quoi il s’agissait. Paysans eux-mêmes, et paysans marchois, qui plus est, ils savaient les ruses de la guerre. Ils commencèrent par lâcher pied, et, quittant leur habitation de Fougères, ils s’allèrent fixer dans une autre propriété qu’ils avaient près de la ville. De cette manière, les vexations eurent moins d’ardeur, ne tombant plus directement sur les objets d’animadversion qu’on voulait expulser. Les paysans continuèrent à faire un peu de pillage, dans un pur esprit de rapine, ayant pris goût à la chose. Mais les Mathieu se soucièrent médiocrement d’un déficit momentané dans leurs revenus ; ce déficit dût-il durer deux ou trois ans, ils se promirent de le faire payer cher à M. le comte, et se réjouirent de voir les habitants de Fougères contracter des habitudes de filouterie qu’il ne leur serait pas facile désormais de perdre et dont leur nouveau seigneur serait la première victime.

Les négociations durèrent quatre ans, et M. de Fougères dut s’estimer heureux de payer sa terre cent mille francs au-dessus de sa valeur. L’avoué Parquet lui écrivit : « Hâtez-vous de les prendre au mot, car, si vous tardez un peu, ils en demanderont le double. » Le comte se soumit, et le contrat fut rédigé.



II.

Parmi le petit nombre des vieux partisans de la liberté qui voyaient d’un mauvais œil et dans un triste silence le retour de l’ancien seigneur, il y avait un personnage remarquable, et dont, pour la première fois peut-être, dans le cours de sa longue carrière, l’influence se voyait méconnue. C’était une femme âgée de soixante-dix ans, et courbée par les fatigues et les chagrins plus encore que par la vieillesse. Malgré son existence débile, son visage avait encore une expression de vivacité intelligente, et son caractère n’avait rien perdu de la fermeté virile qui l’avait rendue respectable à tous les habitants du village. Cette femme s’appelait Jeanne Féline ; elle était veuve d’un laboureur, et n’avait conservé d’une nombreuse famille qu’un fils, dernier enfant de sa vieillesse, faible de corps, mais doué comme elle d’une noble intelligence. Cette intelligence, qui brille rarement sous le chaume, parce que les facultés élevées n’y trouvent point l’occasion de se développer, avait su se faire jour dans la famille Féline. Le frère de Jeanne, de simple pâtre, était devenu un prêtre aussi estimable par ses mœurs que par ses lumières. Il avait laissé une mémoire honorable dans le pays, et le mince héritage de douze cents livres de rente à sa sœur, ce qui pour elle était une véritable fortune. Se voyant arrivée à la vieillesse, et n’ayant plus qu’un enfant peu propre par sa constitution à suivre la profession de ses pères, Jeanne lui avait fait donner une éducation aussi bonne que ses moyens l’avaient permis. L’école du village, puis le collège de la ville avaient suffi au jeune Simon pour comprendre qu’il était destiné à vivre de l’intelligence et non d’un travail manuel ; mais lorsque sa mère voulut le faire entrer au séminaire, la bonne femme n’appréciant, dans sa piété, aucune vocation plus haute que l’état religieux, le jeune homme montra une invincible répugnance, et la supplia de le laisser partir pour quelque grande ville où il pût achever son éducation et tenter une autre carrière. Ce fut une grande douleur pour Jeanne ; mais elle céda aux raisons que lui donnait son fils.

« J’ai toujours reconnu, lui dit-elle, que l’esprit de sagesse était dans notre famille. Mon père fut un homme sage et craignant Dieu. Mon frère a été un homme sage, instruit dans la science et aimant Dieu. Vous devez être sage aussi, quand les épreuves de la jeunesse seront finies. Je pense donc que votre dessein vous est inspiré par le bon ange. Peut-être aussi que la volonté divine n’est pas de laisser finir notre race. Vous en êtes le dernier rejeton ; c’était peut-être un désir téméraire de ma part que celui de vous engager dans le célibat. Sans doute, les moindres familles sont aussi précieuses devant Dieu que les plus illustres, et nul homme n’a le droit de tarir dans ses veines le sang de sa lignée, s’il n’a des frères ou des sœurs pour la perpétuer. Allez donc où vous voulez, mon fils, et que la volonté d’en haut soit faite. »

Ainsi parlait, ainsi pensait la mère Féline. C’était une noble créature, vraiment religieuse, et n’ayant d’une paysanne que le costume, la frugalité et les laborieuses habitudes ; ou plutôt c’était une de ces paysannes comme il a dû en exister beaucoup avant que les mœurs patriarcales eussent été remplacées par l’âge de fer de la corruption et de la servitude. Mais cet âge d’or a-t-il jamais existé lui-même ?

Jeanne était née sage et droite ; son frère, l’abbé Féline, l’avait perfectionnée par ses exemples et par ses discours. Il lui avait tout au plus appris à lire ; mais il lui avait enseigné par toutes les actions, par toutes les pensées, par toutes les paroles de sa vie, le véritable esprit du christianisme. Cet esprit de religion, si effacé, si corrompu, si perverti ; si souillé par ses ministres, depuis le fondateur jusqu’à nos jours, semble heureusement, de temps à autre, se réveiller, avec sa pureté sans tache et sa simplicité antique, dans quelques âmes d’élite qui le font encore comprendre et goûter autour d’elles. L’abbé Féline, et par suite sa sœur Jeanne, étaient de ces nobles âmes, les seules et les vraies âmes apostoliques, dont l’apparition a toujours été rare, quelque nombreux que fussent les ministres et les adeptes du culte. Il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus, a dit le Christ. Beaucoup prennent le thyrse, a dit Platon, mais peu sont inspirés par le dieu.

Malheureusement, cet enthousiasme de la foi et cette simplicité de cœur qui font l’homme pieux sont presque impossibles à conserver dans le contact de notre civilisation investigatrice. Le jeune Simon subit la fatalité attachée à notre époque ; il ne put pas éclairer son esprit sans perdre le trésor de son enfance, la conviction. Cependant il demeura aussi attaché à la foi catholique qu’il est possible de l’être à un homme de ce monde. Le souvenir des vertus de son oncle, le spectacle de la sainte vieillesse de sa mère, lui restèrent sous les yeux comme un monument sacré devant lequel il devait passer toute sa vie en s’inclinant et sans oser porter ostensiblement un regard d’examen profane dans le sanctuaire. Il eut donc soin de cacher à Jeanne les ravages que l’esprit de raisonnement et le scepticisme avaient faits en lui. Chaque fois que les vacances lui permettaient de revenir passer l’automne auprès d’elle, il veillait attentivement à ce que rien ne trahît la situation de son esprit. Il lui fut facile d’agir ainsi sans hypocrisie et sans effort. Il trouvait chez cette vénérable femme une haute sagesse et une poétique naïveté, qui ne permettaient jamais à l’ennui ou au dédain de condamner ou de critiquer le moindre de ses actes. D’ailleurs, un profond sentiment d’amour unissait ces âmes formées de la même essence, et jamais rien de ce qui remplissait l’une ne pouvait fatiguer ni blesser l’autre.

Dans leur ignorance des besoins de la civilisation, Jeanne et Simon s’étaient crus assez riches pour vivre l’un et l’autre avec les douze cents livres de rente léguées par le curé ; la moitié de ce même revenu avait suffi à la première éducation du jeune homme, l’autre avait procuré une douce aisance à la sobre et rustique existence de Jeanne ; mais Simon, qui désirait vivement aller étudier à Paris, et qui déjà se trouvait endetté à Poitiers après deux ans de séjour, éprouva de grandes perplexités. Il lui était odieux de penser à abandonner son entreprise et de retomber dans l’ignorance du paysan. Il lui était plus odieux encore de retrancher à sa mère l’humble bien-être qu’il eût voulu doubler au prix de sa vie. Il songea sérieusement à se brûler la cervelle ; son caractère avait trop de force pour communiquer sa douleur ; Féline l’ignora, mais elle s’effraya de voir la sombre mélancolie qui envahissait cette jeune âme, et qui, dès cette époque, y laissa les traces ineffaçables d’une rude et profonde souffrance.

Heureusement dans cette détresse le ciel envoya un ami à Simon : ce fut son parrain, le voisin Parquet, un des meilleurs hommes que cette province ait possédés. Parquet était natif du village de Fougères, et, bien que sa charge l’eût établi à la ville dans une maison confortable achetée de ses deniers, il aimait à venir passer les trois jours de la semaine dont il pouvait disposer dans la maisonnette de ses ancêtres, tous procureurs de père en fils, tous bons vivants, laborieux, et s’étant, à ce qu’il semblait, fait une règle héréditaire de gagner beaucoup, afin de beaucoup dépenser sans ruiner leurs enfants. Néanmoins, maître Simon Parquet, après avoir montré beaucoup de penchant à la prodigalité dans sa jeunesse, était devenu assez rangé dans son âge mûr pour amasser une jolie fortune. Ce miracle s’était opéré, disait-on, par l’amour qu’il portait à sa fille chérie, qu’il voulait voir avantageusement établie. Le fait est que la parcimonie de sa femme lui avait fait autrefois aimer le désordre, par esprit de contradiction ; mais aussitôt que la dame fut morte, Parquet goûta beaucoup moins de plaisir en mangeant le fruit qui n’était plus défendu, et trouva dans ses ressources assez de temps et d’argent pour bien profiter et pour bien user de la vie ; il demeura généreux et devint sage. Sa fille était agréable sans être jolie, sensée plus que spirituelle, douce, laborieuse, pleine d’ordre pour sa maison, de soin pour son père et de bonté pour tous ; elle semblait avoir pris à cœur de mériter le doux nom de Bonne, que son père lui avait donné par suite d’idées systématiques analogues à celles de M. Shandy.

La maison de campagne de maître Parquet était située à l’entrée du village, au-dessus de la chaumière de Jeanne. Féline, au-dessous du château de Fougères. Ces trois habitations, avec leurs grandes et petites dépendances, couvraient la colline. L’ancien parc du château, converti en pâturage, descendait jusqu’aux confins du jardin symétrique de M. Parquet, et le mur crépi de ce dernier n’était séparé que par un sentier de la haie qui fermait le potager rustique de la mère Féline. Ce voisinage intime avait permis aux deux familles de se connaître et de s’apprécier. Simon Féline et Bonne Parquet étaient amis et compagnons d’enfance. L’avoué avait été uni d’une profonde estime et d’une vive amitié avec l’abbé Féline ; on disait même que, dans sa jeunesse, il avait soupiré inutilement pour les yeux noirs de Jeanne. Il est certain que, dans son amitié pour cette vieille femme, il y avait un mélange de respect et de galanterie surannée qui faisait parfois sourire le grave Simon. C’était, du reste, la seule passion romanesque qui eût trouvé place dans l’existence très positive de l’ex-procureur. Des distractions fort peu exquises, et qu’il appelait assez mal à propos les consolations d’une douce philosophie, étaient venues à son secours, et avaient empêché, disait-il, que sa vie ne fût livrée à un désespoir abrutissant. Depuis cette époque de rêves enchanteurs et de larmes vaines, il avait vu Jeanne devenir mère de douze enfants. Dans sa prospérité comme dans sa douleur, elle avait toujours trouvé dans M. Parquet un digne voisin et un ami dévoué.

L’excellent homme était rempli de finesse et de pénétration. Il devina plutôt qu’il ne découvrit le secret de Simon. Il lui arracha enfin l’aveu de ses dettes et de son embarras. Alors, l’emmenant dans son cabinet, à la ville :

« Tiens, lui dit-il en lui mettant un portefeuille dans la main, voici une somme de dix mille francs que je viens de recevoir d’un riche, pour lui en avoir fait gagner autrefois quatre cent mille. C’est une aubaine sur laquelle je ne comptais plus, le client s’étant ruiné et enrichi deux ou trois fois depuis. Personne ne sait que cette somme m’est rentrée, pas même ma fille ; garde-moi le secret. Il n’est pas bon qu’un jeune homme laisse dire qu’il a reçu un service. La plus noble chose du monde, c’est de l’accepter d’un véritable ami ; mais le monde ne comprend rien à cela. Peut-être qu’un autre t’eût proposé de te compter une pension ou de payer tes lettres de change. Ce dernier point est contraire à mes principes d’ordre, et, quant au premier, je trouve qu’il en coûte assez à ton orgueil d’accepter une fois. Renouveler cette cérémonie serait te condamner à un supplice périodique. Tu as du cœur, tu as de la modération ; cette somme doit te suffire pour passer à Paris plusieurs années, à moins que tu ne contractes des vices. Songe à cela, c’est ton affaire. Tout ce que je te dirais à cet égard n’y changerait rien. Dieu te garde d’une jeunesse orageuse comme fut la mienne ! »

Simon, étourdi d’un service si considérable, voulut en vain le refuser en exprimant ses craintes de ne pouvoir le rendre assez vite.

« Je te donne trente ans de crédit, répondit Parquet en riant ; tu payeras aux enfants de ma fille, avec les intérêts, si tu veux. Je ne cherche point à blesser ta fierté.

— Mais s’il m’arrive de mourir sans m’acquitter, comment fera ma mère ?

— Aussi je ne te demande pas de billet, reprit l’avoué d’un ton brusque ; ni ta mère ni mes héritiers n’en sauront rien. Allons, va-t’en, en voilà assez ; sache seulement que je ne suis ni si généreux ni si imprudent que tu le penses. Simon, tu es destiné à faire ton chemin, souviens-toi de ce que je le dis : le neveu de mon pauvre Féline, le fils de Jeanne, n’est pas dévoué à l’obscurité. Avant qu’il soit vingt ans peut-être, je serai fort honoré de ta protection. Je ne ris pas. Adieu, Simon, laisse-moi déjeuner. »

Simon paya mille francs de dettes qu’il avait à Poitiers, et alla travailler à Paris. Il n’aimait pas l’étude des lois, et avait songé à y renoncer. Mais le service que Parquet venait de lui rendre lui faisait presque un devoir de persévérer dans une profession qui, en raison des études déjà faites et de la protection assurée à ses débuts par son vieil ami, lui offrirait plus vite que toute autre les moyens de s’acquitter. L’enfant travailla donc avec courage, avec héroïsme ; il simplifia ses dépenses autant que possible, et rendit sa vie aussi solitaire que celle d’un jeune lévite. La nature ne l’avait pas fait pour cette retraite et pour ces privations ; des passions ardentes fermentaient dans son sein ; une énergie extraordinaire, le besoin d’une large existence, le débordaient. Il sut comprimer les élans de son caractère sous la terrible loi de la conscience. Toute cette existence de sacrifices et de mortifications fut un véritable martyre, dont pas un ami ne reçut la confidence ; Dieu seul en fut témoin. Jeanne s’effraya de la maigreur et de la pâleur de son fils, lorsqu’elle le revit les années suivantes. Elle sut seulement qu’il avait la mauvaise habitude de travailler la nuit. Parquet se demanda si c’était le vice ou la sagesse qui avait terni déjà la fleur de la jeunesse sur ce noble visage. Il n’osa le lui demander à lui-même, car Simon n’était pas très-expansif ; il était dévoré de fierté, et, quoiqu’il ressentît au fond du cœur une vive reconnaissance pour son ami, il ne pouvait surmonter la souffrance qu’il éprouvait auprès de lui. Il le fuyait avec douleur et n’avait pas seulement la force de lui dire : « Je travaille, et j’espère le succès de mes peines ; » car il rougissait de sa honte même, il ne craignait rien tant que de se l’entendre reprocher. Le caractère de Parquet étant plus ouvert et plus hardi, il ne comprit pas les sentiments de Simon, et les attribua à la honte ou au remords d’avoir mal employé son temps et son argent. Il eut la délicatesse de ne pas lui faire de question et de ne pas sembler s’apercevoir de son embarras. Bonne, qui ne sut à quoi attribuer la conduite de son compagnon d’enfance, s’en affligea assez sérieusement pour faire craindre à son père que ce jeune homme ne lui inspirât un sentiment plus vif que la simple amitié.

Cependant, à l’automne de 1824, Simon revint avec son diplôme d’avocat et sa thèse en latin dédiée à l’ami Parquet. Personne ne s’attendait à un succès aussi prompt. Simon ne l’avait pas même annoncé à sa mère dans ses lettres. Ce fut un grand jour de joie et d’attendrissement pour les deux vieillards. Bonne eut les larmes aux yeux en serrant la main de son jeune ami. Mais la tristesse et la pâleur de Simon ne s’animèrent pas un instant. Il sembla impatient de voir finir le dîner que Parquet donnait, pour lui faire fête, aux notables du pays et aux plus proches amis. Il s’éclipsa sur le premier prétexte qu’il put trouver, et alla se promener seul dans la montagne. Tous les jours suivants il montra le même amour pour la solitude, le même besoin de silence et d’oubli. Parquet l’engageait avec chaleur à s’emparer de la première affaire qui serait plaidée à la fin des vacances, et à faire son début au barreau. Simon lui serrait la main et répondait : « Avant tout, il faut que je me repose. Je suis accablé de fatigue. »

Cela n’était que trop vrai. Mais à ce malaise venait se joindre une tristesse profonde. Simon portait au dedans de lui-même la lèpre qui consume les âmes actives lorsque leur destinée ne répond pas à leurs facultés. Il était dévoré d’une inquiétude sans cause et d’une impatience sans but qu’il eût été bien embarrassé d’expliquer et de confier à tout autre qu’à lui-même, car il comprenait à peine son mal et n’osait se l’avouer. Il était ambitieux. Il se sentait à l’étroit dans la vie et ne savait vers quelle issue s’envoler. Ce qu’il avait souhaité d’être ne lui semblait plus, maintenant qu’il avait mis les deux pieds sur cet échelon, qu’une conquête dérisoire hasardée sur le champ de l’infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée ; avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir encore s’il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété d’une haie ou d’un sillon. Ainsi partagé entre le mépris de sa condition présente, le désir de monter au-dessus et la crainte de rester au-dessous, il était en proie à de véritables angoisses et les cachait avec soin, sachant mieux que personne que cet état tenait de la folie et qu’il fallait le surmonter par l’effort de sa propre volonté. Cette maladie de l’âme est commune aujourd’hui à tous les jeunes gens qui abandonnent la position de leur famille pour en conquérir une plus élevée. C’est une pitié que de les en voir tous atteints, même les plus médiocres, chez qui l’ambition (déjà si répréhensible dans les grandes âmes lorsqu’elle y naît trop vite) devient ridicule et insupportable, n’étant fondée sur aucune prétention légitime. Simon n’était pas de ces génies avortés qui se dévorent du regret de n’avoir pu exister. Il sentait sa force, il savait ce qu’il avait accompli, ce qu’il accomplirait encore. Mais quand ? Toute la question était une question de temps. Il savait bien qu’à l’heure dite il reprendrait la charrue pour tracer dans le roc le pénible sillon de sa vie. Il souffrait par anticipation les douleurs de ce nouveau martyre, auquel il savait bien que la mollesse et l’amour grossier de soi-même ne viendraient pas le soustraire. Il souffrait, mais non pas comme la plupart de ceux qui se lamentent de leur impuissance ; il subissait en silence le mal des grandes âmes. Il sentait se former en lui un géant, et sa frêle jeunesse pliait sous le poids de cet autre lui-même qui grondait dans son sein.

Il s’appliquait cette métaphore, et souvent, lorsqu’au fond d’un ravin il se jetait avec accablement sur la bruyère, il se disait en lui-même qu’il était comme une femme enceinte, fatiguée de porter le fruit de ses entrailles. « Quand donc te produirai-je au jour, dragon ? s’écriait-il dans son délire ; quand donc te lancerai-je devant moi à travers le monde pour m’y frayer une route ? Seras-tu vaste comme mon aspiration, seras-tu étroit comme ma poitrine ? Est-ce la cité, est-ce la souris qui va sortir de ce pénible et long enfantement ? »

En attendant cette heure terrible, il s’étendait sur la mousse des collines et à l’ombre des forêts de bouleaux qui serpentent sur les bords pittoresques de la Creuse ; il goûtait parfois quelques heures d’un sommeil agité comme l’onde du torrent et comme le vent de l’orage. Tantôt il marchait avec rapidité pendant tout un jour, tantôt il restait assis sur un rocher, du lever au coucher du soleil. Sa santé périssait, mais son âme ne vivait qu’avec plus d’intensité, et son courage renaissait avec les douleurs physiques qui lui donnaient un aliment.

À ces maux se réunissaient les irritations bilieuses d’un sentiment politique très-prononcé. À vingt-deux ans, les sentiments sont des principes, et ces principes-là sont des passions. Simon avait sucé les idées républicaines au sein de sa mère. Son père, soldat de la république, avait été massacré par les chouans. L’abbé Féline avait compris la fraternité des hommes comme Jésus l’avait enseignée, et Jeanne, imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin pour les dignités temporelles, qu’à son insu, vingt fois par jour, elle était hérétique. Son fils prenait plaisir à l’entendre proférer ces saints blasphèmes. Il se gardait de les lui faire apercevoir, et s’enivrait de l’énergie de cette sauvage vertu qui répondait si bien à toutes les fibres de son être. « Ma mère, s’écriait-il quelquefois avec enthousiasme, vous étiez digne d’être une matrone romaine aux plus beaux jours de la république. » Jeanne ne savait pas l’histoire romaine, mais elle avait réellement les vertus de l’ancienne Rome.

À cette époque, où il était sérieusement question du retour des anciens privilèges, où l’on présentait des lois sur le droit d’aînesse, où l’on votait des indemnités pour les émigrés, quoique la mère et le fils Féline n’eussent aucune prévention personnelle contre la famille de Fougères, ils virent avec regret tout l’attirail aratoire des frères Mathieu sortir du donjon féodal pour faire place à la livrée du comte. La vieille Jeanne prévoyait bien, dans son expérience, que, l’amour du nouveau une fois calmé, ce maître tant désiré ne manquerait ni d’ennemis ni de défauts. Elle était blessée, surtout, d’entendre le jeune curé de Fougères parler de lui rendre des honneurs semblables à ceux qui escorteraient les reliques d’un saint, et demandait par quelles vertus cet inconnu avait mérité qu’on parlât d’aller le recevoir en procession. Néanmoins, comme elle ne s’exprimait devant ses concitoyens qu’avec douceur et mesure, malgré le grand crédit que ses vertus, sa sagesse et sa piété lui avaient acquis sur leurs esprits, ils la traitèrent un peu comme Cassandre, et n’en continuèrent pas moins d’élever des reposoirs sur la route par laquelle le comte de Fougères devait arriver.


III.

Quelques jours avant celui où le comte de Fougères était attendu dans son domaine, on vit, dès le matin, mademoiselle Bonne faire charger un mulet des plus beaux fruits de son jardin, fruits rares dans le pays, et que M. Parquet soignait presque aussi tendrement que sa fille. Le digne homme était parti la veille. Bonne monta en croupe, suivant l’usage, derrière son domestique. On attacha le mulet chargé de vivres à la queue du cheval que montaient la demoiselle et son écuyer en blouse et en guêtres de toile. Dans cet équipage, la fille vous voilà-t-il pas en route pour courir à sa rencontre, lui préparer son dîner et le saluer avec tout le respect d’une humble vassale ? Combien de temps allez-vous nous dérober la présence de cet astre resplendissant ? Songez à l’impatience…

— Taisez-vous, monsieur Simon, interrompit Bonne avec un peu d’humeur. Toutes ces plaisanteries-là sont fort méchantes. Croyez-vous que mon père et moi soyons les humbles serviteurs de qui que ce soit ? Pensez-vous que votre monsieur le comte soit autre chose pour nous qu’un client et un hôte envers lequel nous n’avons que des devoirs de probité et de politesse à remplir ?

— À Dieu ne plaise que j’en pense autrement ! répondit Simon avec plus de douceur. Cependant, voisine, il me semble que votre père n’avait pas jugé convenable, ou du moins nécessaire, de vous emmener hier avec lui. D’où vient donc que vous voilà en route ce matin pour le rejoindre ?

— C’est que j’ai reçu un exprès et une lettre de lui au point du jour, répondit Bonne.

— Si matin ? répliqua Simon d’un air de doute.

— Tenez, monsieur le censeur ! dit Bonne en tirant de son sein un billet qu’elle lui jeta.

— Oh ! je vous crois, s’écria-t-il en voulant le lui rendre.

— Non pas, non pas, repartit la jeune fille ; vous m’accusez de courir au-devant d’un homme malgré la défense de mon père, je veux que vous me fassiez des excuses.

— À la bonne heure, dit Simon en jetant les yeux sur le billet, qui était conçu en ces termes :

« Lève-toi vite, ma chère enfant, et viens me trouver. M. de Fougères n’est point un freluquet ; ou, s’il l’est, son équipage du moins ne me donne pas de crainte. En outre, il m’a amené une dame que je suis fort en peine de recevoir convenablement. J’ai besoin de ta présence au logis. Apporte des fruits, des gâteaux et des confitures.

« Ton père qui t’aime. »

— En ce cas, chère voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous demande pardon et déclare que je suis un brutal.

— Est-ce là tout ? répondit Bonne en lui tendant la main.

— Je déclare, dit-il en la lui baisant, que vous êtes Bonne la bien baptisée. C’est le mot de ma mère toutes les fois qu’elle vous nomme.

— Et répondez-vous toujours amen ?

— Toujours.

— Surtout quand vous ne pensez pas à autre chose ?

— Pourquoi cela ? que signifie ce reproche ? » répondit Simon avec beaucoup d’étonnement.

Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle eût mieux aimé que Simon soutînt cette petite guerre que de ne pas comprendre l’intérêt qu’elle y mettait. Elle n’avait pas assez de vivacité dans l’esprit pour continuer sur ce ton, et pour réparer son étourderie par une plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise ; puis, haussant les épaules comme un homme qui s’aperçoit de l’emploi puéril de son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de confiance imprudente. Elle l’avait cru jaloux en le voyant blâmer son empressement d’aller recevoir M. de Fougères ; mais d’ordinaire elle s’apercevait vite, après ces lueurs d’espoir, qu’elle s’était abusée, et que Simon n’était pas même occupé d’elle.

La Marche est un pays montueux qui n’a rien de grandiose, mais dont l’aspect, à la fois calme et sauvage, m’a toujours paru propre à tenter un ermite ou un poëte. Plusieurs personnes le préfèrent à l’Auvergne, en ce qu’il a un caractère plus simple et plus décidé. L’Auvergne, dont le ciel me garde d’ailleurs de médire ! a des beautés un peu empruntées aux Alpes, mais réduites à des dimensions trop étroites pour produire de grands effets. Le pays marchois, son voisin, a, si je puis m’exprimer ainsi, plus de bonhomie et de naïveté dans son désordre ; ses montagnes de fougères ne se hérissent pas de roches menaçantes ; elles entr’ouvrent çà et là leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge un lichen blanchâtre. Les torrents fougueux ne s’élancent pas de leur sein et ne grondent pas parmi les décombres ; de mystérieux ruisseaux, cachés sous la mousse, filtrent goutte à goutte le long des parois granitiques et s’y creusent parfois un bassin qui suffit à désaltérer la bécassine solitaire ou le vanneau à la voix mélancolique. Le bouleau allonge sa taille serrée dans un étui de satin blanc, et balance son léger branchage sur le versant des ravins rocailleux ; là où la croupe des collines s’arrondit sous le pied des pâtres, une herbe longue et fine, bien coupée de ruisseaux et bien plantée de hêtres et de châtaigniers, nourrit de grands moutons très-blancs et couverts d’une laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines fécondes en lait excellent. Dans les vallées, on cultive l’orge, l’avoine et le seigle ; sur les monticules, on engraisse les troupeaux. Dans la partie plus sauvage qu’on appelle la montagne, et où le vallon de Fougères se trouve jeté comme une oasis, on trouve du gibier en abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que la mode des anévrismes a mise en faveur, et qui élève dans les lieux les plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigrées de noir et de blanc. Là aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d’émeraude tapissent les gorges où serpente la Creuse. La Creuse est une des plus charmantes rivières de France ; c’est un torrent profond et rapide, mais silencieux et calme dans sa course, encaissé, limpide, toujours couronné de verdure, et baisant le pied de ces monti ameni qu’eût aimés Métastase.

Somme toute, le pays est pauvre ; les gros propriétaires y mènent plus joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive toujours. Nulle part la bonne chère ne compte des dévots plus fervents. Mais le paysan économe, laborieux et frugal, habitué à la rudesse de son sort, et dédaignant de l’adoucir par de folles dépenses, vit de châtaignes et de sarrasin ; il aime l’argent plus que le bien-être ; la chicane est son élément, le commerce tant soit peu frauduleux est son art et son théâtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces voisines un personnage aussi redoutable que nécessaire ; il a le talent incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crédit. J’en ai connu plus d’un qui aurait donné des leçons de diplomatie au prince de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destiné, de père en fils, à être sa proie, à le maudire, à l’enrichir et à le donner au diable, qui le lui renvoie chaque année plus rusé, plus prodigue de belles paroles, plus irrésistible et plus fripon.

Simon Féline était une de ces natures supérieures par leur habileté et leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien, suivant la direction qui leur est imprimée. Dès le principe, son éducation éteignit en lui l’instinct marchois de maquignonnage, et développa d’abord le sentiment religieux. À l’âge de puberté, l’éducation philosophique vint mêler la logique à la pensée, la réflexion à l’enthousiasme ; puis, la passion sillonna son âme de ces grands éclairs qui peu à peu devaient la révéler à elle-même. Mais au milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractère de mysticisme, et l’amour de la contemplation domina l’esprit d’examen. À côté de sa soif d’avenir et de ses appétits de puissance, Simon conservait dans la solitude un sentiment d’extase religieuse. Il s’y plongeait pour guérir les blessures qu’il avait reçues dans un choc imaginaire avec la société ; et parfois, au lieu du rôle actif qu’il avait entrevu, il se surprenait à caresser je ne sais quel rêve de perfection chrétienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale.

Il passait souvent, comme je l’ai déjà dit, des journées entières au fond des bois, sans épuiser la vigueur de cette imagination qu’il n’osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle Parquet, il fit une assez longue course pour n’être de retour que vers le soir. Avant de regagner sa chaumière, Simon voulut voir coucher le soleil au même lieu d’où il avait contemplé son lever. C’était le sommet de la dernière colline qui encadrait le vallon, et sur lequel s’élevaient les ruines du petit fort destiné jadis à répondre aux batteries du château et à garder l’entrée du vallon. De cette colline on jouissait d’une vue magnifique ; on plongeait d’une part dans le vallon de Fougères, et de l’autre on embrassait la vaste et profonde arène où serpente la Creuse. Simon aimait de prédilection cette ruine qu’habitaient de grands lézards verts et des orfraies au plumage flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait été aussi un but de promenade quotidienne pour l’abbé Féline. Simon avait à peine connu ce digne homme ; mais il en conservait un vague souvenir, exalté par l’enthousiasme de sa mère et par la vénération des habitants. Il ne passait pas un jour sans aller saluer ces décombres sur lesquels son oncle s’était tant de fois assis dans le silence de la méditation, et dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom, creusées avec un couteau. L’abbé avait donné à cette tour le nom de tour de la Duchesse, parce qu’un de ces grands oiseaux de nuit, remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en avait fait longtemps sa demeure ; ce nom s’était conservé dans, les environs, et les amis superstitieux du bon curé prétendaient que, la nuit anniversaire de ses funérailles, la duchesse revenait encore se percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de détresse jusqu’au premier coup de l’Angelus du matin.

Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l’astre magnifique s’abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu’il entendit une voix inconnue parler à deux pas de lui une langue étrangère, et en se retournant il vit deux personnages d’un aspect fort singulier.

Le plus rapproché était un homme d’environ cinquante ans, d’une figure assez ouverte en apparence, mais moins agréable au second coup d’œil qu’au premier. Cette physionomie, qui n’avait pourtant rien de repoussant, était singularisée par une coiffure poudrée à ailes de pigeon, tout à fait surannée ; une large cravate tombant sur un ample jabot, des culottes courtes, des bottes à revers et un habit à basques très-longues, rappelaient exactement le costume qu’on portait en France au commencement de l’empire. Ce personnage stationnaire tenait une cravache de laquelle il désignait les objets environnants à sa compagne ; et, au milieu du dialecte ultramontain qu’il parlait, Simon fut surpris de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages qui s’étendaient sous leurs yeux.

La compagne de ce voyageur bizarre était une jeune femme d’une taille élégante que dessinait un habit d’amazone. Mais, au lieu du chapeau de castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l’étrangère était coiffée seulement d’un grand voile de dentelle noire qui tombait sur ses épaules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle avait à la main une ombrelle, et, occupée de l’autre main à dégager sa longue jupe des ronces qui l’accrochaient, elle avançait lentement, tournant souvent la tête en arrière, ou rabattant son voile et son ombrelle pour se préserver de l’éclat du soleil couchant qui dardait ses rayons du niveau de l’horizon. Tout cela fut cause que, malgré l’attention avec laquelle Simon stupéfait observait l’un et l’autre inconnus, il ne put voir que confusément les traits de la jeune dame.


IV.

Par suite de son caractère farouche, ennemi des puérilités de la conversation et de toute espèce d’oisiveté d’esprit, Simon se leva après deux ou trois minutes d’examen, et fit quelques pas pour fuir les importuns qui prenaient possession de sa solitude ; mais l’homme à ailes de pigeon, courant vers lui avec une politesse empressée, lui adressa la parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont Simon resta stupéfait :

« Mille pardons si je vous dérange, monsieur ; mais n’êtes-vous pas un parent de feu le digne abbé Féline ?

— Je suis son neveu, répondit Simon en français ; car le patois marchois ne lui était déjà plus familier, après quelques années de séjour au dehors.

— En ce cas, monsieur, dit l’étranger, parlant français à son tour sans le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec une vive émotion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits d’un des hommes les plus estimables dont notre province honore la mémoire. Vous devez être le fils de… Permettez que je recueille mes souvenirs… » Après un moment d’hésitation, il ajouta : « Vous devez être un des fils de sa sœur ; elle venait de se marier lorsque le règne de la terreur me chassa de mon pays.

— Je suis le dernier de ses fils, » répondit Simon de plus en plus étonné de la prodigieuse mémoire de celui qu’il reconnaissait devoir être le comte de Fougères. Et il en était presque touché, lorsque la pensée lui vint que, le comte ayant déjà pu prendre des renseignements de M. Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramené au sentiment d’antipathie qu’il avait pour tout objet d’adulation, et retirant sa main qu’il avait laissé prendre, il salua et tenta encore de s’éloigner.

Mais M. de Fougères ne lui en laissa pas le loisir. Il l’accabla de questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses études, et parut attendre ses réponses avec tant d’intérêt que Simon ne put jamais trouver un instant pour s’échapper. Malgré ses préventions et sa méfiance, il ne put s’empêcher de remarquer dans ce bavardage une naïveté puérile qui ressemblait à de la bonhomie. Il acheva de se réconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu’il était parti de la ville, à cheval, aussitôt après la signature du contrat, afin d’éviter les honneurs solennels qui l’attendaient sur son passage. « Le bon M. Parquet m’a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des folies pour nous. Je pensais qu’en arrivant plusieurs jours plus tôt qu’ils n’y comptaient j’échapperais à cette ovation ridicule ; mais avant de serrer la main de mes anciens amis, je n’ai pu résister au désir de contempler ce beau site et de monter jusqu’à la tour où, dans mon adolescence, je venais rêver comme vous, monsieur Féline. Oui, j’y suis venu souvent avec votre oncle lorsqu’il n’était encore que séminariste ; nous y avons parlé plus d’une fois de l’incertitude de l’avenir et des vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste était assez imminente alors pour qu’il pût me prédire les désastres qui m’attendaient. Il me prêchait le courage, le détachement, le travail… Oui, mon cher monsieur, continua le comte en voyant que Simon l’écoutait avec intérêt, et je puis dire que ses bons conseils n’ont pas été entièrement perdus… Je n’ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter, ou qui oublièrent leur dignité jusqu’à tendre la main. J’ai pensé que travailler était plus noble que mendier. Et puis je suis un franc Marchois, voyez-vous ! J’avais emporté d’ici l’instinct industrieux qui n’abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis ? Je réalisai le produit de quelques diamants que j’avais réussi à sauver ainsi qu’un peu d’or ; j’achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une ville où le négoce commençait à fleurir. Les affaires de Trieste prospérèrent vite, et les miennes par conséquent. Nous étions là une colonie de transfuges de tous pays : Français, Anglais, Orientaux, Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les débris de la noblesse vénitienne, à laquelle on avait arraché sa forme de gouvernement et jusqu’à sa nationalité, vinrent plus tard se joindre à nous, pour acquérir ou pour consommer. Oh ! maintenant, Trieste est une ville de commerce d’une grande importance. J’en revendique ma part de gloire, entendez-vous ? On a dit assez de mal des émigrés, et la plupart d’entre eux l’ont mérité ; il est juste que l’on ne confonde pas les boucs avec les brebis, comme disait le bon abbé Féline. J’ai reçu plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conservées ; je vous les ferai voir. Elles sont pleines d’approbation et d’encouragement. Ce sont là des titres véritables, monsieur Féline ; on peut en être fier, n’est-ce pas ? Non è vero, Fiamma ? » ajouta-t-il en se tournant, avec la vivacité inquiète et un peu triviale qui caractérisait ses manières, vers la jeune dame qui l’accompagnait et qui, depuis un instant seulement, s’était rapprochée de lui.

La personne qui portait ce nom étrange ne répondit que par un signe de tête ; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrèrent ceux de Simon Féline.

Lorsque deux personnes d’un caractère analogue très-énergique se regardent pour la première fois, sans aucun doute il se passe entre elles, avant de se reconnaître et de sympathiser, une sorte de lutte mystérieuse qui les émeut profondément. Pressées de s’adopter, mais incertaines et craintives, ces âmes sœurs s’appellent et se repoussent en même temps. Elles cherchent à se saisir et craignent de se laisser étreindre. La haine et l’amour sont alors des passions également imminentes, également prêtes à jaillir comme l’éclair du choc de ces natures qui ont la dureté du caillou, et qui, comme lui, recèlent le feu sacré dans leur sein.

Simon Féline ne put s’expliquer l’effet que cette femme produisit sur lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet instant sans doute rencontrait le seul être auquel il pût faire comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n’avait probablement rien de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Féline comme un appel ou comme un défi ; il ne sut pas lequel des deux ; mais toute sa volonté se concentra dans son œil pour y répondre ou pour l’affronter. Le visage de la femme inconnue n’avait pourtant rien qui ressemblât à l’effronterie ; son front semblait être le siége d’une audace noble ; le reste du visage, pâle et d’une régulière beauté, exprimait un calme voisin de la froideur. Le regard seul était un mystère ; il semblait être le ministre d’une pensée scrutatrice et impénétrable. Simon était d’une organisation délicate et nerveuse ; son émotion fut si vive que son trouble intérieur produisit quelque chose comme un sentiment de colère et de répulsion.

Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter ; mais, depuis le moment où elle leva son ombrelle jusqu’à celui où elle la baissa lentement sur son visage, tant d’étonnement se peignit sur celui de Simon que le comte de Fougères en fut frappé. Il attribua à la seule admiration la fixité du regard de sa nouvelle connaissance et la légère contraction de sa bouche.

« C’est ma fille, lui dit-il d’un air de vanité satisfaite, mon unique enfant ; c’est une Italienne. J’aurais voulu l’élever un peu plus à la française ; mais son sexe la plaçait sous l’autorité plus immédiate de sa mère…

— Vous vous êtes marié en pays étranger ? « demanda Simon, qui dès cet instant affecta des manières très-assurées, sans doute pour faire sentir à mademoiselle de Fougères qu’elle ne l’avait pas intimidé.

Le comte, qui n’aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et de ses affaires, satisfit la curiosité feinte ou réelle de son interlocuteur.

« J’ai épousé une Vénitienne, répondit-il, et j’ai eu le malheur de la perdre il y a quelques années ; c’est ce qui m’a dégoûté de l’Italie. C’était une Falier, grande famille qui reçut une rude atteinte dans la personne de Marino, le doge décapité ; vous savez cette histoire ? Les descendants ont été ruinés du coup, ce qui ne les empêche pas d’être d’une illustre race… Au reste, ce sont là des vanités dont la raison de notre siècle fait justice. Ce qui fait la véritable puissance aujourd’hui, ce n’est pas le parchemin, c’est l’argent… Eh ! eh ! n’est-ce pas, monsieur Féline ? Non è vero, Fiamma ?

E l’onore, » prononça derrière l’ombrelle une voix à la fois mâle et douce, qui fit tressaillir Simon.

Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et de générosité, n’avait jamais frappé son oreille. Quand une Française n’a pas une voix flûtée, elle a une voix rauque et choquante. Il n’appartient qu’aux ultramontaines d’avoir ces notes pleines et harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d’une poitrine de femme ou de celle d’un adolescent. Cet organe sévère, cette réponse fière et laconique, détruisirent en un instant les préventions défavorables de Simon.

Le comte parut un peu confus, même un peu mécontent ; mais il se hâta de parler d’autre chose. Il semblait dominé par la supériorité de sa fille ; du moins, malgré le peu d’attention qu’elle accordait à la conversation, marchant toujours deux pas en arrière et ne répondant que par monosyllabes, il ne pouvait résister à l’habitude d’invoquer toujours son suffrage et de terminer toutes ses périodes par ce Non è vero, Fiamma ? qui produisait un effet magnétique sur Simon et le forçait à reporter ses regards sur la silencieuse Italienne.

Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l’idée que Simon s’était faite de la morgue et des prétentions ridicules d’un émigré redevenu seigneur de village il était bien loin d’avoir gagné son cœur par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent homme, plein de franchise et d’abandon ; néanmoins, et comme si l’esprit de contradiction se fût emparé de son jugement, il était choqué de je ne sais quoi de bourgeois que le châtelain de Fougères avait contracté, sans doute, à son comptoir. Il en était à se dire qu’il valait mieux être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre la roture et le patriciat. Il trouvait ce désaccord frappant dans chaque parole du comte ; et ne pouvant, d’après son extérieur expansif, l’attribuer à la mauvaise foi, il l’attribuait à un manque total d’intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand l’ex-négociant de Trieste lui dit :

« Qu’est-ce qu’un nom ? je vous le demande ; est-il propriété plus chimérique ou plus inutile ? Quand j’ai monté ma boutique à Trieste, je commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh bien ! mon commerce a prospéré, mon nom est devenu estimable et m’a ouvert le plus grand crédit. Je voudrais bien que quelqu’un vînt me prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougères ! »

Simon, fatigué de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur.

« Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n’êtes pas bien convaincu de ce que vous dites ou que vous n’y avez pas bien réfléchi ; car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le conserveriez aujourd’hui ; et si vous n’aviez pas estimé infiniment votre nom de famille, vous ne l’auriez jamais quitté, et vous n’auriez pas craint de le compromettre dans le négoce. Enfin, vous devez préférer un titre seigneurial à un nom de maison d’entrepôt, puisque vous avez fait de grands sacrifices d’argent pour rentrer dans la possession de votre domaine héréditaire. »

Ces réflexions parurent frapper le comte, et soulevant un œil très vif, quoique fatigué par des rides nombreuses, il examina Simon d’un air de surprise et de doute. Mais reprenant aussitôt l’aisance communicative de ses manières : « Et l’amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien ? reprit-il. Croyez-vous qu’on oublie les lieux qui vous ont vu naître ? Ah ! jeune homme ! vous ne savez pas ce que c’est que l’exil. »

Toute raison de sentiment imposait silence à Simon. Lors même qu’il ne l’eût pas crue bien sincère, il n’eût osé montrer ses doutes. Quelle objection la délicatesse nous permet-elle lorsqu’on invoque des choses que nous respectons nous-mêmes ? Lorsque les patriciens nous vantent l’excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pères, nous sommes sans réponse ; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de cas de l’héroïsme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu’il faudrait avant tout ressembler à leurs pères.

La nuit tombait lorsque Simon, forcé de descendre le sentier de la colline avec le comte, put enfin espérer de le quitter. Pour rien au monde, après avoir si chaudement blâmé l’empressement des habitants à courir à la rencontre de leur seigneur, il n’eût voulu se rendre leur complice en lui servant d’escorte. Il prévint donc l’offre que le comte allait lui faire de l’accompagner à pied, et doubla le pas sous prétexte de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un massif de châtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui était si peu dans son caractère, facilita son évasion ; mais, après avoir fait signe au jockey d’aller rejoindre ses maîtres, il ne put surmonter la curiosité de jeter un dernier regard sur la fière Italienne dont les yeux noirs l’avaient troublé un moment. Se cachant dans le massif, il vit mademoiselle de Fougères monter avec calme et lenteur sur le cheval de pays qu’elle avait loué à la ville. C’était une haquenée noire et échevelée, vigoureuse et peu habituée à l’obéissance. Elle semblait se croire libre d’aller à sa fantaisie sous la main d’une femme ; mais la brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l’éperon, qu’elle se cabra d’une manière furieuse à plusieurs reprises. « Finissez, Fiamma, finissez ces imprudences, pour l’amour de Dieu ! s’écria le comte d’un air plus ennuyé qu’effrayé ; cette affreuse bête va vous tuer !

— Non, mon père, répondit la jeune fille en italien ; elle va m’obéir. »

Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir changé un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette parole, l’esprit despotique du sang patricien ; et il s’éloigna en maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse à traiter les hommes comme des chevaux.


V.
Pendant qu’à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient incognito vers la demeure de M. Parquet, l’avoué, monté sur sa mule et portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu contre l’activité inquiète de son hôte.

« Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j’approuve fort le bon sens qu’il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque qu’on lui réservait ; mais, quant à moi, j’aurais voulu voir cela, ne fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d’artillerie du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n’eût pas été trop payer le bonheur qu’il a eu de ne perdre que cent mille francs sur son marché. Le pauvre comte ! il était bien tranquille et bien heureux là-bas dans son pays d’Istrie, où il vendait de la belle et bonne chandelle, d’excellent amadou, du savon, du poivre… car, il ne faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu’on appelle ce commerce-là comme on voudra, et qu’on y gagne tout l’argent du monde, ce n’est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L’Oignon à Fougères.

— Comment, épicier ! reprit naïvement mademoiselle Parquet ; j’avais cru lui entendre dire qu’il était armateur

— Eh ! sans doute, armateur en épiceries. Eh ! mon Dieu ! à présent il va faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du mouton ou de sa graisse, du bœuf ou de sa corne, de l’abeille ou de son miel. Cependant ces gens-là s’imaginent que la propriété d’une terre les relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui croule sur le bord d’un ravin. Jolie habitation, ma foi ! que celle du château de Fougères ! Avant de la rendre supportable, il lui faudra encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu’il avait là-bas une bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour plénière.

— Il m’a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces vieux préjugés.

— Est-ce que tu le crois sincère ? répondit vivement M. Parquet. Il se peut qu’il aime l’argent, et j’ai cru m’en apercevoir, malgré la sottise qu’il a faite de racheter son fief… mais sois sûre qu’il est encore plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père travailler gratis pour les riches.

— Avez-vous fait attention à sa fille, mon père ? dit mademoiselle Parquet en sortant d’une sorte de rêverie.

— Eh ! eh ! si j’avais seulement une trentaine d’années de moins, j’y ferais beaucoup d’attention. Ce n’est pas qu’il faille croire les mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu ? J’ai toujours été un homme sage et donnant le bon exemple ; mais je veux dire que mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une paire d’yeux noirs… Je n’ai jamais vu d’yeux aussi beaux, si ce n’est lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans.

— Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant.

— Eh ! sans doute, il y a longtemps, répondit l’avoué. Je n’avais que quinze ans alors. Je la regardais lorsqu’elle allait à l’église ; c’était un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma fille.

— Et croyez-vous, mon père, que mademoiselle de Fougères ne soit pas aussi bonne qu’elle est belle ?

— Oh ! cela, je n’en sais rien ; si elle est bonne, c’est de trop : car elle a de l’esprit comme un diable et tout le jugement qui manque à son père.

— Elle ne me paraît pas approuver beaucoup son obstination à revoir Fougères, et le séjour de notre village paraît la tenter médiocrement, » ajouta mademoiselle Bonne.

Tandis que le père et la fille devisaient ainsi, la mule, arrivée à la porte du logis, s’était arrêtée, et M. Parquet, en mettant pied à terre pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches, continuait la conversation, sans faire attention à Simon Féline, qui était à deux pas de lui, appuyé contre la haie de son jardin.

« Sans doute médiocrement, répétait l’ex-procureur. Une fille de cet âge-là, qu’on amène en France, doit avoir laissé sur la rive étrangère quelque damoiseau épris d’elle. Si j’avais été le galant d’une si belle créature, je ne me la serais pas laissé enlever.

— Est-ce votre avis en pareille matière, monsieur Parquet ? dit Simon en souriant.

— Au diable ! grommela M. Parquet. Oh ! bonsoir, voisin Simon, répondit-il ; vous écoutiez ? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais à bout de me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune ? Ah ! qu’il est difficile de parler convenablement à une fille dont on est le père. »

Tandis que M. Parquet donnait des ordres à l’écurie, mademoiselle Bonne en donnait à la cuisine, et s’occupait avec activité de préparer le lit et le souper de ses hôtes. Ils arrivèrent peu d’instants après. Ce n’était pas un petit embarras pour l’avoué que d’héberger ces illustres personnages à la ville et à la campagne. La maison du village était très-petite ; cependant elle était très-confortable, comme tout ce qui devait contribuer à embellir l’existence de M. Parquet. M. Parquet était à la fois le plus poétique et le plus positif de tous les hommes. Quand il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien servie, de bon vin dans un large verre, il était capable de s’attendrir jusqu’aux larmes, et de déclamer un sonnet de Pétrarque en regardant du coin de l’œil la vieille Jeanne Féline, occupée gravement à tourner son rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu’il fût encore actif, alerte, bien qu’un peu gros, et préservé de toute infirmité, il prenait parfois le ton plaintif et philosophique pour célébrer en petits vers, dans le goût de La Fare et de Chaulieu, la solennité de la tombe, qui s’entr’ouvrait pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore effeuiller les roses du plaisir.

Mais le mérite de M. Parquet ne se bornait pas à l’aimable humeur d’un vieillard anacréontique. C’était un homme généreux, un ami sincère, un voisin cordial, et, qui plus est, un homme d’affaires voué, depuis le commencement de sa carrière, au culte de la plus stricte probité. Il avait trop d’esprit et de sens pour n’avoir pas su arranger sa vie de manière à contenter les autres et soi-même. Sa grande pratique, sa profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procédure, et son activité infatigable, en avaient fait, dans la province, l’homme de sa classe le plus important et le plus recherché. À ces talents il joignait, tant bien que mal, celui de la parole ; car M. Parquet cumulait les fonctions d’avoué et celles d’avocat. Il s’exprimait en bons termes, pérorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grâce à une dialectique serrée et à une obstination puissante, il était presque toujours sûr du succès. Il est vrai qu’au criminel il produisait des effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de passion les discours de cour d’assises ; c’est l’occasion d’arrondir des périodes sonores, et de lancer des métaphores chatoyantes. Les juges et le gros public en étaient émerveillés ; les dames de la ville pleuraient à chaudes larmes, et pendant trois jours, maître Parquet, rouge et bouffi, conservait dans son ménage l’accent emphatique et le geste théâtral. Il faut avouer que, dans cet état d’irritation et de triomphe, il était beaucoup moins aimable que de coutume. Il s’enivrait de ses propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolongées ; ou bien il se maintenait dans un état de colère factice qui faisait trembler ses chiens et ses servantes. À l’entendre alors demander son café d’une voix tonnante, ou s’emporter, à la lecture du journal, contre les abus de la tyrannie, on l’eût pris pour un Cromwell ou pour un Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractère, s’en effrayait fort peu, et ne craignait pas de l’interrompre pour lui dire :

« Mon père, si tu parles si fort, tu seras enroué demain matin, et tu ne pourras pas plaider.

— C’est vrai, répondait l’excellent homme avec douceur. Ah ! Bonne, le ciel t’a placée près de moi comme un ange gardien, pour me préserver de moi-même. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans les femmes ? des animaux cruels, livrés à de funestes emportements. Mais elles ! comme des divinités bienfaisantes, elles veillent sur nous et adoucissent la rudesse de nos âmes ! Allons, Bonne, laisse-moi m’attendrir, et verse-moi encore un peu d’anisette.

— Non, mon père, c’est assez, disait la jeune fille ; vous avez déjà mal à la gorge.

— Ô mon enfant ! reprenait l’avocat d’une voix plaintive et d’un regard suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l’Inde et de la Thrace à un vieillard infortuné dont les forces s’éteignent ? Vois, ma tête s’affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace dans mon gosier par l’effet de l’âge et du malheur… »

Si, au milieu de ces lamentations élégiaques, un client importun venait interrompre maître Parquet, il bondissait comme un lion sur son fauteuil, et s’écriait d’une voix de stentor :

« Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie ; je vous donne tous au diable ! Je ne veux pas entendre parler d’affaires quand je dîne. »

Cependant, si quelque lucrative occasion se présentait, ou s’il s’agissait de rendre service à un ami, maître Parquet revenait à la raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et entendant bien ses intérêts, toujours bon et prêt à se dévouer pour les siens, il passait des fumées du souper aux subtilités de la chicane avec une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient qu’à demi le croyaient égoïste, parce qu’ils le voyaient sensuel. Ils ne saisissaient qu’un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la vie, jaloux d’associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les douceurs du coin du feu afin d’avoir la volupté d’y revenir, le cœur rempli du témoignage d’une bonne action. C’est ainsi qu’il était épicurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine.

Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c’était le plus fin matois et le plus impitoyable écorcheur qu’eût jamais enfanté son ordre. Autant il se montrait modeste et généreux envers les pauvres, autant il rançonnait les riches. À l’égard des avares, il était sardonique jusqu’à la cruauté. Il avait coutume de dire que l’argent du pauvre n’avait pour lui qu’une mauvaise odeur de cuivre ; mais le cuivre même du mauvais riche avait une couleur d’or qui l’affriandait.

Ce n’était donc pas par déférence pour son rang ni par pur esprit d’hospitalité qu’il se faisait l’homme d’affaire et l’aubergiste du comte de Fougères. Sans flatter ses travers, il avait le bon goût de ne point les choquer, et disait tout bas à sa fille que cet homme devait avoir les poches pleines de sequins de Venise, dont il ne lui serait pas désagréable de connaître l’effigie. Bonne, dont le rôle était plus désintéressé, regardait comme un point d’honneur de recevoir convenablement ses hôtes, et surtout de montrer à mademoiselle de Fougères qu’elle possédait à fond la science de l’économie domestique. La candide enfant s’imaginait que, dans toutes les positions de la vie, les soins du ménage sont la gloire la plus brillante de la femme. Mais, hélas ! la jeune étrangère ne s’apercevait pas seulement de la manière dont le linge était blanchi et parfumé. Elle n’accordait pas la plus légère marque d’admiration à la cuisson des confitures. Elle se contentait de dire, en prenant la main de Bonne, chaque fois qu’elle lui présentait quelque chose : « C’est bon, c’est bien. On est bien chez vous ; vous êtes bonne comme un ange ; » et la fille de l’avoué, étonnée de ce ton brusque et affectueux, ne pouvait s’empêcher d’aimer l’Italienne, bien qu’elle renversât toutes ses notions sur l’idéal de la sympathie.

M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougères, sa rencontre et sa connaissance avec Simon Féline, voulut, moins pour faire honneur à son hôte que pour se désennuyer d’une société qui le gênait un peu, aller chercher son voisin et le faire souper chez lui ; mais il ne put y déterminer Simon. Le jeune républicain eût trop craint de paraître rechercher la faveur du puissant.

« Je sais que le seigneur est affable, répondit-il aux instances de Parquet, mais je sens que j’aurais de la peine à l’être autant que lui ; et n’étant pas disposé à lui accorder une dose de bienveillance égale à celle qu’il me jette à la tête, je crois qu’il est bon que nos relations en restent là. »

Parquet fut obligé d’aller dire à M. de Fougères que son jeune ami, fatigué d’avoir chassé tout le jour, était déjà couché et endormi. On se mit à table ; mais, malgré les soins que l’on avait pris pour cacher l’arrivée du comte, il n’était pas possible qu’un aussi grand événement fût ignoré tout un soir, et une députation de villageois, ayant en tête le garde champêtre, orateur fort remarquable, se présenta à la porte et frappa de manière à l’enfoncer jusqu’à ce qu’on eût pris le parti de capituler et d’écouter le compliment. Après ceux-là arriva une seconde bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet ; puis un chœur de dindonnières qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix couplets dans le dialecte barbare du pays, et présenta des bouquets à mademoiselle de Fougères. Enfin, l’arrière-garde des polissons et des goujats, qui s’attendaient bien à prendre la truelle pour recrépir le vieux château, ferma la marche avec des brandons, des pétards et des cris de joie à faire dresser les cheveux sur la tête. Par émulation, le sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se mirent à pousser des hurlements affreux auxquels répondirent du fond des bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougères. En vain le comte supplia qu’on lui épargnât ces honneurs ; en vain le procureur furieux menaça de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les récalcitrants ; en vain les deux demoiselles se barricadèrent dans leur chambre pour échapper au bruit et à l’ennui de ces adorations. On vit dans cette mémorable soirée combien l’amour des peuples est ardent pour ses maîtres quand il ne les connaît pas. Les pétards, le désordre et les chants se prolongèrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donné de l’argent qu’on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le village. La mère Féline en eut un peu de mécontentement, et Simon en témoigna beaucoup d’humeur.

Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les plus désertes des ravins, le repos et le silence que la présence des étrangers avait chassés du village. Dans ses rêves de philosophie poétique, l’état rustique lui avait toujours semblé le plus pur et le plus agréable à Dieu ; lorsque, dans les villes, il avait été choqué des désordres et de la corruption des hommes civilisés, il avait aimé à reporter sa pensée sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce peuple de pâtres et de laboureurs qu’il voyait au travers de Virgile et de la magie des souvenirs de l’enfance. Mais à mesure qu’il avait avancé dans les réalités de la vie, de vives souffrances s’étaient fait sentir. Il voyait maintenant que, là comme ailleurs, l’homme de bien était une exception, que les turpitudes que l’on ne pouvait commettre faute de moyens d’exécution étaient effectivement les seules qu’on ne commît pas ; que ces hommes grossiers n’étaient pas des hommes simples, et que cette vie de frugalité n’était pas une vie de tempérance. Il en était vivement affecté, et par instants sa douleur tournait à la colère et à la misanthropie.

C’est une crise grave, une épreuve terrible dans la destinée d’un jeune homme, que cette époque de transition entre les beaux rêves de l’adolescence contemplative et les expériences tristes de la vie d’action ! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une âme forte et riche en générosité pour résister au découragement qui naît de la déception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dégradent et se corrompent ; les imaginations vives et superbes s’endurcissent et se dessèchent. Il n’appartient qu’aux hommes d’intelligence et de cœur de résister à la tentation qu’ils éprouvent de haïr ou d’imiter la foule, au besoin de se détacher de l’humanité par le mépris, ou de se laisser choir à son niveau par l’abrutissement. Simon sentit qu’il fallait combattre de toute sa force l’amertume empoisonnée de ce calice. Son organisation ardente lui eût ouvert assez volontiers l’accès du vice ; son intelligence élevée lui eût également suggéré le dédain de ses semblables. Sa perte était imminente, car il était de ces hommes qui ne peuvent se perdre à demi. Il n’avait pas à choisir entre le rôle de la sensualité qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison orgueilleuse qui s’en prend à Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui fallait jouer ces deux rôles à la fois, sans pouvoir abjurer une des deux faces de son être. Heureusement, il en possédait une troisième, la bonté du cœur, le besoin d’amour et de pitié. Celle-là l’emporta. C’est elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui lui donna la force d’y rester pour ne pas voir la sottise et l’avilissement de ses concitoyens, pour n’être pas tenté de maudire ce qu’il ne pouvait empêcher.

Il prit le parti d’aller voir un parent qui demeurait dans la montagne. Il fit ce voyage à pied, le long des ravins, lits desséchés des torrents d’hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au village, M. de Fougères était parti. Depuis cette époque jusqu’au printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y reçut toute la province. Il trouva la même servilité dans toutes les classes. Il était riche, sagement honorable, et, pour des dîners de province, ses dîners ne manquaient pas de mérite. Il était en outre assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois à des gens incapables, ou pour prévenir des destitutions méritées par l’inconduite. Les créatures servent mieux la vanité que les amis. M. de Fougères put bientôt jouir d’un grand crédit et de ce qu’on appelle l’estime générale, c’est-à-dire l’instinct de solidarité dans les intérêts bourgeois. Dès le lendemain de son arrivée à Fougères, il avait mis les ouvriers en besogne. Comme par esprit de représailles, la maison blanche des frères Mathieu avait été convertie en grange, et les greniers à blé du château redevenaient des salles de plaisance. Les grosses réparations furent peu considérables ; la carcasse du vieux donjon était solide et saine. Les maçons furent employés à relever les tourelles qui pouvaient encore servir de communs autour du préau, à déblayer les ruines qui gênaient, à rétrécir et à régulariser autant que possible l’ancienne enceinte. Avec tous ces soins on réussit à faire du château un logis assez laid, fort incommode encore, très froid, mais vaste, et meublé avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et d’étoffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d’abord que M. de Fougères déployait un luxe éblouissant ; mais un connaisseur eût facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n’y avait aucune valeur réelle. M. de Fougères tenait, dans ses choix, le milieu entre l’ostentation des anciens nobles et l’économie du marchand d’épices. Il eut pendant ce semestre une vie très-agitée et qui semblait convenir exclusivement à ses habitudes de tracasserie commerciale. Il allait de Paris à Guéret, de Limoges à Fougères, avec autant de facilité que ses ancêtres eussent été de leur chambre à coucher à la tribune de leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spéculait sur tout ; il étonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mémoire et sa ponctualité dans les plus petites choses. On s’aperçut bientôt dans le pays qu’il n’y avait pas tant à gagner avec lui qu’on se l’était imaginé. Il était impossible de le tromper ; et quand il avait supputé à un centime près la valeur d’un objet, il déclarait généreusement que le gain du marchand devait être de tant. Ce tant, tout équitable qu’il était, la plume à la main, était si peu de chose au prix de ce qu’on avait espéré arracher de sa vanité, qu’on était fort mécontent. Mais on n’osait pas le dire : car on voyait bien que le comte était encore généreux (retiré des affaires comme il l’était) de discuter tout bas les secrets du métier et de ne pas les révéler à ses pareils. À ces vexations honnêtes, il joignait les formes d’une obséquieuse politesse contractée en Italie, le pays des révérences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de l’endroit prétendaient que lorsqu’on allait lui rendre visite, dans la précipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il lui arrivait souvent encore de faire à la hâte un cornet de papier pour présenter la cannelle ou la cassonade qu’il était habitué à débiter. Du reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d’un mauvais procédé. On avait espéré trouver en lui un supérieur avec tous les avantages y attachés. Il fallait bien se contenter de n’avoir affaire qu’à un égal. Les ouvriers de Fougères employés à la journée étaient les plus satisfaits ; ils étaient surveillés de près, à la vérité, par des agents sévères, mais ils avaient leurs deux sous d’augmentation de salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d’œil aux travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il eût pu avoir tous les vices, on l’eût porté en triomphe s’il l’eût voulu.

Quant à mademoiselle de Fougères, on n’en disait absolument rien, sinon que c’était une très-belle personne, ne parlant pas français. On attribuait à cette ignorance de la langue sa réserve et son absence de liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui prétendaient savoir l’italien, ayant essayé de lier conversation avec elle, ne l’avaient pas trouvée moins laconique dans ses réponses. M. de Fougères, qui semblait inquiet lorsqu’on parlait à sa fille, non de ce qu’on lui disait, mais de ce qu’elle allait répondre, cherchait à pallier la sécheresse de ses manières en disant aux uns qu’elle était fort timide et craignait de faire des fautes de français ; aux autres, qu’elle n’était pas habituée à parler l’italien, mais le dialecte de Venise et de Trieste.

Simon, pressé par M. Parquet de faire son début au barreau, s’en abstint pendant tout l’hiver. Ce ne fut chez lui ni l’effet de la paresse ni celui du dégoût. Le métier d’avocat lui inspirait, il est vrai, une extrême répugnance, mais il ne voulait pas se soustraire à la tâche pénible de la vie. Aux heures où les flatteries de l’ambition faisaient place au spectacle de la nécessité aride, quand cette montagne d’ennuis et de misères s’élevait entre lui et le but inconnu et chimérique peut-être de ses vagues désirs, il se roidissait contre la difficulté et comparait sa destinée au calvaire que tout homme de bien doit gravir courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou la croix, la potence ou l’immortalité.

Le retard qu’il voulait apporter à ses débuts ne fut fondé d’abord que sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de n’être pas suffisamment éclairé touchant les devoirs de sa nouvelle profession. Il avait jusque-là étudié la lettre des lois ; maintenant il en voulait pénétrer l’esprit, afin de l’observer ou de le combattre, selon qu’il conviendrait à sa conscience et à sa raison de le faire. Enfermé dans sa cabine, durant les soirs d’hiver, avec les livres poudreux que lui prêtait M. Parquet, il lisait quelques pages et méditait durant de longues heures. Son imagination se détournait bien souvent de la voie et faisait de fougueux écarts dans les espaces de la pensée. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande intelligence, elle y va en écolier, elle en revient en conquérant. Simon pensait qu’il y a bien des manières d’être orateur, et que, malgré les systèmes arrêtés de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme doué de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses éléments de puissance propres à lui-même. Ennemi né des discussions inutiles, il écoutait les leçons et les préceptes de son vieil ami avec le respect de la jeunesse et de l’affection ; mais il notait, dans le secret de sa raison, les objections qu’il eût faites à un disciple, et renfermait le secret de sa supériorité autant par prudence que par modestie. Une seule fois, il s’était laissé aller à discuter un point de droit public, et Parquet, frappé de la hardiesse de ses opinions, s’était écrié :

« Diable ! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop tôt. Avant de faire le législateur, il faut se résoudre à être légiste. Si un homme célèbre se permet de censurer la loi, on l’écoute ; mais si un enfant comme vous s’en avise, on se moque de lui.

— Vous avez raison, » répondit Simon ; et il se tut aussitôt.

Cependant, décidé à ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se sentait pas fait, il voulait se laisser mûrir autant que possible. Rien ne le pressait plus de se lancer dans la carrière, maintenant qu’il était reçu avocat, qu’il n’avait plus de dépense à faire, et qu’il était sûr de s’acquitter quand il voudrait. D’ailleurs, il travaillait à faire des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans son travail, et celui-ci s’en trouvait si bien qu’il était obligé de faire un effort de générosité et de désintéressement pour l’engager à travailler pour son propre compte.

Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin d’éviter la rencontre du comte de Fougères. Malgré les prévenances dont l’accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il y avait dans son extérieur une absence de dignité qui le choquait plus que n’eût fait la morgue seigneuriale d’un vrai patricien. Il lui semblait toujours voir, dans les concessions libérales de son langage et dans la politesse insinuante de ses manières, la peur d’être maltraité dans une nouvelle révolution et d’être forcé de retourner à son comptoir de Trieste.

Mademoiselle de Fougères menait une vie assez étrange pour une jeune personne. Elle semblait aimer la solitude passionnément, ou goûter fort peu la société de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon de son père que le temps strictement nécessaire pour en faire les honneurs, ce dont elle s’acquittait avec une politesse froide et silencieuse. Elle n’accompagnait pas son père dans ses fréquents voyages, et restait enfermée dans sa chambre avec des livres, ou montait à cheval, escortée d’un seul domestique. Quelquefois elle venait à Fougères, faire une visite à mademoiselle Parquet ou donner un coup d’œil rapide aux travaux du château. Il lui arrivait parfois alors de sortir avec Bonne pour faire une promenade à pied dans la montagne, ou même de s’enfoncer dans les ravins, à cheval, et entièrement seule.

Simon, qui, malgré le froid et les glaces, continuait son genre de vie errante et rêveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus déserts, tantôt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse téméraire, tantôt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant cherchait, sous le givre, quelques brins d’herbe aux environs. Lorsqu’elle était surprise dans ses méditations, elle se levait précipitamment, appelait son cheval, qu’elle avait dressé comme un chien à venir au nom de Sauvage, lui ordonnait de se tendre sur les jambes afin qu’elle pût atteindre à l’étrier sans le secours de personne, et, se lançant au milieu des rochers où sur le versant glacé des collines, elle disparaissait avec la rapidité d’une flèche. Ces rencontres avaient un caractère romanesque qui plaisait à Simon, quoiqu’il n’y attachât pas plus d’importance que ces petits incidents ne méritaient.

Cependant, malgré le sentiment d’orgueil qui l’empêchait de s’abandonner à l’attrait d’une beauté placée hors de sa sphère, et destinée sans doute à n’avoir jamais pour lui qu’un dédain insolent s’il essayait de franchir la ligne chimérique qui les séparait, Simon ne pouvait défendre son imagination d’accueillir un peu trop obstinément l’image de cette personne fantastique. C’était une si belle créature que tout être doué de poésie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d’artiste, calme, désintéressé, sincère ; et Simon était plus poëte et plus artiste qu’il ne croyait l’être.

Peu à peu cette image devint si importune qu’il désira s’en débarrasser, et appeler à son secours l’impression pénible qu’elle lui avait faite au premier abord. Il chercha un motif d’antipathie à lui opposer et fit des questions sur son compte, afin d’entendre répéter qu’elle semblait hautaine et froide. En outre, on blâmait beaucoup dans le pays ses courses à cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui est excentrique est criminel. Cependant l’attrait de curiosité qui, chez Simon, se cachait sous ces efforts d’aversion, ne fut pas satisfait par les réponses vagues qu’il obtint. Il se résolut à presser de questions mademoiselle Bonne, qui seule semblait connaître un peu l’étrangère. Jusque-là, Bonne avait détourné la conversation lorsqu’il s’était agi de sa mystérieuse amie ; mais, lorsque Simon insista, elle lui répondit avec un peu d’humeur :

« Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractère de mademoiselle de Fougères, il ne lui plaît pas apparemment qu’on le juge, puisqu’elle ne le montre pas. Elle m’a priée, une fois pour toutes, de ne jamais redire à personne un mot de nos conversations, quelque puériles et indifférentes qu’elles pussent être. Il y a bien des choses dans son caractère que je ne comprends pas ; elle a beaucoup plus d’esprit que moi. Qu’il vous suffise de savoir que c’est une personne que j’estime et que j’aime de toute mon âme. »

Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. « Si vous voulez que je vous dise ma pensée, chère voisine, reprit-il, vous saurez que je doute fort de votre intimité avec mademoiselle de Fougères. Je croirais presque qu’il y a de votre part un peu de vanité, je ne dis pas à être liée avec notre future châtelaine, mais à être la seule confidente d’une personne si réservée dans sa conduite et dans ses paroles. D’abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue s’expriment ces épanchements de vos âmes, car mademoiselle de Fougères ne sait pas, à ce que l’on dit, assembler trois phrases de la nôtre. »

Mais cet artifice ne réussit point. Bonne se prit à sourire et lui répondit : « Êtes-vous bien sûr que je ne sache pas l’italien ? » Il fut impossible d’en obtenir autre chose.



VI.


Par une belle matinée du printemps de 1825, Simon étant sorti avec son fusil donna la chasse à un de ces milans de forte race qu’on trouve dans la Marche. Cousins germains de l’aigle, presque aussi grands que lui, ils en ont le courage et l’intelligence. Les enfants qui peuvent s’en emparer dans le nid les élèvent et les habituent à chasser les souris de la maison. Ils deviennent très-familiers et très-doux. J’en ai vu un qui prenait très-délicatement des mouches sur le visage d’un enfant endormi, en l’effleurant de ce bec terrible dont il déchirait les lapereaux et les couleuvres.

Simon, ayant cru blesser légèrement sa proie, la vit s’éloigner et se perdre, et continua sa promenade. Au bout de quelques heures, il repassa par la même gorge ; et comme il pensait à toute autre chose, il vit tout à coup mademoiselle de Fougères qui descendait précipitamment la colline au-dessus de lui, en lui criant : « Arrêtez-le, arrêtez-le ! il est à vos pieds ! » Il crut qu’elle avait laissé échapper son cheval et se pencha sur le ravin pour le chercher ; mais il n’aperçut rien, et, reportant ses regards sur mademoiselle de Fougères, il vit qu’elle venait à lui en courant toujours, et qu’elle avait les mains et la figure ensanglantées. Soit l’effet de la compassion qu’éprouve un noble cœur à l’aspect de la souffrance, soit la douleur de voir une si belle créature en cet état, Simon fut surpris d’une angoisse inexprimable en pensant qu’elle venait de faire une chute de cheval. Il s’élança vers elle pour la secourir ; mais son visage n’exprimait point la souffrance ; elle avait le teint animé d’un éclat que Simon ne lui avait pas encore vu, et, riant d’un rire juvénile, elle lui montrait une touffe de bruyères vers laquelle elle se hâtait d’arriver en criant : « Il est là ! courez donc dessus ! » Avant que Simon eût pu comprendre de quoi il s’agissait, elle s’élança sur sa proie et jeta dessus son écharpe de soie, que l’oiseau mit en pièces en se débattant. C’était le milan royal que Simon avait démonté le matin, et qu’il avait perdu. Il se hâta de faire cesser le combat furieux qu’il livrait à la jeune amazone, et dans lequel tous deux montraient un courage et un acharnement singuliers ; l’oiseau, renversé sur le dos, se défendait avec désespoir des ongles et du bec ; la jeune fille, malgré les blessures qu’elle recevait, s’obstinait à le saisir et semblait résolue à se laisser déchirer plutôt que de renoncer à sa conquête. Simon le vainquit, lui lia les pieds avec sa cravate, et, le prenant par le bec, le présenta à mademoiselle de Fougères. Accablée de fatigue, elle s’était jetée sur la bruyère, et son cœur palpitait si fort que Simon en pouvait distinguer les battements ; elle était déjà redevenue pâle. Simon jeta le milan à ses pieds, et, s’agenouillant près d’elle avec vivacité, lui demanda si elle était grièvement blessée.

« Je n’en sais rien, répondit-elle, je ne crois pas.

— Mais vous êtes couverte de sang ?

— Bah ! c’est le sang de cette bête rebelle.

— Je vous assure qu’elle vous a déchirée ; vos gants sont en lambeaux. »

Sans attendre sa réponse, il lui prit la main, et, lui retirant ses gants avec précaution, il vit qu’elle avait reçu des entailles profondes.

« Vous voyez que c’est bien votre sang, lui dit-il d’une voix émue et cherchant à l’étancher.

— Bon ! dit-elle, je ne m’en suis pas aperçue. Je voulais l’avoir et je le tiens.

— Mais vous souffrez ; vous êtes pâle.

— Non, je suis essoufflée.

— Vous êtes blessée au visage.

— Oh ! vraiment ? le combat aurait-il été si acharné ? Eh bien ! c’est bon ; je suis d’autant plus fière de la victoire, quoique, après tout, c’est à vous que je la dois. Je l’avais saisi trois fois, trois fois il m’a échappé. Je ne sais ce qui serait arrivé si je ne vous eusse pas rencontré. Maintenant, il faut voir s’il est blessé mortellement. J’espère que non.

— Il faudrait voir d’abord si vous n’êtes pas blessée vous-même auprès de l’œil. Voulez-vous descendre jusqu’au ruisseau ?

— Bah ! ce n’est pas nécessaire. Je ne sens aucun mal.

— Mais ce n’est pas une raison ; venez, je vous en supplie. Je vous aiderai à descendre ; je porterai ce vilain animal, qui mériterait bien que je lui tordisse le cou.

— Oh ! ne vous avisez pas de cela, s’écria la jeune fille ; j’ai payé sa conquête de mon sang : j’y tiens. »

Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Près de son lit, un rocher à pic s’élevait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider la chasseresse à le franchir ; mais, dédaignant de poser sa main dans la sienne, elle sauta avec l’agilité superbe d’une nymphe de Diane. Elle était si belle de courage et de gaieté que Simon lui pardonna le reste de fierté que conservaient jusque-là ses manières. Peut-être même trouva-t-il en cet instant que c’était chez elle un attrait de plus. Son âme était trop ardente pour ne pas s’élancer tout entière vers cette noble création ; il était comme hors de lui-même et ne songeait pas seulement à s’expliquer le désordre de ses esprits. Lui, dont les émotions avaient toujours été si concentrées et les manières si graves que sa mère elle-même en obtenait rarement un baiser, il se sentait prêt maintenant à entourer cette jeune fille de ses bras et à la presser contre son cœur, non avec le trouble d’un désir amoureux (il était loin d’y songer), mais avec l’effusion d’une tendresse fraternelle pour un enfant blessé ; c’était un caractère trop impétueux, un cœur trop chaste pour subir la contrainte d’une vaine timidité ou pour accepter celle des préjugés, lorsqu’il était vivement ému. Il prit le mouchoir de mademoiselle de Fougères, le trempa dans l’eau et se mit à lui laver les tempes avec tant de soin, d’affection et de simplicité, qu’elle, à son tour, sentit sa méfiance et sa rudesse habituelles céder à l’ascendant d’une irrésistible sympathie. « Dieu merci ! vous n’êtes pas blessée au visage, lui dit-il avec attendrissement ; c’est avec ses ailes ensanglantées que l’insensé vous aura fait ces taches ; mais vos mains ! laissez-les tremper dans l’eau… laissez-moi les voir… il y a vraiment beaucoup de mal !… » Et Simon, qui avait la vue courte, se baissant pour les regarder, en approcha ses lèvres avec un entraînement incroyable. Mademoiselle de Fougères retira brusquement ses mains et fixa sur lui ce regard sévère qui l’avait choqué à la première rencontre. Mais cette fois il trouva sa fierté légitime ; ses yeux lui firent une réponse si amicale, si franche et si persuasive, qu’elle s’adoucit tout à coup ; elle reprit confiance, et lui dit d’un air gai :

« Vous avez du sang sur les lèvres, et savez-vous bien quel sang ?

— C’est du sang aristocratique, répondit Simon, mais c’est le vôtre.

— C’est du sang noble, monsieur, reprit l’Italienne avec hauteur ; c’est du pur sang républicain. Êtes-vous digne de porter un pareil cachet sur la bouche ?

— Juste ciel, s’écria Simon en se levant, si je n’en suis pas digne encore par mes actions, je le suis par mes sentiments ; mais, ajouta-t-il en retombant à genoux près d’elle, vous vous moquez de moi, vous n’êtes pas républicaine ; vous ne pouvez pas l’être.

— Apprenez, répondit-elle, que je suis d’un pays où on ne peut pas cesser de l’être à moins de se dégrader. Notre république a duré plus que celle de Rome, et ce n’est que d’hier que nous sommes esclaves ; mais sachez que nous savons haïr nos tyrans, nous autres. Un Vénitien, à moins d’avoir abjuré sa patrie, ne baiserait pas la main d’une Allemande, tandis que vous êtes à genoux près de moi, que vous croyez monarchique.

— Je sais que vous êtes belle comme un ange et brave comme un lion, et à présent que je vous sais républicaine, je baiserais vos pieds si vous me le permettiez.

— Vous êtes forts en beaux discours sur la liberté, vous autres, reprit-elle ; mais nous avons un proverbe que vous devez comprendre : Più fatti che parole. À l’heure qu’il est, nous sommes sous le joug, et on nous croit écrasés parce que nous le portons en silence ; mais on ne sait pas ce que sera notre réveil quand l’heure sera venue.

— Je crains qu’elle n’arrive pas plus tôt pour vous que pour nous, répondit Simon ; si toutes les âmes italiennes étaient aussi courageuses que la vôtre, si tous les cœurs français étaient aussi convaincus que le mien, nous ne subirions pas la honte des lois étrangères.

— Espérons des jours meilleurs, dit Fiamma ; mais ce n’est pas le moment de parler politique. Pourquoi ne venez-vous pas chez mon père ?

— Mais, dit Simon un peu embarrassé, je n’ai pas l’honneur de le connaître.

— Il vous a engagé plusieurs fois, je le sais ; pourquoi avez-vous refusé ?

— Vous savez combien mes opinions diffèrent des siennes, et vous me le demandez ?

— Mon père n’a point d’opinions politiques, répondit brusquement Fiamma ; et, à cause de cela, il serait désobligeant autant qu’inutile de discuter avec lui. C’est un homme très-doux et très-poli ; et si les gens de bien ne s’éloignaient pas de lui à cause de ses prétendues opinions, il ne serait pas réduit à remplir son salon de cette canaille qui s’y traîne à genoux.

— Vous parlez bien durement de vos courtisans, dit Simon ; si votre père les accueillait avec une franchise aussi rude, j’ai peine à croire qu’ils fussent aussi empressés à lui rendre hommage.

— Sans doute, si mon père avait assez de force pour comprendre ses véritables intérêts et sa véritable dignité, il aurait en France un beau rôle à jouer. Mais votre noblesse française est démoralisée ; vous l’avez si maltraitée qu’elle ne sait plus ce qu’elle fait. Ce n’est pas ainsi que nous agissons et que nous pensons chez nous. Le peuple n’a qu’un ennemi : l’étranger ; ses vieux nobles sont les capitaines qu’il choisirait si le temps était venu de marcher au combat. Nous sommes familiers avec le peuple, nous autres ; nous savons qu’il nous aime, et il sait que nous ne le craignons pas. Ce n’est pas lui qui a profité de nos dépouilles ; ce n’est pas lui qui voudrait en profiter, si on pouvait nous dépouiller encore. Mais nous sommes ruinés, et nous n’en valons que mieux ; je suis convaincue qu’il n’est pas bon de faire fortune, et j’ai vu souvent perdre en mérite ce qu’on gagnait en argent. Restez donc pauvre le plus longtemps que vous pourrez, monsieur Féline, et ne vous pressez pas de faire servir votre intelligence à votre bien-être.

— C’est ce dont on ne manquerait pas de m’accuser si je me montrais chez votre père dans la société de ceux qui y vont, répondit Simon, et je suis malheureux de vous connaître à présent ; car j’aurai souvent la tentation de m’exposer au blâme de ceux qui pensent bien.

— Si cela doit être, il faut résister à la tentation, reprit la jeune fille avec l’air grave et assuré qui lui était habituel ; mais dans peu de jours nous serons installés à Fougères, et je pense bien que vous pourrez nous voir sans vous compromettre. J’espère que mon père se réservera chaque semaine des jours de liberté, où les gens de cœur pourront l’aborder sans coudoyer les valets de l’administration. Du moins j’y travaillerai de tout mon pouvoir. Maintenant occupons-nous de ma capture ; il faut que vous lui rendiez le même service qu’à moi, et que vous examiniez ses plaies. »

Simon obéit, soigna le captif blessé, et procéda sur-le-champ à l’amputation de l’aile brisée ; après quoi il l’enveloppa d’un linge humide et se chargea de le soigner, s’engageant sur l’honneur à le porter lui-même au château dès qu’il serait guéri et apprivoisé.

« Ce n’est pas tout, lui dit-elle ; vous allez m’aider à chercher mon cheval, que j’ai abandonné dans le bois.

— Je cours le chercher, et je vous l’amènerai ici, répondit Simon.

— Non pas, dit Fiamma en souriant ; selon vos coutumes et vos idées françaises, je suis votre ennemie ; vous ne devez pas me servir.

— Selon mon cœur et selon ma raison, je suis votre ami le plus respectueux et le plus dévoué, répondit Simon. Dites-moi de quel côté vous avez laissé Sauvage.

— Vous savez son nom ! dit-elle en souriant ; allons-y ensemble. Il n’obéit qu’à ma voix ou à celle de mon serviteur ; et puisque vous êtes mon ami…

— Je suis à la fois l’un et l’autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre mon bras ?

— Ce n’est pas la coutume de mon pays, répondit Fiamma. Chez nous, les femmes n’ont pas besoin de s’appuyer sur un défenseur. Le peuple ne les coudoie pas. Nous sortons seules et à toute heure. Personne ne nous insulte. On nous respecte parce qu’on nous aime. Ici, on ne nous distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C’est un méchant pays que votre France. J’espère que vous valez mieux qu’elle.

— Faites une révolution en Italie, répondit Simon, et j’irai m’y faire tuer sous vos drapeaux. »

Tout en parlant ainsi ils arrivèrent à la lisière du bois. Fiamma appela son cheval à plusieurs reprises, et bientôt il fit entendre le bruit de son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetées, Simon l’aida à monter et la conduisit jusqu’à l’entrée du vallon en tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils échangèrent, en peu de paroles, les confidences de toute leur vie. C’était une histoire bien courte et bien pure de part et d’autre. Ils étaient du même âge. Fiamma avait chéri sa mère comme Féline chérissait la sienne. Depuis qu’elle l’avait perdue, elle avait vécu à la campagne dans une villa que son père avait achetée entre les bords de l’Adriatique et le pied des Alpes. Là, Fiamma s’était habituée à une vie active, aventureuse et guerrière, tantôt chassant l’ours et le chamois dans les montagnes, tantôt bravant la tempête sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l’idée romanesque qu’un jour peut-être elle pourrait faire la guerre de partisan dans ces contrées dont elle connaissait tous les sentiers. L’absence de M. de Fougères, qui était venu en France pour racheter ses terres, l’avait laissé maîtresse de ses actions, et son indépendance naturelle avait pris un développement qu’il n’était plus possible de restreindre. Cependant le respect qu’elle avait pour son père était seul capable de lui dicter des lois ; elle avait obéi à ses ordres en quittant l’Italie avec une gouvernante. Après peu de mois de séjour à Paris, elle était venue s’établir à Guéret, en attendant qu’elle s’établît à Fougères.

« Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son récit. Puisqu’il faut abandonner ma patrie, j’aime mieux vivre dans ce vallon sauvage, qui me rappelle certains sites à l’entrée de mes Alpes chéries, que dans vos villes prosaïques et dans ce pandémonium sans physionomie et sans caractère que vous appelez votre capitale, et que vous devriez appeler votre peste, votre abîme et votre fléau. Maintenant, adieu ; je vous prie d’appeler notre milan Italia, de ne pas oublier que nous en avons fait la conquête ensemble et d’en avoir bien soin. Si quelqu’un vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de français ; je ne me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royauté qui ont baisé le knout des Cosaques et le bâton des caporaux schlagueurs de l’Autriche.

— Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant ; c’est une noble créature qui n’obéit qu’à vous.

— Et qui ne m’obéit que par amitié, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas à son sabot, et donnez-moi une poignée de main : E viva la liberta ! »

Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au galop. Simon baisa encore ce sang généreux et essuya ses doigts à nu sur sa poitrine. Puis il alla s’enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tête dans ses mains, il resta éveillé jusqu’au matin dans un état d’ivresse impossible à décrire.



VII.


Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne d’elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l’enthousiasme, parce que leur premier besoin est de chérir et d’admirer. Les conseils de la prudence et de l’intérêt personnel sont étouffés par ce besoin d’amour et de dévouement qui les déborde.

Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l’adoration, Simon sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui l’avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères ; tout ce qui n’était pas elle n’existait plus. La tendresse que sa mère lui avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s’affaiblissait elle-même sous les tressaillements convulsifs de son cœur impatient. Il s’effraya des ravages de cet incendie, sans penser d’abord à l’éteindre ; mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un tel point d’angoisse et de souffrance qu’il sentit la nécessité de le combattre.

Simon ne s’était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu’il éprouvait. Il n’avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait affaire ; il s’imaginait qu’il triompherait dès qu’il serait bien résolu à triompher, dès qu’il lui serait prouvé que les souffrances de cet amour l’emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient avoir cimenté. En quoi s’était-elle montrée grande, forte, magnanime, brave, sincère ? Qu’avait-il vu ? une lutte enfantine avec un oiseau de proie, et l’ardeur romanesque d’une jeune tête pour des idées généreuses dont l’application serait peut-être au-dessus de la portée de son caractère.

Mais, hélas ! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but ; et ses armes tournèrent leur pointe contre son cœur. Plus il y songeait, plus Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n’était pas un enfant, la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois plutôt que d’échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la comprendre ; et ce qu’aucune adulation n’avait pu obtenir de sa défiance stoïque, Simon l’avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement, et sa langue s’était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le secret de son âme, le mystère de sa vie ; et elle ne lui avait pas seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait pour ressentir l’amitié sérieuse et l’estime tranquille. Avec quel dévouement une telle créature n’était-elle pas capable de braver la mort pour une noble cause, elle qui pour un jouet d’enfant se laissait déchirer du bec de l’aigle comme une jeune Spartiate ! Enfin, les séductions d’aucune vanité n’étaient capables de l’entraîner, puisqu’elle s’était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu’elle fuyait les salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les flagorneries d’une petite cour pour l’entretien ingénu de la douce mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n’avait pas compris, dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché sous le voile de cette mystérieuse Isis ; comment cette voix généreuse qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d’honneur à son oreille n’avait pas éveillé jusqu’au fond de ses entrailles le sentiment d’une fraternité sainte ; puis, il se l’expliquait en se disant qu’une femme comme elle était la réalisation d’un si beau rêve, qu’en touchant à cette réalité on n’osait pas encore y croire.

Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de s’efforcer à en modérer l’exaltation. Il sentait qu’il lui serait impossible désormais de faire attention à aucune autre femme ; mais il se disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d’illusions auprès d’elle. Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d’une riche héritière. Il se disait qu’au premier mot d’amour d’un jeune bachelier, elle devait s’imaginer nécessairement qu’il avait des vues de séduction méprisables. L’idée seule que l’opinion publique eût pu lui attribuer ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait plus d’attention à son dévouement qu’il n’était raisonnable de s’y attendre, de s’en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions irrésistibles qui l’avaient dominé auprès d’elle. Simon espéra en avoir la force ; mais, pour y parvenir, il se décida à s’éloigner pendant quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène d’enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis, récemment reçu avocat, l’appelait pour fêter son installation.

Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une sorte de denier à Dieu pour lui épargner de nouvelles fêtes et de nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l’y soustraire, il s’exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en désirant de tout son cœur que leur vive affection se refroidît un peu à son égard. Ce n’était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté, aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village, varia à l’infini l’arrangement des mots invariables de ses gracieuses réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesse Incongruité, et, s’étant fait souverain populaire autant que possible, alla se coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et diminuerait les gages de ceux-là.

Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de hauteur et d’impertinence, en s’enfermant dans sa chambre durant toutes ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations politiques de sa situation ; elle avait une manière muette et respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui, mesquin d’idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu’il ne pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou de se taire.

Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de bestiaux dans le Bourbonnais ; car, à peine investi de sa dignité de châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n’avoir pas assez plié le genou devant son nom et devant son titre. C’était le curé, jeune homme sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle charte ecclésiastique, s’imagina ressusciter une coutume singulière à la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas manquer d’assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu’un prêtre s’arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins elle ne crut pas pouvoir se dispenser d’accomplir ce devoir, que son éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le genre de celles qu’elle avait su éviter jusque-là, elle ne monta pas à la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en évidence à la droite du chœur, et que le curé avait fait décorer à ses frais d’un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l’église sous le costume le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces campagnes, s’agenouillaient sur le pavé de l’église. Elle détestait les adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d’humilité.

C’est en vain qu’elle espérait échapper au regard investigateur du curé ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L’église était fort petite, et l’usage du pays veut que toutes les femmes soient séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre le Magnificat et le Pange lingua, dans l’intervalle réservé à l’officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur son refus de monter à la tribune, l’opiniâtre desservant fit apporter auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l’entrée du chœur, un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable invitation, et il se décida à monter à l’autel.

Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de Fougères du fauteuil insolent s’étaient entr’ouverts, et tous les regards la sollicitaient pour qu’elle daignât en prendre possession. La seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle de Fougères ce regard où l’orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse brillaient au milieu des ravages de l’âge et de la douleur. Fiamma la vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à une similitude frappante d’expression. Elle avait entendu mademoiselle Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer l’occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima par le sien qu’elle était prête à entrer en communication avec elle.

Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt la parole pour lui dire à demi-voix : « Eh bien ! mademoiselle, qu’est-ce que votre conscience vous ordonne de faire ?

— Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m’ordonne de rester ici, et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est due. »

Jeanne Féline s’attendait si peu à cette réponse qu’elle resta stupéfaite.

Mademoiselle de Fougères n’était pas une personne que l’on pût accuser, comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut contraire, et Jeanne n’avait pas compris pourquoi elle était restée mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son visage s’adoucit ; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au fauteuil, elle lui dit :

« Non pas moi : il me siérait mal de prendre une place d’honneur devant Dieu qui connaît le fond du cœur et ses misères. Mais voyez ! la doyenne du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d’ordinaire a une chaise, est ici par terre. On l’a oubliée à cause de vous aujourd’hui. »

Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s’approcha d’elle, et, avec l’aide de madame Féline, elle l’aida à se relever et à s’installer sur le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se passait, et remerciant d’un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude, s’assoupit doucement au bout de quelques minutes.

Cependant le curé, qui n’avait pas la vue très-bonne et qui savait d’ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l’officiant, aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement ; mais lorsqu’au moment réservé à l’explosion de son vaste projet, après avoir descendu les trois marches de l’autel et s’être mis à genoux pour encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le chœur et s’avança vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères, selon les us et coutumes de l’ancienne féodalité, il s’aperçut de sa méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis que toute la congrégation des fidèles, l’œil ouvert et la bouche béante, se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin.

Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de Fougères avait mis un peu d’obstination et de malice dans cette aventure, il lui prouva qu’elle n’aurait pas le dernier mot ; car il se retourna vivement de l’autre côté et se mit à encenser la tribune seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au titre plus qu’à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions. Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu’elle avait été bénie en vertu d’un ancien usage qui décernait cette préférence aux centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait plus qu’à demi pendant qu’on lui rendait cet honneur, comme son oreille avait le bonheur d’être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu’elle avait été encensée.

Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour mademoiselle de Fougères ; et, au lieu d’éviter de parler d’elle comme elle avait fait jusqu’alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu’elle se crut dispensée avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune fille, et lui dit le désir qu’elle avait témoigné de la connaître. Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se défendit de faire connaissance avec la châtelaine. « Comment voulez-vous que cela se fasse ? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute au fond du cœur qu’elle vînt me voir ; et quant à moi, je ne saurais aller demander à ses domestiques la permission de l’approcher. J’attendrai l’occasion ; et, si je la rencontre, je lui dirai ma satisfaction de sa conduite à l’église. Sans la sagesse de cette enfant, M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur, eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale. »

Madame Féline étant dans ces dispositions, l’occasion ne se fit pas attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa petite fenêtre à hauteur d’appui, qu’encadrait le pampre rustique. La bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal.

« Bonjour, Italia ! » dit Fiamma en passant.

Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle lia conversation avec elle. L’éducation et la santé de l’oiseau étaient un sujet tout trouvé.

« Comment se fait-il que vous sachiez son nom ? demanda Jeanne. Je ne l’ai dit à personne, car je ne pouvais pas m’en souvenir ; mais quand vous l’avez prononcé, j’ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait ; car c’est mon fils qui l’a rapporté de la montagne.

— Et qui l’a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.

— Vraiment ! vous le savez ? s’écria Jeanne. Vous l’avez donc rencontré à la chasse ?

— Et j’ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de Fougères. J’ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur, ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l’oiseau ; et c’est M. Simon qui nous a servi de chirurgien à tous deux.

— En vérité !… Oh ! à présent, dit madame Féline en secouant la tête avec un sourire, je comprends l’amitié qu’il portait à ce gourmand, et pourquoi il m’a tant recommandé en partant d’en avoir soin. Allons ! maintenant j’en prendrai plus de souci encore ; car, si vous êtes telle que vous semblez être, je vous aime, vous !

— Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne. » Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée de son cœur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait interpréter cette émotion : elle se mit tout de suite à lui parler du curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la religion, de tout ce qui l’intéressait, et par-dessus tout de son fils. Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption sociale. Elle n’avait pas cru qu’il fût possible de joindre si peu de culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d’admiration et bientôt d’enthousiasme ; car autant Fiamma était indomptable dans ses antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C’est en effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l’amour du beau et contristée par la vue du laid, que celui d’une organisation assez riche pour se passer d’embellissement factice et pour recevoir tout de Dieu et d’elle-même. En peu de jours une affection profonde, une sympathie complète s’établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté l’une et l’autre les entraves de ces considérations sociales faites pour le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant d’heures dans la chambre et dans l’oratoire de Fiamma que celle-ci en passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n’avait respecté en elle qu’une solide vertu, une admirable bonté ; elle ignorait qu’il y eût aussi à admirer une haute intelligence. Elle s’étonna d’abord de voir que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne s’ennuyait pas un instant dans la compagnie d’une femme qui n’avait jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la source de toute sagesse et de toute poésie ; que l’esprit de ces pages divines s’était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité des saintes Écritures. L’âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en vigueur.



VIII.


Un jour, au mois de mai, vers midi, l’air étant fort chaud au dehors, et la cabane de Féline remplie d’une agréable fraîcheur, ces trois femmes étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix ; Italia, perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu d’irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux, allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts de son institutrice ; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline, dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer. Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d’une course rapide qu’elle avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s’était assise sur une botte de pois secs, aux pieds de Jeanne ; et, cédant au bien-être que lui apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix qui lisait, elle s’était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers ; on ne l’attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en poussière d’or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma, lui montra d’abord le dernier objet qu’il dût s’attendre à rencontrer dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l’image de cette femme, et c’était là qu’il la retrouvait ! Il crut rêver, resta quelques instants sans pouvoir articuler un mot ; et enfin, joignant les mains, il murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre : Ô fatum ! Fiamma reconnut sa voix et n’ouvrit pas les yeux. Ce fut le premier artifice de sa vie.

L’amour n’est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières abaissées et frémissantes de curiosité l’émotion et la joie mêlée de consternation qu’éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l’entendant s’approcher, jugea qu’il était temps de se réveiller : elle prit le parti de soulever sa tête et de se frotter les yeux pendant qu’il embrassait sa mère. « Oh ! dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon ! vous me pensiez trop vieille pour avoir d’autres enfants que vous, et pourtant voilà que je suis devenue mère de deux filles en votre absence.

— Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il ; mais moi, me voilà humilié ; car je ne suis pas digne d’être leur frère.

— Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant la main ; mais, quant à moi, j’avais déjà signé avec vous un pacte de fraternité d’opinions. » Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu’il eût pu dire ; et pour se donner de l’aplomb, il demanda à Bonne la permission de l’embrasser, ce dont il s’acquitta avec assurance. Cette marque d’amitié enorgueillit Bonne comme une préférence ; elle ne connaissait rien aux roueries ingénues de la passion.

Madame Féline s’empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la fatigue, sur la faim qu’il devait éprouver. Il demanda à manger, afin d’avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son désordre. Un champion qui s’est préparé longtemps à un rude combat, et qui, en arrivant, voit l’ennemi tranquille et déjà maître du champ de bataille, n’est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne l’était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite table. Voulant marquer son affection à sa manière, l’excellente fille alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout empressée, sans songer que les hommes s’éprennent plus volontiers d’une chimère que d’un bien qui s’offre de lui-même.

« Il n’y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie. Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que l’autre travaille et se dévoue.

— Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla à sa sœur de ne pas prendre une peine inutile.

— Pourquoi me dites-vous cela si bas ? reprit mademoiselle de Fougères avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante application de vos paroles.

— Oh ! j’espère qu’il ne se prend pas pour notre Seigneur ! répliqua mademoiselle Bonne en riant.

— Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie ? dit mademoiselle de Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour à monsignor Popolo, je vous prie de le croire ; ce sera pour vous soulager, mia buona.

— Oh ! je n’ai pas besoin de vous, ma dogaressa, répondit Bonne, à qui sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop fines pour les soins du ménage.

— Croyez-vous ? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d’eau avec tant de gaucherie, ma petite ?

— Voulez-vous bien me faire le plaisir de l’enlever de terre d’un demi-pouce ? répondit l’autre jeune fille d’un air de défi.

— Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le même ton ; car vraiment, ma mignonne, vous n’y entendez rien et vous me faites peine. »

Alors, saisissant d’une seule main le seau rempli d’eau, elle l’enleva de terre et le posa sur la table.

« Oh ! la force et le courage du lion de Venise ! » s’écria Simon avec chaleur.

Bonne fut un peu piquée.

« Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie ; la prudence des serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l’orme comme du marbre de Carrare, sachez qu’il y a autant de différence entre mes muscles et les vôtres qu’entre vos collines de la Marche et nos montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges épis de maïs. Allons, Bonne, c’est vous qui êtes la dogaresse ; je suis la montagnarde : c’est moi qui suis Marthe à mon tour ; vous êtes Marie. Le Seigneur vous bénira ; je vous cède mes droits. Mais chut ! voici madame Féline ; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes ; elle nous gronderait et elle ferait bien. »

Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu’il fût trop oppressé pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame Féline, feignait d’écouter la relation de son voyage avec curiosité, afin d’avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain d’orge ; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et luttait avec elle d’attitudes impérieuses en la contrefaisant et en imitant ses cris d’impatience, M. Parquet entra dans la chaumière.

« Bravi tutti ! s’écria-t-il en voyant cette aimable compagnie ; le ciel est favorable aux braves gens. » Et après avoir embrassé tendrement son filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de grâce pour montrer qu’il avait été faire un tour de promenade à Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d’œil perspicace de l’un à l’autre : « Y a-t-il longtemps que vous n’avez reçu de nouvelles de monsieur votre père, belle demoiselle ? » demanda-t-il à Fiamma d’un air très-significatif.

Cette question fut pour Simon comme une goutte d’eau froide sur un brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux enchantements ; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir si elle avait quelque appréhension du retour de son père ; mais la noble harmonie de ce visage n’était jamais troublée par des craintes légères.

« Je l’attends demain, répondit-elle tranquillement ; mais il se pourrait cependant qu’il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses qu’il part et revient toujours plus tôt qu’il ne l’avait projeté.

— Et s’il était à cette heure au château ? fit observer Simon, incapable de maîtriser son inquiétude.

— Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose. »

Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme ; puis elle mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu’au château. Dès qu’ils furent sortis de la chaumière : « Pourquoi ne m’avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé ? lui dit-elle. Croyez-vous que je n’ai pas lu cela sur votre figure ?

— En vérité ! fit l’avoué. Fin contre fin…

— Il ne s’agit pas de nous adresser des compliments réciproques, interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigisbée, que signifiait votre physionomie ? qu’avez-vous dans l’esprit ?

— J’ai dans l’esprit, répondit Parquet d’un ton doux et paternel, que vous avez écouté un peu trop votre bon cœur durant cette dernière absence de M. le comte. Je vous l’ai dit, Jeanne Féline est un ange de vertu ; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d’être sa fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur d’avoir une sœur telle que vous ; mais votre père qui n’entend rien aux relations de sentiments, si belles et si saintes qu’elles soient, blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il n’eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d’égalité, comme vous le faites ; à plus forte raison maintenant que voici son fils de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela ? Ne croyez-vous pas que désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline ?

— Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite prudente, si tant est que l’intérêt personnel doive céder à l’absurdité, par crainte de querelles ; je sais que mon père, tout en accablant M. Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la rue, il n’oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu’il en vienne là. Il m’en coûtera quelque peine ; j’essuierai des admonestations ennuyeuses, et j’entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui feront bouillir mon sang dans mes veines ; mais, comme à l’ordinaire, je tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous inquiétez donc de rien ; mon père est un homme qu’il faut forcer à bien agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à sa table ; chargez-vous d’amener M. Féline à lui rendre visite.

— Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline ? demanda M. Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne commençait aucune démarche, si légère qu’elle fût, sans avoir confessé sa partie.

— J’y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés de m’éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes mes forces à cette injustice ?

— Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri, qui fait qu’on vous obéit aveuglément ; vous me feriez fabriquer de la fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille, pour me venger de l’ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser quelques reproches. Vous n’avez pas assez de déférence pour votre père ; vous lui faites trop sentir votre supériorité… Écoutez-moi jusqu’au bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une parole blessante n’est sortie de votre bouche ; mais, voyez-vous, si Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le traitez au fond de l’âme, j’aimerais mieux qu’elle m’arrachât ma perruque et qu’elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à mes raisons.

— Ah ! monsieur Parquet, s’écria Fiamma d’un ton douloureux, pouvez-vous comparer la sympathie de cœur et la conformité des principes qui vous lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi ? Je conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de prudence.

Prudence ! interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de ces mots qui sont cruels à entendre ! Je ne m’explique pas, Fiamma, que vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n’ayez pas dans le cœur le moindre sentiment d’affection pour votre père. Moi, je suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas ; je l’aime médiocrement, et vous, je vous chéris comme une seconde fille ; mais enfin, cette clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts de celui qui vous a donné le jour…

— Arrêtez, Parquet, s’écria Fiamma, et regardez le mal que vous me faites ! »

Parquet fut effrayé de l’altération de son visage et de la pâleur mortelle de ses lèvres.

— Eh bien ! mon Dieu, s’écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout cela.

— Oh ! mon ami ! n’en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant un effort pour marcher ; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas, ce que je ne dois jamais dire à personne.

— Juste ciel ! reprit M. Parquet, dont la curiosité s’éveilla vivement. A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard ? Avez-vous contre lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang ?

— Non, monsieur Parquet, ce n’est pas cela, répondit-elle. Il y a dans ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me plaindre qu’à la destinée. Ne m’interrogez pas, mais soyez indulgent pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon caractère et ma conduite doivent être bizarres.

— Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites ce que je vais ai dit : vale et me ama. »

Pauvre enfant ! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu’elle ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant cuistre, avec ses ailes de pigeon ! Allons ! il y aura eu là quelque cas d’inclination contrariée. Ah ! les jeunes filles ! L’amour, c’est l’insecte rongeur qui s’attaque aux plus belles roses ! Décidément, pour ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m’abandonne aux consolations d’une douce philosophie.



IX.


Gouverné entièrement par la chère dogaresse (c’est ainsi qu’en raison de son caractère absolu et de ses manières impériales l’érudit avoué avait surnommé mademoiselle de Fougères), M. Parquet céda à ses désirs et se contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, à laquelle Fiamma mettait fin par des réticences mystérieuses. Au grand étonnement de l’avoué, madame Féline et son fils reçurent au salon du château un accueil tel que, malgré l’extrême fierté de Jeanne et la méfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d’y retourner plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec mademoiselle de Fougères, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans craindre de voir ces précieuses relations interrompues par une intervention étrangère. L’avoué, qui seul connaissait à fond le caractère du comte, avait sujet d’être plus surpris qu’eux ; car il ne l’avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses formes gracieuses et son babil prévenant cachaient une opiniâtreté inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille était la seule personne de son ménage qu’il ne dominât point. Toutes les autres étaient réduites à une servilité qu’on eût pu prendre pour de l’amour, à voir le ton patelin dont il leur commandait en présence des étrangers, mais qui n’était rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initié aux mystères de l’intérieur. Il est vrai que Fiamma était un être organisé pour une résistance indomptable. Mais autant notre avoué avait jugé impossible que le père entravât les libertés de la fille, autant il lui avait semblé certain que jamais la fille n’obtiendrait un acte de complaisance paternelle. Leurs deux existences avaient marché côte à côte, s’effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs goûts, en se montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement ce divorce de deux êtres que la société avait condamnés à vivre sous le même toit, et que le sentiment des convenances enveloppait à cet égard d’un voile impénétrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du moins entamé dans cette lutte mystérieuse, M. Parquet se livra à mille commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne pouvait se résoudre tranquillement à ignorer celui-là. Cependant Fiamma, qui connaissait tous ses faibles et qui déployait toutes les coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde sut résister à sa curiosité et la museler.

Dans les premiers temps, Simon, résolu à s’observer héroïquement, eut beaucoup à souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonné. Il se croyait toujours à la veille d’une explosion dont le dénoûment devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu à peu il se rassura. La conduite et la caractère de mademoiselle de Fougères vinrent à son aide d’une façon merveilleuse. Soit qu’elle eût deviné le secret de Simon et qu’elle employât toute la pudeur de son âme à en refouler l’aveu trop prompt, soit qu’elle portât dans son affection pour lui le calme d’une sagesse au-dessus de son âge, elle mit dans leurs relations le charme d’une confiance réciproque. En la voyant tous les jours, Simon découvrit qu’elle possédait au plus haut point la force et la tranquillité morales qu’excluent ordinairement des facultés impétueuses et des besoins d’activité comme ceux dont elle était douée. À l’emportement d’amour qui l’avait surpris d’abord vinrent se joindre un respect et une vénération dont la douceur se répandit sur toutes ses pensées. Pendant six mois, cette sérénité fut si saintement soutenue de part et d’autre que ces deux jeunes gens, dont l’un était bien presque aussi homme que l’autre, se crurent destinés à se chérir toute leur vie comme deux frères. Mais un événement important dans leur vie uniforme et paisible vint réveiller chez Simon l’intensité douloureuse de son amour.

Au retour de l’hiver, M. de Fougères reçut la visite d’un parent de sa défunte épouse, qui arrivait d’Italie, chargé pour lui de valeurs considérables, réalisation de ses derniers fonds commerciaux, qu’il voulait placer en fonds de terre pour arrondir sa propriété. Le comte n’était pas homme à accueillir froidement un hôte chargé d’or, et son estime pour le marquis d’Asolo était fondée déjà sur la fortune que possédait ce jeune patricien par lui-même. Il lui pardonnait d’être républicain, parce qu’en Vénitie l’opinion républicaine n’engage pas à d’autre dévouement à la cause populaire qu’à la haine de l’étranger et à des actes de résistance contre lui dans l’occasion. Il plaisait au noble caractère de Fiamma de poétiser cet esprit libéral de ses compatriotes ; mais elle savait bien au fond que la république de Venise était aussi loin de son idéal politique, que la France constitutionnelle l’était encore, à ses yeux, de Venise esclave. Elle n’en disait rien à Simon par orgueil national ; elle s’en plaignait avec son compatriote, parce qu’elle n’eût pu lui faire partager ses illusions.

Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez peu ; mais la vue d’un compatriote et d’un co-opinionnaire fut pour elle un événement agréable au fond de l’exil. C’était un bon jeune homme, extraordinairement cultivé pour un Lombard. Quoique un peu gros, il était d’une beauté remarquable : l’expression de son visage était sereine, noble et douce ; la santé, le courage et l’amour de la vie brillaient dans ses yeux d’un tel éclat qu’on eût pu parfois s’y tromper et y voir le feu de l’intelligence. Tout en lui inspirait la confiance et l’estime. Il avait un cœur aimant et sincère, le caractère loyal et brave, l’imagination vive et toujours prête pour la grande passion, comme cela est d’usage en son pays. Il était venu en France pour s’instruire des choses et des hommes, et il avait tiré assez bon parti de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de politique, l’amour des aventures, si naturel à vingt-cinq ans, l’avait poussé en personne à Fougères, où la présence de sa belle cousine lui faisait espérer de bâtir un roman négligé en Italie.

C’était un de ces hommes un peu corrompus, mais encore naïfs, que le monde entraîne, et qui ne sont pas fâchés d’y paraître beaucoup plus roués qu’ils ne le sont en effet. Une femme d’esprit peut les rendre aussi sérieusement amoureux qu’ils affectent d’être incapables de le devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas à opérer ce miracle. Asolo était fort capable d’enlever sa cousine si elle eût été aussi éventée qu’elle avait passé pour l’être dans sa province d’Italie, où ses courses à cheval et sa vie indépendante avaient, comme en Marche, excité, non le blâme, mais le doute et la curiosité de ceux qui ne voyaient pas de près sa conduite irréprochable. Il avait assez d’esprit pour la jouer et la punir s’il l’eût trouvée habile en coquetterie ; mais, quand il la vit si différente de ce qu’il l’avait jugée de loin, quand il la trouva si forte, si prudente, si fière, et en même temps si bonne, si franche et si naïve, il en devint éperdument amoureux ; et, au bout de huit jours passés près d’elle, il lui eût offert, s’il l’eût osé déjà, son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilité à se prendre à l’amour est le beau côté des âmes que le vice entraîne facilement. Elle est plus remarquable en Italie, où les organisations, plus fécondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier à l’exaltation romanesque, comme de l’apathie politique à l’héroïsme, avec une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces âmes ont plusieurs caractères opposés qui vivent dans le même être en bonne intelligence, chacun régnant à son tour. Asolo avait fait assez bon marché de son républicanisme dans le beau monde de Paris. Il l’avait un peu traité comme un habit de parade qui, n’étant pas de mode à l’étranger, devait être remplacé par le costume de bon ton du pays ; mais, quand il vit Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l’habit ultramontain, et les principes républicains retrouvèrent de l’éloquence dans sa bouche, grâce à cette belle langue italienne, où les lieux communs ont encore de la pompe et de la grandeur.

Dans les premiers jours il adopta ce rôle pour lui plaire ; mais avant la fin de la semaine il était aussi convaincu que déclamatoire, et sans aucun doute il eût sacrifié son marquisat de Vénétie et versé tout son sang pour un regard de son héroïne.

Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle, crut le voir à son état normal et le prit en grande amitié. Cependant elle la lui eût fait acheter par quelque malice si elle eût connu sa conduite antérieure dans les salons parisiens.

Le comte de Fougères, enchanté de son allié le premier jour, en rabattit beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit que cet insensé ne le discréditât complètement, d’autant plus que, pour complaire à sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le préfet et le receveur général dans un déjeuner orageux où le bon vin aida à son éloquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inappréciable qu’entre eux ils se craignent et se regardent comme tous également capables de dénonciation. Le comte devint pâle comme la mort. Il était porté comme candidat à la députation, et, s’il avait fait de grand sacrifices pour racheter son fief, c’était dans l’espoir d’être pair de France un jour, quand le roi daignerait élargir les mailles du filet et donner de l’élasticité aux institutions. Il lui fallut beaucoup d’habileté pour expliquer à ses hôtes ce que c’était que la république vénitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le sens aristocratique.

Mais toute chose a son bon côté pour le navigateur habile, attentif au moindre souffle du vent. Le comte crut bientôt s’apercevoir d’une différence extraordinaire dans les manières de sa fille ; et, espérant l’accomplissement d’un miracle dans ses idées, il fit entendre au cousin qu’elle serait un jour aussi riche qu’elle était belle. Sa joie fut grande quand le marquis lui répondit clairement qu’il serait le plus heureux des hommes s’il pouvait fléchir l’obstination avec laquelle sa cousine semblait s’être vouée au célibat, et qu’il suppliait le comte de lui laisser le temps de prouver son dévouement à cette belle insensible. La permission de prolonger son séjour à Fougères lui fut accordée d’autant plus vite qu’il écouta fort peu attentivement l’énumération des biens du beau-père, ce qui montrait le désintéressement d’un homme vraiment épris et peu chatouilleux sur la rédaction d’un contrat.

Cependant, comme le comte se souvint de l’opiniâtreté avec laquelle Fiamma avait refusé plusieurs propositions de mariage et avec quelle sécheresse elle avait traité à Paris tous les jeunes gens qu’elle avait soupçonnés d’avoir des prétentions à sa main, il ne regarda pas encore la partie comme gagnée, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa déclaration.

Les semaines s’écoulèrent donc pour le marquis d’une manière charmante au château de Fougères. De plus en plus amoureux, il conçut beaucoup d’espoir ; car Fiamma lui ayant dit dès le principe qu’elle ne voulait pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l’avenir et lui témoigna désormais une affection sincère. Dans l’attente du succès, le marquis, un peu impatient, un peu dépité de voir toujours la famille Féline et la famille Parquet s’opposer à de longs tête-à-tête avec sa cousine, mais plein de franchise dans le fond de l’âme et touché de l’amitié qu’on lui témoignait, vécut pendant ces jours rigoureux de l’hiver d’une vie chaude et pleine qui faisait diversion à celle du monde. Fiamma lui avait présenté ses amis du village, et elle avait prié ceux-ci d’adopter la parenté de son cousin. L’esprit enjoué, l’originalité tout italienne de Parquet et la grâce modeste de Bonne charmèrent le marquis. Il goûta moins Simon, dont les long regards, tournés sans cesse vers Fiamma, lui donnèrent tout de suite à penser. Mais le calme des manières de celle-ci avec le jeune légiste et la comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, pâle et souffrante, avec l’image radieuse que lui présentait son miroir, le rassurèrent bientôt ; il était fat, comme tout Italien jeune et passablement fait, mais d’une fatuité qui n’a rien d’insolent, et qui se résigne d’autant mieux à manquer un succès qu’elle est plus certaine d’en obtenir beaucoup d’autres.

Quant à la mère Féline, Asolo n’y comprit rien du tout. Il pensa que l’affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de dévote, de quelque association de chapelet ou d’ex-voto. Jeanne passait sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres ; elle soignait les malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa qu’elle était le ministre des charités, la surintendante des aumônes de la châtelaine ; et, empressé de complaire à tout ce qui plaisait à Fiamma, il se mit à chanter des cantiques à madame Féline. Il avait une voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous se taisaient pour l’écouter. La bonne Jeanne était émue jusqu’aux larmes de cette pure mélodie italienne qu’elle entendait pour la première fois de sa vie, et pendant ce temps le marquis se réjouissait de faire souffrir son pâle et silencieux rival.

On prétend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalités d’amour-propre. J’en appelle à tout homme de bonne foi : est-il un de nous qui n’ait eu envie de jeter par la fenêtre un rival assez heureux pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons ? Ne sommes-nous pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa réputation, de son cheval, de son habit ? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre maîtresse s’aperçoive de ses avantages ? Plus ces avantages sont puérils, plus nous en sommes blessés.

Simon souffrait horriblement. Cette parenté, cette familiarité, ce dialecte qu’il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le même toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait naturel que Fiamma eût du plaisir à retrouver un parent, un compatriote, un débris de sa chère république ; mais, lorsqu’il vit cette prétendue visite se prolonger indéfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le craignit d’abord comme tel ; puis il découvrit qu’il était amoureux, qu’il cherchait à se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie entrèrent dans son cœur.

Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d’ailleurs qu’il ne pouvait faire à Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret d’une passion qu’elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la vanité du Lombard, il résolut de s’éloigner, sauf à en mourir de désespoir.



X.


Un matin, Fiamma, profitant d’un de ces rayons de soleil si précieux dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de l’endroit où l’aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa de questions. Elle voulut d’abord les éluder ; mais, comme il insista et qu’elle avait de l’amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de chagrin sans importance qu’elle pût lui donner comme une confidence pour le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n’est que l’aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de tristesse.

« Juste ciel ! s’écria le marquis, et qui vous empêche d’y retourner ?

— Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu’à la maison de campagne que j’aimais. C’est là que ma mère m’avait élevée et, pour ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de cette vie de lucre et de parcimonie, qu’on appelle une honnête industrie. C’est là qu’après la mort de cette malheureuse bien-aimée j’aurais voulu passer le reste de mes jours dans l’étude, le silence et la prière ; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m’a poursuivie jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage ; elle m’a jetée dans ce pays glacé, loin des souvenirs qui m’étaient chers et chez une nation que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois ; car je suis plus heureuse que je ne croyais possible de l’être à une fille qui a perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette contrée ; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d’ailleurs aux soucis de mon cœur. J’ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré. Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s’emparer de ma destinée, la fixer, l’asservir et la consoler ! Chose étrange que les desseins cachés de la Providence ! Qui m’eût prédit cela, alors que je gravissais les rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si chères au vieux Titien ?

Anima mia, répondit le marquis avec sa tendresse d’expressions italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous fassiez pour les élever jusqu’à vous. Que le cher comte, votre père, ait trouvé à satisfaire ses vues d’intérêt et d’ambition en revenant ici, c’est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite ; mais la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer un rôle actif…

— Croyez-vous ? s’écria Fiamma, dont les yeux brillaient d’un feu sauvage. Ah ! s’il y avait quelque chose à faire pour la liberté ; si les seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple de nos villes, pouvaient se réveiller ! Si seulement ces généreux bandits de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu’au dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug infâme ; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels il n’a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères !… Mais quelles folies disons-nous ! Parlons d’autre chose, cousin ; cela me donne la fièvre.

— Eh bien ! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble sœur, qu’à force de parler de son mal on s’indigne contre sa faiblesse, on se lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un patriote, à force de se plaindre comme nous, s’éveille et se tient prêt à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes des Alpes n’ont pas changé ; leur courage n’a pas plus faibli sous la verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n’ont fondu au soleil. Il ne leur manque que des chefs qui s’entendent. Sait-on où s’arrêterait l’avalanche qu’une poignée d’hommes pourrait détacher ? Toi et moi, et cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m’obéir aveuglément, c’en serait assez pour entraîner la première masse.

— Ô Ruggier ! s’écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s’il y avait seulement une lueur d’espoir !… mais, hélas ! tout cela est un cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser ; mais moi, misérable ! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le cœur, me force à rester là immobile, à faire de stériles vœux et à me déchirer les entrailles de colère !

— Tu seras parmi nous, Fiamma ! s’écria le marquis, profitant de sa fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre tête, la Jeanne d’Arc de l’Italie, belle et sainte comme elle, comme elle brave et inspirée ! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force et de cœur que toi ? Crois-tu qu’elle ait aimé sa patrie avec plus d’ardeur ? Vois ! Dieu semble t’avoir formée exprès pour un rôle extraordinaire. Dès le premier jour où je t’ai vue, j’ai pressenti ta grandeur future, j’ai vu sur ton visage le sceau d’une mission divine. Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui s’accommode de tous les climats, de toutes les privations ; vois ta hardiesse si contraire à l’esprit de ton sexe ; vois jusqu’à ta force musculaire, jusqu’à cette petite main qui est de fer pour dompter un cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio ?… »

Fiamma tressaillit comme si une flèche l’eût touchée. « Qu’avez-vous donc ? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son visage ; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n’avait pas été pendu à deux pas de mon domaine d’Asolo peu d’années après votre naissance, je croirais qu’une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.

— Parlons d’autre chose, je vous prie, répondit Fiamma ; je me sens mal : vous flattez trop mon penchant à l’exaltation. Toutes ces chimères sont bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n’a qu’un pas à faire pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval pour prendre l’air. Rentrons, cousin ; le froid me gagne. »

Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait Fiamma du bout de sa cravache ; mais il avait fait vibrer une corde dont il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine, malgré elle, à l’idée romanesque d’une guerre de partisans, il la ramenait au désir de revoir l’Italie et de le suivre. Fiamma était tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu’elle ne songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin cherchait à déduire comme moyens d’exécution. La voyant enflammée d’une ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l’offre de son amour et de sa main, lorsqu’il s’aperçut que Fiamma ne l’écoutait plus. Elle avait poussé son cheval jusqu’au bord du ravin, et de là elle contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse.

« Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l’interrompant, ce voyageur à cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n’est-ce pas Simon Féline ?

— Oui, c’est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village. J’espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu’il confessera dans quelques années vos jolis petits péchés.

— Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu’il lui parlait, la tête de son cheval n’est-elle pas tournée du côté de la ville, et n’a-t-il pas un porte-manteau derrière lui ?

— Exactement comme vous dites, ma cousine ; vous avez une vue excellente pour discerner tout l’attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que, pour vous plaire, nous serons obligés de l’emmener avec nous. Il pourra servir d’aumônier à notre petite armée.

— Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma d’un ton ferme et grave. C’est un homme qui vaudrait à lui seul plus que nous tous ensemble ; et s’il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous, sachez qu’il aurait plus d’âme, plus de génie et plus d’éloquence que saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s’en va-t-il, et sans nous avoir prévenus ? » ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme se parlant à elle-même.

Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu’elle faisait bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à l’impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait l’eau du torrent. C’est là qu’elle s’était assise avec Simon, lorsqu’il avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent, desséché par l’été, n’était qu’un paisible ruisseau. À la vive exaltation qu’elle venait d’éprouver succédèrent des pensées d’un autre genre, et des larmes qu’elle ne put retenir mouillèrent sa paupière. Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage, et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s’arrêta.

« Adieu, Italie, dit-elle d’une voix étouffée. C’en est fait ! Tu viens de recevoir le dernier clan de mon cœur, la dernière étreinte de mon amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre poétique, nous ne nous reverrons plus ; c’est ici que je suis enchaînée ; ce rocher abritera mes os.

— Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien ! s’écria le marquis avec feu, vous me déchirez l’âme. Eh quoi ! le courage vous manque-t-il au moment d’accomplir le vœu de toute votre vie ? Ne suis-je pas à vos pieds ? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière…

— C’est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma ; et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi, je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous montrer le fond de mon cœur. J’ai dans le sang une ardeur martiale qui m’égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien ! sachez que ce n’est là qu’une face de mon être. J’ai cru longtemps n’en avoir pas d’autre ; mais j’ai reconnu depuis peu que c’était une maladie de mon âme oisive, et qu’une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon cœur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance politique. Cette passion, c’est l’amour. Vous êtes mon parent, soyez mon confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous allez revoir l’Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous offrir pour marque d’amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je vous ai donné le secret de mon cœur et l’ai mis dans le vôtre. J’aime Simon Féline. »

Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu’il eut un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer, de pleurer et de rire en même temps ; mais comme chez les hommes de sa trempe l’affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement l’une l’autre, le sentiment de l’orgueil blessé et la crainte d’être ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s’exprimer le plus parfait dédain.

« Ce que vous me dites m’étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans l’isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez… »

Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens charmants dont l’ironie eût semblé l’effet de la maladresse et de l’indifférence ; mais Fiamma, dont l’humeur était peu endurante, se sentit blessée de cette première remarque et l’interrompit en lui disant :

« Vous vous trompez d’une unité, mon cher cousin, en disant que Simon Féline est le seul homme que j’aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et vous avez certes d’assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand, plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien ; il y avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d’une passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j’ai vu tout à l’heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m’a fait plus de peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de plaisir. Eh bien ! cependant, je vous jure que je n’ai pas plus songé à m’enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin, je vous écoute. »

Le marquis, voyant qu’il n’aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit le parti d’abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les chances d’un mariage entre elle et Simon.

« Je n’en vois aucune d’admissible, lui répondit Fiamma, je n’ai jamais compté là-dessus ; je ne sais même pas si je l’ai jamais souhaité. Cette amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre union, satisfait le besoin de mon âme et n’ébranle pas l’aversion que j’ai pour le mariage. »

Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de reconnaissance de la marque de confiance qu’il venait de recevoir ; mais, dès qu’il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans des termes laconiques, sa douleur d’avoir été repoussé, et son impatience ne se calma qu’en voyant les chevaux entrer dans la cour. Alors un reste d’amour fit passer un vif attendrissement dans son âme. L’air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le mensonge accoutumé d’une lettre imprévue et d’une affaire importante, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre dans sa vie. On peut croire cependant qu’il n’en mourut pas de douleur, et qu’il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de l’Opéra-Italien.



XI.


Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu’il avait sa fille auprès de lui, c’était de s’en débarrasser. Il semblait que la destinée capricieuse, jalouse d’opérer dans cette famille le contraste le plus complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de l’impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur source dans le caractère de l’un et de l’autre, suffisaient presque pour l’expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son intelligence n’était développée que sous la face de l’habileté et de l’activité en affaires, et la seule vanité qu’il eût c’était celle d’être riche. Il n’appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de la vie, et l’économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes. Son point d’honneur était d’avoir toujours à sa disposition des sommes considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à point son enjeu dans les calculs de la finance. C’est ainsi qu’il n’avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce ; c’est ainsi qu’il venait d’abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait compté qu’un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu’une belle fille étant un fonds de commerce, c’était bien longtemps le laisser dormir, et qu’un gendre influent par sa naissance pourrait l’aider dans son ambition. C’était dans ces idées qu’il s’était souvenu de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, il l’avait rappelée auprès de lui et l’avait produite à Paris dans les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d’avoir sur les bras une personne qu’il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste avaient achevé de le désespérer ; il craignait à chaque instant qu’elle ne le compromît ; il rougissait d’elle, et, ne la comprenant nullement, il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et spleenétique.

Alors il n’avait plus désiré que de s’en défaire à tout prix, pourvu toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d’amour pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse ; il ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité peut en tirer. Mais comme à cette époque c’était le premier point pour parvenir, comme d’ailleurs le comte n’avait pas d’autre titre à la faveur royale que sa naissance et sa qualité d’émigré, il eût mieux aimé garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un roturier.

Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de son humour et l’audace tranquille de ses résolutions, il était à craindre qu’elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s’était résigné, comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que Fiamma avait fait à son cousin l’avait soulagé à temps d’une grande anxiété. Soit que le marquis d’Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu’il retournât faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la seigneurie vénitienne, c’était un beau parti pour l’ambition, et de plus un prompt moyen de se délivrer de celle qu’en public le comte appelait sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l’innocente habitude de finir toutes ses dissertations par ces trois mots : Non è vero, Fiamma ?

Lorsqu’il vit le marquis d’Asolo si brusquement éconduit, il entra dans un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l’eussent jamais cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l’occasion de trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s’éloignait de Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait naturellement le chemin de la maison Féline ; alors, la priant de remonter dans sa chambre, il l’y suivit, et en ferma les fenêtres et les portes pour que l’explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin.

Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la table (sans pourtant s’oublier lui-même jusqu’à la briser) ; quand il eut lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu’il lui eut intimé, dans les termes les plus blessants qu’il pût trouver, l’ordre d’entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d’un de ces accès de toux nerveuse auxquels il était sujet ; puis, s’asseyant de manière à ne pas friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des Vénitiens lorsqu’ils quittent leur dialecte rapide et serré :

« Il me semble que l’objet de cette décision a déjà été discuté entre nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet égard. Votre Seigneurie les aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je écartée des conventions que notre mutuelle parole d’honneur avait rendues sacrées ?

— Oui, certes, mademoiselle ! vous avez violé ces conventions et vos promesses. J’ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries majestueuses d’une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m’en imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles ! Vous avez beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois m’estimer heureux que vous n’ayez pas pris la fantaisie de monter sur les planches.

— Vous devriez savoir, monsieur, qu’il n’y a aucune fantaisie folle et désespérée dont il soit prudent de défier une fille dans ma position. Cependant vous avez raison d’être sûr que vous me défieriez en vain de faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve habituelle.

— En vérité, c’est bien de la bonté de votre part ! reprit le comte avec aigreur. Et en quoi, s’il vous plaît, votre position est-elle si malheureuse ?

— Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la position que vous m’avez faite…

— Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte ; je sais de reste ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons, répondez franchement : d’où vient votre inconcevable ardeur à me désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma sollicitude pour un enfant ingrat ? »

Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le second point des remontrances du comte. C’était le moment où Fiamma voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d’une honte intérieure. Un sourire d’une amère éloquence effleura ses lèvres pâles. Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n’eut pas la force de rompre, elle lui dit avec une douceur d’intonation qui cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement :

« Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un sentiment qui n’a jamais habité vos entrailles ? Je ne me suis jamais plainte, et mon intention n’est pas de rompre l’éternel silence que le devoir m’impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me faites un crime de n’avoir point écouté les propositions du marquis d’Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J’ai l’honneur de vous rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet égard. Mon intention, aujourd’hui comme alors, est de ne point me marier ; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée au célibat par mes goûts et par mes convictions, j’ai l’honneur de vous renouveler l’engagement formel que j’ai pris de ne jamais disposer de moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec la justice et la modération que j’implore et que je réclame de votre sagesse et de votre prudence.

— Oui, sans doute ! répliqua le comte en faisant des efforts pour redevenir plus calme, tandis qu’un profond dépit succédait à sa violence irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque troupe de bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la plus étrange et la plus indécente qu’une jeune personne puisse rêver ; tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je ne sais qui ; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe… »

Le feu de la colère monta au visage de mademoiselle de Fougères. Elle se leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche et une telle fierté d’innocence, qu’il fut obligé un instant de baisser les yeux. Jamais elle n’avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère lui avait choisi.

« Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas qu’à l’ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée de votre tendresse et même de votre attention. J’ai accepté cette indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et naturelle… »

Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent de sa tête.

— Que voulez-vous dire, Fiamma ? s’écria-t-il avec un accent de fureur et d’angoisse.

— Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma tranquillement. Je veux dire (et j’ai le droit de le dire) que vos intérêts commerciaux et l’importance de vos affaires ne vous ont jamais permis de vous occuper de moi, et que j’ai compris combien mon éducation et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude.

— Est-ce là tout ce que vous vouliez dire ? reprit le comte toujours debout et tremblant.

— Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire ? répondit Fiamma avec une froideur dont l’autorité le força de se rasseoir.

— Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience ; puisqu’il faut que j’avale votre récitatif, allez, que j’arrive au moins au finale le plus tôt possible.

— Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n’est plus amer à une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme ; je dis, monsieur, qu’il y a vingt-deux ans que j’existe, et que vous ne vous occupez pas de moi. Il y en a six aujourd’hui (je vous prie de remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d’une mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même. Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous avez pu prendre sur moi assez d’informations pour savoir que jamais le soupçon d’une faute n’a effleuré ma vie, que jamais l’ombre d’un homme n’a passé sur le mur du parc où vous m’avez laissée à la garde d’une servante infirme et débonnaire ; et depuis que je suis sous vos yeux, si vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je n’ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme : le premier fut amené avec M. Féline par l’effet d’un hasard que je vous ai raconté ; le second, avec le marquis d’Asolo, fut amené par l’effet de votre désir et de votre volonté.

— Est-il vrai que cela soit ainsi ? dit le comte, embarrassé de son rôle et craignant d’avoir à demander pardon.

— Vous m’avez fait l’honneur jusqu’ici, répondit Fiamma, de croire à ma parole et de ne pas la récuser.

— Et c’est peut-être une folie que j’ai faite, répliqua-t-il avec une aménité mêlée d’humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter comme un cheval ombrageux ou à vous défendre comme un lion blessé ! Que sais-je, après tout, moi, de votre vie passée ? Je n’y étais pas…

— Puisque vous n’y étiez pas, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous supposiez sans doute que vous n’aviez rien à craindre pour moi des dangers de la jeunesse et de l’isolement, ou bien…

— Sans doute ! sans doute ! certainement ! interrompit le comte, honteux, terrassé et pressé d’échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien ! voyons ; à quoi nous arrêtons-nous ? Vous n’aimez pas votre cousin, et vous ne voulez pas vous marier ? Vous ne voulez pas non plus de M. Féline, mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour empêcher qu’on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire des oremus et à faire de la politique de village. Tout cela me serait fort égal s’il était possible qu’on connût l’inflexibilité de vos principes et la régularité de vos mœurs ; mais vous n’avez pas daigné vous laisser connaître, et l’on fait déjà sur vous, dans le pays, des commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à laquelle je m’opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous établir plus avantageusement.

— Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit Fiamma ; mais je vous ferai observer qu’aucune loi ne condamne plus les filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d’ailleurs, je suis majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le sentiment des convenances et la crainte du scandale m’ont engagée jusqu’ici à vous imposer le déplaisir de ma présence ; mais si votre désir est de m’éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de me laisser choisir ma retraité et vivre avec les 1500 livres de rente que ma mère m’a léguées et qui ont suffi jusqu’ici, même dans l’intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre seigneurie le sait !… »

Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation.

« En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s’écria le comte en mettant ses deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère des singularités inouïes. Vous vous obstinez à vivre misérablement au sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers vous.

— J’espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement la modestie de mes habitudes.

— Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou me couvrir d’une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin de moi ? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran domestique : charmante alternative, en vérité !

— Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans cette alternative. S’il est vrai que mes relations avec la famille Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m’en avertir, et je suis prête à les faire cesser s’il est nécessaire. Mais le hasard s’est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc assez rares et assez courtes pour n’attirer l’attention de personne.

— À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d’en être quitte à si bon marché. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n’ayons plus de querelles ; car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence à tousser.

— Il me semble, monsieur, que ce n’est pas moi qui les provoque, répliqua-t-elle. »

Le comte affecta d’être suffoqué par son asthme, afin de terminer une discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en retraite. Il sortit en se maudissant de n’avoir pas su résister à un mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s’occuper de longtemps de la conduite et de l’avenir de sa fille.



XII.


Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d’une discussion où elle avait parlé cependant avec lenteur et gravité, courut chez la mère Féline. Elle la trouva triste et malade ; elle lui dit qu’elle avait aperçu de loin Simon sur la route de Guéret, et demanda s’il reviendrait le soir, quoique, à voir son attirail, elle eût bien observé qu’il allait faire une longue absence. Le ton dont madame Féline lui répondit qu’il ne reviendrait pas même le lendemain lui fit comprendre qu’elle ne s’était pas trompée dans ses conjectures. Fiamma depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon et n’avait cherché qu’une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d’avoir une explication avec le marquis avait été remarquée et interprétée en sens contraire par l’infortuné Simon. Il était parti une heure trop tôt. Le cœur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu’il avait dû éprouver et qu’il éprouvait sans doute encore ; mais, d’un autre côté, ce départ étant devenu une chose nécessaire, elle devait maintenir son jeune ami dans sa résolution courageuse. Il lui restait à chercher un moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage : elle y songea un instant ; c’était une position délicate que la sienne vis-à-vis de Jeanne. Il était facile de voir dans les traits et dans les manières de la vieille femme qu’elle avait deviné récemment le secret de son fils et qu’elle croyait ses douleurs sans remède.

« C’est le jour des départs, lui dit tout d’un coup Fiamma, sans paraître comprendre l’importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir tout à l’heure !

— De partir ! sainte Vierge ! s’écria la vieille femme avec la vivacité de l’amour maternel ; votre cousin est parti, chère demoiselle ? Chère enfant ! et comment donc si vite ?

— C’est un petit secret que je ne veux confier qu’à vous, ma chère vieille mère, répondit Fiamma ; » et, approchant son escabeau de la chaise de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d’un petit air mystérieux : « Vous saurez que le cher cousin s’était mis en tête de m’épouser.

— Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon tous les soirs…

— Vous en parliez ? qu’en disait-il ?

— Il me demandait s’il ne me semblait pas que ce jeune homme fût amoureux de vous, et s’il était possible que, la chose étant, vous ne vous en aperçussiez pas… Je vous demande pardon de nos réflexions, ma petite, cela ne nous regardait pas ; mais, moi, je vous aime tant que je ne puis me lasser de parler de vous et d’y penser.

— Eh bien ! mère Féline, vous ne vous trompiez pas si vous supposiez que je m’en étais aperçue. Il y avait huit jours que je savais le beau secret de mon cousin et que je m’attendais à une déclaration, lorsque j’ai trouvé l’occasion de prévenir ses frais d’éloquence et de lui déclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni à l’amour ni au mariage.

— Il paraît que vous avez parlé clairement et prononcé sans appel, puisqu’il est parti tout de suite ?

— Une heure après ! Voyez comme l’amour est chose facile à guérir ! À l’heure qu’il est, je suis sûre qu’il est à l’auberge de Guéret et qu’il se regarde dans un beau miroir de poche pour s’assurer que l’air de nos montagnes n’a pas altéré la fraîcheur de ses lèvres et la rondeur de ses joues. Mais pourquoi secouez-vous la tête, mère ? On dirait que, dans votre jugement, l’amour est une chose plus sérieuse que cela ?

— Quant à moi, je n’ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, répondit Jeanne. J’aimai Pierre Féline, mon cousin, et je l’épousai. Nous étions pauvres tous deux ; j’étais une paysanne comme lui ; il n’y eut ni obstacles ni retards. Quand il est mort, j’étais vieille déjà ; alors j’étais habituée au malheur, j’avais enterré successivement onze enfants, et, sans mon Simon, je n’avais plus qu’à mourir. La douleur est le fait de la vieillesse ; je ne me révoltai pas d’être éprouvée après avoir été heureuse. Cependant, si j’étais appelée aujourd’hui à voir périr mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation !… Ah ! Dieu me préserve seulement d’y songer !

— Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pensée ? Simon est d’une bonne santé.

— Hélas ! pas trop !

— Mais il a la force d’âme qui commande au corps de vivre.

— Il n’a bien que trop de force d’âme comme cela ! elle le ronge ! Mais parlons de vous, Fiamma.

— Non, parlons de lui, mère Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante, tranquille, délivrée de mon cousin ; occupons-nous de Simon. Il est parti triste, j’ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu’il avait ; je m’en doute.

— Vous vous en doutez ? s’écria Jeanne en relevant sa tête inclinée par l’âge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma.

— Sans doute, répondit la jeune hypocrite ; je sais combien sa profession lui est antipathique, et je sais pourtant qu’il n’y a plus à reculer. Il m’a confié ses dégoûts, ses ennuis, ses craintes pour l’avenir.

— En effet, c’est là ce qui le tourmente, répondit Jeanne, et je suis fâchée qu’il ne vous ait pas parlé avant de partir ; mais il avait tant de chagrin de nous quitter qu’il a craint de manquer de force s’il nous faisait ses adieux.

— Je comprends tout cela, reprit Fiamma ; cependant je trouve qu’il est parti un peu brusquement ; je lui aurais donné du courage s’il m’eût consultée.

— Oui, certes, dit Jeanne, s’il vous eût vue aujourd’hui, il serait parti moins malheureux.

— Il faudra qu’il revienne causer avec nous, dit Fiamma ; mais pas avant quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En attendant ne pourriez-vous lui écrire, mère Féline ?

— Hélas ! je ne lui écris jamais, et pour cause.

— Oh bien ! sainte femme, vous ne savez pas écrire ; je pose les deux genoux devant vous, illettrée sublime !

— Qu’est-ce que vous dites-la, mon enfant ? vous vous moquez de moi !

— Je baise le bas de ta robe, sainte Geneviève-des-Prés, paysanne sur la terre, reine dans les cieux ! Mais voyons, je vais écrire à Simon sous votre dictée…

— Eh bien oui ! mais non ; j’ai bien des petits secrets à lui dire, dans lesquels vous êtes de trop, mignonne.

— En vérité ! eh bien ! je vais lui écrire de ma part, et vous lui porterez ma lettre.

— Bonté divine ! que lui écrirez-vous donc ?

— Rien d’important ni d’efficace pour le consoler, malheureusement. L’avenir seul peut apporter le remède à ses maux ; mais je lui parlerai de mon amitié, de celle de son parrain, de celle de Bonne… Je lui dirai qu’il se doit à nous tous, à vous surtout, sa mère chérie… qu’il faut espérer, prendre courage, soigner sa santé, surmonter ses peines, vivre enfin, et nous aimer comme nous l’aimons.

— Écrivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-même ; car j’ai quelque chose en outre à lui dire.

— Quoi donc ? dit malicieusement Fiamma.

— Rien qui vous concerne, dit la vieille femme.

— Oh ! je le crois ! » reprit l’enfant avec un sourire.

Elle se plaça dans un coin pour écrire, et la vieille se prépara au départ ; elle mit son jupon rayé, sa cape de molleton blanc et ses mitons de laine tricotée.

« Mais, comment irai-je ? s’écria-t-elle tout d’un coup ; il a emprunté le cheval de M. Parquet pour s’en aller, et la mule de mademoiselle Bonne est en campagne.

— Je vous prêterai Sauvage.

— Oh ! oh ! non pas, je ne suis pas lasse de vivre tant que j’aurai mon Simon !

— Comment donc faire ? dit Fiamma ; chercher un cheval dans le village ? Cela va nous retarder. Il est déjà quatre heures. Et si nous n’en trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soirée dans la tristesse !

— Et cette nuit, dit Jeanne, oh ! c’est cette nuit que je redoute pour lui ; la dernière a été si terrible !

— Pauvre Simon ! dit Fiamma. Allons, mère Féline, il n’y a qu’un moyen. Vous monterez sur Sauvage ; il est doux comme un mouton quand je suis avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai à pied jusqu’à la ville.

— Il y a trois lieues ! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe.

— Sauvage n’est pas habitué à cela ; il pourrait nous jeter toutes deux par terre ; d’ailleurs il est si petit que nous serions fort mal à l’aise sur son dos. Allons, je cours le chercher ; êtes-vous prête ?

— Je ne me laisserai jamais conduire par vous.

— Il le faut pourtant bien ; ce sera charmant, nous aurons l’air de la Fuite en Égypte.

— Mais que va-t-on dire ? Il ne faut pas nous montrer ainsi dans le village.

— Traversez-le à pied, et attendez-moi au grand buis, à l’entrée de la montagne ; nous irons par la Coursière, nous ne rencontrerons personne. Allons, partez ; j’y serai aussitôt que vous. »

Un quart d’heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol jeté sur l’épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant à Sauvage pour le calmer ; car il était fort ennuyé d’aller ainsi au pas, et de n’être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit commençant à tomber, l’instinct de la prudence le rendit calme et attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque, franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu’elle aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline ; et tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu’aux premières maisons. Là, elle lui remit sa lettre pour Simon, et, après l’avoir embrassée, elle remonta sur son cheval.

« Bon Dieu ! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève ; il fait noir comme dans l’enfer, et si la neige venait à tomber ! Hélas ! je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce froid mortel.

— Allons, bonne mère, ne craignez rien ; donnez-moi votre bénédiction, elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et, comme une véritable héroïne de roman, je m’élance à cheval dans la nuit orageuse. »

Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l’entrée de la rue jusqu’à ce qu’elle eût cessé d’entendre le galop de Sauvage sur la terre durcie par la gelée. « Ô neige ! ne tombe pas, murmura la vieille femme en se signant ; lune blanche, lève-toi vite ; et vous, sainte Vierge, veillez sur elle ! »

Lorsqu’elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée d’apprendre de la servante que l’avoué était au café, et que Simon était seul dans l’étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit tressaillir. Avant qu’elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore égal et ferme. Il s’élança dans ses bras, et pour la première fois de sa vie il s’abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la vieille Jeanne.

« Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle avec l’accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n’eussiez pas agi ainsi, votre mère était votre seul amour ; à présent j’ai une rivale, un ange que j’aime aussi, mais que j’aime moins que vous. Pourquoi l’aimez-vous plus que moi ?

— Oh ! ma bonne vieille, ma sainte mère ! ne me faites pas de reproches, répondit Simon ; je suis trop malheureux. N’empoisonnez pas cet instant où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter ; quand vous mourrez, je mourrai.

— Tais-toi, enfant. Il y a quelqu’un qui saura bien te consoler !… Tais-toi, écoute. Le cousin est parti ; on ne l’aime pas, on ne veut pas de lui ; il ne reviendra pas.

— Grand Dieu ! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler ? » s’écria Simon.

Et il se fit raconter les moindres détails de l’entrevue de Fiamma avec sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu’il écoutait à peine la réponse à ses mille questions, tant il avait hâte d’en faire de nouvelles ! Il ne comprenait pas la plupart du temps, et se faisait répéter cent fois la même chose. Ce ne fut qu’au bout d’une heure de conversation qu’il comprit la manière dont Fiamma avait accompagné sa mère ; et alors seulement Jeanne, rassurée sur le désespoir de son fils, sentit se réveiller ses inquiétudes pour Fiamma, et laissa échapper ces mots :

« Ô mon Dieu ! je ne m’effraye pour elle ni de la nuit ni de la solitude ; elle a un bon cheval, elle est brave et forte comme lui ; mais s’il venait à tomber de la neige avant qu’elle fût rentrée ! C’est si dangereux dans nos montagnes ! »

Simon pâlit et fit signe à Jeanne d’écouter. Le vent sifflait avec violence autour de cette maison bien close et bien chauffée. Simon pensa au froid qui devait glacer les membres de Fiamma durant cette nuit rigoureuse ; l’angoisse passa dans son cœur, il courut ouvrir la fenêtre : des flocons de neige, amoncelés sur la vitre, tombèrent à ses pieds. Un cri sympathique partit de son sein et de celui de sa mère ; puis ils restèrent immobiles et pâles à se regarder en silence.

Simon courut seller le cheval de M. Parquet, et bientôt il fut sur le sentier de la montagne, courant à toute bride sur les traces de Sauvage. Hélas ! la neige les avait couvertes. Jeanne n’avait pas dit un mot pour l’empêcher de partir. Mais, quand elle se trouva seule, le poids d’une double inquiétude tombant sur son cœur, elle leva les bras vers le ciel et lui demanda de ne pas voir lever le jour si son fils ne devait pas revenir. Cependant elle se rassura peu à peu en voyant que la neige n’épaississait pas. Simon rentra à deux heures du matin. Il avait été loin sans atteindre la trace de Fiamma. Elle avait été rapide comme le vent et les nuages. Mais la neige ayant cessé de tomber et la lune s’étant levée dans tout son éclat, il avait reconnu la piste de Sauvage, et, un peu en arrière, celle de plusieurs loups qui avaient dû le suivre assez longtemps ; car il avait remarqué ces traces jusqu’à l’entrée du village de Fougères. Là les sabots du cheval s’étaient montrés délivrés de leur sinistre cortège, et il avait espéré atteindre la brave amazone, mais en vain. Il avait conduit sa monture à la cabane pour la faire reposer un instant, et, pendant ce temps, il s’était glissé dans les cours du château. Il avait vu, à la lueur des flambeaux, Sauvage fumant de sueur, entre deux palefreniers empressés à le frotter et à l’envelopper de couvertures. Il avait même entendu dire à un de ces laquais : « Diable ! voilà une drôle de promenade ! Heureusement que M. le comte est couché. Sa toux nerveuse l’occupe plus que sa fille. » L’autre avait répondu : « C’est bon ! cela ne nous regarde pas. Mademoiselle n’est pas ce qu’elle paraît, ni monsieur non plus. Mademoiselle est bonne, il ne faut pas parler d’elle. Monsieur a le diable au corps, il faut avoir soin d’en dire du bien. »

Simon était revenu à Guéret par la grande route. C’était le plus long, mais il y avait moins de dangers et de difficultés. En attendant, M. Parquet s’était fait raconter toute l’histoire, et, quoique madame Féline eût caché le secret de Simon, il avait tout compris et tout deviné d’avance. Ils soupèrent tous trois ensemble, et, tout en buvant la presque totalité du vin chaud qu’il avait fait préparer pour son filleul, M. Parquet parla ainsi :

« Enfant, tu es amoureux de mademoiselle de Fougères, et tu ne lui déplais pas. Elle a fait vœu de célibat, tu as fait vœu de ne lui parler jamais de ton amour, M. de Fougères ne consentira jamais à te la donner ; voilà trois obstacles à ton mariage. Cependant ces trois-là ne pèsent pas une once si tu viens à bout de lever le quatrième ; et celui-là, c’est ta misère et ton obscurité. Il faut sortir d’incertitude ; il faut plaider d’aujourd’hui en huit. Si tu n’as pas de talent, il faut en acquérir ; si tu en as, il n’y a plus qu’un peu de patience à prendre, un peu d’argent à gagner, et mademoiselle de Fougères est à toi. »

Simon, dont le cœur frémissait durant ce discours, supplia son cher parrain de ne point le leurrer de ces chimères. Mais M. Parquet était un optimiste absolu après boire.

« Cela sera comme je te dis, s’écria-t-il avec colère ; tu as du talent, j’en suis sûr. Quand j’avance une chose pareille on doit me croire. Tu seras un jour célèbre, et par conséquent riche et puissant. C’est assez reculer, il faut sauter ; il faut jeter ton anneau ducal dans l’Adriatique ; il faut être le doge de notre dogaresse. Tu as tout ce qu’il faut dans ta cervelle et dans ta poitrine, dans ton âme et dans tes poumons pour être orateur. Dans huit jours la question sera résolue, ou bien il faudra poser une nouvelle question sans se rebuter. »

Simon, craignant que le vin chaud et les divagations décevantes de son parrain ne vinssent à lui porter à la tête, alla se coucher. En se déshabillant, il trouva dans son gilet la lettre que sa mère lui avait remise de la part de Fiamma, et que, dans son effroi à l’aspect de la neige et dans les agitations qui en avaient été la suite, il n’avait pas pu lire. À ce surcroît de bonheur, il baisa la lettre avec effusion ; il l’ouvrit d’une main tremblante. Il croyait y trouver une amicale semonce ; il n’y trouva que ces mots :

« Simon, travaillez. Je vous aime. »

Pendant que, brisé de fatigue, mais heureux comme il ne l’avait jamais été de sa vie, il s’endormait dans un bon lit, sa mère, conduite galamment par l’avoué jusqu’à la porte de la meilleure chambre de la maison, lui adressait quelques reproches.

« Vous échauffez trop la tête de mon pauvre enfant, lui disait-elle. Vous lui promettez comme certaines des choses presque impossibles. Au premier obstacle, vous le verrez perdre courage pour s’être trop vite flatté ; et ce sera votre faute, voisin.

— Ne craignez donc rien, répondit M. Parquet ; il lui faut un aiguillon. L’ambition s’est endormie ; il faut se servir de l’amour pour l’aider à poser hardiment les fondements de sa destinée. Il importe peu qu’il épouse sa belle, pourvu qu’il épouse sa profession. »



XIII.


Simon débuta. Parquet lui avait réservé une belle affaire ; il la lui avait gardée avec amour. C’était un beau crime à grand effet, avec passion, scènes tragiques, mystères, tout ce qui rend le spectacle de la cour d’assises si émouvant pour le peuple. Tout le monde s’étonna de voir que Parquet cédait le monopole de cette matière à succès à un enfant dont on n’espérait pas grand’chose, attendu son extérieur débile et ses manières réservées. La plupart des dilettanti de déclamation faillirent se retirer avec humeur. Simon fit un effort inouï sur le dégoût qu’il éprouvait à se mettre en évidence et sur la timidité naturelle à l’homme consciencieux. Il articula les premiers mots avec une angoisse inexprimable. Ses genoux se dérobaient sous lui ; un nuage flottait autour de sa tête. Plusieurs fois il hésita à se rasseoir ou à s’enfuir. Il avait écrit sur une feuille volante de ses pièces, au moment de se lever : « Cet instant va décider de ma vie. S’il y a une lueur d’espoir, je vais la rallumer ou l’éteindre à jamais. » C’était à Fiamma qu’il pensait. La crise était arrivée ; il allait faire un pas vers elle ou voir un abîme s’ouvrir entre eux. L’importance du succès n’était pas en rapport avec le tort irréparable de la défaite. Avec du talent, il avait une chance pour posséder cette femme ; sans talent, il les avait toutes pour la perdre. Que de motifs de terreur et d’éblouissement !

Mais il avait mis sur son cœur le billet de Fiamma, les trois seuls mots qu’il possédait de son écriture. Il eut confiance en cette relique, et continua, quoique sa parole fut confuse et entrecoupée. Le bon Parquet, assis à ses côtés, était plus à plaindre encore que lui ; il rougissait et pâlissait tour à tour. Il portait alternativement un regard d’anxiété sur Simon, comme pour le supplier d’avoir courage ; puis, comme s’il eût craint d’avoir été aperçu, il reportait son regard terrible et menaçant sur les juges, pour défendre à leurs visages cette expression de pitié ou d’ironie qui condamne et décourage. Enfin, il se tournait de temps en temps vers le public, pour faire taire ses chuchotements et ses murmures d’un air à la fois imposant et paternel qui semblait dire : « Prenez patience, vous allez être satisfaits ; c’est moi qui vous en réponds. »

Cette agonie ne fut pas longue, Simon eut bientôt pris le dessus. Sa taille se redressa et grandit peu à peu. Sa voix pure et grave prit de la force, sans perdre un reste d’émotion qui lui donnait plus de puissance encore. Son visage resta pâle et mélancolique ; mais ses grands yeux noirs lancèrent des éclairs, et une majesté sublime entoura son front d’une invisible auréole. D’abord on s’étonna de la simplicité de ses paroles et de la sobriété de ses gestes, et on disait encore : Pas mal, lorsque Parquet murmurait déjà entre ses lèvres : Bien ! bien ! Mais bientôt la conviction passa dans tous les cœurs, et l’orateur s’empara de son auditoire au point que l’esprit s’abstint de le juger. Les fibres furent émues, les âmes subirent la loi d’obéissance sympathique qu’il est donné aux âmes supérieures de leur imposer. Ceux qui aimaient le plus la métaphore ampoulée pleurèrent comme les autres, et ne s’aperçurent pas que la métaphore manquait à son discours. Parquet, plus habitué à l’analyse, s’en aperçut, et ne s’étonna pas qu’on pût être grand par d’autres moyens que ceux qu’il avait estimés jusqu’alors. Il avait trop de sens pour ne pas le savoir depuis longtemps ; mais il n’eût pas cru qu’un auditoire grossier pût se passer d’un peu de ce qu’il appelait la poudre aux yeux. De ce moment il se sentit supplanté, et la faiblesse de la nature lui fit éprouver un mouvement de chagrin ; mais ce chagrin ne dura pas plus de temps qu’il n’en fallut pour prendre une large prise de tabac en fronçant un peu le sourcil. En secouant sur son rabat l’excédant de ce copieux chargement, le digne homme secoua les légers grains de misère humaine qui eussent pu obscurcir la sincérité de sa joie. Il fondit eh larmes en embrassant son filleul à la fin de l’audience, et en lui disant : « C’est fini, je ne plaide plus, et désormais c’est par toi que je triomphe. »

Ils avaient fait trois pas dans la rue, lorsque Parquet, s’arrêtant pour regarder une paysanne qui passait aussi vite que la foule pouvait le permettre, se dit comme à lui-même :

« Ouais ! voilà une montagnarde qui a la main bien blanche ! »

Simon se retourna précipitamment ; il ne vit qu’une femme enveloppée d’une cape qui cachait entièrement son visage, parce que d’une main elle la tenait abaissée comme pour défendre une vue faible de l’éclat du soleil. Cette main était si belle et cette démarche si alerte que Simon ne put s’y tromper. C’était Fiamma. Il eut bien de la peine à s’empêcher de courir après elle.

« Gardez-vous-en bien, lui dit Parquet : ce serait une indiscrétion. Puisqu’on se déguise, c’est qu’on ne veut pas que vous sachiez qu’on était là. D’ailleurs, peut-être nous sommes-nous trompés !

— Ce n’est pas moi qu’elle peut tromper en se déguisant, dit Simon. N’ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruautés du bec d’Italia ?…

— Oh ! l’œil de l’amant ! dit Parquet. Eh bien ! Simon, qu’est-ce que je te disais ? On t’aime, et tu as du talent ; et un jour…

— Et un jour je me brûlerai la cervelle, répondit Simon en lui pressant vivement le bras, si je me laisse prendre à vos belles paroles. Mon ami, épargnez-moi, dans ce moment surtout, où je n’ai pas bien ma tête, et où je ne me soutiens plus qu’avec peine…

— Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tâchons de rejoindre ta mère dans cette foule, et viens avec moi boire du bishoff à la maison. Je n’y manque jamais après avoir plaidé, et je m’en trouve bien : d’ailleurs je ne serai pas fâché d’en boire moi-même ; j’ai sué, tremblé et brûlé plus que toi en l’écoutant. »

Simon, n’osant aller encore à Fougères, écrivit à Fiamma pour la remercier des encouragements qu’elle lui avait donnés et auxquels il devait le bonheur de son début. Il était bien résolu à ne pas violer son vœu ; mais néanmoins il lui échappa malgré lui des paroles passionnées et l’expression d’une vague espérance.

Fiamma le comprit et lui répondit une lettre fort affectueuse, mais plus réservée qu’il ne s’y était attendu. Elle semblait rétracter avec une extrême adresse le sens passionné que Simon eût pu donner aux trois mots de son premier billet ; et lui faire entendre qu’il y aurait folie de sa part à prendre pour une déclaration d’amour cette parole écrite, ou plutôt criée du fond d’une âme fraternelle, en un moment de sainte sollicitude. En parlant succinctement du départ de son cousin, elle ne perdait pas l’occasion de parler de son aversion pour le mariage et de l’incapacité de son âme pour tout autre sentiment que l’amitié elle dévouement politique. Elle finissait en engageant Simon à lui écrire souvent, à lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les émotions de sa vie, comme il avait coutume de le faire à Fougères ; elle se liait par une promesse réciproque.

Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu’il eût dû l’être ; il eût accusé mademoiselle de Fougères d’un mouvement de hauteur, s’il n’eût rapporté au mystère de sa conduite, relativement au vœu de célibat, toutes les démarches qu’il ne comprenait pas bien ; mais cette excuse ne lui était que plus cruelle, car ce mystère le tourmentait étrangement. Il avait entendu Parquet faire mille suppositions, dont la plus constante était celle d’un engagement pris en Italie, en raison d’un amour contrarié. Cependant, comme mademoiselle de Fougères ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoiqu’elle fût majeure et libre de quitter son père ou de lui arracher son consentement, il était probable qu’il n’y avait plus pour elle aucun espoir de ce côté-là. C’était peut-être à un mort qu’elle conservait cette noble fidélité, que M. Parquet ne regardait cependant pas comme inviolable. Il encourageait donc Simon à garder l’espérance, et le pauvre enfant, quoique rongé par cette espérance dévorante, la conservait malgré lui, tout en niant qu’il l’eût jamais conçue.

Cependant les mois et les années s’écoulèrent sans apporter aucun changement dans leur situation respective, et l’espoir de Simon s’évanouit. Mademoiselle de Fougères se montra constamment la même : aussi bonne, aussi dévouée, aussi exclusivement occupée de lui ; mais jamais il n’y eut plus dans ses lettres une parole équivoque, jamais dans ses manières une contradiction, si légère qu’elle fût, avec ses paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors, aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait cette tête ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du soleil, suffisaient à la rafraîchir ou à l’éteindre par la fatigue. Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-même son cheval, et disparaissait avec lui jusqu’au soir. Jamais on ne la rencontra en aucune compagnie que ce fût. Deux pistolets d’arçon, dont elle se fût fort bien servie au besoin, et un grand chien-loup horriblement hargneux qu’elle s’adjoignit pour garde du corps, la mettaient à l’abri des hommes et des bêtes.

D’ailleurs, au bout d’un certain temps, elle avait inspiré assez d’estime et de respect pour être sûre de ne rencontrer nulle part d’hostilité insolente ou de trouver partout des défenseurs empressés. L’opinion, qui s’abuse souvent, mais qui s’éclaire toujours, redevint peu à peu équitable envers elle. Quoiqu’elle fît des libéralités fort strictes, eu égard à l’argent qu’on lui supposait disponible ; quoique son maintien semblât toujours allier et son caractère incapable d’aucune concession à la force populaire, le peuple du village et des environs, émerveillé de la pureté de ses mœurs avec une vie si indépendante et une beauté si remarquable, la prit, sinon en grande amitié, du moins en grande considération. On lui demandait plus souvent des conseils que des aumônes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires délicates. M. Parquet prétendait qu’elle lui enlevait beaucoup de clientèles, à force de concilier des inimitiés et d’apaiser des ressentiments. La sagesse et l’équité semblaient être la base de son caractère et en exclure un peu la tendresse et l’enthousiasme.

Simon le pensait ainsi ; Parquet, devant qui elle s’observait moins, en jugeait autrement. Souvent, lorsqu’ils parlaient d’elle ensemble, le jeune homme opinait que l’amour était une passion inconnue à Fiamma ; Parquet secouait la tête.

— Qu’elle n’en ait pas pour toi, lui disait-il, je n’en répondrais pas ; je ne sais plus à quoi m’en tenir à cet égard ; mais qu’elle n’en ait jamais eu pour personne ou qu’elle ne soit jamais capable d’en avoir, c’est ce qu’on ne me persuadera pas aisément. Tu plaides mieux que moi, Féline, mais tu ne connais pas mieux le cœur humain. Sois sûr que j’ai surpris chez elle bien des contradictions : par exemple, un jour elle nous fit un grand discours pour nous prouver qu’il valait mieux soulager peu à peu le pauvre, et l’aider à sortir lui-même de sa misère, que de lui donner tout à coup le bien-être dont il ne ferait qu’abuser. Cela pouvait être fort juste, mais deux heures après je vis que cette modération n’était guère dans son caractère ; car en passant devant la maison du pauvre Mion, et en le voyant entrer avec ses enfants sous sa misérable hutte, où l’on ne peut se tenir debout, elle s’écria avec chaleur : « Ô ciel ! avec mille francs on donnerait à cette famille un logement sain, et cependant elle reste courbée sous ce hangar, à la porte d’un château !… » Je lui fis observer qu’elle pouvait bien disposer d’un billet de mille francs pour des malheureux ; M. de Fougères m’avait encore dit la veille : « Engagez donc Fiamma à me demander tout ce qu’elle désire, et j’y souscrirai. Je ne me plains que de son excessive économie. » Fiamma alors changea de visage et me répondit d’un air étrange : « Parquet, vous devriez être habitué à cette vérité aussi ancienne que le monde : ne vous fiez pas à l’apparence. » Va, Simon, ajoutait Parquet, sois sûr qu’il y a là un mystère d’iniquité de la part de M. de Fougères. Simon lui renvoyait en riant cette phrase de cour d’assises et trouvait la supposition folle. Il était bien prouvé désormais pour tout le monde que M. de Fougères était un hypocrite de bonté, mais non de probité ; un homme dur, égoïste, étroit d’idées et de sentiments, peureux et avare ; mais il était impossible de trouver en lui assez d’étoffe pour en habiller le personnage du plus maigre scélérat.

Cependant, comme les gens heureux et faits pour l’être se lassent vite des investigations actives et s’accommodent de tout ce qui s’accommode à eux, M. Parquet finit par accepter mademoiselle de Fougères pour ce qu’elle voulait être, et il en vint même à conseiller à Simon de la regarder comme sa sœur et de ne plus songer à devenir son amant ou son époux. Simon s’efforça de s’habituer à cette conviction ; mais il avait beau faire, la force de son amour l’écartait à chaque instant avec impatience. Trop fier pour vouloir être plaint, depuis longtemps il avait cessé d’avouer sa passion, et il la cachait désormais non-seulement à son ami, mais encore à sa mère. Jeanne n’en était pas dupe ; on ne trompe pas une mère comme elle ; mais elle respectait son courage, et seule peut-être contre tous elle ne désespérait pas de le voir récompensé.

Plusieurs partis se présentèrent inutilement pour mademoiselle de Fougères. Il en fut ainsi pour mademoiselle Parquet. Cette jeune personne montra, il est vrai, un peu d’hésitation chaque fois, et ne se prononça jamais, comme son amie, contre le mariage ; mais, au fond du cœur, plus elle voyait et croyait voir Simon renoncer à son amour pour Fiamma, plus elle se flattait qu’il reconnaîtrait combien elle était elle-même un parti sortable, et offrant (à lui spécialement) toutes les garanties du bonheur et du bien-être. Elle garda aussi son secret, même avec Fiamma, ayant un peu de honte d’aimer un homme qui se montrait si peu empressé à l’obtenir, et craignant, en prenant un arbitre, de perdre la faible espérance qu’elle conservait encore.

L’amour ayant pris dans le cœur de Simon un caractère grave, constant, mélancolique, il continua ses débuts avec le plus grand succès. Il fut aidé à se faire connaître par l’abandon que lui fit M. Parquet de sa toque d’avocat. Se réservant les tracas lucratifs de l’étude, il lui fit plaider toutes les causes qu’il eût plaidées lui-même. Depuis longtemps il avait caressé cette espérance de se retirer du barreau en y laissant un successeur, digne de lui et créé par lui. Il avait mis là tout son orgueil, et il triomphait de ne pas laisser l’héritage de sa clientèle aux rivaux qui avaient osé lutter contre lui durant sa vie oratoire. Il se sentait trop vieux pour parler avec les mêmes avantages qu’autrefois. Ses dents l’abandonnaient ; et il disait souvent qu’il avait bien fait d’imiter les grands comédiens, qui se retirent avant d’avoir perdu la faveur du public idolâtre. Simon s’acquitta, envers lui et malgré lui, des avances généreuses qu’il en avait reçues ; mais, après avoir satisfait à ce devoir, il montra assez peu d’empressement à profiter de sa réputation et de sa force. Appelé au loin, il s’y traînait nonchalamment et plaidait en artiste plutôt qu’en praticien, c’est-à-dire selon que l’occasion lui semblait belle pour faire un grand acte du justice ou de talent, sans s’occuper beaucoup de ses profits personnels. Parquet le louait de sa générosité, mais il s’attachait à lui prouver qu’elle pouvait s’accommoder d’une volonté active et soutenue de faire fortune. Simon se voyait forcé de lui avouer que l’ambition était morte dans son cœur, qu’il n’aimait son métier que sous la face de l’art, et que peu lui importait l’avenir. Ses opinions politiques étaient pourtant toujours aussi prononcées et sa foi aussi ardente ; mais il semblait ne plus s’attribuer la force de lui faire faire de grands progrès. Fiamma, qui l’étudiait attentivement dans les rares entrevues qu’elle avait avec lui et dans les nombreuses lettres qu’elle en recevait, comprit que l’amour était devenu chez lui un mal plutôt qu’un bien, et qu’il était nécessaire d’opérer en lui une révolution.



XIV.


Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet de chambre de lui dire qu’elle désirait lui parler, s’il en avait le temps, et qu’elle l’attendait dans son appartement ; car elle n’entrait jamais dans celui de M. de Fougères, et, comme leurs occupations n’avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous le même toit sans se voir. Un instant après qu’elle fut rentrée chez elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité charmante depuis quelque temps ; et comme il conservait cette bonne disposition avec elle, jusque dans le tête-à-tête, s’empressant à lui complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus frivoles, elle avait lieu de penser qu’il avait quelque concession de principes à lui demander.

« Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d’autant plus content d’avoir été appelé par vous que j’avais moi-même à vous parler d’une affaire importante.

— Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou commencerai-je par vous présenter ma supplique ?

— Pourquoi ne m’appelez vous pas votre père, Fiamma ? Je suis affligé de la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été longtemps sans nous connaître ; mais aujourd’hui que nous avons lieu de nous estimer réciproquement, un peu d’affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi ?

— Je vous appellerai mon père si vous le désirez. » répondit Fiamma assez froidement ; car, avoir le patelinage de ce préambule, elle craignait une tentative d’empiétement sur son indépendance et ne se livrait nullement à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda, non la permission, mais l’approbation de se retirer dans un couvent. Fiamma avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer d’autres lois que celles des convenances, celles de l’affection n’existant pas.

M. de Fougères montra un peu de malaise. « Certainement, ma chère fille, dit-il, je ne puis ni ne veux m’opposer à aucune de vos volontés ; mais si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous n’exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons vis-à-vis l’un de l’autre… » Il s’arrêta avec embarras.

« Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j’ignore absolument ce qu’ont d’extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu’elles ont de commun avec le désir que je manifeste.

— En vérité, Fiamma, vous l’ignorez, et ce n’est pas en raison de ces circonstances que vous désirez vous éloigner de moi ?

— Je vous le jure, monsieur.

— En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne refuserez pas de sanctionner par votre présence l’acte qui va changer mon existence… » Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois : Non è vero, Fiamma ? pour arriver au résultat difficile qui lui tenait à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d’appréhension, qu’il était à la veille de se remarier.

« En vérité ! s’écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien ! mon père, je vous approuve et même je vous remercie ; vous ne pouviez m’apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j’en ressens est si vive que je ne sais comment l’exprimer. »

Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en oubliant tout à fait son rôle :

« Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma ? Je suis obligé de vous faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre position, m’en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos pensées quelque chose d’inexplicable pour moi… »

Fiamma sourit. « Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison, vivant de la vie d’action et de réalité. Quant à moi, habituée à me nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, votre seigneurie le sait, des biens temporels. (Ella lo sa ! était une locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalent au Non è vero ? de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j’ai toujours pensé avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis, deviendraient stériles entre mes mains, et qu’il était bien regrettable que vous n’eussiez pas d’autres enfants que moi pour perpétuer votre nom et utiliser votre fortune.

— Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma ? s’écria le comte en l’observant toujours attentivement.

— Votre seigneurie le sait.

— Pourquoi dites-vous que je le sais ?

Ella sa, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour être à l’aise, que je n’ai point le goût du luxe, que mes vêtements sont d’une excessive simplicité, que je n’ai point de domestique particulier, que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu’avec mon cheval, lequel dans le pays a coûté 50 écus.

— Je sais tout cela, Fiamma, et je m’en étonne ; maintenant j’espère que, loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous souviendrez que la moitié et même le quart de votre héritage est encore assez considérable pour vous faire riche, et que s’il vous plaît de vous marier…

— Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me permettre d’entrer au couvent le plus tôt possible ? »

Ce n’était pas l’avis du comte. Il était d’une insigne poltronnerie devant l’opinion publique ; et, comme tous les gens sans vertu, toute l’affaire de sa vie, après l’argent (et peut-être à cause de la considération dont il avait besoin pour s’enrichir), était de passer pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu’on ne blâmât son mariage, et il sentait qu’il était facile à sa fille, soit par ses plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique, de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir à Paris avec lui, afin d’assister à son mariage, et d’y fixer ensuite sa résidence dans le couvent qu’il lui plairait de choisir, mais non d’une manière absolue ; car il désirait qu’elle reparût avec lui momentanément dans la province, afin qu’on ne les crût pas brouillés ensemble.

Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma. Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d’elle, bénissant cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grâce tout italienne.

La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon, supprimé la poudre, les culottes courtes, et s’était, en un mot, adonisé. On s’aperçut alors qu’il n’était pas si vieux qu’on l’avait cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l’on pouvait craindre pour sa fille l’arrivée de plusieurs héritiers dans la famille. Fiamma s’en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en connaissant son indifférence pour les richesses, trouvait encore dans cette joie excessive quelque chose d’extraordinaire.

Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son âme, et mille pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma ; elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa future belle-mère.

Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa présence était perdu pour lui. Quand il sut qu’elle était entrée dans un couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de raison, qu’elle ne s’y enfermât pour toujours : elle avait passé l’âge où le grand air et l’exercice sont indispensables, et le couvent n’apporta guère d’autre modification à son genre de vie. Depuis longtemps il la voyait rarement et n’avait que des communications épistolaires avec elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment, ces lettres qui l’eussent empêché de se corrompre s’il eût été disposé à le faire, et qui l’eussent fait grand s’il ne l’eût été par lui-même, allaient peut-être lui manquer pour jamais.

Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères devint précaire. Il écrivit d’autant plus qu’on lui écrivait moins, et témoigna sa douleur très-vivement. On lui répondit avec bonté, mais de manière à lui prouver la nécessité de se soumettre.

Alors Simon perdit tout à fait l’espoir qu’il avait gardé mystérieusement au fond de son cœur. Il pleura avec amertume, s’irrita contre la destinée, accusa Fiamma d’avoir un cœur de fer, et songea à se brûler la cervelle. Peut-être l’eût-il fait s’il n’eût pas eu de mère.

Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de l’amour, et conservant l’amertume du regret au fond de ses entrailles comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout à fait dans la vie active. L’ambition se ralluma, car il fallait à Simon Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux conseils de M. Parquet, et s’occupa exclusivement de son état. Sa renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps qu’il put compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l’avenir et sur une haute carrière politique.

Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la crainte de perdre bientôt sa mère et d’être livré seul et sans affection exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme. Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c’était avec une intensité qui ressemblait à la fièvre, et faisait craindre la fin prochaine d’une vie qui avait perdu la régularité de son cours.

Simon Féline avait de si grandes obligations à l’excellent M. Parquet, qu’il était avide de trouver un moyen de s’acquitter. Ces raisons, réunies à un peu de dépit contre celle qui s’était emparée si longtemps de lui exclusivement pour l’abandonner tout d’un coup sans motif, lui firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son père.

« Doucement, doucement ! répondit l’avoué. Ce serait le vœu le plus cher de mon cœur, et tu te souviens que ce l’était avant que nous eussions pensé à faire de toi un grand personnage ; je n’y ai renoncé qu’en le voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas ! bien loin de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser Bonne, et que Bonne veuille t’épouser, c’est bien. Mais prenons garde…

— Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé ? dit Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c’est une assez longue épreuve.

— Il n’y a pas si longtemps que cela ! dit Parquet en hochant la tête. Enfin, réfléchis… Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon, et cependant j’aimerais mieux que ma fille n’eût pas l’honneur de porter ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si nécessaire aux femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n’est pas une princesse de roman comme notre chère dogaresse, qui l’a supplantée, et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore ! Dans tous les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d’être bien sûr de toi. »

Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé d’elle que par le passé. Il l’examina avec attention, et remarqua dans cette jeune fille les plus belles qualités du cœur. Bonne, plus jeune de plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des agréments au lieu d’en perdre ; elle était assez bien faite, sans être précisément belle. En outre, elle s’était parée d’un petit défaut dont l’absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu’au contraire il devrait ôter du prix à la femme qui l’acquiert. À force de voir soupirer autour d’elle d’honorables adorateurs, elle était devenue un peu coquette. Sa naïveté timide s’était laissé corrompre ou s’était embellie (comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes, demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s’était approprié quelques-unes de ses belles manières ; et quelquefois elle se surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en préparant le bishoff de son père.

Simon, qui avait été longtemps sans la voir, s’étonna de ce changement et se laissa prendre à un piège bien simple et bien connu, mais qui ne manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et il désira, ne fût-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans le caractère un peu l’amour de la domination. C’est le mal des âmes qui se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source de leurs faiblesses. Bonne s’aperçut de la surprise qu’il éprouvait de ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu’il se l’était imaginé ; elle changea cette surprise en dépit avec un peu de ruse. Le concurrent était un jeune médecin d’une belle et bonne figure, ne manquant pas de talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l’accueillit d’autant mieux qu’elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s’aperçut de ce manège, et, ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant, il la gronda un peu.

« Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m’a fait assez souffrir. Je l’ai attendu longtemps, croyant ce que tout le monde croyait, qu’il finirait par se prononcer. Il ne l’a pas fait dans le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le décourager. À présent, il daigne s’apercevoir que j’existe, que je ne suis pas tout à fait aussi bête qu’il se l’était imaginé, et il trouve fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi, je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et que je ne mourrai pas de chagrin s’il m’abandonne de nouveau. En raison de cela, je prends mes précautions. D’ailleurs, tout n’est pas fini d’un certain côté, et j’ai écrit une lettre dont j’attends l’effet. »

M. Parquet l’interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de cette lettre. Il sut seulement d’abord qu’elle était adressée à Fiamma ; enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l’original étant parti.

« Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois. Vous nous aviez fait espérer d’abord que vous l’accompagneriez, et maintenant vos domestiques disent qu’ils ne vous attendent pas. Je vous supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers, parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez jamais eu de l’amitié pour moi, venez, au nom du ciel ! Je compte sur votre cœur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n’ont pu refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends. »

« Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie ? dit M. Parquet en achevant ce billet.

— Oh ! mon père ! je n’en sais trop rien, répondit Bonne ; mais il est certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma. »

Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. « N’allez pas chasser encore cet amoureux qu’elle a aujourd’hui, lui dit-il, et qui n’est pas à mépriser ; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d’âge à se marier. »

Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait désormais habituellement. À l’époque où le comte de Fougères dut revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma n’avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues conférences avec elle.



XV.


Cinq ans après l’époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière en revenant d’un voyage entrepris avec l’intention d’oublier Fiamma, et où il l’avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre, toujours entourée de feuillage. Madame Féline n’avait voulu rien changer à sa manière de vivre, et c’est tout au plus si son fils avait pu lui faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s’attendait point à revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le groupe de ces trois femmes à peu près tel qu’il l’avait vu jadis, lorsqu’il s’écria : Ô fatum ! Seulement Jeanne tournait moins vite son fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia, devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle attendait Simon ; elle n’était pas à beaucoup près aussi calme et aussi gaie que la première fois. Elle se leva dès qu’il parut et marcha à sa rencontre… Simon ne l’avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d’exclusif ; mais à peine l’eut-il aperçue qu’il devint pâle comme la mort, et, s’appuyant contre le mur de la cabane, il s’écria dans une sorte d’égarement : « Oui, c’est ma destinée ! »

Fiamma lui prit la main avec tendresse.

« Allons, embrassez-le donc ! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de brusquerie dans les bras de Féline. C’est à présent un plus grand personnage que vous, madame la dogaresse.

— Pourquoi êtes-vous changée, Fiamma ? dit vivement Féline en regardant son amie ; mon Dieu ! qu’y a-t-il ? Je ne vous ai jamais vue ainsi ! Vous est-il arrivé malheur ? J’ai cru que cela n’était pas fait pour vous.

— Allons donc ! s’écria Bonne avec une familiarité qu’elle n’avait jamais eue avec Simon, vous voyez bien que c’est la joie de vous revoir. Et vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle figure que vous faites ?

— Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée. Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous voyant ? Et pensez-vous qu’à l’heure qu’il est il se souvienne de m’avoir priée avant-hier d’être sa femme ?

— Pourquoi non ? et qu’importe ?

— Taisez-vous, taisez-vous, fourbe ! s’écria Bonne ; vous savez bien qu’il vous aime et qu’il n’en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie ; je ne comptais pas sur un pareil miracle, et j’ai dit hier à mon jeune médecin qu’il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez ! je n’en meurs pas de désespoir ! Ai-je maigri depuis une demi-heure ? Mes cheveux n’ont pas blanchi, que je sache ? Ne m’est-il pas tombé quelque dent ? C’est inexplicable, mais depuis que Simon s’est trouvé mal je me sens tout à fait bien ; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là puisse aimer, de même qu’il est le seul homme…

— Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma d’un ton si grave que Bonne n’osa pas répliquer.

M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille, à la suite duquel il l’embrassa en fondant en larmes, et en lui disant : « Bonne, les noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c’est égal ; il faut que j’aille trouver la dogaresse ; elle se couche tard, et d’ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbée comme moi… Il fut un temps… Mais la douce philosophie… »

En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée de l’appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre ; mais en reconnaissant la voix de son sigisbé, elle se rassura et courut lui ouvrir.

Après un assez long exorde : « Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous aime à la folie ; ce qui le prouve, c’est qu’il m’a demandé ma fille avant-hier, et qu’aujourd’hui il ne s’en souvient pas plus que de la première pomme qu’il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce sujet. Tenez, voyez quelle lettre ! et sachez comme on vous aime ici. »

« Mon bon Simon, quoique vous m’ayez reproché l’autre jour d’être une coquette de village, je vous dirai qu’une vraie coquette vous écrirait aujourd’hui, d’un petit ton sec, qu’elle ne vous aime pas et qu’elle dédaigne vos propositions ; mais à Dieu ne plaise que je renie l’amitié sainte que j’ai pour vous depuis que j’existe ! Si je vous écris, ce n’est pas pour sauver mon orgueil humilié, c’est pour vous épargner l’embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon ! vous vous êtes trompé ; vous ne m’aimez pas. Vous aimez celle que j’aime aussi de toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour qu’elle renonce au couvent. Tout le désir de mon cœur serait de vivre entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre amitié pour moi sur le mari que j’ai choisi et à qui je commanderai de vous chérir et de vous estimer. Ella lo sa, comme dit quelqu’un. Adieu, Simon.

« Votre sœur, Bonne. »

— Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu’elle croit produire, mais à cause de la sainteté du cœur de celle qui l’a écrite. Ah ! Parquet, c’est bien là votre fille !… Mais ne vous abusez pas, mon ami ; je ne peux pas épouser Simon. Il n’y faut pas songer.

— Oh ! cette fois, je n’y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet ; car c’est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous dis-je, c’est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne sortirai pas d’ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre secret, ou je l’irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos deux petits frères, à l’univers entier.

— Taisez-vous, mon sigisbée ; ne parlez pas si haut. Vous n’aurez mon secret qu’avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux jumeaux, qui, Dieu merci ! se portent bien et seront peut-être suivis de beaucoup d’autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire pourquoi : c’est que, jusqu’ici, je n’ai pu épouser Simon Féline, et que maintenant je ne peux pas en épouser d’autre.

— Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouser Féline ?

— Parce qu’il n’avait rien.

— Singulière réponse dans votre bouche ! Et maintenant, pourquoi ne pouvez-vous pas en épouser un autre ?

— Parce que je le préfère à tout autre.

— Bon, ceci est mieux. Eh bien ! pourquoi ne pouvez-vous pas l’épouser maintenant ?

— Parce qu’il est riche.

— Oh ! ma foi, je m’y perds ! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement.

— Eh bien ! je vais m’expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu’il m’est impossible de vous dire, j’ai renoncé volontairement à jamais rien recevoir de mon père tant qu’il vivra ; et j’aurais beaucoup hésité, même après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd’hui je ne voyais son héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix.

— Quelle chose étrange ! et pourquoi cela ?

— C’est là ce que je ne vous dirai pas ; mon père ignorait cette résolution, et j’ai des raisons pour la lui cacher.

— En vérité ?

— En vérité ; il ignore encore que j’ai fait vœu de pauvreté en entrant dans l’âge de raison.

— Bon Dieu ! c’est donc une affaire de dévotion ? un vœu de pauvreté, de chasteté… Ah ! pour le vœu d’humilité, dogaresse, vous y avez manqué souvent !

— C’est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi. Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d’argent ou de convenance, il fallait, ou apporter de l’argent, et je n’en voulais pas recevoir de mon père ; ou en trouver, et je n’en voulais pas recevoir de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d’un jeune homme qui m’eût prise à la condition d’une fortune que je ne pouvais accepter, ni d’un vieillard qui eût daigné me donner la sienne en apprenant que je n’avais rien… et puis, pour refuser cette dot, il eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c’est là ce que je craignais plus que la mort.

— Hum ! dit Parquet, pensez-vous bien qu’un renard aussi madré ait pu vivre auprès d’un secret où son argent jouait un rôle sans le découvrir ?

— J’espère que oui ; mais quand même je saurais qu’il en est informé, j’aimerais mieux mourir que de m’en expliquer avec lui. Il est certaines choses qu’il ne dirait pas devant moi sans que… mais ne divaguons pas, Parquet ; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m’assurer d’un mari qui respecterait mes scrupules, et qui n’accepterait pas tout d’abord la dot que mon père eût offerte.

— Sans doute, mais Simon Féline pourtant…

— Simon Féline était le seul homme de la terre qui m’eût inspiré cette confiance ; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait encore pour accepter l’alliance d’un fils de laboureur, Féline, n’ayant rien, ne pouvait se charger d’une famille avant d’avoir un état bien assuré.

— Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu’il serait possible de lever les autres difficultés ? votre père n’eût-il pas dérogé un peu devant la considération de ne point vous donner de dot ?

— Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d’avoir des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible.

— Mais, que diable ! une fille majeure…

— Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de Fougères que si j’étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis dépositaire d’un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m’est plus défendu et plus impossible que si toutes les lois de la terre s’y opposaient.

— Étrange, étrange ! dit Parquet en se frappant le front ; mais, lorsque votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative ; car il ne prit une femme qu’en désespoir de cause : nous le savons, quoi qu’il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon, si vous m’eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot, moins qu’aujourd’hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous.

— Non, mon ami, vous vous trompez. J’ai mieux compris que vous la position de Simon. Je l’ai examinée avec plus d’attention et de sollicitude, quoique vous n’en ayez pas manqué ; j’ai vu que Simon n’était pas seulement un homme de talent, j’ai vu qu’il était un homme de génie, et qu’il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor…

— Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure ; tout cela pour vous, et avec vous, l’eût fait marcher plus vite.

— Je ne le pensai pas, et je n’en juge pas encore ainsi. Ma présence lui devenait funeste ; je m’éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon nom sans être assurée du succès, suffisait pour m’empêcher de le tenter, moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu’on me connaisse assez pour savoir quelle langue je parle.

— Mais maintenant qu’allons-nous faire ?

— Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et bientôt Simon sera puissant, avec la révolution qui se prépare en France. Moi, je n’ai rien ; je ne peux plus vouloir d’un époux qui m’enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice inexplicable, je renoncerais à ma dot.

— Oh ! si c’est là tout, c’est peu de chose. 1º Simon Féline se soucie fort peu de votre dot, je crois qu’il sera charmé de ne pas avoir à compter avec votre père ; 2º quant à vos scrupules de fierté, j’espère qu’il saura bien les lever ; 3º je sais une chose que vous ne savez pas, et qui va singulièrement amener à vous M. le comte. Je ne répondrais pas qu’avant deux jours je n’en fisse un agneau.

— Que voulez-vous dire ?

— Eh ! cela c’est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je me retire, et vous me permettez d’emporter quelque espoir ?

— Oh ! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l’esprit de ce jeune homme.

— Vous ne l’aimez donc pas ?

— Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas affirmativement quand même j’aurais dans le cœur la plus belle passion de roman qui ait jamais été inventée.

— Je ne vous demande pas de me dire si vous l’aimez. Seulement, si vous ne l’aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile… Allons, parlez : dites que vous ne l’aimez, pas !… »

De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut toute tremblante.

« Mon père ! ma Fiamma ! s’écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est gravement indisposée ; elle a le délire. Je ne sais que faire pour la calmer ; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la voir et m’aider à la soigner. »

Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force.

« Ô mon Dieu ! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d’une voix étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n’aurai pas la force de voir cela. Le délire me gagne. Oh ! le secret… l’heure fatale… la nuit… la mort !… Laissez-moi m’enfuir, mes amis !

— Au nom du ciel ! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme ; elle avance les bras vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l’horreur de vos souvenirs.

— Oui, vous avez raison, dit Fiamma ; manquer de force ici serait un crime. »

Elle s’approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne.

« Ô mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette terrible nuit pour vous marier ? C’est l’anniversaire des funérailles de mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût fallu respecter la mémoire. C’est un jour de deuil, et non pas un jour de fête. Mais Simon était si pressé d’aller à l’église ! Jamais je n’ai pu l’en empêcher ; je l’ai appelé par toute la maison. Il est parti sans moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là ! Vous le rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée ? Vous en êtes digne autant que fille d’Ève peut l’être. Ma Fiamma, ma Ruth bien-aimée, mais où est mon fils ? il est donc resté à l’église ? Oh ! n’entends-je pas le cri de la duchesse ? Elle chante les funérailles de mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres ; vous avez fait sonner les cloches de la joie ; et moi je pleure… »

Elle fondit en larmes comme un enfant ; puis elle s’endormit au milieu des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne, et qu’elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se réveillait parfois pour dire à l’oreille de Fiamma : « Simon est allé à l’église. Pourquoi Simon ne revient-il pas ? »

Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l’inquiétude pour son ami, et, ne partageant pas l’opinion où l’on était que Simon fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s’esquiva pour monter dans sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les vêtements épars : cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors, laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les paroles qu’elle lui avait entendu répéter dans son délire, elle courut à l’église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse s’offrit à elle, et elle s’y jeta en courant, appelée par une sorte de divination. L’horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s’abaissait vers l’horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il avait l’air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n’avait peur de rien au monde.

« C’est vous ! s’écria-t-il ; que venez-vous faire ici ? Que voulez-vous de moi ? N’êtes-vous pas lasse de me tuer ? Faut-il que je vous aide ? Avez-vous apporté le fer ou le poison ? Êtes-vous un spectre ou une femme ? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie ? Pourquoi m’ôtez-vous le présent et l’avenir ? Pourquoi êtes-vous revenue ? J’allais guérir peut-être, et maintenant je suis perdu.

— Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre la main.

— Laissez-moi, s’écria-t-il en la repoussant ; ne me touchez pas, je suis capable de vous tuer !… Vous êtes ma damnation, vous êtes l’enfer qui me consume ! Savez-vous ce que vous faites de moi ? un fou et un lâche !… Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd’hui. Tout mon sang ne pourra laver l’insulte faite aux cheveux blancs de son père ; son père ! mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi ; car je lui dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j’y serais resté. Oh ! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je n’eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m’a béni le jour de ma naissance en me disant : « Suis la noble profession de tes pères ; ouvre de ton bras un sillon pénible ; connais la misère, et, avec elle, la résignation ! » ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là autour de moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me dire : « Tu vas faire une infamie ; » et cependant j’aimerais mieux souffrir mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les pieds dans la maison où est la fille que j’ai outragée. Dis-moi, Fiamma, connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer ?

— Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force, rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi ! vous dis-je ; ne me reconnaissez-vous pas ?

— Oh ! je te reconnais ! dit Simon en tombant à genoux avec une autre expression d’égarement dans les yeux ; tu es l’étoile du matin, toujours blanche ; l’étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l’éclat ! Tu es tout ce que j’aime, tout ce que j’aimerai sur la terre.

— Simon, au nom du ciel ! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs ne sont pas fondées ; vous n’avez pas outragé vos amis. J’ai là une lettre de Bonne pour vous ; je ne devrais peut-être pas me charger de vous la remettre, mais je vous vois si agité…

— Quelle lettre ? Que peut-elle m’écrire ? Charge-t-elle son amant de me tuer ? Oh ! à la bonne heure ! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de mon cœur qui ne m’appartient pas !

— Bonne vous rend votre promesse et s’engage ailleurs ; elle vous aime toujours ; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux au monde. M’entendez-vous, me comprenez-vous, Simon ?

— Je vous entends, et je ne sais pas si c’est un rêve. Où sommes-nous ? Comment êtes-vous venue ici ? Oh ! certainement je rêve. »

Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener à la raison et l’arracher à cet état violent qui lui déchirait l’âme, oubliant dans cet état d’agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l’effet du délire qu’elle venait de contempler deux fois dans quelques heures, jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes.

« Ô mon Dieu ! que vous ai-je fait ? s’écria-t-elle, et pourquoi ne me reconnaissez-vous plus ? Pourquoi ne m’aimez-vous plus ? Pourquoi m’avez-vous maudite ? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en m’éloignant de vous, en me criant : « Ôte-toi de là, ma honte ! ôte-toi de là, mon crime ! » Hélas ! je n’ai jamais fait de mal à personne, et tout ce que j’aime me repousse, tout ce que j’aime meurt dans les convulsions, en me disant que c’est moi qui suis le péché et la mort ! »

En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre couverte de mousse ; et, cachant son visage sous les tresses éparses de ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose aussi rare que violente pour Fiamma.

Simon sortit comme d’un profond sommeil en entendant les accents de douleur de cette voix chérie ; sans comprendre ce qu’elle disait, il l’écouta ; il la vit par terre, abîmée dans ses larmes, couverte de la pluie glacée du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant dans ses bras, il la pressa contre son cœur en l’appelant des plus doux noms, et en réchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains humides. Peu à peu ils se reconnurent, et, revenus à eux-mêmes, ils n’eurent pas la force de détacher leurs bras enlacés et leurs lèvres unies ; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans leur âme avec l’héroïsme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que Simon avait souffert ; mais tout ce qu’elle lui apprit était si nouveau pour lui qu’il faillit mourir de joie.

« Comment n’en étais-tu pas sûr ? lui dit-elle ; comment n’as-tu pas vu dans toute ma conduite que, malgré le peu d’espoir que je m’étais permis, tous mes désirs, tous mes efforts ont tendu à t’élever jusqu’à moi et à me conserver pour toi ? Hélas ! qu’est-ce que je fais aujourd’hui qu’il y a encore tant d’obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te dévoiler les secrets de mon âme, moi pour qui les épanchements ont toujours été des crimes, et qui en commets sans doute un à l’heure qu’il est, en te donnant des espérances que je ne pourrai peut-être pas réaliser ?

— Ô ma sœur ! ô ma femme ! s’écria Simon, ne parle pas d’obstacles. Dis-moi que tu m’aimes, dis-moi que c’est de l’amour que tu as pour moi depuis cinq ans… Non, ne dis pas cela, je ne le mérite pas ; dis que c’est de l’amour que tu as maintenant. C’est encore un bonheur et une gloire à rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t’aimais et que tu le voulais, et que tu ne m’as ni oublié ni déshérité de ta tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je lèverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d’impossible à un amour pareil au mien, à une joie comme celle que j’éprouve ? Laisse-moi me mettre à genoux devant toi et baiser l’herbe que foule ton pied. Ô Fiamma ! c’est ici que je t’ai vue pour la première fois. Le soleil se couchait dans toute sa magnificence ; il t’embrasait de sa beauté, il t’inondait de ses reflets ardents. Tu étais si belle que tu me fis peur. Je ne croyais point aux anges ; je te pris pour un démon. J’étais si troublé que je te vis à peine. Un nuage t’enveloppait, et tes yeux seuls t’illuminaient de leurs éclairs. Il me sembla ensuite que je ne te voyais pas pour la première fois, que je t’avais déjà vue quelque part, dans mes rêves peut-être. Souvenir de la tombe ou révélation de l’autre vie, tu étais ma sœur. J’avais ce type de grandeur et de beauté devant les yeux depuis que je songeais à la beauté et à la grandeur. Et cependant tu m’épouvantais par l’air d’autorité surhumaine avec lequel tu semblais dire : « Je suis ton maître et ton Dieu ; mets-toi à genoux et commence à m’adorer, car c’est ta destinée. » Mais quand je te rencontrai ensuite couverte de ce sang que j’ai encore sur les lèvres, je tombai à tes pieds, je te rendis hommage sans hésiter, sans comprendre ce que je faisais. Ô Fiamma ! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton sang m’a inoculé ! »

Ils auraient oublié la marche des heures sans un incident que le hasard, toujours poétique en faveur des amants, fit naître au milieu de leur entretien passionné. L’oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des ruines, apercevant les premières clartés du soleil, s’envola épouvanté vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, déjà troublés par l’éclat du jour, ne distinguèrent pas le couple assis au pied de sa demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri d’alarme.

« C’est la duchesse ! dit Simon en se levant, c’est son dernier cri du matin ; c’est l’heure et le jour où l’abbé Féline, le vénérable frère de ma mère, a rendu son âme au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont coutume de se glorifier du mérite de leurs ancêtres ou de leurs parents. Ce n’est pas là un préjugé, je le sens à la force morale et aux sentiments religieux que j’ai tirés toute ma vie du souvenir de ce bon prêtre. C’est là l’humble gloire de mon humble famille. Je l’ai invoquée toutes les fois que mes maux ont ébranlé mon courage, et que j’ai craint d’offenser son ombre sacrée, toujours debout entre moi et l’attrait du mal. Jamais je n’ai laissé écouler cette heure solennelle sans me prosterner chaque année, ou dans le secret de ma cellule quand j’étais loin d’ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les ferventes prières de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aimée ; viens t’agenouiller dans cette petite église dont il fut le lévite assidu, et où jamais il n’entra sans avoir le cœur et les mains pures. Ce n’est pas pour lui qu’il faut prier, c’est pour nous-mêmes, afin que les impérissables sympathies de son âme immortelle descendent sur nous, afin que l’émulation de ses vertus nous rende semblables à lui, afin aussi que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour, bénisse notre amour qui, pour nous, est le ciel. »

Les deux amants, appuyés l’un sur l’autre, descendirent le sentier et se rendirent à l’église du village, où ils prièrent avec enthousiasme. Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinité et de l’immortalité de l’âme. Fiamma, Italienne et femme, était franchement catholique. Pour n’être point remarqués par le grand nombre de villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient régulièrement dire, ce jour-là, les prières des morts pour l’abbé Féline, ils avaient traversé les ombrages du cimetière, et ils montèrent à la travée par la petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la tribune seigneuriale ; Simon était à ses côtés. Un rideau rouge les cachait à tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu. Par une fente de ce rideau, Simon vit l’autel étinceler aux rayons empourprés du matin. Tout était prêt pour le service funèbre qui devait être célébré à midi. La piété de Bonne s’était occupée la veille de ces saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la première fois, n’en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix d’argent, était étendu sur le cénotaphe et semé de violettes printanières. Des lis sans tache, mêlés à des branches de cyprès fraîchement coupées, embaumaient le chœur. Les oiseaux chantaient et voltigeaient autour des fenêtres entr’ouvertes, devant lesquelles on voyait se balancer les branches des arbres émus par la brise matinale. À l’intérieur régnait un religieux silence, interrompu seulement de temps à autre par les pas inégaux d’un vieillard qui entrait avec précaution, ou par le cri d’un enfant que sa mère allaitait en priant.

« Ô mon amie ! dit Simon à l’oreille de sa fiancée, quel charme indicible votre présence répand sur cette heure ordinairement si mélancolique dans ma vie ! Quelle promesse de bonheur m’apporte-t-elle donc pour que l’aspect d’un cercueil et le souvenir d’un mort fassent naître en moi des idées si suaves et un charme si délicieux ?

— Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui répondit Fiamma ; son départ cause des larmes, mais son souvenir laisse l’espérance et la consolation sur la terre. »



XVI.


Fiamma sortit la première de l’église ; elle n’avait point osé dire à Simon l’indisposition de sa mère, et elle voulait avoir de ses nouvelles par elle-même avant de rentrer au château. Elle la trouva dormant d’un sommeil paisible. Ne se sentant pas la force d’aller à l’église, Jeanne avait fait mettre son livre de prières et son crucifix sur son lit. Le psautier était ouvert au De profundis, et le rosaire était enlacé aux mains jointes de la vieille femme, qui s’était doucement assoupie en s’entretenant avec l’âme de son frère. Bonne travaillait auprès d’elle. Fiamma baisa le front ridé de Jeanne sans l’éveiller, et pressa Bonne contre son cœur. Celle-ci vit bien, à l’émotion de son amie, qu’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire. Elle voulut la suivre sur le seuil de la chaumière et l’interroger. Mais il n’y a rien de si pudique que le sentiment de l’amour. Fiamma s’enfuit en mettant son doigt sur sa bouche, comme si le sommeil de madame Féline eût été la seule cause de sa réserve.

Bientôt Simon rentra. Il s’inquiétait de ne pas voir arriver à l’église sa mère toujours si matinale et si exacte surtout pour cette commémoration. Il s’effraya encore plus en la voyant couchée ; mais Bonne le rassura, et ils se mirent à causer à voix basse. Bonne était curieuse, non des sottes puérilités de la vie, mais de tout ce qui intéressait son cœur aimant. Sa noble conduite réclamait toute la confiance de Simon. Il lui ouvrit son âme, lui avoua sa joie et ses espérances, et lui dit que c’était à elle qu’il devait son bonheur. Cette dernière parole acheva de consoler Bonne de son sacrifice, et, dès qu’elle fut bien assurée que l’amour de Simon était payé de retour, elle sentit dans son cœur le même calme et le même désintéressement qu’elle aurait eus si Féline eût été son frère.

Dans l’après-midi, Simon alla trouver M. Parquet au sortir de l’office. Jusqu’au dernier coup de la cloche, le bon avoué s’était livré au sommeil, et, sans le pieux devoir qu’il avait à remplir envers son défunt ami, il déclarait qu’après une nuit si remplie d’émotions il ne se fût pas sitôt arraché aux caresses de Morphée.

« Mon ami, lui dit son filleul, je viens vous déclarer qu’il faut que vous arrangiez à tout prix mon mariage.

— Oh ! oh ! décidément ? dit M. Parquet, qui n’avait pas revu sa fille dans la journée. Il y a pourtant des réflexions à vous soumettre encore. J’ai parlé de vous à mademoiselle de Fougères.

— Et moi aussi, mon ami, je lui ai parlé.

— Ah ! et elle vous a ôté tout espoir ? Alors je désespère moi-même…

— Non, mon cher Parquet, ne désespérez pas, elle m’aime.

— Elle vous l’a dit ? Je le savais, moi, mais je ne croyais pas qu’elle vous épouserait. Du moment qu’elle vous l’a dit, elle consent à vous épouser ; car c’est une fille qui ne se laisse pas entraîner par la passion. Tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle fait est le résultat d’une volonté arrêtée. Ainsi, ce n’est pas Bonne que vous venez me demander, c’est Fiamma ?

— Oui, mon père.

— Tu as raison de m’appeler ainsi ; je ne cesserai jamais de te regarder comme mon fils. Attends-moi donc ici, je vais et je reviens.

— Mais où donc courez-vous si vite ?

— Chez M. de Fougères.

— C’est vous presser beaucoup. Avez-vous réfléchi à cette première démarche ? Avez-vous consulté Fiamma sur le moyen d’obtenir le consentement de son père sans blesser la prudence et sans ajouter de nouveaux obstacles à ceux qui existent déjà ?

— Et quels sont-ils, ces obstacles ?

— Je les ignore, mais je présume que c’est la vanité nobiliaire du comte.

— Si c’est là tout, j’ai ton affaire dans ma poche.

— Comment ?

— Il suffit. Fiamma t’a-t-elle dit son grand secret ?

— Non, en vérité.

— Alors je ne sais ce que je fais ni où je marche. Cette fille a une tête de fer, et nous ne la tenons pas encore. Voyons, que t’a-t-elle promis ?

— Rien. Mais elle m’aime.

— Eh bien ! alors il faut agir sans elle. Il y a dans son âme quelque scrupule, quelque terreur qu’il faut vaincre. Elle ne veut pas de dot, et tu es riche : voilà, je crois, son objection.

— Et moi, si elle a une dot, je ne veux pas d’elle. Voici la mienne.

— Bon ! dit l’avoué, c’est ainsi que je l’entends. Allons, ma canne, où l’ai-je posée ? et mon chapeau ?

— Où allez-vous donc de ce pas, mon père ? dit Bonne, qui rentrait en cet instant.

— Au château.

— Alors remettez-donc votre habit neuf que vous venez de quitter.

— Non pas ; ce serait faire trop d’honneur à cet avaricieux.

— Comment ! vous allez au château avec cet habit troué qui ne vous sert qu’au jardinage ?

— Sans nul doute, et avec mes sabots encore ! Crois-tu pas que je vais m’attifer pour un Fougères ?

— Mais sa femme ? On doit des égards aux dames.

— Sa femme ? Elle me trouvera encore trop bien.

— Je vous assure, mon père, que vous avez tort. J’ai trouvé hier M. le comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientèle, vous verrez cela. Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis une paresseuse, une fille sans cœur, qui ne songe qu’à sa toilette et qui ne soigne pas celle de son père.

— Je ne perdrai la clientèle de personne, répondit l’avoué d’un ton superbe, et personne ne se permettra de faire de réflexions sur mon compte. »

En parlant ainsi, il prit le chemin du château. Il y entra d’un air rogue, sans essuyer ses sabots à la porte, à la grande indignation des laquais. Il demanda le comte à voix haute, pénétra dans le salon tout d’une pièce, sans être annoncé, faisant craquer les parquets, crachant sur les tapis et couvrant les meubles de tabac.

Ces manières bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que maître Parquet, pénétrèrent de terreur la jeune comtesse de Fougères, qui travaillait dans l’embrasure d’une fenêtre. Au lieu d’essayer de lui faire baisser le ton, ce à quoi elle n’eût pas manqué en toute autre occasion, elle l’accabla de politesses et alla elle-même chercher son mari, afin que Parquet ne s’avisât pas de dire, comme le grand roi : J’ai failli attendre. La nouvelle comtesse de Fougères était une veuve de province, entendant ses intérêts tout aussi bien que le comte, et tout à fait digne d’être sa moitié. Mais depuis quelque temps elle avait un tort grave aux yeux de M. de Fougères. Une grande partie de ses biens était mise en échec par un procès dont l’issue donnait des craintes assez fondées.

« Je vous demande un million de pardons, s’écria le comte de Fougères en entrant et en se tenant courbé, afin d’avoir un air excessivement poli, sans faire trop de révérences affectées ; je vous ai fait attendre bien malgré moi. J’ai voulu rester jusqu’à la fin de l’office et aller même jeter à mon tour de l’eau bénite sur la tombe de ce digne abbé Féline.

— Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, répondit Parquet brusquement ; l’abbé Féline est au ciel depuis longtemps, et nous n’y sommes pas encore, nous autres.

— Hélas ! sans doute, répliqua le comte d’un ton patelin ; qui peut se croire digne d’y entrer ?

— Ceux-là seuls qui méprisent les biens de la terre, reprit l’avoué. Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un entretien mystique ; je viens vous dire que je ne puis souscrire à votre demande.

— En vérité ! s’écria le comte, affectant un air consterné et une grande surprise, afin de ramener, s’il était possible, quelque remords dans l’âme de Parquet.

— En vérité, monsieur le comte. Vous m’avez fait là une demande injuste, et dont je ne pouvais pas être l’interprète sans inconvenance et sans folie.

— Vous n’avez donc pas rempli ma commission auprès de M. Féline ?

— Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas ordinairement par ambassade, mais de puissance à puissance. Ah ! il se peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Féline, mon filleul, le fils de la mère Jeanne, est à cette heure une grande puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon ; car il n’y a ni fortune ni rang sans le droit ; et l’avocat en est l’organe, l’interprète et le défenseur… »

Précisément Fiamma avait prêté, quelques jours auparavant, à M. Parquet, la comédie de l’Avocat vénitien, par Goldoni : l’avoué en avait été si ravi qu’il en avait traduit sur-le-champ toutes les déclamations, et il en récita plusieurs à M. de Fougères avec une mémoire impitoyable, à titre d’improvisation.

« Eh juste ciel ! répondit le comte, tout étourdi de son éloquence et des éclats de cette voix qui n’avait pas perdu les inflexions du prétoire, personne plus que moi, mon cher monsieur Parquet, n’admire le talent et ne le salue plus profondément en toute occasion. M. Simon Féline en particulier est l’homme dont j’admire le plus le noble caractère et les hautes facultés ; ne le lui avez-vous pas dit de ma part ?

— Je lui ai dit tout ce qu’il convenait de lui dire.

— Lui avez-vous dit combien cette affaire a d’importance pour moi, pour ma femme ? Songe-t-il qu’en se chargeant des intérêts de la partie adverse, il se pose l’antagoniste d’une famille honorable, et en particulier d’un homme qui l’a comblé des égards dus à son mérite, d’un ancien ami de sa famille, et de son digne oncle surtout ; d’un homme enfin qui, s’élevant au-dessus des préjugés de sa caste et devinant le brillant avenir du jeune avocat, l’a reçu avec distinction alors que sa position dans le monde était encore précaire ?

— La position de Simon n’a jamais été précaire, permettez-moi de vous le dire, monsieur le comte : Simon est né homme de génie ; avec cela et le moindre secours d’un ami on arrive à tout. Ce secours ne lui a pas manqué, et, si j’y eusse fait défaut, vingt autres eussent acquitté leur dette de reconnaissance envers cette noble famille ; oui, noble, monsieur le comte : la noblesse est dans les sentiments de l’âme et non pas dans le sang des artères. »

Ici M. Parquet plaça à propos une nouvelle déclamation qui ne fit pas moins d’effet que la première.

« Hélas ! monsieur Parquet, dit le comte qui devenait plus poli à mesure que son dépit secret et sa mortelle impatience augmentaient, vous prêchez un converti ! En quoi ai-je pu blesser M. Féline et lui faire croire que je ne rendais pas justice à son mérite ? M’a-t-on prêté quelque propos inconvenant ? Ai-je manqué d’égards directement ou indirectement à sa famille ? Ma fille aurait-elle oublié, en arrivant, d’aller s’informer de la santé de madame Féline ? Elles étaient fort liées ensemble autrefois, et je voyais avec plaisir des relations aussi édifiantes. Ne les ai-je pas encouragées, loin de les contrarier ?…

— Et pour quelle raison les eussiez-vous contrariées ? C’eût été une folie, une lâcheté indigne d’un homme aussi éclairé et aussi délicat que vous l’êtes, monsieur le comte.

— Vous savez donc bien à quel point je dédaigne l’importance que mes pareils mettent à ces vaines distinctions ! Comment M. Féline a-t-il pu s’imaginer que j’étais arrêté, dans mon désir de lui demander l’appui de son talent, par d’aussi sottes considérations ?

— M. Féline ne s’imagine rien du tout, monsieur le comte ; c’est moi qui me suis imaginé une chose que je vais vous dire franchement et qui n’est pas dépourvue de raison. Écoutez-moi bien. De père en fils les Parquet ont placé les Fougères en tête de leur clientèle ; c’est bien. Vous avez eu une affaire, vous en avez eu deux, vous en avez eu trois ; Me Simon Parquet a remué les dossiers de M. le comte Foulon de Fougères ; il a plaidé ses causes au barreau, et, soit la bonté des causes, soit le zèle de l’avocat, soit l’aptitude de l’avoué, M. de Fougères a gagné trois procès…

— Je n’attribue mes victoires qu’à votre talent et à votre zèle, mon cher monsieur Parquet.

— Laissez-moi dire. J’arrive à la péripétie, au quatrième acte (M. Parquet avait toujours le rôle d’Alberto Casaboni dans la tête), je veux dire au quatrième procès. M. de Fougères épouse une dame de bonne maison et passablement riche, qui lui donne deux héritiers d’un coup et qui lui en fait espérer d’autres. C’est le cas, sinon d’augmenter sa fortune, du moins de ne pas la laisser péricliter. Or, il se trouve qu’une difficulté inattendue se présente, et que madame de Fougères, selon toute apparence, va perdre cinq cent mille francs, peut-être plus, légués à ladite dame par testament d’un sien oncle. Dicat testator et erit lex. Mais ledit testament ne paraît pas avoir été rédigé dans l’exercice d’une pleine liberté d’esprit…

— Vous savez bien, monsieur Parquet, que le bon droit est du côté…

— Je ne me prononce pas, monsieur le comte, j’expose l’affaire. M. le comte de Fougères se trouve donc dans la nécessité de s’en remettre une quatrième fois au zèle et à la loyauté de Me Simon Parquet. »

Le comte étouffa un soupir d’angoisse ; M. Parquet passa à un effet d’éloquence, et dit avec un accent pathétique :

« Mais Me Simon Parquet n’est plus ce robuste athlète, ce lutteur antique qui, semblable au discobole, lançait dans l’arène avec la rapidité de la foudre un argument à deux tranchants. Sa gloire a pâli, ses tempes sont dévastées, ses dents se sont éclaircies, sa faible voix (M. Parquet prononça ces mots d’une voix de stentor) ne porte plus, dans l’âme de ses adversaires et de ses juges, le frisson de la crainte ou les émotions de la conviction. Assis sur son siège, comme il convient à un sage vieillard, à un jurisconsulte expérimenté, il ne se mêle plus aux luttes judiciaires ; il éclaire, il dirige l’avocat ; mais il lui laisse savourer les vaines fumées du triomphe et recueillir les décevantes acclamations de la foule. En un mot, il a cédé à son filleul, à son ami, à son disciple, à son fils adoptif, le célèbre avocat Simon Féline, le sceptre de la parole. »

M. de Fougères prit le parti d’accepter une prise de tabac d’Espagne que lui offrit Me Parquet en terminant cette période ; celui-ci respira et reprit sur un ton de discussion sophistique :

« Il était simple, il était juste, il était naturel, il était vraisemblable, il était, dis-je, en quelque sorte certain, que M. le comte de Fougères, confiant à Me Parquet la direction de ce nouveau procès, le chargerait de demander au premier avocat de la province et à un des premiers de la France, à Me Simon Féline, s’il lui était agréable de se charger de plaider sa cause. Jamais aucun des clients de Me Parquet n’avait encore manqué à cette marque d’estime envers le disciple bien-aimé du vieux patron, envers le trop honoré patron de l’illustre disciple ; M. le comte de Fougères y a cependant manqué, et certes, ici ce n’est ni l’exacte connaissance des formes du monde, ni le sentiment exquis des convenances sociales, qui ont manqué à l’accusé… je veux dire à M. le comte de Fougères ; ce n’est pas non plus la malice, le déchaînement, la haine, la jalousie, le mépris ; ce n’est aucune de ces passions violentes qui ont induit M. de Fougères à faire un aussi sanglant affront à Me Simon Parquet et à mon client… je veux dire à Me Simon Féline. Non, messieurs, M. de Fougères est un homme recommandable à tous égards, exempt de passions mauvaises, incapable de méchants procédés…

— Allons, mon bon monsieur Parquet, dit le comte d’un ton caressant, espérant faire abandonner à son terrible antagoniste ce plaidoyer impitoyable, dans lequel il se trouvait, par une étrange inadvertance de l’orateur, jouer à la fois le rôle du tribunal et celui de l’accusé. Au fait ! mon cher ami, que me reprochez-vous donc ? Quelles méfiances me prêtez-vous ? Pourquoi n’avez-vous pas compris que le hasard, l’éloignement, des considérations particulières envers un avocat respectable, ancien ami de la famille de ma femme, le désir de ma femme elle-même, tout cela réuni, et rien autre chose que cela pourtant, m’a inspiré la malheureuse idée de charger M*** de plaider pour moi ?

— Ah ! malheureuse est l’idée, certainement ! s’écria M. Parquet en se barbouillant la face de tabac. Trois fois malheureuse est l’idée qui vous a conduit à cette démarche ! C’est une impasse, monsieur le comte, il faut y rester et attendre que la muraille tombe ! M*** plaidant contre Simon Féline, voyez-vous, c’est la tentative la plus étrange, la plus folle, la plus déplorable, la plus désespérée que la démence ou la fatalité puisse inspirer. Où diable aviez-vous l’esprit ? Pardon si je jure : l’intérêt que je porte au succès d’une affaire qui m’est confiée me fait regarder avec douleur l’avenir et le dénoûment de celle-ci.

— Eh ! mon Dieu ! M. Féline plaide donc décidément contre moi ? On l’en a donc prié ? Il y a donc consenti ? Il s’y est donc engagé ? C’est donc irrévocable ? Ah ! monsieur Parquet, il n’eût tenu qu’à vous, il ne tiendrait peut-être qu’à vous encore de l’empêcher de prendre part à cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s’il en était temps encore, si je ne craignais de faire un outrage à l’avocat distingué que j’ai eu l’imprudence, la maladresse de lui préférer, j’irais supplier M. Féline d’être mon défenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je espérer du moins qu’en raison de toutes les considérations que j’ai fait valoir tout à l’heure, il ne prendra pas parti contre moi ? M. Féline est-il à cela près ? Avec son immense réputation, ses larges profits, ses occupations multipliées, les mille occasions de faire sa fortune, de déployer son talent qui se présentent à lui sans cesse…

— Tous les jours, à toute heure, il n’est occupé qu’à remercier des clients et à renvoyer des pièces.

— Eh bien ! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d’une seule affaire, lorsqu’il y va d’intérêts aussi graves pour un ami ?

Hum ! pensa M. Parquet, M. le comte a lâché un mot bien fort, il tombe dans la nasse. Pour un ami, reprit-il, c’est beaucoup dire. Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins ; mais il n’est pas insensible à une méfiance injuste, à des soupçons injurieux.

— Au nom du ciel ! expliquez-vous enfin, s’écria le comte avec vivacité ; qu’ai-je fait ? qu’ai-je dit ? que me reproche-t-il ?

— Il faut donc vous le dire ?

— Je vous le demande en grâce, à mains jointes.

— Eh bien ! je le dirai. Il y a de la politique en dessous de ces cartes-là, monsieur le comte. »

Parquet vit aussitôt qu’il approchait du joint ; car, malgré toute son adresse, le comte se troubla.

« Il y a de la politique, reprit Parquet avec fermeté et abandonnant toute son emphase ironique. Vos adversaires sont des plébéiens, des ennemis particuliers et assez en vue de la puissance ministérielle. Qui a droit ? Nul ne le sait encore, ni vous, ni moi, ni vos adversaires. À chance égale, Simon aurait eu beaucoup de sympathie pour la cause des plébéiens, fort peu pour la vôtre ; Simon n’aime pas les patriciens, et son opinion républicaine vous a fait peur. Simon n’eût peut-être pas entrepris votre cause ; c’est possible, je l’ignore. Ce qu’il y a de certain, ce dont je réponds sur ma tête, c’est qu’au cas où il l’eût acceptée il l’eût défendue avec loyauté, avec force, et, j’ose le dire, il l’eût gagnée. Mais vous avez craint un refus, ce qui est une faiblesse d’amour-propre ; ou bien vous avez craint quelque chose de pire, une trahison… Dites, l’avez-vous craint, oui ou non ?

— Jamais, monsieur Parquet, jamais, je vous en donne…

— Ne jurez pas, monsieur le comte ; vous l’avez dit à quelqu’un, et voici vos paroles : « Ces gens-là s’entendent tous entre eux ; comment voulez-vous qu’on se fonde sur le sérieux d’un débat judiciaire entre des gens qui vont le soir fraterniser au cabaret, ou, ce qu’il y a de pire, se prêtent mutuellement des serments épouvantables dans un club carbonaro ? »

— Je n’ai jamais dit cela, monsieur Parquet, s’écria le comte au désespoir. Je suis le plus malheureux des hommes ; on m’a indignement calomnié. »


Sa détresse fit pitié à M. Parquet, en même temps qu’elle lui donna envie de rire ; car mieux que personne il savait l’innocence de M. de Fougères quant à ce propos. L’amplification était éclose dans le cerveau de M. Parquet. Le comte avait confié son affaire à un autre que Simon, par méfiance de son habileté et par crainte aussi de sa trop grande délicatesse. L’affaire était mauvaise ; il le savait. Ce n’était pas un orateur éloquent et chaleureux qu’il lui fallait, c’était un ergoteur intrépide, un sophiste spécieux. Il pouvait triompher avec l’homme qu’il avait choisi, mais non pas triompher de Simon plaidant pour ses coopinionnaires, et qui, dans une position tout à fait favorable au développement de son caractère, devait là, plus qu’en aucune autre occasion, déployer cette puissance, cette bravoure et cette rudesse d’honnêteté qui faisaient sa plus grande force. D’un mot il culbuterait toutes les controverses, d’autant plus que c’était un homme à tout oser en matière politique et à tout dire sans le moindre ménagement.

Il est vrai aussi que les adversaires du comte n’avaient pas encore choisi Simon pour leur défenseur ; que Simon n’avait pas songé à leur en servir ; qu’il ignorait même le prétendu affront fait par M. de Fougères à son intégrité ; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces menaces étaient le savant artifice que depuis la veille maître Parquet tenait en réserve avec le plus grand mystère, sachant bien que Simon ne s’y prêterait pas volontiers.

L’artifice, il faut aussi le dire, n’eût pas été loin sans la timidité d’esprit du comte ; mais, sous le caractère le plus obstiné, cet homme cachait la tête la plus faible. Toujours habitué à louvoyer, à tout oser sous le voile d’une hypocrite politesse, dès qu’on l’attaquait en face, il était perdu. Cela était difficile ; il inspirait trop de dégoût aux âmes fortes ; il leurrait de trop de promesses et de protestations les esprits faibles, pour qu’on daignât ou pour qu’on osât lui faire des reproches ; et certes, M. Parquet ne s’en fût jamais donné la peine sans l’espoir et la volonté de tirer parti de sa confusion pour son grand dessein.

Ce qu’il avait prévu arriva. Le comte se retrancha, pour sa justification, dans des serments d’estime, de confiance, de dévouement, d’affection pour la cause plébéienne et pour Simon Féline spécialement. Il fit bon marché de la noblesse, de la parenté, de la monarchie, de toutes les hiérarchies sociales, à condition qu’on lui laisserait gagner son procès. Depuis longtemps il s’était réservé tant de portes ouvertes qu’il était difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l’égara dans son propre labyrinthe ; il le força de s’enferrer jusqu’au bout.

— Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous échauffer contre ceux qui ont répété vos paroles. Ce n’est pas un grand mal, après tout, dans votre position ; vous avez été forcé d’émigrer. La révolution vous a dépouillé, banni. Il est simple que vous ayez des préventions contre nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments.

— Je n’ai point de ressentiments, s’écria le comte, je n’ai aucune espèce de prévention. Je n’en veux à personne ; je n’accuse que la noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont égaux devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant tout droit social. Enfin, j’estime maître Parquet, honnête homme, habile, généreux, instruit, cent fois plus qu’un gentilhomme ignorant, égoïste, borné.

— C’est fort bon, je le crois jusqu’à un certain point, répondit M. Parquet ; mais cependant je vais vous mettre à une épreuve. Si j’avais vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine réputation, et que je fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage ?

— Pourquoi non ? dit le comte, qui ne se méfiait guère des vues de M. Parquet sur Fiamma.

— À moi, Parquet ? vous consentiriez à être mon beau-père, à entendre appeler votre fille madame Parquet ? à avoir pour gendre un procureur ? Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte !

— Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu’à votre âge vous me demandiez la main de ma fille ; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que vous me tendissiez un piège innocent, je vous dirais : Allez à l’appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son cœur, je vous accorde sa main. Je serais flatté et honoré de l’alliance d’un homme tel que vous.

— Eh bien ! vous êtes un brave homme ! Touchez là ! s’écria M. Parquet avec des yeux pétillants d’une malice que M. de Fougères prit pour l’expression de l’amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je vous l’amène…

— Allez, mon ami, allez vite, mon bon Parquet, dit le comte en lui pressant les mains, je vous en aurai une éternelle reconnaissance.

— Et vous lui donnerez votre fille en mariage, reprit Parquet ; moyennant quoi, il refusera de plaider contre vous, et s’engagera, pour l’avenir, à plaider gratis tous les procès que vous pourrez avoir, jusqu’à la concurrence de deux cents…

— Ma fille en mariage !… dit M. de Fougères en reculant de trois pas et en pâlissant de colère. Est-ce là la condition ? M. Féline veut épouser Fiamma ?

— Eh bien ! pourquoi pas ?… reprit M. Parquet d’un air assuré ; le trouvez-vous trop vieux, celui-là ? Il est juste de l’âge de Fiamma ; il est beau comme un ange, il s’est fait un plus grand nom que celui que vos pères vous ont laissé. Il appartient à la plus honnête famille du pays. Il gagne de 25 à 30,000 fr. par an. Il a toutes les supériorités, toutes les vertus, toutes les grâces. Il vous demande votre fille, et vous hésitez ?

— Ma fille ne veut pas se marier, répondit sèchement le comte.

— Est-ce là l’unique cause de votre refus, monsieur le comte ?

— Oui, monsieur Parquet, l’unique ; mais vous savez qu’elle est invincible.

— Je ne sais rien du tout, monsieur le comte, que ce qu’il vous plaira de me dire franchement. M’autorisez-vous à faire ce que vous venez d’imaginer vous-même, de monter à l’appartement de Fiamma et de lui demander son cœur et sa main, non pour moi, vieux barbon, mais pour Simon Féline, et, si j’obtiens cette promesse, la ratifierez-vous sur-le-champ ?

— Sur-le-champ, monsieur Parquet, répondit le comte, à qui la réflexion venait de rendre le calme de l’hypocrisie ; seulement permettez-moi de vous dire que cette manière de procéder, imaginée par moi dans la chaleur de l’entretien et dans la gaieté d’une supposition, est contraire dans l’application à toutes les convenances. Nous arriverons au même but sans blesser la pudeur de Fiamma.

— Fiamma n’a pas besoin de pudeur avec moi, je vous assure, monsieur le comte. Je pourrais être votre père, à plus forte raison le sien, laissez-moi donc aller lui parler, et je vous réponds qu’elle ne se gênera pas pour me dire ce qu’elle pense.

— Je ne puis permettre que cela se passe ainsi, reprit le comte ; ma femme sert de mère à Fiamma ; c’est à elle qu’il faudrait s’adresser d’abord, elle en causerait avec ma fille…

— Votre femme est de l’âge de Fiamma et ne peut jouer sérieusement le rôle de sa mère ; ensuite, je doute qu’elle ait beaucoup d’influence sur son esprit, ainsi on peut s’éviter la peine de chercher ce prétexte.

— Ce prétexte ? Pensez-vous que je me serve de prétexte ? dit le comte blessé ; croyez-vous que je ne sois pas assez franc et assez maître de mes actions pour refuser ou pour accorder la main de ma fille ?

— C’est précisément là l’objet de la question, répondit hardiment Parquet, à qui il n’était pas facile d’en imposer ; mais voici Fiamma elle-même, et c’est devant vous qu’elle va me répondre.

— Qu’il n’en soit pas question en cet instant ni de cette manière, je vous en prie, » dit le comte en s’efforçant de faire sentir son autorité à M. Parquet ; mais Parquet était déterminé à tout braver. Mademoiselle de Fougères entrait en cet instant. Il marcha au-devant d’elle et la prit par le bras, comme s’il eût craint qu’on ne la lui arrachât avant qu’il eût parlé. « Fiamma, dit-il en l’amenant vers son père, répondez à une question très-concise : voulez-vous épouser Simon Féline ? » Fiamma tressaillit, puis elle se remit aussitôt, regarda le visage impassible de son père, et vit, à la blancheur de ses lèvres qu’il était dévoré de ressentiment. Elle répondit sans hésiter : « J’y consens, si mon père le permet.

— Une fille bien née ne répond jamais ainsi, dit le comte en se levant ; avant de déclarer aussi librement ses désirs, elle demande conseil à ses parents. Il y a une espèce d’effronterie à procéder de la sorte. Il est évident que je ne puis vous refuser mon consentement ; je ne le puis, ni ne le veux ; car j’estime infiniment le choix que vous avez fait. Seulement je trouve dans le mystère de ce choix, et dans la manière dont on a surpris ma franchise, tout ce qu’il y a de plus opposé à la décence de la femme, à la loyauté de l’ami et au respect dû au père. »

Ayant ainsi parlé avec cette apparence de dignité que les vieux aristocrates possèdent au plus haut degré, et qu’ils savent ressaisir dans les occasions même où leurs actions manquent le plus de la véritable dignité, il repoussa du pied le fauteuil qui était derrière lui et sortit brusquement de la chambre.

« Ce consentement équivaut à un refus, dit Fiamma à son ami ; Parquet, nous avons été trop vite.

— La balle est lancée, dit Parquet, il ne faut plus la laisser retomber.

— Je me charge de plier mon père comme un roseau, si M. Féline consent à refuser ma dot.

— Il n’y consent pas, répondit Parquet ; il exige qu’il en soit ainsi.

— Si mon père ne cède pas à cette séduction, il n’y a plus d’espérance, reprit Fiamma ; car une explication serait inévitable entre lui et moi, et j’aime mieux me faire religieuse que d’épouser Simon au prix de cette explication.

— Toujours le secret ! dit Parquet avec humeur en se retirant. Comment faire marcher une affaire et dont les pièces ne sont pas au dossier ? »



XVII.


Fiamma, prévoyant bien que la colère de son père aurait une prochaine explosion, s’était sauvée au fond du parc, espérant éviter sa vue pendant les premières heures. Mais le destin voulut qu’ils se rencontrassent dans l’endroit le plus retiré de l’enclos. M. de Fougères allait précisément là cacher et étouffer son dépit ; et voyant l’objet de sa fureur, il oublia la résolution qu’il avait prise de se modérer. Ses petits yeux grossirent et gonflèrent ses paupières ridées ; il fut forcé de se jeter sur un banc pour ne pas étouffer.

C’était en effet une grande contrariété pour le comte que cette ouverture inattendue de M. Parquet et l’adhésion subite qu’y avait donnée sa fille. En voyant Fiamma se retirer au couvent et ne plus faire chez lui que des apparitions de stricte bienséance, il s’était flatté, pendant deux ans, d’en être tout à fait débarrassé. Sa joie avait été au comble lorsque Fiamma lui avait dit, huit jours auparavant, que son intention était de prendre le voile, et qu’elle allait l’accompagner à Fougères pour faire ses adieux à ses amis du village et leur donner l’assurance de la liberté d’esprit et de la satisfaction véritable avec lesquelles elle embrassait l’état monastique. Ce voyage avait paru d’autant plus convenable et d’autant plus avantageux à M. de Fougères vis-à-vis de l’opinion publique, qu’il se croyait plus assuré de la résolution inébranlable de sa fille. La crainte d’une inclination de sa part pour Féline n’avait jamais été sérieuse en lui, et, s’il l’avait eue, depuis longtemps elle s’était dissipée. Il ignorait leur correspondance, et, lors même qu’il en eût été le confident, il eût pu croire que Simon était guéri de son amour et que Fiamma ne l’avait jamais partagé.

La scène qui venait d’avoir lieu avait donc été pour lui un coup de foudre. Ce n’est pas qu’une alliance avec Féline fût désormais aussi disproportionnée à ses yeux qu’elle l’eût été deux ou trois ans auparavant. Depuis la veille surtout, M. de Fougères commençait à apprécier les avantages de la position et l’importance des talents du Simon. Il avait vu en arrivant les sommités aristocratiques de la province. Il avait dîné à la préfecture, et là tous les convives avaient déploré les opinions de M. Féline avec une chaleur qui prouvait le cas qu’on faisait de sa force ou la crainte qu’elle inspirait. On s’était surtout étonné de l’imprudence qu’avait commise M. de Fougères en ne le choisissant pas pour avocat ou en ne s’assurant pas d’avance de sa neutralité. Le séjour de Paris rend essentiellement dédaigneux pour les talents de la province ; on s’imagine que la capitale absorbe toutes les supériorités et en déshérite le reste du sol. Cela était arrivé à M. de Fougères ; il s’éveilla péniblement de cette erreur dès les premières opinions qu’il entendit émettre à ses pairs sur la puissance de Féline. Cette jeune renommée avait pris subitement tant d’éclat que la surprise et l’inquiétude du plaideur furent extrêmes. Il courut aussitôt se confier à M. Parquet. C’est pour cela que Bonne, prenant son embarras pour de la froideur, était revenue au village, la veille dans la soirée, pénétrée de l’idée que le comte avait découvert les projets de son père à l’égard de Fiamma et qu’il en était offensé.

Cependant M. de Fougères s’était flatté que Simon n’oserait pas résister à la crainte de se faire un ennemi d’un homme tel que lui, et il avait pris le parti de le flagorner dans la personne de M. Parquet, n’imaginant guère qu’il allait tomber dans un piège. Il y était tombé avec une simplicité qui le couvrait de honte à ses propres yeux, et qui poussait à l’exaspération l’aversion profonde qu’il avait pour la caste plébéienne. En raison de ses adulations et de ses platitudes devant cette caste, M. de Fougères lui portait, dans le secret de son cœur, la haine héréditaire dont les nobles ne guériront jamais et que ressentent avec plus d’amertume ceux d’entre eux qui ont la lâcheté de mendier son appui et de la tromper par couardise.

Ayant depuis deux ans concentré toutes ses affections (si toutefois les avares ont des affections) sur sa nouvelle famille, il mettait son orgueil et sa joie à ménager une grande fortune à ses héritiers. Il avait regardé Fiamma comme morte, et il avait eu la politesse de lui offrir une vingtaine de mille francs de dot pour épouser le Seigneur, à peu près comme il eût réservé cette somme à des obsèques dignes du rang de sa famille. Mais Fiamma avait refusé jusqu’à ce don, en alléguant que le petit héritage de sa mère lui suffirait pour entrer au couvent et pour s’y ensevelir.

Maintenant, au lieu de cette heureuse conclusion à l’importune existence de sa fille chérie (il l’appelait ainsi surtout depuis qu’elle approchait de la tombe où il eût voulu la clouer vivante), il prévoyait qu’il faudrait s’exécuter et lui donner une dot convenable. Il supposait que Féline avait des dettes ou de l’ambition ; il regardait cette race d’avocats et de procureurs comme une armée ennemie, qui le couvrirait de blâme dans le pays s’il ne faisait pas honorablement les choses, et, en fin de cause, il savait que sa fille pouvait se passer de son consentement. Son cœur était donc dévoré de toutes les chenilles de l’avarice, et il ne voyait aucune issue à son embarras ; car la seule chose qui l’eût rassuré, la résolution de Fiamma contre le mariage, venait d’être subitement révoquée d’une manière laconique et absolue dont il ne connaissait que trop la valeur. Il n’avait donc qu’un moyen de se soulager, c’était de se mettre en colère ; et il faut que cette envie soit bien irrésistible, puisqu’elle aggravait tout le mal et qu’il s’y abandonna néanmoins.

Il éclata donc en reproches amers sur la trahison de M. Parquet, dont Fiamma s’était rendue complice en le traitant comme un père de comédie. Il qualifia ce projet de sourde et méprisable intrigue, et la conduite de Fiamma d’hypocrisie consommée. « C’était donc là où devaient vous conduire cette dévotion austère, lui dit-il, et cet amour insatiable de la retraite ! J’en ferai compliment aux nonnes qui en ont été dupes ou complices. J’admire beaucoup aussi le prétexte que vous m’avez donné, pour venir me demander, sous le manteau de la prudence, la main de M. Féline ; car c’est vous qui faites ici le rôle de l’homme. Ce n’est pas lui qui veut m’arracher mon consentement, c’est vous-même. C’est vous sans doute qui viendrez à la tête des notaires me présenter une de ces sommations qu’on appelle respectueuses par ironie sans doute pour l’autorité paternelle.

— Monsieur, répondit Fiamma avec le même calme qu’elle avait toujours apporté dans ces pénibles relations, j’espère que je n’aurai pas recours à de semblables moyens, et qu’après avoir mûri l’idée de ce mariage dans votre sagesse vous l’approuverez avec bonté. Si vous étiez plus calme, je vous prierais de m’expliquer sur quoi vous fondez vos répugnances ; mais vous ne m’entendriez pas dans ce moment-ci. Je me bornerai à vous dire que vous n’avez pas été trompé ; que cela du moins a toujours été éloigné de ma pensée et de mon intention ; que je suis absolument étrangère à la forme que M. Parquet a pu donner aux propositions de M. Féline ; que j’ai été de bonne foi dans tout ce que j’ai fait jusqu’ici, et qu’avant-hier encore ma résolution de prendre le voile me semblait inébranlable. Je suis venue ici, croyant assister au mariage de M. Féline avec Bonne Parquet ; et lorsque je vous donnai autrefois ma parole d’honneur de ne jamais laisser concevoir à M. Féline des espérances contraires à la raison ou à l’honneur…

— Alors vous mentiez comme aujourd’hui ! s’écria M. de Fougères. Il fallait que vous fussiez bien éprise déjà de cet homme pour qu’un seul jour passé ici, après une aussi longue séparation, vous ait mis aussi bien d’accord. Allons, je ne suis pas un Géronte. Quoique vous soyez une intrigante habile, vous ne me ferez pas croire que le temps de votre retraite au couvent ait été très-saintement employé. Après une vie comme celle que vous meniez ici, après des jours et des nuits passés on ne sait où, je ne serais pas étonné que des raisons majeures ne vous eussent tout d’un coup forcée à vous cacher, et je présume que M. Féline, ayant fait fortune, est saisi aujourd’hui d’un remords de conscience ; car vous êtes tous fort pieux, lui, sa mère, vous, et la confidente, mademoiselle Parquet…

— Monsieur, dit Fiamma avec énergie, vous m’outragez et je ne le souffrirai pas, car vous n’en avez pas le droit. Dieu sait que vous n’avez aucun droit sur moi.

— J’en ai que vous ignorez, mademoiselle, et qu’il est temps de vous faire savoir, s’écria le comte hors de lui. J’ai le droit du bienfaiteur sur l’obligé, de celui qui donne sur celui qui reçoit ; j’ai le droit qu’un homme acquiert en subissant dans sa maison la présence d’un étranger et en l’y élevant par compassion. Ce droit, signora Carpaccio, le comte de Fougères l’a acquis en daignant nourrir la fille d’un bandit et d’une…

— Et d’une femme parfaite, indignement sacrifiée à un misérable tel que vous, répondit Fiamma d’un air et d’un ton qui forcèrent le comte à se rasseoir. Puisque vous savez tout, monsieur le comte, sachez bien que, de mon côté, je n’ignore rien, et je vais vous le prouver. Restez ici ; ne bougez pas, ne m’interrompez pas, je vous le défends ! La mémoire de ma mère est sacrée pour moi. N’espérez pas la flétrir à mes yeux, ni me faire rougir de devoir le jour à un chef de partisans, à un héros qui est mort pour sa patrie, et dont je suis plus fière que de vos ancêtres, dont une loi absurde et impie me force de porter le nom. Bianca Faliero, de la race ducale de Venise, et Dionigi Carpaccio, paysan des Alpes, défenseur et martyr de la liberté, c’était une noble alliance, et il n’y a qu’une grande âme comme celle de ma mère qui dut savoir préférer la protection généreuse du brave partisan à l’avilissante faveur du comte de Stagenbracht.

— Que voulez-vous dire ? s’écria le comte en essayant de se lever et en bondissant sur son siège avec égarement ; quel nom avez-vous prononcé ? À quelle impure source de calomnie avez-vous puisé l’ingratitude et l’outrage dont vous payez ma miséricorde envers vous ?

— La voici, cette source impure ! dit Fiamma en tirant de son sein un paquet de lettres ; c’est celle de votre fortune, signor Spazetta. Voici les preuves de votre infamie, écrites et signées de votre propre main ; voici les pièces du marché que vous avez conclu avec un seigneur autrichien pour lui vendre votre femme ; voici votre première espérance de racheter le fief de Fougères, monsieur le comte ; car voici la quittance de l’acompte que vous avez reçu sur l’espoir du déshonneur de ma mère. Mais elle n’a pas voulu le consommer pour vous ni l’accepter pour elle-même ; voici la concession de cette maison de campagne où vous aviez consigné ma mère, pour la soustraire, disiez-vous, aux fatigues du commerce et rétablir sa santé délicate, mais, en effet, pour la placer sous la main du comte, à trois pas de sa villa… Mais vous aviez compté sans le secours du chevaleresque Carpaccio, monsieur le comte. Malheureusement il rôdait autour du château de M. Stagenbracht, lorsque les cris de ma mère, qu’on enlevait par son ordre et par votre permission, parvinrent jusqu’à lui. C’est alors que, par une tentative désespérée, trois contre dix, il la délivra et fit ce que vous auriez dû faire en tuant de sa propre main le ravisseur. Si la reconnaissance de ma mère pour ce libérateur, et son admiration pour un courage intrépide, lui ont fait fouler aux pieds le préjugé du rang et manquer à des devoirs que vous aviez indignement souillés le premier, c’est à Dieu seul qu’appartiennent la remontrance et le pardon. Quant à vous, monsieur le comte, au lieu d’insulter les cendres de cette femme infortunée, c’est à vous qu’il appartient de baisser la tête et de vous taire, car vous voyez que je suis bien informée. »

Le comte resta, en effet, immobile, silencieux, atterré.

« Je vous ai dit, continua Fiamma, ce que je devais vous dire pour l’honneur de ma mère ; quant au mien, monsieur, il me reste à vous rappeler que vous avez encore moins le droit d’y porter atteinte : car vous êtes un étranger pour moi, et non-seulement il n’y a aucun lien de famille entre nous, mais encore j’ai été élevée loin de vos yeux, sans que vous ayez jamais rien fait pour moi… Ne m’interrompez pas. Je sais fort bien que la crainte de voir ébruiter votre crime vous a disposé envers ma mère à une indulgence qu’un honnête homme n’eût puisée que dans sa propre générosité. Je sais que vous avez daigné ne point la priver du nécessaire, d’autant plus qu’elle tenait de sa famille les faibles ressources que je possède aujourd’hui. Je sais que vous ne l’avez point maltraitée et que vous vous êtes contenté de l’insulter et de la menacer. Je sais enfin que vous l’avez laissée mourir sans l’attrister de votre présence : voilà votre clémence envers elle. Quant à vos bontés pour moi, les voici : vous m’avez laissée vivre avec mon modeste héritage jusqu’au moment où, pensant acquérir des protections par mon établissement, vous m’avez arrachée à ma retraite et au tombeau de ma mère pour me jeter dans un monde où je n’ai pas voulu servir d’échelon à votre fortune. Je savais de quoi vous étiez capable, monsieur le comte ; mais ce qui me rassurait, c’est qu’un contrat de vente illégitime eût été plus nuisible que favorable à vos nouveaux intérêts. Il ne s’agissait plus pour vous de payer un fonds de commerce d’épiceries, vous vouliez désormais jeter de l’éclat sur votre maison. Je ne me serais jamais rapprochée de vous, sans le secret inviolable que je devais aux malheurs de ma mère, sans la prudence extrême avec laquelle je voulais, par une apparence de déférence à vos volontés, éloigner ici, comme en Italie, tout soupçon sur la légitimité de ma naissance. Croyez bien que c’est pour elle, pour elle seule, pour le repos de son âme inquiète, pour le respect dû à ses cendres abandonnées, que je me suis résignée pendant plusieurs années à vivre près de vous et à vous disputer pas à pas mon indépendance sans vous pousser à bout. Un ami imprudent a allumé aujourd’hui votre fureur contre moi, au point qu’elle a rompu toutes les digues. Cette explication, la première que nous avons ensemble sur un tel sujet, et la dernière que nous aurons, je m’en flatte, a été amenée par un concours de circonstances étrangères à ma volonté ; mais puisqu’il en est ainsi, je m’épargnerai les pieux mensonges que je voulais vous faire sur mon vœu de pauvreté, je vous dirai franchement ce que je vous aurais dit à travers un voile. Vous pouvez donner ma main à Simon Féline sans craindre que je fasse valoir sur votre fortune des droits que j’ai, aux termes de la loi, mais que ma conscience et ma fierté repoussent. La seule condition à laquelle j’ai accordé la promesse de ma main est celle-ci. Pour sauver les apparences et mettre vos enfants légitimes à couvert de toute réclamation de la part des miens (si Dieu permet que le sang de Carpaccio ne soit pas maudit), M. Féline vous signera une quittance de tous les biens présents et futurs, que votre respect pour les convenances et mes droits d’héritage m’eussent assurés…

— M. Féline sait-il donc le secret de votre naissance ? dit M. de Fougères avec anxiété.

— Ni celui-là ni le vôtre, monsieur, répondit Fiamma : ces deux secrets sont inséparables, vous devez le comprendre ; et si, en divulguant l’un, on flétrissait la mémoire de ma mère, je serais forcée de divulguer l’autre pour la justifier. Ainsi, soyez tranquille ; ces papiers que j’ai trouvés sur elle après sa mort ne seront jamais produits au jour si vous ne m’y contraignez par un acte de folie, et ils seront anéantis avec moi sans que mon époux lui-même en soupçonne l’existence. »

Depuis le moment où M. de Fougères avait aperçu les papiers dans la main de Fiamma jusqu’à celui où elle les remit dans son sein, il avait été partagé entre le trouble de la consternation et la tentation de s’élancer sur elle pour les lui arracher. S’il n’avait pas réalisé cette dernière pensée, c’est qu’il savait Fiamma forte de corps et intrépide de caractère, capable de se laisser arracher la vie plutôt que de livrer le dépôt qu’elle possédait ; d’ailleurs il avait espéré l’obtenir de bonne grâce. Il balbutia donc quelques mots pour faire entendre que son consentement au mariage était attaché à l’anéantissement de ces terribles preuves. Fiamma ne lui répondit que par un sourire qui exprimait un refus inflexible, et, le saluant sans daigner lui demander une promesse qu’il ne pouvait pas refuser, elle s’éloigna en silence. Alors le comte se leva et fit deux pas sur ses traces, vivement tenté de la saisir par surprise et d’employer la violence pour arracher sa sentence d’infamie. Mais, au même instant, la pâle et calme figure de Simon Féline parut de l’autre côté de la haie, dans le jardin du voisin Parquet.

Le comte le salua profondément, tourna sur ses talons et disparut.

Le mariage de Simon Féline et de Fiamma Faliero fut célébré à la fin du printemps, dans la petite église où ils avaient dit une si fervente prière le jour de leurs mutuels aveux. À côté de ce beau couple, on vit l’aimable Bonne s’engager dans les mêmes liens avec le jeune médecin qui l’aimait, et qu’elle ne haïssait pas, c’était son expression. Le comte de Fougères assista au mariage avec une exquise aménité. Jamais on ne l’avait vu si empressé de plaire à tout le monde. Heureusement pour lui, cette noce se passait en famille, au village, et sans éclat, dans la maison Parquet. Aucun de ses pairs, et sa nouvelle épouse elle-même, qui fut très à propos malade ce jour-là, ne put être témoin des détails de cette fête, qui consomma sa mésalliance. La bonne mère Féline se trouva assez bien rétablie pour en recevoir tous les honneurs. Tout se passa avec calme, avec douceur, avec simplicité, avec cette dignité si rare dans la célébration de l’hyménée. Aucun propos obscène ne ternit la blancheur du front des deux charmantes épousées. Le seul maître Parquet ne put s’empêcher de glisser quelques madrigaux semi-anacréontiques, qu’on lui pardonna, vu qu’il avait bu un peu plus que de raison. Cependant ni lui ni aucun des convives ne dépassa les bornes d’un aimable abandon et d’une douce philosophie. Le curé prit part au repas, après avoir promis à Jeanne de ne plus s’aviser d’encenser personne. Le seul événement fâcheux qui résulta de ces modestes réjouissances, ce fut la mort d’Italia, que l’on trouva le lendemain matin étendu sur les débris du festin et victime de son intempérance.

En vertu d’un arrangement que conseilla et que décida M. Parquet, M. de Fougères renonça aux principaux avantages du testament fait en faveur de sa femme, afin de ne pas perdre le tout, et l’honneur de sa famille par-dessus le marché.

Cet échec, que ne compensait pas en entier la renonciation de Féline à toute dot ou héritage, l’affligea bien, et il quitta précipitamment le pays, heureux du moins de se débarrasser du voisinage et de l’intimité, non de la famille Féline, qui ne l’importunait guère de ses empressements, mais de M. Parquet, qui, affectant de le prendre désormais au mot et de le traiter d’égal à égal, s’amusait à le faire cruellement souffrir.

Il est vraisemblable que les relations du village avec, le château eussent été de plus en plus rares et froides, sans un événement qui vint tout à coup plier jusqu’à terre l’épine dorsale du comte de Fougères : la chute d’une dynastie et l’établissement d’une autre. Le règne du tiers état sembla effacer tous les vestiges d’orgueil nobiliaire que M. de Fougères n’avait pas laissés dans la boutique de M. Spazetta. Tant que la royauté bourgeoise n’eut pas pris décidément le dessus sur les résistances sincères, le comte, espérant tout, ou plutôt craignant tout de l’influence des avocats et de la puissance des grandes âmes, se fit l’adulateur de son gendre, et par conséquent de M. Parquet. Simon avait peine à dissimuler son dégoût pour cette conduite, et M. Parquet y trouvait un inépuisable sujet de moquerie et de divertissement. Mais quand la puissance régnante eut absorbé ou paralysé l’opposition ; quand, n’ayant plus peur du parti républicain, elle se tourna vers l’aristocratie et chercha à la conquérir, M. de Fougères suivit l’exemple de la mauvaise race de courtisans qui ne peut pas perdre l’habitude de servir ; et, cessant de faire de l’indignation au fond de son château avec le sardonique M. Parquet, il se brouilla avec lui et avec Simon sur le premier prétexte venu ; puis il revint à Paris faire sa cour à quiconque lui donna l’espoir de le pousser à la pairie, chimérique espoir qu’il avait caressé sous le règne précédent.


FIN DE SIMON.