Sermon XXVIII. Dieu est tout à tous.

Œuvres complètes de Saint Augustin (éd. Raulx, 1864)


SERMON XXVIII. DIEU EST TOUT A TOUS[1]. modifier

ANALYSE. – Comme le titre l’indique, ce charmant petit discours se propose de montrer : 1° que notre cœur trouve en Dieu toutes les jouissances qu’il peut désirer ; 2° que fort différent de beaucoup de biens matériels qui ne peuvent se donner à plusieurs sans se partager, Dieu se donne tout entier à chacun de nous et chacun peut le posséder également tout entier. – On ne sait ce qui frappe le plus ici, la sublimité des pensées ou la clarté de l’exposition.


1. Parmi les divins oracles, examinons de préférence, avec l’aide du Seigneur, celui-ci que nous avons entendu le dernier : « Que le cœur qui cherche Dieu soit dans l’allégresse. » Ce qui rend opportune cette méditation, c’est que nous sommes encore à jeun ; et notre cœur sera dans la joie pourvu que notre âme soit affamée. Lorsqu’on apporte sur nos tables des mets agréables, ceux qui ont faim se réjouissent l’œil qui aime à voir quelque chose d’éclatant se réjouit aussi lorsqu’on lui présente des tableaux où la variété des couleurs et la perfection des, traits sont propres à le charmer ; il y a joie également pour l’oreille qui recherche les chants harmonieux, joie pour l’odorat qui court après les suaves parfums. « Que le cœur qui cherche Dieu soit » donc aussi « dans la joie. »
2. Il est hors de doute que chacun de nos sens est agréablement frappé par son objet propre. Le son n’a rien qui charme l’œil, ni la couleur rien qui charme l’oreille. Mais pour notre cœur Dieu est à la fois lumière, harmonie, parfums et nourriture ; et s’il est tout cela, c’est qu’il n’est rien de cela ; et s’il n’est rien de cela, c’est que tout cela a été créé par lui. Il est la lumière de notre cœur ; aussi nous lui disons : « A votre lumière nous verrons la lumière[2]. » Il en est l’harmonie : « Vous ferez entendre à nos oreilles la joie et l’allégresse[3]. » Pour notre cœur il est aussi un parfum : « Nous sommes la bonne odeur du Christ[4]. » Si en jeûnant vous avez besoin de nourriture : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice[5]. » Or il est dit de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même qu’« il est devenu notre justice et notre sagesse[6]. » Voici la table préparée ; Jésus-Christ est la justice : justice qui ne manque jamais, qu’un serviteur n’a pas besoin d’assaisonner pour nous et que le commerce ne transporte point d’au-delà des mers, comme les fruits étrangers.C'est la nourriture que goûte celui qui n’a point le palais malade ; c’est la nourriture de l’homme intérieur ; et parlant de lui-même le Christ a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel [7]. » Cet aliment nourrit sans s’épuiser ; il se prend sans se consumer ; il rassasie la faim sans diminuer. Lorsque vous sortirez d’ici, vous ne trouverez rien de pareil sur vos tables. Et puisque vous êtes à ce banquet, mangez convenablement, mais après l’avoir quitté, ayez soin de bien digérer. C’est bien manger et mal digérer que de bien écouter la parole Dieu sans la pratiquer : ce n’est pas en tirer les sucs nourriciers, mais la rejeter avec dégoût comme une nourriture aigre et indigeste.
3. Ne vous étonnez point que nos cœurs mangent et se nourrissent sans rien ôter à leurs aliments. Dieu n’a-t-il pas pour nos yeux une nourriture semblable ? La lumière, en effet, est l’aliment des yeux, les yeux en vivent, et s’ils sont trop longtemps dans les ténèbres, ils périssent en quelque sorte pour avoir jeûné. On a vu des hommes perdre la vue en demeurant dans l’obscurité ; rien ne s’était glissé dans leurs yeux, personne ne les avait frappés, aucune humeur étrangère n’y avait pénétré, ni poussière, ni fumée ; ces hommes sortirent de leur retraite, et ils ne voyaient plus comme ils voyaient auparavant ; leurs yeux étaient morts de faim ; ils s’étaient éteints pour n’avoir pas pris leur nourriture, c’est-à-dire pour n’avoir pas vu la lumière. Reconnaissez maintenant ce que je voulais vous montrer, savoir quelle est la nature de cette lumière dont vivent les yeux. Tous la voient, tous les yeux s’en nourrissent ; et néanmoins en servant d’aliment à la vue, la lumière ne perd rien d’elle-même. Deux hommes la voient, elle demeure entière ; plusieurs la voient, elle reste la même ; le riche la voit, le pauvre la voit, elle est égale pour tous. Nul ne la restreint ; elle enrichit le pauvre ; elle n’est point pour le riche un objet d’avarice. Est-ce en effet que le plus riche voit plus ? Est-ce qu’avec son or il peut supplanter le pauvre et acheter la lumière pour en priver l’indigent ? Si tel est l’aliment de nos yeux, que devons-nous penser de Dieu pour nos âmes ?
4. L’oreille aussi vit par le son, et qu’est-ce que le son ? car nous pouvons par les choses sensibles nous faire une idée des choses intelligibles. Je parle à votre charité ; vos oreilles et vos âmes sont ouvertes. Je viens de nommer deux choses les oreilles et les âmes, et dans ma parole il y a deux choses aussi : le son et la pensée. Tous deux volent et arrivent en même temps à l’oreille ; mais le son s’y arrête, tandis que la pensée descend au cœur. Considérons le son d’abord ; car nous devons lui préférer de beaucoup la pensée.
Le son est comme le corps : la pensée est comme l’âme. Aussitôt après avoir frappé l’air et atteint l’oreille, le son expire sans retour, on ne l’entend plus. Car les syllabes qui le produisent se succèdent si rapidement, qu’on n’entend la seconde qu’après le passage de la première. Et toutefois quelle merveille dans ce qui passe si vite ! Si maintenant pour apaiser votre faim je vous présentais un pain, chacun ne l’aurait pas ; vous le partageriez et chacun en aurait d’autant moins que vous êtes plus nombreux. Je vous présente un discours, vous ne vous en partagez point les syllabes, vous ne le rompez pas pour en distribuer un morceau à celui-ci, un morceau à celui-là et pour donner à chacun une petite partie de ce que je dis. Tout est entendu par un, tout l’est par deux, tout l’est par plusieurs et par tous ceux qui sont venus ici. Pour tous un discours suffit et chacun l’a tout entier : ton oreille veut l’écouter, l’oreille de ton voisin ne lui fait rien perdre.
Si la parole qui n’est qu’un bruit produit cette merveille, que ne fait pas le Verbe tout-puissant ? Notre voix est dans toutes les oreilles, chacun la possède tout entière : il ne me faut pas autant de voix que vous avez d’oreilles ; une seule voix suffit pour plusieurs oreilles et sans se diviser elle remplit chacune d’elles. Ainsi représentez-vous le Verbe de Dieu, tout entier au ciel, tout entier sur la terre, tout entier avec les anges, dans le sein de son Père tout entier, tout entier dans le sein de la Vierge, tout entier dans l’éternité, dans son corps tout entier, tout entier dans les enfers lorsqu’il les visita et tout entier au paradis lorsqu’il y conduisit le larron converti. Voilà pour le son.
5. Et si je dis un mot de la pensée, qui pourtant est bien inférieure au Verbe de Dieu ? Je produis un son ; mais après l’avoir émis je ne le retiens plus ; et si je veux me faire entendre encore, je produis un autre son et après celui-ci un troisième, sans quoi ce sera le silence. Mais quand il s’agit de la pensée, je te la donne et je la garde en même temps ; tu tiens ce que tu as entendu et je ne perds pas ce que j’ai dit. Reconnaissez combien il est juste que « se réjouisse le « cœur qui cherche Dieu. » Car le Seigneur est lui-même la vérité maîtresse.
Ainsi donc ma pensée reste dans mon esprit et va au tien sans le quitter. Mais pour te la transmettre j’ai besoin d’une espèce de véhicule, c’est le son. Je le prends, je le charge en quelque sorte de ma pensée, je la sors, je la conduis, je la mène jusqu’à toi sans la quitter. Si ma pensée peut faire cela avec ma voix ; le Verbe de Dieu n’en peut-il faire autant avec son corps ? En effet pour venir jusqu’à nous, le Verbe de Dieu qui est Dieu et vit dans le sein de Dieu, cette divine Sagesse qui demeure immuablement dans le sein du Père, choisit un corps comme la pensée choisit un son, il se mit dans ce corps et vint à nous sans quitter son Père.
Comprenez, goûtez ce que vous venez d’entendre, méditez-en la grandeur et les merveilles, et concevez de Dieu des idées toujours plus grandes. Dieu l’emporte sur toute lumière, il l’emporte sur toute harmonie, il l’emporte sur toute pensée. Il faut désirer Dieu, soupirer après lui avec amour, afin de sentir la joie dans le cœur qui le cherche.

  1. Ps. 104, 3
  2. Ps. 35, 10
  3. Ps. 50, 10
  4. 2 Cor. 2, 15
  5. Mt. 5, 6
  6. 1 Cor. 1, 30
  7. Jn. 6, 51