Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens/Chapitre VIII

CHAPITRE VIII.

Application de l’Alphabet hiéroglyphique aux noms propres des Pharaons.

Si la lecture des noms hiéroglyphiques des anciens rois de race égyptienne, noms si fréquemment gravés sur les grands édifices de la Thébaïde et sur les débris de ceux qui existèrent jadis dans le Delta, doit présenter un grand intérêt pour l’objet spécial de cet ouvrage, cette lecture sera d’une bien plus haute importance encore pour l’avancement des sciences historiques. Quoique l’expédition française en Égypte ait donné à l’Europe savante une connaissance précise des monumens antiques de cette contrée, monumens sur le degré de perfection desquels on n’avait pu acquérir aucune idée exacte par les informes croquis de Paul Lucas de Pococke et de Norden, l’histoire même de l’art égyptien n’en est pas moins demeurée aussi incertaine qu’auparavant, parce que les époques de la construction de ces temples et de ces palais, époques qui devaient être les élémens premiers de la chronologie de cet art, ont été jusqu’ici complètement ignorées. Dans cette absence de documens positifs, les suppositions ont pris la place des faits, et l’on a cru pouvoir suppléer, par des conjectures plus ou moins ingénieuses, à des connaissances certaines qu’on ne devait attendre que de l’interprétation des innombrables inscriptions hiéroglyphiques gravées sur ces vénérables restes de la magnificence égyptienne.

Deux opinions contradictoires semblent se partager encore aujourd’hui le monde savant, sur l’antiquité plus ou moins reculée des monumens de l’Égypte. Toutes deux sont presque exclusives, et ne reposent en général, il faut le dire, que sur de simples considérations fondées sur des aperçus partiels dont l’exactitude peut être trop souvent contestée. On a dit que tous les grands édifices égyptiens, construits d’après les règles d’une architecture qui n’a rien de commun avec celle des Grecs ni des Romains, que tous les monumens de style égyptien et qui portent des inscriptions en écriture hiéroglyphique, devaient avoir été élevés à une époque antérieure à la conquête de l’Égypte par Cambyse, et il en résulterait que l’existence des temples égyptiens les plus modernes, remonterait au-delà de l’année 522 avant J.-C.

Avec un semblable point de départ, il était bien naturel de ne considérer les zodiaques, ou les autres tableaux regardés comme astronomiques et sculptés dans les temples de Dendéra, d’Esné et les tombeaux de Thèbes, que comme représentant un état du ciel antérieur aussi au commencement du vi.e siècle avant l’ère vulgaire ; et il a dû nécessairement résulter de ces calculs, fondés sur une supposition purement gratuite, que l’érection de certains monumens de Thèbes, par exemple, dont l’aspect seul suffit pour les faire attribuer à une époque qui précéda la construction de Dendéra, a été rapportée à un temps prodigieusement reculé, puisque le temple de Dendéra, plus moderne qu’eux, était déjà considéré de fait comme fort antérieur à l’ère chrétienne.

D’un autre côté, des hommes instruits et dont on avait, avec raison, l’habitude de respecter les décisions en fait d’antiquités grecques et romaines, et après eux plusieurs personnes moins bien préparées à l’examen d’une question qui exigeait une connaissance préalable de l’antiquité égyptienne, avaient avancé, les uns pour des raisons au moins spécieuses, les autres pour des motifs qui, pour la plupart, ne sauraient supporter le moindre examen, que les édifices de Dendéra et d’Esné ne remontaient pas au-delà du règne de Tibère ; et concluant de ces monumens à tous les autres, on décidait, sans hésitation, que ces autres temples de la Haute-Égypte ne pouvaient appartenir à des temps bien antérieurs à l’ère vulgaire, renfermant ainsi toutes les époques de l’art égyptien dans l’intervalle d’un petit nombre de siècles.

Toutefois, on peut dire ici, sans risquer de trop s’avancer, que, malgré tant d’efforts renouvelés de part et d’autre, l’opinion des hommes instruits flottait encore incertaine au milieu d’assertions aussi divergentes.

Deux faits nouveaux, importans par leur certitude, sont venus enfin jeter quelque lumière sur une partie de cette grande question : les Recherches de M. Letronne sur les inscriptions grecques et romaines de l’Égypte, ont démontré qu’il y avait dans cette contrée des édifices de style égyptien et décorés d’inscriptions en hiéroglyphes, qui avaient été construits, en tout ou en partie, par des Égyptiens du temps de la domination des Grecs et des Romains ; et ma découverte de l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques a démontré plus directement encore la vérité de cette proposition, en nous faisant lire sur ces mêmes édifices égyptiens, les titres, les noms et les surnoms de rois Lagides ou d’empereurs romains.

Ainsi donc, il résulte des travaux de M. Letronne et des miens, que la première opinion, celle qui considère tous les temples de style égyptien comme antérieurs à Cambyse, doit être de beaucoup modifiée : on ne pouvait croire, en effet, qu’un peuple qui s’attacha si particulièrement à signaler, par les plus imposantes constructions, son respect pour sa religion, principe fondamental de son organisation sociale, et qui conserva cette religion, ses mœurs, et presque sa liberté, après la fin de la domination des Perses, n’eût construit aucun édifice public depuis les temps d’Alexandre le Grand jusqu’à son entière conversion au christianisme, c’est-à-dire, durant l’espace de près de sept siècles.

La question ainsi renfermée dans des limites et dans des termes bien connus, se réduisait donc à distinguer, s’il était possible, les monumens postérieurs à Cambyse, d’avec ceux qui existaient avant son invasion en Égypte. Pour des raisons tirées de l’ordre même de mes travaux, je n’ai d’abord publié que les applications de mon alphabet aux édifices égyptiens des époques grecque et romaine ; ceux qui, pour des motifs divers, en réduisaient l’usage à la seule lecture des noms propres grecs ou romains, n’attendaient pas de ma découverte la solution pleine et entière de cette question importante, tandis que d’autres, généralisant trop mes premiers résultats, concédaient une part exorbitante aux Grecs et aux Romains, dans l’ensemble des constructions égyptiennes.

Tout dépendait donc absolument de la plus ou moins grande application de mon alphabet ; et s’il pouvait se trouver qu’il servît à l’interprétation des inscriptions hiéroglyphiques de toutes les époques, cette même question allait être enfin décidée sans retour.

Le but de cet ouvrage est de démontrer l’universalité de cet emploi de mon alphabet : et celui de ce chapitre, de l’appliquer aux noms propres des Pharaons antérieurs à Cambyse : et de cette application, il résultera tout à-la-fois, 1.o les preuves de la généralité de mon alphabet et de son existence à toutes les époques connues de l’empire égyptien ; 2.o la distinction même des monumens antérieurs ou postérieurs au conquérant persan ; distinction sur laquelle reposeront toutes les certitudes de l’histoire de l’art en Égypte. Ce dernier résultat de l’emploi de mon alphabet à la lecture des noms pharaoniques, sera l’objet d’un travail particulier. Il ne s’agira principalement ici que de prouver la continuité de l’usage et la haute antiquité de l’écriture phonétique en Égypte.

Les faits exposés dans ma Lettre à M. Dacier ont démontré que les Égyptiens écrivirent phonétiquement les noms propres, les titres et les surnoms de leurs souverains, dans les inscriptions hiéroglyphiques, depuis l’an 332 avant l’ère vulgaire, jusqu’à l’an 161 de cette même ère, c’est-à-dire, depuis la conquête de l’Égypte par Alexandre-le-Grand, jusqu’à la fin du règne d’Antonin, et cela sans interruption, puisque j’ai reconnu, sur les monumens égyptiens, les noms propres hiéroglyphiques phonétiques de presque tous les Lagides, successeurs immédiats du conquérant macédonien, et ceux de tous les Empereurs depuis Auguste, qui réduisit l’Égypte en province romaine, jusqu’à Antonin le Pieux ; il n’y a d’exceptions que pour les noms des empereurs Galba, Othon et Vitellius, la courte durée de leur règne n’ayant pu permettre, en effet, d’élever des monumens durables sur lesquels leurs noms fussent inscrits.

On trouvera dans le Tableau général, les légendes hiéroglyphiques des souverains grecs et romains de l’Égypte, du n.o 126 au n.o 152, et leur lecture ou leur traduction, à l’explication des planches. Ainsi donc, l’usage des signes hiéroglyphiques phonétiques, durant les périodes grecque et romaine de l’histoire égyptienne, ne saurait désormais être mis en doute.

L’emploi de ces mêmes caractères est prouvé pour l’époque intermédiaire comptée de l’arrivée d’Alexandre en Égypte à la conquête de cette contrée par Cambyse, par l’existence de trois noms propres écrits en hiéroglyphes phonétiques : le premier est celui d’un des plus fameux souverains de la Perse ; les deux autres ont appartenu à deux rois de race égyptienne, qui combattirent vaillamment contre les Perses pour assurer l’indépendance de leur patrie, et qui donnèrent quelques années de repos à la malheureuse Égypte.

Un anonyme, qui doute beaucoup de l’existence de mon alphabet hiéroglyphique phonétique en Égypte avant les Grecs et les Romains, serait à-peu-près convaincu qu’il se trompe, dit-il, si je lui montrais le nom de Cambyse écrit en hiéroglyphes phonétiques. Ce défi ne m’a jamais paru qu’une aimable plaisanterie ; car le critique anonyme sait aussi bien que moi, sans doute, que Cambyse, passant sur l’Égypte comme un torrent dévastateur, dut détruire et non édifier, et que les Égyptiens, exposés chaque jour à des massacres, ne pensaient guère, du temps de ce furieux monarque, à élever des monumens pour y inscrire le nom de Cambyse en écriture sacrée, avec les épithètes de dieu gracieux, réparateur de l’Égypte, dieu bienfaisant, réformateur des mœurs des hommes, et autres titres d’usage. Je conviendrai donc, et mes lecteurs en comprendront bien la cause, que je ne puis citer ici le nom hiéroglyphique de Cambyse, et que je n’ai retrouvé, jusqu’à présent, qu’un seul nom propre de roi persan, celui de Xerxès, troisième successeur de Cambyse ; mais ce nom propre doit être aussi probant aux yeux de l’anonyme, que le serait celui de Cambyse lui-même : il suffit en effet à la discussion présente, puisque Xerxès vécut plus de cent cinquante ans avant Alexandre.

J’ai reconnu le nom propre hiéroglyphique du monarque persan, dans un cartouche gravé sur un beau vase d’albâtre oriental, existant au cabinet du Roi (Tabl. gén. n.o 125). Ce nom est formé de sept caractères dont la valeur est déjà certaine. Le premier est un ϧ (khei), comme dans le nom propre ⲡⲉⲧϧⲏⲙ, Petkhêm[1] ; le second est un Ϣ (schei), que nous retrouverons aussi dans les noms pharaoniques ; le troisième, les deux plumes, un  ; l’oiseau,  ; le lion, ou  ; le sixième et le septième sont encore un Ϣ et un , ce qui donne le véritable nom persan de ce roi, Ϧϣⲏⲁⲣϣⲁ, Khschéarscha, sans aucune omission, même celle d’une seule voyelle brève médiale.

Cette lecture est mise, outre cela, hors de doute, par la présence, sur ce même vase, d’une inscription en d’autres caractères et en une autre langue, contenant aussi le nom de Xerxès. Cette seconde inscription est conçue en caractères cunéiformes, c’est-à-dire en ancienne écriture persane, telle qu’on la retrouve sur les antiques monumens de Persépolis. Le premier mot de cette inscription (Tabl. gén. n.o 125 bis), terminé, selon la coutume, par un caractère incliné de gauche à droite, est composé de sept lettres, comme le cartouche égyptien ; la première et la sixième sont semblables, comme dans le cartouche égyptien ; la quatrième et la septième se ressemblent encore, comme dans le cartouche égyptien. Il est donc évident que les caractères cunéiformes expriment exactement les mêmes sons que les hiéroglyphes du cartouche égyptien. Aussi, M. Saint-Martin, qui s’était depuis longtemps occupé de recherches tendant à découvrir l’alphabet persépolitain, et qui, par de nombreuses comparaisons, avait déjà des idées arrêtées sur ce point, a-t-il reconnu sans peine, dans les sept premiers caractères de l’inscription cunéiforme, le nom Khschéarscha, comme je lisais moi-même le cartouche hiéroglyphique ; et cette concordance des deux inscriptions ne laisse aucune incertitude sur la lecture de l’une ni de l’autre.

Bien plus, le cartouche contenant le nom hiéroglyphique de Xerxès, est accompagné, sur ce même vase d’albâtre, de cinq autres caractères hiéroglyphiques, dont la valeur phonétique bien connue donne le mot ⲓⲣⲓⲛⲁ, qu’on pouvait prononcer Iérina, Iriéna ou Iriéno, et qui ne peut répondre qu’au titre persan Iéré, mot que porte la légende cunéiforme du même vase, et qui, dans les textes zends, exprime le nom Héros ou Iranien, c’est-à-dire Persan.

Il est donc prouvé aussi que l’écriture hiéroglyphique égyptienne admettait des signes phonétiques, dès l’an 460, au moins, avant J.-C ; ces signes n’ont donc point été inventés en Égypte du temps des Grecs ou des Romains, comme on a paru vouloir le croire.

Deux sphinx en basalte, de travail égyptien, placés dans la salle de Melpomène, au Musée royal, sont d’un style qui ne permet point de les rapporter à la plus ancienne époque de l’art égyptien ; ils offrent, sur leur plinthe, des inscriptions en beaux caractères hiéroglyphiques, dans chacune desquelles on remarque deux cartouches ou encadremens elliptiques, séparés l’un de l’autre par le groupe bien connu, ϣⲉ ⲣⲏ, fils du Soleil. (Voyez ces deux légendes royales, Tableau général, n.os 123 et 124.)

Si je procédais, d’après les principes dans lesquels persiste M. le docteur Young, faute d’avoir bien fixé le sens du groupe fils du Soleil (Tabl. gén. n.o 405), je devrais croire que les inscriptions des deux sphinx renferment quatre noms propres, dont deux au moins de personnages ayant exercé le pouvoir suprême en Égypte. Le savant anglais, donnant à ce groupe la simple signification de fils, a dû nécessairement croire que deux cartouches étant séparés par ce groupe, le premier renferme le nom d’un roi, et le second celui de son père, roi ou non. Je mets en principe, au contraire, que si deux cartouches sont séparés par le groupe n.o 405, ils n’expriment jamais que le nom d’un seul roi, sans qu’il soit fait dans les cartouches la moindre mention du nom de son père ; il me sera facile de le prouver. Et comme nous ne pouvons tenter la lecture des noms propres pharaoniques, avant d’avoir une connaissance exacte de ce que peuvent contenir les deux cartouches qui forment toujours les légendes royales complètes, on pardonnera les détails dans lesquels nous sommes forcés d’entrer pour éclaircir ce point important de palæographie historique.

Si le premier des deux cartouches séparés par le groupe n.o 405. exprimait, ainsi qu’on le croit, le nom du roi régnant, et le second celui de son père, comme par exemple :

Champollion - Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, 1824 (page 220 crop).jpg

il devrait incontestablement arriver, puisque nous connaissons au moins soixante-dix ou quatre-vingts légendes royales à deux cartouches, que le premier cartouche d’une légende se trouvât le second dans une autre, comme par exemple dans celle-ci :

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Le Canon chronologique de Manéthon nous fait connaître en effet un assez grand nombre de familles qui, de père en fils, ont occupé le trône d’Égypte, pour que ce déplacement de cartouches eût lieu d’une légende à d’autres : or, cela n’arrive jamais, et nous devrions déjà conclure de ce fait, que, dans les deux cartouches de la légende hiéroglyphique des rois, il n’est jamais question du nom de leur père.

D’un autre côté, le groupe n.o 405, placé entre deux cartouches, ne saurait signifier simplement fils, comme le voudrait le savant anglais, puisque ce même groupe, ou ses équivalens, précèdent toujours immédiatement les cartouches renfermant les noms propres hiéroglyphiques des empereurs Tibère, Caius, Néron, Domitien : et l’on demanderait en vain quels sont les fils de Tibère, de Caius, de Néron et de Domitien, qui ont gouverné l’Égypte et l’empire romain. Le titre de fils du Soleil convient au contraire à ces différens princes, parce que ce titre fut commun à tous les souverains de l’Égypte. On a vu, en effet, que tel est le sens du groupe n.o 405 ; l’analyse que nous avons faite de ce même groupe, et la valeur bien établie de chacun des signes qui le composent, ne permettent plus de douter qu’il ne signifie rigoureusement fils du Soleil.

En étudiant avec quelque attention les inscriptions hiéroglyphiques dans lesquelles se trouvent les noms propres, soit des rois grecs d’Égypte, soit des empereurs romains, noms dont j’ai donné la lecture dans ma Lettre à M. Dacier, on s’aperçoit bientôt que chacune de ces inscriptions contient toujours deux cartouches accolés ou placés à une petite distance l’un de l’autre.

Le premier est précédé du groupe (n.o 270 bis), qui, dans le texte hiéroglyphique de Rosette, répond constamment au mot ΒΑΣΙΛΕΥΣ du texte grec. Les deux premiers signes de ce groupe, la plante et le segment de sphère , sont en effet les deux premiers signes du groupe (n.o 270), ⲥⲧⲛ (souten), rex, director, qui, dans les textes hiéroglyphiques, exprime très-fréquemment la même idée roi, et dont la forme hiératique est très-reconnaissable dans le groupe correspondant du texte démotique de Rosette. Le troisième signe du groupe n.o 270 bis est une abeille unie au segment de sphère, , signe ordinaire du genre féminin en langue égyptienne ; langue dans laquelle le mot ⲁϥⲛⲉⲃⲓⲱ, abeille, mouche à miel, est en effet du genre féminin. Si nous tenons compte du témoignage formel d’Horapollon, l’abeille exprimait, en écriture hiéroglyphique, Λαον προς βασιλεα πειθηνιον, un peuple obéissant à son roi[2] ; nous pouvons donc considérer les quatre signes qui composent le groupe n.o 270 bis, comme une formule consacrée, signifiant le directeur ou le roi du peuple obéissant, et comme formée d’une abréviation du groupe phonétique ⲥⲧⲛ (n.o 270), roi, et d’un caractère purement symbolique, l’abeille, insecte industrieux auquel une vie laborieuse et dirigée par un instinct admirable, donne une apparence de civilisation qui dut en effet le faire considérer comme l’emblème le plus frappant d’un peuple soumis à un ordre social fixe et à un pouvoir régulier. De plus, ce titre est quelquefois remplacé ou suivi, sur le premier cartouche, par celui de maître du monde, seigneur du monde[3]. Le second cartouche de toute légende royale ou impériale est précédé, s’il est horizontal, et surmonté, s’il est perpendiculaire, soit du groupe ϣⲉ ⲣⲏ, fils du Soleil, soit de son synonyme, le groupe ⲣⲏ ⲥⲓ, enfant du Soleil, né du Soleil (n.os 405, 406, 413 et 414) ; et c’est toujours dans le second cartouche des légendes que j’ai trouvé les noms propres des Lagides et des empereurs. Il nous reste donc à savoir ce que peut renfermer le premier cartouche des légendes royales, celui que précèdent les titres roi du peuple obéissant et seigneur du monde.

Ce premier cartouche ne contient jamais que des titres honorifiques, et c’est toujours le second qui renferme seul un nom propre. L’examen des doubles cartouches de plusieurs souverains de l’Égypte, grecs ou romains, doit invinciblement prouver cette assertion.

Les deux cartouches accolés de la légende de César-Auguste, sur les monumens de Philæ (Tabl. gén. n.o 140), sont l’un et l’autre composés d’hiéroglyphes purement phonétiques : le premier, surmonté du groupe roi, ne contient que le simple titre Ⲁⲩⲧⲟⲕⲣⲧⲱⲣ (Αυτοκρατωρ), l’empereur, et le second, surmonté du groupe fils du Soleil, renferme le mot Ⲕⲁⲓⲥⲁⲣⲥ (Καισαρος), César, qui était en quelque sorte le nom propre de César-Auguste, fils adoptif de Jules.

Le premier cartouche de la légende de Tibère (Tableau général, n.o 141), Précédé de la formule Seigneur du monde, ne renferme encore que le titre Ⲁⲩⲧⲟⲕⲣⲧⲱⲣ (Αυτοκρατωρ), l’empereur ; mais le second, surmonté du groupe ⲣⲏ-ⲥⲓ, enfant du Soleil, contient le nom propre Ⲧⲃⲣⲓⲥ Ⲕⲁⲓⲥⲣⲥ (Τιβεριος Καισαρ), Tibère-César, suivi de l’épithète vivant toujours.

La légende hiéroglyphique de l’empereur Domitien, gravée sur la quatrième face de l’obélisque Pamphile, est ainsi conçue : « Le Seigneur de la panégyrie, comme le dieu Phtha ; roi, comme le Soleil, roi du peuple obéissant, seigneur des mondes, chéri de …[4] ; (l’empereur), né du Soleil, souverain des diadèmes (César Domitien-Auguste), chéri de Phtha et d’Isis, vivant comme le Soleil. »

Le premier des deux cartouches[5] ne contient que le titre impérial ; aussi est-il précédé du titre roi du peuple obéissant, et le second, surmonté du titre du Soleil, renferme encore le nom propre.

Il en est ainsi de toutes les autres légendes impériales complètes. Voyez, à l’explication des planches, les légendes hiéroglyphiques des empereurs Caius, Néron, Trajan, Hadrien et Antonin le Pieux[6].

Si nous analysons les inscriptions hiéroglyphiques et les légendes royales des souverains grecs de l’Égypte, ce qui nous rapproche un peu plus des Pharaons, nous verrons qu’elles se composent toujours également de deux cartouches, l’un précédé du titre roi du peuple obéissant, et l’autre du groupe fils du Soleil, comme les cartouches pharaoniques ; nous citerons seulement en preuve les doubles cartouches d’Alexandre-le-Grand, de Philippe et de Ptolémée Épiphane.

Le premier des deux cartouches affrontés[7] de la légende du, conquérant macédonien, précédé de la qualification roi, ne contient que des titres honorifiques, dont nous avons déjà reconnu la valeur, et il doit se traduire par les mots le chéri d’Amon-Rê, approuvé par le Soleil, Le second cartouche, précédé des expressions ordinaires, fils du Soleil, doit seul renfermer le nom propre ; il porte, en effet, lettre pour lettre, Ⲁⲗⲕⲥⲁⲛⲧⲣⲥ (Αλεξανδρος) Alexandre.

On retrouve les deux mêmes cartouches d’Alexandre dans une petite portion du palais de Louqsor. M. Huyot, membre de l’Institut, qui récemment, et avec tant de fruit, a visité l’Égypte, a reconnu sur les lieux que cette partie du palais était beaucoup plus récente que le reste de ce superbe édifice ; dans ces mêmes inscriptions où est mentionné le roi chéri d’Amon-rê, approuvé par le Soleil, Alexandre, se trouvent aussi deux autres cartouches accolés (Tableau général, n.o 127) : le premier renferme encore des titres, le chéri et l’approuvé d’Amon-rê, et le second contient le nom propre ΠΛΙΠΟΣ ou ΦΛΙΠΟΣ (Φιλιππος), Philippe, précédé du titre fils du Soleil. Il est certain, au reste, que les signes qui séparent les cartouches d’Alexandre et de Philippe, exprimaient le degré de parenté entre les deux princes ; mais ces signes n’ont malheureusement point été copiés ; de sorte que nous ignorons s’il faut rapporter la seconde légende hiéroglyphique à Philippe, père d’Alexandre le Grand, ou à Philippe Aridée, son frère, que la politique du premier des Ptolémées reconnut pour légitime souverain de l’empire et des conquêtes d’Alexandre, pendant les sept années durant lesquelles ce Philippe survécut à Alexandre.

La légende hiéroglyphique de Ptolémée Épiphane se compose, comme celle de ses prédécesseurs et successeurs, de deux cartouches apposés (voyez Tableau général, n.o 132) ; on l’a copiée sur divers édifices de Philæ, de Thèbes et de Dendéra. Son premier cartouche qui précède toujours le titre roi, ne renferme évidemment encore que des qualifications honorifiques ; les quatre premiers signes expriment, ainsi qu’on l’a déjà dit, le titre dieu Épiphane, comme dans le texte hiéroglyphique du monument de Rosette ; au-dessous est le titre approuvé de Phtha, déjà analysé, et accru seulement de deux signes, le scarabée et la bouche, que je prononce Ter, Tor ou Toré, mot qui est un simple surnom du dieu Phtha[8]. La partie inférieure du même cartouche est occupée par un troisième titre, que je traduis avec certitude par les mots image vivante d’Amon-rê. Le second cartouche, surmonté du titre fils du Soleil, contient le nom propre Ptolémée, Ⲡⲧⲟⲗⲙⲏⲥ, Ptolémée, suivi des épithètes ordinaires, vivant toujours, chéri de Phtha.

Ainsi la légende royale de Ptolémée Épiphane, gravée en caractères hiéroglyphiques sur divers temples de l’Égypte, signifie textuellement, le roi (dieu Épiphane, approuvé par Phtha, image vivante d’Amon-rê) fils du Soleil (Ptolémée toujours vivant, chéri de Phtha) ; et c’est l’exacte traduction des titres et noms que la partie grecque du monument de Rosette donne à ce même Épiphane : Βασιλευς, θεος Επιφανης, ον ο Ηφαιστος εδοκιμαζεν, εικων ζωσα το‍υ Διος, υιος Ηλιου, Πτολεμαιος αιωνοβιος, ηγαπημενος υπο του Φθα.

L’analyse de ces diverses légendes royales nous conduit donc bien évidemment à reconnaître en principe que, deux cartouches étant séparés par le titre fils du Soleil (n.os 405 et 406), le premier caractérisé par les groupes roi, roi du peuple obéissant, ou seigneur du monde, ne renferme que des qualifications honorifiques ou des titres particuliers au roi dont le second cartouche contient seul le nom propre, qui peut y être aussi accompagné de surnoms et de nouveaux titres. J’appellerai désormais le premier cartouche le prénom, et le second, le nom propre.

Tel fut, en effet, le protocole royal hiéroglyphique des souverains grecs et romains, et l’on sait avec quelle attention ces nouveaux maîtres de l’Égypte s’attachèrent à imiter les usages consacrés dès long-temps chez un peuple dont ils voulaient capter la bienveillance par un respect habituel de toutes ses coutumes. Ces princes durent donc adopter pour leurs légendes le protocole des anciens Pharaons. L’analyse qui suit des légendes hiéroglyphiques de ces Pharaons, analyse fondée sur les principes déduits de la discussion qui précède, prouvera à la fois la haute antiquité et de cet usage et de l’écriture phonétique en Égypte.

Dans les inscriptions hiéroglyphiques déjà citées[9], et qui décorent la plinthe des sphinx du Musée, nous reconnaissons deux légendes royales, chacune comprenant deux cartouches. Les deux premiers, ou cartouches prénoms[10] des deux légendes, ne doivent contenir que des titres ; nous retrouvons, en effet, dans l’un, le titre déjà connu, approuvé de Cnouphis[11], et dans l’autre, celui de ⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ-ⲙⲁⲓ, chéri des dieux[12]. Si nous analysons ensuite les deux cartouches[13] que précède la formule fils du Soleil, et qui doivent renfermer les noms propres, appliquant aux signes qui les composent les valeurs phonétiques déjà assurées, on obtient dans l’un[14] Ϩⲁⲕⲣ ou ϩⲁⲕⲕ, et dans l’autre[15], Ⲛⲁⲓϥⲣⲟⲩⲛ ; plus, un signe dont le son est encore inconnu.

Aucun nom de souverain grec ou romain ne saurait être reconnu dans ces deux noms propres ; nous devons donc essayer si nous ne rencontrons point, dans les dynasties égyptiennes de Manéthon, deux noms propres de Pharaons qui aient quelque analogie avec ceux que nous lisons dans les deux cartouches : on les trouve bientôt en effet. Dans sa xxix.e dynastie, celle des Mendésiens, il place un roi dont le nom est écrit Αχωρις, et que Diodore de Sicile appelle Ακορις ; et ce prince, circonstance bien remarquable, eut pour prédécesseur et pour successeur deux rois que Manéthon nomme Νεφεριτης, et dont Diodore écrit le nom Νεφρεα, Νεφερεα, à l’accusatif, et Νεφερευς, au nominatif.

Il est impossible de ne point reconnaître, dans le nom hiéroglyphique du roi Ϩⲁⲕⲣ (Hakr), le nom du roi Acor-is (Ακορ-ις, Αχωρ-ις), et dans Ⲛⲁⲓϥⲣⲟⲩⲛ, (Naifroué ou Naifroui), le nom égyptien du roi appelé Néphéreus ou Néphéritès par les Grecs.

Trois circonstances viennent renforcer en outre ce rapprochement, et mettre cette synonymie hors de doute.

La première est la parfaite conformité de proportion, de matière et de travail des deux sphinx qui portent les légendes des deux princes. Ces sphinx décorèrent évidemment un même édifice, et les Pharaons qui les firent exécuter, durent vivre à-peu-près vers une même époque.

D’un autre côté, les deux inscriptions ne diffèrent entre elles que par les prénoms et les noms propres seuls.

Enfin, le style de ces deux sphinx s’éloigne déjà de l’ancien style égyptien, et se rapproche sensiblement de celui qui caractérise les sculptures exécutées en Égypte, sous la domination des Grecs.

L’époque présumable de ces monumens, déduite du style, exige donc, comme la lecture des noms hiéroglyphiques des princes qui les firent exécuter, qu’on les rapporte à la période comprise entre les rois autochthones d’Égypte et la conquête d’Alexandre, c’est-à-dire, à la période pendant laquelle les Égyptiens, conduits par quelques chefs intrépides, luttèrent contre la puissance et l’ambition de la Perse ; ce qui nous ramène aux règnes de Néphéreus I.er et d’Acoris.

Ces deux princes sont en effet les seuls qui, durant cette période de troubles et de dissensions, aient pu jouir de quelques années de repos, et songer à faire exécuter quelques travaux de décoration. Néphéreus Néphéreus régna en effet six années entières, et le règne d’Acoris, son successeur, et son fils selon toute apparence, qui fut de treize ans, est le plus long de tous ceux des xxviii.e, xxix.e et xxx.e dynasties égyptiennes, dont les membres ont occupé le trône depuis Xerxès jusqu’à Darius-Ochus, qui assura aux Perses, à la manière de Cambyse, la possession de l’Égypte, en couvrant cette malheureuse contrée de sang et de ruines.

Les noms hiéroglyphiques des Pharaons-Mendésiens, Néphéreus et Acoris, prouvent donc que l’écriture phonétique était en usage de leur temps. Voyons si avant Cambyse cette écriture était connue des Égyptiens.

L’obélisque Campensis, que l’empereur Auguste fît transporter d’Égypte à Rome, et qu’il plaça au champ de Mars pour servir de gnomon, a été reconnu par Zoëga, auquel nous devons un si important travail sur les obélisques, pour un ouvrage du premier style égyptien : Pline l’attribue, en effet, à un des anciens Pharaons, dont le nom est tellement corrompu et défiguré, ainsi que le sont tous les noms de Pharaons donnés comme érecteurs d’obélisques dans les textes manuscrits de cet auteur[16], qu’il est impossible de s’arrêter à une leçon plutôt qu’à une autre, en supposant même prouvé, ce qui est loin de l’être, que Pline ait jamais su exactement à quels rois égyptiens il fallait attribuer les grands monolithes transportés à Rome.

Le pyramidion et les inscriptions perpendiculaires qui décorent les trois faces de cet obélisque, portent la légende royale gravée sous le n.o 121 du Tableau général.

Le premier cartouche, ou le prénom, contient l’expression des idées Soleil bienfaisant ou gracieux ; le second cartouche, précédé du titre fils du Soleil, renferme conséquemment le nom propre ; il est entièrement phonétique et composé de signes dont le son est incontestable ; il se lit sans difficulté : le carré , le signe recourbé , la chouette ou nycticorax , l’espèce de pincette [17], et le bassin à anneau , ϭ ou , ce qui produit, abstraction faite des voyelles que les Égyptiens supprimaient souvent dans les noms propres nationaux comme dans les noms propres grecs et latins, ⲡⲥⲙⲧⲕ (Psmtk), ⲡⲥⲙⲧϭ ou ⲡⲥⲙⲧⲅ (Psmtg), le nom même Ψαμμητικος, Ψαμμιτιχος, ou Ψαμμητιχος, nom que porta, par exemple, un des plus célèbres souverains de l’Égypte, celui qui encouragea le commerce, ouvrit ses ports, comme l’intérieur de son royaume, aux Grecs, et fit fleurir les beaux-arts. Le travail de l’obélisque Campensis est tout-à-fait digne de cette belle époque de la monarchie égyptienne.

Que le nom propre Psaméték ou Psamétég, qui se lit sur ret obélisque, soit celui même du Pharaon Psammitichus I.er dont nous venons de parler, plutôt que celui de Psammitichus II son petit-fils, c’est ce que je ne chercherai point à établir ici : je trouve, en effet, dans ma collection de légendes royales hiéroglyphiques, deux rois différens qui ont porté le nom de Psaméték (Psammitichus) ; mais ils se distinguent aisément l’un de l’autre par un signe différent dans leur prénom (voyez la légende d’un autre Psammitichus, Tableau général, n.o 122), et je me réserve d’établir ailleurs[18] que ces deux derniers cartouches se rapportent au roi Psammitichus second, fils de Néchao fils de Psammitichus I.er Il importait seulement de démontrer ici que ces deux noms propres de rois égyptiens présentent, en caractères hiéroglyphiques phonétiques, le nom propre égyptien Ψαμμιτικ-ος ; qui fut celui de deux rois d’Égypte, mentionnés par les historiens grecs.

La lecture de ce nom propre pharaonique prouve donc que les hiéroglyphes phonétiques existaient dans les textes sacrés, plus de cent-vingt ans avant Cambyse, époque à laquelle Psammitichus I.er occupait le trône, ou tout au moins quatre-vingts ans avant ce conquérant perse, époque à laquelle Psammitichus II régnait en Égypte.

On serait peut-être enclin à supposer que ce fut sous le règne de ces Psammitichus mêmes que les Égyptiens, influencés par l’exemple des Grecs, auxquels l’entrée de l’Égypte fut alors permise et qui avaient une écriture alphabétique, s’en créèrent une à leur tour, et que l’écriture phonétique égyptienne ne remonte point au-delà de l’époque où les deux peuples furent en contact direct. Je me hâte donc de citer des noms phonétiques de Pharaons plus anciens que Psammitichus. C’est, ce me semble, la meilleure réponse que l’on puisse faire à une supposition pareille, et que rien d’ailleurs ne saurait motiver.

L’obélisque de granit encore debout au milieu des ruines d’Héliopolis, porte la légende royale gravée sous le n.o 119. Le sens du prénom nous est encore inconnu ; mais le nom propre renfermé dans le second cartouche se lit sans aucune hésitation, Ⲟⲩⲥⲣⲧⲥⲛ ou bien Ⲟⲥⲣⲧⲥⲛ ; je n’ai point balancé à reconnaître dans ce nom le second roi de la xxiii.e dynastie, que Manéthon appelle ΟΣΟΡΘΩΣ ou ΟΣΟΡΘΩΝ, et il ne restera aucun doute sur cette synonymie, lorsque j’aurai développé quelques faits qui me semblent présenter un assez piquant intérêt.

Il existe, dans le cabinet de M. Durand, une statuette d’environ trois pouces de hauteur, faite d’une seule cornaline de très-belle couleur, et représentant un personnage accroupi. Entre ses jambes est gravée une petite inscription hiéroglyphique (pl. X, n.o 1), qui contient un cartouche. Je la lis ϣⲉ ⲣⲏ Ⲟⲥⲟⲣⲧⲥⲛ Ⲡⲧϩⲥ… ϥ ⲙⲁⲓ, le fils du Soleil, Osortasen, chéri de Phtha…… On remarquera dans ce cartouche, de plus que dans celui d’Héliopolis, qui renferme le nom du même prince, le lituus, signe de la voyelle , placé entre le et le (rho), comme dans le nom grec Οσορθως ; cette circonstance est à noter en faveur de la synonymie.

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La base de cette curieuse statuette, et qui fait corps avec la figure, porte une seconde inscription hiéroglyphique (voyez pl. X, n.o 2), renfermant deux cartouches, et composée en très-grande partie de signes phonétiques ; sa transcription, en caractères coptes, donne,

Ⲥⲧⲛ (Ⲟⲥⲣⲧⲥⲛ) ⲙⲁⲓ ⲛⲥⲧⲛ (ⲁⲙⲛⲙ..[19]..)

ⲙⲥ ⲥⲧⲛ, ⲙⲟⲩⲧ (ⲛⲁⲛⲉⲥ) ϥ ⲣⲁⲛ……………

ce qui signifie : le roi (Osortasen), aimé du roi (chéri d’Ammon……) enfant du roi, et de sa gracieuse mère Ran….

Deux stèles coloriées, envoyées récemment d’Égypte à M. Thédenat du Vent fils, sont venues confirmer pleinement la lecture du nom royal Osortasen, et la synonymie de ce nom hiéroglyphique avec Οσορθως et l’Οσορθων de Manéthon : elles nous apprennent, de plus, quel était ce fils d’Osortasen, mentionné dans l’inscription de la statuette, qui porte le titre de chéri d’Ammon, et dont le nom propre n’est par conséquent exprimé que par un seul caractère, les parties antérieures d’un lion ; ces deux stèles m’ont appris enfin, si la femme nommée Ran était la mère du premier ou du second de ces rois.

La première de ces stèles représente deux personnages en pied, un homme richement décoré et une femme. La légende de la figure d’homme (pl. X, n.o 3), contient son nom propre et celui de son père, et se lit, Ⲟⲥⲣⲧⲥⲛ ⲥⲓ (ou ⲥⲧ) ⲛⲧϩϥ, c’est-à-dire, Osortasen fils de Ptahaf, Nous avons évidemment ici le même nom que sur l’obélisque d’Héliopolis et sur la petite statue de cornaline ; il n’est point entouré d’un cartouche ; celui de son père n’est point complet, mais nous pouvons le restituer hardiment ; ⲛⲧϩϥ Ptahaf, n’est qu’une abréviation du nom propre ⲛⲧϩϥⲧⲡ, Ptahaftêp (pl. X, n.o 4), nom propre dé/à analysé[20] ; car j’ai fort souvent observé, dans deux textes hiéroglyphiques comparés, que le groupe ϥⲧⲡ (pl. X, n.o 5) de l’un, était abrégé dans l’autre, de manière à ne conserver que le premier de ses signes ϥ (pl. X, n.o 6). Le nom du père d’Osortasen fut donc Ptahftêp, c’est-à-dire, le goûté ou l’éprouvé par Phtha, et Ptahaf par abréviation. On ne peut s’empêcher de remarquer aussi que les difFérens textes de Manéthon donnent au roi, père et prédécesseur d’Osorthos (Osortasen), les noms de Πετο‍υβας ; Πετο‍υβατης et Πετο‍υβαστης, mais rien ne prouve encore que l’Osortasen de cette stèle soit le roi Osortasen de l’obélisque d’Héliopolis et de la statuette ; son nom et celui de son père étant, sur la stèle, dénués de cartouche, signe ordinaire des noms royaux.

Mais la légende qui accompagne la femme placée près de cet Osortasen, prouve à elle seule l’identité des deux personnages ; cette même légende, gravée (pl. X, n.o 7), signifie en effet, Domina mater ejus gratiosa Ran : et ce sont là, signe pour signe (à l’exception du seul titre ⲛⲉⲃⲏⲓ(pl. X, n.o 8), Domina), les titres et le nom de la reine mentionnée dans l’inscription de la statuette, sa gracieuse mère Ran[21].

Il est évident que l’Osortasen de la stèle de M. Thédenat est bien le roi Osortasen de l’obélisque d’Héliopolis et de la statuette de M. Durand. Le roi Osortasen était donc fils du roi Ptahftêp et de Ran.

S’il pouvait rester quelques doutes à cet égard, ils seraient promptement levés par la seconde stèle de M. Thédenat. Ce monument, de même matière et d’un travail semblable à celui de la première, offre l’image de deux personnages assis, un homme et une femme ; devant eux est une seconde femme debout, et tous trois reçoivent des offrandes de fleurs et de fruits que leur présente un quatrième individu habillé fort simplement.

L’homme assis tient dans sa main un sceptre semblable à celui que portent les Pharaons dans les bas-reliefs historiques, et la légende placée au-dessus de sa tête (pl. X, n.o 9) est ainsi conçue : Ⲁⲙⲛⲙ.… ϣⲉ ⲟⲥⲣⲧⲥⲛ, le chéri ou le donné par Ammonfils d’Osortasen. Ainsi le nom propre de ce personnage, qualifié de chéri d’Ammon et de fils d’Osortasen, est formé comme celui du roi chéri d’Ammon, et fils du roi Osortasen, mentionné dans l’inscription de la statuette de cornaline (pl. X, n.o 2), des parties antérieures d’un lion. Il est incontestable maintenant que l’obélisque d’Héliopolis, la statuette et les deux stèles se rapportent à un seul et même personnage, le roi Osortasen (l’Osorthos des Grecs), à son père Ptahaftêp (le Petubastes des Grecs), à sa mère, et à son fils, dont il importe ici d’analyser le nom propre.

Ce nom propre pouvant être exprimé par un seul signe, n’est certainement point phonétique ; il est donc symbolique, et il ne s’agit plus que de connaître la valeur symbolique de ce même signe, les parties antérieures d’un lion. L’inappréciable ouvrage d’Horapollon nous satisfait pleinement à cet égard ; il porte, livre I.er : Αλκην δε γραφοντες (Αιγυπτιοι), ΛΕΟΝΤΟΣ ΤΑ ΕΜΠΡΟΣΘΕΝ ζωγραφουσι, les Égyptiens voulant exprimer la force (αλκην), peignent les parties antérieures d’un lion[22] ; le texte est formel ; et le mot de la langue parlée des Égyptiens, qui exprime spécialement cette idée, αλκη, force, robur, c’est ϫⲟⲙ, djom, sjom, ou ϭⲟⲙ et ϭⲁⲙ, sjam, selon les dialectes, mot qui est aussi la véritable orthographe égyptienne du nom de l’Hercule égyptien, que les Grecs ont écrit Σεμ, Σομος et Γομος. Or, le roi que Manéthon nous donne comme le successeur immédiat du roi Osorthos (Osortasen), est ΨΑΜΜΟΥΣ, nom propre dans lequel on ne peut méconnaître la même racine ϭⲟⲙ, ϭⲁⲙ, ϫⲟⲙ, être fort, être puissant, passée à l’état de nom par l’addition de l’article déterminatif masculin , ce qui a produit ⲡϭⲟⲙ, ⲡϭⲁⲙ, Psjom, Pdjom, Psjam, Pdjam, le fort, ou plus simplement Hercule (l’égyptien). La traduction de ce nom propre symbolique est justifiée d’ailleurs par ces mots de Manéthon même, placés entre le nom du roi Osorthos et celui de Psammus, mots qu’il faut évidemment rapporter à ce dernier, Psammus : ον Ηρακλεα Αιγυπτιοι εκαλεσαν que les Égyptiens, dit-il, ont appelé Hercule.

Cette réunion de faits et de rapprochemens achève donc de prouver que les cartouches royaux de l’obélisque d’Héliopolis[23], ceux de la statuette de M. Durand, et les noms propres des deux stèles de M. Thédenat, appartiennent à une seule et même famille, et nous fournissent les noms de trois souverains de l’Égypte Ptahaftêp, Osortdsen et Pdjam, que les Grecs ont appelés Petubastes, Osorthos et Psammus.

Les deux stèles de M. Thédenat présentent, outre cela, un intérêt plus particulier, en ce qu’elles nous font connaître tous les individus des deux sexes qui firent partie de la xxiii.e famille royale égyptienne, qui était Tanite ; nous y lisons en effet,

1.o Le nom du roi Petoubastes (Ptahaftêp)[24], chef de cette dynastie ;

2.o Le nom de sa femme[25] ;

3.o Le prénom et le nom du roi Osorthos (Osortasen), leur fils et successeur[26] ; 4.o Le nom du roi Psammus (Psjam, Pdjam), fils et successeur d’Osorthos. Ce nom est écrit symboliquement comme ceux de la plupart des dieux, et on le retrouve avec son prénom royal[27] sur les deux grands obélisques de Karnac, à Thèbes. Ces monolithes, les plus colossals de tous ceux de leur espèce, justifient en quelque sorte le nom divin d’Hercule, donné au roi qui a élevé ces énormes blocs de granit, ayant trente-deux pieds de tour et quatre-vingt-onze pieds de hauteur ;

5.o Le nom d’une fille d’Osorthos et sœur du roi Psammus, représentée debout, à côté de son frère assis, et recevant les mêmes offrandes ; la légende hiéroglyphique de cette princesse (pl. X, n.o 10), porte : ⲧⲥⲛϥ Ⲁⲙⲛϣⲧ, c’est-à-dire, sa sœur Amonschet, ou Amonsché, si la lettre ne fait point partie du nom propre et n’est ici que la marque caractéristique ordinaire des noms propres féminins ;

6.o La même stèle montre aussi une femme assise, sur le même siège que Psammus ; c’est l’épouse de ce roi, comme nous l’apprend la légende hiéroglyphique (pl. X, n.o 11), ⲧ(ϩⲓⲙⲉ)ϥ ⲙⲣϥ Ⲃⲃⲁ : son épouse qui l’aime, Beba ou Bébo ; car la feuille, dernier signe de ce nom propre, est une voyelle vague, susceptible, comme on l’a déjà dit, d’exprimer les sons A ou O ;

7.o Enfin, à côté du roi Psammus et de la reine sa femme, est un petit enfant, accompagné d’une légende hiéroglyphique (pl. X, n.o 12), ainsi conçue : ϣⲉϥ ⲙⲣϥ Ⲁⲙⲡⲣⲁⲩ, son fils qui l’aime, Amonraou ou Amonrav. Ce fils du roi Psammus est debout, comme sa tante Amonschet, et d’après le Canon royal de Manéthon, il ne paraît point avoir occupé le trône après son père ; c’est le dernier rejeton de la famille royale des Tanites.

J’ai cru qu’on me pardonnerait ces détails en faveur des lumières historiques qu’ils fournissent en définitif ; et ils étaient nécessaires pour justifier la lecture du cartouche royal de l’obélisque d’Héliopolis, Ce ne sera point d’ailleurs sans quelque plaisir qu’on retrouvera dans la jolie statuette de M. Durand, l’image d’un roi, portant le témoignage écrit du pieux souvenir d’un fils roi comme lui, et de sa mère qui lui a survécu ; on verra de plus, dans les stèles de M. Thédenat, une preuve monumentale de cette espèce de culte que les Égyptiens, d’après le témoignage unanime de l’antiquité, accordaient à leurs rois et à la famille entière de ceux dont la fonction fut de veiller sans cesse au bien-être et aux plus chers intérêts du pays.

Ces rapprochemens rentrent aussi dans le but spécial de ce chapitre, puisqu’en multipliant les applications de mon alphabet, ils prouvent que, sous la xxiii.e dynastie royale, antérieure de 350 ans à Cambyse, les Égyptiens écrivaient les noms propres et d’autres mots de leur langue avec des hiéroglyphes pour la plupart phonétiques.

Il en était de même sous la dynastie précédente, la xxii.e, celle des Bubastites, dont le chef, que Manéthon appelle Sésonchis, Σεσογχις ou Σεσογχωσις, Sésonchosis, est le Pharaon que l’Écriture nomme שישק ou שושק, nom qu’on prononce Sésac, Schischac ou Schouschag. Ce Pharaon s’empara de Jérusalem, sous le règne de Roboam, petit-fils de David, et enleva les boucliers d’or de Salomon[28]. Les Paralipomènes, parlant du même Schischak, disent que son armée était composée de douze cents chars, de soixante mille cavaliers, et d’une foule innombrable de fantassins Égyptiens םצרים, Libyens לובים, Troglodytes םכיים, et Éthiopiens כושים[29]. L’enumération de ces divers peuples montre la grande influence que l’Égypte exerçait à cette époque reculée ; elle prouve encore que Sésonchis fut, comme la plupart des chefs de dynasties égyptiennes, un prince guerrier, que la caste militaire plaça et maintint sur le trône. Manéthon nous apprend aussi que ce conquérant transmit le pouvoir souverain à son fils Osorchon et à trois autres de ses descendans.

On a dessiné, à Thèbes, sur une des colonnades qui décorent la première cour du grand palais de Karnac, deux légendes royales gravées sous les n.os 116 et 117. Le prénom de la première contient le titre approuvé par le Soleil, et le second cartouche, surmonte du titre fils du Soleil, est entièrement phonétique, et se lit : Ⲁⲙⲛⲙ (ⲁⲓ) Ϣϣⲛⲕ, le chéri d’Amoun Scheschonk ; ce qui est bien la transcription égyptienne du nom Σεσογχις, Sésonch’is, de Manéthon. Nous sommes donc pleinement autorisés à prononcer ce nom propre hiéroglyphique Scheschonk, en suppléant les voyelles supprimées dans l’égyptien, d’après l’orthographe grecque de ce même nom propre. L’analogie de ces deux noms est complète.

Mais ce qui établit encore mieux que le nom royal hiéroglyphique Scheschonk, et le nom grec Σεσογχ-ις, ont appartenu à un seul et même prince, c’est que le nom propre du roi compris dans la légende n.o 117, gravée sur la même colonnade de Karnac et dans le voisinage de la première, se lit sans la moindre difficulté, Ⲁⲙⲛⲙ (ⲁⲓ) Ⲟⲥⲣⲕⲛ ou Ⲟⲥⲣϭⲛ, le chéri d’Amoun, Osorkon ou Osorgon ; et nous avons déjà dit que les divers extraits de Manéthon donnent pour successeur immédiat à Sesonchis (Scheschonk), un roi appelé Οσορχων, nom que les copistes ont facilement confondu avec celui d’Οσορθως ou Οσορθων. Les cinq derniers signes du prénom d’Osorchon (n.o 117) » expriment le titre honorifique approuvé d’Amoun ou d’Ammon.

Il me paraît certain que le Pharaon Osorchon est le roi nommé זרח חנושי, Zarah, Zarach ou Zoroch, l’Éthiopien, qui, comme le témoigne le quatorzième chapitre du second livre des Paralipomènes, vint camper à Marésa, avec une armée immense, sous le règne d’Asa, petit-fils de Roboam, Osorchon fut à-la-fois et le fils et le successeur de Sésonchis ; ce fait, que l’histoire écrite par les Grecs n’a point indiqué, est attesté par un manuscrit hiéroglyphique gravé dans l’atlas de M. Denon. C’est un de ces tableaux funéraires chargés de figures accompagnées de légendes hiéroglyphiques, et qui, par leur courte étendue et la négligence du travail, comparés à l’importance des individus auxquels ils se rapportent, ne peuvent être considérés que comme des espèces de textes commémoratifs de la mort et des obsèques de divers rois ou grands personnages. Ces tableaux sont assez communs et se font toujours remarquer par la bizarrerie des scènes et des figures qui les composent.

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Celui dont il est ici question[30], offre d’abord, comme tous les manuscrits de cette classe, l’image d’une momie que reçoit entre ses bras étendus le dieu créateur Phtha, caractérisé par un scarabée placé sur sa tête. Cette momie reparaît vers l’extrémité opposée du rouleau, couchée dans une espèce de sarcophage ou de cercueil, sur lequel repose l’image symbolique d’une âme mâle (l’épervier à tête humaine barbue) ; à côté de la momie et de l’âme sont une enseigne sacrée, et un de ces grands et longs éventails portés en signe de suprématie autour des dieux et des rois figurés sur les bas-reliefs égyptiens. À côté, et sur un riche piédestal en forme d’entre-colonnement, est couché un schacal noir, emblème ordinaire du dieu Anubis, un des ministres d’Osiris son père dans l’Amenthès ou enfer égyptien. Au-dessus de la momie et des divers objets que je viens d’indiquer, est la légende gravée sur la planche XI, n.o 1 ; elle est formée de groupes hiéroglyphiques, dont la prononciation et le sens sont déjà fixés ; je la transcris ainsi, en lettres coptes, en suppléant les voyelles médiales et les abréviations :

Ⲟⲩⲁⲃ ⲛ Ⲁⲙⲟⲛ-ⲣⲏ ⲥⲟⲩⲧⲉⲛ ⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ Ⲟⲥⲟⲣⲕⲟⲛ ⲥⲓ Ϣⲉϣⲟⲛⲕ Ⲥⲟⲩⲧ(ⲉⲛ)ⲧ(ⲁⲛϩⲟ) ϥⲧⲏⲛ ⲛ Ⲁⲛⲉⲡⲱ c’est à dire : le pur par Amon-Rê roi des Dieux, Osorkon fils de Scheschonk roi vivificateur, éprouvé par Anebô (Anubis).

Cette légende est disposée de manière que la colonne qui renferme le nom du dieu Amon-Rê, est placée au-dessus de la tête du dieu lui-même, représenté debout, sur une barque, à la droite de la momie du roi Osorchon, et que la colonne renfermant le nom du dieu Anubis (Anébô), est au-dessus de la tête du schacal, son symbole, figuré à la gauche de la momie royale.

À l’extrémité inférieure du même papyrus, on voit encore la momie du roi Osorchon couchée sur une barque, au-dessus de laquelle se termine une longue légende hiéroglyphique, qui est répétée deux fois, avec quelques légères variations, au commencement du manuscrit, dans des colonnes perpendiculaires. Je donne cette légende complète (pl. XI, n.o 2), qui se compose en partie des groupes de la légende précédente, et qui signifie, le pur par Amon-Rê-roi des dieux, Osorchon, défunt, fils du pur…… par Amon-Rê-roi des dieux, Scheschonk, défunt roi, né du seigneur du monde, le chéri d’Amon Osorchon, vivificateur comme le soleil, pour toujours.

L’histoire ne nous avait point conservé le nom du père de Sésonchis (Scheschonk), chef de la xxii.e dynastie ; il s’appelait, ainsi que nous l’apprend cette dernière formule hiéroglyphique, Osorchon, comme son petit-fils. J’ai également remarqué, en étudiant plusieurs stèles funéraires, que dans beaucoup de familles les petits-fils portaient très-fréquemment les mêmes noms que leurs grands-pères ; et le manuscrit de M. Denon nous donne encore une preuve de cette touchante religion de famille, qui semble avoir imprimé son sceau à toutes les institutions sociales des Égyptiens. Osorchon, et son père Sésonchis, qui ont véritablement régné sur l’Égypte y portent bien le titre de roi, qui n’est point donné à Osorchon, père de Sésonchis ; mais aussi ce dernier est le seul qui soit trois fois environné d’un cartouche ou encadrement elliptique qui, sur les monumens, entoure, comme signe d’honneur les noms propres des rois. Il est possible aussi qu’il fût d’usage en Égypte de donner les honneurs royaux au père du chef de chaque nouvelle dynastie.

J’ai également retrouvé le nom du roi Osorchon, fils de Sésonchis, dans un manuscrit égyptien hiératique, dont, par un hasard fort singulier, M. Denon a placé la gravure, dans son atlas[31], immédiatement après le papyrus hiéroglyphique où nous venons de lire ces mêmes noms.

Le manuscrit hiératique commence par une scène coloriée, représentant un personnage debout, vêtu d’une peau de panthère, comme le roi du tombeau découvert par Belzoni, et offrant l’encens au dieu Phrê (le Soleil), assis sur son trône, et devant lequel est un autel chargé d’offrandes. La légende écrite au-dessus de l’adorateur du dieu, en écriture hiéroglyphique, est ainsi conçue (pl. XI, n.o 3) : Ⲟⲩⲥⲓⲣⲉ ⲟⲩⲁⲃ ⲛ Ⲁⲙⲟⲛ Ⲟⲥⲣⲕⲟⲛ ⲥⲓ ⲟⲩⲁⲃ… ⲡ ⲛ Ⲁⲙⲟⲛ Ϣⲉϣⲱⲛⲕ « Osiris (ou l’Osirien) pur par Amon Osorchon du pur par Amon Schehschonk.  »

Le texte hiératique de ce papyrus est de trois pages, et contient, dès sa première ligne, une formule qui se répète, avec quelques légères variations ou omissions, quatre fois dans les trois pages ; nous la donnons complète (pl. XI, n.o 4). Si, appliquant à cette légende hiératique les principes et les synonymies de signes que j’ai établis dans mon travail sur l’écriture hiératique, communiqué à l’Académie des belles-lettres en 1821, nous transcrivons, signe pour signe, cette même légende en hiéroglyphes, à l’aide du Tableau général synonymique des deux écritures, nous obtenons la légende hiéroglyphique (pl. XI, n.o 5), dans laquelle on retrouve d’abord, et dans le même ordre, tous les hiéroglyphes de la légende d’Osorchon (pl. XI, 3.o ), dans la scène peinte en tête du manuscrit ; et de plus, presque une copie des autres légendes hiéroglyphiques du même roi (pl. XI, n.os 1 et 2). La légende hiératique, composée de tout autant de signes, phonétiques en très-grande partie, que sa transcription hiéroglyphique, se transcrit aussi en lettres coptes sans difficulté, (en suppléant les voyelles dans les groupes phonétiques, et en remplaçant les signes figuratifs ou symboliques par les mots égyptiens, signes des idées qu’ils expriment), de la manière suivante :

Ⲟⲩⲥⲓⲣⲉ ⲟⲩⲁⲃ ⲛ Ⲁⲙⲟⲛ ⲣⲏ ⲛⲟⲩⲧⲉ ⲥⲟⲩⲧⲉⲛ (ⲛ) ⲙⲉⲛⲟⲩⲧⲉ Ⲟⲥⲟⲣⲕⲟⲛ ⲣⲱⲙⲉ… ϣⲉ ⲛⲟⲩⲁⲃ ⲛ Ⲁⲙⲟⲛ ⲛⲟⲩⲧⲉ Ϣⲉϣⲟⲛⲕ ⲣⲱⲙⲉ

Osiris, Le pur par Amon-Rê dieu, roi des dieux, Osorchon, homme (défunt) fils du pur par Amon dieu Schesckonk homme.

On remarquera que l’hiératique emploie ici l’oie, au lieu du signe ovoïde dans le mot ⲥⲓ, enfant, , natus, que porte la légende hiéroglyphique du même manuscrit. Les noms propres d’Osorchon et de Sésonchis y sont également terminés par le signe figuratif d’espèce homme, qui manque dans la plupart des noms propres hiéroglyphiques de ces deux rois, cités jusqu’ici, parce qu’ils sont suffisamment caractérisés comme tels par les titres qui les précèdent ou qui les suivent. La transcription de cette légende hiératique, qu’on vient d’opérer en caractères hiéroglyphiques, suffit pour démontrer l’identité de nature et les rapports intimes que j’ai dit exister, soit dans leur ensemble, soit dans leurs plus petits détails, entre le système d’écriture hiéroglyphique et le système d’écriture hiératique des anciens Égyptiens. On conçoit alors avec quelle facilité j’ai dû recueillir les élémens de l’alphabet phonétique hiératique.

On trouve encore, sur d’autres monumens que ceux déjà cités, les noms propres, et toujours phonétiques, des Pharaons Sésonchis et Osorchon. On lit, par exemple, le nom du premier de ces rois, avec les mêmes prénoms et titres qu’il porte dans la colonnade du palais de Karnac, sur une statue de granit représentant la déesse à tête de lion, Tafné ou Tafnèt[32], qui existe au Musée royal de Paris, et sur la base d’un sphinx, au Musée britannique.

Le nom, le prénom et les titres de son fils et successeur, le roi Osorchon, sont aussi gravés sur la panse d’un grand et superbe vase d’albâtre oriental, qui, d’après le contenu de l’inscription hiéroglyphique, a été jadis offert par ce prince au Dieu souverain des régions du monde, au seigneur suprême Amon-Rê : ce vase fut, dans les temps antiques, enlevé à l’Égypte et transporté à Rome, où un membre illustre de la famille Claudia le trouva convenable pour en faire son urne funéraire ; l’épitaphe de ce patricien est gravée en grandes lettres latines sur la panse du même vase, à l’opposite de la dédicace hiéroglyphique du roi Osorchon. Ce monument curieux existe au Musée royal de France.

Les Pharaons Sésonchis et Osorchon vécurent vers l’an mille avant l’ère vulgaire, puisqu’ils furent contemporains des rois de Juda, Roboam, fils de Salomon, et Asa, petit-fils de Roboam, dans les états desquels ils firent successivement des invasions. Il reste donc prouvé par la lecture de leurs noms hiéroglyphiques retrouvés sur plusieurs monumens, que sous leur règne, au x.e siècle avant J.-C., les Égyptiens employaient déjà dans leurs textes un très-grand nombre d’hiéroglyphes phonétiques.

Mais je puis prouver encore que ce système d’écriture remonte à une époque même fort antérieure : je néglige de citer, à l’appui de cette assertion, les noms hiéroglyphiques, toujours phonétiques, de plusieurs Pharaons de la xix.e dynastie, dite des Diospolitains, dont le dernier roi Thouoris fut, selon Manéthon et tous les chronologistes, contemporain de la guerre de Troie ; je produirai seulement ici le nom du Pharaon, chef de cette dynastie, et ceux de plusieurs de ses ancêtres, rois de la xviii.e dynastie, l’une des Diospolitaines.

La légende royale la plus fréquente sur les monumens du premier style, existant soit dans la Nubie, depuis la seconde cataracte jusqu’à Philæ, soit en Égypte, depuis Syène jusqu’aux rivages de la Méditerranée, est celle que je donne avec toutes ses variantes sur la planche XII, mise en regard de cette page.

Champollion - Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, 1824 (page 256 crop).jpg


On ne peut s’étonner, sans doute, de la multiplicité des variantes d’une légende qui a été écrite à-la-fois dans des lieux si distans les uns des autres, et sur un aussi grand nombre de monumens. Ces différences portant d’ailleurs presque toutes sur le nom propre ou second cartouche, s’expliquent naturellement par l’emploi de l’alphabet phonétique égyptien, si riche en caractères homophones ; et c’est ainsi que, sur les monumens du troisième style, j’ai recueilli un plus grand nombre de variantes encore, et du prénom impérial et du nom propre de l’empereur Domitien. Si la légende pharaonique dont il s’agit, était écrite en caractères symboliques, comme on l’a cru jusqu’ici, ces variantes seraient pour ainsi dire inexplicables, et l’on se trouverait forcé de recourir à des suppositions également absurdes, savoir, que quatorze rois égyptiens auraient porté le même prénom royal, ce qui est contraire au témoignage irrécusable des monumens ; ou bien encore, si l’on persistait à soutenir, contre l’évidence des faits[33], que les deux cartouches d’une légende royale renferment chacun un nom propre, nous aurions ici le nom d’un roi, fils de quatorze pères différens, ou tout au moins, fils d’un roi dont le père eût porté quatorze noms différens, ce qui est tout aussi absurde.

Mais un fait décisif prouve invinciblement que ces cartouches, si variés au premier coup d’œil, se rapportent à un seul et même prince : ces cartouches se trouvent souvent presque tous sculptés, en effet, sur un seul et même monument, ou sur une seule et même partie, quelquefois peu étendue, d’un édifice. Cette légende doit appartenir à un seul roi : l’analyse du prénom et la lecture du nom propre le prouveront encore mieux.

Le prénom de ce prince, qu’on pourrait à bon droit surnommer pariétaire, épithète par laquelle l’antiquité voulut qualifier l’empereur Trajan, est terminé par le titre connu approuvé par le Soleil[34] ; ses premiers signes, au nombre de trois, sont, 1.o le disque solaire, nom figuratif du Soleil ou du dieu Phrê : ce disque est, en effet, peint en rouge, lorsque le cartouche est colorié ; 2.o un sceptre terminé par une tête de schacal ; 3.o l’image d’une déesse, que sa tête, surmontée d’une longue plume ou feuille, nous fait reconnaître pour la déesse Saté ou la Junon égyptienne[35], portant sur ses genoux le signe de la vie divine.

Deux énormes cartouches qui se trouvent réduits sur notre planche XII, n.o 3 (a et b), occupent, l’un, le côté droit, l’autre, le côté gauche de la porte d’entrée intérieure du grand édifice d’Ibsamboul, où M. Huyot, membre de l’Institut, les a copiés avec ce soin et cette exactitude qui caractérisent tous les dessins qu’il a rapportés de son important voyage en Grèce, en Asie et en Afrique. Ces deux cartouches vont nous expliquer le sens des trois premiers signes du prénom royal. Sur toutes les autres parties du vaste monument d’Ibsamboul, on ne trouve, mais répétée un très-grand nombre de fois, qu’une seule légende royale dont le prénom est semblable au n.o 1 ou 2, et le nom propre y est écrit selon toutes les variantes, n.os 6, 7, 10, 11, 14, 15 et 16, de notre planche XII.

Les deux grands cartouches (planche XII, n.o 3) de la porte intérieure d’Ibsamboul, ne sont, en effet, qu’une espèce de dédoublement du prénom royal ordinaire (planche XII, n.o 1) ; aussi sont-ils surmontés l’un et l’autre, comme tous les prénoms royaux, du titre roi ou roi du peuple obéissant, écrit en grands hiéroglyphes. Le cartouche de gauche (marqué a), nous offre en effet l’image en pied du dieu Phrê lui-même (le Soleil), caractérisé par sa tête d’épervier surmontée du disque solaire ; ce dieu est simplement indiqué dans le prénom ordinaire ( pl. XII, n.o 1), comme ailleurs, par l’image seule de son disque, dont le volume est quelquefois remarquable, comme, par exemple, dans la variante n.o 2.

Le second grand cartouche, celui de droite (pl. XII, n.o 3, b), contient la représentation en grand de la déesse Saté[36], la tête surmontée de sa feuille ou plume, tenant en main le sceptre à tête de schacal, et assise sur un trône : c’est le développement de la petite figure de la déesse Saté, devant laquelle est placé le sceptre à tête de schacal, dans le prénom ordinaire (planche XII, n.o 1). Le disque, emblème du dieu Soleil, est placé ici au-dessus de la déesse Saté, de la même manière que dans le prénom (a) ; le dieu Soleil en pied tient à son tour, dans sa main, la plume ou feuille, emblème et insigne ordinaire de la déesse Saté. Enfin, chacun de ces deux grands cartouches est terminé par le groupe (Tableau général, n.o 399), approuvé par le Soleil, comme le prénom ordinaire (planche XII, n.os 1 et 2).

Il est évident que ces deux grands cartouches sont de simples variantes du prénom ordinaire ; que les divers prénoms exprimaient tous les mêmes idées, mais par le moyen de signes variés et plus ou moins développés : cette richesse de moyens d’expression de l’écriture hiéroglyphique résidait principalement dans la classe des signes symboliques.

L’analyse de ces prénoms établit encore qu’ils ne peuvent exprimer que les idées (Soleil), Saté, approuvé par le Soleil ; à moins qu’on ne considère le sceptre à tête de schacal, qui, dans le prénom (pl. XII, 3 b), est cependant placé dans la main de la déesse, et qui est omis dans l’autre prénom (planche XII, 3 a), comme un caractère distinct, essentiel et exprimant une idée distincte, par exemple, celle de protégé. Nous devrions traduire alors ce prénom par le protégé de Phrê et de Saté, approuvé par le Soleil. J’avoue, toutefois, que je penche pour la première version Rê-Saté, approuvé par le Soleil : Rê-Saté serait une espèce de nom ou de prénom mystique, composé de la réunion des noms propres de deux grandes divinités ; et nous savons, en effet, que des rois égyptiens ont été désignés par des noms formés simplement de deux noms de divinités ainsi combinés. Je citerai ici le nom d’un roi de Thèbes, Σεμφρουκρατης, qui, d’après le témoignage formel d’Ératosthène, signifiait Hercule-Harpocrate. Quoi qu’il en soit, je pense que la diversité des noms qu’on remarque dans les différentes listes des rois égyptiens données par Manéthon, Ératosthène, Diodore de Sicile et Hérodote, ne proviennent que de ce que les uns ont donné le prénom royal, et les autres le nom propre d’un même prince, ou, en d’autres termes, que les uns ont traduit ou transcrit la prononciation du premier cartouche d’une légende royale, et que les autres ont transcrit la prononciation du second, qui contient le véritable nom propre. Mais ce n’est point ici le lieu de développer cette assertion ; il est temps de passer à la lecture du nom propre qui accompagne le prénom que nous venons d’examiner.

La forme la plus simple de ce nom propre est le n.o 4 (planche XII) ; la valeur et la prononciation des quatre signes qui le composent ont été déjà bien fixées[37]. Le globe ou disque est le nom figuratif du soleil ⲣⲏ (Rê, Ri ou Ra) ; le second signe est un  ; et les deux derniers, les sceptres horizontaux affrontés, sont deux  : nous obtenons donc la lecture Ⲣⲏⲙⲥⲥ, que nous pouvons prononcer, en suppléant les voyelles supprimées selon l’usage, Rêmsès, Ramsès, Ramessè ou même Ramssè.

Dans la variante n.o 5, qui se prononçait Ⲁⲙⲛ ⲙⲁⲓ ⲣⲏⲙⲥⲥ, Amon-mai-Ramsès, nous trouvons, de plus que dans le précédent, le titre phonétique chéri d’Ammon, inscrit avant le nom propre qui offre de plus aussi la petite ligne perpendiculaire, laquelle est la voyelle placée après le disque. On n’a point oublié que ces deux caractères forment un des noms les plus habituels du dieu Rê, Ra ou Ri (le Soleil)[38].

La variante n.o 6 ne diffère de la précédente que par l’emploi d’un caractère, le signe recourbé, homophone bien connu des deux sceptres affrontés, pour exprimer le premier . Le signe recourbé exprime, à son tour, les deux dans la variante n.o 7 ; et un nouvel homophone, la tige de plante recourbée, qui est déjà reconnu pour un dans les mots ⲥⲟⲩⲧⲛ, et ⲙⲉⲥ ou ⲙⲓⲥⲉ, &c.[39], représente le second signe dans la variante n.o 8.

Quelques différences notables se font remarquer dans les variantes n.os 9 et 10 ; mais elles ne sont qu’apparentes. Le nom du dieu Soleil ⲣⲏ, est seulement exprimé ici par l’image même du dieu Soleil à tête d’épervier, surmontée du disque ; ces deux cartouches contiennent donc toujours, comme les autres, les mots Ⲁⲙⲛⲙⲁⲓ Ⲣⲏⲙⲥⲥ, le chéri d’Ammon-Ramsès.

Mais la variante n.o 11 offre une singularité digne d’être observée : la première partie du titre tout phonétique chéri d’Ammon, reste en tête du cartouche, comme dans les précédens, et la dernière partie, la consonne , abréviation de ⲙⲁⲓ, aimé, chéri, est rejetée à la fin, après le nom propre royal, ce qui donne en lettres coptes la transcription Ⲁⲙⲛ-Ⲣⲏⲙⲥⲥ-ⲙ, c’est-à-dire, d’Amoun-Ramsès-chéri, au lieu de ⲁⲙⲛ-ⲙⲁⲓ-ⲣⲏⲙⲥⲥ, le chéri d’Amoun Ramsès, comme portent les variantes 5, 6, 7, 8, 9, &c.

Dans la variante n.o 12, nous voyons une particularité nouvelle : le titre Amon-mai (chéri d’Ammon), qui est ici exprimé par l’image, déjà bien connue, du dieu Amoun[40], mise à la place du nom phonétique, et par le hoyau ou charrue, homophone[41] du piédestal, abréviation du groupe ⲙⲁⲓ[42], procède de gauche à droite, tandis que le nom propre Ⲣⲏⲙⲥⲥ est écrit de droite à gauche ; de sorte que la figure du dieu Amoun est face à face avec l’image du dieu Rê (le Soleil), qui exprime la syllabe ⲣⲏ du nom propre Ⲣⲏⲙⲥⲥ, Ramsès.

Cette singulière disposition de signes est en partie imitée dans les variantes n.os 14, 15 et 16, où les images des dieux Amoun et sont face à face, et placées sur le piédestal représentant l’ du titre abrégé ⲙⲁⲓ ; ce même signe sépare l’image du dieu Soleil ou Ra, du reste du nom propre ⲙⲥⲥ, dont il est une partie nécessaire.

Ainsi la légende entière[43] du Pharaon dont le prénom, le nom et les titres se présentent le plus fréquemment sur les monumens égyptiens du premier style, doit se traduire par ces mots : Le roi du peuple obéissant (Ra-Saté, approuvé par Amoun), fils du Soleil (chéri d’Amoun Ramsès).

Puisque la lecture de ce nom royal est bien fixée, il reste à savoir quel est celui des monarques égyptiens mentionnés par les historiens Grecs, auquel il a pu appartenir.

La légende royale de ce prince se lit dans les dédicaces et sur toutes les parties des grands édifices d’Ibsamboul, de Calabsché, de Derry, de Ghirché et de Ouady-Essébouâ, dans la Nubie ; en Égypte, sur plusieurs parties du palais de Karnac à Thèbes, et principalement dans la grande salle hypostyle ; sur le grand pylône, les colonnes et la première cour du palais de Louqsor ; sur toutes les parties de l’édifice qu’on a désigné sous le nom de Tombeau d’Osymandias ; dans le palais d’Abydos ; enfin sur les obélisques de Louqsor, et sur les obélisques de Rome appelés Flaminien, Sallustien[44], Mahuteus, Médicis ; enfin, sur une foule d’autres monumens de tout genre. On retrouve également cette même légende royale sur une inscription dont le texte est bilingue, hiéroglyphique et en écriture cunéiforme ; ce monument précieux existe à Nahhar-el-Kelb, en Syrie, près de l’ancienne Bérythus.

Le Pharaon auquel se rapporte cette légende si souvent reproduite, fut un souverain guerrier, puisque son image est sculptée dans des bas-reliefs représentant des siéges, des combats, des allocutions, des marches militaires, et des passages de fleuves ; il porta aussi les armes dans des pays éloignés de l’Égypte, puisqu’il est, sur d’autres tableaux, l’objet des hommages de peuples vaincus ou captifs, dont la couleur et le costume n’ont rien de commun avec les Égyptiens figurés sur les mêmes bas-reliefs ; il pénétra sur-tout en vainqueur dans l’intérieur de l’Afrique, puisqu’on le voit, sur d’autres bas-reliefs, recevant en présent des productions propres à cette région, telles que des giraffes, des autruches et diverses espèces de singes et de gazelles ; ce roi possédait d’immenses richesses, accrut nécessairement les revenus de l’État aux dépens des nations étrangères, et encouragea les arts : le nombre et l’importance des édifices qu’il a fait élever ne permettent aucun doute à cet égard. Voilà ce que les monumens nous apprennent sur ce prince ; il est évident qu’il fut un des plus illustres et des plus puissans monarques de l’Égypte,

Et en effet, lorsque Germanicus, parcourant les bords du Nil, visita les vénérables débris de la grandeur de Thèbes, et qu’il interrogea le plus âgé d’entre les prêtres du pays, sur le sens des inscriptions hiéroglyphiques qui couvraient ces monumens, ce prêtre lui dit alors que ces textes sacrés contenaient des notions sur l’ancien état de l’Égypte, sur ses forces militaires, ses revenus, et se rapportaient sur-tout à la conquête de la Libye, de l’Éthiopie, de la Syrie et d’une grande portion de l’Asie, faite par les Égyptiens, sous la conduite d’un de leurs anciens rois qui s’appelait Ramsès[45] ; c’est précisément là le nom propre que nous trouvons écrit Ⲣⲏⲙⲥⲥ, Ramsès, dans les légendes royales qu’on vient d’analyser.

Mais à quelle époque vécut ce grand roi Ramsès ? nous ne pourrons la fixer qu’en trouvant la place de ce même roi dans le Canon chronologique de Manéthon, où sont aussi tous les Pharaons dont nous avons déjà lu les noms propres.

Cet historien mentionne dans ce Canon, qui nous a été conservé en abrégé par Jules l’Africain et Eusèbe, trois souverains qui ont porté des noms tout-à-fait semblables ou très-approchans du Ramsès de Tacite.

Le premier est Ραμεσης ou Αρμεσης, quatorzième roi de la xviii.e dynastie ; mais on ne cite de lui aucune action mémorable.

Le second est son fils et son successeur Ραμεσης-Μειαμουν, c’est-à-dire, Ramésès aimant Amoun, Ramésès l’ami d’Amoun. Ce n’est point encore là le Ramsès de notre légende hiéroglyphique, qui porte constamment le titre Amon-mai (Tableau général, n.os 354, 355), c’est-à-dire, chéri d’Ammon, et jamais celui de Mai-Amoun (Tableau général, n.o 393), chérissant Ammon, l’ami d’Ammon, comme le second Ramsès de Manéthon.

Le troisième Ramsès nommé dans cet auteur, est le quatrième prince de la xix.e dynastie ; on ne lui attribue encore aucune entreprise militaire, aucune action qui le distingue de la foule des rois dont les noms se lisent sans gloire dans cette longue série chronologique.

Mais le bisaïeul de ce dernier Ramsès ou Ramésès, et le petit-fils de Ramésès-Meiamoun, nommé Σεθως, Σεθ et Σεθωσις dans les divers textes de Manéthon, le premier roi de la xix.e dynastie, fut un de ces princes guerriers dont le souvenir, perpétué par les grands événemens de leur règne, survit dans les fastes historiques au temps et aux révolutions. Séthosis, d’après le témoignage formel de l’historien égyptien, monta sur le trône d’Égypte après la mort de son père Aménophis III, et fit la conquête de la Syrie, de la Phénicie, de Babylone, dela Médie, &c. ; Manéthon le donne enfin pour le plus illustre des anciens rois.

Le Séthosis de Manéthon est bien certainement le même personnage que le Sésoosis de Diodore de Sicile, et le Sésostris d’Hérodote et de Strabon, que ces auteurs nous peignent comme le plus grand roi qu’ait eu la nation égyptienne, et auquel ils attribuent également la conquête de l’Éthiopie, de la Syrie et d’une grande partie de l’Asie occidentale : les traditions écrites, conservées par les Grecs, sur ce roi Séthos, Séthosis, Sésoosis ou Sésostris, s’accordent donc très-bien avec ce que les monumens égyptiens nous apprennent sur le grand roi Ramsès ; mais ce dernier nom diffère tellement de ceux donnés au conquérant égyptien par Manéthon, Hérodote, Diodore de Sicile et Strabon, qu’il est impossible de croire, sans une autorité expresse, que ces noms ont été portés à-la-fois par un seul et même prince.

Mais Manéthon lui-même, et c’est bien la plus imposante autorité que l’on puisse citer en pareille matière, lève complètement cette difficulté, en nous apprenant que Séthos ou Séthosis porta aussi le nom de Ramessès ou de Rampsès. Cet historien, racontant la seconde invasion des pasteurs en Égypte, sous le règne d’Aménophis III, père de Séthos, dit, en effet, que le roi, troublé à la nouvelle de l’arrivée de ces étrangers, partit pour les combattre, après avoir confié à un ami sûr son fils Séthos, alors âgé de cinq ans, et qui portait aussi le nom de Ramessès, à cause de Rampsès, nom de son père[46]. « Τον δε υιον ΣΕΘΩΝ, τον και ΡΑΜΕΣΣΗΝ απο Ραμψηους του πατρος ωνομασμενον, πεντα ετη οντα, εξεθετο προς τον εαυτου φιλον[47]. » Plus loin, Manéthon raconte qu’Aménophis III n’ayant pu résister aux pasteurs, se retira avec son fils en Éthiopie, où il demeura pendant de longues années ; mais qu’enfin, ayant rassemblé une armée éthiopienne, il rentra en Égypte, toujours avec son fils Rampsès, qui commandait lui-même alors un corps de troupes. « (Αμενωφις) και ο υιος αυτου Ραμψης και αυτος εχων δυναμιν &c.[48] ». Il paraît, au reste, que ce nom de Ramsis, Rampsès ou Ramésès fut très-usité en Égypte : nous verrons en effet ailleurs que cinq Pharaons le prirent successivement, et l’Exode nous apprend aussi qu’une des villes de la Basse-Égypte bâties par les Hébreux pendant leur longue captivité, portait le nom de וצמסס Ramésès ou Ramsès[49] ; et ce nom est écrit dans le texte original par un resch, un aîn, un mem et deux samech, c’est-à-dire, par tout autant de signes que dans l’égyptien, et par des signes équivalant aux caractères hiéroglyphiques phonétiques qui forment ce même nom Ramsès dans les légendes précitées[50]. On connaît encore, dans la Basse-Égypte, province de Bohaïréh, une position où se trouvent des ruines égyptiennes et un bourg qui porte le nom de رمسيس Ramsis[51].

Il résulte donc de cet ensemble de faits, que le souverain égyptien, qualifié dans sa légende royale hiéroglyphique des titres approuvé par le Soleil, chéri d’Amoun, fils du Soleil, Ramsès, est, sans aucun doute, le même prince que le Rhamsès de Tacite, le Ramésès ou le Rampsès de Manéthon, le Séthos ou le Séthosis de ce même historien, le Sésoosis de Diodore, et le Sésostris d’Hérodote et de Strabon ; et comme tous les documens qui nous ont été transmis sur ce grand prince, ne permettent point de placer son existence plus tard que le xv.e siècle avant notre ère, il résulte également de la lecture de sa légende royale, que l’écriture hiéroglyphique phonétique était en usage en Égypte dix siècles avant l’invasion de Cambyse, et douze siècles avant Alexandre le Grand.

Le Canon de Manéthon mentionne plusieurs prédécesseurs ou successeurs de ce grand conquérant, qui portèrent aussi le nom de Ramsès ou Ramésès. Je trouve, en effet, sur divers monumens égyptiens, des légendes royales dont le cartouche qui renferme le nom propre se lit également Ramsès Ⲣⲏⲙⲥⲥ, mais dont le cartouche prénom diffère d’une manière marquée du prénom constant des légendes royales de Ramsès le Grand. Il importe de reconnaître à quels rois de la liste de Manéthon peuvent se rapporter ces légendes, et c’est en fixant cette synonymie que nous pouvons acquérir de nouvelles certitudes sur l’antiquité des hiéroglyphes phonétiques.

La légende royale du Pharaon qui a construit le magnifique palais de Médinétabou, et quelques parties des édifices de Karnac et de Louqsor à Thèbes, est reproduite dans notre Tableau général, sous le n.o 113. Le prénom est formé d’abord des trois signes que, dans le nom de Ramsès le Grand, n.o 114, nous avons reconnus être les noms divins et Saté ; mais au lieu du titre approuvé par le Soleil, que contient ensuite ce dernier, le prénom de la légende n.o 113 offre quatre autres caractères dont la valeur est bien connue[52], et qui forment le titre Ⲙⲉⲓⲁⲙⲛ[53] Meiamon, Meiamoun, aimant Ammon, celui qui aime Ammon, l’ami d’Ammon : et comme le nom propre de ce roi est aussi Ⲣⲏⲙⲥⲥ Ramsès, suivi d’un titre particulier que je traduis par Martial, ou par les mots favorisé de Mars[54], nous ne pouvons méconnaître dans ce Ⲣⲏⲙⲥⲥ Ramsès, surnommé Ⲙⲉⲓⲁⲙⲛ Mei-amoun, le roi Ραμεσης, que Manéthon surnomme aussi Μιαμουν ou Μειαμμουν. C’est le quinzième roi de la xviii.e dynastie, le père d’Aménophis III père de Ramsès le Grand ou Sésostris.

Le règne de Ramsès-Meiamoun fut de plus de soixante ans ; et, d’après les sculptures de son palais de Médinétabou, des expéditions militaires en illustrèrent la durée. Le tombeau de ce Pharaon existe aussi dans la vallée de Biban-el-Molouk, à l’occident de Thèbes ; c’est le v.e tombeau de l’est. Cette superbe excavation renfermait un sarcophage dont le couvercle de granit rouge, ayant dix pieds de long, a été transporté par le célèbre voyageur Belzoni, d’Égypte en Angleterre, où il décore le musée de l’université de Cambridge ; ce couvercle offre, sculptée en très-haut relief, l’image du Pharaon Ramsès-Meiamoun, entourée de sa légende royale ; et cette même légende se trouve répétée un très-grand nombre de fois dans les bas-reliefs du tombeau, et, par exemple, sur les beaux fauteuils sculptés et coloriés dont la Commission d’Égypte a rapporté les dessins[55].

Le petit temple de Calabsché, en Nubie, et quelques parties du palais de Louqsor portent la légende royale d’un troisième Ramsès (Tableau général, n.o 112).

Le prénom, dont les deux premiers signes, le Soleil et le sceptre à tête de schacal, sont semblables à ceux des prénoms de Ramsès le Grand et de Ramsès-Meiamoun, n’en diffère essentiellement que par le signe final, qui est le hiéroglyphique, et sur-tout par le troisième signe, qui, au lieu d’être la déesse Saté caractérisée par sa coiffure ornée d’une plume, est le dieu Djom ou Gom, l’Hercule égyptien, dont la tête est tout aussi habituellement surmontée d’une plume ou feuille ; et la barbe que porte la petite figure dans tous les dessins de ce prénom royal que j’ai pu consulter, ne laisse en effet aucun doute sur le sexe. Le second cartouche contient le nom propre qui se lit sans difficulté, Ⲣⲏⲙⲥⲥ, Ramsès.

La légende de ce prince se montre également dans la colonne médiale de deux faces de l’obélisque oriental et de l’obélisque occidental de Louqsor ; mais les colonnes latérales de ces faces, comme les trois colonnes de la troisième face de chacun de ces monolithes, offrent la légende royale de Ramsès le Grand. Ces diverses circonstances prouvent, 1.o que les obélisques ont été taillés et érigés par le Pharaon dont la légende se trouve dans les colonnes médiales de deux de leurs faces ; 2.o que ces obélisques n’ont eu d’abord, comme ceux de Karnac et celui d’Héliopolis, qu’une seule colonne d’hiéroglyphes, portant, comme on l’a vu, la légende du Ramsès qui les fit élever ; 3.o que dans la suite Ramsès le Grand ayant embelli le même palais par des constructions nouvelles, on consacra son nom et les détails de ses travaux dans les deux colonnes latérales des deux premières faces et dans trois colonnes de la troisième face de chacun des deux monolithes, lesquelles ne portaient point encore d’inscriptions. Cette théorie sur les obélisques à deux légendes royales, théorie qui s’applique avec un égal succès aux obélisques de Saint-Jean de Latran et à l’obélisque Flaminien, sera développée dans un travail particulier sur la chronologie des monumens égyptiens ; et je prouverai alors que, dans les temps antiques, les obélisques n’étaient placés à l’entrée des principaux édifices, que comme de grandes stèles portant la dédicace des temples ou autres constructions, à certaines divinités, mentionnant spécialement les rois qui avaient fait exécuter ces constructions, et donnant quelquefois le détail des travaux entrepris par chaque prince, et de l’exécution des obélisques eux-mêmes.

Il résulte, principalement de la place qu’occupent les deux légendes royales gravées sur les deux superbes obélisques de Louqsor, que le troisième Ramsès dont nous trouvons le nom[56] dans les colonnes médiales, était antérieur à Ramsès le Grand ; on doit donc chercher le nom de ce nouveau Ramsès parmi les prédécesseurs de Ramsès le Grand. Il ne peut être que son bisaïeul Ramsès, quatorzième roi de la xviii.e dynastie, père et prédécesseur de Ramsès-Meiamoun dont nous avons aussi déjà reconnu la légende royale[57].

Les grandes colonnes de la salle hypostyle du palais de Karnac, et une portion des petites, portent la légende royale de Ramsès le Grand ; le reste des petites colonnes offre la légende royale d’un quatrième Pharaon du nom de Ramsès, Cette dernière est gravée sous le n.o 115, a et b.

Dans les trois premiers signes du prénom, on remarque, comme parmi les trois premiers du prénom de Ramsès le Grand, le caractère figuratif du Soleil () et l’image de la déesse Saté, dont la tête est surmontée d’une plume ou feuille ; mais le second signe, le sceptre ; au lieu d’être terminé par une tête de schacal, est le sceptre recourbé qu’on a vaguement nommé le crochet, et qu’on retrouve sans cesse dans les mains du dieu Osiris. Le prénom de la légende n.o 115 contient, de plus, le titre approuvé d’Amoun, tandis que le prénom de Ramsès le Grand se termine par le titre approuvé par le Soleil. Le n.o 115 c offre une variante curieuse du prénom de ce nouveau Ramsès. L’image de la déesse Saté a disparu, et son signe caractéristique, la plume ou feuille, a passé dans la main de l’image d’Amoun. Les prénoms royaux nous ont déjà montré des exemples de cette curieuse contraction de signes, particulière à la classe des caractères hiéroglyphiques symboliques. Enfin, dans le prénom 115 c, le dernier signe du groupe[58] qui exprime l’idée approuvé, est la coiffure royale, caractère homophone de la ligne brisée, et cette variante prouve, comme nous l’avons déjà dit, que ce groupe est réellement phonétique.

Le cartouche nom propre de la nouvelle légende ( n.o 115 a) se lit, Ⲁⲙⲛⲙⲁⲓ Ⲣⲏⲙⲥⲥ Amonmai-Ramsès, le chéri d’Ammon Ramsès, et présente une particularité que n’ont point fournie les nombreuses variantes du nom de Ramsès le Grand. Les deux feuilles représentant la diphthongue ⲁⲓ ou bien du mot ⲙⲁⲓ amatus, sont groupées symétriquement à droite et à gauche du signe du nom propre Ⲣⲏⲙⲥⲥ Un cartouche de l’empereur Claude[59] nous montre un déplacement tout-à-fait analogue : les deux feuilles représentant l’ du mot ϭⲣⲙⲛⲓⲕⲥ (Γερμανικος, Germanicus), sont divisées et groupées l’une à droite et l’autre à gauche du ϭ de ce même mot.

Ce quatrième Ramsès qui a terminé les colonnes de la salle hypostyle de Karnac, magnifique monument décoré en très-grande partie sous le règne de Ramsès le Grand, ne peut être que le Pharaon Ραμψης, Rampsès, son fils et son successeur, l’héritier de ses richesses, de son amour pour les arts, de sa piété envers les dieux, mais non de son courage ni de sa science politique, puisque, d’après l’histoire, ce Pharaon laissa décliner, durant un très-long règne, l’influence que l’Égypte exerçait avant lui sur les contrées voisines.

Ainsi, les noms royaux encore phonétiques de Ramsès-Meiamoun, et de Ramsès son père, bisaïeul de Ramsès le Grand, prouvent encore que, trois générations avant cet illustre conquérant, l’écriture hiéroglyphique comptait déjà parmi ses élémens un très-grand nombre de caractères phonétiques ou exprimant des sons ; et de plus, que les signes de ce genre qui, dans la transcription des noms propres des rois grecs et des empereurs romains en écriture sacrée, servaient à rendre certaines voyelles ou certaines consonnes, exprimaient déjà ces mêmes voyelles et ces mêmes consonnes à cette époque si reculée.

Je n’ajouterai plus à cette série que la lecture de trois autres noms pharaoniques, noms que portèrent sans aucun doute, comme on pourra le voir, trois rois égyptiens qui, d’après le Canon de Manéthon, dont tout concourt déjà à prouver l’exactitude, furent les ancêtres des divers Pharaons de la xviii.e dynastie, que nous venons de reconnaître.

Le premier et le plus rapproché de nous est le septième prédécesseur de Ramsès-Meiamoun, Aménophis II, huitième roi de la xviii.e dynastie, lequel, d’après Manéthon, qui, certes, devait connaître mieux que tout autre l’histoire ancienne de son pays, est le roi égyptien que les Grecs ont confondu avec leur Memnon : Ουτος ο Μεμνων νομιζομενος, dit le prêtre de Sebennytus[60].

Il était naturel de chercher sur-le-champ la légende royale hiéroglyphique de ce prince sur le colosse de Thèbes, que l’antiquité grecque et romaine a reconnu pour être une statue de Memnon ; cette légende a été dessinée avec une égale exactitude et par la Commission d’Égypte[61] et par M. Huyot : je la reproduis dans le Tableau général, sous le n.o 111.

Le prénom (n.o 111 a) contient encore le disque solaire et la figure de la déesse portant une plume ou feuille sur sa tête ; ce sont encore là les noms sacrés du dieu Phrê et de la déesse Saté, que nous avons constamment remarqués dans les prénoms de plusieurs rois de cette même xviii.e dynastie, qui, d’après Manéthon, étaient d’une seule et même famille. Le troisième signe du prénom est une sorte de grand segment de cercle qu’il ne faut point confondre avec le bassin à anneau, caractère phonétique qui exprime le et le des noms grecs et le ϭ des mots égyptiens. Ce grand segment de sphère[62] qui paraît figurer une espèce de coupe, employé très-fréquemment dans les légendes des rois et des dieux, y exprime toujours une idée de possession et de suprématie ; c’est ce même signe qui a été rendu par le mot grec δεσποτης, seigneur, dans la traduction d’un obélisque par Hermapion[63], et je l’exprime constamment par le mot copte ⲛⲏⲃ, seigneur, κυριος. Ainsi, la valeur de tous les caractères du prénom royal (n.o 111 a) étant connue, nous pouvons le traduire d’une manière très-approximative par ces mots : Seigneur par Phrê et par Saté : quoi qu’il en soit, la connaissance du sens rigoureux de ce prénom n’importe point à la discussion présente.

Il n’en est pas ainsi du cartouche nom propre (n.o 111 b) : ses quatre premiers signes sont purement phonétiques, déjà connus, et se lisent sans hésitation Ⲁⲙⲛϥ, ce qui donne la voyelle initiale et toutes les consonnes du nom ΑΜΕΝΩΦ-ις que Manéthon nous dit être en effet le nom égyptien, le véritable nom du Pharaon que les Grecs ont confondu avec leur Memnon. Les deux caractères qui suivent sont un de ces titres qui terminent ordinairement les cartouches contenant les noms propres royaux ; dans certaines légendes d’Aménophis, ce titre, dont le sens est encore ignoré, manque, et ce cartouche ne contient que le nom seul Ⲁⲙⲛϥ (Aménof).

Cette coïncidence de l’orthographe du nom propre hiéroglyphique avec le Canon et la remarque de Manéthon, ne peut laisser aucune incertitude sur l’identité d’Aménophis et du roi égyptien dont la statue, appelée Memnon par les Grecs et placée dans la partie occidentale de la plaine de Thèbes[64], attira pendant fort longtemps la curiosité des Grecs et des Romains. Parmi les inscriptions grecques qui couvrent les jambes du colosse et qui attestent que leurs auteurs ont entendu la voix mélodieuse de Memnon, il en est une qui contient à-la-fois le nom grec et le véritable nom égyptien du personnage que le colosse représente ; elle renferme les deux vers suivans :

ΕΚΛΥΟΝ ΑΥΔΗΣΑΝΤΟΣ ΕΓΩ ΠΟΒΑΙΟΣ ΒΑΛΒΙΝΟΣ
ΦΩΝΑΣ ΤΑΣ ΘΕΙΑΣ ΜΕΜΝΟΝΟΣ Η ΦΑΜΕΝΟΦ

« Moi, Publius Balbinus[65], j’ai entendu Memnon ou Phaménoph rendant des sons divins. »

Dans cette inscription bien connue, le second nom de Memnon, le nom local, le nom égyptien est Φαμενοφ, qui n’est que le nom Αμενωφις, précédé de l’article masculin égyptien Φ, et privé de la désinence grecque ις, Φαμενοφ ou Φαμενωφ. À ce témoignage irrécusable de la lecture du nom égyptien hiéroglyphique de Memnon, on peut joindre celui de Pausanias, qui, dans sa description de l’Attique, dit formellement, en parlant du colosse de Thèbes que les Grecs croient être leur Memnon : Αλλα γαρ ου Μεμνονα οι Θηβαιοι λεγουσι, Φαμενωφα δε ειναι των εγχωριων, ου τουτο αγαλμα ην. « Mais les habitans de Thèbes disent que cette statue n’est point celle de Memnon, mais bien celle de Phaménoph, un de leurs compatriotes. »

Ainsi la lecture, par mon alphabet, du nom royal hiéroglyphique gravé sur le colosse, étant celui d’Ⲁⲙⲛϥ (Aménof ou Aménoph), l’inscription grecque de la statue, le Canon de Manéthon, et le passage de Pausanias, concordent, s’appuient, se prouvent réciproquement, et font disparaître toute incertitude et sur la réalité de ma lecture et sur la synonymie des personnages.

La légende royale d’Aménophis II se lit sur un grand nombre de monumens et sous sa forme accoutumée (Tableau général, n.o 111) ; elle nous apprend d’abord que ce Pharaon a fondé, construit et décoré le grand sanctuaire ainsi que les parties les plus anciennes du palais de Louqsor à Thèbes. C’est encore sa légende que portent, comme on devait s’y attendre, les constructions de Thèbes, connues des Grecs sous le nom de Memnonium ; elle se lit de plus sur une statue de granit gris, et de dix pieds de hauteur, trouvée par M. Belzoni parmi les ruines du Memnonium, et dans le voisinage même du grand colosse de Memnon (Aménophis) : le nom propre Aménof (Ⲁⲙⲛϥ) y est accompagné du titre ⲁⲙⲏⲣⲏ-ⲙⲁⲓ (Tableau général, n.o 365 b), chéri d’Amon-Rê ou d’Amon-Ra, qui est le nom le plus ordinaire du dieu Amon, Amen ou Amoun (Ammon) sur les monumens de Thèbes.

Si, d’un autre côté, nous remarquons aussi que ce roi est le fondateur du temple d’Amen-Neb Ⲁⲙⲛ-ⲛⲃ l’Aménébis ou l’Ammon-Chnubis des Grecs, à Éléphantine, et que l’image de ce Pharaon y est souvent répétée avec sa légende royale suivie du titre ⲛⲟⲩⲃ-ⲙⲁⲓ et ⲛⲃ-ⲙⲁⲓ, chéri de Cnèph ou Chnoubis, on restera convaincu que ce prince eut pour divinité protectrice spéciale, le dieu Ammon, et l’on reconnaîtra aussi que le nom phonétique ordinaire de ce même dieu, ⲁⲙⲛ (Tableau général, n.o 39), entre dans la composition et l’expression écrite de son nom propre ⲁⲙⲛϥ (Aménof).

Nous avons déjà dit que le nom propre ⲁⲙⲛϥ Aménof semblait n’être qu’une abréviation d’ⲁⲙⲛϥⲧⲡ Aménoftèp, celui qu’Ammon a goûté, de la même manière que ⲡⲧϩϥ Ptahaf[66] n’est aussi qu’une simple abréviation de ⲡⲧϩϥⲧⲡ Ptahftèp ou Ptahaftèp[67], celui que Phtha a goûté, ces deux noms propres étant formés des noms divins ⲁⲙⲛ Amen ou Amon (Ammon), ⲡⲧϩ Ptah (Phtha) et du verbe ⲧⲡ. Je trouve la confirmation pleine et entière de cet aperçu dans les deux faits suivans.

1.o Les légendes qui décorent les trois cercueils ou couvercles de la plus belle momie du cabinet du Roi, présentent le nom propre du défunt écrit tantôt ⲁⲙⲛϥ Aménof (Tableau général, n.o 160), tantôt ⲁⲙⲛϥⲧⲡ (ibid. n.o 161), Aménoftèp, indifféremment ;

2.o Les membres de la Commission d’Égypte ont trouvé dans le tombeau royal isolé, de l’ouest, plusieurs statuettes de grès ou de serpentine qui, toutes, portent la légende du roi Aménophis II, et le nom propre est évidemment écrit ⲁⲙⲛϥⲧⲡ Aménoftèp sur l’une d’entre elles[68]. La présence de ces figurines dans le tombeau isolé de l’ouest, prouve du reste, comme nous le développerons ailleurs, que cette superbe excavation est le tombeau du Pharaon Aménophis II ; et en reconnaissant ainsi que le nom propre Aménof n’est qu’une abréviation orale et graphique d’Aménoftèp, cela nous explique bien naturellement pourquoi les Grecs ont écrit le nom propre de plusieurs princes tantôt Αμενωφις, et tantôt Αμενωφθις.

Le Pharaon Aménophis II fut, comme son descendant Ramsès le Grand, un prince guerrier, et sous son règne l’empire égyptien s’étendit, vers le midi, au moins à cent lieues environ plus loin que l’île de Philæ, que l’on considère habituellement comme la limite extrême de l’ancien royaume d’Égypte ; les belles ruines de Soleb, situées sur les bords du Nil, vers les 20° 10′ de latitude boréale, montrent du moins la légende royale de ce roi, et offrent les images de plusieurs peuples étrangers, qui sont figurés dans un état non équivoque de captivité.

Plusieurs autres rois égyptiens ont porté le même nom que ce grand prince ; l’histoire et les monumens ne permettent aucun doute à cet égard. Le sanctuaire, c’est-à-dire la partie la plus ancienne du temple d’Amada, entre Ibsamboul et Derry, présente la légende royale d’un autre Aménophis (Tableau général, n.o 109), qu’on ne saurait, sous aucun rapport, confondre avec la légende d’Aménophis II (Memnon), puisque le prénom de l’un diffère entièrement du prénom de l’autre. Ils n’ont en effet qu’un seul signe commun ; le premier, le disque ou globe solaire, signe qui est aussi le premier dans tous les prénoms de tous les Pharaons ; car ces souverains prenant tous la qualification de fils du Soleil, s’assimilaient évidemment à leur père dans leur prénom royal.

L’Aménophis du temple d’Amada, peut être Aménophis I, troisième roi de la xviii.e dynastie, ancêtre d’Aménophis II (Memnon) ; ou bien Aménophis III, père de Ramsès le Grand : mais les autres légendes du même temple ne permettent point d’hésitation, et décident promptement la question en faveur du premier de ces Pharaons.

J’ai dit que la légende royale du nouvel Aménophis occupait le sanctuaire et les parties environnantes du monument d’Amada ; les autres parties de ce temple ont été décorées par un second Pharaon dont la légende royale est gravée dans notre Tableau général, sous le n.o 110, et dans la planche ci-jointe, avec toutes ses variantes (planche XIII).

Le prénom est constamment le même dans toutes les variantes de cette légende, qui se montre sur un grand nombre de constructions égyptiennes et sur de grands obélisques ; ce qui prouve d’abord que le prince dont elle contient et les titres et le nom propre fut un des plus célèbres souverains de cette contrée.

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Le nom propre, entremêlé avec des titres (pl. XIII, n.o 1 b et n.o 2 d), est dégagé de tout caractère étranger dans la variante n.o 3, même planche.

Le premier groupe du cartouche, l’Ibis perché sur une enseigne, nous est bien connu ; c’est le nom propre symbolique de l’Hermès égyptien, du dieu Thoth, en égyptien ⲧⲱⲟⲩⲧ, ⲑⲱⲟⲩⲧ, Toôout, Thôout. Le nom propre du Pharaon commence donc par le nom symbolique du dieu Thôout, de la même manière que les noms propres des quatre Ramsès commencent par l’image symbolique du dieu ou Ra (le Soleil). Le second signe du cartouche (planche XIII, n.o 3) est la consonne hiéroglyphique , et le troisième et dernier un  : la transcription de ce nom entier en lettres coptes donne ⲑⲱⲟⲩⲧⲙⲥ (Thoutms) ; c’est évidemment le nom propre hiéroglyphique du roi que Manéthon nomme ΤΟΥΘΜΟΣ-ΙΣ ou ΤΟΥΘΜΩΣ-ΙΣ : c’est celui qui délivra l’Égypte intérieure du ravage des Pasteurs, et chassa ces étrangers au-delà des frontières de la Syrie.

Ce fut donc Touthmosis, fils de Misphragmouthosis, et le septième roi de la xviii.e dynastie, qui agrandit et termina le temple d’Amada en Nubie, commencé par un de ses prédécesseurs nommé Aménophis : et nous trouvons en effet dans les Dynasties de Manéthon, que le quatrième prédécesseur de ce Touthmosis se nomme Αμενωφις ; c’était le frère de la reine Amensés, qui occupa le trône après lui ; cette princesse était la bisaïeule de Touthmosis ; et s’il était bien prouvé que les Pharaons épousaient leurs sœurs, comme le firent dans la suite les rois Lagides, on pourrait croire, en conséquence, qu’Aménophis I, qui a construit le sanctuaire du temple d’Amada, était lui-même le bisaïeul de Touthmosis qui a complété et achevé cet édifice.

Quoiqu’il en soit, il ne reste pas moins prouvé par la lecture des noms mêmes de tous ces Pharaons, que l’écriture sacrée des Égyptiens, l’écriture dite hiéroglyphique, était déjà phonétique en très-grande partie dès les premiers règnes de la xviii.e dynastie, c’est-à-dire, dès le xviii.e siècle avant l’ère chrétienne.

C’est sous le règne des Pharaons de la xviii.e dynastie qu’il faut placer l’époque la plus brillante de la monarchie égyptienne. Ses premiers princes chassèrent de la Basse-Égypte et d’une portion de l’Égypte moyenne, des hordes étrangères connues sous le nom de Pasteurs, et que les Égyptiens appelaient ϩⲏⲕϣⲱⲥ Hikschôs, c’est-à-dire Pasteurs-captifs[69] ils rendirent sa liberté, ses lois et son culte à cette fraction de la nation égyptienne qui, pendant plusieurs siècles, avait gémi sous la tyrannie des barbares : c’est aussi aux rois de cette famille que Thèbes dut toute la splendeur dont les débris frappent encore les voyageurs d’admiration et de respect. Les vastes palais et les temples de Karnac, de Louqsor, de Médinétabou, de Kourna, ceux qui existèrent au Memnonium et à Médamoud, furent élevés et décorés sous le règne de ces princes : voilà les constructions qui prouvent véritablement et la haute antiquité de la civilisation égyptienne, et le haut degré d’avancement auquel étaient parvenus et les arts et les sciences dans ces temps si éloignés de nous. Ce sont là les témoins irrécusables de l’antériorité des Égyptiens à l’égard de plusieurs autres nations célèbres, et des grands progrès qu’ils avaient faits vers le perfectionnement social ; et cette antiquité historique, qu’on a voulu d’autre-part établir sur des tableaux astronomiques, vagues de leur nature, et sculptés, comme je l’ai prouvé, sous la domination romaine, reposera désormais sur une base inébranlable, puisqu’elle sera fondée sur des monumens publics dont le témoignage ne peut être récusé, et dont l’un des plus considérables, le grand palais de Karnac, continué, accru et décoré pendant onze siècles, porte successivement, dans ses diverses parties, les légendes royales des plus grands princes qui ont régi l’Égypte, depuis Aménophis I, de la xviii.e dynastie, jusqu’à Psammitichus I et à Néchao II, rois de la xxvi.e

Les tombeaux des rois dans la vallée dite de Biban el-molouk près de Thèbes, sont encore des ouvrages du premier style égyptien, et les divers dessins de légendes royales copiées dans leurs longues galeries et dans leurs vastes salles, nous apprennent que c’est là que reposèrent jadis les corps embaumés des princes de cette xviii.e dynastie qui rendit la liberté à l’Égypte, y réorganisa l’état social, et prépara le règne de Ramsès le Grand (Sésostris), premier roi de la xix.e dynastie, mais descendant en ligne directe des Pharaons de la xviii.e

Tous ces résultats, si importans pour l’histoire, ne sont pas fondés uniquement sur la lecture que nous venons de donner des noms propres hiéroglyphiques de divers Pharaons, quoiqu’ils en soient déjà des conséquences forcées ; ils reposent aussi sur le témoignage de l’historien grec de l’Égypte, de Manéthon, dont le Canon chronologique a été trop dédaigné jusqu’ici, parce qu’on ne s’était point donné la peine de le comprendre ni de l’étudier, et qui, toutefois, est bien loin d’accorder à la monarchie égyptienne cette durée excessive qui effrayait l’imagination et semblait appeler le doute sur la totalité même des assertions de son auteur. Les inscriptions sacrées des monumens de l’Égypte offrent une concordance complète et dans les noms et dans la succession ou la filiation des rois, avec ce que présente la série des dynasties égyptiennes donnée par Manéthon, série réduite à ses véritables valeurs chronologiques, sans qu’il soit besoin pour cela de recourir au système absurde des dynasties collatérales, si ce n’est en un seul point de cette longue succession de rois et de familles tant nationales qu’étrangères. Ainsi les monumens et les listes de Manéthon se prêtent un mutuel appui, et forment un ensemble de preuves que ne peuvent récuser ni la saine critique ni le scepticisme même le plus étendu.

La lecture que nous venons de présenter des noms propres hiéroglyphiques des Pharaons de la xviii.e dynastie, Aménophis I, Touthmosis[70], Amenophis II, Ramsès I, Méiamoun-Ramsès, et de Ramsès le Grand, chef de la xix.e, est en outre pleinement justifiée, ainsi que le texte grec de l’histoire de la xviii.e dynastie de Manéthon[71], par un texte hiéroglyphique du plus haut intérêt, sculpté dans un des appartemens du palais d’Abydos, et dont le dessin a été apporté par notre courageux voyageur M. Cailliaud.

C’est un tableau composé de trois séries horizontales de cartouches précédés du titre roi (n.o 270 c). Les deux premières séries contiennent une suite de cartouches qui diffèrent tous les uns des autres ; la troisième et dernière série ne renferme que la légende royale entière de Ramsès le Grand, composée des deux cartouches (le nom et le prénom). Elle est ainsi conçue : Le roi (Rê-Saté… approuvé par le Soleil), fils du Soleil (chéri d’Ammon-Ramsès) ; tandis que les deux séries supérieures ne renferment qu’une suite de cartouches prénoms, sauf le dernier de la seconde série, qui est un cartouche nom propre.

La seconde série contient vingt-un prénoms royaux ; et il m’a été facile, en étudiant les dessins de la Commission d’Égypte, et sur-tout ceux que M. Huyot a faits, avec un soin si particulier, des légendes royales sculptées sur les monumens de l’Égypte et de la Nubie, de retrouver les cartouches noms propres qui accompagnent toujours les cartouches prénoms du tableau d’Abydos. Ce tableau précieux étant ainsi complété par la connaissance des noms propres royaux, j’ai pu, par la lecture de ces cartouches noms propres, au moyen de mon alphabet hiéroglyphique, me convaincre bientôt pleinement que les treize derniers cartouches, en remontant la seconde série de ce tableau, sont les prénoms mêmes des souverains de la xviii.e dynastie, rangés généalogiquement ; savoir : Ramsès-Méiamoun, Ramsès I.er[72], Rathosis[73], Chenchères, Horus, Aménophis II[74], Touthmosis, Misphra-Touthmosis[75], Méphrès ou Mesphrès[76], Amensès, Aménophis I.er, Chébron, et Amosis le chef de cette même dynastie ; les cinq cartouches prénoms qui précèdent ce dernier, toujours en remontant dans la seconde série, sont ceux des rois de la xvi.e dynastie, dite Diospolitaine, composée aussi de cinq rois, et qui occupa le trône de Thèbes immédiatement avant la xviii.e[77]. Les dix-sept cartouches prénoms qui précèdent ceux-ci, dans la seconde et la première série du tableau d’Abydos, et qui sont plus ou moins frustes, la muraille sur laquelle ils sont sculptés étant ruinée en partie, se rapportent à des temps encore plus reculés ; mais nous devons ajouter qu’aucun édifice subsistant aujourd’hui en Égypte, ne porte, à notre connaissance du moins, la légende complète des plus anciens de ces princes. J’ai retrouvé seulement les prénoms de deux d’entre eux, sur deux scarabées de terre cuite sans émail, et d’un travail fort grossier : l’une de ces amulettes fait partie de la belle collection d’antiquités de M. Durand ; l’autre appartient à M. Thédenat du Vent fils, qui l’a rapportée d’Égypte avec une foule d’autres monumens curieux.

Ce fait capital, que les cartouches renfermant les noms propres des rois de la xviii.e dynastie, dont le tableau d’Abydos contient les cartouches prénoms rangés chronologiquement, lus au moyen de mon alphabet hiéroglyphique, donnent exactement, et dans le même ordre, des noms propres que nous retrouvons écrits en lettres grecques et dans les Dynasties de Manéthon, et pour la plupart dans Hérodote et Diodore de Sicile, prouve donc, d’un côté, la certitude entière de l’histoire égyptienne transmise en grec par ce prêtre de Sébennytus, et d’autre /part, la haute antiquité des caractères signes de sons ou phonétiques dans le système d’écriture hiéroglyphique ou sacrée des anciens Égyptiens. La table généalogique ou chronologique du palais d’Abydos, ne peut d’ailleurs être postérieure à Ramsès le Grand (Sésostris), puisqu’il est le dernier prince dont elle donne le prénom, et même la légende royale entière.

C’était uniquement pour établir l’antiquité de l’écriture phonétique en Égypte, que j’ai présenté dans ce chapitre la lecture des noms propres hiéroglyphiques des Pharaons, Acoris Ϩⲕⲣ, Néphéreus ⲚⲁⲓϥⲣⲟⲩⲏPsammitichus II Ⲡⲥⲙⲧⲕ, Psammitichus I.er ⲡⲥⲙⲧⲕ, Osorthos Ⲟⲥⲟⲣⲧⲥⲛ, Osorchon Ⲟⲥⲣⲕⲛ, Sésonchis Ϣϣⲟⲛⲕ, Ramsès, fils de Séthosis, Ⲣⲏⲙⲥⲥ, Séthosis ou Ramsès le Grand Ⲁⲙⲛ-ⲙⲁⲓ Ⲣⲏⲙⲥⲥ, Ramsès-Méiamoun Ⲙⲁⲓⲁⲙⲛ-Ⲣⲏⲙⲥⲥ, Ramsès I.er Ⲣⲏⲙⲥⲥ, Aménophis II Ⲁⲙⲛϥ, Touthmosis Ⲑⲱⲟⲩⲧⲙⲥ, et Améophis I.er Ⲁⲙⲛϥ ;

D’un autre côté, j’avais déjà retrouvé sur les monumens égyptiens, et encore écrits avec les mêmes caractères hiéroglyphiques phonétiques, les noms de Xerxès Ϧϣⲏⲁⲣϣⲁ ; ceux des rois grecs, Alexandre le Grand Ⲁⲗⲕⲥⲁⲛⲧⲣⲥ, et Philippe Ⲡⲗⲓⲙⲟⲥ ; ceux des Lagides, Ptolémée Ⲡⲧⲟⲗⲙⲓⲥ et Ⲡⲧⲗⲟⲙⲓⲥ, Bérénice Ⲃⲣⲛⲓⲕⲥ, Arsinoë Ⲁⲣⲥⲛⲏ, Ptolémée-Alexandre Ⲡⲧⲟⲗⲙⲓⲥ-Ⲁⲗⲕⲥⲛⲧⲣⲥ, Cléopâtre Ⲕⲗⲟⲡⲧⲣⲁ, son fils Cæsarion Ⲡⲧⲟⲗⲙⲏⲥ Ⲛⲟⲕϩⲥⲣⲥ ; enfin ceux des empereurs romains, Auguste Ⲁⲩⲧⲟⲕⲣⲧⲱⲣ Ⲕⲁⲓⲥⲣ, Tibère Ⲧⲓⲃⲣⲓⲥ, Caius Ⲕⲓⲥ, Claude Ⲧⲓⲃⲣⲓⲥ Ⲕⲗⲟⲧⲓⲥ, Néron Ⲛⲣⲟⲛⲓ, Vespasien Ⲟⲩⲥⲡϭⲓⲛⲥ, Titus Ⲧⲓⲧⲥ, Domitien Ⲧⲟⲙⲧⲓⲁⲛⲥ, Nerva-Trajan Ⲛⲣⲟⲩⲁ-Ⲧⲣⲓⲛⲥ, Hadrien Ⲁⲧⲣⲓⲛⲥ et Ⲁⲧⲓⲣⲓⲁⲛⲥ, Antonin le Pieux Ⲁⲛⲧⲟⲛⲓⲛⲥ, et le nom de l’impératrice Sabine Ⲥⲁⲃⲓⲛⲁ Ⲥⲃⲥⲧⲏ ;

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On a vu enfin que les titres royaux des anciens Pharaons, et les titres des empereurs romains, qui accompagnent leurs noms propres dans les inscriptions hiéroglyphiques, sont, pour la plupart, exprimés phonétiquement, ainsi qu’une foule de noms propres de simples particuliers égyptiens, grecs et romains :

J’ai donc dû conclure, et j’ai conclu avec toute raison, de ces faits si nombreux et si évidens, d’abord, que l’usage de l’écriture phonétique égyptienne, dont j’ai publié le premier l’alphabet dans ma Lettre à M. Dacier, remontait à l’antiquité la plus reculée ; et en second lieu, que le système d’écriture hiéroglyphique, regardé jusqu’ici comme purement formé de signes qui représentent des idées et non des sons ou des prononciations, était, au contraire, formé de signes dont une très-grande partie exprime les sons des mots de la langue parlée des égyptiens, c’est-à-dire de caractères phonétiques.

Ces mêmes conclusions me semblent désormais appuyées sur une assez grande masse de faits, pour oser espérer que le monde savant les adoptera bientôt malgré leur nouveauté. Ces faits détruisent, il est vrai, tous les systèmes avancés jusqu’ici sur la nature de l’écriture hiéroglyphique égyptienne ; ils frappent de nullité toutes les explications de textes ou de monumens égyptiens hasardées depuis trois siècles : mais les savans feront facilement, en faveur de la vérité, le sacrifice de toutes les hypothèses énoncées jusqu’ici, et qui sont en contradiction avec le principe fondamental que nous venons de reconnaître ; et tous les regrets, s’il en est à cet égard, doivent diminuer et même cesser entièrement, à mesure qu’on appréciera avec plus de soin et à leur seule valeur les résultats des travaux des modernes qui se sont livrés à l’étude des inscriptions hiéroglyphiques en partant du principe absolu que l’écriture sacrée des Égyptiens était uniquement composée de signes d’idées, et que ce peuple ne connut d’écriture alphabétique, ou des signes de sons, que par les Grecs seulement. J’avais longtemps aussi partagé cette erreur, et j’ai persisté dans cette fausse route jusqu’au moment où l’évidence des faits m’a présenté l’écriture égyptienne hiéroglyphique sous un point de vue tout-à-fait inattendu, en me forçant, pour ainsi dire, de reconnaître une valeur phonétique à une foule de groupes hiéroglyphiques compris dans les inscriptions qui décorent les monumens égyptiens de tous les âges.

J’ai lieu de croire que personne ne viendra du moins me contester encore la priorité dans cette manière tout-à-fait neuve de considérer le système hiéroglyphique des anciens Égyptiens à toutes les époques : si je me trompe donc, l’erreur m’appartient toute entière ; mais si l’ensemble des faits reconnus et des faits nouveaux vient confirmer de plus en plus ma nouvelle théorie, comme cela arrive tous les jours, il est juste qu’on reconnaisse, même en Angleterre, que ces importans résultats sont le fruit de mes recherches.

Il nous reste à présenter, dans le chapitre suivant, un précis des bases du système hiéroglyphique, considéré d’abord dans ses élémens matériels, et par suite dans les différens moyens d’expression des idées, qui lui furent propres ; nous y exposerons les premiers résultats de nos études sur la nature et les combinaisons des diverses espèces de signes qu’il emploie, et sur les liaisons de ce système avec les autres systèmes d’écritures égyptiennes. Ce chapitre contiendra ainsi toutes les déductions naturelles des faits précédemment exposés, et les résultats généraux de mes recherches sur

le système graphique de l’ancienne Égypte.

Notes du Chapitre VIII
  1. Suprà, pag. 1 1 2.
  2. Hiérogl. l. 1, §. 62.
  3. Tableau général, n.o 417.
  4. Ici sont trois signes dont la valeur nous est encore inconnue.
  5. Tabl. gén. n.o 147. Les parenthèses indiquent les cartouches.
  6. N.os 142, 144, 148, 149 et 152.
  7. Tableau général, n.o 126.
  8. Voyez le Panthéon égyptien, 3.e livraison.
  9. Tableau général, n.os 123 et 124, et suprà, pag. 181.
  10. Ibid. n.os 123 a, 124 a.
  11. Ibid. n.o 402.
  12. Ibid. n.o 392.
  13. Tableau général, n.os 123 b et 124 b.
  14. Ibid. n.o 124 b.
  15. Ibid. n.o 123 b.
  16. Plin., Histor. Nat. lib. XXXVI, cap. 8, 9, 10, 11.
  17. Voy. les Variantes phonétiques des Noms divins, Tabl. gén. n.o 61.
  18. Dans un ouvrage intitulé Chronologie des monumens égyptiens, que je publierai incessamment, de concert avec M. Huyot, membre de l’Institut, qui a recueilli en Égypte une foule de précieux documens sur l’architecture et les arts de cette contrée.
  19. Ici les parties antérieures d’un lion.
  20. Suprà, pag. 117.
  21. Pl. X, n.o 2, les sept derniers caractères.
  22. Horapollon, liv. I, n.o 18.
  23. Tableau général, n.o 119.
  24. Planche X, n.os 3 et 4.
  25. Ibid. n.os 2 et 7.
  26. Ibid, n.os 2, 3, 9. Tableau général, n.o 119.
  27. Tableau général, n.o 120.
  28. ויהי בשנה החמישית למלך רחבעם עלה שושק מלך מצרים על ירושלם : ויקח את אצרות בית יהוה ואת אוצרות בית המלך-ויקח את כל מגני הזהב אשר עשה שלמה « Et il arriva dans la cinquième année du roi Roboam, que Schonshac, roi d’Égypte, vint à Jérusalem : il emporta les trésors de la maison de Jéhova et ceux de la maison du roi : il emporta aussi tous les boucliers d’or qu’avait faits Salomon ». (I.er Livre des Rois, chap. XIV, versets 25 et 26.)
  29. II.e Paralip. XII, 2.
  30. Voyage dans la Haute et Basse-Égypte, par M. Denon, pl. 137.
  31. Planche 138.
  32. Voyez les noms hiéroglyphiques de cette déesse, Tableau général, n.os 53 et 72.
  33. Suprà, pag. 181, 182 et suiv.
  34. Planche XII, n.os 1, 2.
  35. Suprà, pag. 99, et Panthéon égyptien, n.o 7.
  36. La Junon égyptienne. Voyez le Panthéon égyptien, 1.re livraison, n.o 7.
  37. Suprà, pag. 86 ; pag. 69.
  38. Tableau général, n.os 46 ; et suprà, pag. 86.
  39. Suprà, pag. 72, 139.
  40. Suprà, pag. 105, 144, et Tableau général, n.o 67.
  41. Suprà, pag. 141 et 142.
  42. Voyez Tableau général, n.o 351.
  43. Voyez Tableau général, n.o 114, a ou b.
  44. Cet obélisque n’est qu’une mauvaise copie, faite jadis par un ciseau romain, du bel obélisque connu sous le nom de Flaminien.
  45. Mox (Germanicus) visit veterum Thebarum magna ; et manebant structis molibus litteræ ; Ægyptiæ, priorem opulentiam complexæ : jussusque è senioribus sacerdotum patrium sermonem interpretari, referebat habitâsse quondam septingenta millia ætate militari : atque eo cum exercitu regem Rhamsen Libya, Æthiopia, Medisque et Persis, et Bactriano ac Scythâ potitum ; quasque terras Suri Armeniique et contigui Cappadoces colunt, inde Bithynum, hinc Lycium ad mare imperio tenuisse, &c. C. Tacitus, Annalium lib. II, pag. 78 ; Amstelod., typis Lud. Elzevirii, 1649.
  46. Ramessès-Meiamoun, père d’Aménophis III.
  47. Manetho apud Josephum contra Appionem, lib. I, pag. 1053.
  48. Ibid. pag. 1054.
  49. Exode, 1, 11.
  50. Voyez planche XII, n.os 4, 5, 6, &c.
  51. Voyez l’Égypte sous les Pharaons, partie géographique, tom. II, pag. 248.
  52. Suprà, pag. 155.
  53. Tableau général, n.o 393.
  54. Voyez toutes les variations de ce titre au Tableau général, n.o 443 bis, et la note à l’explication des planches.
  55. Description de l’Égypte, Antiq. vol. II, pl. 89.
  56. Tableau général, n.o 112.
  57. Ibid. n.o 113.
  58. Tableau général, n.o 397 a.
  59. Voyez Tableau général, n.o 143 b. Ce cartouche est sculpté sur le portique d’Esné.
  60. Manéthon. — Voy. Georg. Syncell. Chronographia, pag. 72, &c
  61. Description de l’Égypte. Ant. vol. II, pl. XXII, n.o 3.
  62. Tableau général, n.os 415 et 416.
  63. Suprà, pag. 149 et 150.
  64. M. Langlès, dans ses notes sur le Voyage de Norden (Paris, 1795, in-4.o, tom. II, pag. 227), a réuni dans un savant mémoire les notions que l’antiquité nous a transmises sur Memnon.
  65. Ce Publius Balbinus accompagnait l’impératrice Sabine, femme d’Hadrien, qui visitait les ruines de Thèbes le 21 novembre de l’an 130 de J. C. Voyez, sur cette curieuse inscription, l’explication de sa date égyptienne, dissertation insérée par mon frère dans ses Annales des Lagides, tom. I, pag. 413 à 455.
  66. Tableau général, n.o 171.
  67. Ibid. n.o 172.
  68. Description de l’Égypte, Ant. vol. II, pl. LXXX, n.o 4.
  69. Manetho apud Josephum.
  70. Touthmosis II, si l’on donne aussi à Amosis, premier roi de cette dynastie, le nom de Touthmosis I.
  71. Manetho apud Josephum.
  72. Appelé aussi Armesès et Armaios, par corruption.
  73. C’est le fameux tyran Busiris, si connu dans les mythes grecs. Ce roi est aussi nommé Rathotis et Athoris.
  74. Confondu par les Grecs avec leur Mennon.
  75. Nommé Alisphragmuthosis, Misphragmuthosis, et Méphrathmuthosis, par corruption.
  76. C’est le fameux Mœris ou Myris d’Hérodote et de Diodore de Sicile.
  77. M. Cailliaud publiera incessamment le dessin de ce précieux tableau ; et je me propose de donner, dans la Chronologie des monumens égyptiens, un travail particulier sur cet inappréciable fragment des Annales de l’Égypte. (La xvii.e dynastie est celle des Pasteurs.)