Poésies de Schiller/Les Quatre âges du monde

Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 201-203).



LES QUATRE ÂGES DU MONDE.


Le vin de pourpre étincelle dans les coupes ; l’œil des convives pétille ; le poëte s’avance et ajoute par sa présence au bonheur de chacun, car sans la lyre il n’y aurait, dans les régions célestes où l’on sert le nectar, qu’une joie vulgaire.

Les Dieux lui ont donné le clair miroir du cœur, où le monde entier se reflète. Il a vu tout ce qui arrive sur la terre et tout ce qui est caché sous le sceau de l’avenir. Il a assisté aux plus anciens conseils des Dieux, et il a entendu le mouvement du germe le plus secret des choses.

La vie se déroule dans toute son étendue, riante et splendide à ses yeux. Il fait un temple de la maison terrestre que la Muse lui a donnée. Nul toit n’est si bas, nul cabane si petite qu’il ne puisse y attirer un ciel rempli de Divinités.

Et de même que l’enfant ingénieux de Jupiter représentait avec un art divin, sur les simples contours d’un bouclier, la terre, la mer, les astres ; de même le poëte représente l’image du tout infini dans l’accord rapide d’un instant d’inspiration.

Il vient de l’âge primitif du monde, de l’époque où les peuples goûtaient la joie de la jeunesse. Heureux voyageur, il s’est associé à toutes les races et à tous les temps ; il a vu quatre âges de l’humanité, et il les voit arriver à un cinquième.

D’abord ce fut Saturne, dont le règne fut doux et équitable. Alors la veille était comme le lendemain. Alors vivait la race inoffensive des pâtres ; ils n’avaient aucune sollicitude ; ils aimaient, et ne faisaient rien de plus : la terre leur donnait tout sans effort.

Puis vint le travail, la lutte contre les monstres et les dragons. Alors apparurent les héros, les maîtres et les faibles cherchèrent l’appui du fort. La lutte s’établit dans les champs du Scamandre et la beauté resta toujours l’idole du monde.

La victoire couronna le combat, la force enfanta la douceur. Alors on entendit chanter le chœur céleste des Muses ; alors s’élevèrent les images des Dieux, ce fut l’âge de la divine fantaisie. Il s’est évanoui, il ne reviendra jamais.

Les Dieux tombèrent de leur trône Olympique, les colonnes superbes furent renversées, l’enfant de la Vierge naquit pour guérir les plaies du monde. Le léger plaisir des sens fut proscrit, et l’homme rentra pensif en lui-même.

Et il disparut le frivole, le voluptueux charme qui réjouissait l’heureuse jeunesse du monde. Le moine et la nonne se macérèrent le corps ; le chevalier bardé de fer courut au tournois. Mais si la vie était alors sombre et terrible, l’amour lui conservait sa grâce et sa douceur. Les Muses paisibles restèrent fidèles à l’autel chaste et sacré ; la noblesse, la pureté des mœurs se perpétuaient dans l’âme pudique des femmes, et la fidélité de l’amour et les doux sentiments enflammaient le génie du poëte.

Voilà pourquoi un doux lien doit à jamais réunir les poëtes et les femmes. Ils doivent marcher ensemble et former ensemble l’alliance du beau et du juste ; le chant et l’amour réunis conservent à la vie l’apparence de la jeunesse.