Poésies de Schiller/Fantaisie

Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 198-200).



FANTAISIE.


À LAURA.


Ma Laura ! dis-moi quel est cet attrait qui emporte les corps vers les corps. Ma Laura ! dis-moi quelle est la magie qui entraîne l’esprit vers l’esprit.

Vois ! c’est la puissance qui dans un cercle éternel fait tourner les planètes autour du soleil, qui les groupe comme des enfants autour de leur mère, comme une assemblée pompeuse autour d’une reine.

Chaque astre, dans son cours, aspire les rayons d’or du soleil et se fortifie à ce calice de feu, comme les membres puisent la vie dans le cerveau.

Les étincelles du soleil s’unissent à d’autres étincelles, dans une fidèle harmonie ; l’amour guide les sphères : c’est par l’amour seul que le système du monde existe.

Si l’on enlevait l’amour des rouages de la nature, tout se disjoindrait violemment, les mondes s’écrouleraient dans le chaos, et vous pleureriez, ô Newton ! leur chute gigantesque.

Si l’ordre disparaissait du monde des esprits, la mort les glacerait : sans l’amour point de printemps, sans l’amour nul être ne loue Dieu.

Lorsque ma Laura m’embrasse, qu’est-ce qui répand cette flamme de pourpre sur mes joues ? qu’est-ce qui accélère les mouvements de mon cœur et jette la fièvre dans mon sang ?

Les désirs franchissent toutes les limites, le sang bouillonne dans ses artères, les corps veulent s’unir aux corps, les âmes brûler d’une même ardeur.

L’amour entoure, comme dans un tissu d’Arachné, le mouvement éternel de la création, et y règne par sa toute-puissance.

Vois ! Laura : la joie calme par un embrassement la douleur impétueuse, et le désespoir muet se console par les tendres regards de l’espoir.

La volupté adoucit, tempère les ténèbres de souffrance, et le regard, animé par l’amour, reflète l’éclat du soleil.

Une sympathie terrible ne règne-t-elle pas aussi dans l’empire du mal ? nos vices s’accordent avec l’enfer et sont en lutte avec le ciel.

Les Euménides donnent au péché la honte et le repentir et des couronnes de vipères. Dans les airs le danger se joint traîtreusement au vol de l’aigle.

La chute joue avec l’orgueil, l’envie s’attache au bonheur, le plaisir ouvre les bras à la mort.

Avec les ailes de l’amour l’avenir court vers le passé, et Saturne poursuit sa fiancée, l’éternité.

Un jour, disent les oracles, Saturne atteindra cette fiancée, et lorsque le temps s’unira à l’éternité, l’embrasement du monde leur servira de flambeau nuptial.

Une plus belle aurore nous apparaît après notre longue nuit de fiançailles ; Laura, Laura, réjouis-toi !